Murder-party ou Celle qui n'était pas invitée
IV Mise en Marche
IV
MISE EN MARCHE
Quelques centaines de mètres séparent le château de Crevin de la clairière où Lassalle fut blessé à mort. Ethel de Foix avait raccourci la distance en prenant par les dépen-dances et par une allée de noyers qui rejoint les bois. Elle avait fait jeter du sable fin sur ce chemin étroit afin qu’il fût doux aux petits souliers de satin qui le fouleraient. Et même elle avait pensé engager une cohorte de paysans savoyards afin de l’éclairer avec des torches au passage du défilé, mais la lune, commandée et exacte, se levant au-dessus du Salève, serait le meilleur lampadaire.
Quand tous les invités furent rassemblés, le comte de Foix s’offrit le plaisir de leur montrer la salle à manger vide. Personne n’en fut choqué. On s’attendait, en venant, à des aventures extraordinaires : elles commençaient par cet es-camotage. Des cocktails furent passés à la ronde avant d’affronter la marche en plein air. Puis la comtesse entraîna ses hôtes dans le lieu symbolique qu’elle avait choisi à cause de son romanesque sanglant. Elle prit la tête du cortège, avec M me de Maur, la femme de notre ambassadeur à Berne, qui eût préféré un endroit clos à cause de ses rhumatismes menaçants et de ses goûts casaniers, et la comtesse Gregory qui, peu sûre de ses manières, s’efforçait de copier celles des grandes dames et ne manquait pas de les exagérer. Mais, peu à peu, sous la clarté bienveillante de la lune – bienveillante parce qu’elle est mesurée – les couples s’égrenèrent derrière
– 59 – elle, selon les affinités électives comme elle disait pour avoir mal lu Goethe, et selon ses prévisions mêmes pour les places à table, contrariées toutefois çà et là par des rencontres ha-biles ou maladroites.
Claire de Maur, toute en blanc, robe de crêpe georgette et manteau de panne blanc garni d’hermine, blonde par tein-ture plus que par nature, blanche et rose avec des pâtes et des fards, mais gracieuse au delà de toute expression avec ses beaux yeux bruns veloutés aux longs cils chargés de mé-lancolique langueur, s’était rapprochée sans hésiter de lord Robert Musgrave visiblement troublé dès son apparition :
— Oh ! lui dit-elle, vous revoir, après si longtemps !
— Petite Claire, protesta l’homme d’État anglais, quand serez-vous raisonnable et n’oublierez-vous plus mon âge ?
— Ne parlez jamais de votre âge, Robert. Soyez vous-même ce soir, je vous en prie, vous-même et non pas un autre.
— Il est si difficile et si dangereux d’être soi-même !
— Eh bien ! acceptez le danger.
— Pour moi, je l’accepterais, mais pour vous…
— Moi, je n’ai pas peur.
Ils n’avaient pas prévu la délicatesse d’Ethel de Foix qui les plaçait l’un à côté de l’autre au mépris du protocole.
Sir Brian Daffodil qui, en pieux disciple de John Ruskin, pratique le culte exclusif de la beauté et qui tient, disait-il, son nom de fleur d’ancêtres versés dans l’art des jardins, tâ-
– 60 – chait au contraire de se soustraire à la poursuite quasi éter-nelle de Mrs Harriett Rowsell pour courtiser, à sa manière étrangère et féline, l’élégante Mrs. Hilden en robe de tulle noire bordée de velours et paletot turquoise, et lui décocher des compliments, dont la poésie recouvrait à peine la vivaci-té.
M. d’Aubré, secrétaire d’ambassade, s’attachait aux pas de la pimpante Mme Aisery, dont la taille allongée se parait à merveille d’une toilette de mousseline à pavots jaunes et noirs et qui couvrait ses laiteuses épaules d’un manteau jaune à col de lynx. Elle passe pour l’une des plus raffinées coquettes de Paris, sans qu’on ait jamais pu lui attribuer une liaison avec certitude. On a beaucoup parlé, précisément, des assiduités de M. d’Aubré, mais il sait, lui, à quoi s’en te-nir et déplore que les bruits publics n’aient pas plus de con-sistance.
— Vous savez, Grace, – Dieu ! que j’aime votre nom !…
— Mon nom seulement ?
— Faut-il vous dire ?…
— Pas maintenant.
— Dans cette comédie que nous jouons ce soir…
— Vous appelez ça une comédie !
— Tragédie, si vous préférez.
— Je ne préfère pas, mais j’y meurs, et même j’y meurs assassinée. Sans savoir par qui. Peut-être par vous.
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— Ah ! non. Je ne pourrai jamais me résigner à vous voir mourir. D’autant plus que, d’après le scénario, je suis votre amant.
— Ne vous vantez pas : mon futur mari, parce que, – toujours dans le scénario, – je divorce.
— Divorcez dans la réalité.
Elle le regarda bien en face :
— Vous savez bien que j’aime mon mari.
— Et moi ?
Elle rit, et son rire clair sonna sous la lune :
— Vous aussi. Beaucoup.
La star célèbre, théâtrale dans sa robe grenat, avait ma-nœuvré pour isoler d’Isabelle Georges d’Aigues. Mais elle avait peine à contenir sa voix courroucée et il scandait leur dialogue de : Plus bas, on nous entend.
— Tu ne t’attendais pas à me voir ici, Georges ?
— Naturellement.
— Si tu l’avais su, tu ne serais pas venu.
— Certes non.
— Ah ! le secret a été bien gardé. La comtesse de Foix me l’avait demandé.
— Mais que venez-vous faire ici ?
— Un numéro. Une morte. J’ai accepté pour la voir.
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— Qui ?
— Ta fiancée, parbleu !
— Chut !
— Elle ne répond pas du tout au portrait que tu m’en avais fait.
— Mais si !
— Tu m’as menti, une fois de plus. Elle est mince et musclée, elle est fraîche, elle plaît aux hommes.
— Mais non.
— Je te dis que si. Tu ne l’épouseras pas.
— Voyons, Clarisse, vous savez bien nos conventions.
— Oui, mais elle devait être laide et elle ne l’est pas.
Georges d’Aigues n’était pas inquiet sur le couple qui les précédait. Un couple qui s’est choisi n’entend pas les propos des autres. Mais il se retourna pour voir qui les suivait. Un groupe de quatre hommes se pressait sur le chemin étroit : Edgar Hilden prenait trois interviews à la fois pour ses jour-naux d’Amérique. On ne perd pas son temps dans le monde, dans le Nouveau Monde. Il réclamait à Pierre Bussy, l’académicien, son avis sur l’art dramatique en France depuis la guerre et sur l’avenir du cinéma. Puis il se tournait avec un sourire aimable vers le comte Gregory, comme s’il ressentait une curiosité immodérée des affaires d’Albanie que les États-Unis avaient le tort immense de trop ignorer. Après quoi il interrogeait le professeur Dominant sur les maladies ner-veuses et l’écoutait pourfendre les théories freudiennes dans leurs exagérations érotiques.
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Le comte de Foix fermait la marche avec sa fille. Il épanchait sa mauvaise humeur qu’il dissimulait si habile-ment en société :
— Quelle idée de nous emmener dans cette clairière ! Et ce jeu américain où l’on simule des assassinats ! Et cette star qu’on invite comme pour une représentation !
— Clarisse Villevert. Une célébrité, papa.
— On se renseigne sur les célébrités. Celle-ci, qui ne cherche que le succès et la fortune, et qui les cherche sans arrêt ni pitié, est la fille d’une blanchisseuse et d’un métèque. Elle n’a ni instruction ni usage.
— Mais elle est belle. Pourquoi, papa, cette sévérité ? vous qui êtes toujours si indulgent ! Il m’a semblé tout à l’heure que vous aviez de la tristesse.
— Moi ? non. J’aime beaucoup ma petite Isabelle et je la voudrais heureuse.
— Je le suis tant :
— Vraiment ?
— Oui, vraiment, papa. Il ne faut pas me gâter ma joie dans cette belle nuit de fête. Vous surtout.
— Pourquoi moi surtout ?
— Parce que vous savez bien mon affection, mon… mon admiration.
— Oh ! non, pas d’admiration, petite. Les hommes ne sont jamais admirables, ou si rarement, et par intermit-tences. Va vite rejoindre M. d’Aigues puisqu’il en est ainsi. Mais où est-il ?
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— En avant.
— Pourquoi ne t’a-t-il pas attendue ?
— J’étais avec vous. Il vous redoute instinctivement. Vous ne cherchez pas à l’attirer. Promettez-moi…
— Mais oui. Va le rejoindre. Il est devant le groupe de ces messieurs. Avec qui est-il ?
— Avec l’étoile.
Il dut retenir sa fille qui avait buté contre une borne.
— Ah ! murmura-t-il, tu as heurté la pierre de l’inscription.
— Quelle inscription ?
— Celle de la mort de Lassalle.
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