Murder-party ou Celle qui n'était pas invitée

Henry Bordeaux · Chapitre 11 sur 12

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Murder-party ou Celle qui n'était pas invitée

XII la Note à Payer

XII

 

 

LA NOTE À PAYER

 

Le convoi funèbre n’est pas encore là. Il a dû s’arrêter à la frontière, proche la route nationale, en face de la ferme de l’Hôpital, pour se mettre en règle avec les douanes suisse et française au retour. Le comte de Foix, qui est rentré au châ-teau pour s’informer, tandis que sa fille l’attend au dehors, revient avec une pèlerine sur son smoking trop léger et un manteau pour Isabelle, car la fraîcheur augmente à mesure que la nuit avance. Ce n’est plus déjà la douce soirée d’été qui avait permis le dîner dans la clairière.

Elle s’est assise sur le rebord de pierre qui contient le bassin en face de la grille d’entrée, de l’autre côté du chemin. Un jet d’eau qui jaillit au centre retombe en pluie fine avec un monotone bruit cristallin. Elle a grand besoin de ce man-teau, car elle frissonne.

— Va te coucher, petite, dans ma chambre.

— Je ne puis pas, répond-elle, elle est toujours là, dans la mienne.

Il a réfléchi pendant leur courte séparation, mais à sa manière qui est concrète et pratique. Une anecdote qu’il a contée à ses voisines pendant le repas lui est même revenue à la mémoire, l’histoire de ce lord anglais qui avait assommé au cours d’une orgie le garçon de service et qui, informé de sa brutalité à son réveil, se contenta de dire : « Mettez-le sur

 

– 183 – la note. » Il y a toujours une note à payer. Comment se régle-ra celle-là ?

Isabelle a la même pensée, mais sous une forme diffé-rente.

— Père, dit-elle après un silence, où dois-je aller ce ma-tin ?

— Ce matin ? Tu vas dormir.

— Mais non. Vous m’avez compris. Où dois-je aller me dénoncer ? À Saint-Julien, n’est-ce pas ?

Il attend un instant avant de répliquer, assez pour que la coupable se croie approuvée et par un revirement humain prenne sa propre défense :

— Je ne sais pas comment j’ai pu… j’ai pu tuer. Elle était là, sur mon lit, qui me narguait. Elle m’avait tout pris, mon fiancé mon amour et…

— Et moi, tu l’as pu croire.

— Non, ma foi en vous. Elle tenait à la main cette arme qui devait lui servir à simuler la mort. C’est peut-être la vue de cette arme qui m’a donné l’idée. Mais je n’ai pas réfléchi. Ce fut presque foudroyant, prendre votre revolver et tirer. Je n’ai su qu’après ce que j’avais fait. C’est donc si simple, si fa-cile de… de tuer ? Si simple, si court, et l’on est une autre femme pour la vie. Et l’on a perdu sa jeunesse.

De nouveau, elle se cache le visage. Mais son père lui prend les mains et l’oblige à le regarder en face :

— Et tu veux aller t’accuser ? Mais écoute-moi donc, pe-tite. Je suis ton père et j’ai le droit d’ordonner. Je t’interdis

 

– 184 – de parler, à qui que ce soit, de ce qui s’est passé ici cette nuit. Le docteur Dominant l’a déclaré : c’est un suicide.

— Mais nous, père…

— Nous, nous avons nos devoirs. Je vais te les dire. Cette femme, d’ailleurs, est sans intérêt.

— Vous l’avez… vous l’avez aimée, père.

— Moi ? quelle idée !

— Vous n’avez pas protesté, quand…

— Ce ne sont pas là, d’habitude, des sujets de conversa-tion entre une fille et son père.

Et, de nouveau, le diabolique sourire apparaît au coin des lèvres. Déjà, plus grave, il reprend :

— Puisque nous en sommes là, eh bien ! quoi ! elle a été ma maîtresse, il y a quelque temps, lors de ses débuts.

— Et vous l’avez aimée.

— Mais non. Elle manquait par trop d’éducation.

— On peut donc ne pas aimer et…

— Sans doute, par curiosité, par désir, par caprice, par ennui.

— Par ennui ?

— Surtout par ennui. Aux hommes qui occupent de hautes charges, on est indulgent pour leur vie privée. Ils en rachètent les faiblesses par l’importance de leurs services publics. Moi, j’ai été écarté de tout dans notre société ac-tuelle. Il ne faut pas me juger, petite.

 

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Elle a un haut-le-corps de protestation :

— Oh ! père, comment pouvez-vous le penser ? La jus-tice ne remonte pas. Elle descend.

— Comme tu as bien dit ça, Isabelle ! Je t’avais toujours prévenue que tu m’admirais trop.

— Pas assez… Cette nuit…

— Eh bien ! cette nuit, tu croyais trop en moi. Et ce que t’a révélé cette femme sur ton père a achevé de t’exaspérer.

— C’est vrai.

— Les hommes sont rarement admirables. Surtout pas moi. Mais il s’agit de toi. Eh bien ! écoute, tu dois m’écouter. Oui, malgré mes faiblesses. Peut-être à cause d’elles qui m’ont fait mieux comprendre la vie. Tu portes un vieux nom, moins ancien que ta mère le prétend, assez pour qu’il t’impose des obligations. Tu ne vas pas le compromettre dans cette histoire.

— Père, c’est déjà fait. Je l’ai déshonoré.

— Pas du tout. Tu t’es vengée, un peu énergiquement. Cette femme méritait d’être châtiée. Elle t’avait provoquée. Ah ! si j’étais entré dans ta chambre un instant plus tôt ! Je l’aurais mise à la porte, avec son M. d’Aigues. Cela aurait suffi. Ce ne sont pas nos anciennes relations qui m’eussent gêné un seul instant, je te prie de le croire, du moment qu’il s’agissait de ma fille. Mais tu ne m’en as pas laissé le temps. Enfin, ce qui est fait est fait. Mettons le point final.

— Non, non, c’est impossible.

 

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— En voilà assez, Isabelle ! Si tu me désobéis, j’irai prendre ta place, et l’on me croira. Ou j’accuserai M. d’Aigues qui aura du mal à se défendre. Je raconterai qu’il a jeté dans la mare le revolver révélateur. Cela fera un débat sensationnel. Tu ne veux pourtant pas que je t’enferme dans ta chambre…

— Dans ma chambre…

— Dans la mienne, puisque l’autre est occupée… comme une folle et que je prévienne le docteur Dominant afin qu’il constate que tu as eu la cervelle dérangée par le suicide de Mlle Villevert ? Le docteur Dominant te découvrira sûrement de l’obsession. Ce suicide est sa création médi-cale ; il ne permettra à personne d’y porter atteinte. Ne pro-teste plus. C’est inutile. Cette fois, j’invoque mon autorité pa-ternelle et je saurai la faire respecter.

Comme il peut changer à son gré ! Comme son scepti-cisme habituel peut se transformer en conviction absolue et en commandement !

— Un… crime… doit se réparer, balbutie Isabelle.

— Oui, nous paierons la note. Je descendrai à Genève dans la journée régler les obsèques et les prendre à mon compte. Cela paraîtra naturel, en raison de l’issue lamentable de cette murder-party. Je m’informerai de l’état des héritiers, des deux mères, et je les indemniserai. Cela encore paraîtra naturel en raison de notre fortune et passera même pour de la bienfaisance.

— Et moi, père, et moi ? supplie la pauvre voix trem-blante.

 

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— Toi ? J’espère que tu te remettras de cette… de cette bagarre. Tu es assez jeune pour l’oublier.

— Jamais.

— On dit ça, mais on oublie. Tu voyageras. Le voyage est excellent pour la douleur, la tristesse, le chagrin, l’inquiétude. Mais tu ne vas pas devenir neurasthénique. Et plus tard, nous te marierons à un autre homme que ce M. d’Aigues.

— Me marier… avec mon secret !

— Il y en a bien d’autres que toi. Si l’on savait toutes choses !

— Non, non, père, c’est impossible. Si j’étais plus croyante, je vous demanderais d’entrer au couvent.

— Pour ça ?

Le dédain a repris le dessus chez le grand seigneur qui montrait tant d’autorité un instant auparavant.

— Oui, réplique-t-elle, pour expier.

C’est là un mot qui ne touche pas son père détaché de toute vie surnaturelle. Mais il n’a pas le loisir de lui répondre. Le corbillard automobile débouche au tournant du chemin de Bossey.

— Rentre, Isabelle. Je m’occuperai de tout.

— Non, non, je ne vous quitte pas.

— Tu ne vas pas la revoir ?

Il ne comprend pas ce caprice, mais déjà le klaxon du fourgon réclame l’entrée de la grille. Sa présence au château

– 188 – est nécessaire. Dès lors, il ne s’occupe plus d’elle. La voici redevenue libre de ses mouvements, de ses actes.

Grâce au permis d’inhumer, délivré par le maire sur l’attestation de la gendarmerie et du médecin, joint à la complaisance de la police de Genève, le transport s’effectuera sans difficulté jusqu’à la chapelle mortuaire du cimetière de Plainpalais en territoire suisse. Il ne reste plus qu’à déposer le corps de la star dans le cercueil qui a été ap-porté. On se rend dans la chambre d’Isabelle. Celle-ci a pré-cédé les employés des pompes funèbres. Elle a osé rentrer chez elle, regarder sa victime, demeurer même quelques mi-nutes seule avec elle. Quel dialogue a pu s’échanger entre les deux femmes, la morte et la vivante, celle-ci plus pâle et plus effrayée que l’autre qui a gardé sur les joues des plaques de rouge et une sorte de sourire cruel succédant au rire éva-noui ?

— Va-t’en, lui conseille son père qui dirige les opéra-tions.

Mais elle assiste à la mise en bière et même elle dispose les fleurs du jardin autour du cadavre. Son père la considère avec stupéfaction. Lui qui ne s’étonne de rien, est surpris du changement qui s’est opéré en elle. Il est presque satisfait de constater ce retour au courage et à la résolution.

« C’est bien, pense-t-il. Elle a du ressort. La dépression est déjà passée. Elle se remettra. »

Tandis que l’on installe le cercueil dans le fourgon, elle se rapproche de son père qui lui voit un visage illuminé et décidé. « Ces diables de femmes, songe-t-il encore, on ne les connaît jamais. Que va me dire celle-ci ?… »

— Père, dit Isabelle, j’ai trouvé.

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— Et quoi donc ?

— Ma punition. Elle n’est pas très sévère, pas assez, mais elle me soulage.

— Tiens-toi tranquille.

— Je me tairai. Mais je partirai. Dès demain.

— Oui, en voyage, c’est mon avis.

— Pour toujours. J’ai mon brevet d’infirmière. J’irai aux colonies, au Maroc ou ailleurs, soigner les blessés, les ma-lades, les contagieux. Plus loin encore, si je puis : à l’une de ces missions des Indes où l’on soigne la peste et la lèpre, si l’on veut de moi.

— Tu es folle, Isabelle.

— Mais non, père, j’ai… tué.

— Tais-toi. Je t’ai acquittée.

— Par vos relations j’aurai un poste immédiat.

— Et moi ? proteste-t-il.

— Vous ?

— Mais oui, moi. Tu m’as oublié.

Il sourit de son air désabusé, comme s’il plaisantait, mais ne voulait pas sérieusement la contrarier dans cette nouvelle lubie. Le regard illuminé, en effet, d’Isabelle a péné-tré plus profond, jusqu’au cœur. En un instant, elle a deviné le divorce invisible qui peut séparer un mari et une femme vivant ensemble de la façon la plus unie ou tout au moins la plus paisible aux yeux du monde, et tout ce qu’il peut y avoir de désespéré sous des apparences de détachement et

– 190 – d’ironie. Elle se rapproche un peu plus de lui et murmure d’une voix câline :

— Père, si votre enfant vous manque, il faut bien que vous expiiez aussi un peu, pour moi, pour m’aider.

Il ne répond pas, il n’a pas le temps de répondre. Le co-lis funèbre est chargé, et le chauffeur est sur son siège. Déjà le moteur ronfle. Le fourgon part. La grille est refermée. Il n’y a plus trace de crime, ni de suicide au château débarras-sé.

Le comte de Foix y rentre avec sa fille qu’il a prise par la main, dont il presse la main. Ce sera sa seule réponse.

— Va vite te coucher, petite. Et n’aie pas d’inquiétude.

— Je crois que j’en ai peut-être un peu moins, depuis tout à l’heure. Et maman ?

— Ta mère ? je monte chez elle. Elle doit dormir. Je lui dirai à son réveil que tout s’est très bien passé, mais que tes fiançailles sont rompues et que tu as besoin de changer d’air…

— De changer d’air pour toujours…

 

Il monte chez sa femme, et sur l’escalier il se rappelle la conversation qui a précédé l’exécution de la fameuse murder-party. Il y avait manifesté une horreur sacrée pour les crimes passionnels, voyant même dans l’amour une circonstance aggravante. Et voici qu’il vient d’absoudre le crime passion-nel de sa fille. Mais a-t-on jamais fini de comprendre la vie humaine, d’essayer de la comprendre ?

 

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— Ah ! c’est vous, l’accueille Ethel couchée, enfin ! Je n’ai pu m’endormir encore. Ce sinistre fourgon a fait un va-carme ! Est-il parti ?

— Il doit être à Bossey en ce moment. Nous l’entendrons encore, dans un instant, quand il passera au bas des vignes et quittera la route nationale pour prendre le chemin de Genève. Et puis ce sera fini.

— Tant mieux. Quel dénouement absurde pour ma soi-rée ! Il nous vaudra dans les journaux une fâcheuse réputa-tion. Nous passerons pour avoir le mauvais œil.

— N’exagérez rien, Ethel. On en parlera quelques jours. Mais les discours européens que ne manqueront pas de pro-noncer M. Briand, M. Henderson ou M. Curtius, à la Société des Nations, feront oublier bientôt votre murder-party et le suicide de cette malheureuse.

— La star. J’avais eu tort de l’introduire chez moi. Il ne faut jamais prier des gens qui ne sont pas de notre monde. Mais vous avez été très chic, Roger-Bernard. Je vous ai ad-miré pour votre sang-froid et votre calme tout à fait distin-gués.

« Elle aussi ! pense-t-il, son diabolique sourire revenu. Elle n’a rien soupçonné et ne soupçonnera jamais rien. Elle ne connaîtra pas plus sa fille que son mari… »

Et il se réjouit de partager un secret, – un secret de cette envergure ! – avec Isabelle, avec sa chère Isabelle demain perdue, en présence de sa femme ignorante. Celle-ci, cepen-dant, s’efforce de lui être agréable :

— Vous aviez raison, Roger-Bernard. Je m’incline, mais tardivement.

 

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— En quoi donc, chère amie, avais-je raison ?

— Ce jeu est un jeu barbare, et il convient de le laisser à l’Amérique.

— La murder-party ?

— Oui.

L’automobile funéraire passe maintenant au bas des vignes. C’est le dernier rappel qui va diminuant. Clarisse Vil-levert morte s’en va parmi les fleurs dans la nuit.

Impressionnée, la comtesse reprend :

— Vous me l’aviez prédit : on ne badine pas avec la mort.

Roger-Bernard, ironique, regarde sa femme et se con-tente de lui rappeler la phrase qu’elle-même a déjà dite :

— Elle n’était pas invitée…

 

Paris, juillet, – Le Maupas,

octobre 1930.

 

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