Murder-party ou Celle qui n'était pas invitée

Henry Bordeaux · Chapitre 10 sur 12

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Murder-party ou Celle qui n'était pas invitée

XI Dialogue au Clair de Lune

XI

 

 

DIALOGUE AU CLAIR DE LUNE

 

Le comte de Foix, suivi de Georges d’Aigues, s’est enga-gé sur le sentier qui longe la mare et aboutit à la clairière où Ferdinand Lassalle fut blessé pour le caprice d’Hélène de Dönniges.

— Où allons-nous ? a protesté le jeune homme en fai-sant mine de s’arrêter.

— Loin du monde, a répondu Roger-Bernard toujours au bord de l’ironie.

— C’est assez. Je veux parler.

— Non, non, personne ne doit nous entendre.

— Vous avez peur ?

— De vous ? Ne dites donc pas de sottises.

Ils parviennent ainsi au lieu choisi par le comte. Dans la clairière, la table a été mal desservie. La nappe qui est restée se découpe en carré blanc sous la clarté de la lune, avec son surtout de fleurs qui se fanent et les coupes oubliées. Sans doute, les serviteurs ont-ils été distraits par le drame du châ-teau, le double drame, le faux et le vrai. Ce décor vide revêt la sorte de mélancolie qui s’attache aux lendemains ou aux débris de fêtes. Le reflet des branches de sapin ou de chêne dessine des ombres fantastiques sur ce carré lumineux. Un

 

– 161 – feu d’herbes sèches et de bois mort achève de s’éteindre à l’autre bout de la prairie.

— Maintenant, déclare Georges, comme son guide sus-pend la marche, je puis, je veux parler.

— Ah ! non, monsieur, vous commencerez par répondre à mon interrogatoire.

— Je n’ai que deux mots à dire. Clarisse ne s’est pas tuée. On l’a tuée, et vous êtes l’assassin.

Le comte, ainsi interpellé et accusé, garde tout son calme, n’esquisse même pas un geste de protestation et ré-pond de son ton le plus naturel, comme s’il était à son cercle et qu’il entendît critiquer la pièce à la mode :

— Que vous êtes donc pressé, monsieur ! Nous parle-rons de cela tout à l’heure. Répondez-moi.

— Non, non. Le revolver a été changé.

Soudainement, Roger-Bernard lui prend le bras d’une étreinte violente et de tout près lui jette dans la figure à voix presque basse, mais autoritaire :

— Taisez-vous, monsieur. Tout à l’heure, devant les gendarmes, vous avez gardé le silence. Si vous aviez eu la conscience nette, vous eussiez parlé. Vous savez très bien que vous êtes le coupable.

— Le coupable, moi ? se défend Georges surpris par ce brusque changement d’attitude.

— Oui, vous. Et en voilà assez. Je vous ordonne de me répondre. Sans quoi, c’est moi qui ferai justice.

— Vous n’avez plus votre revolver.

– 162 –

— Qu’en savez-vous ?

Et il joue avec une arme qu’il tire à demi de la poche.

— Oh ! celui-ci n’est pas dangereux !

Georges d’Aigues voudrait ricaner, mais les yeux de son adversaire, dans la nuit claire à demi, ont un regard si ter-rible qu’il se sent malgré lui médusé. Et déjà le comte l’enserre avec ses questions pressées.

— Quand je vous ai rencontré dans la galerie où je commençais à m’inquiéter de l’absence de ma fille, vous sor-tiez de la chambre d’Isabelle, n’est-il pas vrai ?

— Oui. Et après ?

— Vous aviez le visage décomposé comme si vous ve-niez de commettre un crime, le vrai crime.

— Un crime, moi ? Ah ! n’intervertissons pas les rôles.

— Contentez-vous de répondre. Que s’était-il passé entre Isabelle et vous ? J’ai le droit de le savoir.

— Ce qui s’était passé ? Une scène de votre fille.

— Pourquoi ? pour quelle raison ? Parlez. Je connais ma fille. Elle est aussi raisonnable qu’ardente. Elle est incapable de vous avoir adressé des reproches sans motif. Expliquez-vous donc.

— Je n’ai rien à ajouter. Je n’ai pas à subir cet interroga-toire.

— Vous le subirez et vous répondrez, reprend le comte dont l’ascendant croît à chaque résistance de son interlocu-teur. Je vous contraindrai bien à répondre.

 

– 163 –

— Avec ce revolver chargé de cartouches à blanc ?

— À coups de poing, s’il le faut.

— Assez, monsieur.

— Alors, si vous refusez de parler, écoutez, et je saurai bien interpréter votre visage, si déloyal et fourbe qu’il soit, ce visage qui a séduit ma chère fille abusée. Je la regardais pendant le dîner ; elle vous buvait des yeux, la malheureuse. Elle n’avait pas voulu me croire quand je la suppliais de se défier de vous. Et voilà où nous en sommes aujourd’hui. Mais il s’agit de voir clair, et je verrai clair. Après le dîner, tout a changé entre Isabelle et vous. Pourquoi ? Dites-moi donc pourquoi ? Faut-il que je vous prenne à la gorge pour en faire jaillir des paroles ? Ou faut-il que je vous crie à la face le complot que vous aviez formé avec votre maîtresse pour dépouiller ma fille ?

Pendant cette rafale, Georges s’est ressaisi :

— Assez de menaces, monsieur ! Je suis de taille à me défendre s’il est nécessaire. Vous ne m’obligerez pas à parler davantage. Ce qui s’est passé entre Isabelle et moi, vous de-vez le savoir, puisque c’est à cause de cela que vous avez tué.

Le comte de Foix est-il frappé de l’argument ? Un instant c’est lui qui semble désarçonné, immobile, inquiet, les yeux et les oreilles aux aguets comme s’il croyait percevoir ou en-tendre le glissement d’une ombre à travers les arbres.

— Taisez-vous, ordonne-t-il, écoutez.

Mais le jeune homme a deviné qu’il reprenait avantage et il n’entend pas lâcher l’offensive :

 

– 164 –

— À moins que ce ne soit par jalousie et par haine. Vous aussi, vous avez été l’amant de Clarisse.

— Taisez-vous donc.

— Oui, son amant avant moi. Je vous ai supplanté.

— Pauvre garçon ! Après beaucoup d’autres ! Et vous pensiez me supplanter avec mon argent, avec la dot de ma fille. Pourquoi donc ne m’avez-vous pas dénoncé si je suis le meurtrier ? Pourquoi ? Je vais vous le dire.

— Parce que vous êtes le père d’Isabelle.

— Allons donc ! Parce que le coupable, c’est vous. Parce que vous savez très bien que vous êtes à ma merci, et que je puis quand il me plaira vous livrer à la justice.

— Moi ?

— Oui, vous-même. Quel intérêt avais-je à supprimer cette femme ? Tandis qu’elle venait de vous défendre d’épouser Isabelle. Elle contrecarrait vos ambitions, elle se mettait en travers de votre destin. Elle disparue, la plus belle alliance de nom et de fortune vous était acquise. À qui profi-tait donc le crime, sinon à vous seul ? Le plus sot juré le comprendrait. Vous êtes sorti le dernier de la chambre où Clarisse se préparait à son rôle.

Cette fois, c’est Georges d’Aigues qui se défend :

— Quand j’en suis sorti, Clarisse n’y était pas.

— Où était-elle donc ?

— Où son rôle l’appelait. Chez Mme Aisery, à l’autre bout du château.

 

– 165 –

— Mais elle devait revenir.

— Je n’étais plus là.

— Qui le saura ?

— Je suis redescendu. Je ne l’ai plus revue que morte.

— Toutes les circonstances vous désignent. Je les as-semblerai pour vous confondre, si vous prétendez m’appeler en justice.

Mais le jeune homme, loin de s’avouer vaincu, affiche de la magnanimité :

— Je ne vous dénoncerai pas, monsieur, je vous le ré-pète, parce que vous êtes le père d’Isabelle. Ne cherchez pas plus longtemps à me donner le change. Car vous vous êtes dénoncé vous-même. C’est votre revolver qui a servi au meurtre. Vous l’avez substitué à celui que j’ai vu, de mes yeux vu, chez Clarisse et qu’elle m’a montré, dont elle m’a menacé même en riant.

— Quelle erreur !

— Le sien, dont elle devait faire usage en tirant par la fenêtre, deux fois, une chez Mme Aisery, une dans la chambre qu’elle occupait, était un revolver à barillet, chargé de car-touches à blanc inoffensives, comme vous avez dit au gen-darme que c’était l’usage pour ces murder-party. Ah ! que vous avez donc bien expliqué tout cela à l’adjudant ! Je vous écoutais, confondu de tant d’habileté immédiate. Votre arme à vous, c’était un browning qui ne se charge en effet qu’avec des balles. Vous l’avez mis en place quand vous êtes monté le premier chez la morte, vous l’avez glissé entre ses doigts inertes, avant d’appeler le docteur Dominant.

 

– 166 –

— Quelle imagination vous avez, monsieur !

— Imagination ? Pourquoi le gendarme a-t-il constaté qu’on avait tiré deux balles avec l’arme laissée aux mains de Clarisse ?

— Une chez Mme Aisery et une autre contre elle-même.

— Vous oubliez une troisième, celle que vous avez tirée ici, dans cette clairière, à la fin du dîner pour effrayer un con-trebandier. Sortez donc de votre poche le revolver à barillet qui devait servir à la murder-party et vous constaterez, j’en suis certain, qu’il y manque une cartouche à blanc, celle tirée par la morte chez Mme Aisery. Vous voyez bien que je vous tiens, monsieur, j’ai la preuve.

— Où la prendrez-vous ? Essayez donc de la venir cher-cher. Et je vous défie d’oser me dénoncer, car vous serez ar-rêté avant moi.

Est-ce un aveu du crime ? L’ombre qui glissait entre les arbres et dont le comte de Foix, depuis quelques instants, redoutait la présence, gêné par cette intuition dans la lutte, surgit brusquement dans la clarté pâle de la lune inclinée sur l’horizon. Isabelle est maintenant à côté de son père, tout près.

— Toi, va-t’en, lui dit-il brutalement. Tu n’as rien à faire ici.

Elle n’a pas répondu. Mais elle tend à Georges d’Aigues l’arme qu’elle vient de retirer du smoking de son père. Va-t-elle trahir celui-ci au profit de son fiancé ?

— Tenez, monsieur. Voici votre preuve. C’est moi qui ai tué cette femme.

 

– 167 –

— Tais-toi.

— À quoi bon se taire ? La justice est là, tôt ou tard.

Puis elle se tourne, méprisante, vers celui qu’elle aimait :

— Courez vite m’accuser, monsieur. Hâtez-vous si vous voulez en avoir le bénéfice. Parce que je compte y aller ce matin.

— Malheureuse enfant !

Georges interdit a reçu l’arme.

— Isabelle, murmure-t-il enfin. Pourquoi me traitez-vous ainsi ?

Il s’éloigne de quelques pas, comme s’il acceptait en ef-fet d’emporter l’arme compromettante. Le père et la fille en-tendent le bruit d’un caillou ou d’un objet lourd qui troue la surface liquide. Le revolver a été jeté dans la mare qui borde la clairière et dont les eaux noires sont profondes.

— Monsieur, dit Georges au retour, en lui désignant Isa-belle, vous saurez la garder.

Et à la jeune fille :

— Adieu, Isabelle. En une nuit j’ai tout perdu.

« Sa maîtresse et sa fiancée, quand il pensait les garder toutes deux ! » interprète intérieurement avec dédain le comte de Foix.

Que toutes choses peuvent changer en un instant, et les pensées et les cœurs ! Isabelle l’a laissé partir. Puis elle se jette dans le sentier où il a disparu. La lune est déjà si près de l’horizon que ses lueurs percent mal par endroits la voûte

 

– 168 – plus ou moins épaisse des branches. À plusieurs reprises la jeune fille appelle :

— Georges ! Georges !

Mais il ne répond pas. Il ne revient pas en arrière, soit qu’il n’ait pas entendu ces appels réitérés qui retentissent dans la paix nocturne, soit que le sang de Clarisse, trop frais versé, les sépare.

Roger-Bernard a rejoint sa fille :

— Laisse-le donc. C’est lui le coupable et non toi. Lui et moi.

— Père ! soupire-t-elle en s’appuyant contre lui, son su-prême refuge dans sa détresse. Vous vous laissiez accuser pour moi ! Demain vous m’accompagnerez.

— Où ?

— À la justice.

— Non, petite fille, non. Ou je prendrai le meurtre à mon compte, ou tu garderas le silence.

— C’est impossible. J’ai besoin de me dénoncer.

— Dis-moi, d’abord, à moi, ce qui s’est passé, tout ce qui s’est passé, et que je soupçonne seulement. Je ne suis entré dans ta chambre qu’un instant avant… avant…

— Avant le crime. N’osez-vous donc plus prononcer ce mot ? Tout à l’heure je vous entendais vous défendre, comme si vous étiez l’assassin.

— Je voulais savoir ce que savait M. d’Aigues.

— Pour me couvrir.

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— Naturellement.

Il a pris un des sièges abandonnés au bord de la table desservie qui porte encore des fleurs fanées et des coupes vides. Là il s’assied et avec une douceur autoritaire il oblige sa fille à prendre place sur ses genoux. Elle s’appuie à son épaule et pleure. Après lui avoir un instant caressé les che-veux, il lui relève le visage :

— Essuie tes larmes, petite. Allons, un effort et com-mence.

En effet, elle n’a pas le droit de se dérober.

— Vous avez honte de moi, père.

— Mais non, pas du tout.

Son scepticisme ne le quitte en aucune occasion. Il semble ne pas prendre le terrible événement au tragique. Isabelle est presque déconcertée par cette compréhension trop rapide et dédaigneuse des choses humaines, comme s’il s’était penché sans vertige sur tous les abîmes. Mais elle se sent rassurée devant un confesseur d’avance indulgent et chez qui la tendresse paternelle, jamais exubérante et tou-jours sûre, ne paraît pas atteinte. Surtout elle s’appuie à une force.

— Alors, père, écoutez-moi, sans me regarder. Là, je suis bien. Je parlerai presque bas. Vous m’aiderez au besoin.

— Mais oui, mais oui, petite fille.

Il l’encourage, comme s’il lui demandait un secret d’amour. Depuis le crime, il dépasse tout ce qu’elle attendait de lui. Et voici qu’elle entreprend le récit douloureux.

 

– 170 –

Pendant tout le dîner, Georges d’Aigues s’était montré, après quelques instants d’hésitation au début, plein de gentil-lesse et de grâce, d’égards et d’amabilité. Il lui avait deman-dé de fixer enfin la date de leur mariage. Il faisait mille pro-jets d’avenir pour lui être agréable, lui proposant Palanza au bord du lac Majeur ou la villa d’Este au bord du lac de Côme pour leur voyage de noces. Jamais il ne s’était montré plus passionné et persuasif, plus gai aussi. Leurs voisins ne les dérangeaient pas, respectaient leur accord. Ils avaient vécu une heure radieuse. Elle ne se doutait de rien, elle ne soup-çonnait rien.

Doutes et soupçons eussent d’ailleurs fondu devant tant de charme.

— Pourtant, l’interrompt son père, je t’avais mis plus d’une fois en garde, et tout à l’heure encore lorsque nous fermions le cortège pour nous rendre à la clairière. Singulière salle à manger. Ne t’avais-je pas montré ce monsieur qui marchait devant nous à côté de la demoiselle ?

— J’avais les yeux bandés.

— Tu n’es plus une enfant, Isabelle. Tu connais un peu le monde.

— On l’oublie si vite, avec toutes ses vilenies, quand on…

— Oui, quand on aime. Je n’ai jamais compris ces aber-rations de l’amour. Moi, j’ai toujours pris une coquine pour une coquine. Mais cela n’empêche peut-être rien. Achève, je t’en prie.

À la fin du repas, tout le monde s’était levé pour rega-gner par groupes le château où devait commencer la murder-

 

– 171 – party. Clarisse Villevert, de l’autre bout de la table, s’était précipitée sur eux presque avec furie, et s’approchant de Georges, l’isolant, avait exigé sous un prétexte absurde de lui parler à part.

C’était un rendez-vous qu’elle donnait, qu’elle exigeait impérieusement et sans retard. Elle avait épié les fiancés à travers le surtout de fleurs.

— Pourquoi les espionner, Isabelle ?

— Dans sa colère elle parlait fort, et il s’efforçait de la contenir. J’ai surpris quelques mots seulement, assez pour comprendre qu’il y avait un lien entre eux. Lequel ? Je vou-lais sa-voir. J’avais le droit de le savoir puisqu’il était mon fiancé.

— Imprudente !

N’était-elle pas chargée précisément de conduire la star au premier étage et de lui montrer au bout de la galerie sa chambre qui devait servir à la représentation ? Ainsi l’avait-elle introduite chez elle :

— J’étais si angoissée, continue la jeune fille, qu’elle au-rait pu deviner ma détresse. Elle n’était occupée que d’elle-même et de sa jalousie que ses regards furieux me révélaient. « Je vous laisse maintenant, lui ai-je dit, vous êtes chez vous. – C’est bien, mademoiselle, » m’a-t-elle répondu sans me remercier. Le duel commençait entre nous. Au lieu de me re-tirer et de rejoindre nos invités au salon, j’ai gagné à pas de loup mon cabinet de toilette qui n’est séparé de la chambre que par une tenture. À peine m’étais-je installée derrière cette tenture que Georges est arrivé. J’ai assisté à leur scène. Je n’en ai pas perdu une syllabe. Ah ! j’aurais mieux fait de m’en aller ! Mieux valait mille fois demeurer dans

– 172 – l’ignorance, ne pas savoir de quelle bassesse un homme est capable.

— Ah ! non, cet homme, tu l’aurais épousé.

— Et après ? Je ne serais pas une criminelle. J’aurais été trompée, dupée, dépouillée comme tant d’autres femmes qui, tout de même, ont vécu et qui, souvent, ont aimé.

— Oui, la science se paie, surtout la science humaine. Mais ne revenons pas en arrière, petite Isabelle. Tu as voulu savoir, tu as été renseignée. Dis-moi tout ce que tu as appris. C’est nécessaire.

— Tout ? C’est impossible à répéter. C’est trop cruel.

— Essaie.

— J’essaierai. La révélation ne s’est pas fait attendre. Ils se sont immédiatement tutoyés. Elle l’a accueilli avec des reproches amers sur sa conduite à mon égard, et dans quels termes grossiers, mon Dieu ! « Oui, lui a-t-elle déclaré comme il avait dû s’approcher pour l’embrasser, tu veux me lécher après ton Isabelle. Eh bien ! tu peux attendre. Tu m’avais juré qu’elle était laide… » J’atténue, par respect pour vous et pour moi. Et comme il m’a défendue ! « N’est-elle pas laide à côté de toi ? » a-t-il répondu. « Laide, peut-être, mais elle te porte à la peau. J’ai bien vu, j’en suis sûre. » J’ai compris de quel ignoble marché j’avais été l’objet. Et je ne sais pas, dans cette conversation, lequel des deux s’est montré le plus vil, d’elle qui voulait s’assurer la garde de son amant et en même temps lui rappelait crûment ses engage-ments financiers, ou de lui qui rusait, qui tâchait d’obtenir un délai et l’autorisation de me faire un semblant de cour afin de ménager ma susceptibilité et mon orgueil. Ah ! père, vous m’avez rappelé tout à l’heure que je n’étais plus une enfant.

– 173 –

Oui, j’ai surpris autour de moi bien des paroles équivoques et pressenti bien des passions hors du mariage et de la vie régu-lière. Mais cela, non, vraiment, je ne l’avais pas imaginé. Moi qui étais venu à Georges si spontanément, si loyalement, moi qui vous l’avais imposé, à ma mère et surtout à vous mal disposé envers lui, moi qui le savais sans fortune et qui étais heureuse de lui apporter toutes les facilités de vivre et de ré-ussir dans sa carrière, moi qui croyais en lui et qui confon-dais cette croyance avec mon amour, de quelle hauteur je me trouvai précipitée dans ces bas-fonds !

Elle s’arrête dans ses atroces confidences pour se cacher le visage contre la poitrine paternelle. Il ne la presse pas de reprendre son récit. Il la tient pressée contre lui, mais il garde au coin des lèvres ce sourire désabusé de l’homme que rien n’étonne plus, qui a trop de mépris pour être jamais étonné. La joue qu’il caresse est aussi douce que le renard blanc du manteau :

— Tu n’es pas trop fatiguée, Isabelle ? Tu n’as pas froid ?

Elle fait signe que non sans relever la tête. Comme il se préoccupe de sa santé, quand il devrait être tout entier ab-sorbé par les abominables révélations ! Elle se décide à re-prendre sans qu’il l’y ait invitée. La nuit sera longue encore. La passeront-ils dans cette clairière ?

— Attends, l’arrête-t-il comme elle va continuer de par-ler.

Il la dépose délicatement sur un siège voisin. Il se lève et il tend l’oreille pour surprendre au loin le moindre bruit. Les chouettes se sont tues, mais un chien aboie dans une ferme lointaine.

 

– 174 –

— Tu n’entends rien, Isabelle ?

— Non, rien.

— Le char funèbre n’est pas encore là. Il ne sera pas là avant un quart d’heure au plus tôt. Nous aurons le temps de rentrer pour le recevoir. Achève maintenant.

Et il reprend sa place avec sa fille sur les genoux, serrée contre lui. Elle n’a plus que lui : il faut qu’elle sente sa force et son amitié. Il devine tout s’il ne croit à rien.

— Et alors, petite ? Et alors ?… comme tu me demandais quand tu étais une enfant et que je te racontais une histoire.

Comment peut-il évoquer des souvenirs puérils en des circonstances aussi graves ?

— Alors, se décide-t-elle ainsi invitée, ils ont scellé leur pacte avec des baisers. Je les entendais, eux aussi. Ah ! la promesse que cette femme a obtenue de lui, non, non, vrai-ment, c’est impossible à dire.

— Dis tout de même, dis tout bas.

— Le jour même de nos noces, il devait la revoir. Com-prenez-vous ?

— Les canailles !

— C’est elle qui l’a renvoyé de ma chambre. « Non, non, assez, Georges, assez ! On va venir. Je suis en retard. At-tends-moi un instant. Je cours chez Mme Aisery tirer mon coup de revolver. Un rôle, c’est sacré. Où est mon arme ? – Là, sur ce guéridon. – Si tu me trahissais, c’est toi que j’abattrais, mon petit Georges. – Prends garde : elle est char-gée. – Oh ! des cartouches à blanc. Rassure-toi. – Je ne te

 

– 175 – crains pas. Tu m’aimes trop. – On ne sait jamais. C’est ton Isabelle que j’aimerais viser. » Ils ont ri ensemble, ils ont ri de moi. Puis elle est partie. Alors…

Elle s’arrête net. Ce qui doit suivre l’épouvante.

— Alors ? répète son père qui la presse un peu plus fort sur sa poitrine.

— J’ai soulevé la tenture. Georges était assis. Il ne me voyait pas, il ne m’avait pas entendue. Il riait encore. Puis ce rire s’est glacé. Il s’est dressé, tout blanc, comme cette nappe, là, sur la table. Il a essayé de biaiser, pour connaître ce que je pouvais savoir : « Vous ici, Isabelle ? – Chez moi, ai-je répondu. Qu’y veniez-vous faire ? – Vous chercher. » Il a eu l’audace de trouver cette réponse. Il espérait encore, sans doute, conjurer le péril, garder sa fiancée avec sa maî-tresse, entretenir sa maîtresse avec l’argent de sa femme. Mon amour, mon pauvre cher amour est tombé à mes pieds comme un vêtement usé. Je ne l’ai plus trouvé en moi…

Pourquoi le comte de Foix a-t-il de nouveau au coin des lèvres son diabolique sourire ? – « Et tout à l’heure, songe-t-il avec mélancolie, tu l’appelais sur le chemin. Tu l’appelles encore. On ne se débarrasse pas si vite de ce maudit amour et le mépris ne le tue pas… » Isabelle n’a pas vu ou pas compris cette expression qui l’eût terrifiée. Comme elle se tait, hésitant davantage dans son récit à mesure que le dé-nouement approche, il l’interroge :

— Rappelle-toi exactement, petite, les paroles que tu lui as adressées.

— Exactement ?

— Oui, autant que possible. J’ai besoin de tout savoir.

 

– 176 –

— Pour me juger.

— Oh ! non, pour t’absoudre. C’est déjà fait.

— Vous ne savez rien encore du… du crime.

— Mais je l’ai vu, Isabelle, je l’ai vu.

— C’est vrai. Ne soyez pas si indulgent. La justice ne le sera pas.

— Nous en parlerons plus tard, Isabelle. Pour le mo-ment, il n’y a que moi. La justice, c’est moi.

— Il n’y a pas que vous.

— Mais si.

— Et moi, père, et moi ? Croyez-vous que je vais m’absoudre aussi ?

— Mais certainement. C’est pour cette raison que je te force à tout retirer de ta mémoire. Je veux te libérer de ton fardeau.

— Pour le porter ?

— Pour le prendre au besoin, sans doute.

— Je ne veux pas.

— Allons, allons ! sois raisonnable, et ne me cache rien…

Elle s’est redressée pendant ce dialogue. Et même elle quitte les genoux de son père.

Elle reste debout devant lui, décidée à ne rien omettre. Sa robe fait une tache claire dans l’ombre grandissante à me-

 

– 177 – sure que la lune décroît et son visage semble luire. Elle a re-pris toute son énergie pour achever :

— J’ai dit : « La comédie, c’est pour elle, ce n’est pas pour nous. J’ai tout entendu. Allez-vous-en, monsieur, je vous chasse. – Vous avez mal compris, Isabelle. – J’étais là. – À nous écouter ? C’est indigne de vous. – J’étais chez moi, monsieur, je sais maintenant ce que j’étais pour vous. – Isa-belle, vous vous trompez. Je vous jure que vous vous trom-pez. Les apparences… – Ne mentez pas, monsieur, c’est inu-tile. Allez-vous-en. Mais allez-vous-en donc immédiatement ou j’appelle. » Il a compris qu’il fallait partir. Cependant il s’est retourné sur le seuil pour me demander : « Et vous ? – Je descendrai quand vous ne serez plus là. – Je ne vous par-lerai plus ce soir, Isabelle, mais il ne faut pas de scandale. Demain, je vous expliquerai… – Allez-vous-en. » Il est enfin parti. Je n’en pouvais plus. Mais je ne voulais pas m’évanouir. Il me restait une autre exécution à accomplir.

Comme elle s’arrête une fois encore, son père, à son tour, se lève. Le rappel tragique approche. Il veut être plus près d’elle pour la secourir quand la lueur du crime reparaî-tra dans ses yeux.

— Eh bien ! Isabelle, la voici qui revient de tirer son coup de pistolet.

— Qui ?

— Mais la star, la maîtresse de M. d’Aigues, cette Cla-risse Villevert. Elle est allée jouer son rôle. Ça, elle ne l’a pas omis. C’est la dernière chose qu’oublie une artiste. Le pli professionnel. Elle a donc opéré chez Mme Aisery, elle s’est dépêchée, elle n’a pas attendu, comme elle l’aurait dû tout de même, l’entrée de M. Aisery et de M. d’Aubré, – de

 

– 178 –

M. d’Aubré, ignorant des lieux, qu’elle devait entraîner à sa suite et conduire dans ta chambre. Son amant lui tenait terri-blement à cœur pour qu’elle ait commis cette faute qui a fail-li faire rater la murder-party chère à ta mère. La voici donc qui revient. Elle croit retrouver son Georges qui l’attend. Elle est pressée de le retrouver, car elle doit le renvoyer pour se coucher sur ton lit et jouer à la morte. Elle ouvre la porte, elle entre. Au lieu de M. d’Aigues, c’est toi qui es là. N’a-t-elle pas poussé un cri de surprise ? Mais non, nous l’eussions entendu.

— Oui, père, c’est bien ainsi que cela s’est passé. Épar-gnez-moi la fin.

— Je t’ai mise sur la voie, petite. Et maintenant, à toi.

— Elle a refermé la porte de ma chambre avant de se je-ter en avant : « Georges, vite, encore un… et pars… »

— Un quoi ?

— Oh ! vous ne devinez plus.

Isabelle a un geste de dégoût :

— Un baiser.

— J’aurais dû le deviner en effet. Elle n’a pas dit : « Pars. » Elle a dit : « F… le camp. »

— Vous étiez donc là ?

— Pas encore.

— Alors, seulement, elle m’a découverte. Elle a dit comme Georges, pardon, comme M. d’Aigues : « Vous ici, mademoiselle. – Oui, madame, vous ne m’attendiez pas. – Je n’ai pas le temps de vous recevoir. Je vais me coucher. – Sur

– 179 – mon lit ? Je vous le défends. – Oh ! oh ! mais j’y coucherai seule, pour une fois… » Oui, elle a osé plaisanter ainsi. Elle me traitait en complice. Elle riait. Et elle a sauté sur mon lit. Je me suis rapprochée d’elle et je lui ai ordonné de s’en aller. – « Quelle figure vous avez ? m’a-t-elle répondu, toujours avec ce rire insultant, mais comprenant tout de même que cela devenait sérieux. – Il faut vous en aller, et tout de suite, ai-je repris. J’étais là tout à l’heure. – Dans un placard ? – Non, dans mon cabinet de toilette. J’ai entendu la conversa-tion où vous me vendiez. – Espionne. – Vous n’êtes qu’une drôlesse, allez-vous-en. – Ah ! ah ! on est fâché. Eh bien ! je ne m’en irai pas. Je suis ici deux fois chez moi. Après le père, le mari. – Que voulez-vous dire ? – Que j’ai pris ton Georges après ton papa. – Taisez-vous, menteuse, et filez. – De-mande-le à ces messieurs. Appelle-les. Fais du bruit. » Elle me tutoyait insolemment. C’est alors, père, que vous êtes ar-rivé.

Elle n’ira pas plus avant. Elle ne se sent pas le courage d’aller plus avant. C’est donc lui qui complétera son récit, puisqu’il devient un témoin :

— Oui, achève-t-il, j’avais vu redescendre M. d’Aigues le visage décomposé. J’ai pressenti quelque scène de rupture entre vous. Je m’en serais réjoui si je n’avais redouté une in-tervention de cette Clarisse. Inquiet de toi, je suis monté à pas de loup dans ta chambre. La violence de vos deux voix m’a tout de suite frappé. Quand je suis entré, elle t’insultait en ricanant.

— Elle vous a appelé par vos prénoms.

— Oui, Roger-Bernard en me tutoyant moi aussi, et dans quels termes presque orduriers ! Tu lui as ordonné de se taire. Elle a continué. Exaspérée, à bout de patience, provo-

– 180 – quée et défiée, tu as pris dans ma poche le revolver que tu m’avais vu manier ici même, à la fin du repas, pour effrayer un pauvre homme, et tu as tiré à bout portant, sur le lit. Si vite !

— Taisez-vous, père, taisez-vous.

Isabelle se cache les yeux devant l’image évoquée. Elle revoit sur le lit sa victime étendue. À voix basse elle mur-mure :

— Elle n’a pas bougé. Un tressaillement très court. Le rire, pourtant, avait eu le temps de s’évanouir. Elle avait pris une figure grave, mais pas épouvantée. C’était moi qui avais peur. Je tremblais si fort que j’ai lâché l’arme. Vous l’avez ramassée. Je n’ai pas eu le temps de réfléchir sur ce que j’avais fait, sur ce que j’ai fait si vite, tellement vite, parce que vous m’avez prise violemment par le bras : « Tu vas me suivre, m’avez-vous ordonné. Je te défends de dire un mot, de faire un geste. Tu m’obéiras, entends-tu. » – J’entendais à peine. Vous avez répété : « Entends-tu, Isabelle, tu m’obéiras. » Et j’ai fait signe que je vous obéirais. Je n’avais plus de volonté. Je n’étais plus rien. Je ne me reconnaissais plus. C’était une autre personne qui me remplaçait. Et vous m’avez entraînée dans le cabinet de toilette. C’était le mo-ment. Quelqu’un est entré dans la chambre.

— M. d’Aubré.

— Il a dit quelque chose, puis il est ressorti. Un instant après, tout le monde s’est précipité.

— Et nous sommes sortis du cabinet de toilette pour nous retrouver sur la galerie ayant l’air de sortir, nous aussi, de la chambre où Mme Aisery figurait la première morte, de-vançant la troupe qui suivait la murder-party. Quoi de plus

– 181 – naturel ? Tout le monde nous a vus. J’ai même appelé tout le monde. Tout le monde en rendrait témoignage.

— Oui, vous pensez à la justice.

— Mais non, il n’y a pas lieu d’y penser, puisque c’est un suicide. Cet âne de médecin l’a décidé quand j’avais arrangé dans ma tête la version de l’accident.

— Ah ! père, je ne peux plus mentir. Je vous ai obéi toute la soirée.

— Il faut m’obéir encore, petite.

Elle s’est retournée vers le château. À travers les arbres, elle croit voir la fenêtre de sa chambre qui est éclairée. Là repose la morte sous les fleurs qu’elle a cueillies avec Claire de Maur au jardin. Jamais elle n’y pourra rentrer.

Son père, à nouveau, l’entraîne :

— Le convoi peut arriver d’un moment à l’autre. J’ai cru entendre son klaxon à la croisée de la route de Genève avec la route de Saint-Julien. Nous avons le temps : la montée de Bossey est dure.

La lune éclaire à peine l’étroit sentier. Il a passé son bras autour de la taille de sa fille. Si quelqu’un les rencontrait, il les prendrait pour des amoureux.

— Père, soupire-t-elle, vous ne parlez plus. J’ai peur.

— Mais, petite, c’est fini. Il n’en faut plus parler. Jamais. À personne. Je t’ai acquittée.

— Pas moi.

 

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