Murder-party ou Celle qui n'était pas invitée
II Isabelle
II
ISABELLE
Qu’y avait-il de commun entre le comte et la comtesse de Foix, entre ce gentilhomme inutile et cette Américaine transplantée ? Leur fille unique, Isabelle, ainsi appelée en mémoire de la comtesse Isabelle de Foix qui fut vicomtesse de Béarn et de Castelbon. Encore Ethel avait-elle désiré la nommer Garsinde ou Ermengarde, noms plus anciens dans la famille. Ils avaient perdu un fils en bas âge, celui qui eût été l’héritier du nom, et ils ne l’avaient pas remplacé.
— Des enfants ! N’en a pas qui veut ! avait répliqué ver-tement à la comtesse la fermière de Crevin qui en assemblait neuf autour d’elle, ce dont la grande dame avait paru s’offusquer comme d’un manque de tact chez de pauvres gens.
Sur la fin de la courtoise discussion, l’arrivée d’une automobile fut signalée par les appels stridents d’un klaxon.
— La voici ! reconnurent le père et la mère d’Isabelle, cette fois d’un accord spontané.
Elle réclamait impérieusement l’ouverture de la grille. La grille s’ouvrit et un cabriolet dont la jeune fille maniait le vo-lant avec autorité et sans précaution, – un cabriolet grenat à capote grise avec l’élégance de ligne des grandes marques américaines, – pénétra en trombe dans l’allée, comme s’il avait conservé son élan, vira autour des platanes et s’arrêta
– 25 – net devant le portail. Un instant plus tard, la jeune fille rejoi-gnait ses parents sur la terrasse où ils n’avaient point omis de prendre, l’un le thé, l’autre le porto, pendant leur escar-mouche au sujet des charades, du théâtre de société et de la murder-party.
— Encore un accident ! dit-elle après les premières poli-tesses, d’ailleurs écourtées, en s’emparant du flacon paternel et dédaignant le samovar. Un motocycliste écrasé au pont de Carouge, par la faute d’une camionnette de livraison qui a mal pris son virage.
— Mort ? questionna sa mère.
— Probablement à l’heure qu’il est. Tout à l’heure il res-pirait encore. J’ai offert de le transporter à l’hôpital. Heureu-sement une autre auto m’avait devancée. Vous voyez l’effet de ce sang sur ma carrosserie toute neuve. Je m’y serais ré-signée, mais sans agrément.
Elle rit, montrant de belles dents nettes et blanches qui éclairaient le visage trop bronzé par le soleil, bronzé comme les bras nus, le cou, le commencement de la gorge. Elle res-semblait, comme tant de jeunes filles d’aujourd’hui, à un jeune garçon en terre cuite, à un pâtre grec gardien de che-vaux, de quinze ou vingt chevaux, sauf que les traits eussent été plus irréguliers et moins durcis. Car Isabelle, si elle ne pouvait prétendre à la beauté, ne pouvait néanmoins passer inaperçue. Mélange de deux races, elle portait sur elle les traces de cette contradiction. Assez grande et taillée en force, les attaches très fines, elle tenait de sa mère cette vi-gueur brusque et décidée, et de son père une sorte de grâce altière, qui tantôt s’adoucissait jusqu’à devenir charmante, et tantôt pouvait devenir insolente et dédaigneuse. De même, habituellement hardie, active et volontaire, elle était sujette à
– 26 – des sautes d’humeur et tombait tout à coup en des accès de mélancolie qui la laissaient désemparée. De longues périodes de tension nerveuse dans le commandement, suivies de pé-riodes désœuvrées, désarment ainsi quelquefois, tout au moins par intermittences, les descendants des vieilles fa-milles fatiguées. Il y a une étape d’usure après les étapes d’ascension. Quel âge pouvait avoir Isabelle ? Un peu plus de vingt ans. Elle se jetait en avant comme une enfant gâtée ac-coutumée à être entourée et écoutée. Le respect filial n’est plus de mode. L’égalité, qui est le grand vice démocratique, nivelle les âges et les valeurs. Parents et enfants ne sont plus que des camarades. La comtesse de Foix passait à sa fille tous les caprices, sous le prétexte que c’est la loi de New-York où les jeunes filles jouissent de tous les privilèges et font la pluie et le beau temps, en sorte qu’Isabelle supportait mal la contradiction et aimait fort à dominer.
Isabelle, pourtant, craignait de déplaire à quelqu’un, et ce quelqu’un ne la contrariait jamais, se contentait de la re-garder d’une certaine manière. De ce quelqu’un elle perce-vait, par de mystérieux avertissements, la moindre désap-probation, celle qui ne s’exprime pas par des mots et se con-tente d’un sourire, d’une moue, d’une expression fugitive, étonnée ou ironique. Elle ressentait pour son père une admi-ration secrète et passionnée, – physiquement, à cause de l’élégance de la personne et des gestes, du naturel aisé dans toutes les manifestations extérieures, du port des vêtements, spécialement des cravates, de la sûreté du goût dans les aménagements et le choix des bibelots, comme s’il était con-seillé par les artistes d’autrefois, ceux qui savaient construire et meubler exactement, – et moralement, pour la justesse des opinions, leur mesure, leur force sous la modération des termes. Elle lui avait appliqué un jour une phrase qu’elle avait trouvée dans un ouvrage du dix-septième siècle sur le
– 27 – père de Mme de Sévigné. Cette phrase était tirée de l’Histoire amoureuse des Gaules de Bussy-Rabutin, mais elle n’en savait rien : « Il était extrêmement enjoué, disait Bussy-Rabutin du baron Celse-Bénigne de Chantal. Il y avait un tour à tout ce qu’il disait qui réjouissait les gens ; mais ce n’était pas seu-lement par là qu’il plaisait : c’était encore par l’air et par la grâce dont il disait les choses : tout jouait en lui. » Ce n’était pas que le comte de Foix fût si gai. Mais tout jouait en lui en effet, et sa fille l’avait bien vu. Seule peut-être, elle avait de-viné tout ce qu’il y avait de clarté intelligente et de connais-sance humaine et politique chez cet homme oisif et inutilisé.
Cependant lui-même ne paraissait pas correspondre à ce culte filial, comme s’il refusait de l’admettre. Trop fin pour ne pas comprendre l’admiration passionnée dont il était l’objet, pourquoi s’efforçait-il de l’écarter, ou, tout au moins, de la refroidir ? Il avait conscience de ne la point mériter tout entière. La part de sa vie qu’Isabelle ignorait ne lui permet-tait pas d’accepter un culte qu’il estimait excessif. C’est la punition de ceux qui, à la manière d’autrefois, gardent se-crètes leurs liaisons ou leurs amours afin de ne point troubler la paix du foyer et d’y maintenir intacte leur autorité sur leurs enfants, d’être contraints à une sorte d’hypocrisie et de donner d’eux-mêmes une image faussée, supérieure à la réa-lité, à l’entourage qu’ils ont le devoir de ménager. Pervertis ou d’esprit vulgaire, ils s’en accommodent ; équitables ou dé-licats, ils en souffrent. Le comte de Foix en souffrait et s’efforçait de se soustraire aux attentions d’Isabelle par une ironie qui la peinait ou la glaçait. Intérieurement, il adorait cette enfant, tout en déplorant l’éducation américaine qu’elle recevait de sa mère et qu’il ne pouvait empêcher.
La conversation, sur la terrasse de Crevin d’où la vue s’étend jusqu’à Genève, – Genève où, bientôt, dans quelques
– 28 – jours, puisque septembre commençait, se débattrait platoni-quement en de belles harangues la paix du monde, – était tombée après le fait divers raconté négligemment par la jeune fille. Cependant le mort du pont de l’Arve n’avait pas été plaint outre mesure. Isabelle paraissait préoccupée. Son père l’observait et sa mère ne songeait qu’à sa partie de crime. Celle-ci, poursuivant son idée, interrogea :
— N’aurais-tu pas, toi qui vas si vite, trop vite, – au fait non, on ne va jamais trop vite, – n’aurais-tu pas doublé la voiture de M. Pierre Bussy que j’attends ?
— Oui, maman, au sortir de Genève. Une vieille bagnole. Il n’est pas encore ici.
— Il est très en retard. Jamais nous n’aurons le temps d’achever ce scénario.
— Ah ! c’est juste : à quand la fête, maman ?
— Jeudi prochain.
— Et à quel chiffre vous êtes-vous arrêtée ?
— À quel chiffre ?
— Oui, combien de victimes parmi les convives ?
— Deux seulement, dont une dans ta chambre.
— Dans ma chambre ? Ah ! non, par exemple !
— Isabelle, ma chérie, tu ne peux refuser ce service à ta mère.
— Merci bien ! Pour que mes tiroirs soient ouverts, mes robes froissées, mon lit défait et peut-être maculé de sang de poulet ou d’encre rouge, comme ma carrosserie a failli l’être
– 29 – au pont de l’Arve ! Prenez une des chambres inoccupées. Vous y logerez très bien votre cadavre.
— Isabelle, je t’en supplie, ta chambre me convient à merveille, à cause de sa situation dans le château. Les autres sont trop mal placées pour la vraisemblance.
— Et la vôtre ?
— La mienne est réservée à la première victime, celle qu’on découvre tout d’abord. Tu vois, je te donne l’exemple.
— Vous, maman, c’est autre chose. Vous êtes l’auteur. L’auteur est obligé à des sacrifices. Mais je ne veux pas que ma chambre soit le théâtre d’un crime, même imaginaire. Je ne pourrais plus y dormir tranquille. Je serais hantée.
— Voyons, un bon mouvement. Vraiment, je ne puis choisir une autre pièce.
Isabelle parut réfléchir, puis elle se mit à rire tout haut, comme si elle découvrait une solution amusante :
— Eh bien ! conclut-elle, je céderai ma chambre, à une condition.
— Dis vite.
— Vous donnerez votre approbation à un projet que je vais vous annoncer.
Toute à son idée fixe, la comtesse n’hésita pas une se-conde :
— Entendu, j’approuve.
Déjà son mari intervenait :
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— Prenez garde, Ethel. Isabelle va nous débiter une sot-tise. Je la regarde depuis qu’elle est arrivée. Elle cherche à nous donner le change, et je la devine très préoccupée.
Les joues de la jeune fille étaient trop brûlées de soleil pour pouvoir rougir. Mais leur hâle s’accentua subitement.
— Êtes-vous sorcier, papa ? répliqua-t-elle en tâchant de rire encore et en se versant, pour se donner une contenance ou pour prendre de l’aplomb, un second verre de porto.
Il l’enveloppa de son regard gênant, tendre pourtant :
— Qu’as-tu fait à Genève aujourd’hui, Isabelle ?
Elle se tourna vers sa mère, comme pour chercher du secours, et cette fois courut droit au but :
— Eh bien ! je m’y suis fiancée.
— Ah ! ah ! s’écria la mère, voilà qui est parfait !
— À qui ? réclama le comte de Foix, un peu trop impé-rieusement.
Car sa fille, peu habituée à ce ton paternel, retrouva toute son énergie et se redressa comme pour le défier :
— À quelqu’un que vous ne connaissez pas beaucoup, mais qui est de mes amis.
— Je te demande son nom.
— Georges d’Aigues.
— Parfait, parfait, approuva Ethel.
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— Ah ! non, déclara Roger-Bernard. Mon amie, je ne vous comprends pas. On ne se fiance pas avant d’avoir con-sulté ses parents.
— En France peut-être ; en Amérique, c’est courant.
— Nous sommes en France.
— En êtes-vous bien sûr ? Les mœurs ont beaucoup changé. Plus que vous, Roger-Bernard, plus que vous. Et vous ne vous en rendez pas suffisamment compte. Vous en êtes resté aux temps d’autrefois.
— Où les hommes commandaient.
— Ils ne commandent plus. Chacun est libre. C’est un grand souffle de liberté qui est venu d’Amérique.
— Et de la Révolution. Mais parlons d’Isabelle que vous avez élevée à votre gré.
La jeune fille leva les yeux sur son père, timidement cette fois, mais comme décidée et prête au martyre :
— Vous me désapprouvez, papa ? En quoi Georges d’Aigues vous déplaît-il ? Il est de bonne noblesse, comme nous.
— Pas comme nous, protesta Ethel versée dans la gé-néalogie des comtes de Foix, pas comme nous qui remon-tons au dixième siècle.
Roger-Bernard, agacé, calma son zèle nobiliaire :
— Oui, les barons d’Aigues sont de bonne noblesse. J’en conviens. Il ne s’agit pas de cela.
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Isabelle, désireuse de séduire son père, commença de plaider sa cause avec chaleur :
— Alors, que lui reprochez-vous ? Son manque de for-tune ? C’est vrai. Mais il a passé le concours des Affaires étrangères, il est attaché aux bureaux de la Société des Na-tions, il a de beaux appointements, un bel avenir. Ne suis-je pas assez riche pour deux ? Me blâmez-vous d’avoir refusé d’autres prétendants ? Ne suis-je pas majeure et responsable de mon choix ? Ne m’avez-vous pas laissé toute liberté dans mes relations, mes fréquentations, mes jeux ? N’ai-je pas joui de mon indépendance, et parfois même plus que je ne l’eusse souhaité ? Alors, pourquoi intervenir tout à coup dans la chose qui m’intéresse le plus au monde ?
Elle attaquait pour se défendre, – c’est une tactique re-commandée, – et semblait reprocher à son père, sinon ouver-tement, du moins par allusion, de ne s’être pas assez occupé d’elle, dans l’embarras que lui causaient ses chevaux, ses chiens, ses terres et tout ce qu’elle ne pouvait connaître de sa vie et dont elle était jalouse. N’y avait-il pas dans sa pro-testation comme l’écho d’une déception d’enfance et d’adolescence et le signe d’une passion méconnue ? Enfin, n’était-elle pas assurée de la complicité de sa mère qui l’avait toujours poussée à arranger l’existence à sa guise ?
— Elle a raison, elle a raison déclara en effet celle-ci.
Le comte de Foix, sans cette approbation désordonnée, se fût sans doute montré plus conciliant, car il avait perçu l’amertume secrète du plaidoyer.
— Une fille bien née, dit-il avec calme mais avec autori-té, ne se marie pas sans le consentement de son père.
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— Je vous le demande, papa, je vous le demande ins-tamment.
— Tu me le demandes après avoir donné ta parole. Je ne puis admettre que cette parole soit valable.
— Vous savez donc quelque chose sur Georges ?
— Non, je n’ai pas d’objection directe à formuler sur lui, du moins pas encore. Il ne me plaît pas, voilà tout. Je puis revenir sur cette impression défavorable. Donne-moi le temps de l’étudier.
Isabelle esquissa un sourire :
— Aujourd’hui, papa, l’on est pressé.
— Tout le monde est pressé approuva encore Ethel, ex-cepté ce Pierre Bussy qui n’arrive pas.
— Permettez, chère amie, reprit Roger-Bernard. J’ai as-sez d’expérience pour connaître les gens au visage.
— Georges d’Aigues a de beaux traits.
— Ce n’est pas suffisant. Il ne m’inspire pas confiance, sans que je puisse indiquer pourquoi. Et puis on ne met pas les as des Affaires étrangères aux postes subalternes de la Société des Nations : personne ne l’ignore. Je doute fort de son avenir. Il n’a pas l’étoffe d’un ambassadeur.
— Oh ! nous en connaissons, papa…
— En effet, accentua Ethel, toujours prête à venir à la rescousse, nous en connaissons d’assez piètres.
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— C’est peut-être pour cette raison que notre politique étrangère est si médiocre. Une alliance avec nous serait pour ce jeune homme un avantage inespéré.
— Mais non, il est charmant, il peut choisir.
— Jusqu’à quel point convoite-t-il ta dot et ton nom plus que ta personne, voilà ce que je désire éclaircir. Donne-m’en le temps, Isabelle. Ce ne sera pas très long. Tu pourrais, si tu m’écoutes, attendre et trouver mieux.
— Papa, celui-là me plaît, et pas un autre.
— Une camaraderie de tennis ou de danse. Ne t’emballe pas si vite. Ne parlons pas de fiançailles jusqu’à ce que j’aie examiné et pesé ce garçon.
— Je l’ai invité.
— Tu le décommanderas.
— Moi aussi, intervint encore Ethel, je l’ai invité à notre murder-party. Je ne puis pas le décommander sans impoli-tesse. C’est impossible.
Roger-Bernard parut très contrarié, quand il ne se mêlait jamais, d’habitude, des invitations de sa femme et ignorait même parfois, dans son indifférence, le nom des convives en venant à table :
— Vous vous êtes vraiment trop pressée, chère amie. Il fallait me consulter.
— Vous n’êtes jamais là.
— Vous n’y êtes guère. Dans tous les cas, il vous appar-tenait plus qu’à moi de surveiller votre fille au lieu de prépa-rer des assassinats.
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— Surveiller ? On ne surveille pas une jeune fille au-jourd’hui : ce serait une injure. Est-ce donc un reproche que vous m’adressez, Roger-Bernard ?
Il se ravisa aussitôt, car il ne redoutait rien tant que les scènes conjugales qu’il estimait ensemble inutiles et inélé-gantes, et n’avait-il pas réussi, au cours de l’après-midi, à préserver sans trop de heurt l’ordonnance et la tranquillité du repas qui précéderait la fameuse partie de crime ?
— Mais non, chère amie, tout au plus une constatation.
Le valet de chambre vint annoncer M. Pierre Bussy, de l’Académie française, ce qui acheva de dissiper l’orage. Le nouveau venu avait gardé sur lui, dans la vieillesse, cette bonne humeur et ce charme plaisant qui avaient assuré la fortune de ses premières pièces.
— Quel retard, mon cher maître, quel retard ! souligna sans pitié la comtesse en l’accueillant. Un verre de porto, et vite au travail.
— Un verre de porto, volontiers. Figurez-vous qu’en Suisse on m’offre du café au lait ! Sur toute la Suisse, d’ailleurs, est répandue une bonne odeur de café au lait.
Le comte se leva, après avoir salué aimablement le visi-teur, et fit signe à sa fille.
— Nous vous laissons à vos horreurs.
— Nos horreurs ?
— Sans doute : avec ma femme pour complice, vous al-lez encore tuer quelqu’un.
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— Par amour, n’est-ce pas, madame ? Ce sera par amour.
— Précisément, je tiens l’amour dans un crime pour une circonstance aggravante.
À peine furent-ils seuls qu’Isabelle s’approcha de son père, inquiète et le visage trouble.
— Oh ! papa, vous m’avez fait tant de peine !
À son tour, la considérant avec douceur, il connut l’inquiétude. Mais il s’efforça de prendre un ton enjoué :
— Tu n’es qu’une petite sotte. Tu devrais bien m’écouter… Je saurais te choisir un mari.
— Il est trop tard, soupira la jeune fille en le regardant bien en face.
Et ses yeux étaient chargés de tristesse, si différents des yeux qui avaient vu, sans émotion, un corps saignant sur la route.
— Est-ce bien sûr ?
— Oui.
Il l’attira à lui et l’embrassa. Elle fut si surprise de cette caresse inattendue qu’elle pleura un peu, très peu.
— Tu ne veux pas réfléchir ? implora-t-il encore, avec une sorte d’amertume dont elle fut frappée.
— C’est tout réfléchi.
— À ce point ?
Elle inclina la tête pour toute réponse.
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— N’en parlons plus, conclut-il, mais sans aucun élan et visiblement à regret.
Ce fut elle qui, furtivement, lui baisa la main. Elle triom-phait sur toute la ligne. Mais le mécontentement de son père la remplissait de mélancolie et empêchait son amour de s’épanouir.
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