Monsieur Sapiro

Benny Barbash · Chapitre 5 sur 12

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Monsieur Sapiro

Chapitre 1

 

Intérieur. Jour. Lobby luxueux.

Il retourne parfois à l’hôtel, dans l’espoir que le destin voudra bien lui accorder une seconde chance, une dernière chance, qu’il ne laissera pas passer cette fois-ci, contrairement à la précédente. Il s’assoit à côté du grand miroir qui prend tout un pan de mur et y jette un œil de temps à autre. Si seulement la serveuse pouvait venir le surprendre de nouveau, exactement comme alors, porteuse d’une nouvelle susceptible de changer le cours de sa vie.

Il se remémore le son de sa voix. « Monsieur Sapiro ? Un appel pour vous… » Un hasard aussi incroyable peut-il se produire à deux reprises dans la vie d’un homme, se demande-t-il, pour se reprendre aussitôt : on ne peut pas vraiment parler de hasard. J’ai à peine commencé et voilà déjà que je m’exprime de façon imprécise. Si tant est que l’on puisse considérer cet instant comme un commencement, se dit-il, émettant une réserve supplémentaire. Et cependant, il ne fait aucun doute que l’instant présent ouvre le récit, même s’il ne correspond pas au début des événements. Il s’agit donc bien d’une sorte de commencement. Et même si ce mot ne traduit pas tout à fait sa pensée, il ne la trahit pas non plus. Il choisit donc de le conserver, tout en se mettant en garde vis-à-vis de lui-même. Si, à ce stade embryonnaire du récit, il s’arrête sur chaque mot pour le scruter de tous côtés, il se retrouvera au bout du compte avec des squelettes de mots, vides de tout sens, incapables de s’unir pour reconstituer l’image qu’il a en tête. Il ne désire rien tant qu’extraire de sa conscience les bribes éparses de cette vision ; peut-être s’assembleront-elles au contact de l’air libre pour former un tout. Et lorsqu’il les contemplera de l’extérieur, de façon aussi objective qu’il observe les tableaux accrochés aux murs de la galerie de sa femme, cette perspective tant désirée se dessinera enfin, qui les fera converger et leur conférera la clarté qui leur fait cruellement défaut tant qu’elles s’agitent à l’intérieur de lui.

Si le mot « début » passe encore pour désigner l’instant où il se trouve à présent, ou tout du moins où il se trouvait il y a peu, l’emploi du terme « hasard » pour décrire la chaîne d’événements qui en a découlé est inacceptable et exige un éclaircissement.

Ce qui s’était produit à l’hôtel n’avait été ni anodin ni négligeable. Sa vie entière avait été mise sens dessus dessous dès lors que la serveuse lui eut remis une enveloppe cachetée et qu’il eut pris sa téméraire décision. À dire vrai, il ne s’était pas vraiment passé quoi que ce soit à l’époque. Le hasard naît de circonstances que nous ne maîtrisons pas – comme par exemple, un pot de fleurs qui tombe du troisième étage sur la tête d’un passant. Mais dans son cas, la décision qu’il avait prise était venue s’ajouter aux circonstances extérieures. C’est pourquoi il serait inexact de vouloir faire entrer à tout prix cet événement décisif dans l’étroite catégorie du hasard, cela lui ôterait de fait le statut d’événement que l’on attribue aux décisions ou aux prises de position.

Quoi qu’il en soit, au cours des interminables promenades qu’il entreprend dans l’espoir de voir surgir un événement qui viendrait changer de fond en comble le cours de sa vie, ses pas le mènent parfois jusqu’à cet hôtel – ce que même le détective engagé par son épouse frustrée, méfiante et amputée d’un sein, ne sut expliquer. Il s’assoit un moment dans le lobby, dans l’espoir que la jolie serveuse s’approchera à nouveau de lui et bouleversera toute son existence, exactement comme à l’époque, lorsqu’il avait décidé de se lancer à corps perdu dans l’aventure.

En levant les yeux de sa tasse de café, il est stupéfait de voir son reflet dans le miroir boire à la même tasse que lui, avec les mêmes gestes, tandis qu’à l’arrière-plan, dans les profondeurs du miroir, il aperçoit une serveuse, qui s’avance entre les clients installés dans des fauteuils club, en tenant un tableau aimanté sur lequel des lettres en métal doré forment les mots suivants : MONSIEUR SAPIRO.

Pour être plus précis, il lit sur le tableau qui se reflète dans

l’immense miroir. Il n’a pas choisi cette place au hasard : il est en train de lire le chapitre consacré aux miroirs dans l’ouvrage de Martin Gardner, l’Univers ambidextre : la droite, la gauche et la faillite de la parité, et tente de comprendre, avec l’auteur, pourquoi le miroir inverse les objets selon un axe vertical et non horizontal. Phénomène qui, soit dit en passant, ne va pas de soi et fait l’objet de nombreuses controverses scientifiques.

Il s’absorbe dans la lecture d’un passage qui explique qu’un reflet est de moitié plus petit que l’objet original et, lorsqu’il humidifie son doigt pour tracer le contour de sa tête telle qu’elle se reflète dans le miroir, il trouve confirmation de cette surprenante révélation. Ainsi que le disent les scientifiques, notre cerveau trie et complète les informations perçues par la rétine, les images qui se présentent à notre conscient diffèrent de celles enregistrées par l’œil. Au IXe siècle déjà, le savant Elkhasan notait au sujet de ce phénomène : « Rien de ce que nous voyons n’est uniquement perçu par les yeux. » Neuf cents ans plus tard, le même constat poussa Jonathan Richardson à déclarer que « nul ne voit ce que sont les choses qui n’a pas eu connaissance de ce qu’elles doivent être ». Une affirmation bien pessimiste, si l’on songe à tous ceux qui ne voient pas même les choses dont ils savent pourtant ce qu’elles doivent être. Sans parler de ceux qui ignorent tout de ce que les choses doivent être, qu’il s’agisse d’autrui, dont ils ne se privent de critiquer ni l’apparence ni le comportement, ou plus encore lorsqu’il s’agit d’eux-mêmes. Ils sont tellement absorbés par leur propre existence qu’ils ne la perçoivent plus, ce qui leur épargne cette cécité que Richardson attribue aux ignorants. Ils souffrent néanmoins d’une autre forme d’aveuglement, à savoir cette incapacité qu’a l’œil de se percevoir lui-même.

De temps à autre, sur les conseils de Gardner, il lève les yeux de sa lecture et se contemple dans le miroir afin de se livrer aux expériences grâce auxquelles l’auteur illustre son propos : « Clignez de l’œil droit et examinez quel œil cligne dans le miroir. » Le reflet cligne de l’œil gauche, en réalité l’œil droit. « Regardez à droite, puis à gauche : votre reflet bouge-t-il également les yeux ? » À sa grande surprise, son regard demeure centré, comme paralysé, quels que soient ses efforts pour regarder à droite et à gauche. « Examinez attentivement les deux moitiés de votre visage : sont-elles symétriques ? » Il scrute son visage avec la même attention que celle qu’il accorde d’ordinaire aux tableaux qu’il envisage d’acquérir pour sa galerie. Son visage n’est pas symétrique. Une raie rabat ses cheveux clairsemés sur la moitié gauche de son crâne. Son oreille droite est un millimètre plus basse que son oreille gauche. Son sourcil gauche est pris dans une grosse tache de rousseur, rien de plus qu’une tache de vieillesse, pour être honnête, conséquence de l’assaut des radicaux libres sur son corps. Les deux rides de colère qui partent des ailes de son nez sont de longueur et de profondeur inégales. Le coin de l’une de ses incisives est brisé. Une assez vilaine verrue se dissimule, telle une tique, dans les plis de peau qui pendouillent mollement sous son œil gauche. Pour la première fois, il remarque le léger incurvé de son nez, dont la pointe n’est pas tout à fait là où elle devrait être, à savoir au centre du visage. Une physionomie originale certes, mais loin d’être exceptionnelle. Je n’accrocherais pas ce visage dans notre galerie, constate-t-il avec dépit.

Plus tard, lorsqu’il se livrera, nu devant le miroir de la salle de bains, à la seconde partie de l’expérience – ce qu’il ne peut décemment faire dans le lobby de l’hôtel –, il constatera que son corps n’est guère plus symétrique que son visage. L’une de ses épaules est un rien plus haute que l’autre. Le poignet de sa main gauche, chez lui le côté dominant, est définitivement plus large que le droit. Une tache de naissance de couleur sombre orne sa fesse droite. Un affreux poil blanc surgit de l’un de ses tétons, telle une volute de fumée dans un dessin d’enfant. Son dos est légèrement incliné vers la gauche, comme s’il portait un sac de pommes de terre sur l’épaule. Une cicatrice de sept centimètres de long et deux millimètres de large (environ), mal recousue, remonte de sa hanche jusqu’à son dos, signalant l’endroit où lui fut ôté un rein, lequel avait été greffé à sa mère quelques mois avant son décès. Enfin, comme c’est le cas pour la plupart des hommes, son testicule gauche pend un peu plus que le droit.

Il est assis dos tourné au lobby qui se reflète dans le miroir, ce qui lui permet, entre deux expériences, de jeter des coups d’œil à la dérobée sur ce qui se déroule derrière lui. Alors qu’il est en train de se livrer à l’expérience décrite page 22, il aperçoit la serveuse, le tableau magnétique à la main.

Sur les six lettres qui composent le mot SAPIRO, trois sont symétriques et conservent, même dans le miroir, leur forme d’origine. Les trois autres, asymétriques, alternent avec les lettres symétriques : S – asymétrique, A – symétrique, P – asymétrique, I – symétrique, R – asymétrique, O – symétrique. Il a un faible pour les coïncidences et cette suite de lettres éveille sa curiosité. Levant les yeux de son livre, il observe à la sauvette la serveuse qui passe d’un client à l’autre, attend poliment que l’on s’aperçoive de sa présence pour demander à chacun s’il est la personne recherchée. Lorsque l’interrogé secoue la tête en signe de dénégation, elle poursuit sa quête avec obstination et aborde la table voisine. Tout en suivant des yeux la jolie serveuse, ou pour être plus précis, son reflet, il effectue un rapide calcul mental. L’alphabet latin comporte seize lettres asymétriques, dont trois sont contenues dans ce nom. S’y ajoutent trois lettres symétriques, et le tout se reflète dans le miroir devant lequel il est assis, en train de lire un livre qui traite justement de ce sujet. Pure coïncidence ou message caché ?

À partir d’un certain degré de désespoir, même les personnes éduquées et rationnelles qui font preuve du scepticisme que l’on est en droit d’attendre d’elles sont sujettes à de telles pensées absurdes, évoquant un destin aveugle pour expliquer la conjonction de deux événements sans rapport – si tant est que de tels événements existent –, afin d’insuffler un nouvel espoir à leur ennuyeuse existence, de reconquérir un compagnon qui les a quittées ou encore de guérir d’une maladie mortelle face à laquelle la médecine est impuissante. Quel autre recours y a-t-il en effet lorsque la raison s’avère inopérante ? Il ne reste plus qu’à tenter de suivre les traces lumineuses de Kairos, le dieu de l’opportunité, et de saisir à bras-le-corps cette dernière et ultime occasion.

Ainsi, à l’instar de tant d’autres malheureux, plonge-t-il lui aussi dans ce piège que l’espérance tend aux imbéciles, interprétant divers hasards comme autant de signes censés le guider et lui indiquer – pour peu qu’il les lise correctement – d’importants changements dans son existence. Comme, par exemple, lorsque le conducteur de la ligne de bus no12 allume la radio pour écouter les informations de midi, pile au moment où lui-même jette un coup d’œil à sa montre, les trois aiguilles pointées sur le 12. Ou cette réunion prévue au n o 7, appartement 11, un 7 novembre. Ou encore une guerre qui éclate justement le jour de son anniversaire.

De tels événements renforcent son sentiment que quelque chose d’important est sur le point de se produire – exactement comme à présent, tandis que la serveuse se dirige vers lui, avec le nom « Sapiro » sur son tableau magnétique, autour duquel tous les autres détails de la scène viennent s’assembler, telles les perles d’un collier étincelant et coloré. Il interprétera les signes et agira en conséquence. Par exemple en cochant les cases du billet de loto en fonction de ce que lui aura soufflé la déesse Fortuna et en se jurant de n’en rien dire à personne s’il gagne le gros lot. Pas même à sa femme. Surtout pas à sa femme, après réflexion. Il poursuivra sa vie ordinaire, tout en endossant une identité parallèle, sous couvert de laquelle il jouira en toute sécurité des avantages de sa victoire au loto. Un autre nom, un autre appartement, une autre ville, une autre voiture, une autre femme. Peut-être même un autre pays, pourquoi pas ? S’il en avait les moyens, il s’imaginerait bien vivre entre Rome et Tel-Aviv. Un nouveau départ en somme. Une seconde vie. Une autre vie. Soigneusement planifiée, contrôlée. Dans laquelle personne ne viendrait s’immiscer subrepticement. Pour l’heure, il ne sait pas bien quoi faire de cette vie supplémentaire, pas plus que de la première. Si ce n’est en prendre grand soin, c’est-à-dire repousser le jour de sa mort aussi loin que possible. En tous cas, il en est certain, cette vie-là sera entièrement différente, structurée, riche, pleine. Il ne la gâchera pas comme il a gâché la grande opportunité qui s’était présentée à lui quelques années auparavant. Moqueur, son cruel démon intérieur lui demande de quelle façon il compte s’y prendre pour vivre deux vies, alors qu’il ne parvient même pas à vivre la première. Interrogation légitime, un point pour le méchant diablotin. À laquelle on peut toutefois apporter un élément de réponse : deux vies se rempliraient l’une l’autre, d’une certaine façon. Au-delà, il n’est certain de rien. Il s’occupera des détails une fois qu’il aura touché l’argent.

 

« Monsieur Sapiro ? » La serveuse est tournée vers un client, assis quelques tables plus loin. Il respire, soulagé, en le voyant secouer la tête en souriant. Plus que quatre ou cinq tables et elle s’adressera à lui. Il compte les clients qui le séparent de Monsieur Sapiro, lequel lui adresse un clin d’œil espiègle depuis le tableau magnétique qui se reflète dans le miroir. Il est le seul à être au courant du complot secret qui se trame dans son esprit. Lorsqu’il pose à nouveau les yeux sur son livre, les deux mots inscrits au beau milieu de la page semblent le renforcer dans son projet :

CHOICE QUALITY

Les caractères gras, plus grands et plus larges, ressortent du texte. « Un choix qualitatif » ou « un choix-qualité », traduit-il pour lui-même. Une grille de mots croisés lui apparaît soudain, qui s’emplit d’un entrelacs de lettres, horizontal et vertical, qui le mènera à la solution tant désirée. Il sent une angoisse sourde monter en lui, comme toujours lorsqu’il ne parvient pas à expliquer de façon logique une suite bizarre d’événements. Mais la chance, désormais à portée de main, se chargera de l’aider à surmonter ses doutes. Bien qu’il soit un rationaliste convaincu, le pur produit d’une culture laïque qui prive l’existence humaine de son mystère, nie la possibilité du miracle et trouve une cause à tout, il n’a jamais cessé d’espérer, en secret, que certaines choses échappent à la raison et se dérobent à la dictature des chaînes de causalité, comme un événement qui se produirait sous l’effet d’un saut quantique, à la manière d’une particule élémentaire qui progresserait de phase en phase sans étape intermédiaire, faisant fi de toute interprétation logique ou explication physique. Il y a des années qu’il attend l’arrivée d’un tel événement dans sa vie. Peut-être se tient-il en ce moment au seuil d’un de ces instants rarissimes, peut-être va-t-il enfin réussir à sortir de lui-même et devenir autre, d’un seul coup, générant ainsi un nouveau commencement ?

Il ne s’agit plus seulement de la conjonction de deux événements, se dit-il pour se donner du courage. Et il se représente tout un enchaînement de preuves, où trop de détails s’assemblent les uns aux autres pour qu’on puisse les considérer comme le fruit du hasard. Une main invisible est à l’œuvre ici. Et pourquoi pas ? Il l’a bien mérité.

« Choice quality. » Il savoure à nouveau le slogan des cigarettes Camel, dont Gardner se sert pour illustrer l’une de ses thèses. Étant lui-même publicitaire, ces mots lui parlent, ils possèdent ce quelque chose de subtil que les professionnels recherchent toujours, cette dualité qui désigne l’objet représenté, tout en suggérant autre chose. Il connaît bien ces réunions explosives de stratèges publicitaires au cours desquelles un trust de jeunes impertinents à l’esprit acéré et au visage dévoré d’acné pond un nouveau slogan pour la campagne de lancement d’une nouvelle moto, de Honda disons, ils l’appellent même « la dernière de Honda ». Des arguments, maintes fois évoqués, sont ressassés encore et encore avec un sérieux absolu, et ne sont pas sans rappeler les discussions de chirurgiens s’interrogeant en pleine opération sur le bien-fondé d’ôter uniquement la tumeur cancéreuse ou bien carrément le sein tout entier, pour plus de sécurité, sans oublier les glandes lymphatiques, la graisse, les muscles de la poitrine et les glandes des aisselles, où des métastases auraient pu se former. Finalement, à l’issue d’un débat houleux, les publicitaires – pas les médecins – prennent une décision lourde de conséquences. Ils montreront un jeune homme aux commandes de la Honda flambant neuve, à l’arrière, une beauté à couper le souffle, chevelure au vent, ses bras délicats entourant les hanches du conducteur, sa poitrine parfaite pressée contre son dos. Sa position fait remonter sa minijupe presque jusqu’à sa petite culotte et dévoile une cuisse bien galbée. Le tout surmonté d’une phrase choc : « La dernière de Honda : quand vous l’aurez enfourchée, vous ne voudrez plus la quitter, même arrivé à la maison. » Pas mal, de l’avis des participants, à l’exception du non-conformiste de service qui prétend que l’image brouille le message latent du slogan. Il s’explique : le public cible, en l’occurrence les hommes entre vingt-trois et trente-deux ans, doit saisir clairement l’équation suivante : celui qui conduit la dernière Honda = celui qui s’envoie (que les dames présentes à la réunion veuillent bien lui passer cette expression) la bombe sexuelle assise à l’arrière. Entreprise qui risque de se révéler assez complexe si l’homme est assis à l’avant. Il suggère d’intervertir et de mettre la fille devant (ce qui, maintenant qu’il y pense, représente un avantage supplémentaire, puisqu’il n’y a pas plus sexy qu’une femme à moto). Ce serait l’homme qui se presserait contre elle et l’enlacerait, ses mains juste sous la poitrine de la femme. Ce serait faire d’une pierre deux coups, affirme-t-il, dans « son » image, l’homme monterait, en accord avec le slogan, et la femme et la moto, même dans l’esprit du public cible, qui pourtant, c’est bien connu, ne dispose pas de cette imagination et de cette faculté d’association débridée propres aux publicitaires. Cette proposition révolutionnaire est suivie d’un nouveau débat, de violentes critiques fusent. Premièrement : l’allusion subtile et voilée de la première proposition est préférable à un message direct et grossier. Deuxièmement : l’angle formé par le tronc et les jambes du conducteur d’une moto est plus droit que dans le cas du passager. Si donc on place la femme à l’avant, on perd en partie l’effet érotique résultant de ses cuisses remontées enserrant les fesses de l’homme. Et troisièmement : si, comme l’affirme l’auteur de la contre-proposition, la population cible est stupide à ce point, elle croira que la nouvelle Honda n’est pas destinée aux hommes, mais aux femmes semblables à celle de la publicité. Tandis que les publicitaires se lancent dans une discussion de plus en plus enflammée sans parvenir à s’accorder sur une solution, les médecins réunis dans la salle d’opération silencieuse optent, d’un commun accord, pour une opération radicale – à savoir l’ablation du sein dans son intégralité, glandes, graisse et muscles compris –, sans que la patiente inconsciente et endormie soit prévenue du changement de programme, tel qu’il avait été initialement décidé alors qu’elle était éveillée. Inutile de la déranger pour lui demander son accord au sujet d’une opération qui, dans tous les cas, se révèle indispensable. Que faire ? La patiente est déjà sous anesthésie, elle évolue désormais dans d’autres sphères, peut-être même rêve-t-elle d’une chevauchée sauvage sur la nouvelle Honda 250, sa minijupe dévoile le galbe magnifique de ses cuisses, ses cheveux volent au vent, assis sur le siège arrière, un mâle beau comme un dieu l’enlace, plaquant ses paumes sur ses seins parfaits, ses lèvres sensuelles posées sur sa nuque. Elle ignore que ce rêve n’est plus d’actualité, les publicitaires ayant finalement décidé de revenir à la proposition initiale, bien plus subtile, l’homme à l’avant, la femme à l’arrière. Cette solution, qui fait l’unanimité des professionnels, satisfait également l’acheteur potentiel qui, en feuilletant son journal, tombe sur cette image, en comprend aussitôt le message et s’identifie avec le slogan qui l’accompagne. Et comment qu’il va la monter (elle, la fille), il va la mettre à quatre pattes et la dompter comme une jeune pouliche ! Le bassin soudé à son derrière, il va la défoncer jusqu’à ce qu’elle ne sache plus où donner de la tête, il la montera partout, exactement comme l’affirme le slogan et même s’il n’achète pas la Honda, bien qu’il fasse partie du public visé, le fantasme de la fille le poussera jusqu’aux toilettes, avec à la main le journal exhibant la photo de cette dernière, et sur la même page, juste en dessous, les résultats du loto. S’il gagnait le gros lot, il pourrait peut-être passer du statut de client potentiel à celui de client effectif, il serait en mesure de s’offrir la moto, voire les deux, la fille et la machine.

À la différence du double sens de la publicité pour « la dernière de Honda », le destin, en publicitaire talentueux, a dissimulé dans le slogan pour les cigarettes Camel qui apparaît à cet instant précis sous ses yeux, outre une double signification, toute une série de messages qui se balancent, telles les ampoules colorées d’une guirlande lumineuse : « Il est temps de faire un choix qualitatif. » Il ne s’agit pas cette fois-ci d’un simple signe adressé à un large public cible, ou à on ne sait quel acheteur potentiel anonyme, non, ce message s’adresse directement à lui. « Un choix qualitatif », marmonne-t-il du bout des lèvres, tandis qu’un violent frisson le parcourt tout entier. Rien qu’en songeant à la tempête qui l’arrachera à sa vie présente et le jettera, pour peu qu’il ne flanche pas et prenne la décision qui s’impose, sur les rives d’une vie nouvelle, il en a l’estomac tout retourné et dans son cas, l’estomac s’est toujours avéré un excellent baromètre. Il n’attend plus qu’un signe supplémentaire avant de prendre cette décision cruciale, il n’est pas si simple après tout d’abandonner une île ennuyeuse, mieux vaut s’assurer qu’à peine mise à la mer, l’embarcation sur laquelle on s’apprête à monter ne coulera pas. Quitte à tout chambouler, autant ne pas échanger un mal pour un pis, qui plus est dépourvu de l’unique avantage de la situation initiale, à savoir le fait de nous être connue.

D’une main tremblante, il chausse ses lunettes de lecture, qu’il évite autant que possible de porter en public, et se met à lire la note explicative composée en caractères plus petits. Il est absolument certain de se trouver à un tournant décisif de sa vie. Suivant les indications de l’auteur, il présente le livre face au miroir, le renverse et, dans l’océan de caractères d’imprimerie confus et déformés qui se reflètent dans la glace, il constate, à sa grande surprise, qu’un seul mot est resté indemne : CHOICE. Ce mot n’a subi aucun changement ! Et bien qu’il ait lu l’explication théorique de ce phénomène au bas de la page – sa symétrie horizontale permet au mot de résister à l’inversion –, il ne se remet pas de sa surprise et ne peut se débarrasser du sentiment qu’un événement décisif est sur le point de se produire.

Comme ces malheureux rescapés dans le tableau monumental de Géricault, le Radeau de la Méduse, agrippés aux planches de leur embarcation sur une mer déchaînée, les lettres inversées de la page du livre s’agitent et se débattent autour du solide mot CHOICE, suspendues à ses parois, elles appellent au secours. Hypnotisé, il ne peut détourner le regard. Pourquoi éprouvons-nous une telle fascination, en dépit des interdits de la société, pour les êtres difformes, les nains, les handicapés, les aveugles qui cherchent à tâtons leur chemin devant nous, les siamois unis par le front et dont l’œil commun envoie des informations simultanément à leurs deux cerveaux, une femme atteinte de la maladie de Parkinson qui essaie de beurrer son pain dans un restaurant, les accidentés de la route dont les membres déchiquetés sont dispersés sur le bitume, une femme à qui l’on a enlevé un sein et qui, face au miroir, contemple la cicatrice, conséquence de l’opération radicale qu’elle a subie. Debout derrière la porte qu’elle a oublié de fermer, il la contemple, fasciné et horrifié tout à la fois, plein de compassion pour elle et pour lui. En pensée, il s’efforce de remettre le sein en place, comme avec ce logiciel de graphisme perfectionné qu’il a acheté pour le bureau, et qui permet de relier la tête d’une femme aux épaules d’une autre, de leur adjoindre la paire de seins sublime d’une troisième, et de parfaire ce corps de rêve avec le postérieur rond et les jambes au galbe incroyable d’une quatrième. Tout cela afin de coller au plus près aux moindres fantasmes d’un public cible d’acheteurs potentiels de bière, de quarante et un à quarante-huit ans, qu’un vaste sondage organisé tout spécialement pour la promotion du logiciel en question a permis de déterminer.

Mais le miracle que Photoshop réalise avec une déconcertante facilité n’est pas à la portée de son imagination pourtant débordante. Le sein disparu refuse de réapparaître pour reprendre sa place sur la poitrine. Il sait qu’il devrait surmonter son dégoût, s’approcher d’elle et la toucher, bien qu’elle ait cessé depuis longtemps de l’attirer.

La force obscure de l’inconnu, de l’étrange et du mystère est une menace pour quiconque la contemple directement, le privant de toute sérénité. Mais la souffrance de nos proches recèle également une promesse qui redéfinit la situation de l’observateur : Je ne suis pas à sa place. Je suis encore sauf. Cela ne m’arrivera jamais, à moi.

« Pourquoi me regardes-tu ainsi ? » demande-t-elle en se retournant, soudain consciente de son regard dans le miroir et plaquant ses mains sur ses seins, l’un existant et l’autre, absent. Pris de nausée, il répond, confus : « Comment ça ?

— Avec ton regard, là.

— Quel regard ? »

Perdant patience, elle s’emporte contre lui : « Ne fais pas l’idiot. Ton regard, là. Tu sais très bien de quel regard je parle. Tu connais très bien ce regard ! »

A-t-elle raison d’affirmer que son mari connaît très bien « ce regard » qui l’énerve tant ? Elle lui claque la porte au nez, avant qu’il n’ait eu le temps de réfléchir à une réponse susceptible de convenir à cette délicate situation.

 

Si elle ne trouve pas ce Sapiro avant de parvenir jusqu’à moi, se dit-il, mûrissant sa décision, je jouerai son rôle et prendrai l’appel téléphonique. Afin de prévenir tout développement fâcheux pouvant résulter de cette décision osée, il jette un coup d’œil rapide par-dessus son épaule en direction du lobby et s’assure qu’il ne s’y trouve personne qui pourrait se révéler être le véritable Monsieur Sapiro. Nous y voici, je suis sur le point d’abandonner ma vie et d’endosser une nouvelle identité, déclare-t-il solennellement, tout en regardant sa montre afin d’évaluer le laps de temps qui lui reste jusqu’au démarrage de sa nouvelle vie. Dix heures moins cinq. Au vu de la progression de la serveuse, il lui reste encore quelque trente ou quarante secondes pour procéder aux derniers préparatifs et répéter le rôle qu’il vient tout juste de décider d’endosser.

Sa résolution est tellement forte qu’il en ignore le doute qui, comme d’habitude, le ronge tel un ver dès qu’il s’apprête à faire quelque chose de plaisant ou d’original et qui le met en garde contre des projets, séduisants de prime abord, mais aux conséquences imprévisibles. Peu lui importe, il écrase le ver sous son talon. Il ne quittera pas ce lobby pour retourner à son ancienne vie, dont la principale caractéristique est sa volonté d’en sortir. Ne vaudrait-il pas mieux peser le pour et le contre, demande le ver écrasé, avant de se jeter à l’eau ? Ma vie est sinistre, rétorque-t-il aussitôt, qu’ai-je donc à perdre ? Et pourtant, ne se nuit-il pas à lui-même en prenant une décision si radicale sur un coup de tête ? Ne fait-il pas preuve de trop d’impulsivité ? Comment est-il possible de faire si vite le bilan de toute une vie ? s’obstine le ver en essayant de rester lucide et de poser des questions de bon sens. Évidemment que c’est possible, répond-il aussitôt, sans plus accorder d’attention à ces questions. Lorsqu’il s’agit de faire le bilan de sa propre vie, et non de celle d’un autre, nul besoin de journaux intimes, correspondances, mémoires ou entretiens pour établir les grandes lignes d’une biographie digne de ce nom. Il n’a même pas besoin de repenser au déroulement de sa vie, il la connaît de façon directe et instantanée. Sa vie et lui-même sont une seule et même chose. Il est elle et elle est lui. C’est exactement comme avec la douleur. On aura beau vous expliquer en long et en large la nature de la douleur, on ne peut la connaître que de façon immédiate puisqu’elle est ancrée dans la sensation. Dans son cas, puisque toute sa vie n’est que souffrance, l’immédiateté s’en trouve redoublée. Inutile d’hésiter, ne serait-ce qu’une fraction de seconde, avant d’en faire le bilan. Sa vie s’évalue d’elle-même à chaque instant. Pourquoi aller chercher si loin ? Considérons par exemple ce qui s’est passé ce samedi matin même. Avant de se rendre à l’hôtel dans l’espoir de créer une occasion de changement qui, pour autant que les choses dépendent de lui et si aucun des trois clients qui le séparent encore de la serveuse ne lui vole l’appel téléphonique, se concrétisera peut-être aujourd’hui, il a pris part au dernier rituel qui le lie encore à sa femme, cette cérémonie qui symbolise leur vie conjugale : leur petit déjeuner commun. Qu’elle prépare, tandis qu’il dresse la table. Elle débarrasse, il fait la vaisselle, elle balaie les miettes tombées sur le sol, il descend la poubelle. Son assiette à lui est pleine (même après qu’il l’a vidée), la sienne est vide (même après qu’elle l’a remplie).

Il se remémore la situation : elle est assise face à la fenêtre, dans un rectangle de lumière, les yeux plissés. Il lui fait face, bien abrité à l’ombre. Il y a bien trop de lumière dans ce pays, songe-t-il, en levant un instant les yeux de son assiette pour jeter un œil à sa femme. Elle ne peut le voir de sa place, pense-t-il. Il éprouve un instant de la pitié pour elle. Assise là à plisser les yeux comme une malheureuse taupe. Pourquoi ne met-elle pas ses lunettes de soleil ? Elle a dû oublier où elle les a posées, comme d’habitude. Et si je me levais pour aller les lui chercher ? Il hésite un instant, se souvenant brusquement les avoir aperçues dans le porte-revues. Il reste assis. À quoi bon se lever ? Qu’elle plisse donc les yeux. Il y a beaucoup trop de lumière dans ce pays, songe-t-il à nouveau, en étalant avec lassitude une épaisse couche de beurre sur une nouvelle tartine. Aucune nuance. Aucun reflet. Nul endroit où fuir. Un petit pays à la lumière trop éclatante. Interdiction de filmer entre avril et octobre. Les films ressortent plats, à l’image de ceux qui les réalisent. Rembrandt, Vermeer, Van Gogh auraient été brûlés par cette fournaise lumineuse s’ils étaient nés ici. Il se souvient des paroles prononcées il y a bien longtemps par cette même femme qui se fane au soleil, sous ses yeux, shabbat après shabbat. Impossible d’imaginer que c’est bien elle qui, il y a des années, l’entraînait avec un enthousiasme communicatif dans tous les grands musées d’Europe et qui parlait les yeux brillants de sujets si différents de ceux qu’elle tente d’aborder aujourd’hui. Si tant est qu’elle tente effectivement de parler, c’est dur à dire, il ne l’écoute pas vraiment, absorbé qu’il est par son monologue intérieur. En tous cas, à l’époque, elle évoquait par exemple la différence entre une lumière douce et une lumière crue, ses conséquences dans l’art, la culture, l’histoire, les différences entre le nord et le sud, les relations humaines. Est-il possible qu’il s’agisse réellement de la même femme ?

Si les relations humaines étaient régies par des contrats, il aurait toutes les raisons de lui reprocher la rupture d’une clause fondamentale. Elle ne ressemble plus à celle dont il est tombé amoureux ou dont il pensait être tombé amoureux, il y a des années. Elle était belle alors, souriante, heureuse, pleine de joie de vivre. Elle n’avait pas une ride, n’était pas amère pour un sou et était dotée d’une adorable paire de seins. Il y a erreur sur la marchandise, désolé. J’exige un échange, songe-t-il, à mi-chemin entre la tristesse et l’ironie, mais qu’est-ce que ça peut bien faire désormais ?

La serveuse s’approche de lui avec son billet pour la liberté. Il lève les yeux vers sa femme. Il croit la voir pleurer. Il y a toujours un moment chez elle où les larmes se mêlent aux mots. Mais elle a appris à traverser sans encombre son Sambation personnel. Ses larmes s’évaporent et ses paroles sont de nouveau sèches et froides. Pourquoi pleure-t-elle exactement ? Souffre-t-elle ? Éprouve-t-elle de la mélancolie ? Des regrets ? Espère-t-elle retrouver quelque chose de disparu il y a bien longtemps ? Difficile à dire. Peut-être même impossible pour quiconque considère l’autre de son propre point de vue. Si on lui demandait pourquoi elle pleure, nul doute qu’elle répondrait, mais aurait-elle livré pour autant la véritable cause de ses pleurs ? Et si oui, serais-je à même de l’entendre ? Elle m’expliquerait sa souffrance et je ne ressentirais que la mienne. Elle me décrirait sa douleur, je ne comprendrais que la mienne.

Je sais beaucoup de choses à propos de cette femme qui me fait face au petit déjeuner. Elle se prénomme Liat. Son nom de famille est identique au mien depuis notre mariage. Elle est orpheline (tout comme moi, mais nous ne sommes plus vraiment des enfants), elle enseigne le dessin au lycée et dirige notre galerie de la rue Gordon. Elle a quarante-neuf ans (j’ai quatre ans de moins qu’elle). Elle maîtrise bien l’anglais et est capable de mener une conversation en français. Elle adore Paris et s’y est rendue à de nombreuses reprises, avec ou sans moi (souvent sans moi, ces dernières années), au moins une fois par an, en octobre, pour une semaine ou une dizaine de jours. Elle a subi une ablation du sein (tumeur cancéreuse), il y a de cela neuf ans. Nos amis proches la décrivent (dans son dos) comme une personne optimiste, forte, droite, dotée d’un grand sens de l’humour, une amie fidèle et une femme généreuse, quel dommage qu’elle n’ait pas eu d’enfants (elle adore les enfants et a essayé de me convaincre pendant des années d’en faire un, tentatives qui se sont soldées par deux fausses couches), quel dommage qu’elle soit avec moi, elle aurait mérité quelqu’un d’un peu plus chaleureux et attentionné. J’ai entendu ces propos à l’insu de nos amis qui me croyaient parti, mais j’étais revenu sans frapper pour récupérer le manteau que j’avais oublié. Je sais bien des choses sur elle. Bien plus que tous les renseignements qu’une agence matrimoniale ou un site de rencontres en ligne communiquent à leurs clients au sujet de partenaires potentiels. Qu’obtient-on en mettant bout à bout tous ces détails ? Front, sourcils, yeux, joues, nez, lèvres, menton, oreilles, cheveux, bouche. L’enveloppe externe. Une surface poreuse qui aspire le monde extérieur. Jusque-là, on peut tout déterminer : forme, couleur, poids, volume, densité et conductivité. Au-delà, impossible de définir quoi que ce soit avec certitude. On ne peut qu’émettre des hypothèses quant à ses rêves, ses espoirs, ses fantasmes et ses désirs.

Un touriste importun vient d’arrêter la serveuse. Elle sourit, il rit, elle lui adresse un large sourire et répond quelque chose. Il espère qu’il ne s’agit pas là du véritable Monsieur Sapiro, pas maintenant qu’il a pris cette décision si difficile et périlleuse. Impossible de voir son plan réduit à néant.

« Quelque chose ne va pas ? » demande-t-elle, inquiète, interrompant le flot hésitant de ses paroles. Machinalement, elle porte une main à sa joue pour essuyer ses larmes. C’est la première phrase que sa femme prononce, au cours du petit déjeuner qui a précédé son départ pour l’hôtel, qu’il entende consciemment. « Tout va très bien », répond-il, en baissant à nouveau les yeux vers son assiette.

Nous avons passé une mauvaise nuit, pense-t-il avec amertume. Une de plus. Presque toute la nuit, il a entendu les grincements du plancher sous les pas de sa femme (la dernière fois qu’ils ont fait des travaux dans l’appartement, c’était pour poser un parquet). Presque toute la nuit, elle l’a entendu tirer la chasse d’eau. Ils s’écoutent mutuellement à travers le mur mitoyen de leurs chambres (ils ont décidé de faire chambre à part bien avant qu’elle ne tombe malade). De temps à autre, elle rentre tard (de concerts ou de soirées entre amis), et le claquement de la porte le réveille. De temps à autre, il rentre tard (de ses promenades ou de chez sa maîtresse, réplique presque parfaite de sa femme à sein unique, sauf que sa maîtresse, elle, en a deux) et le bruit de la clé dans la serrure la réveille (elle a le sommeil plus léger que lui, mais s’endort plus facilement).

La conscience mauvaise, il passe devant la porte de sa chambre. Il pense qu’elle l’attend. Doit-il entrer ? Il hésite. Et s’il entrait, que lui dirait-il ? Il resterait sur le seuil, sans un mot. Elle lui jetterait un regard malheureux depuis le lit et se tairait également. Peut-être est-ce inutile de dire quoi que ce soit, peut-être qu’il lui suffirait de s’approcher d’elle et de tendre la main pour lui caresser le visage. Ce serait suffisant. C’est bien plus que ce qu’elle attend de lui. Peut-être même que ça lui ferait plaisir.

Il n’entre pas. Parfois, le matin, elle lui parle. De choses de la vie quotidienne : qui paie quelle facture et quand ? Elle lui parle du vernissage de telle ou telle exposition dans leur galerie, d’un film ou d’un spectacle qui les intéresseraient tous deux et leur feraient une sortie (pour être honnête, il renoncerait avec joie aux spectacles), d’un nouveau tableau qu’il pourrait être intéressant d’acquérir – en bref, des discussions entre mari et femme, ou plutôt entre une femme et son mari. Elle préfère définir leur relation ainsi. Pour être plus précis, elle préférait définir leur relation de cette façon, lorsqu’on pouvait encore parler de relation. La plupart du temps, ils se contentent d’échanges laconiques.

« Tu peux mettre une autre tranche de pain dans le toaster ?

— Passe-moi le supplément Livres. (Du journal Haaretz, édition du mercredi.)

— La confiture, s’il te plaît.

— Tu as fini de lire le supplément ? (Du journal Haaretz, édition du jeudi.)

— Il n’y a plus de beurre. Il y en a encore dans le frigo ?

— Est-ce que tu as vu le Akhbar HaIr ? (Supplément du journal Haaretz, édition du vendredi.) »

Parfois, ils se passent des pages de journal sans se dire un mot. Il se verse du café d’une main et de l’autre, lui passe le supplément Galeria, tout en jetant un œil à la page des actualités. Elle étale une fine couche de fromage maigre (0 %) sur un cracker de blé complet, tout en feuilletant son agenda, dans lequel elle a oublié de noter ce dont elle essaie de se souvenir. De l’autre main, elle lui passe les pages économie du journal. Ils se tendent une main prise (lui, par sa tasse, elle, par son agenda) et procèdent à l’échange. Un étranger qui les observerait de l’extérieur pourrait avoir une impression de coordination parfaite, qui se passe de mots, témoignant d’une profonde entente entre eux. Lui n’y croit pas. Coordination et entente ne sont pas nécessairement liées. Deux personnes peuvent tout à fait s’entendre sans pour autant que leurs actions soient coordonnées. Et l’inverse est également vrai.

 

C’est la fin du printemps. Le dernier samedi de mai. Il fait chaud. Tous deux partagent un petit déjeuner israélien. L’homme prend une grande inspiration, emplissant ses poumons d’air. Existe-t-il un lien entre la lumière et l’air, se demande-t-il en jetant un œil à sa montre. Dix heures moins cinq, invariablement. La serveuse n’est toujours pas arrivée à sa hauteur. Le temps est immobile. Combien de temps une heure peut-elle bien mettre à s’écouler ? Dix-sept ans de mariage avec cette femme qui cligne des yeux comme une taupe aveuglée se sont envolés plus vite que ces dernières secondes. Plus les années passent, moins il a de chances de voir sa vie changer. Il n’a pourtant pas ménagé ses efforts pour créer les conditions idéales à la réalisation de son projet, il va peut-être même en récolter les fruits sous peu. Jusqu’à cette histoire à l’hôtel, que n’a-t-il pas fait ? Il a tenté de toutes ses forces de provoquer une situation dont le caractère décisif le forcerait à prendre son destin en mains et à s’extirper de cette vie qui traîne en longueur. Une situation critique. Excitante. Mais il ignorait comment infléchir le destin et ne connaissait personne qui eût pu l’y aider. Ou qui aurait même compris de quoi il parlait. Comment faire pour qu’il vous arrive des choses intéressantes et excitantes, s’était-il demandé à diverses occasions, lorsque réveillé en sursaut en pleine nuit, il voyait les aiguilles lumineuses de son réveil progresser lentement sur le fond sombre du cadran, réduisant inexorablement le temps qui lui restait à vivre ; ou lorsque assis devant la télévision, il rembobinait une cassette vidéo et assistait, ahuri, à l’annulation de la seconde loi de thermodynamique (des détritus qui renaissent de leurs cendres, une maison que l’on a fait exploser et qui s’élève de ses débris en avalant le souffle qui l’a fait s’effondrer, des morceaux de porcelaine qui s’assemblent de nouveau pour former une tasse qui s’élance dans la main qui l’a laissée tomber, le sang qui remonte goutte à goutte, absorbé par la blessure qui se referme et disparaît dans la chair). Ou encore, lorsqu’il se rase le matin et découvre, surpris, son reflet inchangé qui le contemple dans le miroir, étonné lui aussi du regard qu’il lui jette. Ou lors d’un concert, lorsque le son d’un violon ou d’un violoncelle le fait sortir de lui-même pour l’emporter vers des sphères imaginaires, ou encore, lors d’un vol nocturne vers New York, lorsque tous les autres passagers sont endormis, et qu’il feint d’effleurer de sa cuisse, comme par hasard, la cuisse de sa voisine, en priant pour que sa tête d’Américaine vienne se poser sur son épaule et que le contact des boucles blondes sur sa joue conduise à une petite romance transatlantique. Elle se réveillerait en sursaut au moment où l’avion serait pris dans un trou d’air, se rendrait compte, gênée, qu’elle s’était appuyée contre son épaule durant son sommeil et s’excuserait. Il s’empresserait alors de la rassurer. Ce n’est pas grave. Si vous voulez, vous pouvez aussi me tailler une pipe. J’espérais que vous m’y autoriseriez, répondrait-elle, les yeux brillants, en plongeant avec avidité vers sa braguette. Évidemment, ce scénario ne s’était jamais produit, peut-être parce qu’il n’avait jamais pris d’initiative comme celle qu’il s’apprêtait à prendre lorsque la serveuse viendrait à lui. Il avait été bien trop passif. Il lui manquait le courage qu’il revendiquait désormais.

Jusqu’à présent, sur les cinq vols qui l’avaient conduit à New York, il s’était retrouvé aux côtés de : (1) un joueur de basket noir du club Poel Holon, qui n’avait cessé de lui assurer durant tout le vol qu’il ne mettrait plus les pieds en Israël et qui s’était plaint du fucking space entre les sièges des appareils d’El Al, (2) un orthodoxe qui, durant tout le trajet, avait joué aux échecs contre lui-même en s’énervant de perdre à chaque fois, (3) deux hommes d’affaires japonais assis de part et d’autre de son siège qui s’échangeaient des petits bouts de papier sans dire un mot, (4) un enfant hyperactif, qu’on envoyait rendre visite à ses grands-parents et qui n’avait pas arrêté de parler, avait renversé deux verres de Coca sur lui ainsi qu’une tasse de thé chaud, (5) une beauté frigide, qui faisait des mots croisés, était restée éveillée durant tout le trajet, avait mastiqué vingt-six chewing-gums et lui avait demandé s’il connaissait un moshav dans la région de Sharon, en cinq lettres, qui commence par un n et finit par un g. Voyant qu’il était incapable de lui fournir la réponse, elle s’était désintéressée de lui.

Comment change-t-on le cours d’une vie bien établie, qui se déroule avec la même régularité que la rotation de la Lune autour de la Terre et que l’on décrit à l’aide d’expressions aussi éculées que « la rotation de la Lune autour de la Terre ». Bien sûr, il y eût ces promenades qui finirent par le mener jusqu’à l’hôtel dans lequel il se trouve à présent et qu’il a élu comme son principal refuge. Promenades qu’il avait entreprises dans l’espoir que quelque chose lui advienne et qui le menaient de la rue Borokhov à la rue King George. Il remontait ensuite en direction de l’avenue Allenby, descendait vers la marina et marchait en direction du sud. En général, il faisait une pause au Sheraton de la rue Hayarkon pour s’asseoir dans le lobby et se reposer en contemplant les touristes vieillissantes. Parfois, il lisait un livre et, après un laps de temps conséquent durant lequel il ne se produisait généralement rien, il entamait le chemin du retour, revigoré mais avec un espoir déclinant, en passant par la rue Frishman jusqu’à la place Masaryk qui donne dans la rue King George et de là, il bouclait la boucle jusqu’à Borokhov. Un grand tour pour un homme de sa corpulence. Six kilomètres et quatre cent vingt mètres. Il avait calculé le trajet un matin, en voiture.

De temps à autre, il s’autorisait à dévier de son trajet habituel pour suivre un homme ou une femme qui lui semblaient intéressants. Il leur emboîtait le pas jusqu’au moment inéluctable où ils l’abandonnaient pour poursuivre sans lui le cours de leur vie (en regagnant leur appartement, en claquant la porte de leur voiture, en montant dans un bus pour rejoindre des destinations inconnues). Afin de s’épargner de telles déceptions, il restait en général fidèle à son parcours habituel, tout en se répétant silencieusement, à la manière d’un mantra : Quelque chose va m’arriver aujourd’hui. Aujourd’hui, il va m’arriver quelque chose. Aujourd’hui, il va sûrement m’arriver quelque chose. Quelque chose va m’arriver, c’est obligé. Je l’ai bien mérité. Il avait mentalement baptisé ces promenades récurrentes « les marches de l’espoir ». Au cours de chacune d’entre elles, il croisait le chemin de quelque 724 personnes, moyenne établie à partir d’un échantillon de 11 promenades, durant lesquelles il avait compté uniquement les personnes qui venaient à sa rencontre ou qui étaient assises aux terrasses des cafés dans lesquels il s’arrêtait lui-même. 724 personnes différentes. 724 histoires de vie, dont la plupart étaient très certainement bien plus fascinantes que la sienne. Sur ces 724 personnes, 56 % étaient des femmes (soit 405 personnes), dont un tiers, soit 135, âgées entre 14 et 50 ans, provoquaient chez lui un désir plus ou moins intense.

Statistiquement parlant, il ne serait pas exagéré de supposer qu’environ un tiers de ce tiers de femmes éprouvaient, elles aussi, semblable attirance à son égard, ce qui faisait environ 45 femmes par semaine qu’il pourrait théoriquement baiser, bourrer, déchirer, admirer, torturer, frapper, aduler, aimer, oui, même aimer, tout dépend des relations qui se développeraient entre elles et lui, pour peu qu’on leur en laisse le loisir.

Il déplorait que rien ne se produise jamais avec aucune, soit par malchance, soit par impuissance. De même que toutes les autres personnes croisées sur son chemin, ces femmes s’évaporaient et disparaissaient dans leur propre vie à l’instant même où elles quittaient son champ de vision. Lui-même était aspiré – géographiquement et mentalement – par sa vie et son appartement, qu’il avait quittés pour effectuer sa promenade et qu’il réintégrait plus vieux de deux ou trois heures.

Outre les quelques mots échangés avec les serveuses qui prennent sa commande dans les cafés ou le lobby de l’hôtel, il restait presque toujours silencieux au cours de ces promenades. Il y a beaucoup de silence dans sa vie, alors même qu’il vit au milieu du vacarme incessant de toutes sortes de machines électroniques et d’un brouhaha de conversations et d’appels, qu’il dispose de tous les moyens de communication existants – téléphone portable, ordinateurs sophistiqués équipés de modems et de fax (deux fixes, un au bureau et un à la maison, ainsi qu’un ordinateur portable), avec connexion Internet et boîte mail. En été, il achève ces promenades trempé de sueur et en hiver, pour peu qu’il ait pris la pluie, il rentre les vêtements dégoulinants d’eau.

Ce sentiment qu’il a de passer à côté de quelque chose – qui l’accompagne dans presque tous ses états de conscience – perd sa dimension métaphysique par ce calcul, pour prendre une dimension plus pragmatique. 45 femmes à chaque promenade. À raison de 50 promenades par an, il en arrive au chiffre impressionnant de 2 250 femmes. Au bout de neuf années de promenades, qu’il effectue d’ailleurs sur les conseils de son médecin – lequel avait constaté qu’il souffrait du stress et d’une légère déficience cardiaque –, il avait donc croisé le chemin de quelque 20 250 femmes. Selon toute vraisemblance, il aurait déjà dû lui arriver quelque chose avec bon nombre d’entre elles : un échange informel, une discussion portant sur un sujet de la vie quotidienne, une sortie au cinéma, un court séjour à Eilat, une conversation intéressante sur le problème du déconstructivisme dans l’art et l’architecture, une histoire d’amour passionnée, un coup rapide dans les toilettes d’un restaurant. Et même en admettant que certaines données lui aient échappé et qu’il lui faille compter sur une marge d’erreur d’environ 50 %, il n’en reste pas moins 10 125 femmes, ce qui fait beaucoup. Si seulement j’avais fait preuve d’un tout petit peu plus de courage, j’aurais pu changer de vie il y a belle lurette, devenir quelqu’un d’autre. Il jette un coup d’œil à sa montre, pour vérifier combien de temps s’est écoulé sur le temps habituellement dévolu à leur petit déjeuner shabbatique commun.

 

Une femme est assise face à lui. Elle essaie de lui dire quelque chose. Parle-t-elle à nouveau de ses problèmes personnels ? De ses problèmes à lui ? De leurs problèmes à tous deux ? De sa tristesse ? De l’enfant qu’ils auraient dû faire avant qu’il ne soit trop tard ? De ses maladies à elle ? De ses maladies à lui ? De leurs maladies à tous deux ? De la facture de téléphone ? De la nostalgie qu’elle éprouve en pensant à son père ? De ce qu’elle aurait pu être si elle n’était pas devenue ce qu’elle est ? Il n’a pas la force de lui prêter une oreille plus attentive pour vérifier ses suppositions. Peut-être évoque-t-elle l’un de ces sujets, peut-être pas. Il y a bien longtemps que cela ne l’intéresse plus, pense-t-il avec lassitude. Peut-être depuis son opération. Non, l’opération n’est pour rien dans cette affaire. Il avait cessé de l’écouter bien avant. Avant même que sa maladie ne se déclare. Le cancer n’a pas détruit leur relation. Son malheureux sein n’est pour rien dans le fait qu’il l’aime ou ne l’aime plus. Quoi qu’il en soit, puisqu’il ne prête plus attention à ce qu’elle dit, il ne peut savoir de quoi elle parle. Il ne peut que supposer qu’il s’agit des mêmes sujets qu’à l’époque où il l’écoutait encore. D’un autre côté, ce sont peut-être de nouveaux sujets dont il ignore tout, puisqu’elle aurait commencé à en parler après qu’il eut cessé de l’écouter. Il ne la connaît plus. En réalité, il ne l’a jamais vraiment connue. Quand on y réfléchit, on se rend compte qu’il est impossible de connaître son conjoint. Ni soi-même, conclut-il, avant de jeter un coup d’œil à sa montre et de s’étonner de ce que la serveuse ne soit pas encore parvenue jusqu’à lui pour le délivrer de ses souvenirs. Dix heures moins cinq. Il est en permanence dix heures moins cinq. Le temps s’arrête précisément lorsqu’on voudrait qu’il avance. Mais il est interdit de se laisser aller au désespoir. Cela finira bien par arriver. Si seulement il fait preuve du courage nécessaire pour mettre son plan à exécution.

À l’époque où ils s’aimaient – si tant est qu’ils se soient jamais aimés –, il l’appelait simplement Li (mienne). Pour elle, il était Mikush. À l’échelle d’une vie humaine, c’était il y a bien longtemps. Elle a vieilli plus rapidement que lui. Leur différence d’âge doit l’effrayer, parfois. Elle était déjà malheureuse, même avant son ablation du sein. Sa vie a pris un mauvais tournant, impossible de savoir où ni comment. Le temps est plus cruel pour les femmes que pour les hommes et avance, staccato. La naissance des seins, les premières règles, le développement des seins, les secondes puis les troisièmes pertes menstruelles, la première grossesse, le dernier accouchement, les dernières règles, la ménopause. Tic tac, tic tac, les femmes se font baiser par le temps qui passe. Et qu’a fait sa femme durant tout ce temps ? Elle a réglé des affaires. C’est tout. Toute sa vie durant, elle a réglé des affaires. Rien de concret n’en est ressorti, rien du tout à la vérité, mais c’est plus ou moins cela qui l’a maintenue occupée durant toutes ces années. Il jette un autre coup d’œil à sa montre. Lui a tout son temps, alors que son temps à elle est déjà presque écoulé.

Il y a des années, alors qu’elle pensait encore l’aimer, elle l’avait soupçonné de la tromper. Dans un accès de jalousie et de peur, elle avait engagé un détective privé qui avait suivi son mari toute une semaine pour vérifier si ses soupçons étaient justifiés.

Quelque temps plus tard, prise de remords, elle lui avait tout avoué, dans un moment de faiblesse.

« Combien as-tu payé pour ça ?

— C’est tout ce qui t’intéresse ? Combien je l’ai payé ?!

— Quelle question veux-tu que je te pose ?

— Je veux que tu me rassures, Miki. Voilà ce que je veux !

— Il a trouvé quelque chose ? demanda-t-il, curieux.

— Il était censé trouver quelque chose ?

— Je ne sais pas. Que lui as-tu demandé de chercher ?

— Peu importe. Réponds-moi. Était-il censé découvrir quelque chose ?

— Je ne sais pas ce qu’il cherchait.

— Il cherchait quelque chose dont j’espérais qu’il ne le découvrirait pas.

— J’aurais aimé, moi, qu’il trouve quelque chose.

— Qu’aurais-tu voulu qu’il trouve ?

— Quelque chose d’intéressant à mon sujet. Il m’a observé sous un angle sous lequel je ne me suis jamais vu. Il a pris des photos de moi ? demanda-t-il, soudain animé.

— Cela aurait coûté plus cher, lui répondit-elle sèchement.

— Que lui as-tu demandé de chercher ?

— Tu me trompes ?

— Tout dépend de ce que tu appelles tromper.

— Espèce de sadique. Pourquoi ne peux-tu pas me répondre simplement, qu’on en finisse. »

Il se retrancha dans son silence. Pourquoi revenir encore et encore sur ces discussions ?

Il prit une grande inspiration et poussa un soupir.

« Tu souffres ? » demanda-t-elle d’un ton méprisant.

Il ne lui répondit pas. Il n’en avait pas la force. Elle pense être la seule à savoir ce que cela signifie de souffrir, tout ça parce qu’on lui a enlevé un sein ! Mais bien sûr, il ne pouvait le lui dire. Cela irait à l’encontre des règles élémentaires de politesse et de bon goût. Il décida de penser à quelque chose d’agréable et de lointain. Ou de rêver peut-être. Il prit à nouveau une grande inspiration et laissa échapper un soupir étouffé. Qu’elle le laisse en paix. Cela ne lui suffit-il donc pas qu’il soit resté avec elle après l’opération ?

À l’époque où il prêtait encore attention à ses paroles, elle lui avait un jour reproché que la souffrance, chez lui, était un réflexe conditionné. Une façon de se protéger du monde extérieur. La souffrance et la misère. Si Dieu, le destin ou les gens, proches ou éloignés, savaient ce qu’il endure, peut-être qu’ils ne lui demanderaient rien et le laisseraient en paix. Peut-être qu’ils l’oublieraient.

Elle était restée silencieuse quelques instants, puis avait soudain ajouté qu’il était l’homme le plus prudent du monde.

« Que veux-tu dire par là ? demanda-t-il d’un ton soupçonneux.

— Que crois-tu que j’ai voulu dire ? rétorqua-t-elle.

— Je n’en sais rien. C’est toi qui as utilisé cette expression. À toi d’expliquer ce que tu as voulu dire. Où tu veux en venir.

— Je ne veux en venir nulle part. Je te décris, tout simplement.

— L’homme le plus prudent du monde ? lui demanda-t-il, répétant ses paroles, méfiant.

— C’est ce que j’ai dit.

— Et c’est bien ou mal ?

— À ton avis ?

— De la façon dont tu l’as dit, ça ne ressemble pas à un compliment. Mais d’un autre côté, tu reconnaîtras toi-même que la prudence n’est pas un motif de réprimande.

— Ce que j’ai voulu dire, c’est que tu ne prends pas de risques.

— En d’autres termes, je suis quelqu’un de posé et de réfléchi.

— Pas réfléchi. Peureux.

— Alors comme ça, je suis peureux tout d’un coup ?! protesta-t-il. Il y a une seconde, tu disais que j’étais prudent.

— Tous les peureux sont prudents.

— Mais tous les prudents ne sont pas peureux.

— Tu fais partie des prudents peureux.

— Comment se fait-il que je sois tout d’un coup devenu peureux ? rétorqua-t-il avec colère. Il n’y a pas un instant, j’étais prudent. Explique-moi comment je suis soudain devenu peureux ?

— Tu es toujours en train de soupirer.

— Quel rapport avec le fait d’être peureux ?

— Tu soupires tout le temps. Lorsque tu as l’impression qu’on est sur le point de te demander quelque chose, tu prends les devants avec ta souffrance, tu te plains de terribles douleurs, du coup, personne n’ose plus te demander quoi que ce soit.

— Cela ne signifie pas que je sois peureux.

— Tu as peur des relations avec les gens. Tu as peur des sentiments, dit-elle, répétant les clichés qu’elle a entendus dans Dieu sait quel atelier de psychologie.

— Et pourtant, tu vis avec moi, malgré tout, répondit-il après un temps d’arrêt pendant lequel il réfléchit à ses paroles.

— Et alors ? Qu’est-ce que cela signifie ?

— À toi de me le dire.

— C’est toi qui dis cela d’un ton équivoque. Pas moi.

— Mais c’est bien toi qui vis avec moi.

— Mais je n’en fais pas toute une histoire. Je vis avec toi, et alors ? Je vis avec toi ! Tu voudrais que je remonte le temps vingt ans en arrière et que je recommence tout ? Ça s’est fait comme ça ! Je vis avec toi ! Point. Qu’est-ce que je peux y faire ?

— Me laisser tranquille. »

Elle se tut.

« Tu ne trouves rien à répondre à ça, hein ? »

Silence.

« Pourquoi vis-tu avec moi ? C’est toute la question ! Parce que je suis un peureux ?

— Il y a des choses que je ne peux expliquer.

— Je ne suis pas si terrible que ça, alors.

— Je n’ai jamais dit que tu étais terrible, je n’ai pas dit non plus que tu ne l’étais pas. J’ai dit que tu étais prudent et que je ne peux expliquer pourquoi je vis avec toi, en dépit de ce que je pense de toi.

— Alors comme ça, je ne suis plus peureux tout d’un coup ?

— Mais de quoi parles-tu ?

— Tu as fait disparaître le terme peureux de ton discours interminable. Ce qui signifie que tu ne me crois pas tout à fait peureux.

— Cela signifie juste que j’ai omis ce terme. Je ne contrôle pas le moindre mot qui sort de ma bouche, mais puisque tu remets ça sur le tapis, alors oui, tu es peureux.

— Et malgré tout tu vis avec moi ? répéta-t-il avec entêtement.

— Où veux-tu en venir ?

— C’est assez parlant, non ? Tu vis avec moi.

— Si c’est si parlant que ça, pourquoi est-ce si important que je fasse un commentaire à ce sujet ? Puisque c’est si parlant !

— Très juste ! C’est effectivement parlant. Le fait que tu vives avec moi est révélateur de ce que tu penses et ce que tu ressens, bien plus que ces phrases que tu me jettes à la figure sans réfléchir.

— Je ne sais pas ce que cela peut bien vouloir dire, mais cela ne signifie sûrement pas que tu n’es pas un peureux.

— Mais ça doit pourtant bien vouloir dire quelque chose ! s’écria-t-il, en colère, comment se fait-il que je sois un peureux et que tu vives avec moi ? C’est si compliqué de répondre à cette question ?

— Ne me crie pas dessus ! répondit-elle en se mettant à crier à son tour. Je refuse que tu me cries dessus !

— Tu trouves toujours une bonne raison pour éviter de répondre, dit-il en prenant sur lui.

— Je refuse simplement que tu me cries dessus. C’est tout. Puisque tu as tellement envie de savoir, je vais te répondre, mais à condition que tu ne cries pas. Je refuse qu’on me crie dessus, toi en particulier.

— Alors réponds à ma question, lui demanda-t-il à voix basse, comment se fait-il que tu vives avec moi ?

— Peut-être que je suis une peureuse moi aussi.

— Alors de quoi te plains-tu ? Nous nous sommes bien trouvés.

— Nous nous sommes bien trouvés, répéta-t-elle d’un ton méprisant. Elle resta un instant plongée dans ses pensées, avant d’ajouter : Mais moi au moins je ne passe pas mon temps à soupirer. Je ne dis pas tout le temps à tout le monde à quel point je souffre.

— Mais peut-être que je souffre vraiment ? Tu es la seule à souffrir peut-être ? Comment peux-tu savoir ce que je ressens ?

— Je sais ce que cela signifie de souffrir et je sais que tu ne souffres pas. Tu crois simplement que tu souffres, voilà tout !

— Mais tu ne peux pas savoir si je souffre ou non, rétorqua-t-il, s’énervant de nouveau. Personne ne peut savoir si je souffre. Même deux jumeaux siamois qui souffriraient d’une blessure à l’endroit même où ils sont reliés ne ressentiraient pas la même chose ! La souffrance, ça se passe ici ! hurle-t-il de toutes ses forces en désignant sa tête. Ne parle pas de ma souffrance. Ne la méprise pas !

— Tu cries de nouveau, lança-t-elle à voix basse.

— Nous étions en train de parler de ma souffrance, ne recommence pas avec ton histoire de cris, répondit-il d’une voix enrouée.

— Si tu souffres tant que ça, va voir un médecin.

— Je n’en ai pas envie.

— Parce que tu as peur. Tu as peur de ce qu’il pourrait découvrir.

— Que pourrait-il bien découvrir, puisque tu affirmes que je ne fais qu’imaginer ma souffrance ?

— Par exemple que tu ne fais qu’imaginer ta souffrance. C’est exactement cela qui fait de toi un peureux. Tu as peur de la vérité, tu as peur même lorsque tu n’as aucune raison d’avoir peur. »

Cette dispute était survenue au cours d’une de leurs mauvaises périodes. Ils n’avaient presque plus que des mauvaises périodes. Dans ces moments-là, comme la plupart des couples qui traversent aussi des mauvaises passes, ils se détestaient eux-mêmes et réciproquement, et se traitaient l’un l’autre avec cruauté et méchanceté. Chacune de ses disputes avec elle, ou avec d’autres, le ramenait à lui-même, et, en homme consciencieux, il examinait les différents genres de souffrance (violente, aiguë, perçante, brûlante, lancinante, battante, oppressante, sourde) et leur intensité (classée en dix niveaux depuis le supportable jusqu’à l’insupportable). Il se livrait même à des expériences physiques, plaçant la paume de sa main durant un laps de temps plus ou moins long et à des distances variables au-dessus de la flamme d’une bougie, ou alors il attachait un lacet autour de son doigt. Se piquait la cuisse à l’aide d’une aiguille en augmentant progressivement la pression. Se mordait la langue. Grattait une plaie. Toutes ces douleurs, bien entendu, n’étaient en rien comparables à la douleur physique que l’on ressent dans certaines situations de détresse psychologique : une amoureuse qui vous quitte, la mort de ses parents, la séparation d’avec son enfant enrôlé dans l’armée, un échec cuisant à un examen. Aucune de ces douleurs ne peut être simulée. Vous voulez savoir à quel point on souffre lorsque l’on perd un être cher ? Tuez-le.

À force d’expériences sur la douleur, il avait fini par perdre la faculté de distinguer entre douleur et impression de douleur. Si tant est qu’il existe une différence entre les deux, ce qui reste à prouver. En disant « j’ai mal » ou « je sens que j’ai mal », décrit-on deux réalités empiriques différentes ? Impossible de répondre à cette question, pas plus qu’à la plupart de celles qu’on se pose à soi-même.

Ai-je mal en ce moment ? se demande-t-il en se mettant à l’écoute de lui-même. Il plisse les yeux sous l’effet de la concentration. Lorsque ses pensées ne le perturbent pas, il prend conscience de tous les petits signaux que lui envoient les fidèles récepteurs disséminés partout dans son corps : une irritation à l’aine, une douleur sourde au-dessus de la hanche gauche et sous la dernière côte, la pression de la ceinture sur le bas-ventre, un tressautement dans la paupière, une démangeaison énervante entre les orteils du pied droit, une légère irritation dans la gorge, un bouton embêtant à l’intérieur de la narine (il faut arrêter de se curer le nez). Avant de se focaliser sur ces douleurs, il ignorait jusqu’à leur existence. Est-il possible que cette prise de conscience soit à l’origine de douleurs qui disparaîtraient dès lors que l’on aurait cessé d’y penser ? Sottises. Ce serait là une sorte de solipsisme. Ernst Mach déclara un jour avec mépris que le solipsiste ne regarde jamais en arrière de peur d’y découvrir ce qu’il voit devant lui. Comment ses pensées avaient-elles pu le mener de sa souffrance à Mach ?

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