Murder-party ou Celle qui n'était pas invitée

Henry Bordeaux · Chapitre 9 sur 12

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Murder-party ou Celle qui n'était pas invitée

X Constatations Judiciaires

X

 

 

CONSTATATIONS JUDICIAIRES

 

Un suicide ? Pourquoi la star se serait-elle tuée en plein succès, en pleine jeunesse, et dans tout l’éclat d’une beauté reconnue jusqu’en Amérique où, sur ses portraits, les firmes les plus célèbres la réclamaient ? C’est la réflexion qui jaillit ou qui jaillirait de toutes les bouches si le docteur ne l’avait prévue et ne la brisait sans retard :

— Suicide inévitable. Restez donc, monsieur d’Aigues, et écoutez comme tout le monde. Personne n’a le droit de mon-ter vers elle sans ma permission. Pendant tout le dîner, j’avais observé Mlle Villevert. Elle montrait une nervosité ma-ladive. L’odeur des fleurs sur la table, à peine sensible à nos narines à cause du plein air, lui était insupportable. Elle ne pouvait tenir en place et sa tête retombait de droite et de gauche presque mécaniquement. Elle était la proie d’une idée fixe. Elle faisait de la mélancolie anxieuse, à n’en pas douter. Mon diagnostic est en la circonstance infaillible. Je lui avais proposé une visite à ma clinique. Déjà, c’était trop tard. J’avais signalé son cas à ma voisine, Mlle de Maur.

— C’est exact, reconnaît Claire.

— Je vous ai même dit textuellement : cette femme est dangereuse et il conviendrait de la surveiller.

— En effet, vous me l’avez dit, mais je n’y attachai pas d’importance.

 

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— J’avais remarqué pareillement sa fébrilité, approuve Mr. Hilden qui était placé, à table, à sa droite et dont elle n’avait même pas daigné écouter les propositions flatteuses et avantageuses pour un engagement outremer.

— Vous voyez combien j’avais raison, conclut le doc-teur. Je ne croyais pas avoir raison si vite.

Il triomphe sans retenue, avec ostentation. C’est pour lui, mais pour lui seul, un réconfort dans un malheur qui ne le touche pas directement et lui vaudra une réputation de prophète. Au contraire, la comtesse de Foix se sent person-nellement atteinte par ce fait divers imprévu : elle avait invi-té un numéro sensationnel pour corser l’intérêt de sa soirée, et ce numéro sensationnel a poussé l’indiscrétion jusqu’à dé-passer tout ce qu’on en pouvait attendre. Cette murder-party qui finit en catastrophe, quand elle en pensait retirer un sur-croît de renommée mondaine, quelle malechance ! Elle aurait dû se renseigner sur la santé de ses hôtes. Mais aussi, l’on n’accepte pas d’invitation quand on traverse une crise de neurasthénie aiguë. Ainsi juge-t-elle sans pitié la fameuse victime authentique.

Cependant, une poussée se produit vers la porte. On veut sans retard voir la morte véritable après avoir tant ad-miré la fictive. Ainsi la perfection qu’elle avait montrée sur le lit funèbre ne provenait-elle que de la réalité ! Devançant Georges d’Aigues soucieux, qui semble avoir renoncé à for-cer le passage, comme s’il était accablé d’ennui ou comme s’il avait la migraine, les Américains et les Japonais sont parmi les premiers que tente la pathétique comparaison. Mais le comte de Foix, sur un ton de commandement qui est sans réplique, arrête le flot déferlant :

 

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— Que personne ne monte ! ordonne-t-il. Ce n’est plus un spectacle. La chambre doit demeurer en l’état jusqu’aux constatations judiciaires. Seul le docteur, s’il le veut bien, gardera la malheureuse, avec une de ces dames, s’il est par-mi elles une infirmière accoutumée à la vue de la mort.

Mme de Maur se propose. Elle a servi dans un hôpital de Boulogne pendant la guerre, avant de rejoindre son mari qui était demeuré à l’ambassade de Londres avec M. Paul Cam-bon. C’est une de ces femmes sans brillant, ménagères avant tout, mais qui excellent dans les rôles subalternes et sont toujours prêtes à rendre service humblement sans en tirer avantage.

— Je prierai à côté d’elle, a-t-elle ajouté.

— Rien ne presse, approuve le clinicien qui ne se soucie guère de veiller un cadavre. J’ai tout essayé pour la ranimer. La mort a dû être instantanée : la balle a pénétré dans la ré-gion du cœur.

Il s’étend sur quelques détails techniques destinés à montrer, à étaler sa compétence, et qui font tressaillir ces dames.

— Qu’allez-vous faire ? demande la comtesse, très con-trariée et offusquée, à son mari sur qui l’assistance a mainte-nant les yeux fixés, comme s’il était le chef et dût conduire les opérations. Nous ne pouvons conserver indéfiniment cette… cette pauvre femme.

— Eh bien ! mais, explique Roger-Bernard, je vais télé-phoner à la gendarmerie de Saint-Julien de venir immédia-tement constater le décès. Émile, le valet de chambre, l’appelle en ce moment pour moi. Ensuite, il ira réveiller le maire de Bossey, notre commune.

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— Pourquoi ?

— Pour qu’il donne le permis d’inhumer. Puis je télé-phonerai encore au département de la police de Genève afin qu’on envoie cette nuit même, s’il est possible, une voiture d’ambulance ou un fourgon automobile. Ainsi Mlle Clarisse Villevert pourra-t-elle, je l’espère, être ramenée dans la nuit.

— A-t-elle chez elle quelqu’un, un parent, une parente à qui il conviendrait d’annoncer sa mort avec ménagement ?

— Je l’ignore.

— Une mère, intervient Mr. Hilden. Et même deux.

— Comment, deux ?

C’est la première occasion de détente depuis la fatale nouvelle. Des sourires, dont tous ces visages tendus avaient grand besoin, s’esquissent comme une vague éclaircie dans un jour pluvieux.

— Oui, développe le journaliste américain, je suis allé interviewer à sa villa des Eaux-Vives Mlle Clarisse Villevert pour lui demander ses impressions d’Amérique.

— Avant le départ ?

— Sans doute. S’il fallait attendre le débarquement, je serais en retard. La première fois j’ai été reçu par une vieille dame corpulente qui m’a dit être sa mère et qui m’a écon-duit. La seconde, c’était une autre vieille dame maigre et dis-tinguée qui m’a introduit et m’a pareillement décliné sa ma-ternité. J’ai demandé à la star : « Laquelle ? » – Elle m’a ré-pondu : « La seconde. J’ai dû renvoyer la première : elle bu-vait. » Nous avons ri ensemble. Mais j’oublie mes obliga-tions.

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Il se lève et réclame le téléphone. Le comte l’occupe : il a au bout du fil la gendarmerie de Saint-Julien à qui il ex-plique en peu de mots clairs ce qui s’est passé.

— C’est bien, explique-t-il après avoir raccroché l’appareil : l’adjudant vient en personne avec un brigadier. Saint-Julien n’est qu’à six ou huit kilomètres. Sur leurs moto-cyclettes ils ne tarderont pas à arriver. Ils prendront en pas-sant le maire de Bossey. Dans une demi-heure à peine ils se-ront tous ici.

— Voulez-vous me permettre ? demande Mr. Hilden qui s’est approché et veut succéder au comte de Foix dans le pe-tit cabinet téléphonique placé dans le hall.

— Non, non, j’en ai besoin maintenant pour la police de Genève.

— Laissez-moi passer avant vous.

— Mais pourquoi donc, je vous prie ?

— Je désire appeler ma secrétaire et lui dicter quelques dépêches pour mes journaux d’Amérique.

— C’est bien assez tôt demain. Inutile d’ébruiter si vite cette affaire.

— Mille regrets, mais je suis obligé. Il y a trop d’intérêts en jeu.

— Quels intérêts ?

— Ceux des grandes firmes cinématographiques. Mlle Clarisse Villevert décédée, et décédée en de si tragiques circonstances à la fin d’une murder-party, ce qui augmente la valeur de la publicité, les films où elle a joué prennent ins-

 

– 140 – tantanément une valeur exceptionnelle. Je tiens à prévenir l’une ou l’autre.

— Où vous avez des actions.

— Sans doute. Déjà pour Rudolph Valentino l’opération a merveilleusement réussi.

— Il est possible, monsieur, mais je ne puis vous prêter mon téléphone cette nuit pour un tel usage.

— Oh ! comme vous êtes arriéré ! Alors, je vais partir immédiatement. Voulez-vous prier qu’on avertisse mon chauffeur.

— Je le regrette encore, mais je ne puis vous laisser par-tir.

Et se tournant vers l’assistance qui, en majorité, l’approuve, il ajoute dans un sourire qui montre à quel point il garde son sang-froid et sa lucidité :

— Vous êtes tous mes prisonniers. Excusez-moi. La jus-tice doit trouver ici tous les témoins sans exception, afin de reconstituer, si elle le désire, la suite des événements au cours de cette soirée.

— Mais puisque c’est un suicide, s’étonne le docteur Dominant qui, lui aussi, désirerait se retirer.

— Ou un accident.

— Non, non, aucun doute ne peut subsister.

— Suicide ou accident, il s’agit de mort violente. La gendarmerie, pour se rendre compte, peut interroger les uns ou les autres au besoin. Mais dites-moi, docteur, tenez-vous essentiellement au suicide ? N’accepteriez-vous pas, pour le

– 141 – public et la justice, la version de l’accident ? Mlle Villevert qui, d’après le scénario, doit se tuer, joue avec une arme à feu dont elle connaît mal le maniement bien qu’elle assurât le connaître à merveille. Elle tourne cette arme contre elle pour se préparer à la pose qu’elle doit prendre avant de tirer par la fenêtre et le coup part sans qu’elle ait cru presser la détente.

Il donne ces explications avec détachement comme s’il ne tenait pas outre mesure à les imposer.

— Pourquoi farder la vérité ? riposte l’intransigeant doc-teur.

— Pour diminuer le tragique de l’aventure, pour ne pas attrister une famille.

— Les deux mères. Non, non, la vérité, toute la vérité.

— Soit, accepte le comte presque indifférent.

— Cette demoiselle, ajoute la comtesse qui accepte mal le dénouement inattendu de sa murder-party, aurait pu se tuer ailleurs que chez moi.

— Vous lui en offriez une trop belle occasion, madame, intervient lord Musgrave qui a peu goûté le jeu et ne l’aurait même pas goûté du tout sans la présence de M lle de Maur.

Claire, affectueusement, s’est approchée d’Isabelle qui, le cœur blessé par sa mésentente, apparue aux yeux de tous, avec son fiancé, – mésentente qui a dû suivre immédiate-ment le dîner, – s’est trouvée plus désemparée devant l’événement tragique et en a été plus bouleversée. Mais la jeune fille se dérobe à son amicale étreinte comme si elle était hantée d’une préoccupation unique. Elle s’est glissée auprès de son père et lui murmure :

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— Georges n’est pas là.

— Ah !

Le comte fait le tour de la pièce d’un regard perçant et prompt et s’adresse à Mme de Maur :

— Vous voulez bien monter vers la morte, madame.

— J’y allais. J’ai pris mon chapelet dans mon manteau.

— Et vous, docteur ?

— Je conduirai Madame l’ambassadrice afin de la rassu-rer. Et je resterai avec elle, si toutefois elle l’exige.

— Je n’aurai besoin de personne, docteur. Ceci me tien-dra compagnie.

Et elle montre les grains de bois noir.

— Je vais avec vous, dit le comte.

Mais il se ravise. Georges d’Aigues est rentré. Par où ? depuis quand ? Il s’avance vers lui. Justement le jeune homme venait à sa rencontre. Il est pâle, contracté, livide. Est-il impressionnable à ce point ? Les deux hommes se re-gardent dans les yeux. Ils se détestaient, ils se haïssent.

— Je désire vous parler, monsieur, dit Georges d’Aigues à voix basse.

— Ce n’est pas le moment, répond le comte, presque ironique, en l’entraînant toutefois dans un coin du salon.

— Oh ! un mot suffira.

— Dites.

— Le revolver a été changé.

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Roger-Bernard a pris une seconde pour répliquer :

— Vous venez de la chambre de Clarisse ? De quel droit ?

— Du droit de l’amant. Je n’ai plus rien à cacher.

— C’est très grave. Vous avez touché l’arme. Et si l’on vous accuse ?

— Je vous dénoncerai.

— Vous êtes fou.

Puis, avec désinvolture, le comte ajoute :

— Essayez donc.

Suit un lourd silence. Georges d’Aigues conclut :

— Je me tairai devant les gendarmes pour ne pas faire d’esclandre. Mais je veux une explication.

— Inutile.

— Et une sanction.

— Oh ! oh ! vous plaisantez !

— Si. Je les veux. Je rentrerai quand les autres seront partis.

— Soit. Aussi bien convient-il de régler votre rupture avec Isabelle.

— Il ne s’agit plus d’Isabelle.

— Pour moi, il s’agit toujours de ma fille. Votre compte, à vous, se réglera ensuite.

 

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De loin, les hôtes désœuvrés du château, – la pièce n’est-elle pas finie ? la bonne, c’est-à-dire le scénario imagi-né par la comtesse et Pierre Bussy, parce que l’autre, qui ne contient pas d’énigme à déchiffrer, n’est guère intéressante, – ont suivi le dialogue sans l’entendre. Mais n’est-il pas aisé d’en rétablir le sens ? Georges d’Aigues a voulu justifier au-près de son futur beau-père son désaccord avec Isabelle. C’est une justification qui lui tient au cœur étrangement, à en juger par l’émotion de son visage, le feu de son regard, toute la violence à peine réprimée de son attitude. Tandis que le comte garde cette possession de soi, cet air un peu mépri-sant, cette autorité qui portent la marque du grand seigneur.

Isabelle, plus que tout autre, s’est passionnée pour cette scène qu’elle ne pouvait surprendre. Quoi de plus naturel ? Ses fiançailles, sans doute, sont en jeu. Le désaccord est plus grave que les habituelles querelles amoureuses. Claire de Maur, que son douloureux amour séparé rend clairvoyante et compréhensive pour toutes les peines sentimentales, fait une seconde tentative auprès de sa jeune amie.

— Isabelle, vous êtes distraite, écoutez-moi.

— Oh ! pardon, Claire.

— Conduisez-moi dans votre jardin.

— La nuit ?

— La lune n’est pas couchée. Nous y verrons comme en plein jour, ou presque. Et nous y cueillerons des fleurs pour recouvrir le corps de cette malheureuse.

— Je veux bien.

Et les deux jeunes filles disparaissent ensemble. Le jar-din est près du château, au-dessus des vignes qui descendent

– 145 – vers la ferme de l’Hôpital et la plaine de Genève. Il y fait clair en effet. C’est une clarté atténuée, adoucie, plus mystérieuse et légère que celle du jour. Elle caresse les objets au lieu de les profaner. Elle semble ne pas avoir assez de force pour les pénétrer et se contente de les effleurer délicatement. Les étoiles sont à peine visibles à cause de cette lumière de la lune qui fond l’éclat de leurs petites lampes suspendues, mais les feux de la terre, ceux de la ville des Nations au loin, s’opposent avec avantage à ceux du ciel.

— Oh ! des roses, des roses, soupire Claire enivrée.

Elle se souvient d’en avoir cueilli dans les parcs de Richmond et de Kew, en compagnie de celui à qui elle a dé-dié sa vie sans jamais pouvoir la lui offrir toute.

Des roses de toutes sortes, de toutes nuances, de toutes odeurs, et aussi de hauts glaïeuls en forme de roseaux ou de lances, violets ou roses, jaunes ou rouges, et encore des ca-pucines, des anémones mauves et blanches : elles peuvent charger leurs bras nus de cette offrande pour la jeunesse et la beauté de la morte.

Au salon l’attente se prolonge, s’éternise et, après le vif divertissement de cette murder-party si ingénieusement com-binée, après l’agitation provoquée par le décès subit de la star, après cette série de sensations qui ont brutalement se-coué ces gens du monde, si vite blasés et amateurs de jeux violents où ils pensent rencontrer précisément cette se-cousse, on commence de s’ennuyer. Ces gendarmes de-vraient bien arriver tout de suite afin qu’on puisse décem-ment prendre congé. L’inquiétude gagne aussi l’un ou l’autre. Le voisinage d’un cadavre est pénible à supporter, même hors de vue. Et ces chouettes qui jettent près des fenêtres leurs appels lugubres ! Mr. Hilden s’énerve : il tient à ses dé-

– 146 – pêches et à ses opérations financières. Le sous-préfet de Saint-Julien se demande si le bruit que ne manquera pas de faire cette aventure ne risque pas de nuire à son avancement. Lord Robert Musgrave, depuis la sortie de Claire, est mélan-colique. La comtesse de Foix est outrée du manque d’égards que représente ce suicide dans son château.

En vain, sir Brian Daffodil, si loquace à son habitude et que le voisinage même de la mort ne peut retenir, entre-prend-il une petite conférence de circonstance sur ce Tho-mas de Quincey qui composa un traité en l’honneur de l’Assassinat considéré comme un des Beaux-Arts. Il en est resté à la murder-party et le drame fictif, plus que le réel, l’occupe encore.

— L’assassinat, développe-t-il devant Mrs Harriett Row-sell, les Gregory et les deux Japonais, peut atteindre la per-fection de l’art. C’est la thèse de Thomas de Quincey. Sur-tout l’assassinat politique. Il y a trois siècles, ce fut une épi-démie comparable à une constellation. Mon audacieux com-patriote nous parle de sept splendides ouvrages : les assassi-nats de Guillaume d’Orange, des trois Henri français, le duc de Guise, Henri II et Henri IV, le duc de Buckingham, celui de Gustave-Adolphe et celui de Wallenstein. À vrai dire, il ajoute celui de Gustave-Adolphe qui fut tué à la bataille de Lutzen. Mais il n’en est pas à un meurtre près. Meurtre, quel mot impropre ! Un meurtre n’est pas préparé, il est grossier et spontané ; l’assassinat réclame des combinaisons. C’est par là qu’il touche à l’œuvre d’art.

— Que parlez-vous d’assassinats ? intervient le docteur qui redescend de la chambre mortuaire où il a laissé Mme de Maur avec son chapelet. C’est un suicide. Un suicide que j’avais annoncé, que j’aurais évité si cette dame s’était

 

– 147 – présentée à ma clinique il y a quelques semaines, ou même quelques jours.

— Pardon, docteur, réplique sir Brian, elle avait aupara-vant tué Mme Aisery.

— Ah ! vous parlez de la murder-party.

— Sans doute. De quoi voudriez-vous que nous par-lions ?

De nouveau la conversation retombe. Quelqu’un, – et c’est Mr. Hilden agacé qui ne sait comment calmer ses nerfs, – propose un bridge.

— Vous avez déjà le mort, coupe net le comte de Foix qui, décidément, garde assez de scepticisme pour faire des mots et qui règne sur ses prisonniers.

Les deux jeunes filles apportent quelque distraction en revenant, leurs bras nus chargés de gerbes de fleurs. Les par-fums du jardin pillé et la fraîcheur de la nuit les enveloppent invisiblement. Elles sont restées comme imprégnées et ca-ressées par le clair de lune. Leurs robes blanche et vert d’eau, leurs cheveux blonds, leurs démarches pareillement élancées, s’harmonisent pour composer une diversion heu-reuse aux pensées de deuil, bien que leurs visages soient empreints de mélancolie.

— Oh ! s’écrie le professeur d’Oxford en les voyant en-trer, voici le printemps de Botticelli. Quels modèles pour un Dante-Gabriel Rossetti ou pour un Burne Jones ! Sur quel au-tel domestique déposerez-vous cet hommage naturel ? Les dieux sont morts.

— Sur une morte, répond Claire de Maur pour le rame-ner à la réalité.

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Mais, comme elle invite son amie à monter avec elle dans la chambre où repose Clarisse Villevert, Isabelle, trop sensible, refuse. Elle n’est donc plus la fière amazone au ca-briolet rouge et gris ?

— Non, non, je vous laisse aller seule.

Son père, qui semble toujours la couver des yeux, vient à son secours :

— Posez ces fleurs sur un divan, mademoiselle. Après les constatations, vous pourrez entrer dans la pièce et parer la malheureuse.

— Allons fumer dehors, propose au consul italien Mr. Hilden qui tourne comme un fauve en cage.

Les deux hommes s’apprêtent à sortir quand le ronron-nement assourdissant des motocyclettes annonce l’arrivée de la gendarmerie. Le valet de chambre introduit eu effet l’adjudant et le brigadier, et entre eux, comme un malfaiteur surpris, le maire de Bossey, Eugène Replumaz, paysan timide et gauche, tiré du lit où il dormait à poings fermés après une rude journée au service de la batteuse. Les soldats ont sur le corps toutes leurs buffleteries et le maire, autour de la cein-ture, son écharpe tordue et mal nouée. En service comman-dé, les premiers ont gardé leur képi sur la tête, mais le maire quitte et remet sans cesse son chapeau dont il ne sait que faire. Tous trois se sentent gênés parmi ces habits et ces robes de soie, ces plastrons et ces épaules nues, bien plus encore un peu plus tard lorsque leur hôte leur aura décliné les noms et qualités de l’assistance, ambassadeur, ministre, consul, académicien, étrangers de toutes nations, sans comp-ter leur sous-préfet qu’ils reconnaissent avec plaisir parmi tant de visages nouveaux.

 

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— Quel beau film ! murmure Hilden. Un crime dans le grand monde.

Le docteur Dominant qui a entendu le foudroie du re-gard :

— Un suicide, monsieur.

— Mais je pense à un film, docteur.

— Il ne convient pas d’y penser en ce moment.

Le suicide est son œuvre propre, sa création pour ainsi dire. Personne n’a le droit d’y toucher. Déjà, le comte de Foix s’est permis de parler d’accident. Pourvu qu’il n’ait pas la malencontreuse idée de faire naître un doute dans l’esprit de la gendarmerie ! Les présentations faites, le maître de maison, s’étant approché de ses nouveaux hôtes avec sa courtoisie habituelle, les invite à se rafraîchir après leur course nocturne. Mais ceux-ci ne veulent rien accepter. Ils ont hâte de se débarrasser de leur corvée. Le comte de Foix va donc droit au but :

— Avant de vous conduire auprès du cadavre, je dois, messieurs, vous mettre au courant des faits.

Il explique le mécanisme d’une murder-party et, si claires que soient ses explications, elles rencontrent un terrain défa-vorable. Un tel jeu dépasse l’imagination de ces simples gens à qui suffit leur tâche quotidienne, et qui ne savent pas raffi-ner. Tout de même, l’adjudant qui a le jugement sain et di-rect se rend compte que ce n’est point là un passe-temps très catholique. Mlle Clarisse Villevert, célèbre au cinéma, devait prendre part, au jeu. On l’a trouvée morte sur le lit où elle était censée représenter une morte en effet. La fiction s’était

 

– 150 – changée en réalité. La jeune actrice s’était tuée avec l’arme dont elle devait tirer un coup par la fenêtre ouverte.

— Il ne faut pas jongler avec les armes à feu, conclut l’adjudant.

C’est un blâme pour ce divertissement mondain qui cô-toie le danger.

— Un simple hasard malencontreux, réplique le comte, et que je vous expliquerai tout à l’heure, sur les lieux.

Cependant l’adjudant ajoute cette réflexion :

— Il faudrait un médecin ici. Vous m’avez téléphoné, monsieur, qu’il y en avait un dans l’assistance.

Le docteur Dominant se fraie un passage, se pousse au premier rang. Il guettait l’occasion :

— C’est moi. Mlle Villevert était une malade, une obsé-dée, une mélancolique anxieuse. Pendant toute la soirée elle n’a pas cessé de donner les signes les plus révélateurs de ses troubles mentaux, au point que j’avais prédit ce malheur. Mes voisins de table en peuvent témoigner.

Claire de Maur et Mr. Hilden ne font aucune difficulté pour l’appuyer.

— Alors, dit l’adjudant qui décidément ne s’en laisse pas accroire, vous n’auriez pas dû permettre à cette demoiselle de garder une arme.

Le médecin, furieux de cette leçon, répond aigrement :

— Elle ne m’avait pas demandé mes soins. Au contraire, elle les avait repoussés.

 

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— Ce n’est pas une raison.

Poursuivant son enquête, l’adjudant continue son ques-tionnaire :

— Qui a vu le dernier cette dame avant le suicide ?

M. et Mme Aisery expliquent avec abondance la scène de la murder-party qui s’est passée dans la chambre de la com-tesse de Foix. De là Clarisse Villevert, après avoir tiré le premier coup de revolver, s’était sauvée en hâte, paraissant très agitée. M. d’Aubré, après avoir rappelé son titre à l’ambassade de Berne, raconte à son tour que la star devait le conduire dans la chambre où elle simulerait la mort. Elle ne l’avait pas attendu, déjà fébrile en effet. Il n’avait pu la re-joindre qu’au moment où elle venait de tirer le second coup de feu. Il lui avait parlé, croyant qu’elle jouait son rôle, mais elle n’avait pas répondu, ce dont il ne s’était pas inquiété, n’ayant aucun soupçon.

— Vous ne vous êtes pas approché d’elle ?

— Ma foi non !

Le maire, qui voudrait bien ne pas voir se prolonger une si ennuyeuse visite, propose d’aller voir. Et le cortège monte l’escalier pour gagner la chambre mortuaire, le comte de Foix en tête, suivi des gendarmes dont les bottes font cra-quer les marches, du maire et du docteur Dominant. Mais voici que toute l’assistance les accompagne, et même les ac-compagne en se bousculant, sauf Claire de Maur et lord Ro-bert Musgrave qui demeurent en arrière, cherchant la soli-tude à deux, et Isabelle qui, le cœur à vif, ne peut supporter ce spectacle et reste avec les fleurs. Georges d’Aigues, cette fois, s’est glissé en bonne place, serré de près par les Japo-nais, les Américains, l’italien, les Albanais. La comtesse de

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Foix suit la troupe sans plaisir avec M rs Rowsell et sir Brian dont la verve s’est éteinte et dont la curiosité ne s’attache volontiers qu’aux images agréables. Elle déplore une fois de plus cette importune aventure qui clôt si mal une séance ré-créative. Pierre Bussy, l’auteur dramatique, pense à l’utilisation opportune de l’aventure pour une prochaine pièce et n’en veut rien perdre. Ainsi les invités se pressent-ils derrière les personnages de justice et d’état civil.

Dans la chambre, à la clarté d’une lampe atténuée par l’abat-jour, Mme de Maur, tranquillement assise auprès du lit, égrène son chapelet et prie pour cette âme légère envolée d’un si beau corps. C’est elle que l’on voit en premier lieu. Impitoyable, l’adjudant tourne le commutateur, et la lumière du lustre tombe, comme une pluie de feu, sur la star étendue dans sa robe grenat où les taches de sang sont à peine vi-sibles, mais qui a été un peu brûlée par la poudre. La petite déchirure, dans la région du cœur, n’aurait pas causé grand dégât apparent sans cette brûlure de l’étoffe. Tournée un peu de côté, le visage aux traits purs qui fut la gloire de l’écran a gardé son fard, mais ce fard est réduit à deux ronds presque rouges sur les joues. Une pâleur de cire a déjà gagné le front, le cou, les bras, les beaux bras nus. De la bouche maquillée sort un peu de bave. Les yeux mi-clos n’ont plus d’expression. À travers les paupières se distingue la prunelle sans regard. Comment, tout à l’heure, a-t-on pu croire à une comédie, même admirablement jouée, à une imitation, même parfaite, et d’ailleurs facilitée par la réduction de l’éclairage ? La mort est inimitable, et les plus grandes tragé-diennes n’en donnent qu’une transposition théâtrale qui sent l’artifice. Elle est autrement crue et dure quand elle a été vio-lemment projetée dans un être. Un arbre foudroyé garde le signe de l’orage.

 

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Cependant une sorte de hoquet fait retourner le comte de Foix qui fixe dans les yeux son futur gendre, Georges d’Aigues, atterré. Nul autre n’y a pris garde, tant la vision est obsédante et cruelle. Le docteur Dominant est déjà à sa place, la première, fournissant au maire et aux gendarmes les raisons médicales et les preuves matérielles du suicide, leur expliquant ensuite la pose de la main et le trajet de la balle. Avec l’aide de l’adjudant impassible, il soulève le corps inerte.

— Voyez, ajoute-t-il, comme la main tient l’arme. La dé-flagration de la balle tirée à bout portant est visible sur la robe et même sur la peau. Sans quoi on distinguerait à peine la blessure. Le revolver est de petit calibre, d’un usage facile.

L’adjudant de gendarmerie a pris l’arme et l’examine avec attention.

— C’est un browning, dit-il, on a tiré deux balles sur six.

— En effet, intervient le comte de Foix qui ne détache pas son regard des yeux de Georges d’Aigues, la première balle a été tirée par Mlle Villevert dans la chambre de ma femme occupée par Mme me Aisery. M Aisery figurait dans la pièce la première victime. La balle a été tirée par la fenêtre.

— C’est parfait, approuve l’adjudant. Mais vous ne de-vriez tout de même pas vous servir pour votre histoire d’un revolver chargé.

— Vous avez mille fois raison, répond encore le comte. Le malheur aurait pu être évité…

— Il était inévitable, coupe le médecin.

— Voici ce qui s’est passé. Le revolver à barillet qui de-vait servir avec des cartouches à blanc n’a pas été retrouvé

– 154 – au dernier moment. Il a fallu lui substituer celui-ci, un brow-ning qui ne tire qu’à balle. J’ai hésité avant de le confier à Mlle Villevert, mais elle m’assurait en riant qu’elle en con-naissait à merveille le maniement, par les scènes de violence et de meurtre qu’elle avait jouées dans ses films où l’on ne prenait pas tant de précautions, et par l’obligation où elle était d’être armée pour rentrer à la campagne.

— Oh ! recommence le docteur Dominant, ces sortes de malades sont ma spécialité professionnelle. Sans le revolver, elle se serait jetée par la fenêtre. Quand l’idée du suicide les hante, rien ne peut les arrêter.

L’adjudant de gendarmerie a suivi toute la discussion d’une oreille attentive. Sa responsabilité est couverte par tous les témoignages et par la démonstration du médecin.

Il se tourne donc vers le maire qui voudrait bien s’aller mettre au lit :

— Monsieur le maire, vous pouvez donner le permis d’inhumer. M. le docteur signera.

Et les autorités judiciaires sortent de la chambre. Les constatations sont terminées. L’assistance s’est déjà enfuie devant la mort véritable. Elle n’a pas attendu les explications techniques. Elle a laissé le comte de Foix et le professeur Dominant les donner aux gendarmes. Une mort de théâtre lui aurait suffi. Seul, Georges d’Aigues a écouté jusqu’au bout le comte de Foix sans perdre un seul mot.

Au bas de l’escalier, la comtesse s’excuse du dérange-ment causé. Mais les gendarmes la rassurent :

— Oh ! Madame la comtesse, cela nous arrive souvent. De jour ou de nuit.

 

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— Souvent ?

— Une fois par mois environ, pour des gens de Genève qui se tuent au Salève. Ils dégringolent d’un rocher. Involon-tairement ou volontairement. L’autre nuit, tenez…

Ils se lancent dans les faits divers. Le suicide du château de Crevin n’a rien que de banal. Il ne tire son importance que des lieux et de la personnalité de la star. Sans quoi il passe-rait inaperçu.

— J’ai téléphoné au département de justice et police à Genève, reprend le comte de Foix. Il réclame le permis d’inhumer avant d’envoyer chercher le corps. Auriez-vous l’obligeance de le confirmer par le téléphone, afin qu’on vienne cette nuit même. Mlle Clarisse Villevert ne peut rester dans la chambre de ma fille.

— Ah ! non, appuie sa femme qui a hâte d’être débarras-sée d’un hôte aussi incommode.

— Il y a des difficultés, à cause de la douane et de l’heure. Bientôt minuit. Cependant le commissaire de police qu’on a réveillé et qui me connaît m’a promis de laisser pas-ser au fourgon la frontière suisse, sous réserve de l’approbation du Conseil. Il préviendra lui-même les Pompes funèbres de Genève qui expédieront un convoi et transporte-ront la malheureuse…

— Chez elle ? Dans sa villa ?

— Non, dans la chambre mortuaire du cimetière de Plainpalais où le garde de nuit sera alerté.

— Parfait. Roger-Bernard. Je vous reconnais là. Vous vous débrouillez à merveille dans les circonstances difficiles.

 

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Il vous aurait fallu de grandes charges pour mettre en évi-dence votre valeur. Cela, je l’ai toujours pensé…

Car elle a hâte d’être débarrassée d’un si lourd voisi-nage. Il sourit, un peu tristement, comme s’il avait cons-cience d’avoir mérité ce compliment conjugal, et même comme s’il planait bien au-dessus. La vanité des hommes n’est-elle pas illimitée ?

Pendant cette conversation dans le hall, Claire de Maur apparaît avec toutes les fleurs cueillies dans le jardin. Son vi-sage émerge à peine de leurs gerbes, car Isabelle s’est une fois de plus refusée à la suivre. Pendant que sa mère que le flot vite retiré des visiteurs n’a point troublée continue de prier, elle dispose les glaïeuls et les roses, les capucines et les anémones autour du corps étendu, et jusque sur les pieds et la poitrine. Après quoi, elle se penche et baise pieusement le front déjà glacé. Puis elle éteint le plafonnier, pour ne plus laisser que la lueur faible de la lampe sur la jeune morte ainsi parée.

Les motocyclettes sont reparties dans un grand va-carme. C’est un soulagement pour le château. Maintenant enfin chacun est libre de prendre congé. Aussitôt les appels des chauffeurs se succèdent. Une à une, les automobiles viennent se ranger devant le portail. Mr. Hilden s’est précipi-té le premier, enlevant sa femme au milieu d’un discours de sir Brian choqué. Cette nuit même, l’Amérique sera informée du suicide de la star célèbre et aussi de la plus-value des films où elle a joué. Mme Aisery a fait signe à M. d’Aubré de prendre place entre elle et son mari. Lord Musgrave a offert de reconduire Claire de Maur, mais l’ambassadeur a refusé, d’ailleurs avec un sourire aimable et diplomatique. Le lord

 

– 157 – malheureux en est réduit à la société de sir Brian qui a évité soigneusement Mrs Harriett Rowsell.

— Je vous plains, dit celle-ci à la comtesse de Foix.

— Pourquoi donc ?

— À cause de cette demoiselle qui vous reste pour compte.

— On va venir de Genève la chercher cette nuit même.

— Ah ! tant mieux ! Quel débarras ! Mais qu’elle était donc jolie avec toutes ces fleurs qu’a répandues sur elle, comme un parfum, Claire de Maur ! Je suis retournée la voir à cause de la poésie. La beauté ne protège pas du malheur, ni l’amour qu’on laisse échapper dans sa jeunesse.

Elle pense au fuyant sir Brian qu’elle ne rattrapera ja-mais. Le docteur Dominant qui la doit emmener s’impatiente, car il a vingt ou trente visites inscrites pour le lendemain.

— Venez-vous ? demande-t-il à Georges d’Aigues.

Mais le jeune homme refuse. Il a sa conduite intérieure. Il rentrera à Genève par ses propres moyens.

— C’est bien ! c’est bien ! appuie le médecin un peu lourdement, pour bien montrer qu’il a compris.

Nul n’a pu ignorer, au cours de la soirée, la brouille des deux fiancés ; une dernière tentative de réconciliation suivra sans nul doute le départ du dernier invité.

Les voilà partis.

 

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— Vous êtes enfin délivrée, dit Roger-Bernard à sa femme.

— Pas encore. Je les aurais volontiers tous gardés jusqu’à l’arrivée du fourgon de Genève.

— Il faut compter près d’une heure encore.

— Cette morte à mon étage me dérange odieusement.

— Oh ! sa chambre est éloignée et je ne vous savais pas si impressionnable.

— Je ne suis pas impressionnable et je vais me coucher. Ce dénouement de notre murder-party si bien machinée m’a coupé bras et jambes.

— Et Isabelle ?

— Eh bien ! cédez-lui pour cette nuit votre chambre. Et, si vous le voulez bien, je vous offrirai l’hospitalité dans la mienne.

— Volontiers, chère amie. Je fume un cigare avec Georges d’Aigues en attendant le convoi.

— Ne vous disputez pas ; il a eu, toute la soirée, une atti-tude si étrange !

— Oui, les choses vont mal entre eux. J’arrangerai cela. Et si c’est la rupture, tant pis. Isabelle s’en consolera. Vou-lez-vous qu’elle vous tienne compagnie pendant que j’attends le convoi ?

— Non, non : je suis lasse et me couche. Qu’elle en fasse autant.

 

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Georges et Isabelle, en tête à tête, ne s’adressent pas la parole. Roger-Bernard s’approche de leur groupe :

— Venez-vous, propose-t-il à Georges presque aimable-ment.

Pour une fois, il semble désirer de ne pas lui être désa-gréable.

— Je vous attendais, monsieur.

Isabelle, les yeux presque égarés, les voit s’éloigner en-semble. Ils font le tour du rond-point, ils franchissent la grille, ils disparaissent sous les arbres. Peu à peu les lumières du château s’éteignent, sauf celles de la chambre où la com-tesse harassée et agacée ensemble se déshabille et celle où dort sans réveil Clarisse Villevert dans la dernière parure que lui composent toutes les fleurs coupées au jardin. Mais le corps de logis réservé à l’office retentit de bruits de vaisselle, de rires et de commentaires. On y passe au crible les événe-ments. Une murder-party n’inspire pas le respect des patrons.

La demie de minuit a sonné à l’église de Bossey. Une murder-party n’est jamais très longue, même avec un dé-nouement modifié. La lune n’est pas encore couchée. C’est une nuit claire, infiniment douce, une nuit de légende, une nuit où les chouettes s’appellent tristement pour faire l’amour.

 

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