Monsieur Sapiro

Benny Barbash · Chapitre 8 sur 12

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Monsieur Sapiro

Chapitre 4

 

Hôtel. Intérieur. Jour.

« Monsieur Sapiro ? »

Il commençait déjà à s’habituer à ce nom. En particulier lorsque la serveuse le prononçait de sa douce voix. Il lui semblait presque familier.

« Je vous ai apporté un autre verre d’eau, Monsieur…

— Merci », articula-t-il avec difficulté, mais de manière audible. Sans râle, ni bégaiement. Je commence à me ressaisir, pensa-t-il, en prenant le second verre d’eau. « J’espère que je ne le casserai pas celui-là… » murmura-t-il. Voyant qu’il était à même de prononcer une phrase entière sans s’étouffer à chaque syllabe, il reprit confiance.

« Si vous le cassez de nouveau, je vous en apporterai un autre… Je suis encore de service pour quelques heures et nous avons assez de verres à l’hôtel. »

Sans même lever les yeux vers elle, il savait qu’elle était en train de sourire. « Croyez-vous que la durée de votre service sera suffisante pour que nous les cassions tous ? » demanda-t-il, tissant un lien entre eux. Toi et moi, c’est-à-dire nous deux, sommes de connivence pour casser tous les verres. Nous partageons déjà un petit secret, tous les deux. Nous nous envoyons des clins d’œil polissons. Une complicité limitée certes, mais vous n’imaginez pas quelles relations peuvent naître sur un tel terreau.

« Tout dépend de notre rapidité », répondit-elle, en pouffant de rire, poursuivant la plaisanterie tout en continuant à se pencher vers lui pour sa plus grande joie.

La voilà qui souriait. Elle était vraiment adorable. Dans peu de temps, lorsque je me serai habitué à ma nouvelle identité et que je maîtriserai les expressions de Sapiro, je pourrai la regarder en face. Mais dès à présent, si je me fonde sur les données qui me sont connues – pieds, mollets, genoux, cuisses, hanches, seins, cheveux, cou, vertèbres supérieures, clavicules, seins, voix, gentillesse, dévouement, humour et seins – je suis prêt à l’emmener directement au rabbinat, se dit-il, en buvant la dernière gorgée d’eau et en reposant de façon démonstrative, et avec moult précautions, le verre sur la table.

« Que faisons-nous de votre appel téléphonique ? » lui demanda-t-elle, coupant net à ses digressions pour le ramener à la réalité.

Ah, ce foutu appel téléphonique, se dit-il, et sa mauvaise humeur revint aussitôt. Son petit flirt charmant avec la serveuse ne le dispensait pas de cette épreuve. Bien sûr, il se sentait encouragé par sa question, témoignant de leur complicité fraîchement acquise : « Que faisons-nous de votre appel téléphonique ? » Cet appel est également devenu le tien, toi qui t’efforces depuis un moment déjà de me convaincre de le prendre. Mais que dois-je en faire ? – de cette communication téléphonique, pas de la serveuse. Je ne le sais pas vraiment. Il n’était pas certain d’être suffisamment courageux pour accepter l’appel. Il savait si peu de choses, rien en réalité, sur Sapiro ou sur son interlocuteur, qui l’attend avec impatience, comme on peut le supposer, à l’autre bout du fil.

« Je devrais peut-être me remettre un peu, avant… Je ne sais pas vraiment ce qui m’est arrivé… Peut-être que…

— Je vais leur demander de laisser un message, dit-elle, achevant sa phrase, tandis qu’il admire son efficacité.

— Excellente idée… ainsi que leur numéro de téléphone pour que je puisse rappeler. Dites que je rappelle dans une demi-heure.

— Je vais prévenir l’opératrice… Vous désirez autre chose en attendant ?

— Non, merci. »

Si ce n’est achever ce foutu tableau, mais ça, c’est une autre affaire. Qui ne concerne pas ses relations avec la charmante serveuse, mais avec Johannes Gumpp, avec Adam le moribond, avec l’homme de main du commanditaire qui s’est rendu au village pour examiner l’avancée du projet. Adam avait réussi à grand-peine à l’empêcher de pénétrer dans le studio, bien que ce type douteux eût répété à plusieurs reprises qu’Antonio avait déjà payé une belle somme d’argent pour ce travail et déclaré d’un air menaçant qu’il espérait qu’Adam respecterait ses engagements. Ça valait mieux pour lui.

 

L’après-midi, le versant ouest de la montagne plongeait la terrasse dans l’ombre, et le vent y apportait la fraîcheur de la mer. Les douleurs d’Adam allaient augmentant et le malade, qui ne parvenait qu’à grand-peine à quitter son fauteuil, pénétra dans sa chambre, en maudissant le Destin, pour recevoir la piqûre qui anesthésiait d’un coup sa douleur et sa conscience. Il avait baptisé « mort temporaire » le sommeil dans lequel cette piqûre le plongeait. « Je m’entraîne pour ce qui m’attend au bout du chemin », disait-il avec un sourire forcé, avant de disparaître dans sa chambre, accompagné des protestations de son épouse qui le soutenait pour marcher. Une fois qu’elle lui aurait administré le buprénorphine, elle mettrait un nouveau disque dans le lecteur, peut-être ce poème de Goethe À Cronos, dont Schubert fit un Lied. Elle s’assiérait au bord du lit, coucherait la tête osseuse de son époux sur ses cuisses, lui tiendrait une main et de l’autre caresserait son visage marqué par la douleur et ses joues creuses, comme aspirées vers l’intérieur du crâne.

« La mort vient à nous par l’intérieur, non par l’extérieur. Elle grandit en nous dès notre naissance », lui avait dit Adam dans un accès de sincérité. Parfois, lorsque Adam et Liora le laissaient seul sur le balcon pour regagner leur chambre, Miki les contemplait depuis la fenêtre et ce qu’il voyait le mettait en ébullition. Cette pute était assise sur le lit comme une sorte de Madone, tenant son mari agonisant sur son giron, comme s’il s’agissait de son fils descendu de la croix. Une véritable Pietà, pensait-il avec mépris, à ceci près que la Madone de Saint-Pierre, comme l’avait expliqué Michel-Ange à Condivi, du fait de sa pureté – son corps n’ayant jamais été dévoré par la passion –, possédait une beauté virginale, sereine et pleine de compassion. Tandis que sur le lit en face de lui se tenait une femme en rut, qui le trompait, lui, avec son mari et qui trompait son mari avec lui. Même les larmes qu’elle s’autorisait, une fois Adam endormi, et qui coulaient sans parvenir à le réveiller – même lorsqu’elles tombaient sur son front – ne sauraient purifier le péché de passer d’un homme à l’autre. Elle le paiera, concluait-il pour lui-même, avec colère. Pas maintenant, plus tard. Lorsque je retournerai dans le studio et qu’elle aura fini de jouer son rôle de sainte femme, tout entière dévouée à soulager la souffrance de son époux. Pour l’heure, puisque Johannes Gumpp exige sa présence dans le studio, elle bénéficie d’un sursis. Mais je la ferai payer.

Il ne parvenait qu’à grand-peine à détacher son regard du couple, qui, chaque soir, au coucher du soleil, renouvelait son alliance, uni dans une aura de grâce à laquelle il était étranger. Il finissait par s’éloigner, mais continuait à porter en son sein une jalousie brûlante. Son travail n’était pas exactement en mesure d’éteindre l’incendie. Les mauvais esprits qui hantaient l’atelier ne faisaient qu’attiser les flammes.

Le studio se trouvait non loin de la maison. En fait une vaste grange qu’Adam, à l’époque où il songeait encore à quitter le cabinet familial et la galerie pour s’adonner à la peinture, avait transformée en atelier de travail idéal. En vue de leur projet frauduleux, ils avaient équipé l’atelier – outre les instruments de base nécessaires à tout peintre et à qui s’apprête à copier un tableau du XVIIe siècle – avec une dizaine de miroirs, de toutes tailles et de toutes sortes, plats, concaves, convexes, ronds, cylindriques, polis et mats, des miroirs à une face et des miroirs à double face, des miroirs de cristal et de métal, le tout afin de fournir à Sapiro les outils nécessaires pour reproduire l’astuce optique qui avait permis à Johannes Gumpp de réaliser son propre autoportrait, tout en observant la scène comme s’il se tenait derrière sa propre personne.

Quelques espiègles rayons du soleil couchant venaient se perdre dans le studio et se reflétaient dans les miroirs qui les décomposaient en un spectre de lumière rouge, orange, jaune, verte, bleue et violette. Des rais de lumière étaient projetés d’un miroir à l’autre et ce feu d’artifice de couleurs allait augmentant au fur et à mesure que les miroirs, l’un après l’autre, reflétaient les couleurs et les divisaient, les rendant tantôt mates, tantôt plus éclatantes encore, les projetant à travers la pièce telles des comètes lumineuses qui faisaient virevolter la poussière d’étoiles de leurs longues queues.

La débauche de couleurs dans l’atelier ne parvenait cependant pas à dissiper les ténèbres qui oppressaient Sapiro, de plus en plus désespéré. Voilà déjà plusieurs semaines qu’il s’y rendait jour après jour et ses progrès, si tant est que l’on puisse parler de progrès, étaient infimes. L’inspiration qui lui avait donné la première impulsion refusait de se manifester.

Chaque jour, il craignait davantage de ne pas être à même de remplir la mission qu’il s’était imposée et de se voir confronté à une situation plus complexe encore que celle dans laquelle il se trouvait déjà. Comment expliquer tout cela à Adam, après que celui-ci lui avait versé une somme à cinq chiffres en guise d’avance (grâce à laquelle il pensait s’acheter une maison en Toscane et s’y retirer, une fois débarrassé de la vie de Sapiro, bien trop grande pour lui ; c’était la conclusion à laquelle il était parvenu, à force de se retrouver coincé face à un tableau qui refusait de prendre chair). Et que dirait Adam aux commanditaires du tableau, qui lui avaient certainement déjà versé une avance à six chiffres. Ils n’étaient pas du genre à se montrer patients avec un peintre qui attendait l’arrivée de sa muse, et même s’ils l’étaient, ils ne pourraient faire preuve de magnanimité, n’étant pas, eux non plus, les derniers maillons de la chaîne dont l’extrémité semblait se perdre dans les cieux. Eux aussi devaient rendre des comptes à l’acheteur du tableau, qui, persuadé de l’existence de ce dernier, leur avait certainement versé une somme à sept chiffres. Peut-être se trouvait-il même quelqu’un d’encore plus haut placé, le véritable acquéreur, qui avait investi une somme à huit chiffres dans le projet. En bref, toute une chaîne grouillante, qui nageait en eau trouble, du requin effrayant au menu fretin, le simple travailleur, le prolétaire, à qui échoit le sale boulot sans qu’il ait la possibilité de s’y soustraire.

« Inutile même d’imaginer ce qui se passerait… » l’avait prévenu Adam avant qu’ils ne signent le contrat, « si le travail ne satisfaisait pas toutes les parties, qui engageront les meilleurs experts pour vérifier la qualité du produit. Si l’on venait à découvrir je ne sais quel défaut permettant de conclure que le tableau n’est qu’un faux, le fournisseur du produit se retrouverait bien mal en point. Et le sort réservé au peintre serait bien pire encore ! »

Cet avertissement, destiné à lui faire toucher du doigt l’étendue de sa responsabilité, tout en lui offrant une dernière occasion de se désengager de leur entreprise frauduleuse, n’avait pas entamé son assurance et sa confiance en lui. Puisqu’il usurpait l’identité d’un célèbre faussaire, il en acquérait du même coup tous les talents, pensait-il, mais après avoir visité les Offices, pour étudier de près l’original de Gumpp, il avait commencé à être pris d’une angoisse qui n’avait fait qu’augmenter depuis son arrivée dans ce village isolé de pêcheurs.

Pour la première fois, il se retrouvait seul face à lui-même, à Sapiro et à Gumpp. Aucun des trois ne l’aiderait à se débarrasser de ses œillères, ce qui n’est pas très encourageant quand on se trouve au seuil d’une aventure artistique exigeant précisément un œil averti, indispensable pour projeter sa vision intérieure, le reflet de son imagination, sur la toile.

D’autant qu’il n’avait pas la moindre vision intérieure. Il avait passé des jours entiers dans l’atelier, essayant de se représenter le tableau qu’il était censé transférer de son esprit sur la toile, mais excepté une foule de vieux souvenirs et d’images inintéressantes, il ne parvenait pas à concevoir une composition qui rappellerait, ne serait-ce que de loin, le tableau qu’il avait à peindre. Plus le temps passait et plus ses doutes au sujet de ses propres talents artistiques allaient grandissant, il comprenait désormais qu’avoir endossé le nom de Sapiro ne le dotait en rien des compétences de ce dernier. Il était sujet à des crises de panique, qui, comme chacun sait, est fort mauvaise conseillère en situation de détresse, car elle sème la confusion dans l’esprit et altère la faculté de jugement.

Parfois, il tentait de vaincre ses accès d’angoisse en s’asseyant longuement face à l’un des miroirs et en y contemplant patiemment son reflet. Peut-être apprendrait-il de la sorte quelque chose de nouveau à son sujet et au sujet de Sapiro, quelque chose qui le ferait un peu avancer dans son travail. Peut-être aussi que s’il fixait son reflet (ennuyeux, il faut bien le reconnaître), ce dernier finirait par laisser place au tableau qu’il était censé peindre.

Tant de légendes ont été écrites sur le thème de la magie du miroir – qui éveille les morts, prédit l’avenir, pénètre comme une radiographie les recoins les plus cachés de l’âme, révélant ceux qui en sont dépourvus et qui errent parmi nous – qu’il y a peut-être un fond de vérité dans tout cela. Peut-être suffit-il de connaître les bonnes pratiques pour extraire du verre froid l’effet tant désiré, la formule magique, l’abracadabra qui donnera vie et appellera au secours les fantômes muets qui hantent l’envers de la paroi argentée.

Inutile de préciser que lorsque nous souhaitons un miracle, parce que la raison baisse les bras et ne nous est plus d’aucun secours, nous sommes dans la disposition d’esprit que les théologiens qualifient de désespoir, que les missionnaires utilisent comme moteur de conversion et dans laquelle les psychiatres voient un motif d’hospitalisation. Sapiro, lui, n’en était qu’au début : il était encore en pleine forme et regagnait le studio après avoir tiré un bon coup où il avait gardé le rôle du dominateur, pris une douche chaude et un bon repas.

Inutile également de développer des trésors d’imagination pour comprendre que son état empirait au fur et à mesure que les heures s’écoulaient. Lorsqu’il était fatigué et que ses yeux se fermaient, que la raison ne parvenait plus à brider son imagination, son reflet se transformait en d’autres personnes – Gumpp, qui lui jetait un regard arrogant et sceptique, Miki, qui se plaignait d’être condamné aux coulisses depuis que Sapiro avait pris le devant de la scène, sa mère, enveloppée dans son linceul et qui se retournait dans sa tombe, se plaignant de ce qu’on l’eut couchée sur le dos et non sur le côté. Les miroirs lui montraient également des scènes de son passé. Les deux embryons que Liat avait perdus, à onze années de distance – après qu’elle l’eut convaincu à chaque fois d’essayer à nouveau de faire un enfant –, l’un à six semaines et l’autre à trente-deux semaines, lui apparaissaient, seuls ou ensemble, parfois unis comme des frères siamois. Ils le regardaient de leurs yeux morts sans dire un mot et laissaient place, dans un flou horrifiant, à ce qui semblait être une flaque glauque de liquide amniotique. Une nuit, alors que les miroirs étaient recouverts d’une buée épaisse, le sein amputé de Liat lui était apparu à deux reprises, cauchemar lent et nauséabond comme le bateau fantôme dans le cauchemar de Lord Jim. Le mamelon transperçait un épais brouillard, laissant derrière lui une traînée sombre.

La première fois, le sein blessé et solitaire était passé de gauche à droite, au loin, tel un Léviathan à l’agonie qui veut se mettre à l’abri des pêcheurs. La seconde fois, il avait surgi à l’horizon, avançant vers le premier plan et grandissant de plus en plus à mesure qu’il approchait de la frontière entre les deux mondes. Tel un missile tiré depuis le royaume des morts, il visait une cible cachée et semblait frayer un chemin au corps qui y était relié. Comme hypnotisé, il contemplait le miroir, réalisant soudain que cette bombe mortelle, qui approchait jusqu’à remplir le miroir dans son entier, lui était destinée, à lui. Paralysées par la terreur, ses jambes étaient incapables de se mouvoir pour le soustraire à la trajectoire mortelle du sein, qui avait fini par exploser, pile en face de lui, de l’autre côté du miroir. La surface de cristal avait absorbé l’impact en un bruit sourd terrifiant. Horrifié, il avait contemplé le bateau éventré, échoué sur le côté, et dont les entrailles sanguinolentes s’étalaient sur la surface de verre lisse, y adhérant quelques instants avant de glisser le long de la paroi en une traînée trouble, pour former une flaque sombre et épaisse au pied de la glace.

Sapiro avait tendu une main tremblante vers le liquide qui coulait le long du miroir et avait essayé de le toucher pour voir s’il était bien réel. Lorsque ses doigts étaient entrés en contact avec quelque chose de mouillé, il avait retiré la main précipitamment. Ce n’est que la buée sur le miroir, avait-il pensé pour se rassurer, et il s’était mis à l’essuyer de sa manche pour effacer les restes de son cauchemar, révélant son double qui frottait l’envers du miroir.

Dans ces moments-là, rencontrer son double, qui ne lui inspirait pourtant que du dégoût, l’encourageait. Parfois, lorsque la peur devenait insupportable, il secouait la tête en tous sens pour l’extraire de son crâne, comme on secoue un arbre pour en récolter les fruits. Ce faisant, il ouvrait les yeux exagérément grand, afin d’embrasser du regard le plus de réalité possible, sa méthode pour chasser les hallucinations. Une fois même, il s’était violemment giflé pour réveiller son esprit, assoupi par les images que lui renvoyait son inconscient, et lui permettre de reprendre le contrôle. Le problème, se répétait-il sans cesse à voix haute – car s’il avait mené ce dialogue en pensée, il n’aurait certainement pu en venir à bout – c’est que je manque de concentration. Je dois rassembler les bribes de mes pensées. Mais qui est donc ce « je » ? À certains moments, sa propre identité commençait à devenir floue. Il faut concentrer toutes ses pensées – essayait-il de nouveau, omettant cette fois-ci le pronom personnel – comme un miroir qui attire les rayons de lumière. Il avait une mission à accomplir, à entreprendre plutôt, il fallait qu’il se reprenne en mains. Mais le voilà qui s’effondrait de nouveau, sans forces, face à l’un des miroirs. À quoi suis-je en train de penser à l’instant présent ? se demandait-il. C’est une question sans réponse, d’une part parce qu’elle détourne mon attention de ce que je pense pour la reporter sur une question au sujet de ce que je pense. Et si je surmontais cet obstacle – chose dont je doute fort – je serais amené à formuler mes pensées pour y répondre, et ces dernières disparaîtraient aussitôt, car notre langage est trop pauvre pour exprimer la richesse de nos pensées. Il vivait depuis un certain nombre d’années sur cette terre et n’avait encore jamais réussi à exprimer tout ce qu’il pensait. Évidemment, cette pensée se contredisait elle-même, puisqu’on pouvait l’exprimer à voix haute. Était-ce par lâcheté, malhonnêteté ou manque de vocabulaire qu’il était incapable d’exprimer ses pensées ? Un flot d’idées abstraites envahit son esprit, le renforçant dans la conviction – confirmée par des penseurs plus éminents que lui, tel Einstein, par exemple, qui écrivit à Helmard que les mots écrits ou prononcés n’avaient eu aucune influence sur les pensées qui l’avaient conduit à formuler sa théorie, ou le chimiste Kekulé, qui mit au point la composition de l’essence grâce à une vision qu’il ne pouvait mettre en mots. Ou encore Poincaré, qui découvrit les fonctions automorphes et fuchsiennes dans un état d’inspiration impossible à décrire. Croire que les frontières du langage et de la pensée se recouvrent est une erreur, conclut-il, encouragé.

Le rapport entre le mot et la pensée ressemble à celui entre le corps et l’âme, entre l’esprit et la matière. S’il était possible d’en connaître la nature, toute cette situation prendrait une dimension théologique.

On songe aussi au lien entre l’inspiration, notion abstraite, et la création, union de la forme et du contenu. Cette comparaison est d’autant plus encourageante qu’y réside peut-être la solution à son problème, qu’il n’identifie plus vraiment.

À quoi pensé-je à l’instant présent ? Pour ne pas faire fuir la pensée, il s’approche à pas de loup, en prenant mille précautions. Une autre pensée lui traverse l’esprit, alors qu’il essaie d’appréhender la première : je suis double, celui qui pense et celui qui essaie de comprendre ce que pense le premier, qui a, lui aussi, ses pensées propres. La question est de savoir laquelle des deux pensées j’essaie de saisir et quelle est l’identité de ce « je ».

Impossible de se sortir de ce dilemme, conclut-il. Il ne sait toujours pas vraiment à quoi il pense, mais il sait parfaitement, en revanche, à quoi il devrait penser. À Gumpp, bien entendu, à ce tableau, dont les croquis préparatoires sont étalés sur de grandes tables de travail ou à même le sol ou encore suspendus négligemment entre les miroirs qui lui renvoient à l’infini des variations du reflet de Sapiro : tassé ou étiré en longueur, flou ou aux contours très précis, tordu ou intact, gros ou mince. Il se déplace dans l’atelier, jetant des coups d’œil rapides à tel ou tel reflet, espérant que l’un d’eux se transformera brusquement en Gumpp, pour l’aider à achever ce satané tableau qui, pour le moment, n’est pas près d’être achevé et le condamne à rester enfermé à jamais dans cette foutue pièce pleine de miroirs, prisonnier entre les étranges reflets de sa propre personne et ceux de Gumpp.

Il s’arrête, examine son reflet ratatiné, fait la grimace et lui lance, sur l’air de l’un des slogans publicitaires qui lui trottent dans la tête : « Miroir, miroir, foutu miroir / Fais-moi donc ce tableau concevoir ! »

Comme de juste, son reflet ferme la bouche au moment où il cesse de parler. Il se dirige vers un autre miroir, qui lui renvoie son image, étirée à l’extrême, au point que sa tête ressemble à un œuf, touche le bord supérieur du miroir et s’étale comme pour exposer son cerveau torturé : « Miroir, miroir, montre-moi la voie / Montre-moi qui je suis, moi ! » Toujours aucune réponse et à juste titre ! Comment un miroir pourrait-il connaître la réponse à cette question, puisqu’il n’est plus sûr de rien lui-même ?

Avec un peu de persévérance, je finirai bien par éveiller à la vie l’un de mes reflets, que j’utiliserai alors dans le processus de création.

Dans un autre miroir, une poigne invisible enserre son reflet à la taille, le coupant presque en deux, tandis que sa tête et ses cuisses paraissent énormes : « Miroir à la puissance colossale / Montre-moi donc Johannes Gumpp. »

Il s’assied, las et abattu, face à un autre miroir, et le contemple avec désespoir : « Miroir, mon beau miroir joli / Que va-t-il donc advenir de ma vie ? » Le miroir se réservant le droit au silence, nul dialogue n’est possible. Ne subsiste que le bégaiement d’un homme terrifié. Par où commencer ? Et comment ? Corot encourageait ses élèves à toujours suivre leur première impression, mais que faire lorsqu’il n’y en a pas ? La partie de son cerveau responsable des premières impressions est en grève ou en vacances ou a démissionné ! « Comment fait-on pour avancer alors ?! » hurle-t-il à son reflet, qui ouvre et ferme la bouche en un cri muet, aussi effrayant que celui de Munch. Tu n’as rien à dire, hein ?! poursuit-il, en colère, tandis que son reflet l’insulte en même temps. Bien entendu, il n’est pas le premier artiste – le voilà qui s’attribue déjà le qualificatif aristocratique d’« artiste » – qui rencontre des problèmes dans la phase préliminaire. Tous les grands artistes l’ont expérimenté, et même un géant comme Leonardo conseillait aux artistes en mal de création dans un ouvrage consacré à sa méthode « pour stimuler l’inspiration », de « regarder des murs tachetés par l’humidité ou les pierres de différentes couleurs… Si vous devez représenter un paysage quel qu’il soit, vous pouvez contempler ces murs ou ces pierres et y apercevoir en imagination une profusion de différents paysages, avec des cours d’eau, des rochers, des forêts, de grandes plaines, des vallées et des montagnes. Vous y apercevrez également des batailles et toutes sortes de personnages étranges, avec des expressions vivantes et des costumes particuliers, ainsi que toute une infinité de choses que vous pourrez rendre en bonne et due forme ».

Il s’était employé des jours entiers à humidifier les murs, pour observer les taches qui s’y étaient formées. Mais en dehors desdites taches, il ne voyait absolument rien. Il était ensuite passé à la méthode de Botticelli, qui répondait à Leonardo que pour être un bon peintre, il n’était pas nécessaire de diviser le monde en petites unités qu’on étudie minutieusement. « Il suffit de jeter contre un mur une éponge imbibée de peinture, elle laissera une trace dans laquelle on pourra tout voir. »

Les murs du studio étaient recouverts de taches de couleur, laissées par les éponges que Sapiro y avait jetées toute une journée – à l’exception d’une petite pause sexe – et rien. Il ne s’était rien passé. Comment pouvait-il faire son autoportrait s’il ignorait qui était celui qui se reflétait dans le miroir, l’air sceptique ? Était-ce Sapiro ? Il ne savait même pas à quoi ressemblait réellement ce dernier. Peut-être même que Sapiro, qui, selon la rumeur, avait connu une fin atroce dans un accident d’avion et dont les restes, pour autant qu’il y en ait eu, avaient été dispersés au-dessus d’un marécage grouillant de crocodiles, n’avait jamais vraiment existé. Peut-être s’agissait-il juste d’une ruse destinée à le faire tomber dans un piège ? Ce nom avait pu être inventé uniquement pour lui, pour le rouler, comme on enveloppait autrefois les restes de nourriture dans du papier journal avant de les jeter à la poubelle. Et même si Sapiro existait vraiment, peut-être avait-il lui-même mis au point toute cette imposture, parce qu’il en avait assez d’une existence éreintante, absurde, et s’était cherché un remplaçant. Il était las des voyages épuisants d’un lieu à un autre, des mensonges permanents, des laborieuses reproductions de tableaux, rarement à son goût ou à la mesure de son talent.

Il s’était abîmé les yeux à fabriquer des couleurs selon des procédés anciens, il en avait assez de broyer des feuilles de manguier dans de l’urine de mouton pour obtenir du jaune indien, ou de tremper des plaquettes de plomb dans du crottin de cheval, procédé hautement toxique que tout faussaire se doit d’utiliser pour obtenir ce blanc de plomb que les grands maîtres avaient l’habitude d’employer. À cela s’ajoutaient la tension nerveuse et la frustration inhérentes au processus de création artistique, indépendamment du fait que l’œuvre en question soit de bon, de médiocre ou de mauvais niveau. À ces problèmes psychologiques venaient en outre s’ajouter des soucis physiques : mal de dos, yeux fatigués par la concentration, jambes lourdes du fait de la station debout prolongée devant la toile. Alors que le véritable artiste voit sa souffrance récompensée par la reconnaissance, les honneurs et les louanges, rien de tout cela n’attend le faussaire, peu importe qu’il ait fait du bon travail ou même un chef-d’œuvre. Au lieu de vernissages dans de prestigieuses galeries, où il jouit des félicitations de ses admirateurs et profite de sa notoriété, le faussaire doit rester dans l’ombre et se contenter de relations avec des collectionneurs d’art prétentieux – consommateurs obsessionnels de produits auxquels ils n’entendent rien – et de leur entourage, avides de tableaux originaux : faussaires, revendeurs, hommes de paille, experts et conservateurs véreux, toutes sortes de voyous bizarres qui tournent autour de l’œuvre d’art tant désirée comme des papillons de nuit autour d’une source de lumière. Une clique colorée, certes, mais où personne ne respecte aucune règle, si ce n’est de se méfier de tous les autres.

La rumeur selon laquelle la virtuosité de Sapiro frôlait le génie était exacte. Il aurait pu devenir un véritable artiste, s’il n’était devenu faussaire par bonté d’âme. Il est probable qu’il se serait un jour lassé de signer ses œuvres du nom des autres. Que pouvait bien ressentir un tel homme en visitant le Louvre, par exemple, lorsqu’il s’arrêtait devant l’une des plus grandes copies de tous les temps, jamais découverte jusqu’alors, une toile de la main de Giovanni Girolamo Savoldo, selon toute apparence, Portrait d’homme. Il entendait la guide couvrir d’éloges ce peintre du XVIe siècle, qui parvint, au contraire de tant d’autres dont les personnages semblent statiques, à rendre son tableau si vivant – notez le jeu de miroir extraordinaire, dans lequel le jeune guerrier se reflète de profil, s’enflammait la guide, voyez avec quelle facilité le pinceau de Savoldo passe de la main du soldat, qui effleure le miroir, presque comme par inadvertance, à son reflet de l’autre côté. Sapiro, qui se tenait à l’écart et écoutait son blabla érudit, songeait que si elle avait soupçonné les efforts déployés pour atteindre cette apparente facilité, elle ne parlerait pas ainsi. Il en avait assez de voir d’autres récolter les compliments qui lui revenaient à lui. Les polices de plus de neuf États étaient à ses trousses, Interpol avait mis en place une équipe spéciale chargée de le localiser, le nœud se resserrait. Il s’était donc mis en devoir de trouver un imbécile, avide d’une vie pleine d’aventures, à qui refourguer sa maudite identité. Bien à l’abri dans la peau de l’idiot qui aurait endossé la sienne, il vivrait tel Arnaud du Tilh, qui s’était fait passer pour Martin Guerre au beau milieu du XVIe siècle. Il prendrait pleine possession du vide laissé par son remplaçant et profiterait enfin de la vie. Trouver la personne adéquate capable de prendre sa place n’aura pas été chose aisée, de nombreuses conditions auront été nécessaires pour que cet échange complexe puisse avoir lieu. Premièrement, l’Élu devait avoir le désir de quitter son ancienne vie. Deuxièmement, Sapiro ne voulait pas renoncer à son niveau de vie. Troisièmement, la profession de l’autre devait être en rapport avec le domaine d’expertise de Sapiro, afin de lui permettre de s’adapter vite et bien à son nouveau travail. Il n’existe pas deux domaines plus proches que la publicité et la copie d’art, toutes deux donnant dans la tromperie, même si le passage du faussaire au publicitaire se révèle plus aisé que l’inverse, le faussaire est censé connaître son métier, tandis que le publicitaire n’a que l’art du mensonge à maîtriser, ce qui n’est pas d’un grand secours dans le choix d’un nouveau métier.

Sapiro, qui se sera probablement tout à fait adapté à la vie de Miki, aura fait souffler un vent nouveau au bureau et se sera épanoui dans le métier de Miki, qui, lui, ne progresse pas d’un pouce dans le travail de Sapiro. Une quatrième condition était bien entendu nécessaire pour qu’une telle ruse soit couronnée de succès : le faussaire et le faux faussaire devaient se ressembler, même si les gens sont tout à fait disposés à passer outre les différences entre une copie et son original, comme dans l’exemple célèbre de Jésus à Emmaüs, que Van Meegeren avait peint en se faisant passer pour Vermeer. Les spécialistes hollandais, enthousiasmés par ce tableau, étaient même allés jusqu’à prétendre qu’il avait surpassé le peintre dont il avait copié le style. Ce qui était manifestement faux dans l’équation Meegeren-Vermeer se révèle douloureusement vrai dans l’équation Miki-Sapiro.

Qu’est-ce qu’ils peuvent bien en avoir à faire ? se demandait Miki avec amertume, en contemplant le reflet de ses pensées dans le miroir, qui lui renvoyait avec clarté, tel un miroir magique, les scènes qui lui traversaient l’esprit : Sapiro, assis de dos à la tête de la table de réunion ; tout autour de la table, les collègues se tordent de rire à ses traits d’esprit. Comment pourrait-il en être autrement ? Ils ont perdu un homme plein d’amertume, cynique, qui se roule dans la fange de sa vie, aspergeant tout son entourage avec sa souffrance, et à la place, ils ont gagné un homme qui est un festival pour les yeux, bien plus mince, actif, créatif, charmant, drôle, intéressant, toutes qualités qu’il avait possédées, lui aussi, avant de décliner. Qui songerait, dans ces conditions, à appeler la police pour déclarer sa disparition ? Qui lèverait ne serait-ce qu’un sourcil au regard du changement de physionomie qui s’est opéré chez Miki ? Il a maigri, des boucles ont vu le jour sur son crâne, ses yeux ont retrouvé leur éclat, son humeur est au beau fixe. En dehors du nom, tout a changé. Est-ce bien le même Miki ? se demandent-ils, sans poser la question à voix haute de peur que les choses ne reviennent à ce qu’elles étaient. L’absence de ressemblance qui, jusque-là, lui paraissait un obstacle insurmontable, lui semble soudain sans importance. Un manipulateur de l’envergure de Sapiro saura certainement le surmonter sans difficulté.

Pour passer avec succès le cap du changement d’identité, ne restait plus au véritable Sapiro qu’un obstacle à surmonter. L’espace d’un instant, il avait espéré que Sapiro échouerait, anéantissant sa marche victorieuse sous l’identité de Miki. Mais après réflexion, il avait reconnu que, tout comme Bertrande de Rols, la femme de Martin Guerre, Liat, la femme délaissée, ne remarquerait même pas – ou ferait mine de ne pas remarquer – la différence entre son mari et son remplaçant. Pour quelle raison remettre en cause un changement positif ?

Voici que le miroir, devançant son imagination, lui montre une scène qui viendra contredire ou renforcer son hypothèse. Pour faire monter la tension et éveiller une saine curiosité, la scène s’ouvre sur un plan large, flou, découvrant une femme nue jusqu’au nombril. Au spectateur d’imaginer le reste. La caméra s’approche lentement de son visage, se met au point et il reconnaît Liat. Elle est allongée, sur le dos, nue, ses paupières closes tremblent de plaisir, mais la cause n’est pas visible dans le plan. Sa bouche est entrouverte, sa respiration haletante fait penser à celle d’un sprinteur, il est évident cependant qu’elle n’est pas en train de s’adonner à une activité sportive. De temps à autre, le bout de sa langue passe sur ses lèvres, les laissant humides et brillantes et bien plus sensuelles que dans le souvenir de Miki. Comme dans de nombreux tableaux, où l’expression du personnage représenté révèle la présence d’un autre personnage qui, lui, ne figure pas dans le tableau, cette scène laisse supposer, pour son plus grand malheur, que quelqu’un se trouve en dehors ou en dessous du cadre et s’adonne à une intense activité qui pousse à présent Liat à se mordre la lèvre inférieure avec une expression de surprise ravie. La tête bouclée qui commence à apparaître au bas de l’écran réduit à néant le dernier espoir qu’il avait quant à la source du plaisir qui envahit sa femme, et qui n’est dû ni à un vibromasseur ni à une masturbation manuelle. Sapiro, à nouveau de dos, s’entête à ne pas montrer son visage et pénètre dans les sphères les plus intimes de sa vie, pense Miki en colère, qui se console à l’idée que l’usurpateur amoral est sur le point de rencontrer, un peu plus haut sur le corps de sa femme, une surprise qui risque fort de gâcher leur plaisir à tous deux.

Encore un peu de patience. Il va parvenir à la poitrine amputée et on verra bien ce qui se passera alors. Sapiro prend son temps pour arriver à la station à laquelle l’attend Miki avec impatience, lui (Sapiro) a de la patience à ne plus savoir qu’en faire… Au contraire de Miki, qui est tenu à des délais pour réaliser le tableau de Gumpp, son temps à lui est illimité. Ses lèvres, sa langue et ses dents célèbrent tour à tour chaque centimètre du corps de Liat, démontrant la justesse de cette opinion largement répandue, qui veut que les artistes bohèmes sont des amants inventifs. Sapiro est en outre monté comme il faut. Un baiser, un mordillement léger, un coup de langue et une douce succion. Non pas qu’il s’en tienne à cet ordre dans son ascension vers le haut du corps de Liat. Il est suffisamment souple pour improviser, changer, combiner et utiliser ses doigts agiles pour faire frissonner de plaisir le corps de Liat – mais à peu de chose près, c’est là l’essentiel de sa tactique. À cet instant, par exemple, sa langue explore avec assiduité le creux sensible du nombril, arrachant à sa propriétaire un gémissement de surprise, ainsi qu’une série impressionnante de mouvements du bassin, digne d’une danseuse orientale.

Pour s’épargner des souffrances inutiles, Miki avance le film et approche Sapiro de la région de la catastrophe, mais là encore, il est surpris. Il ne s’émeut nullement de l’absence de sein. Ce n’est pas l’enveloppe qui l’intéresse, mais l’être même. En bon faussaire, Sapiro, comme tous les grands artistes, est doté d’une vision qui lui permet de traverser la matière et de mettre à nu les qualités essentielles du tableau. Sans cette faculté, dont sont dépourvus les faussaires médiocres, il ne ferait que reproduire un tableau et n’en créerait pas un nouveau. Le fait que Sapiro ait copié une quarantaine d’œuvres de Picasso, qui comme chacun sait, avait un rapport très libre à l’anatomie et attribuait un nombre de seins variable à ses personnages féminins, joue apparemment en sa faveur, le préparant à la rencontre avec la poitrine amputée d’un sein. Ce type culotté aspire entre ses lèvres le mamelon droit, le masse de la langue et des lèvres, réveille sa pointe endormie par de légers baisers et ne la relâche qu’après qu’elle se fut dressée, pleine et brillante, recouverte de la rosée de l’amour. Du bout de la langue, il progresse vers la cicatrice claire, pierre tombale du sein inconnu et prodigue la même attention à la cicatrice. Sa langue va et vient sur la cicatrice, comme s’il effectuait une cérémonie du souvenir, il ne manquerait plus qu’il y dépose une petite pierre ou une fleur. Liat, qui lève la tête l’air inquiet et examine la réaction de Sapiro face à l’absence de son sein, se rassure aussitôt et caresse les boucles de son amant, comme s’il s’agissait d’un gentil toutou. Sa tête retombe sur l’oreiller, un sourire bienheureux sur le visage.

Des souffrances bien plus importantes attendent encore Miki. Sous peu cet intrigant remontera encore un peu, étouffera la bouche de Liat sous un long baiser, soulèvera son bassin et bougera un peu les fesses pour bien viser, avant de laisser retomber le bassin. Liat écarquille les yeux de surprise, tandis que Sapiro leur restitue, d’une main experte, un éclat perdu depuis des années.

Voici la vie qui lui a été volée, telle qu’elle aurait pu être s’il n’avait changé de chemin. Dans le miroir face à lui, le film se déroule, l’arrière-train de Sapiro monte et descend entre les jambes relevées de sa femme, tandis que son bassin vient cogner entre ses cuisses, elle se tord sous lui, soupire, gémit et crie, elle jouit comme elle ne l’a apparemment encore jamais fait avec lui, Miki. Derrière lui, dans la maison assombrie, un homme à l’agonie lui vole chaque soir, de sa main faible et moribonde, sa seconde épouse.

Je nage entre deux eaux comme à mon habitude, pense-t-il avec ironie, tout en voyant que les deux amants, parvenus à l’extase, ont inversé les rôles. Cette fois-ci, sa femme, les joues rouges et les yeux brillants de plaisir, glisse le long du corps de Sapiro, jusqu’à ce que sa tête sorte du cadre qui coupe son corps en deux entre le nombril et le pubis, et c’est au tour de Sapiro d’afficher une expression surprise. Tout le monde s’amuse, moi seul suis coincé ici avec un travail impossible, se dit Miki, en colère.

Il se lève, se plante devant l’un ou l’autre des miroirs et marmonne des slogans imbéciles, comme on récite une prière. Même le poème qu’il avait écrit pour Liat sur la vitre de sa fenêtre, cette lointaine nuit pluvieuse, leur première nuit, était plus heureux. Il se souvient brusquement de leur première nuit, pris de mélancolie. Liat tu es mienne, tu es mienne Liat, doucement doucement, tu es mienne… Comme il l’aimait alors. Et maintenant, après toutes ces étreintes, ces soupirs, ces petits rires incontrôlés qui secouent le corps de Sapiro, il comprend qu’elle ne l’est plus. Elle appartient à un autre. Il ferme les yeux pour s’épargner cette douloureuse vision, mais le film se poursuit dans sa tête, avec des effets spéciaux encore plus sophistiqués. Pourra-t-il revenir vers elle, une fois que Sapiro aura pris sa place ?

Il repousse aussitôt cette pensée absurde. Tout cela n’est que le fruit de son imagination, se dit-il en colère. Comment Sapiro pourrait-il avoir l’intention d’échanger sa place avec lui ? Ce n’est qu’une spéculation sans lendemain, témoignant de son état dépressif. Il peut reconstituer une à une toutes les étapes qui l’ont mené jusqu’ici et déjouer, une fois pour toutes, par la seule force de son esprit, le soupçon d’être tombé dans le piège obscur que lui aurait tendu Sapiro. Toute cette chaîne d’événements dépend uniquement de sa décision, peut-être prise trop hâtivement, d’accepter l’appel téléphonique destiné à Sapiro, dans ce hall d’hôtel.

C’est à partir de ce moment-là que les choses se sont mises en mouvement, chaque étape étant soumise à son contrôle : (1) remise de l’enveloppe par la serveuse, (2) ouverture de l’enveloppe et préparatifs en vue de la première rencontre avec Liora, (3) séparation d’avec Liat et déménagement de la maison, (4) première rencontre avec Liora, qui s’achève en coucherie sauvage dans une chambre d’hôtel, (5) deuxième rencontre avec Liora, qui commence par une coucherie sauvage et s’achève avec une première discussion sur le projet, (6) troisième rencontre avec Liora qui commence et s’achève en coucherie, (7) première rencontre avec Adam et signature du contrat draconien par lequel il s’engage à mener à bien le projet, (8) voyage à Florence, visite des Offices et étude du tableau de Gumpp, (9) acquisition des matériaux et des outils nécessaires (pigments naturels, pierre de lapis-lazuli, sceau de la maison Lorena, toile de lin mélangé, clous d’époque, châssis vieux de trois cents ans), (10) arrivée au village de pêcheurs, aménagement du studio et premiers préparatifs en vue de la réalisation du tableau, (11) sa situation actuelle, où tout le monde se fout de lui.

À aucune de ces étapes il n’avait décelé la moindre brèche par laquelle le véritable Sapiro aurait pu se faufiler. Cet homme avait vraisemblablement connu une fin tragique dans l’accident du vol La Nouvelle-Orléans/New York, où il était censé prendre une correspondance pour Tel-Aviv. Liat, sa femme, se morfondait dans leur maison, seule et amère, aucun Sapiro ne lui rendait visite la nuit dans son lit. Il ne faut pas que l’obscurité qui gagne le studio et ses innombrables reflets dans les miroirs se jouent de sa raison.

Mais si – et seulement si, il s’agit d’une simple hypothèse – Sapiro était son double et l’avait suivi à l’hôtel, attendant le moment opportun pour agir, lequel s’était présenté avec cette conversation téléphonique qu’il avait ignorée à dessein, sachant parfaitement que les réflexions imbéciles de Miki le conduiraient à l’accepter à sa place. Mais comment aurait-il pu le savoir ? se rebelle sa raison, refusant d’admettre cette spéculation fantasmagorique. Et même s’il s’était trouvé là, ce qui reste encore à prouver, comment Sapiro aurait-il pu savoir à quoi pensait Miki ? Était-il une sorte d’Uri Geller, sachant lire les pensées ? Dans le meilleur des cas, il était un faussaire de talent, rien de plus. Mais quid de la possibilité – suggéra la voix de l’imagination romantique, qui refusait de se soumettre à la logique – qui voudrait que ce soit Sapiro lui-même, en double parfait, qui ait regardé Miki depuis son reflet dans le miroir du hall, et puisque le reflet contemplait son propriétaire exactement de la même façon que le propriétaire contemplait son reflet, peut-être que… Assez, cela suffit ! s’écria la voix de la raison. Il y a des limites. Miki n’était pas encore devenu fou. Un miroir est un miroir et le reflet n’est que le résultat de la réflexion découlant des propriétés de la lumière. Il n’y a pas de vie à l’intérieur du miroir, c’est une certitude. Même dans cette situation désespérée, il ne pouvait se laisser aller à de telles théories absurdes. La question demeurait cependant ouverte : comment Sapiro s’y était-il pris pour s’emparer de la vie de Miki ? L’une des réponses à cette question consisterait à dire qu’elle ne se pose pas. Et si l’homme en train d’arpenter l’atelier, dans la plus grande confusion, prêt à tuer, se calmait un tant soit peu, il va sans dire qu’il n’y accorderait pas crédit. Mais dans son état présent, toutes sortes d’explications lui semblaient plausibles.

Miki, ou Sapiro, ou Miki qui se faisait passer pour Sapiro, se perdit dans la contemplation de son reflet dans le miroir de plus en plus sombre. Les étincelles de lumière qui virevoltaient en ronde dans le studio s’étaient éteintes depuis longtemps. Le soleil s’était couché et les ténèbres commençaient à envahir la pièce. Si par exemple – il ne s’agissait que d’une hypothèse, qu’on ne vienne pas le prendre au mot, il ne prétendait pas que cela s’était passé ainsi, il s’agissait juste d’une possibilité, poursuivait la voix de l’Imagination, s’empressant d’émettre des réserves pour prévenir les oppositions de la Raison – le miroir dans le lobby de l’hôtel était une vitre sans tain, comme il y en a dans les commissariats de police pour les identifications, et que le grand Sapiro était assis de l’autre côté, observant Miki et tissant autour de lui une toile de fils invisibles, qui relieraient ses doigts agiles au corps de Miki comme un marionnettiste ? Que faire dans ce cas ?

Bonne question, se dit Miki, qui, pour une raison inconnue, se sentait disposé à prendre en considération cette nouvelle supposition. Si la réponse est affirmative, alors je suis dans le pétrin jusqu’au cou, songea-t-il. À cet instant, une dernière pensée fut projetée sur le miroir. On voit Sapiro assis de dos, face à l’immense fenêtre (l’arrière du miroir) dans laquelle se reflète le hall de l’hôtel. De l’autre côté de cette « fenêtre », Miki s’observe avec une minutie frisant le ridicule. Entre les deux – de dos par rapport à Sapiro et au spectateur qui contemple la scène de l’extérieur – on aperçoit une silhouette que Miki reconnaît, même de dos, comme étant son propre reflet, qui reproduit le moindre de ses mouvements, tandis qu’assis, il lui fait face dans le lobby. À son grand étonnement, la lumière qui éclaire cette vision fait apparaître les fils transparents et scintillants qui relient le bout des doigts de Sapiro à la tête et aux membres de la silhouette. De même que les lois immuables de l’optique exigent une correspondance absolue entre l’objet et son reflet, Sapiro contraint Miki à s’accorder aux mouvements de son reflet, en agitant ses doigts avec l’agilité d’un magicien. En guise de démonstration, la scène où la serveuse lui apporte un verre d’eau est projetée sur l’écran.

Miki se saisit du verre et le porte avec précaution à ses lèvres desséchées. Il boit une gorgée. Dans le studio, il se souvient avec embarras avoir cassé le verre et décide de se concentrer afin de vérifier l’adéquation entre ses gestes et ceux de son reflet. Cela ne fait pas l’ombre d’un doute. La toux qui secoue son corps agite d’abord le reflet avant de passer à Miki, qui se retrouve assis, tête baissée, devant la flaque d’eau qui s’étale entre lui et la serveuse. Le verre qui s’échappe de la main tombe sur le reflet du sol une fraction de seconde avant de heurter le sol réel, démontrant clairement la primauté du reflet dans le déroulement des événements.

C’est l’occasion d’observer l’atelier d’un grand artiste en train de travailler à une copie, pense Miki avec jalousie. Cette fois-ci il ne s’agit pas de copier l’œuvre d’un autre artiste, mais de façonner et modeler la réalité à sa guise. Il est déjà arrivé qu’un voleur s’introduise de nuit dans un musée, remplace un tableau original par une copie et disparaisse à la faveur de l’obscurité. Le lendemain, le public continue de se presser devant le tableau et d’en faire l’éloge, comme s’il s’agissait de l’original. Sauf qu’ici, c’est un homme de chair et de sang que l’on arrache à sa vie pour le remplacer par sa copie, certes plus précieuse et originale que son modèle, mais qui n’en reste pas moins une copie. Force est de constater que je n’ai jamais pu mettre en pratique toutes mes grandes idées sur la nécessité de prendre position et d’agir en toute liberté. Je n’ai jamais eu le choix, à aucun moment. J’ai fait l’objet d’une habile manipulation, jamais je n’ai agi selon ma propre volonté. Il s’absorba de nouveau dans cette scène embarrassante où il se révèle peureux, voyeur, indécis et je ne sais quoi encore. La seule consolation, c’est qu’il pouvait désormais contempler le corps de la serveuse sous une autre perspective, puisqu’il ne voyait plus ses seins, mais son postérieur. Lorsqu’elle s’accroupit pour ramasser les débris de verre et essuyer l’eau répandue au sol, la cambrure de ses reins fit remonter sa minijupe le long de ses cuisses, tandis que sa culotte rouge apparaissait furtivement entre ses deux adorables fesses. Sous ce nouvel angle de vue, la supposition que ses longues jambes se rejoignaient quelque part plus haut, à l’infini, était démentie.

Il se plut à contempler un moment cette scène dans le miroir et lorsque la serveuse se releva pour aller chercher un autre verre d’eau, il eut une brusque illumination. La théorie de Gardner est fausse, murmura-t-il pour lui-même. Le miroir n’inverse absolument pas la droite et la gauche, il accomplit quelque chose d’autrement plus complexe et intéressant. Miki se concentra sur le phénomène et en oublia un instant les conclusions déprimantes au sujet de sa propre personne. Tout excité, il s’efforça de mettre en mots ses pensées : je suis assis, le visage tourné vers le sud. L’ouest se trouve à ma droite, l’est à ma gauche et le nord dans mon dos. Si je lève ma main droite, dans quelle direction va-t-elle pointer ? Vers l’ouest, naturellement. Que s’est-il passé dans le miroir ? Au moment où j’ai levé ma main droite, mon reflet a levé sa main gauche, mais miracle des miracles, mon reflet pointe résolument vers l’ouest, tout comme ma main réelle. Même chose avec la main gauche. Lorsqu’il leva cette dernière, le reflet leva sa main droite, qui pointa vers l’est, exactement comme sa main réelle. Il avait le sentiment d’être sur le point de faire une découverte surprenante, lorsque quelques secondes plus tard il découvrit un autre phénomène encore plus signifiant. Je regarde vers le sud en tournant le dos au nord, mais – et là, le reflet lui réserve une surprise – mon reflet regarde vers le nord et tourne le dos au sud. Le miroir opère donc bien plus qu’une simple inversion de la gauche et de la droite.

Il se leva et se dirigea, tout feu tout flamme, vers la caisse d’ouvrages d’optique acquis dans l’espoir d’y trouver une solution au problème du tableau de Gumpp. Il se saisit du plus approprié, Mirrors in Mind, de Richard Gregory, qu’il feuilleta avec impatience. Dans le chapitre Puzzles of Images, il s’aperçut non seulement que Gregory – de même que Richard Feynman, qu’il cite – partageait son point de vue, mais également qu’il invalidait la thèse de Gardner, exposée dans l’ouvrage que Miki avait lu avec ferveur dans le lobby de l’hôtel et dont les schémas l’avaient conduit à prendre la funeste décision qui l’avait mené là où il se trouve à présent.

À l’enthousiasme de cette découverte succéda aussitôt une douche froide : si Gardner était dans l’erreur, toutes les décisions qu’il avait prises reposaient, elles aussi, sur des données erronées. S’il avait d’abord lu le livre de Gregory, il ne se serait pas empêtré dans tous ces problèmes et au lieu de se retrouver coincé ici avec une mission impossible à réaliser il serait bien à l’abri dans sa maison, en train d’écouter une messe de Schubert ou peut-être même en train d’épier sa jeune voisine, qui, à cette heure-ci, vers six heures du soir, achève tout juste de prendre sa douche avant sa sortie hebdomadaire. Et demain matin il se lèverait, bienheureux, prêt à s’adonner avec joie au rituel du petit déjeuner shabbatique, cérémonie immuable de leur vie conjugale, qui, c’était le comble, était projetée à l’instant même sur le miroir, avec son double dans son rôle. Il les regarda tous les deux. Le repas se déroule dans les règles de l’art : Liat prépare le petit déjeuner, Sapiro dresse la table, elle débarrasse, il fait la vaisselle, elle balaie les miettes tombées à terre, il descend la poubelle. Une répétition à l’identique de la scène qui, plus que tout, l’avait poussé à fuir sa propre vie. Mais maintenant que Sapiro jouait son rôle, il y ajoutait avec brio quelques traits de pinceau, qui, parfois, font toute la différence entre un tableau médiocre et un chef-d’œuvre. Sous son regard triste et jaloux, la scène s’était transformée en vie de famille idyllique, sereine et joyeuse. C’était étonnant comme d’infimes détails pouvaient modifier une scène, celle-là même qui l’avait décidé à quitter sa femme ! Exactement les mêmes ingrédients. Une femme amputée d’un sein, à ceci près que son assiette était désormais un peu plus remplie, tandis que la sienne était un peu plus vide. Sapiro n’avait pas besoin de s’empiffrer pour compenser ses envies et ses frustrations. Le voilà qui faisait une remarque. Elle lui répondait en souriant. Il éclatait de rire, se penchait vers elle pour l’embrasser. Un tout petit effort, presque imperceptible, et tout s’éclaircit et s’emplit de joie. C’est si simple, génial même, se dit-il, tandis que la douleur lui transperçait le cœur comme la lame brûlante d’un couteau. Pourquoi ? Pourquoi est-ce toujours moi qui me fais avoir à la fin ?

Tout d’un coup, il a froid et se sent triste. Il enlève sa chemise et s’en essuie les yeux et le visage. Il contemple son corps gras, pris de nausée. Il se tourne de profil et se penche un peu vers l’avant pour examiner sa panse flasque, reliée à son corps par deux amas de graisse autour des hanches. Il se redresse, prend une grande inspiration et gonfle la poitrine, essayant de faire rentrer l’espèce de sac bombé, rempli à craquer, dans le creux de son ventre. Puis, abattu, il se laisse choir sur une chaise, avec le sentiment de se perdre dans sa graisse, de se noyer en lui-même. Dans le miroir, il aperçoit les vestiges de l’homme qu’il fut autrefois : le regard, les taches de rousseur sur le bout du nez, la pointe cassée de son incisive droite, laquelle même trente-sept ans après qu’il eut glissé et fut venu heurter une poignée de porte, fait remonter à ses narines l’odeur doucereuse de sa mère, qui avait abandonné précipitamment le plat qu’elle était en train de préparer pour courir vers lui, l’embrasser, le calmer et examiner longuement la dent, avant de s’essuyer les mains sur son tablier pour toucher du doigt le bout cassé, laissant dans sa bouche un goût d’oignons émincés et d’ail écrasé, mélangés à la viande hachée et aux miettes de pain blanc avec lesquels elle était en train de préparer les boulettes qu’elle venait d’oublier sur le feu. Elle l’avait consolé, lui avait dit que ce n’était rien, qu’il arrête donc de pleurer sur-le-champ, les larmes n’avaient encore jamais aidé qui que ce soit, un bon dentiste pourrait arranger cela, dès qu’il y aurait un peu d’argent, et peut-être même qu’il ne serait pas nécessaire de réparer quoi que ce soit, puisqu’il serait toujours beau, même comme ça, arrête de pleurer avant que je me fâche, viens je vais te montrer comme c’est intéressant à voir, et elle l’avait tiré vers un miroir, combien de personnes ont un bout de dent cassé qui leur rappelle à tout jamais le moment où ils se sont cassé cette dent et comment leur mère était accourue de la cuisine pour les embrasser et les emmener devant un miroir, et leur dire ce qu’elle lui avait dit « combien de personnes peuvent dire qu’ils se sont cassé un bout de dent qui leur rappelle à jamais… ». Arrête avec ces histoires qui se mordent la queue, Maman ! Alors arrête de pleurer et sèche tes larmes immédiatement, elle s’essuie les mains sur son tablier et lui explique qu’on ne résout ni ne construit rien avec des pleurs, ça ne fait que nous fatiguer, regarde-moi dans les yeux quand je te parle, lorsque tu auras atteint mon âge et que tu essaieras de te rappeler toutes ces années passées, de quoi te souviendras-tu ? À ton avis, mon fils, de quoi te souviendras-tu ? Une étincelle espiègle s’allume dans ses yeux bleus et l’enjoint à répondre, je ne sais pas Maman, de quoi dois-je me souvenir ? De ces fois où tu t’es cassé quelque chose. Un bras ou une jambe ou ton jouet préféré ou une fille qui t’a quitté et t’a brisé le cœur ou cette dent et la voilà qui plonge à nouveau un doigt dans sa bouche, touchant prudemment l’incisive brisée pour s’assurer qu’elle tient encore en place. Soudain, une ombre apparaît sur son visage, elle retire son doigt de sa bouche, détache son regard de lui et semble se perdre dans une sorte d’abîme, tentant de se souvenir ou plutôt d’oublier quelque chose, et la douleur enfouie depuis tant d’années dans sa chair (plus profondément que le numéro tatoué sur son bras), qui guette toujours le moindre instant de faiblesse, assombrit son expression et fige son regard, qui s’obscurcit malgré ses yeux clairs. Elle ne s’y abandonne cependant que l’espace d’un instant et se remet immédiatement à sourire, ses yeux retrouvent leur éclat et elle se remet à tâter pour la troisième fois afin de s’assurer définitivement que la dent est bien en place.

Tu verras à quel point j’ai raison, dit-elle comme pour se convaincre elle-même, tout en portant machinalement une main à son front. Elle lui demande s’il a avalé le morceau brisé, parce que si ce n’est pas le cas, ce serait bien de le chercher pour le garder, ça porte chance, son regard glisse sur le sol et tout d’un coup, elle pousse un cri de joie, s’accroupit et porte son index à sa bouche, avant de toucher le bris de dent transparent, qui se colle aussitôt à son doigt grassouillet, humide de salive. Elle agite triomphalement sa trouvaille, telle une perle minuscule qui scintille sur son coussin de salive, à la lumière tamisée par le rideau. Je me souviens de cet instant avec une telle clarté. La manière avec laquelle cet instant lui revient en mémoire lui donne à réfléchir. La voici qui s’approche de lui, sa boîte à bijoux à la main. Avant de déposer le morceau de dent en souvenir sur le coussinet de satin bleu, elle lui demande avec un grand sourire s’il ne préfère pas qu’elle le lui recolle. Ce n’est pas drôle Maman, ce n’est vraiment pas drôle. Et la carapace qu’il avait érigée de peur d’être réprimandé se brise, il éclate en sanglots et pleure sur leur sort à tous les deux, lui qui n’a pas appris à se souvenir et elle qui n’a pas réussi à oublier et dans un rare geste de tendresse, elle le prend dans ses bras, enfouit ses joues mouillées dans sa poitrine et le caresse. Le vague parfum de sa transpiration, mêlé à un effluve de Chanel No 19 et de boulettes de viande brûlées sur le feu, dans la cuisine, s’insinue dans ses narines, poursuit son chemin le long de sa gorge, se condense en une bulle de souvenir, diffuse et oppressante, qui pèse sur son diaphragme. C’est si vrai ce que tu as dit, Maman. Dans la clarté ou l’obscurité de notre passé, nos souvenirs se rassemblent comme des récifs de corail autour de nos îlots de souffrance, entre lesquels il n’y a qu’un vide immense, on a tellement de mal à respirer, tellement de mal à rester, c’est si difficile de partir et la mer de larmes monte à nouveau et menace d’enfoncer la digue, comme à l’époque. Il est submergé par une vague de pitié envers lui-même. Maman, ça fait tellement mal ! Quoi donc, mon fils, quoi donc ? Cette obscurité, cette immensité. C’est ça qui fait mal. Pas la dent. Des gens ont vécu la Shoah, mon fils. Je sais, Maman. Mais moi, je n’ai pas vécu la Shoah, de quoi suis-je donc coupable ? Il se contemple de nouveau dans le miroir, tentant de résoudre l’énigme cachée dans ce reflet qui lui est étranger. Comment en suis-je arrivé là ? Regarde par toi-même, le morceau de dent qui se trouve toujours au fond de la boîte à bijoux que tu m’as laissée ne s’encastre plus sur la dent brisée. J’ai vérifié. Il est trop petit. Trop fin. Trop transparent. Je répète : quelque chose a mal tourné en cours de route. Une panne. Une déviation imperceptible. Tu te souviens, mon fils, de ce que tu as appris en cours de mathématiques et de géométrie ? Je ne me souviens plus de rien. Rien de rien. Et pas seulement en ce qui concerne les mathématiques ou la géométrie. Je ne me souviens pas à quoi tu ressembles, ni qui j’étais avant de devenir celui que je suis maintenant. Alors je vais te rafraîchir la mémoire. Elle s’assoit à ses côtés après l’école, pose une main douce sur sa tête, saisit une boucle et l’enroule autour de son doigt, puis se met à expliquer : tous les mille mètres, un écart d’un degré t’éloigne d’un mètre du but. De deux mètres tous les deux mille mètres. Et tous les trois mille mètres ? demande-t-elle, mordant sa lèvre inférieure avec inquiétude tandis que les rides qui partent des ailes de son nez assombrissent son regard. Trois mètres ? demande-t-il, hésitant, en fermant les yeux, de peur que la main qui joue doucement avec ses boucles ne se referme violemment sur elles s’il ne fournit pas la bonne réponse et que de l’autre elle ne le gifle, en lui lançant avec cruauté qu’il est un imbécile, plus encore que son fou de père, et interdiction de pleurer. Mais par chance, un sourire illumine les yeux de sa mère. Très bien. Et tous les dix kilomètres ? demande-t-elle, augmentant la difficulté. Dix mètres. Parfait. Elle se penche vers lui et approche ses lèvres douces de son front. Interroge-moi encore, implore son corps, pour sentir à nouveau le contact de ses lèvres qui l’embrassent si rarement, pour l’inscrire dans sa chair et qu’il ne lui échappe plus jamais. Interroge-moi encore une fois… C’est inutile, si tu as compris le principe… La certitude qu’elle exprime contient une promesse : dès lors que tu as compris le principe, il en va de même à l’infini. Sa voix, rendue sensuelle par la cigarette, grave ces mots dans son esprit avec une précision douloureuse. Et maintenant, fort de ce savoir, va conquérir le monde. Vérifions donc ce principe, considérons l’endroit où je me trouve actuellement par rapport à celui où j’aurais voulu me trouver. Et pour commencer : combien de mètres y a-t-il dans une année ? Je ne sais pas, Maman. En ce qui me concerne, l’ensemble de mes années peut se concentrer sur un seul centimètre. Regarde par toi-même. Et il contemple de nouveau son reflet dans le miroir, qui lui renvoie l’image d’un étranger débordant de calories. D’innombrables calories agglutinées sur lui de tous côtés.

Elles vont finir par me recouvrir entièrement ! Il veut crier, mais qui l’entendra ? Et si quelqu’un l’entend, que pourra-t-il bien lui expliquer ? Qu’il y a un homme qui va à sa perte à l’intérieur de lui ? Qu’il est condamné à trimbaler le corps d’un autre ? Et pas seulement le corps, mais également l’âme d’un autre, car cet homme-là, ce n’est pas lui. Cette masse étalée dans le fauteuil n’est en aucun cas lui. En aucune façon ! Ni lui, ni Miki, ni Sapiro et bien évidemment pas Johannes Gumpp, le malheureux, qui, s’il n’avait été fauché dans la fleur de l’âge, aurait certainement accompli de grandes choses. Une pensée effrayante le fige soudain : peut-être existe-t-il des êtres qui sortent de leur enveloppe corporelle, ne laissant derrière eux qu’une mue figée à leur image. Peut-être ne suis-je plus dans l’enveloppe lourde et épaisse de ce corps dont je vois le reflet. Peut-être l’ai-je quittée, il y a bien longtemps. Je me trouve peut-être dans un tout autre endroit. Seule mon absence subsiste ici. L’ombre de ma présence. L’enveloppe figée de ma silhouette vide.

Il est complètement épuisé. Il n’arrivera probablement pas à peindre cette nuit encore. Il n’aurait jamais cru que tout ce processus serait semé de tant d’embûches. Il a pourtant beaucoup dessiné dans sa vie. Il ne parle pas de son travail de graphiste au sein de l’agence de publicité, avant qu’il n’entame sa vertigineuse ascension vers les fonctions de direction. Il faut du talent, même lorsque l’on fait un travail de graphiste. Il était arrivé à ce poste par le biais de l’art. Il avait un joli coup de crayon. Il avait bien réussi à Betsalel. Pas aussi bien que Liat, mais pas mal non plus. Si Liat était à ses côtés, elle serait en mesure de l’aider. Bien entendu pas celle qu’il avait laissée. Celle d’avant, lorsqu’elle était à son apogée, avant qu’il ne la détruise avec ses reproches, sa souffrance, ses soupirs, ses remarques sarcastiques, ses critiques à l’encontre de sa peinture, prudemment formulées pour l’encourager, mais dont la douceur tombait goutte à goutte sur son travail comme un poison. Et surtout avec les deux avortements auxquels il l’avait poussée, avant de l’abandonner durant l’opération et la période de convalescence. Ma Liat, que t’ai-je donc fait ? répète-t-il, plein de pitié pour lui-même. Toujours pour lui-même, jamais pour les autres. Liat, marmonne-t-il du bout des lèvres, en jetant un regard humide dans le miroir. Il aperçoit sa femme qui s’approche de lui de l’autre côté de la surface transparente, tenant dans les mains un sac noir, orné de part et d’autre de lettres d’or. Il reconnaît le logo. Une marque de sous-vêtements féminins. Il avait réalisé un petit film publicitaire pour cette marque à l’époque de l’opération de Liat. Liat se tient juste en face de lui, elle est si proche qu’il pourrait presque la toucher. Mais elle est de l’autre côté du miroir. Elle ne le voit pas. Peut-être parce qu’elle est dans la lumière et lui dans l’obscurité. Elle pose le sac à terre et s’observe un instant d’un regard triste mais décidé.

Puis elle dégage avec précaution son chemisier de sa jupe et se met à en ouvrir les boutons avec la lenteur d’une strip-teaseuse, du bas vers le haut. Elle hésite un instant en arrivant au dernier bouton, qui maintient le tissu sur la poitrine, mais elle surmonte son hésitation et le défait, lui aussi. Elle sort les épaules du chemisier, qu’elle fait glisser le long de ses bras jusqu’au sol. Ils contemplent tous deux le résultat de l’opération. La cicatrice est encore violacée et enflée. Les fils ont été retirés il y a un ou deux jours seulement, pas plus. Elle lève le bras droit et pose prudemment sa paume sur la cicatrice, croise le bras gauche dont la main vient se poser sur le sein orphelin. Elle reste debout quelques instants à se contempler, puis se penche vers le sac, en extrait un soutien-gorge push-up onéreux, acheté quelques jours avant l’opération, dans un accès incompréhensible de sentimentalisme. Elle le dégrafe, le contemple, l’enfile et ajuste les bretelles à ses maigres épaules. Elle saisit son sein droit dans la paume de sa main, le fait rentrer dans le bonnet et l’installe dans son nid douillet, avant de passer les bras derrière le dos pour fermer le soutien-gorge.

Elle examine de nouveau son reflet et croise les bras sur la poitrine. De sa main gauche, elle saisit son sein droit et comprime de la main droite le bonnet gauche, vide. Elle décroise les bras et contemple le creux qui s’est formé dans le tissu du bonnet. Elle se penche vers la commode, en extrait un tas de mouchoirs de soie et se met à remplir le bonnet vide.

« Liat… » murmure Miki, consumé de pitié. Elle se détourne rapidement, pour regarder derrière elle, vers la porte à demi ouverte, à laquelle il n’avait pas prêté attention jusqu’à présent. Quelqu’un se tient là, enveloppé de ténèbres, Miki ne peut le distinguer de l’endroit où il se trouve.

« Pourquoi me regardes-tu comme ça ? » demande-t-elle et de la porte, on entend la voix de Miki : « Comme quoi ? » Elle se dépêche de remettre son chemisier et répond avec colère : « Avec ce regard, là. » La voix de Miki répond : « Avec quel regard ? » Elle boutonne son chemisier d’une main tremblante et lui lance : « Ne fais pas l’imbécile. Ce regard, là. Tu vois très bien de quel regard je parle. Tu le connais très bien ! » Elle se dirige rapidement vers la porte et la lui claque au nez. Depuis l’envers du miroir, il la voit ôter son chemisier, enlever le soutien-gorge et le jeter rageusement à la poubelle. Puis elle s’assoit soudain sur une chaise face au miroir et cache son visage dans ses mains.

Un observateur étranger pourrait croire à tort qu’ils pleurent tous deux pour la même raison. Elle pleure la perte de son sein, lui s’identifie à sa peine et la partage. Mais il suffit de connaître un tant soit peu la nature humaine, et la sienne en particulier, pour savoir qu’il s’agit d’une illusion optique. Ils semblent pleurer ensemble, en réalité chacun sanglote seul, chacun de son côté, sur lui-même.

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