Murder-party ou Celle qui n'était pas invitée

Henry Bordeaux · Chapitre 3 sur 12

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Murder-party ou Celle qui n'était pas invitée

III les Convives

III

 

 

LES CONVIVES

 

La comtesse de Foix avait triché au jeu, – au jeu importé d’Amérique. Elle avait promis à son mari, formellement pro-mis qu’il ne serait pas question des crimes à commettre pen-dant toute la durée du repas. The murder-party, comme le portaient les invitations, ne commencerait qu’à dix heures du soir, le dîner achevé, et même le café et les liqueurs servis. Cette promesse, qu’il lui fallait bien tenir, plus le grand soir approchait, plus elle l’estimait intolérable, voire scandaleuse. Comment préparer des assassinats sans créer autour d’eux une atmosphère favorable, une atmosphère de peur et d’épouvante qui oppresserait les convives ? Or, rien ne pou-vait être plus contraire à cette préparation, rien ne pouvait refroidir davantage la curiosité que le paisible accomplisse-ment des rites de la table et la succession de plats succu-lents, – Roger-Bernard se montrait fort exigeant sur cet ar-ticle bien français, – parmi les fleurs, l’éclat des toilettes, le brillant des conversations entre personnes désireuses de se plaire et qu’un voisinage bien choisi, nécessaire à l’ordonnance raffinée d’une réception, inclinerait naturelle-ment à la joie. S’il se fût agi d’une charade ou d’une comédie de société, ou de quelque ballet, comme l’eût souhaité le comte, rien de mieux. Mais il s’agissait de tuer deux de ces dames et de laisser aux autres invités le soin de découvrir les assassins et de deviner la cause de leurs sanguinaires vio-lences. Chez lady Howart, à Versailles, chez la princesse Fa-lize, à Paris, l’atmosphère avait été obtenue dès l’entrée dans

– 39 – le hall, où de mystérieuses dépêches étaient disposées avec art sur un plateau, à la disposition des arrivants. Tandis que l’on mangeait et buvait, ou tout au moins qu’on s’efforçait de manger et de boire, circulaient dans le parc ou dans le jardin des apparitions fantomatiques, ou bien le sable des allées craquait sous des pas clandestins. Déjà l’on vivait dans la terreur. Qu’attendre, au contraire, de gens équilibrés par l’absorption de nombreux plats excellents et de vins géné-reux, tout bourdonnants encore de traits d’esprit et barbouil-lés d’allégresse ? C’était courir à un échec certain. On souri-rait devant les cadavres. On s’amuserait du meurtrier. Lady Howart et la princesse Falize triompheraient aisément, et la murder-party du château de Crevin passerait sans nul doute pour un ridicule événement mondain.

Ethel, ne pouvant s’y résigner, – et l’honneur de son pays natal, inventeur du jeu, n’était-il pas en cause ? – avait cherché une solution élégante à un problème aussi délicat. Cette solution, elle l’avait enfin trouvée, favorisée par la cha-leur exceptionnelle de ce début de septembre. Et même elle avait ri toute une journée de son ingénieuse découverte sans en faire part à personne. Quand le comte Roger-Bernard en tenue de soirée, magnifique à son habitude en smoking et gi-let blanc, la vint rejoindre au salon vingt minutes avant l’heure fixée par les invitations parce qu’elle le désirait con-sulter sur les places à table, il la trouva si réjouie qu’il lui en témoigna son propre agrément :

— Comme vous êtes gaie ce soir, chère amie ! Jamais on ne pourra vous croire l’auteur de tant de crimes imaginaires et impunis.

— Mon humeur est changeante, Roger-Bernard.

 

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— Permettez-moi de jeter un coup d’œil sur la salle à manger. La vue d’une table bien dressée, avec le linge da-massé, notre simple vaisselle de Sèvres blanche bordée d’or, les cristaux qui renvoient la lumière, et les fleurs doublées par la glace du surtout, est un spectacle réconfortant.

— À votre aise.

— Ce sera d’ailleurs pour vous une gageure de substituer la tragédie au plaisir de la bonne chère.

— En effet.

— Je ne sais comment vous la gagnerez.

— Je le sais.

— Vous paraissez bien sûre de vous. J’arrive de Chamo-nix où je me suis fait conduire en automobile. J’espérais y respirer un air moins étouffant que celui qu’on respire ici au pied du Salève dont les roches nous renvoient la chaleur. C’était pareil. Et même, le soir, il fait bon à Crevin à cause du voisinage des bois et des étangs.

Et le comte, s’étant rapproché en causant de la porte de communication, l’ouvrit afin d’embrasser du regard le spec-tacle qu’il convoitait. Il recula, frappé d’étonnement. La salle à manger était vide, absolument vide, sans couverts, et même sans table et sans chaises. Elle s’offrait nue comme la main.

— Ah ! çà, dit-il à sa femme, êtes-vous informée de ce déménagement ? Où dînons-nous ce soir ?

Ethel éclata de rire :

— Ah ! ah ! voilà !

 

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— Vos cambrioleurs ont pris de l’avance. Ils se sont un peu trop pressés.

— Il n’y a pas de cambrioleurs. Nous nous en sommes tenus, Pierre Bussy et moi, aux crimes passionnels.

— Alors, daignez-vous m’expliquer ce qui se passe ici chez moi ? Il faut un quart d’heure en auto pour venir de Ge-nève. Nos invités vont arriver. Où les recevrez-vous ?

— Ici, pour commencer.

— Et le dîner ?

— Rassurez-vous, Roger-Bernard. Il sera servi, et même bien servi, et nous n’irons pas le chercher bien loin.

— Sur la terrasse ? C’est une idée ingénieuse. Il y fait bon par ces belles soirées d’été.

— Non, pas sur la terrasse.

— Dans le jardin ?

— Ni dans le jardin.

— Je donne ma langue aux chats. Expliquez-moi, je vous prie, cette fantaisie.

— Eh bien ! voilà ! nous dînerons dans la clairière où ce fameux Lassalle fut tué pour les beaux yeux d’Hélène de Dönniges.

— C’est insensé.

— Point du tout. L’extrême chaleur de ces dernières journées m’en a fourni l’occasion. J’ai découvert que nous serions beaucoup mieux là-bas qu’ici.

 

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— On est toujours plus confortablement dans une salle à manger et l’on y mange chaud.

— Mais on mangera chaud dans la clairière. J’ai acheté une cuisine roulante munie des derniers perfectionnements.

— On n’y verra rien.

— Nous serons éclairés par des candélabres. Leur clarté vivante est plus flatteuse que les lampes électriques sur les joues et les épaules des femmes.

— Elle est plus faible.

— Je la renforcerai, s’il est nécessaire, par de grands feux d’herbes sèches et de bois mort, à l’autre bout de la prairie.

— Vous mettrez le feu à la forêt, et que diront les pro-priétaires ?

— Il y aura des surveillants. Enfin j’ai convoqué la lune. Elle apparaîtra entre les sapins.

— Vous avez pensé à tout et je vous rends grâces. Mais quelle imagination saugrenue, quand il était si simple de dî-ner chez soi !

— Vous oubliez l’atmosphère, cher ami.

Roger-Bernard qui refermait soigneusement la porte de la salle à manger vide se retourna, vaguement inquiet et re-doutant quelque nouvelle lubie :

— L’atmosphère ? répéta-t-il, comprenant mal et s’attendant à tout.

— Mais oui, l’atmosphère criminelle.

 

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— Ah ! pardon, Ethel, vous m’avez donné votre parole qu’il ne serait pas question de vos crimes pendant toute la durée du repas.

— Je la tiendrai. Mais vous n’empêcherez pas la lumière de la lune de danser sur le gazon comme une sylphide, ni les flambeaux de jeter des lueurs mouvantes et favorables à l’apparition des fantômes, ni les chouettes de ululer. Je compte beaucoup sur les chouettes.

— Vous pouvez y compter. Le bois en est infesté.

— Leur ululement est lugubre. Il passe pour annoncer la mort.

— Ce sera complet.

— Il le faut bien. Et les ombres de Lassalle et d’Hélène de Dönniges ne manqueront pas, elles aussi, de se déranger pour venir à la rescousse. Vous aurez la gentillesse de racon-ter leur histoire à nos hôtes.

— Jamais de la vie.

— Si, si. Je vous en prie. Vous la connaissez à merveille et je vous promets un succès flatteur.

Roger-Bernard ne put, cette fois, se tenir de sourire. Dé-cidément il était battu et mieux valait se montrer beau joueur dans la défaite :

— Ethel, vous êtes une grande tragédienne. Votre mur-der-party, – ai-je bien prononcé ? – restera plus célèbre, je vous en réponds, dans les annales mondaines, que celles de lady Howart et de la princesse Falize. Nos convives ne sa-vent pas ce qui les attend. Ils partiront d’ici glacés d’horreur.

 

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— C’est ce qu’il faut. C’est exactement ce qu’il faut.

— Et voilà ce qu’on appelle aujourd’hui une partie de plaisir !… Isabelle n’est-elle pas encore descendue ? L’avez-vous prévenue du changement de décor ?

— Oh ! Isabelle, cher ami, ne s’occupe plus de la maison. On la voit à peine, elle part à toute heure dans son cabriolet. Elle rentre à l’instant et doit s’habiller en hâte, ce qui me contrarie fort, à cause de sa chambre dont j’ai besoin pour le second crime. Elle est toute à ses fiançailles.

Le front de Roger-Bernard se rembrunit à ce rappel de fiançailles qu’il avait dû accepter à son corps défendant. À peine faisait-il bon accueil à Georges d’Aigues lorsqu’il le rencontrait en compagnie d’Isabelle, et c’était pour la jeune fille une réelle souffrance de constater cette réprobation per-sistante et inexplicable. Elle s’était risquée la veille à deman-der à son père la cause d’une telle répulsion. Mais il ne l’avait pas donnée, ou n’avait pu la donner, se retranchant derrière des intuitions, des préventions qu’il promettait même d’écarter. Ses longues habitudes de courtoisie empê-chaient seules son futur gendre de se rendre compte du drame secret qui se jouait entre le père et la fille.

Tout à ses devoirs de maître de maison qu’il tenait pour essentiels, il écarta résolument l’objet de ses préoccupations et s’informa du menu qu’il approuva, non sans ironie :

— Truites sauvages à la nage. Que signifie ce jargon ?

— Ce sont des truites saumonées. Des truites de torrent, au bleu.

— Il fallait le dire. Le langage culinaire doit être simple et précis. Notre maître d’hôtel me paraît farci de littérature.

 

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J’espère du moins qu’il ne lit pas vos romans policiers… Mé-daillons de ris de veau Sévigné. Qu’est cela, dites-moi ?

— Ma foi, je n’en sais rien, Roger-Bernard.

— Sonnez le maître d’hôtel.

— Je veux bien, mais sans doute est-il déjà dans la clai-rière.

Le maître d’hôtel répondit à la sonnerie et récita d’un seul trait, comme un collégien sa leçon :

— Monsieur le comte, ce sont des ris de veau panés d’un côté, sautés au beurre, servis avec garniture de petits cham-pignons à la crème, petites tomates entières, fonds d’artichauts ornés de petits pois au beurre et une lame de truffe sur le médaillon.

— Hum ! l’eau m’en vient à la bouche. Allez, mon ami, dans la nouvelle salle à manger et servez chaud.

Le maître d’hôtel ayant fait demi-tour avec discipline, le comte de Foix acheva sa lecture :

— Perdreaux rôtis sur canapé. À la bonne heure : je re-connaîtrai mon gibier au passage. Et mes vins ? Comment fe-rez-vous pour chambrer le Corton et rafraîchir le Montra-chet ?

— Il y aura des seaux de glace pour le Champagne et même pour votre Montrachet. Et la température est si clé-mente que votre Corton sera presque chaud.

— C’est bien. Vous n’avez rien oublié. Passons mainte-nant aux convives.

 

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— Comment ! vous ignorez leur liste ? Je reconnais là votre insouciance ou votre indifférence.

— Je me fie à vous, chère amie.

— Moi qui désire vous consulter sur le protocole ! Je crains de l’avoir quelque peu bousculé.

— Il ne faut jamais bousculer le protocole. Si vous tou-chez aux formes dans les relations mondaines, ce sera l’anarchie. Il n’y a déjà que trop de ces anarchistes de salon qui prétendent profiter des plaisirs de la société tout en affi-chant leur affranchissement de ses préjugés, afin de se mé-nager ailleurs des appuis. Leur double jeu n’est qu’un exer-cice de lâcheté.

— Oh ! ne soyez pas si sévère, Roger-Bernard ! Je me suis contentée de favoriser des affinités électives par le moyen du choix des places. Ne contrarions pas les affinités électives. Elles se vengent.

— Votre système est bien dangereux. Énumérez-moi donc vos invités. Je gage que vous avez fait appel à toutes les nations.

— Seulement la France, l’Angleterre, l’Amérique, la Suisse et l’Albanie.

— L’Albanie ?

— Oui, le comte Gregory qui la représente à Genève pour ses revendications, et la comtesse.

— Bien. Et la Suisse ?

— Un seul : le docteur Dominant qui soigne les maladies nerveuses et les neurasthénies.

 

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— Comment a-t-il pu se soustraire à ses clientes aux maux innombrables ?

— Oui, sa clinique est si encombrée qu’il a dû louer un hôtel supplémentaire.

— Il aurait pu louer tous ceux que les délégations occu-pent. À l’Amérique maintenant.

— Un seul couple, sans me compter.

— Ne vous comptez pas, Ethel. Vous êtes Française, et même de la plus vieille France. Mais vous l’oubliez quelque-fois.

— Comment l’oublierais-je, Roger-Bernard ?

— Eh bien ! mais ce soir même, avec votre absurde jeu venu de New-York.

— C’est pour le franciser.

— J’espère que vous n’y parviendrez pas.

Leur discussion sur la murder-party allait-elle recom-mencer ? Un silence, chargé d’un petit orage de grêle, suivit, que brisa le comte avec courtoisie :

— Et votre couple américain ?

— Mr. et Mrs. Edgar Hilden. Mr. Hilden est le corres-pondant des plus grands journaux des États-Unis. Il est venu à Genève pour les séances de la Société des Nations, et il a amené sa nouvelle jeune femme.

— Sa nouvelle jeune femme ?

— Oui, il en est à son troisième divorce.

 

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— C’est une manière d’union libre. Vous avez pensé à votre publicité avec ce journaliste. Ainsi vos crimes traverse-ront-ils les mers comme hier Costes et Bellonte. Tout cela, chère amie, n’est que du menu fretin. Je suppose que vous me réservez les noms des convives plus reluisants. Passons à la Grande-Bretagne.

— Elle est en effet brillamment représentée. Tout d’abord lord Robert Musgrave.

— Ah ! oui, celui qui fut au Foreign Office le bras droit de sir Austen Chamberlain. Je le croyais en disgrâce.

— Le ministère Mac Donald le voulait disgracier en ef-fet, mais il a dû l’envoyer en mission aux Indes et au-jourd’hui il l’envoie à la session de Genève avec M. Henderson.

— Et lady Musgrave ?

— Vous ne savez donc pas qu’elle est à demi folle depuis qu’elle a perdu une délicieuse fille à l’âge de l’adolescence ? Elle communique avec la morte et vit dans un autre monde. J’ai invité Mme de Maur, la femme de notre ambassadeur à Berne, – l’ambassadeur ne sera libre qu’après le dîner, – et sa fille Claire, parce que cette charmants jeune fille passe pour être l’amie intime de lord Musgrave qu’elle a connu à l’ambassade de Londres et à la légation du Caire.

— Son amie seulement ?

— Oh ! vous, Roger-Bernard, vous ne croyez pas aux passions platoniques. Songez qu’ils sont séparés par des lieues. J’ai précisément placé Claire de Maur à table à côté de lord Musgrave pour réparer un soir l’injustice de cette sé-paration.

 

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— Comme vous êtes bonne, vraiment, Ethel, de flatter ainsi les amours illégitimes ! Qu’avez-vous fait encore pour elles ?

— Eh bien ! j’ai mis sir Brian Daffodil, du bureau de la Coopération intellectuelle, qui est professeur d’histoire de l’art à l’Université d’Oxford et qui a publié un énorme ou-vrage sur l’esthétique sociale de John Ruskin, à côté de Mrs Harriett Rowsell, la romancière anglaise qui s’était ma-riée à Boston et qui n’a pu supporter les manies de son mari.

— La pauvre femme !

— Elle n’est pas retournée pour autant en Angleterre et vit l’hiver sur la Côte d’Azur, l’été en Suisse ou à Paris. Il pa-raît qu’ils flirtent depuis trente-trois ans.

— Depuis trente-trois ans ! Alors vous eussiez pu laisser toute la table entre eux.

— Vous ne cessez pas de plaisanter, Roger-Bernard, sur les affaires de cœur. Mais vous ne plaisanterez plus tout à l’heure devant les belles victimes que nous immolerons de-vant vous.

Le comte de Foix, tout en écoutant sa femme, consulta le cartel qui marquait huit heures et quart. Il entraîna la com-tesse sur la terrasse pour interroger la nuit bienveillante où la projection des phares et les appels des klaxons ne man-queraient pas de signaler la venue des convives. La nuit était douce et molle. Des souffles d’air tiède passaient, chargés du parfum des regains fraîchement coupés. Les étoiles étaient reculées par la clarté de la lune qui ne tarderait pas à se lever au-dessus du Salève et percerait le rideau des arbres de Cre-vin. Au loin, les feux de Genève brillaient plus que le firma-ment.

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— N’est-ce pas, dit-elle à mi-voix, comme impression-née par la splendeur du ciel nocturne, que nous serons bien dans la clairière ?

— Il y fera peut-être frais plus tard.

— J’ai tout prévu. Une toile nous préservera de tout vent.

— C’est égal : j’eusse préféré la salle à manger.

— Comme vous êtes bourgeois, Roger-Bernard, et que vous manquez donc de fantaisie !

— Si nous revenions, chère amie, à votre liste ? Elle n’est pas épuisée.

— En effet. Vous m’avez fait mêler la Grande-Bretagne à la France. Mes invités français seront eux aussi favorisés. J’ai prié Mme Aisery dont le mari est retenu à Genève par un dîner d’affaires important, mais qui viendra pour la murder-party avec l’ambassadeur de France, M. de Maur, le consul italien à Genève, M. Ferrari, le sous-préfet de Saint-Julien, un homme charmant, dont je ne retrouve pas le nom, et deux secrétaires de la Délégation japonaise, tous conviés à ce même dîner rival qui est un dîner économique international et décidés à nous rejoindre au plus tôt.

— Que de diplomates de renfort ! Et je compte deux na-tions de plus, l’Italie et le Japon. Vous n’avez pas invité un nègre ?

— Vous connaissez, Roger-Bernard, nos préventions américaines.

Le comte de Foix sourit aux préventions américaines. Il préféra revenir aux convives français :

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— Aisery, le directeur de notre Compagnie aérienne Pa-ris-Bagdad ? Je goûte fort son intelligence, sa hardiesse. Je le rencontre quelquefois au Jockey dont il fait partie. Sa femme, la jolie Mme Aisery, toujours si peinte et si élégante dans ses toilettes à la mode de demain, est une des plus ex-quises femmes de Paris. Vous avez eu là un choix heureux et je vous en félicite.

— Elle ne sera pas votre voisine, et je le regrette pour vous. Car vous aurez à votre droite Mme de Maur, et à votre gauche la comtesse Gregory.

— Plaisir austère, mais protocolaire. Comme vous aurez vous-même lord Musgrave à votre droite, et à votre gauche le comte Gregory. Lord Robert Musgrave est un peu majes-tueux, mais il a gardé beaucoup d’agrément.

— Oui, je l’aurai à ma droite, mais il sera accaparé par Mlle Claire de Maur.

— Qui ne sera pas à sa place.

— Je lui ai donné un avancement amoureux. À ma gauche je prendrai Pierre Bussy.

— Votre flirt ?

— Oui, mon cher vieux flirt de collaboration et d’amitié. Vous n’en prenez pas ombrage ?

— Certes non, chère amie. Mais le comte Gregory sera furieux.

— Tant mieux, cette fureur épaissira l’atmosphère cri-minelle.

 

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— … Que clarifiera le contentement des couples que vous aurez favorisés.

— Non, l’amour prédispose aux pensées de mort. L’amour et la mort marchent de compagnie. Shakespeare les met côte à côte, et votre Alfred de Musset. Je placerai donc M. d’Aubré, notre secrétaire d’ambassade à Berne, à côté de la pimpante Mme Aisery.

— Ah ! vous avez invité M. d’Aubré ?

— Naturellement. On m’assure qu’il l’adore depuis fort longtemps, mais l’on n’est point certain qu’elle ait pour lui plus qu’une tendre amitié.

— Vous me faites rire avec votre tendre amitié : comme s’il y avait autre chose de sérieux entre homme et femme que la recherche du plaisir !

— Ne jouez donc pas au Lauzun, Roger-Bernard. N’est-ce pas qu’il sera bon d’entourer Mme Aisery de quelques soins aimables avant de la sacrifier ?

— Qui vous parle de la sacrifier ?

— Mais elle sera notre première victime. Vous la retrou-verez dans ma chambre baignée dans son sang.

— Je ne veux pas voir cela.

— Vous êtes chez vous, Roger-Bernard. Vous assisterez à ce spectacle, mais Grace Aisery, – elle s’appelle Grace, un joli nom, – se relèvera au dernier acte pour nous saluer avant de retourner à Genève dans la nuit, en compagnie de son cher mari, et de son sigisbée, M. d’Aubré. Mais que faites-vous donc avec vos doigts ?

 

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Le comte levait, en effet, ses doigts successivement et trois fois répéta ce manège.

— Eh bien ! je compte, chère amie, et j’arrive à treize. Mauvais chiffre, et qui convient à vos desseins criminels. Le treizième est cette délicieuse Mme Aisery que vous immolez si légèrement.

— Treize ?

— Parfaitement. Comptez, vous aussi. Lord Robert Mus-grave ; Mme de Maur et sa fille ; sir Brian Daffodil et Mrs Harriett Rowsell ; Pierre Bussy, votre flirt ; M. d’Aubré, celui de Mme Aisery ; le comte Gregory et la comtesse ; Mr. et Mrs. Edgar Hilden ; et le professeur Dominant. Total : treize convives. Plus vous, Isabelle et moi : seize. Vous m’aviez parlé d’un dîner de dix-huit couverts.

— Vous oubliez Georges d’Aigues. Vous oubliez toujours Georges d’Aigues. Il sera au bout de la table avec Isabelle, sa fiancée.

— Vous les placez à côté l’un de l’autre ?

— Naturellement.

— Je n’en vois pas la nécessité.

— Comment pouvez-vous parler ainsi, Roger-Bernard ? Deux fiancés ! Vous n’avez pas de cœur. Je m’en suis déjà aperçue.

— Quelle erreur, Ethel, quelle erreur ! Je supporte mal la présence de cet individu, voilà tout.

 

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— Cet individu, cet individu ! Mais il s’agit de notre futur gendre, un gentilhomme parfait, beau et sportif, diplomate par surcroît, et à qui vous avez vainement cherché des tares.

— Il me déplaît, voilà tout.

— Mais il plaît à Isabelle.

— C’est le malheur.

Comme le comte se penchait au bord de la terrasse, il vit briller les phares d’une automobile débouchant de la route de Genève sur la route nationale d’Annemasse à Saint-Julien qui longe le coteau de Crevin avant d’aborder la pente au vil-lage de Bossey :

— Voici, dit-il, la première charrette de vos condamnés. Dans cinq minutes, ils seront là.

Il fallait en effet compter cinq minutes à peine pour achever le circuit et stopper devant la grille du château.

— Eh bien ! convint-il, avec cet individu, cela fait dix-sept. Vous avez le temps de me peindre le dix-huitième.

— Je l’ai gardé pour la bonne bouche. C’est ma trou-vaille, et j’ai bien envie de vous en réserver la surprise.

— À votre aise, pourvu que cette surprise ne soit pas trop excentrique.

— Comme vous avez des mots sévères, Roger-Bernard ! Excentrique ! La princesse Falize avait un numéro sensation-nel : miss Europe, dont la beauté classique assurait le succès de sa soirée. Connaissez-vous miss Europe ?

— Sans doute : j’ai déjeuné à côté d’elle. On ne la re-marquait pas tout d’abord, et puis on ne remarquait plus

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— Oui, vous préférez les épaules blanches. Eh bien ! vous serez servi. Moi aussi, j’aurai mon numéro sensation-nel.

— Oh ! un numéro sensationnel pour lequel il n’y a qu’une mauvaise place au bout de la table, si j’ai bien com-pris votre classement, en face d’Isabelle et de ce M. Georges d’Aigues.

— Évidemment : je ne pouvais le faire passer avant des ambassadeurs et des académiciens. Elle aura pour voisins le docteur Dominant qui l’observera et Mr. Edgar Hilden qui l’interviewera pour ses journaux d’Amérique.

— C’est donc une femme ?

— Et quelle femme !

— Vous m’inquiétez vraiment, Ethel, vous m’inquiétez. Je redoute vos bizarreries et vos fantaisies. Est-elle du moins de notre monde ?

— Vous ne le voudriez pas. Un numéro sensationnel. Elle sera la seconde victime. On la trouvera morte dans la chambre d’Isabelle, couchée sur son lit. Et il faudra deviner : suicide ou assassinat ? Vous devinerez comme les autres in-vités, cher ami. Vous avez si facilement rétabli ce qui s’était passé à la murder-party de lady Howart où vous n’étiez pas !

— Nommez-la-moi, je vous en prie.

 

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Les freins d’une automobile grincèrent devant le portail d’entrée. Elle avait dû prendre le virage en vitesse et s’arrêter brusquement.

— Ce n’est peut-être pas la peine. Si c’était elle ! Sûre-ment elle arrivera la première. Elle ne doit pas encore avoir l’usage du monde. Elle ne joue les princesses qu’au cinéma.

— Une star ?

— Oui.

— Laquelle ?

— La plus célèbre en France.

— Clarisse Villevert ?

— Vous devinez toujours.

— C’est insensé.

— Pourquoi ?

— Je vous le dirai.

Et le comte de Foix, dont le visage venait d’exprimer la plus véhémente colère, s’avança la bouche fleurie et le sou-rire d’usage sur les traits, au-devant de la nouvelle venue, de la première venue qui faisait une entrée de théâtre dans une robe en moire rubis avec manteau japonais brodé noir, rouge et or, un peu trop voyante et somptueuse pour une réception à la campagne. Puisqu’elle devait mourir dans une chambre de jeune fille, elle y mourrait en beauté.

— Comme nous sommes heureux de vous recevoir ici, mademoiselle !

 

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La comtesse qui, un instant, avait redouté un éclat de son mari, tant elle l’avait vu irrité au seul nom prononcé de Clarisse Villevert, respira devant cet accueil, comme si elle ignorait l’empire qu’il exerçait sur lui-même dès que le re-prenait la vie de société. À son tour, elle s’avança vers le numéro sensationnel qui devait assurer le triomphe de sa soirée.

Isabelle, en mousseline de soie vert d’eau et mantelet de panne noire à grand col de renard blanc, ce qui soulignait un peu trop la nuance foncée des épaules et des bras cuits au soleil, resplendissante de jeunesse, les yeux rayonnants et les dents humides éclairant le visage, descendait au même instant. À son tour, elle salua l’étoile et ajouta :

— Mon fiancé, Georges d’Aigues, m’a parlé de vous. Il vous admire beaucoup.

— Ah ! dit Clarisse Villevert avec un mauvais sourire, il vous a parlé de moi ?

Le regard d’Isabelle rencontra alors celui de son père. Elle vit plus loin que sa mère n’avait vu et retrouva au fond des yeux cette inquiétude qu’elle y avait surprise toutes les fois qu’elle avait tenté de lui parler de son fiancé. De quel danger inconnu était-elle le signal dans cette soirée de fête, – de fête donnée en l’honneur du crime ?

 

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