Monsieur Sapiro
Chapitre 3
Lobby. Intérieur. Jour.
« Vous voulez une serviette ? » demande la serveuse. Il ne quitte pas des yeux la main qui s’approche de lui comme une créature indépendante, saisit la serviette pour s’en éponger le front, en évitant à tout prix de croiser le regard de la jeune femme.
« Un verre d’eau peut-être…? » Malgré la raideur de son cou, il parvient tant bien que mal à hocher la tête. La serveuse s’éloigne, ce qui lui permet d’évaluer la profondeur du piège dans lequel il vient de tomber. Mais qu’est-ce que c’est que ce bazar ! se reproche-t-il à lui-même. Je suis incapable de diriger ma propre vie, comment prétendre mener celle d’un autre, de surcroît, un faussaire de renommée internationale, de mèche avec des criminels qui revendent ses toiles ? Comment se sortir de cette mauvaise passe ? La serveuse, qui lui prodigue tant d’attention, qui vient de tendre une serviette à Monsieur Sapiro et se propose de lui apporter un verre d’eau, s’inquiète de l’interlocuteur qui patiente au téléphone. En bref, voilà déjà quelqu’un qui est convaincu de se trouver face au véritable Monsieur Sapiro et qui espère – en dépit de toute sa mauvaise volonté manifeste –, que ce dernier finira bien par soulever son gros derrière du fauteuil club auquel son angoisse le maintient rivé comme un condamné à la chaise électrique, et répondra à ce fichu appel qui encombre la ligne de l’hôtel depuis bien trop longtemps. Plus il tarde, plus un autre danger menace de s’ajouter à tous les autres : que le véritable Monsieur Sapiro déboule dans le lobby. Développement très peu souhaitable. Dans le meilleur des cas, toutes les personnes concernées se retrouveraient dans une situation très embarrassante et dans le pire des cas… Mieux vaut ne pas y penser. D’un autre côté, pour être tout à fait honnête, sa tactique d’évitement présente un avantage certain : ceux qui cherchent à le joindre au téléphone finiront bien, tôt ou tard, par être à bout de patience, même s’ils sont prêts à quelques concessions envers le grand Sapiro en personne. Ils raccrocheront, le libérant ainsi de toute obligation à prendre cet appel et il n’aura plus qu’à s’éclipser de ce dangereux lobby pour regagner enfin le rivage rassurant et ennuyeux de son ancienne vie.
« Monsieur… »
De peur de rencontrer le regard de la serveuse, il contemple sa main qui lui tend un verre d’eau. Pour la première fois depuis le début de leur relation, il voit la partie médiane de son corps, des cuisses jusqu’aux clavicules qui délimitent la partie supérieure de son champ de vision. Son torse, donc, se dit-il en résumé, si l’on omet la partie inférieure de son corps avec laquelle il a déjà fait connaissance. Je suis passé des pieds au torse. Un sacré bout de chemin, se félicite-t-il avec ironie. Il s’avère alors que la main bienveillante qui lui a tendu une serviette avant de lui proposer un verre d’eau n’est pas envoyée par la Providence. Elle ne flotte pas, détachée, en l’air, mais est bel et bien reliée à une épaule, le long de laquelle on peut s’élancer, comme lors des épreuves olympiques de saut à ski, jusqu’à ce que le terrain s’infléchisse et que l’on poursuive en pente douce vers le mamelon, d’où l’on s’envole vers le ciel.
On s’aperçoit au premier coup d’œil qu’elle n’a pas besoin de l’un de ces soutiens-gorge push-up que son agence de publicité a mis sur le marché avec une campagne promotionnelle légèrement coquine, non plus que d’aucun des autres attirails inventés au cours des sept cents dernières années durant lesquelles les dessous féminins passèrent du corset, en vogue au XVIe siècle, au Phelps Jacob – inventé en 1914 par une jeune New-Yorkaise, en guise de protestation contre le corset et qui, avec l’aide de sa femme de chambre française, comprima ses seins dans deux mouchoirs de soie, noués dans le dos par un ruban de tissu rose –, jusqu’au Wonderbra, devenu dans les agences publicitaires le symbole par excellence de l’introduction sur le marché d’un produit passablement superflu (comme la plupart des produits). Les seins de la serveuse flottent librement et en toute légèreté, leurs deux bouts rosés pointent à travers le tissu blanc de son chemisier comme deux sous-marins traçant un sillon à la surface transparente de l’océan qui se referme aussitôt.
Il approche le verre d’eau de ses lèvres desséchées et prend une gorgée prudente, humidifiant tout d’abord sa langue, qui, telle le Léviathan, agonise dans sa bouche aride et manifeste quelques premiers signes de vie au contact du liquide. Sa gorge est tellement sèche que l’eau refuse d’y glisser et coule dans la trachée. Il s’étouffe, ce qui provoque une réaction en chaîne : quinte de toux, rejet du liquide vers l’extérieur – le corps entier secoué, il arrose tout autour de lui – et tremblement incontrôlé de la main, laquelle, tout au bout de la chaîne, laisse échapper le verre d’eau. Une petite flaque s’est formée entre lui et la serveuse, dans laquelle flottent des débris de verre, minuscules gondoles translucides.
« Je suis désolé… » s’excuse-t-il d’une voix enrouée, tout en esquissant le geste de se pencher pour ramasser les morceaux. Plus rapide que lui, la serveuse s’accroupit et commence à rassembler promptement les débris, tout en épongeant l’eau à l’aide d’un chiffon qu’elle a sorti de son tablier. Il essaie de se contrôler et de détourner le regard de la fente sombre qui disparaît dans son décolleté, mais il ne peut s’empêcher d’espérer que la rapidité de ses gestes fera s’écarter le tissu lâche, permettant à la lumière d’éclairer l’obscurité qui règne entre ses deux seins. Si seulement elle se penchait vers les débris les plus éloignés, pense-t-il. Ses mains essuient le plancher en mouvements circulaires de plus en plus amples. Si tu te décalais un peu vers la droite et que tu t’accroupissais davantage, j’aurais une vue complète. Les mouvements de ses bras font bouger son dos, son corps chaud s’agite sous le tissu léger. Un essaim de papillons prend son envol d’un battement d’ailes. La terre tremble, des collines se déplacent, leurs sommets se balancent et s’entrechoquent comme les cloches d’une église. Ding dong, ding dong, le battant à l’intérieur de la cloche résonne avec allégresse, appelant à la sainte union. Dévoré d’envie, il pétrit des yeux la jeune chair, en arrache des morceaux palpitants. Le flot de ses cheveux se libère soudain de l’attache qui les retenait et tombe en cascade sur sa nuque, se scinde en deux, dévoilant la peau juvénile qui recouvre le doux arrondi de ses cervicales. Si seulement il pouvait approcher ses lèvres de sa première lombaire et faire courir sa langue sur la peau ambrée et veloutée qui recouvre les vallées et les pics de sa colonne vertébrale, jusqu’au creux qui se cache à la naissance de la nuque. Respirer le parfum de sa jeunesse, exactement à l’endroit où sa chevelure se divise en deux. Là où selon la tradition juive débute la résurrection des morts.
« Vos cheveux… » murmure-t-il en s’excusant encore, tandis que, sans lever les yeux, elle lui répond d’un ton apaisant que ce n’est rien. Tout va bien. Elle va ramasser les morceaux et lui apporter un autre verre d’eau. Comme elle est aimable, songe-t-il, comme elle est adorable et sexy. Qu’est-ce que j’ai à courir après un trésor lointain, alors qu’il s’en trouve un si près, juste sous mon nez, le genou fléchi.
« Croyez-vous en la vie après la mort ? » lui avait demandé Adam, peu de temps après leur rencontre. La voix de Fischer-Dieskau, interprétant le Roi des aulnes de Schubert, l’un des compositeurs préférés d’Adam, emplissait la pièce. Sapiro avança sa tour de deux cases et répondit qu’il croyait à peine à la vie avant la mort.
« Pas mal », répondit Adam en souriant, avant d’ajouter, après une courte réflexion : « Vous ne savez vraiment pas vivre, vous ne faites rien de votre vie, à part travailler.
— Je mets votre reine en échec », répliqua Sapiro (et je baise ta femme quand tu dors dans la pièce d’à côté, ajouta-t-il pour lui-même). Adam examina la mauvaise passe dans laquelle il se retrouvait et déclara : « J’ai l’impression de jouer ma dernière partie. »
Depuis, ils plaisantaient au sujet de sa sombre prophétie et poursuivaient la partie avec lenteur, se mettant mutuellement en garde contre d’éventuelles erreurs. Au bout de trois semaines, leurs pertes s’élevaient à deux reines, un fou noir, un cavalier blanc et deux pions chacun. Sapiro cherchait à gagner du temps. Excepté quelques malheureux croquis préparatoires, il n’avait pas avancé le tableau de Gumpp et n’avait pas non plus décidé comment il se mettrait à l’œuvre.
« Si nous continuons à jouer ainsi, je vivrai éternellement », lança Adam avec une gaieté feinte. Sapiro rétorqua qu’il était inutile de gaspiller toute l’éternité à jouer aux échecs. « C’est vrai, répondit Adam, redevenu sérieux, la question est de savoir ce qui peut bien valoir la peine que l’on perde du temps ?
— Je ne sais pas, vous avez une idée ? lui demanda Sapiro.
— Les choses vraiment intéressantes… ou émouvantes, répondit Adam, perdant un instant son arrogance cynique et jetant un regard triste vers la baie.
— Émouvantes comme quoi ? insista Sapiro.
Et tous deux se plongèrent dans leurs pensées, cherchant une réponse adéquate.
— Vous connaissez certainement Murillo, demanda Adam, rompant le premier leur réflexion silencieuse.
— Je le connais, certes, mais je ne l’apprécie pas outre mesure.
— L’avez-vous copié ?
— N’importe quel peintre débutant peut le copier, rétorqua Sapiro, avec tout le mépris qui sied à un faussaire de son rang.
— Bartolomé Esteban Murillo », poursuivit Adam, énonçant le nom complet du peintre en fanfaronnant avec son accent espagnol. « Je ne suis pas d’accord avec vous. Il faut tenir compte de son époque. » Il s’interrompit, se souvenant brusquement de quelque chose. « Après ma rencontre avec Liora, qui est également une histoire en soi… Je vous ai déjà raconté comment je l’avais rencontrée ?
— Non.
— Cela n’a pas d’importance, cela n’a rien à voir avec Murillo, ou peut-être juste un peu, car si je ne l’avais pas rencontrée elle, je ne le connaîtrais pas lui non plus, mais en l’occurrence, cela n’est pas important… » Il se laissa cependant aller au souvenir. « Liora était étudiante à Betsalel. Je m’étais rendu par hasard à l’une de ces soirées, vous voyez certainement de quoi je veux parler… Ce genre d’endroit, à leur âge… La sensualité, la liberté… Jérusalem connaissait un hiver rigoureux… Le vent faisait tomber en biais une pluie mêlée de neige. Lorsque je quittai la soirée, à moitié ivre, ma voiture refusa de démarrer. Liora sortait justement de la soirée, elle aussi, et me proposa de me ramener, ce qui nous conduisit directement à son lit… Elle était magnifique à l’époque.
— C’est encore le cas aujourd’hui.
— Oui, oui… C’est vrai, dit-il, avec réticence. Où en étais-je avant cette digression ?
— À Murillo, lui rappela Sapiro.
— Ah oui, Murillo, mais de quoi parlions-nous exactement ? »
Sapiro haussa les épaules, tandis qu’Adam tentait de rassembler ses pensées, en prenant une grande inspiration, comme pour retrouver le fil de son récit. Cet homme mnémonique, noyé dans ses propres souvenirs et ceux des autres, n’avait apparemment pas encore trouvé le moyen de se repérer dans le labyrinthe de son passé. Comment ajuste-t-on des jumelles qui ne sont pas dirigées vers l’avant, vers la vie, mais vers l’arrière, vers le temps passé, ce fossoyeur assidu qui s’efforce d’enfouir tous les événements qui s’agitent dans les tombes de l’oubli et les ensevelit, encore vivants, sous des couches et des couches de sable ? Comment déterre-t-on du cimetière de notre passé cet événement particulier que nous souhaitons retrouver, comment savoir que nous souhaitons nous souvenir justement de celui-là avant de nous en être effectivement souvenu ?
Si l’on vous demandait ce que vous faisiez mardi dernier il y a un an, il est probable que même s’il vous était arrivé quelque chose de bien, vous ne vous en souviendriez plus. D’après Tulving, quatre étapes sont nécessaires pour qu’une chose reste ancrée dans notre mémoire et que nous nous en rappelions au moment adéquat : (1) une impression frappante imprime le souvenir sous forme d’engramme, (2) l’engramme est codé, (3) un stimulus vient décoder l’engramme, qui enfin, (4) laisse apparaître le souvenir. Aucune de ces phases ne dépend de notre volonté ou de notre intention. Que se passe-t-il si le stimulus ne se produit pas ? Jusqu’à quand le malheureux souvenir se promènera-t-il dans le cimetière de l’oubli, attendant un signe qui lui donnera vie ? Et tant que le souvenir mort est profondément enterré, peut-on affirmer qu’il fait partie intégrante de notre être ? Si oui, dans quelle mesure ? À l’image de ce sein que l’on a ôté et jeté aux déchets médicaux, et qui continue – ou pas – à faire partie du corps de la femme à qui on l’a enlevé. Y a-t-il un instant où le sein ou son souvenir, ou même tout autre souvenir, s’efface entièrement ? Si le bon signal se produit, pourra-t-on retrouver le souvenir là où nous l’avions conservé avant qu’il ne disparaisse ?
La recherche médicale pour le traitement de la douleur a élaboré une méthode – la tomographie par émission de positrons – capable de mettre en évidence les régions du cerveau responsables de la douleur ou de la sensation de douleur, grâce à l’injection d’oxygène radioactif dans le corps. Existe-t-il une substance qui permette de déterminer les régions du cerveau où sont stockés les souvenirs ? Et pour en revenir à ces stimuli auxquels les experts attribuent une si grande importance dans le processus du souvenir, comment nous souvenons-nous d’eux en premier lieu ? Schechter affirme que la connaissance que nous avons de nous-mêmes dépend des éléments de notre passé dont nous nous souvenons. Mais puisque notre faculté de nous souvenir de notre passé dépend de qui nous sommes, nous nous retrouvons confrontés à de nouvelles spirales d’oubli.
Il essaie de suivre un processus de mémorisation. Lorsque par exemple je tenais le livre de Gardner face au miroir et avant que je ne décide d’accepter l’appel téléphonique destiné à un autre, le reflet des lettres inversées m’avait évoqué l’image terrifiante d’une épave. J’avais pensé au tableau de Géricault qui représente les rescapés désespérés du bateau La Méduse, s’agrippant, à bout de forces, aux planches d’un radeau en décomposition.
Et pourtant, ce sont justement les détails qui ne sont pas représentés sur ce tableau qui sont les plus étranges, détails de grande importance pour l’homme qui lui fait face dans le miroir et qui tente de se souvenir de quelque chose. Géricault n’a pas représenté la maigreur des rescapés, leur peau brûlée par un soleil impitoyable, les officiers tirant sur les matelots afin de s’assurer une place au centre du radeau, car les vagues qui lèchent le bord du radeau menacent de les emporter. Nulle trace des cadavres en décomposition, dévorés par les survivants.
Ce tableau était inspiré d’un événement réel, une sombre histoire de trahison et d’un capitaine arrogant, incapable et irresponsable, qui avait laissé son bateau s’échouer en plein jour et par mer calme sur un banc de sable pourtant indiqué sur les cartes. Bien souvent, nous menons, nous aussi, notre vie jusqu’au naufrage, en dépit de conditions favorables. Sans drame, ni guerre, ni maladie mortelle, par un temps tout à fait propice et par grande visibilité, nous nous levons un matin et considérons cette femme qui dort encore à nos côtés, ces enfants qui nous sont soudain étrangers, ce travail qui nous attend, cette nouvelle voiture que nous venons d’acquérir, ce quatrième chien que nous élevons, cette belle voisine sur le balcon d’en face, qui ne nous appartiendra jamais, notre reflet fané dans le miroir, et nous comprenons que notre vie est un naufrage. La mer était calme et la visibilité bonne et pourtant, nous avons heurté l’écueil contre lequel le premier conseiller conjugal venu met en garde ses clients.
La trahison du capitaine envers son équipage et ses passagers dissimule la trahison de Géricault qui abandonna son amante enceinte, lorsque le mari et la famille de cette dernière découvrirent leur romance. Elle fut exilée à l’étranger, l’enfant confié à l’adoption et le peintre terrorisé ne leva pas le petit doigt pour leur venir en aide. La famille étouffa l’affaire, qui ne fut découverte qu’une centaine d’années plus tard. C’est ainsi que des dizaines de milliers, peut-être même des centaines de milliers de personnes contemplèrent ce tableau sans pouvoir faire le lien entre la trahison du capitaine et celle du peintre, ni se faire une idée sur le rapport entre la vie personnelle du peintre, le choix de son sujet et la manière de le représenter.
Voici donc l’histoire qui se cache derrière ce tableau. Mais que s’est-il passé auparavant ? Ceux qui contemplent le tableau songent-ils à une trahison ? Probablement pas, s’ils ignorent l’événement historique sur lequel le peintre s’est fondé, ce qui est en général le cas du visiteur moyen qui marche d’un pas traînant et le regard vague le long des couloirs de musée, suivant les balises colorées qui lui indiquent son chemin à l’intérieur de ce labyrinthe infini. Il a soif, il est fatigué, il en a assez de la guide qui l’assomme avec ses descriptions ennuyeuses, il a envie de faire pipi, où sont les foutues toilettes dans cet endroit immense ?!
Nul indice qui suggère une trahison dans le tableau. À quoi pense-t-on devant une œuvre aussi monumentale, lui avait demandé sa femme, tandis qu’ils se tenaient devant le Géricault. Tout d’abord, qu’il est immense (491 x 716 cm). C’est peut-être le plus grand dans la salle (il jette un regard hésitant sur les tableaux alentour pour comparer). Le Géricault est très long et très haut. Comment réalise-t-on un tableau de cette taille ? Comment parvient-on à respecter les proportions entre les différentes parties, quand l’œil du peintre, au moment où il travaille à un détail particulier, ne considère guère plus que 400 centimètres carrés, alors que la surface du tableau en représente 351 556 ! Comment le transporte-t-on ? Comment le fait-on entrer dans un salon ? Comment pourrais-je accrocher un tel tableau dans la galerie de mes rêves ? J’ai pourtant toujours voulu être peintre, et non un amateur d’art qui collectionne les œuvres des autres ! Avons-nous bien fait de choisir l’itinéraire vert ? L’itinéraire rose n’aurait-il pas été plus intéressant, pour qui ne souhaite voir que l’essentiel ? Où se trouve la Mona Lisa ? Et les toilettes ? Combien de temps vais-je pouvoir encore tenir ?
Lorsqu’il vit le Radeau de la Méduse pour la première fois avec sa femme, l’idée de trahison ne lui traversa même pas l’esprit. Ils venaient tout juste de se rencontrer. Il n’y avait pas encore eu de tromperies. La trahison est-elle en germe dans toute relation ? Et si oui, se concrétise-t-elle forcément ? Ce genre de questions ne le préoccupait guère à l’époque. Ils s’aimaient ou croyaient s’aimer, ce qui revient presque, voire tout à fait, au même. Et tout ce temps – depuis le moment où il avait visité le Louvre avec Liat, passionné par ses explications érudites et fascinantes, jusqu’à l’instant où il s’était installé dans le lobby de l’hôtel, face au décolleté de la serveuse agenouillée à ses pieds pour essuyer les traces de son accès de panique, en se souvenant d’Adam et en tentant de se rappeler une histoire en rapport avec leur conversation, et sa mémoire défaillante qui se jouait de sa perception temporelle –, tout ce temps était à l’époque encore à venir, un avenir dont on ne pouvait rien savoir, et qui s’était transformé en un passé si complexe à appréhender.
« Nous avons visité les musées d’Europe… » La voix d’Adam lui parvint soudain, lointaine, étouffant les pensées qui lui étaient venues à l’esprit tandis qu’ils gardaient le silence, « les grands musées, vous savez, le Prado, le Louvre, l’Ermitage – il y a un moment où l’on n’en peut plus. Ces allées de tableaux accrochés les uns à côté des autres, les labyrinthes de couloirs. Cette profusion vous accable… Moi en tous cas… Tout commence à se ressembler. Et pourtant, je suis un grand amateur d’art, comme vous le savez. Lors de ce périple culturel, nous nous rendîmes également à Munich, c’est là que je tombai sur Murillo et ses toiles consacrées aux enfants des quartiers pauvres de Madrid. Après tout ce que nous venions de voir, ces tableaux représentaient un changement rafraîchissant. Des petits galopins, comme nous l’étions nous-mêmes. Avec une expression candide et espiègle. Liora était justement… » Il s’interrompit et se contraignit à changer de sujet : « Vous connaissez ces tableaux ?
— Comme celui de la gare centrale, Enfant pleurant ?
— Non. Il faut remettre le sujet et sa représentation dans le contexte de l’époque. Aujourd’hui n’importe quel graphiste débutant s’y connaît davantage en perspective, lumière et couleur que les grands maîtres de la Renaissance. Murillo peignit ces enfants à une époque où tous les autres représentaient des scènes religieuses ou inspirées par la mythologie grecque. Les peintres de la gare centrale n’existaient pas encore. Ni même la gare centrale. » Il s’interrompit un instant. « Je crois que c’est Wölfflin qui a déclaré que tout n’est pas possible en tout temps. » Adam lui jeta un regard comme pour chercher son assentiment.
« Comme vous le savez, mon domaine n’est pas l’histoire de l’art, mais l’art lui-même. Je ne suis pas certain qu’il existe un lien entre les deux.
— La copie de l’art, lui lança Adam, ne pouvant contenir cette pique.
— Copier un tableau, lorsqu’on le fait dans les règles, relève du domaine de l’art. Je ne voudrais pas vous rappeler le Modigliani et votre tristesse à ne pas distinguer l’original de la copie… »
Adam décida d’ignorer cette dernière remarque et poursuivit son récit. « Tandis que nous contemplions ces toiles, Liora éclata soudain en sanglots… Vous avez des enfants ?
— Non, mentit Sapiro.
— Nous venions juste de perdre un enfant. Presque au terme de la grossesse… La trente-troisième semaine. Cela ne vous dit certainement rien… » Il se tut un instant. « C’était sa seconde fausse couche… Vous n’avez aucune idée de mon soulagement à l’idée que cette grossesse n’aille pas à son terme… » Il s’interrompit de nouveau, comme pour reprendre sa respiration et poursuivit aussitôt, presque sur un ton d’excuse : « Ce cancer me rend un peu sentimental… Je crois qu’elle ne m’a jamais pardonné… d’un autre côté, ajouta-t-il avec un sourire forcé, si j’avais eu des enfants… (il a tendance à oublier cet enfant qu’il a abandonné après son divorce), quitter la vie m’aurait certainement été plus pénible encore. »
Les dernières notes de l’Ave Maria de Schubert interprété par Jessye Norman retentirent dans la pièce. Quelques secondes s’écoulèrent avant le début du morceau suivant. Adam se mit à fredonner la mélodie en même temps que la cantatrice qui chantait en allemand. Il se tut et se tourna de nouveau vers Sapiro : « Vous connaissez ? »
Sapiro prêta l’oreille aux sonorités vaguement menaçantes. Non, il ne connaissait pas.
« Still ist die Nacht, es ruhen die Gassen / In diesem Hause wohnte mein Schatz. » Adam récita les paroles. « Vous parlez allemand ?
— Je me débrouille… On dirait du Heine.
— C’est du Heine, confirma Adam. Quelle sérénité se dégage de ce chant ! » Il s’abandonna encore quelques instants à la musique avant de poursuivre, enchanté et perdu dans ses pensées : « Ce qui est beau dans ce Lied c’est que Schubert a choisi d’en composer l’ouverture sur le même mode que sa symphonie inachevée. En si mineur. Un mode qui apporte à celui qui l’écoute la sérénité de l’homme qui a accepté l’idée de sa mort prochaine. » Il lève les yeux vers Sapiro, un sourire ironique aux lèvres. « C’est l’interprétation de Schubert, pas la mienne. Et ce Lied est effectivement l’un des derniers qu’il ait composé. Il est mort peu de temps après.
— De quel Lied s’agit-il ?
— Der Doppelgänger. Vous connaissez ? »
Sapiro hocha la tête en signe de dénégation.
« Un homme comme vous, qui exerce le métier qui est le vôtre, se devrait de connaître le sens de ce mot », répondit Adam, sans dissimuler la satisfaction que lui procure son avantage. « Doppelgänger signifie “double” et fait référence à la croyance que chaque être possède un double, un fantôme, qui serait sa copie conforme. Goethe et Hoffmann se sont beaucoup intéressés à la chose. Il peut s’agir d’un reflet ou d’une ombre ou encore d’un fantôme qui vous ressemble en tous points et qui mène une vie parallèle. » Adam scruta du regard un Sapiro tendu, avant de poursuivre : « Il arrive parfois que la frontière entre les deux soit floue et dans ce cas… eh bien… c’est vraiment mauvais signe. On ne sait pas très bien quelles sont les conséquences d’une rencontre entre le double et son sujet, pour l’homme, en tous cas, cela signifie la plupart du temps que l’heure de sa mort a sonné… »
Ils écoutèrent tous deux le Lied avec une certaine tension. Sapiro se demandait avec inquiétude si Adam avait découvert sa véritable identité et se jouait de lui. Plus encore, peut-être même savait-il à son sujet quelque chose dont il ignorait tout.
« Schubert lui-même menait une double vie, poursuivit Adam, d’un côté – je ne sais pas à quel point la biographie de Schubert vous est familière – c’était un homme timide, introverti, extrêmement discipliné dans son travail, pas spécialement érudit, mais très fin. D’un autre côté, lui ou son double menait à Vienne une vie d’hédoniste dissolue. Il faisait partie d’un cercle d’amis qui ne reculaient devant aucune perversion sexuelle. Tous les membres de ce cercle finirent par mourir de maladie vénérienne. Schubert lui-même, déchiré entre ses deux vies, mourut de la syphilis… Mais sachez que nous avons peut-être profité de sa maladie. Il écrivit ce Lied à la mémoire de ses camarades. S’il ne l’avait pas lui-même contractée, il ne l’aurait probablement jamais composé. C’est toute la différence entre un artiste et les gens normaux que nous sommes », dit-il, se dépêchant de mettre Sapiro dans le même sac, afin que ce dernier n’aille pas croire qu’il appartienne à une catégorie privilégiée. « Les gens normaux comme nous, qui n’ont pas le talent de créer de telles œuvres ne peuvent s’élever, même en imagination, au-dessus du marécage puant dans lequel nous pataugeons. Même nos fantasmes se nourrissent de la fange qu’est notre vie. »
Ces derniers mots éveillèrent un certain malaise chez Sapiro. Se pouvait-il qu’ils lui soient adressés ?
« Écoutez comme c’est beau… » déclara Adam, en continuant sa démonstration, « pouvez-vous imaginer que ce chant ait pu être écrit par un homme d’une perversité absolue, enfoncé jusqu’au cou dans des affaires de sexe ? Écoutez… On croirait qu’une main divine a composé cette musique. C’est véritablement une musique transcendante. Être enfoncé profondément dans la fange et avoir le bras suffisamment long pour toucher les étoiles, au contraire de nous, qui troquons une réalité honnie contre des fantasmes qui ne font que la refléter, à quelques détails près… Du Doppelgänger, Du bleicher Geselle… » murmura-t-il, récitant les derniers vers du Lied. Lorsque les dernières notes de musique se furent tues, il dit comme pour lui-même : « Les hommes mènent une double vie, mais il suffit d’une seule mort pour anéantir d’un coup leurs deux vies. »
Adam était tellement plongé dans ses pensées qu’il ne remarqua pas l’agitation dans laquelle ses paroles avaient plongé Sapiro. Les médicaments qu’Adam prenait le rendaient confus, ses paupières lourdes se fermaient et des larmes s’échappaient de ses yeux. Sapiro fut parcouru de frissons à cette vue. Et pas uniquement parce qu’il est difficile de voir pleurer un vieillard, lequel de surcroît regarde déjà la mort en face. Il avait soudain le sentiment que cet homme, son double personnel, lui renvoyait sa propre image dans quelques années. Ce futur, vers lequel il s’était élancé avec enthousiasme il y a quelques semaines seulement, lui paraissait soudain sombre et menaçant.
Si Adam n’était pas son double, comment pouvait-il connaître cette phrase qu’il avait prononcée juste avant de sombrer dans le sommeil, se demanda Sapiro. C’était la même phrase, au mot près, que Liat avait prononcée il y a des années à Londres, alors qu’ils visitaient la National Gallery, pour reproduire avec ferveur un Seurat sur leurs blocs de croquis : cinq personnages pâles et un chien brun roux sont étendus, dans différentes positions, sur la rive gauche de la Seine. Deux autres personnages se tiennent dans l’eau, tandis qu’au loin, on aperçoit un homme dans un canot et trois autres personnages dans une barque (un homme coiffé d’un haut de forme et une femme avec une ombrelle sont assis dans la barque, dirigée par le troisième personnage, debout). À l’arrière-plan, on aperçoit un pont qui enjambe le fleuve et derrière, les usines de Clichy, dont les cheminées crachent une fumée claire. La pointe de l’île de la Grande Jatte, qui devint le sujet d’un autre tableau célèbre de Seurat, fait face aux baigneurs. Certains pensent que les deux tableaux forment un ensemble et qu’il convient de les exposer conjointement. Même sujet, même lieu (les deux rives de la Seine dans le même quartier), même style (pointillisme), taille presque identique (207,6 x 308 centimètres et 300 x 200 centimètres), même année (tous deux sont datés de 1884). Mais les deux tableaux jumeaux furent séparés. Les Baigneurs est exposé à Londres, tandis qu’on peut admirer son jumeau de l’autre côté de l’Atlantique, à Chicago. En général, on associe des baigneurs sur une plage aux vacances, à un brouhaha agréable, à une certaine joie de vivre insouciante. Mais le tableau de Seurat dégage une impression de distance, de solitude et d’anonymat. Tous les personnages sont représentés de dos ou de profil. Tous sont plongés dans leurs pensées. Ils n’ont aucun contact les uns avec les autres, affectif ou visuel. Aucun d’eux n’a de caractéristique physique marquée, sans expression ni biographie, ils sont enveloppés dans un halo de lumière transparente. Il s’agit en réalité d’un tableau qui dépeint la lumière. Et la solitude. La lumière qui envahit certaines parties du tableau, en particulier le centre, dégage une brillance qui provoque le vertige ou un sentiment de nausée chez le spectateur, une sourde angoisse que même les bleus et les verts ne parviennent pas à dissiper.
« Qui sont ces gens sans visage et néanmoins représentés avec tant de précision et de minutie ? Quel lien ont-ils avec nous ? Qu’as-tu ressenti devant ce tableau ? » Sa femme l’avait assommé de questions, après qu’ils eurent quitté le musée. Elle avait un sourire éclatant et ses yeux brillaient de curiosité et oui, ses deux adorables seins étaient encore à leur place, le droit à droite et le gauche à gauche, même dans l’obscurité la plus complète, ses doigts tâtonnants, ses lèvres et sa langue aveugles savaient trouver leur chemin jusqu’à eux. Il les connaissait en tant que paire, comme Hänsel et Gretel, Tristan et Iseult, Roméo et Juliette. Coupez-en un et tout perd son sens. Elle l’avait embrassé sur les rives de la Tamise ou sur un pont. Ding dong, la cloche de Big Ben sonnait une nouvelle heure. Midi. Ils étaient entrés dans le musée à l’ouverture, il en était certain. Un vent froid avait ramené ses longs cheveux sur son visage.
« C’est difficile de savoir à quoi je pensais, avait-il répondu. Je ne peux pas regarder un tableau tout en me demandant en même temps à quoi je pense lorsque je le regarde. Il faut une tierce personne pour cela.
— C’est un sophisme », avait-elle rétorqué.
C’était justement l’heure de la relève de la garde à Buckingham Palace. Ils s’étaient embrassés ostensiblement devant les soldats en uniforme rouge (elle avait fourré sa langue dans son oreille et il lui avait pétri les seins à travers son pull), examinant le degré de contrôle de soi de la sentinelle qui se trouvait devant eux. Elle avait ensuite déroulé le poster de Seurat acheté au musée et avait demandé au soldat si le tableau lui plaisait. L’homme n’avait rien répondu et elle avait alors désigné le halo lumineux entourant les personnages. « Il y a un lien entre la lumière et la solitude », avait-elle expliqué au soldat dans un anglais parfait. « La lumière éloigne les gens les uns des autres. L’obscurité les rapproche », avait-elle ajouté dans un murmure en lui décochant un clin d’œil. « Elle les pousse les uns vers les autres. » Et écartant les bras, elle s’était approchée de lui comme pour l’étreindre. Le soldat avait cligné des yeux, ils l’avaient applaudi et s’étaient embrassés, ivres de leur victoire, comme s’ils étaient parvenus à soumettre ce fer de lance de l’empire britannique. Ensuite, ils étaient allés manger un plat aigre-doux dans un restaurant chinois. Elle avait ôté le gant de sa main gauche et lui le gant de sa main droite et ils avaient marché ainsi, main dans la main, tandis que la neige commençait à tomber. Il voyait ces images avec une grande clarté. Londres, la Tamise, les premiers flocons de neige emportés par le vent, la sentinelle mal à l’aise, leurs doigts entremêlés, le parfum de ses cheveux, leurs épais pulls multicolores, les écharpes criardes aux couleurs du Manchester United enroulées à leur cou qui s’agitaient joyeusement dans la tempête naissante, sa respiration qui manquait de geler au contact de l’air glacial, leurs bonnets de laine achetés à Liverpool, avec des pompons qui rebondissaient au sommet de leurs crânes. Liat et lui, de dos, s’éloignant du pont pour disparaître à un coin de rue. Une parfaite scène d’amour. Comment cette scène s’était-elle imprimée dans son souvenir de façon si réaliste ? Je n’ai pas vu cette scène puisque j’en faisais partie, se dit-il avec étonnement. Sur le chemin du restaurant, ils étaient heureux comme seuls les amoureux peuvent l’être, insouciants, se promenant dans les rues de Londres enneigées, juste avant le changement politique de 1977 en Israël. Elle lui avait déclaré que tous les événements de l’histoire humaine n’avaient eu d’autre but que de permettre leur rencontre.
« Tous sans exception ? avait-il demandé, avec un scepticisme amusé.
— Tous sans exception.
— Y compris la sortie d’Égypte ?
— Y compris la sortie d’Égypte, avait-elle répondu le plus sérieusement du monde.
— L’expulsion d’Espagne ?
— Oui, également.
— La Révolution française ?
— Je ne plaisante pas. Je pense ce que je dis, l’avait-elle réprimandé, toute sérieuse.
— Que veux-tu dire exactement ? avait-il demandé avec une certaine angoisse, sentant déjà le nœud coulant de l’Histoire lui enserrer le cou.
— Que tout ce qui se produit aujourd’hui résulte de tout ce qui s’est produit par le passé. Tous les événements sont irrémédiablement liés. Notre rencontre, elle aussi, était inévitable.
— Le hasard n’existe donc pas ?
— Non, avait-elle affirmé de façon catégorique.
— Et qu’en est-il de la liberté ? Du libre arbitre ?
— J’espère que ton libre arbitre ne relève pas du hasard. Quel sens pourrait bien revêtir un choix qui serait guidé par le hasard ? »
Il s’était arrêté en plein passage piéton et l’avait attirée à lui. Les voitures klaxonnaient, tandis qu’il pressait sa bouche contre la sienne, l’étouffant presque avec un long baiser, jusqu’à ce qu’un policier charmant vienne leur demander de poursuivre leurs affaires intimes dans un endroit plus discret qu’un passage piéton de Charing Cross Road. Le souffle court, ils avaient regagné le trottoir.
« J’ai choisi de m’arrêter ici, sur ce passage piéton et de t’embrasser. Cette décision n’a rien à voir avec la sortie d’Égypte ou la Révolution française. Elle est née ici, lui avait-il dit en désignant sa poitrine, dans mon cœur, selon ma libre volonté. »
Quatre ou cinq ans de vie commune avaient suffi pour intervertir les rôles. Il s’était découvert une tendance à croire au caractère irrémédiable des événements, tandis qu’elle commençait à parler de choix et de responsabilité. En particulier lorsqu’il s’agissait de leur mariage malheureux qu’elle voulait sauver à tout prix, sans négliger aucun effort ni minimiser la nécessité pour chacun d’assumer ses responsabilités dans leur relation. « Nous nous sommes choisis, commençait-elle avec flamme, personne ne nous y a obligés. Nous ne sommes pas des cobayes. Nous sommes tenus par notre choix. »
Qui a choisi de vivre avec toi ? se demandait-il avec colère. Nous nous sommes rencontrés à une soirée où nous nous étions tous deux rendus par hasard. Je m’en souviens parfaitement, parce qu’il fut un temps où nous considérions ce hasard comme un signe du destin. Et si nous étions tous les deux libres – et ivres – au cours de cette soirée à laquelle nous n’étions pas censés nous rendre, c’est encore une fois le hasard. Hasard encore que nous ayons décidé de partir en même temps, chacun de son côté. Par hasard, il pleuvait et par hasard tu avais une voiture, la mienne était au garage. Et c’est vraiment par hasard que le taxi que j’avais commandé n’est pas arrivé et que tu m’as proposé de me ramener. Tu l’as toi-même admis, quelques jours plus tard, alors que tous les autres nous considéraient déjà comme un couple et que nous nous prenions pour les êtres les plus chanceux du monde. Et moi qui désespérais de voir le taxi arriver, c’est volontairement que j’acceptais ta proposition, car cette nuit-là, par hasard ou non, une tempête d’une rare violence faisait rage (vingt-trois millimètres de pluie étaient tombés en l’espace de dix heures), les routes furent changées en fleuves, des lacs se formèrent en contrebas des routes. Nous abandonnâmes la Volvo de ton père, qui refusait de redémarrer, avant que les eaux ne s’engouffrent dans l’habitacle. Ta maison était la plus proche, nous pataugeâmes donc jusque chez toi, nous aspergeant l’un l’autre avec espièglerie et nous pénétrâmes dans ton entrée venteuse, trempés des pieds à la tête et un peu perdus. Nous avions froid dans nos vêtements mouillés, tu allumas donc le radiateur et nous nous sommes assis juste devant, en claquant des dents. Au bout de quelques minutes, j’ai déclaré que nos vêtements mettraient plusieurs heures à sécher ainsi. Tu as acquiescé et proposé que nous les enlevions pour les faire sécher. C’est ce que nous avons fait.
Mon manteau – ton pull.
Ma chemise – ton chemisier.
Mon pantalon – ta jupe.
Mon maillot – ton hésitation.
Mes chaussettes – tes bas.
Mon slip – ton soutien-gorge.
Tu vas t’enrhumer avec cette culotte mouillée.
Nous avons ôté nos chaussures et les avons posées juste devant le radiateur. Une basket, une botte, une basket, une botte. Lorsque tu t’es penchée au-dessus du radiateur allumé, tes seins se sont embrasés à la lueur rouge de ce dernier, m’évoquant un double coucher de soleil. L’expression « entre chien et loup » m’a traversé l’esprit et j’ai souri. Tu m’as demandé en souriant à ton tour ce qui me faisait sourire. Rien, ai-je répondu, gêné.
Tu n’as pas froid avec ta culotte mouillée ? Après tu m’as sucé et j’ai joui dans ta bouche et tu as fini par enlever ta culotte pour la faire sécher et je t’ai baisée dans les trois positions principales. Toi dessus et moi dessous. Toi allongée et moi dessus. Toi à quatre pattes et moi par-derrière. Nous avons soupiré tous deux. Toi beaucoup et moi un peu. J’ai eu du plaisir et tu m’as dit que toi aussi. Tu as posé ta tête sur ma poitrine et tu t’es endormie en un clin d’œil. Tes cheveux chatouillaient mon menton, m’empêchant de m’endormir, mais je n’ai pas bougé et me suis endormi bien après toi. Je me suis toujours endormi après toi, même après que tu eus cessé de poser ta tête sur ma poitrine. Parce que je suis moins bon que toi. Plus pervers. Je le reconnais.
Le matin, à mon réveil, tu m’as apporté le café au lit, un verre de jus d’orange frais, un petit pain et un œuf à la coque. Nous avons à nouveau fait l’amour et tu as répété à plusieurs reprises à quel point il était agréable de rester dans son « dodo douillet » lorsqu’il fait froid et pluvieux dehors. J’ai acquiescé et t’ai même pardonné cette expression qui, aujourd’hui, dans ta bouche, ferait monter en moi une bouffée de haine. À l’époque, je te trouvais adorable. C’est pourtant une expression idiote que les gens de plus de quarante ans ne devraient plus employer. En particulier les femmes. Si chez les jeunes filles à la chair élastique et à la peau tendue, elle passe encore pour un doux babillage d’enfant, elle tord la bouche des femmes de quarante ans de manière pitoyable. La première syllabe « dou » peut encore passer. La lèvre supérieure se recourbe un peu, la lèvre inférieure se creuse et la bouche paraît former une cerise. La seconde en revanche s’empresse d’effacer cette première impression. Les lèvres sont retroussées en arrière dans une expression crétine qui fait remonter les pommettes et se plisser les yeux. Tout un réseau de rides se forme sur le visage, faisant bouffer les poches sous les yeux. Dodo douillet. C’est fou l’effet du temps sur une expression.
À l’époque, nous étions persuadés de vivre quelque chose d’infiniment romantique, d’être unis par un lien que les limites du langage, l’air du temps et notre culture nous poussaient à appeler amour. À partir de là, la vie suivit son cours, comme mue d’elle-même et poussée par des événements extérieurs, fruits du hasard. Le décès de ton père, malade, le suicide de ta mère. Nous nous sentions tous deux seuls. Tu avais ton appartement, j’habitais en location, la Volvo trempée de ton père dut être conduite au garage, ma Fiat en ressortit. J’étais étudiant et j’avais besoin d’argent. Tu travaillais au musée et tu avais la possibilité de m’aider. Je te trouvais très belle (tes seins, ah, tes seins). Tu me trouvais attirant. J’aimais parler. Tu savais écouter. Nous étions destinés à nous rencontrer, nous étions faits l’un pour l’autre, de quoi parles-tu lorsque tu me bassines avec le libre arbitre ? Montre-moi donc, sur tout le chemin parcouru ensemble, qui nous mène droit vers un but inexorable et inconnu en direction duquel nous nous traînons sans envie depuis des années, un seul moment où j’aurais pu exercer mon libre arbitre. Un carrefour où j’aurais pu prendre un autre tournant. Je reconnais qu’on peut raconter toute l’histoire de notre rencontre d’une autre façon. On peut modifier le ton, les accents et le style de ce compte-rendu si prosaïque. On pourrait remplacer le mot « baiser », vulgaire, par d’autres plus délicats qui conféreraient une certaine douceur à notre intense activité sexuelle, la nuit de notre rencontre. On pourrait aussi omettre de mentionner la fellation, qui vient altérer le caractère romantique de notre rencontre, pour évoquer, au contraire, ces choses que j’ai préféré ne pas mentionner : le poème que j’avais écrit sur le carreau de la fenêtre, recouverte de la vapeur qui s’échappait de nos bouches, tandis que nous regardions la pluie tomber au-dehors, enveloppés dans une même couverture, sereins et ivres de bonheur, écoutant le clapotis de l’eau dans la gouttière. J’avais sorti une main de la tente qui enveloppait nos corps nus et enlacés, pour écrire sur la vitre – Liat tu es à moi, tu es mienne Liat, doucement lentement tu es mienne, Liat. Tu t’étais levée toutes les deux minutes pour aller souffler sur la vitre, t’efforçant de prêter vie à mon poème éphémère. (La vitre, bien entendu, subsiste toujours. Le poème, lui, s’est évaporé, tandis qu’épuisés de nous être tant aimés, nous avons sombré dans le doux sommeil des amoureux.) Bien sûr, il y eut un temps où nous avons raconté toute cette histoire différemment. D’autres que nous la racontèrent encore autrement. À chaque fois, nous ajoutions un détail pour en enlever un autre. Parfois, le souvenir nous induisait en erreur, d’autres fois c’est nous qui le trahissions, en fonction des circonstances.
Quoi qu’il en soit, le choix n’a pas sa place dans notre histoire, pourquoi donc vouloir sans cesse l’analyser ? Qu’y a-t-il donc à tant analyser ? Deux personnes qui se retrouvent ensemble, sans avoir la force de se séparer. Pourquoi doit-on sans cesse chercher un sens à leur relation ? Vivre avec Liat revient à analyser en permanence la vie avec elle. Toutes ces analyses, ces thérapies communes et ces discussions sans fin, censées éclairer notre relation et lui donner un contenu ont fini par devenir notre relation elle-même. Il n’a tout simplement plus la force de l’écouter.
Seurat était un homme triste et renfermé sur lui-même, lui avait-elle raconté après lui avoir appris à se servir de baguettes dans le restaurant chinois, qui avait continué à dîner avec sa mère, même à l’âge adulte. Sa famille croyait qu’il menait une existence respectable, mais lorsqu’il tomba malade et fut sur le point de mourir, on découvrit qu’il menait une double vie. Il surprit tout le monde en se présentant à la maison de sa mère, accompagné de Madeleine, sa maîtresse, et de leur petit garçon dont il avait caché l’existence jusqu’alors. Peu de temps après sa mort, son fils mourut de la même maladie que son père. « De quelle maladie s’agissait-il ? » lui avait-il demandé. Les maladies provoquaient toujours chez lui curiosité et crainte, mais elle ignora sa question. Elle parlait et il l’écoutait, attentif, amoureux. À cette époque, il l’aurait écoutée avec la même attention, eut-elle dit des bêtises. Peut-être l’avait-il aimée malgré tout. En tous cas, son amour pour elle avait disparu bien avant son opération. Qu’on ne vienne pas l’accuser d’avoir cessé de l’aimer, juste parce qu’on lui avait enlevé un sein. Ce serait faux. C’était arrivé bien avant. Difficile de dire quand exactement. En tous cas longtemps avant la mammographie, avant qu’ils ne découvrent par hasard la boule dans son sein, l’une des dernières fois qu’ils avaient fait l’amour, alors qu’elle ne l’intéressait plus vraiment et qu’il arrivait à peine à bander, mais que la nature de leur relation – le mariage – exigeait que l’on en passe par ce rituel de temps à autre.
Elle avait achevé son discours sur Seurat avec les mêmes termes qu’Adam avait employés pour clore sa discussion sur Schubert. Ses mots étaient restés gravés dans son esprit : « L’homme mène une existence double, mais il suffit d’une seule mort pour anéantir d’un coup ses deux vies. »
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