Murder-party ou Celle qui n'était pas invitée
V les Plaisirs de la Table
V
LES PLAISIRS DE LA TABLE
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VI
CONVERSATIONS
Ainsi le comte de Foix et sa fille Isabelle rejoignirent-ils les invités dans la clairière où la table était dressée avec un art extrême du décor. Des candélabres nombreux, dont le souffle presque imperceptible du soir inclinait à peine la flamme, distribuaient une lumière chaude et mouvante sur les fleurs du surtout doublées par une glace, sur les corbeilles de fruits colorés, sur les carafons de rubis ou d’or, sur les verres de Baccarat, sur la chair et les toilettes des femmes, et jusque sur leurs ongles trop rouges qui paraissaient tachés de sang comme le cou des colombes poignardées. À travers les sapins et les chênes, la lune, maintenant détachée de la mon-tagne et montant en plein ciel, lançait comme une pluie d’argent ses rayons sur les convives et jusque sur les eaux mortes de l’étang voisin abritées dans leurs taillis. Ils jouaient un peu plus loin, dans la clairière dégagée, sur l’herbe, comme une ronde de sylphes à la musique monotone des grillons. La douceur de la nuit était telle que plusieurs de ces dames laissèrent glisser leurs manteaux et ne craignirent pas d’offrir leurs épaules à la fraîcheur.
Chacun se louait du tact et de la délicatesse de la com-tesse de Foix dans le choix des places, sauf le comte Gregory qui estimait l’Albanie désavantagée et défiait du regard, presque en face de lui, Pierre Bussy l’académicien qu’il con-sidérait comme un usurpateur et qui ne soupçonnait rien de ces manèges malveillants, et sir Brian Daffodil qui, enragé
– 68 – d’être le voisin de Mrs Harriett Rowsell, commença de se tourner vers Isabelle sans se rendre compte que la jeune fille était fiancée et que dès lors il convenait de ne la point diver-tir de son bonheur par la conversation même la plus bril-lante.
— Pourquoi, lui reproche Isabelle qui a hâte de s’isoler avec Georges d’Aigues, vous détourner de Mrs Harriett Row-sell, votre voisine, qui penchait tout à l’heure vers vous un visage implorant ?
— Je brûle, mademoiselle, de vous raconter notre his-toire. Avec la loyauté de la jeunesse, vous me donnerez rai-son. Nous sommes deux revenants, Harriett et moi.
— Deux revenants ?
— Oui, deux revenants. Quand nous nous sommes ren-contrés, il y a trente-trois ans, nous nous sommes reconnus, car nous avions le même goût pour les ballades écossaises. Nous ne pouvions nous rassasier de nos promenades parmi les bruyères de Lochmaben. Tous deux, nous étions fiancés.
— Comme moi, se hâte de proclamer Isabelle.
— Vous l’êtes ? Quel dommage !
— Pourquoi est-ce dommage ? demande-t-elle en riant.
— Mais parce que je dois brusquer la fin de mon histoire et me tourner décidément vers ma voisine de droite. Nous étions alors fiancés, mais pas ensemble. Chacun de son côté. Elle aurait dû mourir le lendemain de mon mariage, et moi le surlendemain.
— Pourquoi la supprimer la première ?
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— Les femmes ne devraient pas poser cette question. Parce que les femmes, en amour, donnent toujours l’exemple. Elle a survécu. Moi aussi. Vous voyez bien que nous sommes des revenants.
Puisqu’il lui faut décidément abandonner cette jolie par-tenaire de droite, il interpelle Pierre Bussy qui est de l’autre côté de Mrs Harriett Rowsell et que la comtesse de Foix, pour l’instant, laisse vacant, afin d’adresser elle-même la parole à son hôte le plus illustre, lord Musgrave.
— Ce jeu importé d’Amérique, monsieur l’académicien…
— On ne doit pas en parler pendant le dîner…
— The murder-party est un témoignage de la barbarie d’outre-mer. Je lisais récemment, dans mes journaux de Londres, la reproduction d’une enquête menée aux États-Unis. Le journaliste demandait aux plus hautes personnali-tés, évêques, professeurs, magistrats, quelles étaient leurs lectures favorites. Presque tous répondirent : les livres de dé-tectives, ceux d’Edgar Wallace, ceux de Conan Doyle, et en-core ceux d’auteurs beaucoup plus repoussants. Et pour-quoi ? à cause du problème à résoudre. De là à imaginer ce jeu d’assassinats, il n’y avait qu’un pas.
— Il a été franchi, dit Pierre Bussy. Mais ce jeu peut être relevé par la psychologie.
— La psychologie, monsieur l’académicien ! Demandez à lord Musgrave, qui est l’autre voisin de la comtesse de Foix, ce qu’il pense de la psychologie américaine. Il n’y a pas si longtemps que lord North, ambassadeur de Sa Majesté la reine Victoria à Washington, demandait son rappel. Et savez-
– 70 – vous pourquoi il demandait son rappel instamment et immé-diatement ?
— Comment le saurais-je ? Il ne se plaisait pas en Amé-rique.
— Il ne pouvait pas s’y plaire. C’était un homme très dis-tingué et même raffiné dans ses manières. Quand il dînait à la Maison-Blanche, il voyait parfois le Président sortir de sa poche un couteau pour couper la viande.
— Vous plaisantez, sir Brian, intervient Mrs Rowsell.
— Je ne plaisante pas, et il n’y a pas si longtemps. Ce-pendant, à Londres, Sa Majesté la Reine refusait de le rappe-ler. Alors il mit sous enveloppe diplomatique un insecte qui, pendant un repas, avait sauté sur lui de la personne du Pré-sident, et qu’il avait saisi avec promptitude et habileté, parce que son avenir était en jeu. Il fut aussitôt rappelé.
— Sir Brian, proteste encore Mrs Harriett Rowsell, tandis que l’académicien rit de l’insecte historique, vous êtes in-supportable. Les États-Unis sont un pays admirable d’énergie, de volonté, de création. Ils se sont faits en moins d’un siècle.
— Précisément, ils se sont faits trop vite.
— Ils se sont faits si bien qu’ils dépassent aujourd’hui tous les autres en puissance d’argent et de production.
— Mais vous n’avez pas pu y rester, Harriett.
— On y porte le plus beau linge, on y offre les fêtes les plus chères.
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— Mais on y croit la vieille Europe finie, quand elle est demeurée la gardienne de la civilisation.
— L’Europe, sir Brian, se détruit elle-même de ses propres mains.
Mrs Harriett Rowsell défend l’Amérique depuis qu’elle l’a quittée. Son roman le plus célèbre, Eternal Love, est, comme il arrive à la plupart des femmes écrivains, l’histoire de son cœur. Éric et Annabella, ses deux protagonistes, se rencon-trent quand ils sont déjà fiancés l’un et l’autre. Irrésistible-ment attirés l’un vers l’autre, ils ne songent pas, néanmoins, dans leur loyauté, à rompre des liens antérieurs, mais chacun d’eux fait l’aveu de sa passion nouvelle à celle et à celui qui les peuvent seuls délier. La fiancée d’Éric et le fiancé d’Annabella n’estiment point qu’une rupture doive interve-nir. Ainsi les deux mariages sont-ils célébrés qui séparent pour toujours les deux amoureux. Mais trente ans plus tard, ayant vécu l’un aux Indes, l’autre en Écosse, ils se retrouvent dans un salon de Londres et s’aperçoivent que leur amour est resté tel qu’au premier jour de leur rencontre. Lui a con-tracté une maladie de foie sous des climats excessifs : il re-vient jaune et ossifié de l’empire d’Asie. Elle, engourdie dans un château d’Écosse, s’est alourdie et empâtée. Rien ne leur demeure plus de ces attraits physiques qui les avaient sans doute autrefois précipités l’un vers l’autre. Néanmoins, sous les apparences que le temps a modifiées, survit ce quelque chose d’inaltérable qui, précisément, est l’amour.
Isabelle, qui a lu ce livre suranné, survivance de la litté-rature victorienne, en reconnaît avec surprise les héros sur les indications que lui a fournies son aimable voisin. Sir Brian Daffodil, la cinquantaine dépassée, est encore sédui-sant avec son masque rasé et régulier, sa maigreur musclée,
– 72 – sa voix harmonieuse et son érudition à l’usage du monde. Et si les cheveux prématurément blancs et coupés courts de Mrs Harriett Rowsell, son visage chétif et mince allongé en triangle et déjà flétri, la vieillissent jusqu’à la soixantaine, les yeux dorés ont gardé une si limpide candeur, la bouche a tant de grâce, et la tournure tant de sveltesse, qu’une fraîche jeune fille paraît cohabiter avec la chère vieille dame. Ainsi n’a-t-elle point perdu le don de plaire, mais c’est un charme de spiritualité qu’elle exerce et non un autre. Elle donne en-vie de tenir des propos intelligents et honorables, élevés même, sur des sujets d’humanité ou d’art.
« Ils pourraient s’aimer encore, songe Isabelle, sans trop de ridicule. Et sir Brian est excédé de cette éternelle amou-reuse… » Puis, elle se tourne résolument vers Georges d’Aigues, son fiancé, avec une pensée nouvelle d’anxiété : « M’aime-t-il ? M’aimera-t-il toujours ?… »
La comtesse de Foix entretient lord Musgrave de ses voyages aux Indes, afin de ne pas le restituer trop ostensi-blement à Claire de Maur. Lord Robert Musgrave est un bel homme qui porte à peine cinquante ans, bien fait, haut et fort, au visage rasé un peu rouge, avec un grand front lumi-neux et des yeux de rêveur un peu surprenants dans un en-semble aussi viril. Il a été le principal secrétaire du Foreign Office à Londres et on le regardait en Angleterre comme le successeur d’un lord Cromer ou d’un marquis Curzon, quand le ministère Mac Donald, sans le mettre absolument en dis-grâce, a réduit son importance. Comment est-il si différent de ses deux compatriotes, sir Brian Daffodil et Mrs Harriett Rowsell ? Mais n’y a-t-il pas, dans la Grande-Bretagne, comme « deux races qui, entre-croisées bien souvent comme
– 73 – deux fils, demeurent distinctes à travers l’histoire ? L’une, la celtique, se reconnaît à son rêve léger et délicat, à ses imagi-nations aériennes, à son chimérique idéalisme, à son tendre sentiment, à la grâce fantasque et musicalement harmo-nieuse de sa poésie, à la sorcellerie subtile de son art, à ces divinations d’un au-delà de mystère que de loin en loin, par un signe, la vivante nature fait pressentir au poète… Cette race a certainement pour filles l’une des âmes de Shakes-peare, celles de Spencer, de Keats, de Shelley, de Tennyson, de William Morris, de Walter Pater1… » De Ruskin aussi, le maître de sir Brian. L’autre race, plus positivement anglaise, plus individualiste, plus violente dans l’action, positive et passionnée ensemble, et « de temps en temps arrachée à son travail persévérant par des crises d’imagination poétique et sombre », serait représentée dans la littérature par un Swift, un Byron, une Charlotte Brontë, un Carlyle, un Kipling. Chez lord Musgrave, si préoccupé à travers la guerre et après la guerre de la domination anglaise, un drame intime s’est mis en travers du droit chemin tracé par sa volonté. Comment la comtesse de Foix a-t-elle pénétré dans son jardin secret ? Il a connu Claire de Maur tout enfant à l’ambassade française d’Hyde Park. Elle est devenue jeune fille dans son voisinage, tandis que lady Musgrave, désespérée de la perte de son unique enfant, sombrait dans une demi-démence. Il avait ac-coutumé de la promener dans les beaux parcs de Richmond, de Kew ou de Windsor ou dans les musées. Comment se dé-fier des rencontres d’une jeune fille de dix-huit ans et d’un homme de près de cinquante ? Cette jeune fille s’était éprise de cet homme supérieur qui avait tenté vainement de la fuir.
1 André Chevrillon : étude sur Rudyard Kipling.
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Les impossibilités et les distances s’étaient entassées entre eux. Ils s’étaient rejoints au Caire, en Italie, aux sports d’hiver en Suisse. Deux ans auparavant, ils s’étaient donné rendez-vous à Mürren qui est une haute station alpestre en face de la Jungfrau, et lord Musgrave avait manqué à sa pa-role. Il avait écrit à la jeune fille une tendre lettre de rupture. Depuis cette date ils ne s’étaient pas revus.
Il raconte à sa voisine les fêtes données par le Guicowar à Baroda, et qui consistaient en combats d’éléphants et de rhinocéros, et aussi de gladiateurs nus armés de griffes en cornes :
— Ils se ruent les uns contre les autres, et leurs corps sont bientôt tout rougis de sang. Grisés par cette vue, ils en-trent dans une sorte de frénésie et se déchirent jusqu’à là mort, à moins que le Guicowar n’arrête la bataille en passant un collier de perles au cou du vainqueur.
— C’est horrible et excitant.
— Les nations d’Europe ne se sont-elles pas, madame, pareillement déchirées dans la guerre ?
Claire de Maur n’écoute plus depuis un instant les pro-pos que lui tient le docteur Dominant sur les diverses étran-getés de ses plus belles neurasthéniques. Elle se recueille toute dans l’attente lumineuse de communiquer après tant de mois noirs avec son cher voisin.
— Je ne dois pas vous accaparer, dit avec un sourire en-tendu Ethel de Foix à lord Musgrave.
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Celui-ci ne proteste pas. Que le mystère de sa vie com-mence d’être connu, il n’en a cure pour l’instant. Il retrouve son amie perdue, et il la retrouve intacte.
— Parlez-moi, Claire, afin que j’entende votre voix que je n’entendais plus.
— Mais, moi, j’entendais la vôtre.
— Oh ! comment pouviez-vous l’entendre ?
— Vous savez bien que je vous écoutais. On croyait que vous parliez pour le monde entier, et c’était pour moi. À votre retour des Indes, vous avez prononcé un grand dis-cours à la Chambre de commerce de Londres.
— Un discours économique, sourit l’homme d’État qui devine bien où elle veut en venir.
— Parfaitement, un discours économique devant le mi-crophone. Les journaux anglais m’avaient avertie. À l’ambassade de Berne, nous entendons parfaitement le poste de Londres. J’ai voulu vérifier où j’en étais de mon anglais. J’ai tout compris.
— Tout, vraiment ?
— Oui, vraiment. Au milieu des renseignements sur la production et les échanges, il y avait le récit d’une randon-née au bord du Gange. Une jeune fille hindoue qui s’approchait du fleuve incarnait pour vous le printemps. Votre automne, disiez-vous, en était rajeuni, et ainsi le vieil empire britannique sans cesse renouvelé par son contact avec le vaste monde. Cela, c’était pour moi, n’est-ce pas, et non pour les marchands de la Cité ?
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— C’était pour vous, Claire. J’espérais que vous m’écoutiez.
— Plus tard encore, dans un autre discours…
— Dans tous mes discours publics répandus par la T.S.F., j’ai mis une phrase pour vous.
— Et je l’ai toujours trouvée. C’était délicieux, cet aveu d’amour à distance.
— Il n’y a plus de distance, Claire, entre nous…
Comment un grand journaliste américain perdrait-il une quatrième occasion d’interview ? Edgar Hilden est placé à côté de la plus célèbre étoile du cinéma français. C’est une chance pour lui, mais plus encore pour elle, car il a le pou-voir de transformer cette célébrité locale en une célébrité mondiale. Les stars des États-Unis ont une tout autre situa-tion artistique et financière que les chétives étoiles des na-tions européennes. Cette Clarisse Villevert, qui est si fabu-leusement belle dans sa robe grenat, le corps moulé dans tous ses harmonieux contours, le visage régulier et les yeux dévorants, ne le comprend-elle pas ? Elle ne lui prête aucune attention. Elle paraît absorbée dans une pensée qui l’agite, la tourmente, lui incline la tête de droite et de gauche comme si elle cherchait à fouiller les bois à la clarté de la lune. Sans doute ne l’a-t-elle pas identifié : les présentations se font si mal ! Il se présente donc de nouveau et ne produit aucun ef-fet. Déjà vexé, il engage la conversation :
— Vous êtes une femme terrible, mademoiselle, ce qu’on appelle chez vous, je crois, une femme fatale. Les rôles de
– 77 – femmes fatales sont toujours dévolus à des brunes. Vous tuez beaucoup, n’est-ce pas ?
Clarisse est contrainte à répondre, mais s’exécute de mauvaise grâce :
— Je suis tuée aussi.
— Quand ?
— Dans Yamilé. Dans le Collier de clous de girofle.
— Ah ! oui, je vous ai vue dans ce film tunisien. Vous étiez une fille du désert : Ghezella, je crois, la femme d’un vieux chef usé par l’âge, mais jaloux et vindicatif. Vous vous épreniez d’un officier français que vous aviez vu à cheval et qui était jeune et superbe. Chaque nuit vous le rejoigniez au risque de votre vie. La première fois que vous lui apparais-siez, vous aviez sauté du dehors, avec une souplesse de pan-thère, sur la fenêtre et vous vous teniez dans l’embrasure, éclairée par la lune, enveloppée d’un châle dont les franges s’effilaient jusqu’à vos genoux. Vous restiez immobile, ne sa-chant pas s’il voulait de vous. Et puis vous lui jetiez la rose rouge de l’oasis. Alors il vous recevait dans ses bras. En ef-fet, dans ce film-là vous étiez étranglée par votre vieux mari. Il faudrait faire une affaire avec l’Amérique, changer le titre qui est long et obscur, appeler le film Ghezella et vous faire sauver au dernier moment par le jeune officier. En Amérique, il faut un dénouement heureux pour la sortie.
Mais il parle pour lui tout seul, bien qu’il propose une af-faire. Il ne peut pourtant pas s’interviewer lui-même sur le cinéma. Clarisse Villevert s’est détournée de lui et continue d’agiter la tête de droite et de gauche, de la pencher, de la redresser, comme si elle inspectait les lieux avec insistance ou comme si elle était en proie à des tics nerveux. Elle est
– 78 – bien la première star européenne qui se dérobe à une offre des États-Unis. Ne serait-elle pas atteinte quelque peu dans ses facultés mentales ?
Le professeur suisse qui l’observe d’un œil complaisant, – l’absorption de Claire de Maur par lord Musgrave lui laisse tout loisir, – veut profiter d’un mouvement qui projette le beau visage mobile de son côté et voici qu’il entreprend l’artiste sur sa spécialité :
— La plupart de mes clientes, mademoiselle, sont comme vous des virtuoses. Oui, des virtuoses dans l’art, de faire vibrer la lyre des émotions.
Il est assez content de cette phrase qui, cependant, n’a pas semblé porter. Plus direct, il reprend :
— Vous n’avez jamais visité ma clinique. Ou plutôt ma villa. Une villa spacieuse et gaie, au-dessus du lac. Pas au bord, à cause des accidents. Je vous y invite, mademoiselle.
Cette fois il obtient une réponse, mais sèche :
— Je vous remercie, monsieur, je ne suis pas malade.
— On croit toujours n’être pas malade. C’est une grande faiblesse ou une grande frivolité. Or, nous tenons de nous-mêmes le pouvoir de nous guérir. Notre équilibre dépend de nous. Autrefois, l’on ne soignait chez l’homme, et surtout chez la femme, que l’animalité. C’était le temps où l’on con-sidérait l’intelligence comme une suite de phénomènes, le vice et la vertu comme des produits comparables au sucre et au vitriol. Le corps importait seul ; l’esprit suivait sa direc-tion, participait à sa santé comme à ses déchéances. Mais, poussé plus loin, le positivisme démontra que le jeu des in-fluences, – vous me suivez, mademoiselle…
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— Mal.
— … Le jeu des influences, que l’on n’avait guère étudié, pendant toute une période du dernier siècle, que du dehors au dedans, s’exerçait aussi bien du dedans au dehors. Notre vie intérieure pouvait, dans une certaine mesure, corriger, redresser nos organes défaillants ; les anciens psychologues, que nous appellerions aujourd’hui des psychiatres, l’affirmaient en conseillant une bonne et forte hygiène mo-rale. Et Goethe n’était-il pas allé jusqu’à prétendre que nous ne mourions que par une diminution de notre volonté ?…
Il a multiplié les grâces pendant ce discours, afin de re-tenir l’attention de sa voisine, de sa future cliente, et il en re-çoit cette réponse :
— Ne trouvez-vous pas, docteur, que ces fleurs sont bien gênantes ?
— Elles sont inutiles, car leur parfum en plein air est perdu.
— N’est-ce pas qu’elles sont inutiles ?
Elles empêchent Clarisse de suivre, à l’autre bout de la table, les manèges de Georges d’Aigues et d’Isabelle de Foix qui lui font vis-à-vis. Si elles l’empêchaient totalement, passe encore, mais elles l’obligent à des torsions continuelles du cou et de la tête qui sont fatigantes et lui livrent un spectacle incomplet, d’ailleurs affligeant.
Découragé, le docteur Dominant profite d’une seconde où Claire de Maur se tourne de son côté pour lui expliquer, à voix confidentielle :
— Cette Clarisse Villevert est une malade, une grande malade. Elle est au dernier degré de la neurasthénie. Pour
– 80 – moi, elle est obsédée. Peut-être même fait-elle de la mélan-colie anxieuse. Observez-la, ne fût-ce qu’un instant. Vous la verrez atteinte d’une nervosité extrême qui implique un dé-traquement cérébral, d’une agitation saccadée qui ne pré-sage rien de bon. Elle est à surveiller.
— Il faut la guérir, docteur. Elle est belle et veut être heureuse.
— Elle ne l’est pas, et fera un malheur.
Mais déjà Claire de Maur, dont les yeux resplendissent de plaisir, écoute la voix profonde de lord Musgrave.
M. d’Aubré, pour faire sa cour, doit subir les derniers po-tins de Paris que Mme Aisery excelle à raconter. Elle n’est pas femme à perdre un succès. Elle a beaucoup d’esprit et y ajoute celui des autres, car sa mémoire est excellente. Ainsi doit-il rire d’un certain M. de Bourganeuf, surnommé le dan-seur mondain à cause de sa passion pour la danse. M. de Bourganeuf, devenu veuf d’une femme qu’il adorait, se serait trouvé par surcroît privé de danser, s’il n’avait décou-vert un dancing de banlieue attenant à un cimetière. Il y pouvait pleurer en dansant.
Tour à tour le comte de Foix tâche à distraire et amuser ses voisines, Mme de Maur qui, sans sa fille Claire, ferait une médiocre ambassadrice, toute pénétrée de soucis ménagers, et la comtesse Gregory dont l’unique rêve est de paraître une grande mondaine, et même une grande mondaine parisienne. L’Albanie ne l’y a pas préparée. Elle sort de sa bouche peinte à l’excès des phrases toutes faites, qu’elle a entendu émettre précédemment. Ainsi, comme il est question des derniers ac-
– 81 – cidents d’aviation, assure-t-elle qu’on n’a jamais montré un tel mépris de la vie.
— Oh ! sourit le comte de Foix, ne croyez pas cela. Le souci de la vie humaine n’a jamais été bien grand. Je lisais hier dans Chamfort, qui est mon auteur favori (la comtesse Gregory approuve avec complaisance, ignorant totalement ce Chamfort), l’aventure de ce lord anglais qui, s’étant grisé dans un cabaret, avait assommé le garçon. Quand il eut re-couvré ses sens, l’hôtelier le lui reprocha : « Mettez-le sur la note, » dit-il simplement.
Mais l’Albanie comprend mal la plaisanterie et songe à ses revendications. Le comte Gregory est de fort méchante humeur parce que la loi des préséances a été violée en fa-veur de ce M. Pierre Bussy qui n’est qu’un auteur drama-tique. Longtemps il a gardé le silence. Il se décide à se pen-cher vers Mme de Maur, sa voisine de gauche, pour lui lancer dans l’oreille cette interrogation :
— On n’a plus de talent, n’est-ce pas, madame, une fois qu’on est entré à l’Académie ?
Mais la bonne dame de lui répondre en toute honnêteté :
— C’est déjà beaucoup d’en avoir avant, monsieur le ministre.
Susceptible, il y voit une allusion à son propre dénue-ment diplomatique, quand Mme de Maur ne pense qu’à s’inspirer de l’ordonnance du repas pour le prochain gala de l’ambassade de Berne.
Encadré de respectabilité, le comte de Foix, tout en sou-tenant la conversation, ne cesse de faire des yeux le tour de la table. N’a-t-il pas quatre jolies femmes à regarder,
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Mme Aisery, Claire de Maur, Mrs. Hilden et surtout Clarisse Villevert, quatre jolies femmes qui ont fait assaut de toilettes sensationnelles et qui semblent, à la lueur des bougies et aux rayons lunaires, des hamadryades enchaînées aux arbres de la forêt, quatre jolies femmes, sans compter sa fille, et même sa femme, encore agréable en robe héliotrope et manteau de vison, et c’est bien l’avis de Pierre Bussy placé auprès d’elle. Cependant, c’est la star qui retient ses yeux. Lui aussi, comme le docteur Dominant, a observé sa nervosité crois-sante, mais en saurait-il, plus que le savant professeur, la cause ? Ne la cherche-t-il pas, cette cause, à l’autre bout de la table où Georges d’Aigues et Isabelle échangent sans doute de tendres propos ? Le comte Gregory a fini par s’apercevoir qu’il avait une voisine plaisante, – ce n’est pas Mme de Maur, – et qu’il était urgent d’intéresser l’Amérique en la personne de Mrs. Hilden à la crise albanaise, en sorte que, le tact de sir Brian Daffodil aidant, les deux fiancés ne sont plus dérangés. C’est pourtant Isabelle dont les lèvres remuent le plus souvent. Georges semble préoccupé, distrait. Il faut que la jeune fille multiplie les avances pour obtenir de lui des sourires et des mots flatteurs. Peu à peu il se dégèle et bientôt c’est lui qui fait la bouche en cœur et prend des airs sucrés. Visiblement sa voisine l’a séduit. Roger-Bernard croit assister à leur conversation et il n’en ressent aucun plaisir. L’aversion qu’il éprouve pour son futur gendre s’accentue ce soir au lieu de diminuer. Heureusement, celui-ci ne surprend pas au passage ces regards hostiles, haineux, presque ter-ribles. Des effluves révélateurs vont-ils jusqu’à lui ? Voici qu’il se tait maintenant. À l’autre bout de la table Clarisse a-t-elle réussi à découvrir le couple qui l’intéresse ? Isabelle, ignorante et désappointée, garde à son tour le silence après plusieurs tentatives, elle qui se promettait tant de joie de cette divine soirée. Puis le duo interrompu recommencera et
– 83 – continuera brillamment. Clarisse Villevert a suspendu mo-mentanément ses contorsions, mais garde un visage tra-gique. Sir Brian Daffodil a remarqué la gêne momentanée des deux fiancés et il est entré en scène pour la dissiper :
— Avez-vous suivi par la T.S.F., miss Isabelle, la marche de votre Costes et de votre Bellonte, hier, au-dessus de l’Océan ? Ce sont de fameux ambassadeurs. Il paraît qu’à Pa-ris la foule, massée sur la place de la Concorde, a chanté la Marseillaise pour se libérer de son attente et de son angoisse.
— Oui, sir Brian, répond la jeune fille au bavard profes-seur d’Oxford, j’ai interrogé les ondes au clair de lune. Nous avons un excellent appareil.
— Et que leur disiez-vous ?
— Je leur disais : « Chères ondes frémissantes, soyez dociles, et révélez-nous ce qui se passe là-bas, sur la mer, et plus loin encore, de l’autre côté de la mer. Ne me laissez pas me coucher sans savoir. Transmettez-nous les signaux… »
— Oui, comme autrefois les feux allumés de colline en colline apprirent à la Grèce triomphante la prise de Troie. Et les ondes vous ont répondu ?
— J’ai su vers une heure du matin qu’ils avaient atterri à New-York.
— Alors, qu’avez-vous fait ?
— Je ne sais pas. J’ai senti un frémissement intérieur, j’ai prié, mais j’aurais voulu casser quelque chose.
— Oh ! c’est encore mieux que le chant de la foule, cette veillée solitaire. Monsieur d’Aigues, vous avez une fiancée exaltée et je vous adresse tous mes compliments.
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Georges d’Aigues incline la tête en signe d’approbation. Ses yeux aigus évaluent la jeune fille presque insolemment. Cependant, comme il est sensible à l’opinion d’autrui, son impression favorable en est accrue. Elle est, ce soir, appétis-sante avec ses beaux bras de terre cuite et toute son ardente jeunesse. De l’autre côté, Clarisse Villevert a surpris cette at-titude, et c’est elle qui casse quelque chose, son verre plein du fameux Corton 1918 servi avec les perdreaux, qui coule sur la nappe et la tache de sang.
— Il faut venir me voir à ma clinique, insiste résolument le professeur suisse.
Mais il reçoit pour sa proposition une œillade féroce.
— Je vous assure que cette femme est dangereuse, murmure-t-il à l’oreille de Claire de Maur qui l’écoute à peine.
Cependant, par politesse, elle réplique dans un sourire d’extase :
— Il n’y a pas de femmes dangereuses, docteur. Et il me semble ce soir que le monde est devenu meilleur.
Que le monde s’améliorât subitement, cela ne ferait point ce soir l’affaire de la comtesse de Foix dont l’oreille fine a perçu le propos optimiste. Cependant la psychologie américaine, bafouée par le professeur d’histoire à l’Université d’Oxford, ne sera pas en défaut. Tandis qu’habituellement, au cours des banquets, la chaleur des vins et l’excellence des mets avivent de plus en plus la conversa-tion et délient les langues, voici que peu à peu d’imperceptibles ombres se glissent entre les convives. Les
– 85 – couples amoureux ont épuisé ce qui peut se dire par allusion en présence d’autrui et le désir d’une liberté de paroles plus complète ou de la moindre caresse les rend languissants… Mrs Harriett Rowsell suit la descente aérienne et acrobatique d’une araignée qui, réveillée par la lumière, descend d’une branche de sapin, suspendue au fil invisible qu’elle tisse au fur et à mesure, et ses voisins s’intéressent à ce manège in-quiétant. Des moustiques, attirés par l’éclat des bougies, ont quitté la mare et frôlent les visages en se faisant précéder de leur obsédante et stridente musique de fifre aigu. Ces dames ont ramené sur leurs épaules les manteaux, sentant ou pres-sentant une humidité venue des bois ou des étangs dont la lune, en plein firmament, décèle les retraites où courent ses rayons comme des projecteurs indiscrets et insuffisants. Tout le mystère nocturne peu à peu se révèle. Ce n’est plus le décor d’une nature morte, c’est un entourage secret d’êtres vivants et inconnus, peut-être hostiles. Et voici que dans les arbres les chouettes qui s’interpellaient au loin se rapprochent.
— Ce sont des appels amoureux, explique le comte de Foix pour rassurer ses hôtes.
— On prétend dans le pays qu’ils annoncent la mort, ré-plique la comtesse qui ne veut perdre aucun atout pour son jeu criminel.
— Les deux interprétations sont exactes. C’est un ulu-lement infiniment doux et qui tremble dans le clair de lune, mais les notes en sont poignantes et douloureuses, mono-tones et lugubres. Clarisse Villevert, surtout, en est très im-pressionnée. Elle voudrait se lever de table, courir se réfugier à l’autre bout.
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— Calmez-vous, mademoiselle, la retient presque de force le docteur Dominant. Je vous soignerai énergiquement et vous guérirai. Il en est temps encore.
— Vous m’agacez, lui déclare-t-elle spontanément.
Encore doit-elle dompter son tempérament populaire qui lui inspirerait d’autres invectives.
— Elle est très malade, répète le professeur à l’oreille de Claire de Maur qui trouve au cri des chouettes une mélanco-lie délicieuse, accordée avec ses tristes amours déchirées.
La conversation devient générale. L’un ou l’autre ra-conte des faits inexplicables d’intersigne ou de télépathie.
Pour répondre à une interrogation de la comtesse Gre-gory s’informant de la mort de Lassalle dans la clairière de Crevin, Roger-Bernard, – sa femme ne l’avait-elle pas prévu ? – entreprend le récit tragique.
— Ma fille, tout à l’heure, a failli buter contre la pierre de l’inscription. Elle est là, à deux pas. Cette Hélène de Dön-niges était une coquine.
— Vous exagérez, proteste Pierre Bussy, une comé-dienne, simplement. Elle avait joué tout enfant avec le roi Louis II de Bavière.
— Qui la battait. C’est le seul acte de bon sens qu’on puisse relever dans toute la vie de ce roi fou. Sa beauté était extraordinaire, mais elle en abusait. À Genève, à la prome-nade de la Treille, elle affichait ses flirts et on la citait aux jeunes filles comme exemple à ne pas suivre.
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— C’était une femme fatale, conclut Mr. Hilden. Je l’imagine volontiers sous les traits de Mlle Clarisse Villevert qui tue beaucoup au cinéma.
— Oh ! reprend le comte de Foix, Hélène de Dönniges était trop habile pour opérer elle-même. Elle a fait tuer Las-salle après l’avoir séduit et après l’avoir humilié, ce qui, pour ce vaniteux, a dû être pire que la mort. Cette histoire ferait un beau film, avec Mlle Villevert dans Hélène de Dönniges.
Tous les yeux sont fixés sur la star. Et tous les yeux voient tout à coup le visage de la star se décomposer, tandis qu’elle pousse un cri pathétique :
— Là, là, montre-t-elle : il y a quelqu’un.
— C’est une voyante, marmonne le docteur Dominant.
Mais les convives entendent distinctement un pas qui glisse dans les taillis, homme ou bête.
— Halte ! ordonne à tout hasard Roger-Bernard qui s’est levé. Halte, ou je tire.
Il a sorti de la poche du smoking un minuscule revolver. Comme le bruissement à travers les branches continue, il fait feu en l’air, et ces dames se bouchent les oreilles. Le bruit s’arrête instantanément. Deux des serviteurs qui se sont pré-cipités ramènent un malheureux paysan blême et terrifié.
— Que fais-tu là ? interroge le maître des lieux.
— De la contrebande, explique-t-il.
— Ah ! oui, la route d’en bas marque la frontière. Don-nez-lui du perdreau et un verre de bourgogne. Au revoir, mon ami, et prends garde aux lumières une autre fois.
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— Excellent ! excellent ! murmure la comtesse à son voisin, son complice, Pierre Bussy. Voilà qui favorise l’atmosphère de la murder-party. Roger-Bernard est très déli-cat. Ce coup de revolver prématuré est une attention conju-gale. Ne perdons pas une minute.
Elle lève aussitôt la séance, tandis que les invités avalent en hâte café bouillant ou liqueurs. Pour leur laisser le loisir d’achever leur breuvage sans se brûler ou s’étouffer, elle se lance dans un petit discours préliminaire :
— Nous allons rentrer au château. The murder-party commence. Vous n’êtes plus chez moi. Vous êtes chez la toute charmante Mme Aisery qui va nous précéder et nous re-cevoir. Oui, mon mari a préféré cette substitution. Il prétend que je suis trop franche et trop brusque pour jouer la comé-die criminelle. Et lui-même a refusé énergiquement de pren-dre un rôle. Dans le hall vous trouverez des documents qui vous instruiront de la situation supposée de Mme Aisery. Voi-ci le couteau d’or qui sera offert en prime au meilleur détec-tive. C’est un coupe-papier amusant. Et maintenant, chère madame Aisery, nous vous suivons.
Et le cortège prit le chemin du retour au clair de lune, tandis que les bougies achevaient de s’éteindre sur la table au-dessus des roses, accompagné par le chant des grillons et des criquets dans les herbes et par le ululement plaintif des hulottes et des chats-huants.
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