Monsieur Sapiro

Benny Barbash · Chapitre 9 sur 12

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Monsieur Sapiro

Chapitre 5

 

 

Intérieur. Jour. Hôtel.

« Monsieur… » La voix agréable l’arrache au souvenir qui le torture et il jette à la serveuse le regard de quelqu’un qu’on aurait tiré d’un cauchemar.

« Vous vous sentez bien ? demande-t-elle craintivement.

— Tout dépend de quel point de vue on se place.

— Excusez-moi de vous dire cela, Monsieur, mais vous n’avez vraiment pas l’air bien. »

Il jette un coup d’œil dans le miroir et aperçoit avec effroi son visage fripé, comme un masque recouvert d’une couche de rouille jaunâtre. Ce n’est plus moi qui me contemple depuis l’envers du miroir, pense-t-il. Apparemment, la métamorphose a débuté.

« Vous m’avez déjà apporté de l’eau, dit-il en plaisantant, qu’avez-vous d’autre à me proposer, du lait ? »

Les connaissances bibliques de la serveuse sont apparemment limitées. Elle interprète ses paroles de façon erronée et porte machinalement une main à son chemisier, pour s’assurer qu’il est bien boutonné. Prenant un air sérieux, elle lui répond sur un ton formel : « Nous avons un médecin à l’hôtel. Vous souhaitez peut-être que je l’appelle ?

— Un médecin ? » répète-t-il à voix haute, s’accordant quelques instants de réflexion avant de répondre, tout fier d’avoir attiré son attention : « Vous pensez donc que j’en ai besoin ? »

Au vu des possibilités qui s’offrent à lui, il ressent comme un regain d’optimisme. Les médecins nous libèrent en effet de toute responsabilité quant à notre état et nous donnent l’autorisation officielle de nous sentir décalqués. Ce n’est pas moi qui suis coupable, nous persuadons-nous, c’est mon corps qui me joue des tours. Si les choses dépendaient vraiment de moi, et non de ce tas de viande dans lequel je me trouve, je m’en porterais bien mieux, je serais en meilleure santé, plus rapide, plus intelligent, plus fort, plus attirant, plus beau, plus généreux, plus aimable, plus doué, mais que puis-je faire, Mesdames et Messieurs les jurés ? Avant que vous ne rendiez votre jugement, veuillez prendre en considération le fait que je ne suis pas seul responsable de mon mauvais caractère, de mes actions répréhensibles et de ma vie ratée. Nous sommes deux, mon corps et moi. Non seulement nous n’agissons pas de concert, mais bien souvent, nous nous portons préjudice l’un l’autre. Je veux me lever tôt, il continue à dormir, je veux courir, il s’entête à se reposer. Je m’efforce de gravir le flanc d’une montagne et d’en conquérir le sommet, il préfère rebrousser chemin et se reposer à son pied. Je suis mince de nature, il me couvre de graisse. Je suis un philanthrope dont le vœu le plus cher est de partager avec son prochain richesses spirituelles et matérielles, il est un misanthrope renfermé sur lui-même, qui ne cherche qu’à satisfaire ses propres besoins, y compris aux dépens d’autrui. Nous sommes donc bien deux êtres différents qui se retrouvent par hasard, et pas pour le meilleur, en même temps au même endroit et qui se livrent un âpre combat, du fait de leurs intérêts diamétralement opposés. Les théories élaborées par Platon, Descartes et Spinoza, de même que toutes les recherches récentes en matière de neurophysiologie visant à apaiser le conflit entre ces deux entités ou ériger entre elles une barrière de sécurité ont échoué de manière répétée. Seul un Big Bang pourrait séparer cette formation rigide et inextricable, soudée par l’amertume des deux parties. Je vous demande donc de tenir compte, Mesdames et Messieurs les jurés, du fait que je suis déjà puni en étant lié au tas de chair qui se trouve sous vos yeux et que je suis contraint de traîner. Je ne peux même pas le quitter un instant, car c’est là une action que je ne peux accomplir sans lui, et avec, c’est encore plus impossible.

Se pourrait-il qu’à la suite de mon échange identitaire avec Sapiro, mon corps se dissolve et que mon être véritable aille trouver refuge dans un autre corps ? Espoir idiot et tout à fait infondé. Imaginez-vous un homme qui perdrait son corps au cinéma et qui, à l’issue de la projection (car il ne voulait pas quitter la salle au beau milieu du film), se hâterait de flotter jusqu’au vestiaire pour voir si personne n’y a déposé son enveloppe corporelle. « Pas celui-ci, ni celui-là, non, le mien est plus clair, plus beau, mieux réussi, non, celui-là non plus… » Le propriétaire du corps perdu donne des indications à la personne responsable du vestiaire, laquelle passe en revue, d’un geste rapide, les cintres auxquels sont suspendus les corps oubliés, telles des carcasses fixées à des crochets de boucher. Elle finit par mettre la main sur le bon corps et le tend à son propriétaire, d’un air ravi. « Vérifiez que rien ne manque et signez ici », lui dit-elle. L’esprit secoue son corps, en tâte les entrailles, vérifie que personne n’a profité de l’occasion pour échanger sa conscience ou ses reins et signe enfin.

« Mon beau corps », « j’ai mal à tout le corps », « parce que votre corps le vaut bien », comment toutes ces expressions courantes ont-elles bien pu voir le jour, c’est un peu comme si le propriétaire légal se tenait à côté de son corps, à l’intérieur, dessus ou derrière, tentant en vain d’exercer son contrôle sur toute cette machinerie. De même que le langage peine à mettre en mots nos pensées, de même il nous induit en erreur et altère notre faculté de jugement, en créant un fossé artificiel entre nous et notre corps. Comme s’il était possible de séparer ces deux entités, comme s’il existait entre elles des relations de possession : j’ai une maison, une voiture, une femme, un corps. Je vends ma maison, brûle ma voiture, divorce de ma femme et abandonne mon corps à Kiryat Shmona pour partir chasser l’ours en Alaska, tandis que mon corps se prend des tirs de Katioucha à la frontière nord du pays. De temps à autre, je lui écris des lettres dans lesquelles je lui explique comment construire un igloo ou baiser les pingouins. Il m’envoie des réponses laconiques, « Vis ta vie, éclate-toi, je te garde ta patrie au chaud.

— Ne va pas mourir là-bas, lui dis-je. Ce sera sympa de se revoir, si je retourne un jour en Israël. »

Assez parlé, conclut-il. Trop de communications, pas assez de relations, trop de mots, trop peu de sens, se dit-il, imitant un slogan publicitaire qui lui rappelle son véritable métier.

« Monsieur Sapiro… vous vous sentez bien ?

— Oui, aussi bien qu’on peut se sentir dans mon état.

— Voulez-vous que j’appelle un médecin ? »

C’est un psychiatre qu’il faudrait, réplique-t-il pour lui-même, levant les yeux vers le beau visage lumineux de la serveuse.

« Je me sens parfaitement bien », répète-t-il avec héroïsme. Sa moue se tord en un sourire crispé, tandis qu’il tente de donner à sa voix une inflexion joyeuse.

« Suffisamment bien pour prendre l’appel ?

— Ils sont encore en ligne ? demande-t-il en guise de réponse, alors que la peur l’étreint de nouveau, ils n’ont pas laissé de message ?

— Ils s’entêtent à vous attendre. Apparemment la femme qui cherche à vous joindre a besoin de vous parler de toute urgence. Elle a catégoriquement refusé de laisser un message. Puisque vous êtes là, cela ne la gêne pas d’attendre encore un peu, m’a-t-elle dit.

— Elle s’entête à rester en ligne », répète-t-il avec satisfaction, flatté que quelqu’un, qui plus est du sexe féminin, soit prêt à l’attendre si longtemps. Ce Sapiro a l’air d’être une grosse pointure. Il jette un coup d’œil à sa montre. Toujours dix heures moins cinq. Il ne s’est écoulé que très peu de temps.

« Monsieur… »

Elle lui jette un regard craintif et plein de curiosité. Il a presque envie de lui demander pourquoi elle le regarde ainsi, question à laquelle il n’y a, en général, aucune réponse claire et satisfaisante, quelles que soient les circonstances. Un homme qui surprend son ami en train de coucher avec sa femme peut la poser, ou bien un commandant qui a reçu une balle tirée par erreur par une recrue, ou encore un mari dévoré de culpabilité à l’égard de sa femme. Ou l’inverse.

« Pourquoi me regardes-tu comme ça ?

— Comment ça “comme ça” ?

— Avec ton regard, là.

— Quel regard ?

— Ne te moque pas de moi ! Ton regard là ! Tu sais très bien de quel regard je veux parler. Tu connais ce regard ! »

La femme a-t-elle raison de supposer que son mari connaît parfaitement ce regard qui l’irrite tant ? Supposons que son mari lui ait souvent jeté ce fameux regard, objet de ses plaintes, regard auquel il a recours à chaque fois qu’il est énervé et qu’elle ne l’est pas, ce qui se produit tous les jours au sein de ce couple, sans quoi elle ne le lui reprocherait pas. Son affirmation n’en serait cependant pas plus exacte, puisque son mari ne peut effectivement pas connaître ce regard. Et comment le pourrait-il ? Il ne peut voir le regard qu’il lui jette au moment où ils ont cette discussion.

Supposons maintenant qu’un miroir se trouve par hasard dans la pièce et que l’homme, désireux d’établir, une fois pour toutes, de quoi parle sa femme lorsqu’elle évoque ce regard, tourne le visage à la vitesse de l’éclair vers le miroir, le regard qu’il y verra sera-t-il le même que celui dont se plaint sa femme ? Évidemment que non. Il ne s’agira que du regard qui tente de saisir cet autre regard dont elle parle. Et non ce fameux regard.

En revanche, il connaît bien le sentiment de déception qui accompagne ce regard. Ou plutôt le sentiment qu’il provoque. Mais en lui-même, c’est une manifestation extérieure d’un sentiment familier, qui restera à jamais dissimulé dans son visage, de telle sorte que l’affirmation de sa femme est dénuée de tout fondement. À chaque fois que l’homme et la femme en arrivent à ce dialogue, récurrent entre eux (par exemple, lorsqu’il revient de sa période de réserve et qu’elle a mal à la tête ou qu’il s’excite devant un film porno alors qu’elle est en train de lire un livre, ou lorsqu’il a fini d’espionner la jolie voisine d’en face qui arrose les plantes sur son balcon en nuisette, pendant que sa femme corrige les devoirs de ses élèves, ou lorsqu’il essaie de la convaincre que l’ablation de son sein ne le gêne pas, ce qui n’éveille pas de désir sexuel chez elle, bien au contraire, mais ne fait que la mettre en colère, il n’a qu’à sortir de la pièce et cesser de me regarder lorsque je m’habille, c’est déjà assez dur comme ça, qu’il ne vienne pas toucher le sein restant et caresser celui qui n’existe plus, je n’ai pas besoin de sa charité et s’il a tellement envie, qu’il aille donc se branler en face de la voisine qu’il aime tant espionner, ou qu’il aille baiser sa maîtresse qu’il cache sûrement quelque part, avec toutes ces fois où il disparaît de la maison, et toujours ces promenades bizarres dont le seul but est de semer le détective qu’elle a engagé pour le suivre, du moment qu’il ne la regarde pas avec son regard de chien battu, ce n’est pas de sa faute s’il se retrouve coincé avec elle, elle aussi est coincée avec lui. Toutes ces pensées lui traversent l’esprit, mais elle se contente de lui lancer cette même interrogation éculée, avant de lui claquer la porte au nez :

« Pourquoi me regardes-tu comme ça ?

— Comment ça “comme ça” ?

— Avec ton regard, là !

— Quel regard ?

— Ne te moque pas de moi ! Ton regard là ! Tu sais très bien de quel regard je veux parler. Tu connais ce regard ! »

Il pourrait, pour une fois, briser la routine, histoire de changer, et protester, insister, ou même se mettre en colère en disant qu’elle sait très bien qu’il ne peut pas connaître ce regard dont elle parle. Alors que son regard à elle, celui qu’elle lui jette lorsqu’elle lui dit ce qu’elle lui dit, il ne le connaît que trop bien. C’est le regard qu’elle réserve aux moments où elle parle de son regard à lui, et son regard à elle est plein de haine envers lui et envers elle-même. Il pourrait même ajouter, bien que cela n’ait aucun intérêt, puisqu’il est de toute façon sur le point de la quitter : « Liat, tu as déjà oublié ? Tu m’as toi-même démontré notre incapacité à voir notre regard de la façon dont les autres le voient. Tu te souviens ? Lors de notre deuxième voyage, lorsque nous arpentions tous les grands musées et les galeries réputées d’Europe. »

Durant quinze mois, ils avaient dédié leurs jours à l’amour de l’art et leurs nuits à l’art d’aimer. Leurs sacs de couchage sur le dos, armés de papier et de crayons, ils s’étaient attelés à copier les œuvres des plus grands peintres et sculpteurs, dans l’espoir de devenir un jour comme eux. En vain, car nous sommes de ceux qui restent à quai et regardent les trains partir. Et même si nous prenions notre courage à deux mains et montions dans l’un de ces trains, il ne prendrait pas la bonne direction, comme celui qui me conduisit vers ma nouvelle vie dans cet atelier de peinture entièrement équipé, en plein cœur d’un petit village de pêcheurs. Tout le matériel laissé à ma disposition ne me servira même pas à remplir ne serait-ce qu’un centimètre carré des 9 968 centimètres carrés de cette toile que Johannes Gumpp n’a jamais peinte.

Mais à l’époque, nous étions encore suffisamment naïfs pour ajouter foi à la théorie pompeuse de Kandinsky sur la relation entre le son et la couleur et nous contemplions les tableaux aux murs, tout en prêtant l’oreille à la musique que nous suggéraient les couleurs. Le bleu ciel évoquait le scherzo joyeux de la flûte, le bleu foncé faisait vibrer les cordes rauques du violoncelle, le vert faisait résonner la trompette. Et lorsque les cloches des églises emplissaient Florence de leur écho, le ciel prenait une teinte orangée. Nous étions d’accord sur tout, sauf sur le basson. Tu te rangeais à l’avis de Kandinsky, en attribuant à cet instrument la couleur pourpre, tandis qu’il m’évoquait le noir. Ce léger différend ne nous empêcha cependant pas d’aimer toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, jusqu’à notre arrivée à Madrid. Jusqu’au Prado, au tableau de Goya, Saturne dévorant l’un de ses fils et jusqu’à ta première fausse couche. Mais pourquoi en arriver si vite à cette issue malheureuse, alors que nous n’en sommes qu’à l’ouverture, si gaie et enjouée ? Florence, les Offices, le corridor de Vasari aux murs couverts de centaines de portraits. C’est par là que nous avions débuté le voyage. Nous avions l’intention de gagner notre vie en faisant le portrait des touristes et espérions améliorer du même coup notre technique.

Chaque jour tu réussissais à m’impressionner, ta faculté à t’absorber dans un dessin au beau milieu d’une foule, de cris d’enfants et de nuées de pigeons venus picorer les miettes que des vieilles femmes leur jetaient sur la place me rendait presque jaloux. Ton béret basque posé avec une nonchalance charmante sur ta tête, un sourire lumineux éclairant tout ton visage, tu t’installais sur une chaise pliante et toutes les parties de ton corps étaient encore merveilleusement intactes. La tête légèrement rejetée vers l’arrière, les yeux plissés pour mieux y voir et le bout de la langue touchant la lèvre supérieure dans une attitude de concentration, tu tendais la main qui tenait le crayon vers le client qui te souriait, gêné, ou faisait la grimace ou prenait une pose qui lui semblait adaptée à la postérité. Tu saisissais les traits marquants de sa physionomie en quelques secondes. Il me fallait des heures pour arriver au même résultat. Tu étais penchée sur ton dessin. D’une main sûre, avec des mouvements rapides, sans presque jeter un deuxième regard au touriste inquiet qui s’en remettait à toi, tu commençais à tracer les premières lignes, noircissant ou éclaircissant les volumes du visage, lui conférant ses caractéristiques (un regard résigné, une bouche pleine d’amertume, un nez arrogant, des joues rebondies témoignant d’un appétit démesuré, des lèvres attirantes), et tu achevais ton travail en un jet, avant que la première impression ne s’évapore. Les touristes satisfaits ajoutaient toujours un petit quelque chose au prix fixé à l’avance. Ma Liat, belle et talentueuse, assise devant une longue file de touristes te préférant à moi, et me faisant des clins d’œil pour me consoler de mon désœuvrement.

« Que dirais-tu si je t’annonçais que je suis enceinte ? » m’avais-tu demandé brusquement dans le train qui nous emmenait de Venise à Vienne. Nous étions assis dans la voiture-restaurant et jouissions du paysage, de la nourriture et du vin. Le train venait de s’engager dans un tunnel et, comme cela se produit souvent, les lumières s’étaient éteintes d’un coup juste à cet instant. L’obscurité fait naître le silence, du silence naît l’espoir, de l’espoir la colère, et lorsque le train sortit du tunnel, nous étions assis face à face, métamorphosés.

« Tu n’as rien à dire ? m’avais-tu demandé, en mordillant ta lèvre inférieure.

— Que veux-tu que je te dise ? » avais-je répondu, répétant ce que l’on dit dans ces cas-là, surtout lorsque l’on sait très bien ce qu’il ne faut pas dire, mais que l’on souhaite néanmoins que l’autre entende ce que nous aurions à dire. C’est pour cela que les hommes prennent un air énervé et renvoient la question sur un ton amer et plein de reproches, pour dissiper tout doute quant à leurs intentions.

« Je veux garder cet enfant, avais-tu fini par dire après un silence prolongé, ignorant le message clair que j’avais tenté de t’envoyer.

— Alors pourquoi me demandes-tu mon avis ?

— Je voudrais que tu me dises que toi aussi tu désires cet enfant, avais-tu répondu, en levant vers moi un regard implorant.

— Je ne peux pas te le dire, avais-je rétorqué, espérant qu’une formulation vague rendrait la cruauté de ma réponse plus supportable.

— Tu vois bien que tu as quelque chose à dire. » Tu avais affiché un sourire crispé en tentant de masquer ton trouble par une plaisanterie.

Nous étions descendus du train à la gare Südbahnhof de Vienne et avions marché en silence, côte à côte, comme des étrangers. Cette nuit-là, je t’avais fait l’amour avec sauvagerie, avec colère, et tu t’étais offerte à moi en silence. Lorsque tu me crus endormi, tu t’étais mise à pleurer et avais essuyé tes larmes avec le drap. La faiblesse d’autrui a toujours représenté une menace pour moi. Loin de provoquer en moi des sentiments de compassion ou de pitié, elle ne fait qu’éveiller mépris, haine et violence. Le lendemain, au Kunsthistorisches Museum, face aux Trois Âges de la vie de Baldung, tu m’avais demandé pourquoi je ne souhaitais pas avoir d’enfant.

« Ce n’est pas que je ne veuille pas d’enfant, avais-je menti, le regard fixé sur le personnage terrifiant de la Mort, lequel m’était revenu en mémoire des années plus tard, lors de ma rencontre avec Adam. Je ne veux simplement pas d’enfant maintenant, avais-je ajouté en hésitant, effrayé par le destin auquel mes paroles condamnaient peut-être cet embryon.

— Que veux-tu que je fasse ?

— Fais ce que tu veux. Je ne pense pas avoir le droit de te dire quoi faire », avais-je répliqué, te donnant par là même à comprendre ce que tu avais à faire.

Nous nous étions assis à même le sol, nous nous touchions presque, mais déjà un abîme gigantesque s’était formé entre nous. Nous évitions de nous regarder. De temps à autre, nous levions les yeux de nos carnets à dessins pour regarder le tableau figurant au moyen d’éléments visuels naïfs, mais très impressionnants, ce que nous savons tous : le temps passe, nous vieillissons et avant d’avoir le temps de dire ouf, la mort nous convie à un premier et dernier rendez-vous. Et plus encore. Peut-être a-t-elle été présente à nos côtés tout au long des étapes de notre vie, attendant son heure, comme sur ce tableau. Baldung représente la Mort sous les traits d’un cadavre en putréfaction, tout droit sorti de la tombe, une sorte de Freddy Krueger du XVIe siècle. La Mort se tient derrière une jeune fille innocente, nue, à la peau d’albâtre, qui incline légèrement la tête vers un petit miroir qu’elle tient dans sa main droite, trouvant plaisir à contempler son propre reflet. Bien que les lois de l’optique lui permettent d’apercevoir la Mort dans le miroir, elle ne la voit pas, debout derrière elle, juste derrière son épaule, qui agite de sa main squelettique un sablier au-dessus de sa tête, symbole du temps qui passe. Une mystérieuse figure féminine, représentant vraisemblablement l’automne de la vie, soutient d’une main le miroir, tandis qu’elle tente d’écarter de l’autre le bras de la Mort qui mesure le temps qui reste à la jeune fille. Un enfant androgyne est agenouillé dans la partie inférieure gauche du tableau, tenant le bout d’une étoffe fine et transparente qui entoure délicatement le bras de la jeune fille, recouvre l’arrondi de sa hanche et dissimule sa nudité. La Mort tient l’autre bout de l’étoffe. L’enfant jette un regard triste vers le haut, à travers le tissu transparent qui recouvre son visage comme un voile. Difficile de dire s’il regarde la jeune fille. L’enfant et la Mort se tiennent un peu en retrait. L’étoffe dont ils saisissent chacun une extrémité symbolise le lien nécessaire entre la naissance et la mort, auquel même une belle jeune fille aux boucles d’or et au regard pur, absorbée dans la contemplation de son reflet et qui tourne le dos à la Mort, ne saurait échapper.

« Tu veux que je me fasse avorter ? » m’avais-tu demandé, en tentant de me rendre coupable ou complice. Tu étais absorbée dans la reproduction des petites touffes de cheveux, drus comme de la paille, sortant du crâne étroit de la Mort, tandis que je m’attachais à représenter le pubis de la jeune fille, sous les plis de l’étoffe transparente.

« Je ne veux rien du tout. Je pense simplement qu’un enfant maintenant, alors que nous ne sommes qu’au début de notre vie, c’est une mauvaise idée. »

Aujourd’hui, presque vingt ans plus tard, je comprends que nous en étions déjà presque à la fin. La fin d’une vie peut s’étirer sur plusieurs années. Seul l’embryon qui grandissait dans ton ventre et qui s’en remettait à nous, les yeux fermés – contrairement à l’enfant du tableau, qui contemple, les yeux grands ouverts, l’avenir lugubre qui lui est réservé – en était véritablement au début de sa vie.

« Réfléchis Liat, sois raisonnable… Un enfant maintenant… Ni toi ni moi n’avons de travail, de situation financière stable. Ce serait vraiment très lourd à porter. Nous serions obligés d’investir tout ce que nous possédons dans cet enfant, au lieu d’en profiter nous. Cela déstabiliserait tout. Surtout si nous voulons devenir artistes. Tu as donc renoncé à ton rêve de devenir peintre ?

— Non… Mais je suppose que l’on peut combiner les choses…

— Comment ça combiner ? t’avais-je interrompue, plein de mépris. Qui a jamais réussi à combiner quoi que ce soit ? Picasso, qui a rendu fous ses enfants ? Murillo, que tu aimes tant ? Goya, dont les enfants sont morts à une cadence effrayante, à l’exception de Javier, véritable bon à rien ? Nous parlons d’une vie qui exige un dévouement absolu ! Où trouverons-nous le temps pour des enfants ?

— Nous n’aurons donc jamais d’enfants, c’est ça ?

— Ce n’est pas ce que j’ai dit. J’ai juste dit que le moment ne me paraît pas opportun.

— Quand alors ? avais-tu demandé, les larmes aux yeux.

— Nous sommes obligés de parler de cela maintenant ? » Tendu, je fixais des yeux le sablier dans la partie supérieure du tableau. Il me semblait voir les grains de sable glisser dans le corps du sablier, comme pour mesurer le temps qui nous restait, à nous.

« Réponds-moi simplement, c’est tout. Je me fais avorter, oui ou non ? »

Tu continuais à copier au crayon le tableau de Baldung, sur le cahier posé sur tes genoux, une esquisse dont l’auteur du tableau lui-même n’aurait pas eu à rougir.

« Tu ne trouve pas que la main gauche de la femme âgée est un peu tordue ? avais-je demandé, tentant de changer de sujet.

— Ce n’est pas une femme, c’est une figure féminine, avais-tu répondu, sarcastique, reprenant les paroles que Matisse adressa à une critique, qui lui faisait une réflexion semblable au sujet de l’un de ses tableaux. S’il y a quelque chose de tordu ici, c’est toi ! Pourquoi te défiles-tu ? Je t’ai demandé quelque chose !

— Fais ce que bon te semble, mais si tu veux mon avis, cette grossesse ne tombe vraiment pas bien.

— Tu veux que je me fasse avorter ? »

Je préférais parler d’interruption de grossesse plutôt que d’avortement. Le terme d’interruption de grossesse sous-entend quelque chose de raisonnable, de neutre, presque de positif (comme « abandon de la cigarette » ou « accident de la route »), alors que celui d’avortement, lui, évoque quelque chose de terrifiant, de glaçant (à l’image de la mort des héros ou de la montée en puissance puis de la chute de l’empire romain).

« Je veux cet enfant, avais-tu répété avec tristesse.

— Tu es libre de faire ce que tu veux. »

Nous avions alors quitté l’Autriche pour nous rendre en Allemagne, puis de là en Hollande, en Belgique, en France et en Espagne. Ton ventre s’arrondissait et j’avais l’impression d’être à court de temps. Nous voyions beaucoup de choses, en dessinions beaucoup et nous taisions la plupart du temps. Ou plutôt, je me taisais tandis que tu essayais de me remonter le moral, de donner un souffle de vie à notre relation déclinante, de m’impliquer dans la joie de la grossesse, qui te donnait des ailes et me donnait le sentiment d’être pris au piège. Dans l’hôtel à Saragosse, je déclarai vouloir mourir et disparus trois jours durant. Lorsque je revins, livide, brûlant de fièvre, avec une barbe de trois jours et très amaigri (c’est dur à imaginer, mais j’ai été maigre un jour), tu déclaras que j’avais peut-être raison. Peut-être n’était-ce pas le bon moment pour avoir un enfant. « On s’en occupera en arrivant à Madrid », dis-tu pour me rassurer, en posant une serviette humide sur mon front brûlant. Cette bonne nouvelle eut l’effet d’un médicament miracle. Après des nuits et des nuits d’insomnie, je sombrai dans un sommeil profond et me réveillai le lendemain matin, en pleine forme.

« Pourquoi me regardes-tu ainsi ? » me demandas-tu, alors que nous étions à l’arrêt à un feu rouge, à Madrid. J’étais en train de jeter un coup d’œil à la carte, pour déterminer l’itinéraire jusqu’à la clinique.

« Parce que je t’aime. » À l’époque, je savais ce qu’il fallait répondre. Je regardais le cercle que j’avais tracé sur la carte pour indiquer l’endroit où notre bébé allait être assassiné. « Et parce que je sais apprécier ce que tu es prête à faire pour nous. » J’avais dit « nous » pour partager avec toi le fardeau qui pesait sur tes épaules. On aurait pu croire que c’était toi que l’on conduisait à l’échafaud et non un embryon de la taille d’une balle de tennis. Tu étais si tendue et livide. Le feu était passé au vert. Le klaxon irrité d’une Ferrari, juste derrière nous, m’avait sauvé de ton regard furibond. De confusion, j’avais perdu mon chemin et nous avions erré dans un dédale de ruelles, suffisamment longtemps pour nous donner théoriquement l’occasion de regretter et d’abandonner notre dessein à l’égard de notre malheureux bébé.

J’étais Abraham, cherchant avec obstination à parvenir au mont Moriah. J’étais Isaac, louant l’arrivée de l’ange au dernier moment. Mais dans la réalité, seul l’échafaud nous attend, les anges n’apparaissent jamais pour accomplir leur mission.

Le soir venu, nous avions fêté la mort de notre enfant en allant dîner dans un bon restaurant. Tu étais belle et triste à la lumière des bougies, j’avais le sentiment qu’après l’immense sacrifice que tu venais d’accomplir sur l’autel de notre relation, je me devais de t’aimer encore davantage. Je t’entourai d’attentions et de mets délicieux. J’essayai d’être amusant pour te faire rire et lorsque tu t’obstinas à picorer tristement ton cochinillo du fameux restaurant Sobrino de Botin, laissant presque tout dans ton assiette, je me montrai compréhensif, malgré la note astronomique. Lorsque je repense à cette soirée aujourd’hui, me vient à l’esprit l’image de deux boxeurs épuisés et affaiblis, qui, au dixième round, retournent sur le ring et s’accrochent l’un à l’autre pour éviter de s’écrouler sur les planches.

Trois jours plus tard, au Prado, tu t’es effondrée devant le tableau de Goya, Saturne dévorant l’un de ses fils. Je t’ai conduite à l’hôpital, accompagnée de la guide.

« Ce tableau est terrifiant », nous expliquait justement la charmante guide, traînant derrière elle un troupeau endormi d’étudiants en histoire de l’art. « Goya voulait exprimer l’horreur de la guerre contre les Français, qui faisait rage à cette époque. La terreur de l’invasion française le poursuivit d’ailleurs sa vie durant et influença bon nombre de ses œuvres. Certains pensent que Saturne, ou Cronos, représente le peuple espagnol, précipitant ses enfants dans la guerre contre la France… » Je t’ai jeté un regard et j’ai vu à ton expression que tu n’étais pas d’accord avec cette interprétation politique. « Il s’agit de l’un des quatorze tableaux que Goya dessina sur les murs de la maison qu’il acquit à la fin de sa vie. Notez l’emploi des couleurs vives, le trait de pinceau grossier. Le tableau représente Cronos dévorant l’un de ses enfants. Quelqu’un parmi vous est-il familier de ce mythe ? » a demandé la guide, en jetant un coup d’œil timide dans ta direction, tandis que quelques mains hésitantes se levaient. Tu connaissais par cœur des passages entiers d’Ovide, tu avais lu l’ Iliade et l’Odyssée dans la traduction de Tchernikovsky, tu connaissais les écrits d’Hésiode et de Virgile, mais tu ne bronchas pas et demeuras silencieuse, le visage fermé. Pourvu qu’elle n’en rajoute pas, ai-je prié en silence, car dès l’instant où nous avions rejoint le groupe, tu n’avais cessé d’embarrasser la guide et de la reprendre, presque avec grossièreté.

Nous avions débuté la visite des Caprices par le Sommeil de la raison. C’est là que tout avait commencé. La guide avait déclaré que si l’on voulait comprendre la sauvagerie et les pulsions qui animaient Goya, il fallait descendre dans les méandres de sa conscience, plus encore que dans le cas d’autres peintres, à l’exception peut-être de Salvador Dalí.

« Même lorsqu’il représentait la famille royale – l’usage aurait voulu qu’il en embellisse les membres –, même lorsqu’il s’efforçait de contenir ses pulsions, les démons parvenaient malgré tout à se glisser dans ses tableaux, parfois de façon cachée pour ne pas risquer et sa position et sa tête. Il conféra ainsi aux membres de la famille royale des expressions ridicules, qui rappellent les traits caricaturaux que l’on retrouve dans les Caprices et dans les “peintures noires”… »

C’est là que tu l’avais interrompue, en lui demandant de façon méprisante comment elle s’y était prise pour descendre dans les tréfonds de la conscience de Goya. L’avait-elle fait s’allonger sur un divan, comme la Maja de son tableau ?

« Où voulez-vous en venir ? t’avait demandé la guide, en se contenant.

— Vous avez analysé Goya ? » avais-tu répliqué. Tu t’étais déjà éloignée des théories de Freud à l’époque.

« Vous seriez surprise, avait répondu l’autre sans se départir de son calme. Mon sujet de thèse porte précisément sur les sources inconscientes dans l’œuvre de Goya.

— Comment avez-vous réussi à trouver ces sources ? » Le groupe commençait à manifester de l’intérêt pour cette joute verbale.

« C’est là tout l’objet de notre visite, même si nous ne pouvons pas l’évoquer de façon exhaustive. Il faut tout d’abord étudier minutieusement la vie de Goya, son enfance, ses relations avec ses parents et ses professeurs, avec son épouse et les autres femmes. Il faut également connaître parfaitement son parcours d’artiste et toute son évolution, venir à bout de toute sa correspondance. Fort de toutes ces données, on peut commencer à interpréter ses pulsions cachées et ses motivations latentes.

— Et vous avez réussi à découvrir ses pulsions cachées sans même l’avoir rencontré une seule fois ? »

Encouragée par les ricanements qui fusaient dans le groupe, la guide avait répondu qu’à son grand regret, Goya ne s’était pas présenté au rendez-vous qu’elle lui avait fixé.

Parvenue devant la Laitière de Bordeaux, elle nous avait expliqué que Goya s’était réconcilié avec la vie sur ses vieux jours et qu’il avait abandonné le côté sombre de la Maison du sourd. Ses lignes s’étaient faites plus douces, ses couleurs plus claires.

« Ce tableau est sujet à controverse, avais-tu murmuré. Certains pensent que Rosario, la fille de la gouvernante de Goya, pourrait en être l’auteur.

— Vous voulez peut-être prendre ma place ? » La jolie guide avait explosé, tandis que ses yeux noirs lançaient des éclairs.

« Vous corriger me suffit », avais-tu répondu, lui retournant un regard assassin.

Votre affrontement fut à son comble devant les deux tableaux représentant la duchesse d’Albe, une femme magnifique et extravagante, presque aussi riche, célèbre et puissante que la reine elle-même, qu’elle surpassait en beauté, intelligence, frivolité et nombre d’amants. Goya a vraisemblablement été l’un d’entre eux, même si la nature exacte de leurs relations reste inconnue à ce jour. Quoi qu’il en soit, il l’avait immortalisée dans deux tableaux, réussissant même à obtenir d’elle sur la toile ce qu’il n’avait pu obtenir dans la réalité. Sur l’un des tableaux, elle porte deux bagues à son doigt, l’une d’elles gravée à son nom à lui, l’autre à son nom à elle, tandis qu’elle désigne une phrase inscrite sur le sol, à ses pieds, « Solo Goya ».

« Certains experts sont convaincus que la duchesse d’Albe servit de modèle, nue et habillée, pour les deux Maja, que nous verrons par la suite. Le tableau représentant la Maja nue est considéré comme tellement choquant et scandaleux qu’en 1941, les descendants de la duchesse décidèrent d’exhumer les restes de leur aïeule pour les faire examiner par des spécialistes et mettre un terme une fois pour toutes aux rumeurs qui suggèrent que la femme lascivement étendue sur le canapé dans le tableau de Goya ne serait autre que leur arrière-grand-mère.

— Puisque nous en sommes à manier les hypothèses, avais-tu lancé, la rumeur veut également que la duchesse soit morte des suites d’une fausse couche, et que le père de l’enfant aurait été Goya.

— Il existe beaucoup de rumeurs croustillantes de ce genre, avait répliqué la guide, en se contraignant au calme, mais comme pour la plupart des rumeurs, celle-ci est tout à fait infondée. » Elle s’interrompit un instant pour voir si tu allais poursuivre ce débat. « Quoi qu’il en soit, ce qui nous intéresse ici, ce ne sont pas les rumeurs et les scandales qui entourent la personne de Goya, mais bien son œuvre et on ne peut qu’admirer son extraordinaire faculté à représenter les femmes comme aucun autre, peut-être parce qu’il les admirait tant…

— On ne voit pas uniquement l’admiration de Goya pour les femmes, mais également le mépris et la haine qu’il ressentait à leur encontre, fis-tu remarquer après avoir écouté attentivement ces explications.

— Je viens de vous proposer de prendre ma place, avait-elle répondu, exaspérée.

— Traîner derrière moi un troupeau d’ignorants dans des couloirs de musée ne m’intéresse pas.

— Rien ne vous oblige à rester avec nous, querida mia, si nous ne sommes pas de votre niveau.

— Mais ma chère, qui donc s’occupera de mon mari, qui ne cesse de vous lancer des œillades ? »

Tous les yeux s’étaient tournés vers moi, y compris ceux de la guide, qui m’avait déjà jeté des regards furtifs et qui me regarda alors avec une telle compassion que je me sentis rougir.

Nous étions arrivés au tableau représentant Saturne-Cronos, le Titan qui assassina son père et qui, pour s’éviter pareil sort, dévora les enfants qu’il eut avec sa sœur Rhéa. Goya a dépeint cette scène effroyable avec un réalisme tel que même le spectateur le plus blasé ne peut réprimer un sentiment d’horreur. Influencée par la psychanalyse, la guide évoqua l’importance de la bouche dans l’œuvre de Goya. Cette bouche béante, tordue en un épouvantable sourire, qui se pourlèche les babines et montre les dents, cette bouche hurlante, haletante, gémissante et soupirante, ouverte comme la gueule d’un monstre terrifiant, dégoulinant du sang de ses enfants.

« La bouche est un motif central dans la représentation des visages chez Goya », expliquait justement la guide, lorsque nous entendîmes un bruit sourd. Tu t’étais effondrée et gisais par terre, inconsciente.

À l’hôpital, on nous apprit que ton malaise n’était pas dû à la forte impression que t’aurait laissée ce tableau, mais à une négligence du gynécologue, à l’origine d’une grave infection. Je t’ai rendu visite, quelques jours plus tard, accompagné de la guide, assez mal à l’aise. Nous étions assis de part et d’autre de ton lit, prenant bien soin de maintenir entre nous une distance formelle (nous avions déjà fait connaissance de façon intime, le jour où elle nous avait accompagnés en voiture à l’hôpital et toutes les nuits de ton séjour là-bas). Pour dissiper le silence gêné, Catellana nous raconta que de nombreuses personnes s’étaient déjà évanouies face à ce tableau.

Nous nous tûmes à nouveau.

« Je suis vraiment désolée pour l’avortement. Si j’avais su dans quel état vous étiez, je ne vous aurais pas rabrouée de cette façon, déclara Catellana, au bout de quelques instants.

— Je me serais disputée avec vous même si j’avais été en bonne santé, répondis-tu après lui avoir jeté un regard sceptique. En particulier au sujet de ce présupposé freudien qui accorde à la bouche une place centrale dans les tableaux de Goya. J’ai toujours détesté Freud, qui présente ses thèses comme autant d’évidences, sans qu’il soit possible de les vérifier, nous condamnant à être guidés éternellement par nos pulsions. Le tableau représentant Cronos n’a rien à voir avec les guerres d’Espagne ou les horreurs de l’Inquisition. Il montre simplement, en une sorte de mythe d’Œdipe inversé, la crainte d’un père face à son fils qui n’est pas encore né. Il ne s’agit pas du fils au sens freudien du terme, jaloux de son père et rêvant de le tuer. Le père craint, peut-être à raison, que le fils ne prenne sa place et ressent à son égard de la haine et de la peur, jusqu’à souhaiter sa mort. Et s’il ne le tue pas vraiment, il trouvera un autre moyen de l’anéantir. C’est ce qui se passe dans la plupart des cas : le père fait peser sur son fils des espérances exagérées, manifeste à son égard des exigences démesurées ou lui impose de lourdes sanctions. Et il éprouvera de la jalousie à l’égard de son rejeton lorsqu’il verra le rapport de forces s’inverser en sa défaveur. »

Tu t’absorbas quelques instants dans tes pensées, avant de regarder de nouveau Catellana et d’ajouter avec sarcasme : « Si tu faisais moins attention à la bouche et davantage aux yeux, tu verrais l’effroi et la confusion qui s’y reflètent, l’impuissance et la culpabilité, le “que puis-je y faire, c’est ma nature, je ne peux la contrôler”. C’est ce regard qu’ont les hommes quand ils mentent, échouent, sont surpris en train de coucher avec une autre femme ou lorsque leur chien chie sur le trottoir juste devant la maison de leur voisin. »

« Elle hait les hommes », me confia Catellana au cours du repas d’adieu qu’elle m’avait préparé. C’était notre dernier soir ensemble, tu devais sortir de l’hôpital le lendemain. « Elle hait les hommes et les accuse de haïr les femmes. Et elle déverse en permanence son poison sur toi. Je ne comprends pas comment tu peux rester avec elle.

— Comment pourrais-je la quitter dans son état ? répondis-je, la laissant mesurer l’ampleur du sacrifice que j’étais prêt à accomplir pour cette femme amère et ingrate.

— Tu es si bon et si attentionné », dit Catellana, puis elle se glissa sous la table pour me décerner un prix de consolation pour toutes les souffrances que tu m’infligeais, illustrant avec brio sur mon membre raidi sa théorie du rôle central de la bouche.

 

Au moins, j’ai un peu avancé dans mon travail, se dit-il pour se consoler. Pas dans la réalisation du tableau, mais j’ai quelques idées en tête. Demain ça ira mieux. Il quitte le studio plongé dans l’obscurité et se traîne lourdement jusqu’à la maison, dont l’une des fenêtres est éclairée. Liora a certainement terminé de jouer le rôle de la sainte et se tient prête à incarner la putain au second acte. Elle a certainement déjà pris une douche pour ôter de son corps l’odeur de la mort et s’est enduite de cette crème hydratante dont le parfum s’est imprégné dans son souvenir jusqu’à ce jour.

Dès qu’il aurait regagné sa chambre, elle viendrait frapper à sa porte et se tiendrait, hésitante, sur le seuil, vêtue d’un peignoir de bain décent, solidement noué à la taille par une ceinture.

« Nous ne pouvons pas continuer ainsi », dirait-elle fermement, après être entrée dans la chambre et avoir fermé la porte derrière elle. Elle s’assiérait au bord du lit et croiserait les jambes, afin de dissiper tout soupçon quant à ses intentions, coinçant un pan du peignoir entre ses cuisses pressées l’une contre l’autre et tendant les bords du tissu autant que possible (en l’occurrence un peu au-dessus du genou, une fois assise). Il ne dirait mot, allumerait une cigarette et lui en proposerait une, qu’elle refuserait.

Le souvenir du rituel qui s’était mis en place entre eux lui donne la nausée. Il s’assoit dans un fauteuil dans le coin le plus reculé de la pièce et fume sa première cigarette. Puis il s’en allume une autre et lui tend à nouveau le paquet. Elle s’obstine dans son refus. Revenir dessus mettrait en péril la fermeté de sa décision. Toutes les mauvaises choses commencent par une cigarette, lui avait-elle dit la première fois qu’ils avaient couché ensemble et qu’ils s’étaient partagé la dernière cigarette qui lui restait. Ils avaient fumé les deux précédentes avant de passer au lit, tandis qu’il écoutait d’une oreille un résumé de sa vie, payant ainsi, comme tous les hommes, le tribut exigé par les femmes pour écarter les jambes et se donner à eux. Elles supposent probablement, et sans doute à raison, que la disponibilité des hommes à les écouter se sera évaporée après le sexe.

Elle refuse donc pour le moment de prendre une cigarette. Il fume la sienne en silence, les yeux fermés, pour mieux la savourer.

« Nous devons cesser de nous voir, répète-t-elle, guettant l’effet provoqué par ses paroles, avant de baisser les yeux. Cela le tuerait s’il venait à découvrir notre liaison.

— La maladie le tuera avant qu’il ne la découvre, lance-t-il sèchement, sans ouvrir les yeux.

— Tu es un sale type.

— Tu aimes les sales types, ils t’excitent.

— Nous devons cesser de nous voir, c’est un péché ! »

Il ricane.

« Je ne suis pas à l’aise avec toute cette relation.

— Personne ne te retient, déclare-t-il, envoyant dans sa direction un fin nuage de fumée qui se dissout à mi-chemin. Tu peux te lever et partir, si tu veux », ajoute-t-il, prenant un risque calculé.

Elle lui jette un regard effrayé, mais ne bouge pas d’un pouce.

« Je suis sérieux, ajoute-t-il avec plus d’assurance, profitant de son hésitation pour accroître son avantage dans ce bras de fer qu’il ne comprend pas lui-même. Si tu souffres tant que cela, il vaut mieux que tu sortes de la pièce dès à présent. » Elle ne bouge pas.

« Avant qu’il ne soit trop tard », ajoute-t-il sur un ton presque menaçant. Et bien qu’elle connaisse les règles du jeu tout autant que lui, son attitude menaçante ne fait qu’attiser son désir.

« Trop tard pour quoi ? demande-t-elle d’une voix enrouée.

— Je hais tout ce cirque.

— Quel cirque ?

— Ne fais pas semblant de ne pas comprendre, répond-il, méprisant. Tu sais très bien de quoi je veux parler. »

Elle se tait, tandis qu’il savoure les dernières bouffées de sa cigarette. Il écrase soigneusement son mégot, se lève et commence à se déshabiller lentement, sans la regarder. Il sait qu’elle ne peut le quitter des yeux. Peut-être est-elle attirée par les hommes pervers, tout comme la duchesse d’Albe. Il ralentit ses mouvements, exécutant en son honneur une sorte de petit strip-tease. Lorsqu’il se retrouve face à elle, entièrement nu, elle détourne rapidement le visage.

« Je pense chaque mot que j’ai prononcé, nous devons cesser de… Ce que nous faisons est mal.

— Que fais-tu encore ici dans ce cas ? » demande-t-il avec brusquerie tout en s’approchant d’elle. Elle ne répond pas. Il se tient tout près d’elle et approche son sexe de son visage. Elle détourne la tête et ferme les yeux.

« Suce-moi », lui intime-t-il d’un ton détaché, se laissant aller à l’excitation que provoque en lui sa faiblesse à elle. Elle secoue rapidement la tête en signe de négation. « Suce-moi », insiste-t-il, tout en saisissant à deux mains son visage pour le tourner vers lui et lever son menton avec autorité. Elle ouvre des yeux effrayés.

« Ne crie pas. Tu vas réveiller Adam », murmure-t-elle terrifiée. Ses yeux se voilent l’espace d’un instant, le rendant fou de désir.

« Je t’ai demandé quelque chose ! crie-t-il en secouant violemment la tête de sa maîtresse, qu’il tient entre ses mains.

— Nous ne pouvons continuer comme ça, dit-elle, les larmes aux yeux, les lèvres déjà entrouvertes.

— Fais ce que je te dis », siffle-t-il, menaçant.

Pris d’un désir incontrôlable, il approche son membre du visage de la femme et l’enfonce entre ses lèvres dociles. La digue qu’elle s’était efforcée d’ériger tout l’après-midi se brise d’un coup et elle éclate en sanglots qui font trembler tout son corps. Elle enfouit son visage humide dans ses poils pubiens, tandis que sa langue cherche goulûment son sexe qui se raidit aussitôt.

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