Monsieur Sapiro

Benny Barbash · Chapitre 10 sur 12 · partie 1/3

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Monsieur Sapiro

Chapitre 6

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

 

Hôtel. Intérieur. Jour (9 h 55).

« Monsieur Sapiro ? »

Peut-être que s’il ouvre les yeux maintenant, alors que l’odeur de la crème est encore très présente, il parviendra à se réveiller dans le passé et réparera toutes ses erreurs. Il entrouvre à peine les paupières et décoche un rapide coup d’œil à la femme qui se reflète dans le miroir, bien à l’abri derrière la barrière de ses cils. En dépit de l’odeur familière, ce n’est autre que la serveuse, et non sa femme aux deux fausses couches, ni Liora, la mère de son fils unique. Lorsque deux personnes contemplent leurs reflets respectifs dans un miroir, il se produit un phénomène étrange, pense-t-il, songeur. Est-ce son reflet qui me regarde ? D’un point de vue purement scientifique, et en laissant de côté toute interprétation mystique, cette théorie n’a aucun fondement. Je regarde son reflet, elle contemple le mien, nous nous regardons l’un l’autre de façon indirecte et malgré tout, j’ai le sentiment que c’est son reflet qui me regarde.

« Monsieur… » dit la serveuse en se penchant vers lui. Son visage, qui se reflète dans le miroir, scrute son expression à lui.

Elle est belle. Ses lèvres sont pleines, ses cheveux couleur miel, son front lisse est peut-être un rien trop large, ses sourcils plus foncés soulignent ses yeux verts. Cette créature a donc bien un visage, constate-t-il. Sûrement aussi un nom, des parents, des rêves, toute une histoire. Il ne peut pas la décevoir. Elle se donne tant de mal avec cet appel qu’il est temps pour lui d’y répondre.

« Où se trouve le téléphone ? demande-t-il d’une voix croassante, à nouveau paralysé par la terreur.

— Je vous demande pardon ?

— Où se trouve le téléphone ? répète-t-il d’une voix plus forte.

— Là-bas, dans l’une des cabines », lui répond-elle en souriant, tout en se penchant un peu plus vers son reflet. Apparemment elle préfère discuter avec lui de cette façon.

Il hésite un instant, ferme à nouveau les yeux. Sa tension nerveuse menace d’avoir raison de lui, il regrette de s’être laissé aller à ce jeu de rôles. Son cœur ne supporte pas de telles émotions, il lui a déjà fait faux bond une fois par le passé. En outre, il n’est pas très doué pour jouer la comédie, même si tout le monde pense que le talent d’un publicitaire consiste justement à savoir mener les autres par le bout du nez. Il a déjà bien du mal à être lui-même. Qu’est-ce qui lui a pris, tout d’un coup, de vouloir être quelqu’un d’autre ? Est-il trop intègre pour se faire passer pour Monsieur Sapiro, ou tout simplement trop lâche ?

« Monsieur ? le presse poliment la serveuse, voulez-vous prendre l’appel dans la cabine ou dans votre chambre ? »

Cet homme a une chambre à l’hôtel, pense-t-il avec effroi. Que se passerait-il si le véritable Sapiro surgissait brusquement au beau milieu de la conversation et découvrait le pot aux roses ?

« Monsieur, insiste la serveuse, voulez-vous prendre cet appel ou souhaitez-vous que nous demandions à votre interlocutrice de laisser un message ? »

Le voilà de nouveau confronté à cette femme entêtée. Il sent l’excitation venir, un parfum d’aventure lui monte au nez.

« Elle dit que c’est urgent, Monsieur. »

Si jamais Monsieur Sapiro venait à me surprendre au lit avec sa maîtresse, je pourrai toujours prétendre qu’il s’agit d’un fâcheux malentendu et que je suis un autre Sapiro.

« Monsieur…

— Je vais prendre l’appel dans la cabine, dit-il enfin d’une voix grinçante.

— Comment ?

— J’ai dit que j’allais prendre l’appel dans la cabine. »

La voix qui sort de la bouche de son reflet lui semble étrange et lointaine.

— Vous devez faire le zéro pour avoir le standard et demander qu’on vous passe l’appel.

— Merci », murmure-t-il sans se lever de son siège.

Elle s’éloigne, fait quelques pas, s’arrête et se retourne vers lui.

« Monsieur ? »

Il la regarde à peine.

« Les cabines se trouvent là-bas, dit-elle, en indiquant l’autre bout du hall.

— J’y vais, j’y vais… » dit-il, en se levant péniblement de son fauteuil. Ses jambes tremblent et le portent à peine, il se prend les pieds dans le tapis et manque de tomber. Elle se précipite, elle a juste le temps de tendre le bras. De nouveau cette odeur qui lui chatouille les narines.

« Tout va bien, Monsieur ? » demande-t-elle, inquiète, tout en continuant à l’aider à retrouver son équilibre.

Il ne peut soutenir son regard inquisiteur. « Tout va bien », lâche-t-il, la tête baissée. Il se libère de son emprise et se dirige d’un pas vacillant vers l’autre bout du hall, s’attirant les regards curieux des autres clients. Tu es en train de te rendre coupable à la fois d’escroquerie et d’usurpation d’identité, lui souffle son unique rein. À l’enterrement de sa mère, à laquelle il avait fait don d’un rein peu de temps avant son décès, il s’était dit : « Quel gâchis ! J’ai perdu du même coup et un rein et ma mère. » Je suis un criminel. Si je suis démasqué, ça va me coûter cher. Je me couvre de honte, moi et ma famille. On va m’arrêter, me juger et j’écoperai de deux ou trois ans de prison. Des détenus en manque de sexe vont me défoncer le cul. Les clients vont déserter notre agence, qui devra fermer. Je suis sur le point de bousiller ma vie ! En arrivant au couloir, je vais tourner les talons et filer d’ici avant qu’il ne soit trop tard !

« Les cabines téléphoniques sont là-bas », répète la serveuse, qui l’a suivi, inquiète, et qui, le voyant se diriger vers la sortie, veut corriger sa trajectoire. Mais qu’est-ce qu’elle a à me suivre comme ça ? s’énerve-t-il. Il n’ose cependant protester et lui obéit, sans lui accorder un regard. Il ne contrôle plus rien, désormais, il est le jouet de forces qui le dépassent. Les condamnés à mort que l’on conduisait à l’échafaud sur la place de la Bastille ressentaient probablement la même chose que lui à cet instant – un sentiment d’impuissance et d’irréalité, comme si rien de tout cela ne se produisait réellement. Il lui semble que la distance qui le sépare des cabines téléphoniques ne se réduit pas et il doute d’avoir la force de la parcourir sans s’effondrer. J’ai là une chance unique de briser les limites étroites et étouffantes de ma vie pour tout recommencer à zéro, se dit-il pour s’encourager, en lançant un sourire grimaçant à un touriste qui l’observe d’un air méfiant, le visage grave.

À bout de forces, il parvient jusqu’au téléphone et décroche le combiné d’une main tremblante. Dernière chance de se soustraire à ce jeu de roulette russe, avant qu’on ne lui presse le pistolet sur la tempe et qu’on n’appuie sur la gâchette. Que faire ? D’un côté, sa vie terne et routinière, de l’autre, une ouverture vers un inconnu plein de promesses. Il n’a pas la force de choisir la seconde possibilité. Mais avant qu’il n’ait eu le temps de raccrocher le combiné, il aperçoit la serveuse, debout à côté de la vitrine de gâteaux, qui le suit de son regard insistant. Elle hoche légèrement la tête pour lui signifier qu’il est bien parvenu au bon endroit, son doigt trace un cercle en l’air et sa bouche forme un rond pour lui rappeler de faire le zéro. Elle est vraiment très zélée, se dit-il avec amertume, résigné. Il lui adresse un faible sourire et d’une main hésitante, appuie sur le zéro.

« May I help you ? » La voix de la standardiste résonne à son oreille comme si elle faisait partie intégrante de l’écouteur et n’attendait qu’un signe de sa part pour surgir.

« On m’a dit qu’il y avait un appel pour Monsieur Sapiro », bégaie-t-il. Il ne sait même pas si cet Américain, si tant est qu’il est bien américain, parle hébreu.

« Et vous êtes Monsieur Sapiro ? » La question de la standardiste le déconcerte un instant.

« C’est ce que je viens de vous dire.

— Non, Monsieur. Vous m’avez dit qu’on vous avait fait part d’un appel pour Monsieur Sapiro. Vous pouvez tout à fait être quelqu’un d’autre, que l’on aurait averti de l’appel pour Monsieur Sapiro…

— Je n’ai pas de temps à perdre avec des jeux de mots, Madame, l’interrompt-il sur un ton qui trahit sa colère, ou son angoisse.

— Désolée, Monsieur, mais je ne fais que mon travail. Inutile de vous mettre en colère. Je voulais simplement m’assurer que je mets bien en relation les bonnes personnes. C’est tout.

— Vous voulez bien me passer cet appel maintenant ? réplique-t-il, impatient. C’est un appel urgent !

— Bien sûr, nous allons voir s’ils sont encore en ligne… »

Ils ? On lui avait dit qu’il s’agissait d’une femme, comment a-t-elle pu brusquement se transformer en « ils » ? Il est soudain envahi par un énorme sentiment d’injustice. Il se souvient pourtant des mots exacts de la serveuse – « Elle a besoin de vous parler de façon urgente » –, qui continue de l’observer depuis le lobby. Mais maintenant qu’il est debout dans la cabine, l’écouteur vissé à l’oreille, et sur le point de prendre cette conversation téléphonique, il se demande pour la première fois qui pourrait bien avoir un besoin urgent de lui parler. Et pour quelle raison ?

Peut-être s’agit-il de la fille de Monsieur Sapiro, qui a trouvé l’amour dans un kibboutz de Galilée ou du Negev et qui veut lui annoncer son mariage. Ou sa sœur aînée, qu’il n’a plus revue depuis l’entrée des Allemands dans Varsovie. Il avait été caché dans un couvent et avait pu être sauvé, mais sa sœur, elle, avait été déportée à Birkenau. Le directeur du couvent ne lui avait révélé que sur le tard sa véritable identité, juste avant de mourir. Il avait alors renoncé à ses vœux pour se mettre à la recherche de sa famille. Ou peut-être est-ce une call-girl engagée par la société d’investissement dans laquelle il occupe un poste de conseiller fiscal chargé des questions relatives aux États-Unis et au Canada, pour adoucir un peu sa solitude et lui changer les idées, à lui qui passe ses journées le nez dans les chiffres. Ou peut-être s’agit-il de la commissaire de police, qui a convié son homologue californien, Monsieur Sapiro, à lui rendre visite en Israël, afin de mettre au point une stratégie commune de lutte contre les trafiquants de drogue israéliens sur la côte ouest des États-Unis. La commissaire, que le véritable Sapiro a déjà invitée par le passé, se rendra immédiatement compte de la supercherie. Elle connaît bien la voix de basse de son ami, qui l’avait traînée tous les mardis soir dans un petit club de jazz, à Berkeley, où il chantait au sein d’une modeste formation composée de trois policiers noirs et de deux pompiers blancs (saxo, batterie, guitare basse, clavier et trompette). En l’espace de quelques secondes, l’hôtel sera encerclé par des dizaines de véhicules de police aux sirènes assourdissantes, un hélicoptère se posera sur le toit, débarquant les hommes d’une unité spéciale, et chacun sait que ces gaillards sont prompts à appuyer sur la gâchette. Il fera les gros titres des journaux du lendemain, « un publicitaire connu soupçonné d’être impliqué dans un trafic de drogue international » et en dessous, on verra son visage ahuri, qu’il tente vainement de dissimuler derrière ses bras levés, menottes aux poignets. De honte, sa mère, qui continue à être présente par l’esprit des années après sa mort, enfouira son crâne en décomposition sous son linceul.

Et il y avait bien d’autres possibilités encore, plus extravagantes les unes que les autres. Il pourrait reconnaître la voix de sa propre femme, qui lui avait caché la venue en Israël de Sapiro, son amant légendaire du temps où elle avait vécu aux États-Unis. Veuf et richissime, il était venu raviver l’ancienne flamme. L’irruption de Sapiro dans la vie de sa femme le fait soudain se languir d’elle de façon irrépressible. Il se voit, lui, Sapiro, en train d’encourager sa femme à quitter son mari, Miki, afin de pouvoir être avec elle, ce qui le plomberait doublement : sa femme le quitterait pour l’autre, mais il se retrouverait tout de même avec elle, alors qu’il voulait tant la quitter. Des milliards d’histoires sont possibles, mais aucune d’entre elles n’approchera jamais la réalité. Ce constat, d’une logique implacable, l’effraie. Une voix étrangère va s’adresser à lui et il ne sait même pas quelle langue parle cet homme dont il a usurpé l’identité. L’hébreu ? L’anglais ? Sapiro pourrait tout aussi bien être un marchand de vins français, aux joues ridées, avec un énorme nez crochu planté au milieu du visage, ou un Polonais grassouillet, affublé d’un tic nerveux, qui ne parle que le yiddish, la chique au bec. Et même s’il est presque exclu que cette jeune femme sexy qui cherche à lui parler s’exprime en yiddish, reste encore à prouver qu’elle est bel et bien jeune et sexy. Peut-être est-ce une vieille de quatre-vingt-un ans, qui veut faire ses adieux à son petit-fils avant de mourir.

Assez de spéculations, se lance-t-il à lui-même avec colère et panique, tout en jetant un œil en direction de la vitrine de gâteaux, dans l’espoir que la voie soit libre et qu’il puisse encore s’enfuir avant que le mal ne soit fait. Mais sa retraite est coupée. La serveuse est fidèle à son poste, consciencieuse, et lui signifie d’un mouvement de tête qu’il est encore sous sa surveillance. Pas le choix. Il va donc lui falloir se jeter à l’eau et aller jusqu’au bout. Il va se prouver à lui-même et aux autres (en particulier à sa femme et à sa défunte mère) qu’il est homme à assumer ses responsabilités et à en porter toutes les conséquences. Les genoux tremblants et les yeux clos, il attend. Sa bouche est sèche. On entend certainement les battements de son cœur à l’autre bout du fil. Que va-t-il dire lorsque son ou ses interlocuteurs s’adresseront à lui dans deux ou trois secondes ? Si seulement il connaissait quelques détails sur ce Monsieur Sapiro – sa situation familiale, son métier, sa façon de parler, son âge – quelque chose à quoi se raccrocher pour ne pas être découvert dès la première phrase. Sa-Pi-Ro, il tourne et retourne ce nom dans sa bouche, en sépare les syllabes dans l’espoir d’y déceler des indices quant à la nature de l’homme qui le porte.

Sa-Pi-Ro, sa langue suit les courbes du S, monte et descend le long des côtés pentus du A, fouille les espaces entre les lettres, se perd dans le labyrinthe du R, fait deux, trois fois le tour du O, sans trouver d’issue. Il existe certainement des milliers, même des dizaines de milliers de personnes qui portent ce nom, mais ce Sapiro-là, que la serveuse est venu chercher pour un appel téléphonique bien particulier, est un homme unique en son genre. Quelque chose de sa personnalité est forcément dissimulé dans son nom. Il suffit de se concentrer. Répéter consciencieusement ce nom, faire preuve de persévérance, jusqu’à ce que la personnalité de son propriétaire ressorte.

En imagination, il voit un kaléidoscope de visages. Des silhouettes surgissent et disparaissent, des parties de visage s’assemblent les unes aux autres, se mélangent et se dissolvent lentement pour former d’autres visages. Un loubavitch, venu se recueillir sur la tombe des tsadikim, à Safed, afin de prier pour son fils atteint d’une maladie mortelle, se transforme en un homme d’affaires lisse, intermédiaire dans la transaction de sociétés écran. Les couleurs de son visage s’entremêlent pour donner naissance à un émigrant israélien qui a réussi et qui revient en visite dans son pays natal. Un hippie apprêté d’une cinquantaine d’années, aux cheveux bouclés, sort du haut front d’un frêle homosexuel de vingt-quatre ans à la calvitie naissante. Un solide vieillard aux joues rouges et au regard sévère se fond dans le visage creusé d’un dramaturge sur le retour aux yeux ravagés par l’alcool. Si seulement la femme qui cherche à lui parler pouvait s’être lassée d’attendre si longtemps, si seulement elle avait raccroché, se dit-il, plein d’espoir au fur et à mesure que le temps passe et que la ligne reste silencieuse. Qu’est-ce qu’elle a à me faire attendre comme ça ? pense-t-il, sentant la colère monter en lui. C’est elle qui a besoin de me parler urgemment, pas l’inverse. Je vais raccrocher, point barre. Sapiro ne doit pas être le genre d’homme qu’on fait attendre au bout du fil. Tiens, on dirait qu’il s’habitue peu à peu à sa nouvelle identité. Un rapide coup d’œil vers le présentoir à gâteaux lui indique que la serveuse n’est plus à son poste. Il balaie du regard le lobby et la découvre en train de prendre une commande, à l’autre bout de la pièce. C’est l’occasion de raccrocher et s’enfuir d’ici pour rejoindre son ancienne vie, bien paisible. Tu es un peureux. Les paroles de sa femme résonnent dans son esprit et le poussent à rester. Sa décision est prise. Il attendra une heure s’il le faut que l’inconnue ou les inconnus qui cherchent à parler à Sapiro soient en ligne. Deux heures même. Un mois. Cette cabine téléphonique représente l’avant-poste d’où il pourra conquérir sa nouvelle vie. La ligne reste silencieuse. On n’entend pas un son. Puis le « Allô » lointain d’une femme, malheureuse, à la recherche de quelqu’un, surgit soudain à l’autre bout du fil. Il ne sait toujours pas sur quel ton ni dans quelle langue lui répondre. On entend de nouveau la voix de la femme, noyée de l’autre côté de l’océan qui s’étire immanquablement entre deux personnes qui se parlent au téléphone. « Allô ? » Sa bouche est pleine d’eau, elle étouffe. Si elle cherche un Monsieur Sapiro, qu’elle s’adresse à lui par son nom, pense-t-il avec colère – je veux dire qu’elle s’adresse à moi par mon nom, se dépêche-t-il de corriger. Toute cette histoire commence à être un peu confuse. En tout cas qu’elle cesse de lancer ce terrifiant « Allô »… « Allô », répète la voix, râle lointain, comme si sa propriétaire appelait du fond de l’océan. Il sursaute. Quelque part dans le monde, il y a une femme désespérée qui se raccroche au combiné comme à une bouée de sauvetage. Son dernier espoir. Elle le porte à son oreille et attend qu’il tire sur l’autre extrémité du cordon pour la sortir de là. Peut-être n’attend-elle qu’un mot gentil. Rien de plus. Peut-être n’a-t-elle besoin de rien d’autre pour être sauvée, peut-être n’avons-nous tous besoin de rien de plus. Mais il persiste dans son silence, érige une barrière formelle entre elle et lui. Si elle ne s’adresse pas à lui en tant que Monsieur Sapiro, il ne lui répondra pas. « Allô », prononce la voix à l’agonie. Il frissonne. Si seulement il savait qui est cette femme. Son « Allô » ne lui appartient plus, il a son existence propre.

« Allô… » souffle-t-il d’une voix la plus neutre possible, une voix qui pourrait être celle de n’importe qui, même de Sapiro.

« Hans ? » murmure la voix de la femme.

Hans Sapiro ? songe-t-il avec inquiétude, regrettant aussitôt d’avoir abandonné l’allemand au lycée.

« Hans ? » répète la voix, hésitante, espérant une réponse dudit Hans.

L’espace d’un instant, il lui semble entendre à l’autre bout du fil les pleurs d’un bébé qui se réveille. Un silence oppressant s’installe de nouveau.

« Hansi… » Voilà que l’inconnue trahit les liens de proximité qui l’unissent à Sapiro. C’est un diminutif affectueux, qu’elle utilise généralement lorsqu’elle a besoin de quelque chose (tu me rendrais tellement service si tu te montrais plus patient envers mon père, Hansi, il n’est plus très en forme et il a du mal à te comprendre quand tu parles de sujets techniques trop complexes) ou lorsqu’elle ressent une grande émotion, par exemple en contemplant un long coucher de soleil sur la mer du Nord, ou bien des icebergs qui flottent plus au nord dans des eaux cristallines, embrasés par le soleil levant (c’est si beau que ça me donne envie de pleurer, Hansi), ou encore – et pourquoi nier plus longtemps l’intimité qui existe entre eux et dont les voisins n’ignorent rien – lorsqu’ils couchent ensemble, selon un calendrier immuable, le mardi et le jeudi, et qu’au moment où tout son système émotionnel et biochimique atteint l’orgasme, elle envoie soudain valser cette réserve hésitante à laquelle elle s’est contrainte jusqu’ici au téléphone et l’appelle à plusieurs reprises par son diminutif – sauf qu’à ce moment-là, elle ne le murmure pas (Oh, Hansi ! Mon Hansi !! Oui, oui, Hansi !!! Plus fort, plus fort, oh, Hansi !!!!).

Il se racle la gorge pour lui rappeler sa présence.

« Hansi… » Tandis qu’il imagine l’histoire de cette femme, sa voix lui parvient, pleine de vagues reproches (cela fait déjà quatre fois que je m’adresse à toi et que tu ne réponds rien).

Dans certaines circonstances, il serait prêt à devenir Hans, voire Hansi, bien que les diminutifs que les femmes donnent à leur mari le rendent toujours méfiant, sinon défiant. Mais pour l’heure, toutes les conditions ne sont pas encore réunies, comme disent les politiciens. Il faut qu’il en apprenne davantage sur Hansi ou sur la femme qui veut désespérément qu’il lui réponde. Il prend une grande inspiration, et expire en un soupir contenu.

« Je sais que tu es là », murmure la femme en allemand. Comment peut-elle le savoir ? se demande-t-il. Ses yeux, qui se sont habitués à l’obscurité alentour, scrutent la cabine pour y déceler l’intéressé. Pas de Hans. Il est seul. Où Hans peut-il bien être ? Il y a quelques secondes, la sonnerie du téléphone l’a arraché à un rêve bien étrange, qui le poursuit encore maintenant. Il inspecte cet endroit obscur dans lequel il vient de se réveiller. Tout est plongé dans un silence profond, oppressant. On n’entend aucun bruit de l’extérieur. Le silence absolu. Voilà certainement ce qu’éprouve un mort qui se réveille soudain au fond de la tombe en découvrant son portable oublié dans les plis du linceul : quelqu’un qui n’a pas eu vent de son décès est en train de l’appeler.

« Pourquoi tu me fais ça ? » s’écrie la malheureuse à l’autre bout du fil. Il ne répond pas. Il ne sait vraiment pas pour quelle raison Hans lui fait ce qu’il lui fait, mais il a le sentiment qu’il s’agit là d’une sorte de schéma figé, propre à toutes leurs discussions. La femme parle, pose des questions, supplie, exige tandis que Hansi, lui, se tait.

« Hansi… Tu veux bien me répondre ? » le presse-t-elle doucement, afin de ne pas trop tirer sur la corde, ou le fil du téléphone, ou sur je ne sais quoi qui menace toujours de se déchirer entre deux personnes, deux peuples, dont les relations s’enveniment et sont sur le point de se rompre. Ce n’est plus possible de continuer ainsi, ça suffit, quand on attend une réponse, on ne mérite pas d’être humilié et traité avec autant de mépris, on mérite mieux que cela. Que veut-elle au fond ? Un peu d’amour, de tendresse et de considération lui suffiraient. D’un autre côté, il y a beaucoup à perdre en se montrant trop exigeant. Même une corde trop tendue, qui ne produirait que des sons suraigus et grinçants, reste un lien entre deux parties, il convient donc de faire preuve d’une grande prudence dans ses exigences, même justifiées. Quitte à ce qu’elles soient rejetées.

Les relations d’égal à égal n’existent pas, se dit-il, en songeant à la façon dont cette femme se soumet à Hans, qui caractérise le drame qui se joue entre eux. Il domine, elle est dominée. L’égalité entre les personnes, les peuples, les sexes n’existe pas, pas plus qu’elle n’existe entre les personnes du même sexe. Il y en a toujours un qui demande et l’autre qui se réserve la possibilité de répondre ou de se taire. L’un qui formule une demande que l’autre peut entendre ou ignorer, l’un pour formuler des exigences que l’autre accepte ou refuse, l’un qui a besoin de chaleur que l’autre peut dispenser, si tant est qu’il en éprouve l’envie.

« S’il te plaît, réponds-moi, Hans. » Elle n’exige plus rien de lui. Elle demande et supplie, en reniflant vaguement. Soit elle est enrhumée, soit elle pleure, se dit-il, mais même s’il endossait à cet instant le rôle du sauveur et entrait dans la peau de Hans, il aurait du mal à déterminer si son « Pourquoi tu me fais ça ? » renvoie à une question plus générale du type « Pourquoi est-ce que tu me quittes ? » (Hans vient de la quitter), « Pourquoi m’as-tu dit que tu étais à Francfort, alors que je sais très bien que tu es en ce moment même à Münich avec Cornelia » (Hans ne l’a pas quittée, mais il la trompe, un ami maladroit a laissé le mensonge éclater au grand jour). Ou peut-être fait-elle allusion à ce qui se passe à cet instant précis ? « Pourquoi ne me réponds-tu pas, alors que je te parle ? » Question absolument justifiée, puisque effectivement Hans ne répond pas à cette femme qui le supplie de répondre, car ce n’est pas Hans qui est en train de l’écouter, mais un étranger, qui a pris l’appel dans un moment d’égarement. Quelque chose dans son ton lui laisse cependant penser que ces conversations nocturnes, au cours desquelles elle supplie Hans de lui répondre, sont monnaie courante entre eux. Pourquoi Hans ne répond-il pas à Helga ? Il était temps de la délivrer de son anonymat et de lui accorder une identité, afin que l’épouse légitime se retrouve sur un pied d’égalité avec la maîtresse, à laquelle il a déjà généreusement attribué un nom.

Il est difficile de déterminer l’instant précis où l’une des deux parties cesse de répondre aux questions de l’autre, en particulier lorsqu’il s’agit d’un homme et d’une femme qui se sont aimés un jour, qui ont discuté des heures durant, conjuguant le verbe « aimer » à toutes les formes et à tous les temps et se livrant à d’irritantes et interminables conversations amoureuses, qui paraissent stupides vues de l’extérieur, alors que les amoureux, eux, y puisent la force qui nourrit et stimule leur amour.

« Tu m’aimes, Hansi ?

— Quelle question, Helgounette, je t’aime plus que tout au monde. Et toi, tu m’aimes ?

— Tu sais bien que je t’aime.

— Tu m’aimes comment ?

— Énormément.

— Plus que je t’aime moi ?

— Je t’aime autant que je le peux.

— Cela ne me suffit pas.

— Mais je ne peux pas t’aimer plus.

— Je veux que tu m’aimes plus que tu ne le peux.

— Alors d’accord, je t’aime plus que je ne le peux.

— Comment plus que tu ne le peux ?

— Un million de fois plus.

— Alors je crois que je t’aime davantage que tu ne m’aimes.

— Tu crois que l’univers est assez vaste pour contenir tout notre immense amour ?

— Si l’univers n’était pas assez vaste, notre amour le ferait s’étendre. Notre amour produit davantage d’énergie que le Big Bang, dont l’explosion est à l’origine de l’expansion de l’univers. Notre amour a le même pouvoir d’attraction qu’un trou noir, auquel rien ne saurait échapper. Notre amour brûle comme un feu géant.

— Mais Hansinou, si notre amour brûle comme un feu géant, il va finir par se consumer et s’éteindre.

— Il ne s’éteindra jamais, Helganounette, il n’est pas soumis aux lois de la physique, c’est un feu éternel.

— Même si la fin du monde arrive ?

— L’éternité reste l’éternité, mon amour, l’éternité n’est pas une notion relative. C’est un temps qui ne s’arrête jamais, même après la fin des temps.

— Et tu n’en aimeras jamais une autre ?

— Je n’en ai même pas l’occasion, tu es la femme de ma vie.

— Et toi l’homme de ma vie.

— Avant de te connaître, j’ignorais tout de l’amour.

— Moi aussi. »

Peut-être – et il écoute le silence qui s’est fait à l’autre bout du fil, seulement interrompu par de légères respirations – peut-être y a-t-il un nombre limité de mots que l’on peut prononcer dans une relation amoureuse, un peu comme les réserves d’eau du Moyen-Orient ou la quantité de pétrole dans le monde ou le nombre d’ovules produits par une femme (environ un million) ou la durée de notre vie ou celle de l’univers. Il en va de même avec les mots d’amour, il n’y a en effet aucune raison pour qu’ils ne soient pas soumis, eux aussi, à ces lois cruelles. Et lorsque les réserves sont épuisées, la relation se vide du contenu que les mots lui conféraient (car seuls les mots sont à même de donner du contenu à une relation), ne subsiste alors qu’une écorce enveloppant un espace vide, lequel, par sa nature, aspire à se remplir et finit donc par se remplir de haine – tout un arsenal encore inexploité de mots aiguisés et tranchants – de jalousie, de colère ou de silence, dans lequel Hans se retranche comme dans un bunker, pour échapper à Helga, qui, loin de renoncer, continue à menacer, supplier et promettre, en vain. Hans n’aime plus Helga, il n’est même pas sûr de l’avoir jamais aimée. En revanche, il aime Cornelia. Avant de la connaître, il ignorait ce qu’est le véritable amour. Leurs conversations l’émeuvent tellement, un frisson de plaisir et de nostalgie parcourt son corps tout entier à la simple pensée de leur amour et de ces conversations qui l’entretiennent et le renouvellent sans cesse. Tu m’aimes, Hansi ? Quelle question Cornelinette, je t’aime plus que tout au monde. Et toi, tu m’aimes, mon amour ? Tu sais bien que je t’aime. Tu m’aimes comment ? Énormément. Plus que je ne t’aime toi ? Je t’aime autant que je le peux. Cela ne me suffit pas. Mais je ne peux pas t’aimer plus. Je veux que tu m’aimes encore plus que cela. Alors, d’accord, je t’aime encore plus que cela. C’est-à-dire ? Un million de fois plus. Alors je crois que je t’aime davantage que tu ne m’aimes. Tu crois que l’univers est assez vaste pour contenir tout notre immense amour ? S’il ne l’était pas, notre amour se chargerait de l’étendre. Il produit davantage d’énergie que le Big Bang, dont l’explosion permet l’expansion de l’univers. Notre amour a la même force d’attraction qu’un trou noir, auquel rien ne saurait résister. Notre amour brûle comme un brasier immense. Mais s’il brûle comme un brasier immense, il va finir par se consumer un jour. Non, Cornelinette, il n’est pas soumis aux lois de la physique, il brûle d’un feu éternel. Et la fin du monde dans tout cela ? L’éternité reste l’éternité, mon amour, l’éternité n’est pas relative, elle ne s’arrête jamais, même après la fin des temps. Et tu n’en aimeras jamais une autre ? Comment serait-ce possible, tu es la femme de ma vie. Et toi l’homme de ma vie. Avant de te connaître, je ne savais rien de l’amour. Moi non plus.

« Je ne peux plus continuer comme ça… » La voix de la femme interrompt le cours de ses pensées, qui s’entrechoquent dans sa tête comme autant de perles de verre multicolores. A-t-il imaginé tout cela ou sont-ce des souvenirs, les siens et ceux d’autres personnes, que le murmure d’Helga a réveillés d’une torpeur profonde et qu’il se contente de tisser en une nouvelle histoire, mêlant expériences vécues et fantasmagories, mélangeant événements réels et possibles. Mais on ne peut se fier à la mémoire, changeante et versatile de nature, qui enjolive des échecs cuisants (puisque vous semblez revenir encore et encore sur ce point, je dois vous avouer que je n’ai aucun souvenir d’une extermination de masse), mêle réalité et fantasme (beaucoup d’Allemands étaient opposés à Hitler), met en lumière certains événements, en ignore d’autres (l’un se souvient parfaitement avoir été offensé, alors que l’autre est persuadé avoir été l’objet de l’offense), prend les rêves pour des réalités (I did not have sex with that woman). À tel point qu’il nous est parfois difficile, voire impossible, de distinguer entre vérité et fiction, notre conscience étant constituée de ce tissage d’impressions multiples. Des souvenirs erronés sont à l’origine de bon nombre de tragédies, à commencer par cette querelle entre deux peuples quant à la responsabilité de chacun dans le conflit qui les oppose (mais cela relève du domaine de la mémoire collective et de la manipulation politique), jusqu’à des faits divers à vous faire dresser les cheveux sur la tête, comme le cas de Diana Halbrooks qui, au cours de séances de thérapie, a été encouragée à laisser parler la petite fille en elle, et qui s’est souvenue des cultes sataniques organisés par ses parents lorsqu’elle était enfant. Ou encore Eileen Franklin qui, en regardant sa petite fille, s’est remémorée un événement survenu vingt-huit ans auparavant, profondément enfoui dans sa mémoire jusque-là : le viol et le meurtre de son amie Susan, qui avait le même âge qu’elle, par son père George. Et ce ne sont là que deux exemples parmi des milliers. La première histoire fut démentie par la victime elle-même, qui s’est finalement souvenue que ses parents n’avaient jamais organisé de culte satanique et a accusé son thérapeute d’avoir induit ces souvenirs en elle, afin de trouver une explication tangible à ses problèmes psychiques. Dans le second cas, l’accusé a fermement démenti avoir tué la petite fille. Au prix de nombreux efforts, ses avocats zélés sont parvenus à lui éviter la chaise électrique (bien que son témoignage n’ait pas été vraiment convaincant, puisqu’il ne livrait par la force des choses que sa version de l’histoire). Les États-Unis furent frappés par une telle vague de souvenirs traumatiques et sensationnels que des parents accusés par leurs enfants se regroupèrent pour fonder le FMSF, False Memory Syndrome Foundation. Ces milliers de parents injustement mis en cause accusèrent à leur tour leurs enfants d’être épris de publicité ou de faire le jeu de thérapeutes avides de publicité ou encore de vouloir se venger sur leurs parents de leurs propres échecs, d’un héritage contesté en inventant un passé horrifiant ou tout simplement parce qu’ils s’ennuient, trop gâtés qu’ils ont été, et sont encore, par leurs parents. Bien entendu, il s’agit là de cas extrêmes. Mais que dire des centaines, peut-être des milliers de petites impressions que nos sens enregistrent chaque jour et qui sont dûment transmises à notre mémoire, par le biais de canaux secrets, où elles se retrouvent empilées les unes sur les autres. Parfois, par manque de place, il arrive qu’elles ne soient pas bien séparées les unes des autres et du fait de défauts structurels inhérents à ce dispositif géologique complexe, semblable à un réacteur atomique, il se produit soudain une étincelle, et un événement rangé au 26.7.02 passe intégralement ou en partie au 29.9.87 et se mêle aux événements de ce jour. Pire encore, et on peut là déjà parler de catastrophe en puissance, un rêve du 27.3.86 conservé à sa place, quelque part dans le cortex, et qui, à la suite d’une maintenance défectueuse, se mêle à un souvenir du 20.7.02, conservé, lui, dans la partie antérieure du cerveau. Le mélange d’un souvenir erroné avec un événement réel produit quelque chose qui n’est plus tout à fait de l’ordre du rêve ni du souvenir et qui, un jour, du fait de la coïncidence d’événements extérieurs, se retrouvera rangé parmi les faits réels. Ce qui induit en erreur tant celui qui se souvient que tout un tribunal, si tant est que l’on se trouve en présence de faits qui, pour peu qu’ils viennent compléter une longue chaîne d’antécédents incriminants, sont susceptibles de resserrer la corde autour du cou de l’accusé hébété, qui ne parvient pas à comprendre, alors même que ses jambes battent en l’air et que son dernier souffle s’échappe de ses poumons en un râle horrible, comment ce cauchemar a bien pu se transformer en une réalité terrifiante et macabre, potence, cadavre, tombeau.

À cette inconstance de notre mémoire, qui remet en cause toute certitude quant à notre connaissance de notre propre passé, il convient bien entendu d’ajouter toutes les erreurs commises par nos sens lors de la transmission d’informations – rappelons ici simplement le phénomène de fata morgana ou les apparences trompeuses ou encore tous ces désirs qui altèrent notre faculté de jugement –, et qui donnent lieu à de bien étranges échanges entre deux personnes qui ont assisté à un même événement (A : le ballon était sorti ! B : Mais tu es aveugle ou quoi ? Tu n’as pas vu que le ballon n’était pas sorti ?!). Il existe bien des versions différentes de cette dispute récurrente, un toucher de balle dans le périmètre de penalty, par exemple, peut entraîner une répétition presque mot à mot de la dispute précédente. A : Il y a eu touche, non ? Pourquoi ce fils de pute ne siffle-t-il pas ? B : Comment aurais-je pu voir ce qui ne s’est pas produit ?! Tu n’as pas les yeux en face des trous ! Le principe qui est à l’origine même de notre conscience constitue ainsi une base on ne peut plus douteuse pour notre identité.

« Hans… » La voix de la femme, toute proche et humide, aspire ses pensées. « J’aurais tant voulu… » Sa voix se brise et on entend de nouveau un léger reniflement. Elle pleure, conclut-il, ce n’est pas un rhume. Ses dernières paroles étaient pleines de larmes. Il a le cœur serré. Cette femme n’est pas jalouse de Cornelia. Ce n’est pas son genre. Il y a quelque chose de tragique dans sa vie. Son histoire est différente… Peut-être souffre-t-elle d’une maladie au stade terminal et se trouve-t-elle dans une clinique pour malades du sida ? Non, pas le sida, elle ne lui paraît pas avoir le sida et en outre, si elle avait le sida, ce ne serait plus une partenaire sexuelle potentielle, pourquoi tout de suite penser au sida ? Comme s’il n’y avait pas suffisamment de maladies horribles dans le monde pour qu’il faille immédiatement recourir à la plus extrême ? Il s’agit plutôt du cancer. Elle a subi l’ablation totale d’un sein et végète dans une chambre d’hôpital, pleurant son sein disparu qui pourrit dans une lointaine décharge médicale. Hans, qui envisageait de la quitter pour recommencer une nouvelle vie avec la jeune Cornelia, a appris les résultats de la mammographie le jour même où il voulait lui annoncer son départ. Cet examen lui était complètement sorti de l’esprit, honte sur lui. À l’époque où elle s’inquiétait du sort de son sein gauche, il était absorbé jusqu’au cou par deux gros seins bien juteux, au sommet de leur jeunesse et qui requéraient toute son attention.

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