Murder-party ou Celle qui n'était pas invitée
I la Clairière de Crevin
I
LA CLAIRIÈRE DE CREVIN
La clairière de Crevin est un de ces lieux romanesques recherchés des voyageurs qui désirent s’exalter sur les tra-gédies de la vie réelle. Elle est à peu de distance de Genève, – de Genève si romanesque elle-même sous ses airs froids et puritains et échauffée encore des souvenirs de tant de pas-sions religieuses et de conflits héréditaires tandis que se construit paisiblement au bord de son lac le Palais de la So-ciété des Nations ; – de Genève peuplée d’ombres illustres et de couples enlacés. Car Chateaubriand y promena Mme me Récamier, M de Staël y poursuivit impitoyablement Benjamin Constant, Liszt s’y ennuya en compagnie de Mme d’Agoult, Byron s’y disputa avec sa maîtresse qui était la sœur de celle de Shelley-Ariel, Balzac, à la villa Diodati où il succéda à Byron, conquit puis étonna la sensuelle mais pru-dente Mme de Hanska, et dans la rue des Belles-Filles, Henri Amiel, partagé entre cinq ou six fiancées, ne cessa, toute sa vie durant, de démonter méthodiquement et tristement son cœur comme une montre. Mais la clairière de Crevin fut le théâtre d’un drame autrement violent et sanglant.
Il faut traverser le pittoresque village de Veyrier, au-dessus de l’Arve, entrer en Savoie et longer la frontière. Un sentier en pente, assez rude au départ et souvent barré par les branches des buissons, se rapproche des parois du Sa-lève, entre sous les arbres, et l’on débouche, en le suivant, sur un étang noir que les sapins et les chênes rapprochés
– 4 – couvrent à demi. Des rayons de soleil, perçant la voûte des feuillages, essaient en vain d’animer ces eaux mortes. Un peu plus loin, on découvre enfin, à l’orée du bois, cette clai-rière. Dans le voisinage d’une grande ville, il est peu de re-traites aussi sauvages : la montagne nue, les bois, l’étang l’entourent de silence et d’une atmosphère orageuse. Avant l’espace libre, sous un sapin, on aperçoit une pierre taillée grossièrement, et assez semblable à un rude mausolée. Des rameaux retombent sur l’inscription et l’on doit les écarter pour lire :
FERD. LASSALLE
NÉ LE 11 AVRIL 1825
MORT À LA SUITE D’UN DUEL
LE 31 AOÛT 1864.
Il n’est pas rare qu’à ces rameaux des fleurs soient sus-pendues, offrande de quelque disciple attardé, ou de quelque naïf étudiant qui persiste à voir dans le célèbre agitateur al-lemand un apôtre des causes ouvrières, ou plutôt de quelque jeune femme ou jeune fille sentimentale attendrie par une destinée que l’amour brisa prématurément.
Là fut ramassé Lassalle blessé et sans illusion sur sa blessure. Dans tout l’éclat de sa puissance, due à son génie oratoire, à son habileté littéraire, à la générosité d’une vieille maîtresse fortunée, la comtesse de Hatzfeld, qui l’avait mis à l’abri des difficultés matérielles, et à l’exploitation éloquente de la « sainte cause du peuple », le grand chef socialiste, de-venu l’homme à la mode à Berlin, avait rencontré l’obstacle contre lequel il allait buter. C’était un magnifique obstacle : une jeune fille de vingt et un ans, belle à miracle, casquée d’or, les yeux rayonnants, le corps lancé en avant comme
– 5 – ces Victoires balancées à la proue des navires, Hélène de Dönniges. Elle se joua du grand homme avec une désinvol-ture adorable et un sourire infernal et finalement le mit en présence de son fiancé, le prince roumain Yanko Racowitza, sur un champ de tir. Quel que fût le vainqueur, elle était dé-cidée à l’épouser et secrètement souhaitait que ce fût Las-salle. Toutes les chances étaient pour celui-ci, d’une force exacte au pistolet. Il fut tué. Telle est l’histoire de la clairière de Crevin.
Elle fait partie d’un vaste domaine, bois, prairies et vi-gnobles, sur le coteau qui borde la chaîne rocheuse du Salève et finit à la plaine genevoise, entre Veyrier et Bossey, vieux villages, l’un suisse, l’autre savoyard, tant la frontière se mêle, aux églises toutes parées de poésie rustique. Jean-Jacques raconte dans les Confessions qu’il fut mis en pension, tout enfant, chez le pasteur Lambercier qui desservait alors la paroisse de Bossey. Là il prit le goût de la nature et de la vie champêtre et celui du fouet que lui distribuait Mlle Lambercier. Une inscription sur un mur rappelle ce sé-jour, mais ne le détaille pas.
Le domaine de Crevin se rassemble autour d’un château qui domine la pente, entre les bois qui occupent le fond et le vignoble qui descend, bien exposé au soleil, vers la ferme de l’Hôpital. Ce château, grand rectangle allongé, d’un seul étage, date de la fin du dix-septième siècle et a déjà l’élégance mesurée des demeures du dix-huitième. Sa façade d’entrée est du côté de la montagne. Une cour, plantée de marronniers et précédée d’un petit jardin à la française avec des buis taillés et des parterres de sauges, le sépare de la grille ouvragée et, de l’autre côté de la route, un bassin avec un haut jet d’eau, une mare qui reflète des verdures pen-chées et qui porte, comme une flottille de radeaux, des
– 6 – feuilles de nénuphars, une pelouse montante aboutissent par plans successifs à la paroi du Salève.
L’autre façade jouit d’une vue étendue : la plaine, Ge-nève qui, le soir, s’illumine de mille feux et que domine la ca-thédrale Saint-Pierre, le lac Léman enfin resserré là comme un grand fleuve bleu.
Autrefois, ces étangs de Crevin avaient la réputation de répandre la malaria. Mais tout le pays a été assaini à la suite des travaux immenses entrepris par le constructeur du châ-teau, noble Jacques Grenus, syndic de Genève, de cette fa-mille des grands banquiers genevois qui furent les prêteurs des ducs de Savoie et des rois de France et qui avaient pour blason trois épis avec cette devise : plein grenus ou plein gre-nier. Ce Jacques Grenus, décédé à la fin du dix-huitième siècle, laissait huit fils qui tous moururent sans postérité. Le domaine passa en d’autres mains. Est-ce le souvenir de l’ancienne malaria, est-ce le ululement plaintif et habituel des chouettes dans les bois, est-ce le bruit fait par la mort de Lassalle, mais il est resté sur Crevin une sorte de légende tragique : on y attend des fantômes et l’on assure que la ruine et la mort rôdent encore dans les halliers d’alentour, du côté des mares. Il a fallu tous les aménagements heureux et aimables des propriétaires actuels pour le libérer et en faire une charmante et accueillante demeure.
Or le château a été loué cette année, les propriétaires ayant entrepris le tour du monde, par la comtesse de Foix qui désirait y tenir ses assises pendant la saison de Genève. On sait que la saison de Genève correspond à la session te-nue en septembre par la Société des Nations, celle où les grands ténors de la politique internationale donnent à pleine voix. « Genève, dit un personnage des nouvelles Précieuses,
– 7 – celles de Robert de Flers et de Francis de Croisset, a com-mencé par être un article de foi, et puis c’est devenu un ar-ticle de mode ; on parlait d’abord de la session de Genève, puis la session est devenue la saison. Nous avons eu d’abord des enthousiastes, des apôtres, prêts au martyre. C’était le Temple de la Paix, c’en est aujourd’hui le Casino. – Alors le Temple est détruit ? – Non, il y a une annexe. » Il y a même plusieurs annexes : les hôtels où ces messieurs de la Paix dé-libèrent, les restaurants où ils se rencontrent, les salons où les belles Précieuses, avec de la poudre et du rouge, se char-gent de rendre à tous ces humanitaires le sens de l’inégalité et le goût de la conquête.
La comtesse de Foix, qui a passé, mais de peu, la qua-rantaine, et qui accentue cette disgrâce par l’extravagance de ses modes, aurait toutes les raisons du monde pour s’abstenir de jouer un rôle à Genève. Elle est d’origine amé-ricaine et les États-Unis se sont mis à part de la Société des Nations dont l’idée première est venue pourtant de ce tou-riste imprévu, le président Wilson, qui régenta l’Europe, fit le traité de Versailles où il déposa maints pétards à retarde-ment et fut désavoué par son pays à nos frais. Son mari est un de ces grands seigneurs d’aujourd’hui, inutilisés dans un temps qui ne les comprend plus et cependant les redoute, et dans tous les cas ne sait plus employer leur importance natu-relle, leur aisance dans la dépense et le commandement. Hors cadre, ils ne se plaisent que dans la compagnie de leurs chevaux et de leurs chiens, sur leurs terres, à la chasse, sur un champ de courses, ou, tout au contraire, dans une société raffinée où ils se laissent volontiers apprivoiser, amateurs des jeux dangereux. Mais ils ne détestent rien tant que les conversations soi-disant sérieuses où les femmes se haussent à la conduite des peuples. Ce ne peut être donc qu’à son
– 8 – corps défendant que le comte de Foix a suivi sa femme au château de Crevin.
Mais de cette Ethel, fille d’un roi de l’acier, venue de New-York à temps pour renflouer son navire en perdition, il est demeuré, malgré son indépendance d’humeur, l’homme lige. Car elle entend profiter de l’opération en utilisant pour son compte le nom, le rang, les relations, l’influence. Outre-mer, on n’est pas volontiers désintéressé. Elle a même un peu trop redoré le blason, et la candidature du comte au Jockey Club a rencontré, de la part de quelques généalo-gistes pointilleux, une résistance qu’elle a brisée. Car elle prétend se rattacher directement, – elle, dont le grand-père était un valet de ferme irlandais émigré en Amérique, – à ces comtes de Foix qui furent les rivaux des comtes de Toulouse et des ducs d’Aquitaine et qui, dès le onzième siècle, ré-gnaient sur les deux versants des Pyrénées, leurs immenses territoires allant de Foix, Tarascon, Aix, le château de Cas-telpenent, celui de Lordat dont il reste encore quelques pans de murailles cramponnés aux rochers qui dominent la vallée de l’Ariège, à Pamiers, Saverdun, Mirepoix, Lesat, Le Mas d’Azil, Mazères dont le château était leur résidence favorite. Elle s’annexe la gloire de Roger II, le vainqueur des Maures, de Roger III qui prit part à la première croisade et s’y lava de l’excommunication lancée contre lui par le Pape pour crime de simonie, trafic et vente de biens ecclésiastiques. Et encore de Raymond-Roger qui accompagna Philippe-Auguste en Terre Sainte et se distingua à la prise d’Ascalon et au siège de Saint-Jean-d’Acre, de Roger-Bernard II, dit le Grand, qui battit les Albigeois, de Roger-Bernard III qui, prisonnier du roi d’Aragon, se révéla un des meilleurs poètes de son temps, enfin de toute la série des Gaston, et spécialement du char-mant et courtois Gaston Phébus. Il est vrai que la lignée des comtes de Foix s’arrête à Mathieu de Castelbon qui mourut
– 9 – sans postérité, et dont la sœur, Isabelle, comtesse de Foix, vicomtesse de Béarn et de Castelbon, épousa Archambault de Grailly, captal de Buch, lui apportant tout ce riche héri-tage. Plus tard, Henri IV devait en bénéficier et l’incorporer à la monarchie.
Ethel n’a pas hésité à susciter des héritiers directs, mais dépossédés, à ce Mathieu, fils de Roger-Bernard III de Cas-telbon. Et pour lui être agréable, Roger-Bernard, son mari, dont la race se perd en effet dans la nuit des temps, n’a pas hésité non plus à provoquer en duel une paire d’archéologues dont la science ne tint pas devant les me-naces. En sorte que l’ancien héritage nobiliaire et irréel a été recueilli, non sans peine. Elle l’a paré de ses millions qui ont achevé de le faire accepter dans la société parisienne. Encore déclare-t-elle volontiers qu’elle s’est montrée généreuse en ne revendiquant pas le Bigorre, le Couserans et même le Béarn confisqués par les rois de France.
Pourquoi vouloir encore par surcroît régner à Genève ? Ne s’est-elle pas mise en tête d’aider M. Briand à composer les États-Unis d’Europe ? Mais le goût du monde et de la nouveauté est chez elle poussé si loin qu’elle a oublié, au dé-but de la fameuse saison, son rôle de muse internationale, rien que parce qu’un nouveau jeu de société, extraordinaire et brutal, est venu d’Amérique. Ce jeu, voici qu’elle a imagi-né de l’importer chez nous. Il sera intronisé au château de Crevin. Elle a lancé des invitations, peu nombreuses, mais choisies, et singulièrement libellées. Après l’heure du dîner, huit heures et demie, les invitations portent cette indication mystérieuse, moitié française, moitié anglaise : à dix heures, murder-party. Dix heures est une concession faite à son mari. Dix heures a failli motiver une scène conjugale. Elle préten-
– 10 – dait se contenter de the murder-party qui commencerait avec le repas. Mais Roger-Bernard s’est insurgé.
— Eh quoi ! a-t-il protesté. Vous allez troubler l’estomac de nos hôtes dès le premier service en laissant circuler dans le jardin des fantômes, en proposant à table des rébus par le moyen d’allusions sournoises ou de communications téné-breuses apportées par de clandestins émissaires ! Non, non, chère amie, si je dois vous aller tuer quelques lièvres ou quelques perdreaux dans nos bois de Crevin pour régaler vos invités, je n’entends pas qu’on oublie de les savourer en dé-gustant mon Château-Latour ou mon Corton de grandes an-nées, sous le prétexte de suivre la trame d’une fausse in-trigue criminelle et de dépister un assassin fictif. De tels usages seraient la fin de notre civilisation. Qu’ils soient pra-tiqués en Amérique où l’on ne sait ni manger ni boire, cela prouve en faveur de l’ingéniosité des maîtresses de maison qui détournent ainsi l’attention du scandale de leurs sauces et de leurs boissons frelatées. Mais chez nous, grâce à Dieu, on sait encore dîner.
— Comme vous traitez mal mon cher pays, Roger-Bernard !
— Le défendriez-vous sur ce point ?
— Sur ce point il se défend peu, j’en conviens. Mais il vous surpasse sur tous les autres.
— Pas à la guerre que nous lui avons apprise.
— Mais il en a mieux profité.
— Oh ! cela, je vous l’accorde, Ethel, je vous l’accorde des deux mains.
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— Et voyez comme il l’emporte par l’imagination. Ce jeu nouveau, the murder-party, ce n’est pas en France qu’on l’eût inventé.
— Heureusement ! Je le comprends d’ailleurs assez mal.
— Je vous l’expliquerai. Mais que j’eusse donc aimé commencer le jeu par une promenade à la clairière où ce Lassalle fut tué en duel !
— Avant le dîner ? Ce sera une promenade hygiénique et nous réserverons pour la digestion vos fantômes.
— Oh ! Roger-Bernard, que vous êtes ironique ! Laissez-en du moins circuler quelques-uns dans le jardin pendant le repas. J’ai besoin de faire croire à un cambriolage.
— Non, non, chère amie, je suis inexorable. À partir de dix heures du soir, vous aurez toute liberté.
— Alors, je remplacerai ces ombres par des télé-grammes, des lettres ou des coupures de journaux. Mais ce ne sera plus le jeu véritable.
— Vous saurez lui restituer, dès le café et les liqueurs, son importance et sa fureur.
— Sa fureur ?
— Sans doute. N’est-ce pas un jeu sanglant et mortel ?
— Un jeu simplement, Roger-Bernard, un jeu.
Comme ils devisaient de bonne amitié, quelques jours après cette algarade qui avait abouti à un accord et qui sau-
– 12 – vegardait la tranquillité du repas, Roger-Bernard en profita pour demander quelques explications :
— Vous savez, chère amie, que j’ignore toutes les langues étrangères, y compris la vôtre.
— C’est assez l’habitude française.
— Alors ! traduisez-moi murder-party. Ensuite, vous défi-nirez.
— Eh bien ! c’est une partie de meurtre. On simule l’assassinat de l’un des convives, ou même de plusieurs.
— C’est gai.
— Oui, le nombre n’est pas limité. Et tous les autres in-vités doivent découvrir l’auteur ou les auteurs du crime. Un prix est décerné au meilleur détective.
— Je comprends en gros. Mais comment opère-t-on, je vous prie ? Il faut composer un scénario.
— Sans doute, sans doute. Vous ne vous êtes même pas aperçu que j’en composais précisément un, depuis quinze jours.
— Toute seule ?
— Insolent ! Non, Roger-Bernard : avec l’aide d’un au-teur dramatique de métier, Pierre Bussy.
— L’académicien ? Il n’a écrit que des pièces amou-reuses.
— Qui vous dit que l’amour ne sera pas le mobile du crime ? J’eusse préféré un drame policier pour ma part. Mais
– 13 – nous pourrons l’y mêler. Pierre Bussy est installé à Genève et je le vois chaque jour.
— Ne pouvez-vous me donner quelque idée de votre scénario ? Je serai discret et vous savez que je ne devine ja-mais rien.
— Qu’il vous suffise d’être orienté vers un crime pas-sionnel.
— C’est ce que je déteste le plus. Les journaux en sont remplis. Tenez, j’ouvre le Petit Dauphinois qui nous donne ici les dernières nouvelles. Comptez : à Draguignan, une femme empoisonne son mari avec la complicité de son amant ; un Espagnol extermine une dactylographe à Paris, par sadisme ; un commerçant, à Versailles, taillade sa femme à coups de rasoir ; à Paris, encore, une jeune fille tue son patron qui re-fusait de l’épouser et une dame américaine blesse griève-ment la femme d’un médecin dont elle était la maîtresse. Quel tableau de chasse ! Et tout cela dans la même journée. Vous verrez que tout ce joli monde sera acquitté.
— Cela prouve qu’il y a encore dans notre vieille société de belles violences et un sang chaud.
— Ne les défendez pas. Cela prouve un état d’anarchie permanent. Je ressens pour ma part une horreur sacrée pour ces belles violences. – Tu ne m’aimes pas ? Un coup de re-volver. – Tu ne m’aimes plus ? Un bol de vitriol ! – Tu en aimes un autre ? Deux morts. – Ah ! que du moins ceux qui se placent hors la loi en s’aimant respectent la liberté de l’amour et du plaisir et ne lui imposent pas leur contrainte personnelle ! Les contraintes sociales suffisent.
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— Oui, Roger-Bernard, vous êtes un homme du dix-huitième siècle, vous n’attachez pas d’importance à ce que vous appelez…
— D’un joli nom : la bagatelle.
— Vous badinez avec elle et l’un de vos poètes vous avertit qu’on ne badine pas avec l’amour.
— C’était un romantique et vous préférez jouer, vous, avec la mort.
— Elle n’est pas invitée et nous nous contentons de son simulacre. C’est le goût américain.
— Extra dry. Ce n’est pas le nôtre. Je vous avertis, chère amie, que votre jeu, chez nous, ne réussira pas.
— Il a déjà réussi.
— Comment, déjà ? Où donc ?
— Ah ! vous retournez le fer dans la plaie. J’ai été de-vancée. Il a déjà été donné deux fois, chez lady Howart à Versailles, et à Paris chez la princesse Falize.
— Vous y étiez ?
— Sans doute. Vous ne voudriez pas que je fusse ab-sente lors d’une telle première. Pendant ce temps-là, vous vous occupiez de vos chevaux et de votre chenil dans notre château de Saint-Léonard-sur-l’Oise.
— Racontez-moi, si vous en avez le loisir.
— Je n’ai jamais de loisir. Et j’attends précisément cet après-midi M. Pierre Bussy pour les dernières mesures à prendre.
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— Il est toujours en retard.
— En effet, il devrait être là.
Décidément Ethel de Foix était de bonne humeur, ou dé-sirait rallier son mari au nouveau divertissement importé d’Amérique. Elle consentit à lui donner force détails sur ce qui s’était passé chez lady Howart à Versailles. C’était un drame fort embrouillé, avec une double intrigue mêlée, afin de dérouter les esprits. Mais le jeu commençait, dès l’arrivée des convives.
— Vous entendez, Roger-Bernard : dès l’arrivée…
— J’entends parfaitement. On doit mal manger chez la-dy Howart.
Donc le jeu commençait dès l’arrivée des convives qui trouvaient dans l’antichambre des coupures de journaux où il était annoncé qu’une Égyptienne, enfermée dans un asile d’aliénés à Londres, s’était échappée avec l’idée fixe d’aller à Paris pour y tuer lord Seymour. C’était lord Seymour, un des invités, qui était censé recevoir.
On se mettait à table avec un certain désappointement parce que lord Seymour, tout désigné pour jouer le rôle de la victime, était absent. N’allait-il pas revenir d’un instant à l’autre ? Mais non, lady Seymour informa ses hôtes que son mari, appelé brusquement en Angleterre à cause des événe-ments des Indes, avait dû partir en avion. Était-ce un faux départ ? Cependant, à plusieurs reprises, pendant le dîner, une forme voilée frappa aux portes vitrées de la véranda où le repas était servi. Ce ne pouvait être que l’Égyptienne en quête de lord Seymour. Des ombres passaient dans le parc, sans doute des policiers avertis de cette présence insolite. Pendant ce temps, à l’intérieur de la véranda, une autre in-
– 16 – trigue se nouait dont les spectateurs avaient été avertis par des lettres, des télégrammes, des factures qu’ils avaient pu consulter dans une corbeille, au salon, avant de passer à la salle à manger. Ils savaient que Raymond Laray, le célèbre auteur dramatique, était las de sa liaison avec Mme de Rive qui lui coûtait fort cher, le ruinait et troublait son repos et son travail par des scènes orageuses, l’empêchant de pro-duire, l’accaparant, le séquestrant. Ils ne furent pas étonnés de le voir, pendant tout le repas, faire une cour assidue à sa voisine, la blonde baronne de Méry, sous les yeux de sa maî-tresse exaspérée, comme s’il prenait plaisir à torturer celle-ci. Au dessert, Mme de Rive n’y tenant plus, en effet, sortit de la salle, comme si elle allait prendre une crise de nerfs. Tout de même, son amant attitré ne pouvait la laisser dans cet état. Lentement, comme à regret, Raymond Laray la suivit, disparut à son tour. Dans le jardin on entendit tout à coup des pas rapides sur le sable, puis deux coups de feu. Deux ou trois des convives se levèrent, se précipitant au dehors. Après quelques instants, ils revinrent, déclarant qu’il n’y avait personne dans le parc et qu’on ne s’expliquait pas les coups de revolver. Lady Seymour donna alors le signal du départ et l’on passa au salon où toute liberté fut donnée aux invités de fouiller la villa. Et ce fut comme une meute lancée à la poursuite du gibier.
Au premier étage, Raymond Laray, dans une grande pièce qui devait être le studio de lord Seymour, renversé dans un fauteuil, le plastron couvert de sang, le front troué d’une balle, ne donnait plus signe de vie. Il tenait encore un stylo dans sa main crispée. Sur la table, devant lui, on pou-vait lire une lettre commencée. C’était une lettre de rupture adressée à Mme de Rive. Celle-ci, dans la chambre voisine, était de tout son long étendue sur le lit, baignant dans l’encre rouge, un revolver à la main. Et, plus loin, couchée sur le
– 17 – ventre, la tête enveloppée dans un foulard de soie qui ne permettait pas de distinguer ses traits, une femme mysté-rieuse portait aussi des traces de sang et serrait un poignard.
— Trois morts, il y avait trois morts ! termina Ethel triomphante.
— Quel massacre ! renchérit son mari en ricanant.
— Eh bien ! maintenant que je vous ai tout raconté, de-vinez donc ce qui s’était passé. Vous avez le choix entre de nombreuses hypothèses. Raymond Laray s’était-il suicidé avec sa maîtresse ? Celle-ci l’avait-elle tué par jalousie, ainsi que la femme inconnue surprise avec lui, pour se donner la mort ensuite ?
— Mais non, mais non, chère amie, l’arrêta Roger-Bernard. C’est en vain que vous cherchez à me donner le change. Une pareille hécatombe ne peut être que l’œuvre d’un fou. La femme inconnue, c’est votre Égyptienne. Elle a tout tué et votre histoire est stupide.
— Mais pourquoi aurait-elle tué ?
— Une folle n’a pas besoin de raisons. Elle aura pris votre Raymond Laray pour lord Seymour.
— Mais elle-même ?
— Pendant qu’elle y était, elle n’allait pas s’épargner.
La comtesse de Foix considéra Roger-Bernard avec fa-veur. Elle ne lui cacha pas son admiration :
— Vous avez deviné. Du premier coup. Vous avez l’esprit simplificateur. Quel dommage que je ne vous aie pas
– 18 – emmené chez lady Howart ! Vous eussiez gagné le prix, un sucrier d’argent.
— Un sucrier ? Quelle erreur ! Une fiole à poison eût été de circonstance. Et c’est ce jeu-là que vous allez jouer chez nous ?
— N’est-ce pas qu’il est passionnant ?
— Dites qu’il est odieux. Autrefois, dans les châteaux, à l’automne, quand les soirées sont longues, on se réunissait entre voisins de campagne et l’on jouait des charades.
— Des charades ?
— Mais oui, des charades. C’est un vieux jeu français. Il est charmant. Il réclame beaucoup d’imagination et de fan-taisie. Jeunes gens et jeunes filles s’en allaient fouiller les vieilles armoires, les coffres, les bahuts, les placards, pour en sortir toutes sortes d’étoffes, de châles, de coiffures, de cos-tumes afin de se travestir. L’histoire, la légende, la féerie leur étaient offertes. Il y avait des couplets pour les jolies voix, des scènes de comédie pour les amateurs de farces, et des idylles pour les sentimentaux. Le spectacle se déroulait de-vant l’assemblée des parents qui devaient deviner le mot ou la phrase. En vérité, c’était délicieux.
— Un peu enfantin, Roger-Bernard, avouez-le.
— Je n’avouerai rien, protesta le comte de Foix qui se leva et s’en fut ouvrir une bibliothèque vitrée.
Il en retira un ouvrage de grand format, très mince, relié en rouge avec filets d’or et armoiries d’or :
– 19 –
— Tenez, car je désire achever de vous convaincre, Ethel. Hier soir, ne pouvant m’endormir, j’ai pris ce volume. Il m’a enchanté.
— Qu’est-ce donc ?
Mais il ne se pressa pas de répondre et continua son plaidoyer.
— Vous trouvez la charade puérile. Elle fut remplacée par le théâtre de société. C’est aussi un heureux badinage. On faisait dans le monde des comédies, des ballets, des re-vues qui valaient bien celles de vos auteurs à la mode. J’ai donc lu hier soir ce livret. Voilà de l’esprit, de la légèreté, de la grâce, et même de l’actualité.
— Mais qu’est-ce donc, je vous prie, Roger-Bernard ?
— Le Ton de Paris. Cela date du dix-huitième siècle. L’héroïne, Mme de Sénanges, est une femme à la mode, ner-veuse et toujours un peu en retard, libre de son esprit et de son humeur, mais esclave de ses relations et de ses obliga-tions mondaines au point de ne pouvoir disposer de cette li-berté. Je n’ai qu’à feuilleter pour découvrir de jolies ré-pliques : « A-t-elle un amant ? » s’informe, comme il con-vient, un nouveau valet de chambre. Et la camérière qui l’initie de lui répondre : « Un amant prend bien du temps et je ne vois pas trop celui qu’elle y pourrait donner. »
— Ça, c’est bien observé : j’en conviens.
— Elle a sans cesse besoin d’argent, comme tout le monde aujourd’hui. Pourtant elle ne se ruine pas en toilettes, car elle sait se servir de l’art de la réclame. Tout comme au-jourd’hui. Il suffit qu’elle porte un chiffon pour le lancer. Aussi, quand elle rappelle, – mollement, – à sa couturière,
– 20 – qu’elle lui doit bien de l’argent, n’est-elle guère étonnée de s’entendre répliquer par celle-ci : « Je ne vous en demande pas : portez la première tout ce que je fais, voilà tout ce que j’exige de vous. »
— Vous êtes sûr que cette pièce est du dix-huitième siècle ?
— Je vous l’affirme. Cependant l’exquise Mme de Sénanges est criblée de dettes. Elle joue aux cartes. Son mari qui a du tact fait pour elle tout ce qu’il peut : il s’en va.
— C’est charmant.
— Elle a été sauvée une première fois de la faillite par M. de Marsal, officier de haute valeur qui a dû, je pense, être professeur à l’École de guerre. C’est un homme distingué, mais ennuyeux, comme il y en a tant. Dans les grandes occa-sions, – celle des dettes, par exemple, – il est parfait ; mais dans les quotidiennes on peut trouver mieux. Heureusement, il est parti en expédition, au Sénégal ou au Maroc. Un de ses camarades, M. de Mirville, qui a moins d’avenir, mais plus de gaieté et de belle humeur, l’a remplacé. Oh ! très peu. Mme de Sénanges, quand il va la voir, reçoit, et toujours trente personnes, et si elle donne un rendez-vous au dernier moment elle le décommande : elle allait oublier des devoirs indispensables, une visite à une exposition, une répétition générale, un dîner en ville. Voici le passage, précisément. « Avec une maîtresse telle que vous, soupire M. de Mirville, on pourrait très bien mourir vierge et martyr. » Mais elle de répliquer : « Ma dissipation, ma porte ouverte toute la jour-née à tout le monde me mettent à l’abri de l’espionnage, des scènes, et de toutes les misères qui tourmentent une jeune femme soupçonnée. »
– 21 –
— C’est parfait.
— Mais oui, sa dissipation protège jusqu’à sa vertu.
— Naturellement.
— La chère enfant est la plus désintéressée, la plus sa-crifiée des femmes, j’allais dire la plus héroïque. Elle ne pense point à elle, elle ne vit pas pour elle, il n’est personne de plus dépendant. Je cite encore, c’est la conclusion : « Le public, dit-elle, est le juge le plus bizarre, le plus sévère ; je lui sacrifie sans cesse ce qui me plaît le plus et je ne le crains pas moins. »
— Nous sommes toutes ainsi, Roger-Bernard. Et l’on nous méconnaît.
— Est-ce à cause du public, chère amie, que vous me menacez de ces assassinats à domicile, pour divertir vos in-vités ?
— Certainement, c’est à cause de lui. Il faut être à la page et savoir devancer la mode. C’est aujourd’hui le ton de Paris.
— C’est plutôt le ton de New-York qui désire passer la mer. Et savez-vous de qui est ma petite comédie ? De Lau-zun, du fameux duc de Lauzun. Connaissez-vous le duc de Lauzun ?
— Lequel ? mon ami. Il y en eut plusieurs. Serait-il de nos parents ? Devrais-je le connaître ?
— Sans doute. C’était un roué, mais un roué spirituel. À seize ans, il avait donné rendez-vous à Versailles à une petite actrice de la Comédie : elle était de son âge et, comme lui, manquait d’expérience. Mais, dans la mansarde qu’il avait
– 22 – louée, les deux enfants aperçurent une énorme araignée et leur trouble fut si grand qu’ils lui cédèrent la place.
— Cette anecdote est délicieuse. Je la replacerai. En avez-vous d’autres sur ce Lauzun ?
— Il y en a plus que vous n’en pouvez cueillir. Vous rap-pelez-vous la Petite Marquise de Meilhac et Halévy ? Ça, c’est du joli théâtre. Eh bien ! Lauzun joua la pièce au naturel avec une Anglaise, lady Sarah Bunbury. Ils s’aimaient : elle lui proposa de partir avec elle pour la Jamaïque. Il ne se souciait pas d’amours si lointaines ni si totales. Il refusa, elle ne vou-lut plus le revoir. Il en fut très malheureux, mais à Paris. Plus tard, il fit l’expédition d’Amérique. Il a contribué à la libéra-tion de votre cher pays.
— Voilà qui me le rend encore plus sympathique.
— Au moment de la Révolution, le cœur chaud et la tête légère, il fut de ceux qui s’abusèrent sur la liberté. Il prit un commandement dans l’armée du Rhin. On ne tarda pas à lui couper la tête. C’était alors le ton de Paris.
— Un mauvais ton, Roger-Bernard, un bien mauvais ton.
— Mais c’est à ce mauvais ton-là que vous prétendez re-venir avec votre jeu d’assassins.
— Un simple divertissement.
— On commence par se divertir.
La discussion conjugale ne se serait pas autant prolon-gée si elle n’avait été le signe d’une divergence d’opinions incoercible. Qu’y avait-il de commun entre cet héritier des Richelieu et des Lauzun attardé dans notre temps, aussi léger et dissipé dans ses mœurs que ferme dans ses jugements et
– 23 – traditionnel dans ses opinions, soutenu sans même le savoir par un passé toujours vivant, le cerveau intact dans le dérè-glement des sens, le courage intact, malgré le goût du plaisir, et il l’avait prouvé dans la guerre, et cette femme d’outre-mer, apportant dans le vieux monde les audaces et les bruta-lités du nouveau sans craindre de bousculer d’anciens usages et de vieux préjugés ? L’un parlait charades et théâtre de so-ciété, l’autre crimes et détectives. Ils ne pouvaient se rencon-trer. Pourtant ils se mirent d’accord, mais sans plaisir, pour faire place au nouveau jeu d’Amérique dans ce château de Crevin que la comtesse de Foix avait loué dans l’idée de ré-gner sur Genève et de contribuer à la paix du monde.
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