Narcisse et Goldmund

Hermann Hesse · Chapitre 9 sur 21

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Narcisse et Goldmund

Chapitre IX ...................................................................... 148

CHAPITRE IX

 

 

Dans ses courses à cheval, Goldmund avait appris à connaître la région ; il savait qu’au delà du marais gelé le chevalier avait une grange et, encore plus loin, une ferme où on le connaissait ; il allait pouvoir se reposer et passer la nuit dans l’un de ces deux endroits. Demain, on aviserait au reste. Peu à peu, l’attrait de la liberté et de l’inconnu qui, pendant un temps, lui étaient devenus étrangers, prenait à nouveau possession de lui. Il avait une saveur amère, cet attrait de l’inconnu par cette journée maussade et glaciale d’hiver, il avait une forte odeur de misère, de faim et de détresse, et pourtant sa grandeur sans limites, sa dure inflexibilité pro-duisaient sur son cœur, après ces jours de facilité et de trouble, une impression calmante, presque consolante.

Il se fatigua à marcher. Fini le cheval maintenant, se dit-il en pensant à l’immensité du monde. La neige tombait fai-blement, dans le lointain, les crêtes boisées se perdaient dans la grisaille des nuages, le silence s’étendait à perte de vue, jusqu’au bout du monde. Que pouvait-il bien advenir de Lydia, et de son pauvre cœur anxieux ? Il souffrait amère-ment en y songeant ; et ses tendres pensées allaient vers elle tandis qu’au milieu du marais désolé il se reposait assis sous un frêne solitaire. À la fin le froid le remit en route ; il se le-va, les jambes raides, reprit peu à peu une bonne allure, la

 

– 148 – faible lumière de la journée grise semblait déjà en train de décroître. Cette longue marche à travers les champs dénudés engourdit ses pensées. Ce qu’il fallait maintenant, ce n’était pas avoir des idées ou des sentiments, si belles fussent-elles, si tendres fussent-ils ; il s’agissait de se tenir chaud, d’at-teindre à temps un gîte pour la nuit, de tenir, comme la martre ou comme le renard, dans ce monde glacé et inhospi-talier et, si possible, de ne pas succomber tout de suite, en pleins champs ; tout le reste ne comptait guère.

Surpris, il inspecta l’horizon, croyant entendre au loin le pas d’un cheval. Était-ce possible, le poursuivait-on ? Il saisit dans sa poche le petit couteau de chasse et dégagea la lame du fourreau de bois. Le cavalier se trouva alors en vue et il reconnut de loin une bête de l’écurie du chevalier qui venait délibérément vers lui. La fuite eût été vaine, il s’arrêta et at-tendit sans avoir vraiment peur, mais plein de curiosité, son cœur battant plus vite. Un instant cette pensée lui traversa l’esprit avec violence : « Si je réussissais à tuer ce cavalier, quelle chance j’aurais alors ; j’aurais un cheval et le monde serait à moi ! » Mais quand il reconnut le cavalier, le jeune valet d’écurie Hans, avec ses yeux bleu clair si limpides et sa bonne figure timide d’enfant, il ne put s’empêcher de rire ; pour tuer ce bon et brave bougre il aurait fallu un cœur de pierre. Il fit un salut d’amitié à Hans, salua aussi avec ten-dresse le cheval Hannibal, qui le reconnut tout de suite, et il caressa son cou chaud et humide.

« Où vas-tu donc, Hans ? » demanda-t-il.

« Je viens te trouver », dit le garçon riant de toutes ses dents blanches. « Tu as déjà fait un fameux bout de chemin ! Je n’ai pas le droit de m’attarder ; je dois seulement te saluer et te remettre ceci. »

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« De la part de qui me saluer ? »

« De la part de mademoiselle Lydia. Oh ! tu nous as valu une drôle de journée, magister Goldmund, je suis heureux d’avoir pu me tirer de là un peu. Bien qu’il ne faille pas que le maître s’aperçoive que je suis parti et que j’ai une com-mission, ma tête alors ne serait pas solide sur mes épaules. Alors prends ! »

Il lui tendit un petit paquet que Goldmund reçut.

« Dis-moi, Hans, aurais-tu un bout de pain dans ta poche ? Donne-le-moi. »

« Du pain ? Il va bien se trouver encore une croûte. » Il fouilla dans ses poches et sortit un morceau de pain noir. Puis il voulut remonter à cheval et partir.

« Que fait-elle donc, la demoiselle ? » demanda Gold-mund. « Elle ne t’a chargé de rien ? Tu n’as pas une petite lettre ? »

« Rien. Je ne l’ai vue qu’un instant. Il y a de l’orage à la maison, sais-tu. Le maître s’en va de droite à gauche comme le roi Saül. Donc, je dois te remettre la chose, rien de plus. Il me faut rentrer. »

« Oui, mais encore une minute Hans. Ne pourrais-tu pas me laisser ton couteau de chasse ? Je n’en ai qu’un petit. Si les loups viennent, comme ça, ça vaudrait tout de même mieux si j’avais en main quelque chose de sérieux. »

Mais Hans ne voulut rien savoir. Ça lui ferait de la peine, dit-il, s’il devait arriver quelque chose au magister Gold-mund, mais son couteau de chasse, non, jamais il ne le don-nerait, pas pour de l’argent, pas en troc, non, même si sainte Geneviève elle-même le lui demandait. Bon, et maintenant il

– 150 – lui fallait se presser et il souhaitait bien du bonheur et il re-grettait bien.

Ils se serrèrent les mains. Le gamin s’en fut à cheval, Goldmund le suivit des yeux, le cœur bien gros. Puis il débal-la le petit paquet, heureux d’avoir la bonne courroie de cuir de veau qui le serrait. À l’intérieur il trouva un tricot en so-lide laine grise, manifestement un travail que Lydia avait fait et lui destinait ; et dans la laine, bien enveloppé, il y avait encore quelque chose de dur : un morceau de jambon et dans le jambon était faite une petite fente dans laquelle était glissé un ducat d’or brillant. Rien d’écrit. Il était là, debout dans la neige avec les cadeaux de Lydia en main, ne sachant que faire, alors il tira sa veste et se glissa dans le tricot, cela donnait une agréable chaleur. Vite il se rhabilla, cacha la pièce d’or dans sa poche la plus sûre, boucla la ceinture et continua sa route à travers champs. Il était temps d’atteindre un gîte, il était devenu très las. Mais il ne voulut pas aller chez le paysan, bien qu’il eût fait plus chaud et qu’on eût pu y trouver du lait ; il ne voulait pas bavarder ni s’exposer à des questions. Il passa la nuit dans la grange, continua son chemin de bonne heure dans le gel et le vent qui lui cinglait le visage ; le froid l’incitait aux grandes marches. Pendant bien des nuits, il rêva du chevalier et de son épée ainsi que des deux sœurs. Pendant bien des jours la solitude et la mé-lancolie lui serrèrent le cœur.

L’un des soirs qui suivirent, il trouva asile chez de pauvres paysans chez qui il n’y avait pas de pain, mais de la bouillie de millet. Là, de nouvelles aventures l’attendaient. La paysanne dont il était l’hôte mit au monde, pendant la nuit, un enfant, et Goldmund assistait à l’accouchement, car on était venu le chercher dans la grange pour qu’il aidât, bien qu’à la fin il ne se soit rien trouvé à faire pour lui si ce n’est

– 151 – de tenir la lumière tandis que la sage-femme remplissait son office. C’était la première fois qu’il assistait à une naissance et ses yeux ardents et étonnés restaient fixés sur le visage de l’accouchée, enrichis soudain d’une expérience nouvelle. Du moins, ce qu’il perçut là sur la face de la mère lui sembla très important. À la lueur des copeaux résineux, pendant que son regard fixait avec une extrême curiosité la figure de la femme en couches dans ses grandes douleurs, il fit une découverte inattendue : les traits de son visage convulsé dans les cris étaient à peine différents de ceux qu’il avait observés sur les autres visages de femmes à l’instant de l’ivresse amoureuse. L’expression d’extrême douleur dans une figure était plus violente certes, et la défigurait davantage que l’expression d’extrême joie, mais au fond elle n’en était pas différente, c’était la même contraction un peu grimaçante, le même em-brasement qui s’éteignait ensuite. Sans qu’il comprît pour-quoi, cette révélation que la douleur et la joie pouvaient se ressembler comme des sœurs le surprit étrangement.

 

Il fit encore là une autre expérience. À cause de la voi-sine qu’il avait rencontrée au matin après la nuit d’accouche-ment et qui répondit immédiatement aux questions de ses yeux amoureux, il resta une deuxième nuit dans le village, et donna à la femme d’immenses jouissances, car après la longue période d’amours excitantes et décevantes de ces dernières semaines, c’était la première fois que son besoin sexuel trouvait satisfaction. Et ce retard eut pour consé-quence un nouvel événement. Il lui fit faire la connaissance d’un camarade dans ce même village de paysans. Un grand diable de risque-tout du nom de Victor qui ressemblait à de-mi à un curé, à demi à un chenapan, le salua avec des bribes de latin et se présenta comme un écolier errant, bien qu’il eût depuis longtemps passé l’âge de l’école.

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Cet homme à la barbiche pointue sut mettre dans son sa-lut une certaine cordialité mêlée d’un humour de vagant qui gagna rapidement le cœur du jeune camarade. Quand Gold-mund lui demanda où il avait étudié et quel était le but de son voyage, il répondit, cet étrange frère, sur un ton décla-matoire :

« Des grandes écoles, par ma pauvre âme, j’en ai assez fréquenté, j’ai été à Cologne et à Paris, et sur la métaphy-sique de la saucisse au foie on a rarement dit des choses plus solides que je ne l’ai fait dans ma thèse à Leyden. Depuis lors, amice, je roule comme un pauvre cochon à travers le saint Empire, l’âme tourmentée d’une immense faim, d’une immense soif ; on me nomme Terreur des paysans, et c’est ma profession d’enseigner le latin aux jeunes femmes et de faire passer par sortilège les saucisses du conduit de chemi-née dans mon ventre. Mon objectif, c’est le lit de Madame la Bourgmestre, et si je ne suis auparavant boulotté par les cor-beaux, je ne suis pas sûr d’être dispensé d’assumer la lourde charge d’un archevêque. Il vaut mieux, mon cher petit con-frère, vivre au jour le jour que de mourir au jour le jour et, en fin de compte, nulle part encore un rôti de lièvre ne s’est sen-ti aussi confortable que dans mon pauvre estomac. Le roi de Bohême est mon frère et c’est notre père à tous qui le nour-rit, tout comme moi, mais il me laisse à faire pour ça le plus gros de la besogne et, avant-hier, avec une dureté de cœur toute paternelle, il prétendait m’utiliser à sauver la vie d’un loup à demi mort de faim. Si je n’avais tué la bête, mon cher collègue, tu n’aurais pas l’honneur ni l’agrément de faire ma connaissance. In sæcula sæculorum. Amen. »

Goldmund encore peu familier avec ce genre d’humour de potence et avec ce latin de vagant éprouva bien quelque inquiétude devant ce grand rustre hirsute et devant le rire

– 153 – désagréable dont il accompagnait ses propres plaisanteries, mais il y avait, dans ce vagabond endurci, quelque chose qui lui plut et il se laissa aisément convaincre de poursuivre sa route avec lui ; que l’histoire du loup abattu fût ou non de la hâblerie, en tout cas à deux on était plus fort et on avait moins à craindre. Mais avant de continuer son chemin, frère Victor voulait, comme il disait, parler latin avec les paysans, et s’installa chez un petit cultivateur. Il ne s’y prenait pas comme Goldmund avait fait jusqu’ici dans toutes ses courses, quand il avait reçu l’hospitalité dans une ferme ou dans un hameau, mais il s’en allait de chaumière en chau-mière, engageait une causette avec toutes les femmes, four-rait son nez dans toutes les étables, et ne semblait pas dispo-sé à quitter le village avant que chaque maison lui ait payé dîme et tribut. Il racontait aux paysans des histoires de la guerre au pays welche et chantait au coin du feu la com-plainte de la bataille de Pavie, recommandait aux grand-mères des remèdes contre la goutte et la chute des dents ; il avait l’air de tout connaître, d’avoir été partout, et bourrait sa chemise au-dessus de la ceinture à la faire crever des morceaux de pain, des noix, des quartiers de poire qu’on lui avait donnés. Goldmund le regardait avec stupéfaction me-ner campagne, tantôt faisant peur aux gens, tantôt les ga-gnant par des flatteries, faisant le fanfaron devant des audi-teurs ébahis, écorchant le latin et jouant au savant, pour faire ensuite impression avec son argot effronté et bigarré, sans oublier au milieu de ses histoires ou de ses théories savantes d’avoir l’œil à l’affût et d’enregistrer chaque visage, chaque tiroir qui s’ ouvrait, chaque écuelle, chaque miche. Il le voyait, c’était là un déraciné, un sans-foyer, délavé sous toutes les averses, un homme qui avait beaucoup vu et fait beaucoup d’expériences, qui avait souvent eu faim et sou-vent gelé et qui, dans son âpre lutte pour une existence misé-

 

– 154 – rable et sans cesse menacée, était devenu malin et effronté. C’était donc à cela qu’on ressemblait après avoir mené long-temps la vie vagabonde ? Serait-il comme cela lui aussi un jour ?

Le lendemain ils continuèrent leur route. Pour la pre-mière fois Goldmund goûta au vagabondage à deux. Ils étaient en chemin depuis trois jours et Goldmund avait trou-vé à apprendre ceci et cela de Victor. L’habitude, devenue instinct, de tout ramener aux trois besoins essentiels du sans-foyer : se protéger contre les dangers mortels, trouver un gîte pour la nuit, se procurer de la nourriture, avait ensei-gné bien des choses à ce chemineau qui errait depuis tant d’années. Il y avait des arts dans lesquels Victor était passé maître : découvrir à des signes imperceptibles la proximité des habitations humaines, même en hiver, même la nuit, ap-précier chaque coin de champ ou de forêt avec une totale exactitude quant à son aptitude à fournir un terrain de repos ou une place pour dormir, flairer, à l’instant même où il met-tait le pied dans une pièce, le degré d’aisance ou de misère dans lequel vivait l’habitant en même temps que le degré de sa générosité, de sa curiosité ou de sa frousse. Il fit à son jeune compagnon des confidences instructives. Comme Goldmund une fois lui objectait qu’il n’était pas nécessaire d’aborder les gens avec tant de calculs intéressés et qu’on lui avait bien rarement refusé à lui-même qui ne connaissait pas tous ces arts-là l’hospitalité qu’il demandait avec bonne grâce, le grand Victor se mit à rire et dit d’un air bonhomme : « Bien sûr, mon petit Goldmund, ça peut te réussir à toi ; tu es tout jeunet, et joli, avec ton air d’innocence, ça peut faire un bon billet de logement. Tu plais aux femmes et les hommes se disent : Dieu, celui-là est inoffensif, il ne fera de mal à personne. Mais vois un peu, frère, l’homme vieillit et, sur le visage enfantin, voilà que pousse de la barbe, voilà que

– 155 – se tendent des rides et vos culottes attrapent des trous et en un tour de main on devient un hôte affreux et indésirable. Vos yeux, au lieu de briller d’innocence et de jeunesse, ne re-flètent plus que la faim. Il faut alors s’être endurci et avoir appris un peu à connaître le monde, sans quoi on est sur le fumier et les chiens vous pissent dessus. Mais j’ai idée que tu ne vas pas trimer ainsi longtemps, tu as les mains trop fines, tu as de trop belles boucles, tu ne vas pas tarder à te faufiler là où la vie est moins dure, dans le bon lit chaud d’une épouse ou dans un joli petit cloître bien gras, ou dans un bu-reau bien chauffé. Tu portes aussi de beaux vêtements, on te prendrait pour un gentilhomme ! »

Sans cesser de rire il passa la main sur le vêtement de Goldmund et celui-ci sentit tâter chaque couture et chercher dans chaque poche ; il s’écarta, songeant à son ducat. Il par-la de son séjour chez le chevalier et raconta comment il avait gagné ce beau vêtement en écrivant du latin. Mais Victor voulut savoir pourquoi il avait quitté au beau milieu du rude hiver un nid si chaud, et Goldmund, qui n’avait pas l’habi-tude du mensonge, lui laissa entendre quelque chose de son aventure avec les deux filles du chevalier. Ce fut l’occasion de la première querelle entre les deux compagnons. Victor trouvait que Goldmund était un âne sans pareil de se sauver comme ça tout simplement en laissant à la garde du bon Dieu le château et les jeunes filles qui étaient dedans. Il fal-lait réparer cela ; il y veillerait. Ils retourneraient au manoir et naturellement Goldmund ne devait pas s’y montrer, mais lui ; il n’y avait qu’à le laisser faire. Il fallait qu’il écrive une lettre à Lydia, comme ceci et comme cela, et alors lui, Vic-tor, irait au château ; par les plaies du Christ, il n’en revien-drait pas sans ramener ceci et cela en argent et en bonnes choses. Et cætera. Goldmund s’y opposa et finit par se fâ-cher ; il déclara qu’il ne voulait plus entendre un mot à ce su-

– 156 – jet et se refusa à lui dire le nom du chevalier et le chemin qui menait chez lui.

Victor, le voyant ainsi en colère, se remit à rire et fit le généreux. « Bah », dit-il, « ne t’arrache pas les dents pour si peu ! Je te le dis simplement ; tu laisses échapper là une bonne prise pour nous deux, mon petit, et pour sûr, ce n’est pas très chic, ni d’un bon camarade. Donc tu ne veux pas ; tu es un noble personnage, tu rentreras à cheval dans ton châ-teau pour épouser la demoiselle ! Mon garçon, tu as la tête farcie de nobles sottises ! Bon, je veux bien, nous continuons notre chemin et nous nous laissons geler les doigts de pieds ! »

Goldmund resta maussade et silencieux jusqu’au soir. Mais comme ce jour-là ils ne rencontrèrent pas trace d’un être humain ou d’une habitation, il sut gré à Victor de cher-cher une place propice au gîte de nuit, à construire entre deux troncs d’arbres un abri qui protégeait leur dos, et de leur faire une couchette avec une bonne épaisseur de branches de sapin. Ils mangèrent du pain et du fromage sor-tis des poches pleines de Victor. Goldmund eut honte de son accès de colère, il se montra gentil et obligeant, il offrit au camarade son gilet de laine pour la nuit et ils se mirent d’ac-cord pour monter la garde chacun leur tour à cause des bêtes sauvages, et ce fut Goldmund qui prit le premier la faction pendant que Victor s’étendait sur les branches de sapin. Longtemps Goldmund se tint appuyé au tronc de pin et resta tranquille pour ne pas empêcher l’autre de s’endormir. Puis, comme il avait froid, il se mit à marcher de long en large. Il s’écarta de plus en plus loin à droite et à gauche, regarda les sommets des pins qui se détachaient pointus sur le ciel pâle et, un peu anxieux dans cette paix profonde, il laissa péné-trer en lui la solennité de la nuit d’hiver, sentit son cœur

– 157 – chaud et vivant qui battait dans le silence glacial où rien ne lui répondait, écouta, en revenant sans bruit près de la couche, le souffle de son camarade endormi. Il se sentit plus profondément que jamais envahi par le sentiment de se trou-ver sans foyer, de n’avoir pas un mur de maison, de château ou de monastère entre soi et la grande angoisse, de courir nu et solitaire à travers le monde incompréhensible et hostile, tout seul sous la raillerie des froides étoiles, au milieu des bêtes aux aguets, parmi les arbres immuables et patients.

 

Non, se disait-il, jamais il ne deviendrait comme Victor, même s’il vagabondait ainsi toute sa vie. Cette façon de se défendre d’avoir la chair de poule, il ne l’apprendrait pas, ni cet art d’aller à la chasse avec des ruses de voleur, et pas da-vantage cette manière bruyante et effrontée de faire le fou, cet humour de potence, de tranche-montagne verbeux. Cet homme malin et audacieux avait peut-être raison, peut-être Goldmund ne l’égalerait-il jamais, ne deviendrait-il jamais un vrai vagant et se glisserait-il un jour derrière on ne sait quel mur ; il n’en resterait pas moins sans foyer et sans but, ja-mais il ne se sentirait vraiment protégé et en sûreté, toujours il se saurait entouré d’un monde mystérieusement beau et mystérieusement sinistre, et toujours il lui faudrait prêter l’oreille à ce silence au milieu duquel le cœur humain se trouvait si anxieux et si fragile. On ne pouvait distinguer que quelques étoiles, pas de vent, mais dans les profondeurs du ciel les nuages semblaient agités.

 

Au bout d’un long moment Victor s’éveilla – l’autre ne s’était pas décidé à le réveiller – et il l’appela.

 

« Viens », dit-il, « il faut que tu dormes, autrement tu ne seras bon à rien demain. »

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Goldmund obéit, s’étendit sur la couche, ferma les yeux. Las, il l’était assez, pourtant il ne s’endormit pas, ses pensées le tenaient en éveil et, en dehors de ses pensées, un senti-ment qu’il ne s’avouait point à lui-même, un sentiment d’angoisse et de défiance, qui se rapportait à son camarade. Il lui semblait maintenant incompréhensible qu’il eût pu par-ler de Lydia à ce rustre au gros rire, à ce farceur, à ce men-diant insolent ; il était furieux contre lui et contre lui-même et songeait, soucieux, au meilleur moyen et à la meilleure occasion de se séparer de lui.

Il devait cependant être tombé dans un demi-sommeil, car il sursauta quand il sentit sur lui les mains de Victor qui tâtaient ses vêtements avec précaution. Dans une poche il avait son couteau, dans l’autre son ducat. Il fit semblant de dormir, se tourna dans tous les sens tout ensommeillé, dé-tendit ses bras et Victor se retira. Goldmund était furieux contre lui et décida de le quitter le lendemain.

Mais quand, une demi-heure plus tard, peut-être, Victor s’approcha de nouveau, se pencha sur lui et commença à le fouiller, Goldmund devint froid de colère. Sans bouger il ou-vrit les yeux et dit d’un ton méprisant :

« Va-t’en, il n’y a rien ici à voler ! »

Dans son effroi, le voleur, entendant cela, mit les mains au cou de Goldmund et le serra. Comme il se défendait et se dressait, l’autre serra plus fort et lui posa en même temps son genou sur la poitrine. Goldmund, perdant le souffle, tira et se débattit violemment de tout son corps et, n’arrivant pas à se dégager, se sentit tout à coup pénétré d’une angoisse de mort qui le rendit astucieux et lucide. Il mit la main à sa poche ; et, tandis que l’autre continuait à l’étrangler, sortit son petit couteau de chasse et l’enfonça soudain au hasard,

– 159 – plusieurs fois dans le corps du chemineau agenouillé sur lui. Au bout d’un moment les mains de Victor se desserrèrent, l’air entra ; respirant profondément et avec violence, Gold-mund savoura sa vie qu’il venait de sauver. Il essaya alors de se relever. Le grand corps de son compagnon s’effondra sur lui, flasque et mou, avec un râle effrayant, et son sang coula sur la figure de Goldmund. Alors seulement celui-ci parvint à se lever. Il vit dans la lueur grise de la nuit le grand diable étendu là où il s’était abattu, et quand il mit la main sur lui, il ne rencontra que du sang. Il lui souleva la tête, elle retomba toute molle, lourdement, comme un sac. De sa poitrine, de son cou, le sang coulait toujours goutte à goutte. De sa bouche, en des soupirs déments déjà de plus en plus faibles, la vie s’en allait.

« Voilà que j’ai tué un homme ! » se dit Goldmund et il ne cessait de se le répéter, agenouillé au-dessus du mort et regardant la pâleur se répandre sur son visage. « Bonne Mère de Dieu ! voilà que j’ai tué », s’entendit-il prononcer lui-même.

Soudain il lui devint impossible de rester là : il ramassa son couteau, l’essuya sur le gilet que portait l’autre, et qui avait été tricoté par les mains de Lydia pour son bien-aimé. Il remit le couteau dans sa gaine de bois et dans sa poche, se dressa sur ses pieds et s’enfuit en courant de toutes ses forces.

La mort du joyeux vagabond pesait lourd sur son âme. Quand le jour vint il lava avec horreur dans la neige tout le sang qu’il avait versé et qui était répandu sur lui, continua à errer un jour et une nuit, anxieux et sans but. Ce fut la dé-tresse de son corps qui, à la fin, le tira de sa torpeur et dissi-pa l’angoisse de ses remords.

 

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Perdu dans les vastes espaces couverts de neige, sans abri, sans direction, sans nourriture, presque sans sommeil, il se trouva dans une grande misère. Comme une bête sauvage la faim criait dans son corps. Plus d’une fois il se coucha, épuisé, au milieu d’un champ, fermant les yeux et se jugeant perdu, ne souhaitant rien d’autre que de s’endormir et de mourir dans la neige. Mais toujours une force le redressait ; dans son désespoir, dans son ardent désir de salut, il mar-chait pour sauver sa vie et au milieu de la plus amère dé-tresse, la violence insensée et la sauvagerie de sa révolte contre la mort, la vigueur de son instinct élémentaire de vie le réconfortaient et l’enivraient. Dans un buisson de genièvre couvert de neige il cueillait de ses mains gelées et bleuies les petites baies desséchées et mâchait cette chose âcre et sans attraits mêlée à des aiguilles de sapin. Avec cette nourriture épicée et irritante il avalait des poignées de neige pour cal-mer sa soif. Il s’asseyait, haletant, sur une colline pour souf-fler dans ses mains mortes et faire une courte pause en exa-minant d’un œil perçant et avide tout alentour : rien que lande et forêts, pas trace d’un être humain. Au-dessus de lui paissaient quelques corbeaux ; il les suivait d’un mauvais re-gard. Non, il ne leur servirait point de pâture, aussi long-temps qu’il lui resterait un peu de force dans les jambes, une étincelle de chaleur dans le sang. Il se mettait sur pied et re-prenait son inexorable course contre la mort. Il courait, cou-rait, et dans la fièvre de l’épuisement et de l’effort suprême d’étranges pensées s’emparaient de lui. Tantôt à haute voix, tantôt tout bas, il engageait avec lui-même de folles conver-sations. Il s’entretenait avec Victor, l’assassiné ; d’un ton rude et railleur il lui parlait : « Hein, vieux frère, madré com-pagnon, comment ça va ? Est-ce que la lune brille à travers tes boyaux ? Est-ce que les renards te tirent les oreilles ? Tu prétends avoir tué un loup. L’as-tu mordu à la gorge ou lui

 

– 161 – as-tu arraché la queue, hé ? Tu voulais me voler mon ducat, vieux chenapan, mais Goldmund le petiot, il te ménageait une surprise, pas vrai ? Il t’a chatouillé les côtes ! Et ça n’empêche pas que tu avais encore les poches pleines de pain, de saucisse et de fromage, cochon, sac à boustifaille ! » C’étaient là les boniments qu’il éjectait dans des aboiements et des quintes de toux. Il injuriait le mort, il triomphait de lui, il le raillait de s’être laissé tuer, le balourd, le hâbleur !

Et puis, ses pensées et ses monologues n’avaient plus rien à faire avec le pauvre grand Victor. Il voyait maintenant devant lui Julie, la belle petite Julie, telle qu’elle l’avait quit-té au cours de la fameuse nuit. De ses mille petits mots de tendresse, de ses cajoleries folles et effrontées, il essayait de l’inciter à venir avec lui, à laisser glisser sa petite chemise, à jouir avec lui du céleste bonheur une heure encore avant la mort, une seconde avant de crever pitoyablement. D’une voix suppliante ou provocante il parlait à ses petits seins re-bondis, à ses cuisses, aux poils blonds et bouclés sous ses épaules.

Et puis, tout en trottant sur ses jambes raides et trébu-chantes à travers la bruyère desséchée et couverte de neige, ivre de douleur, s’exaltant dans sa flamboyante volonté de vivre, il se mettait à chuchoter, et c’était maintenant à Nar-cisse qu’il parlait, qu’il confiait ses idées nouvelles, sa sa-gesse, son ironie.

« As-tu peur, Narcisse ? » commençait-il, « n’as-tu pas la chair de poule, tu n’as rien remarqué ? Oui, mon vénérable ami, le monde est hanté par la mort, hanté par la mort, il y a un squelette assis sur chaque enclos, il s’en cache un derrière chaque arbre et ça ne vous sert à rien de bâtir des murs et des dortoirs et des chapelles et des églises, elle jette un œil

 

– 162 – par la fenêtre, elle rit, la Camarde ! Chacun de vous elle le connaît sans erreur possible ; au milieu de la nuit vous l’en-tendez ricaner sous vos fenêtres et prononcer votre nom. Vous pouvez toujours chanter vos psaumes, brûler gentiment vos chandelles devant l’autel, et réciter vos vêpres et vos matines, ramasser vos herbes dans le laboratoire et vos bou-quins dans les bibliothèques ! Jeûnes-tu, ami, te prives-tu de sommeil ? Ça te servira bien ! L’ami Hein1, lui, te ravira tout jusqu’aux os ! Trotte, mon très cher, trotte ; dans le champ là-bas elle passe, la Camarde, cours et numérote bien tes os, ils vont s’en aller aux quatre vents, ils ne veulent pas rester en nous. Ah ! pauvres os, pauvre gosier, pauvre estomac, pauvre brin de cervelle sous notre crâne ! Tout veut foutre le camp, tout veut s’en aller au diable, et les corbeaux sont là sur l’arbre, les sinistres curés ! »

Il y avait longtemps qu’il ne savait, le pauvre fou, où il courait, où il était, ce qu’il disait, s’il était couché ou debout. Il s’affalait dans les buissons, il donnait de la tête contre les arbres, il s’effondrait dans la neige et les épines qu’il saisis-sait à pleines mains. Mais en lui l’instinct de la vie était vi-goureux, toujours il l’entraînait en avant, toujours il le remet-tait en route dans une fuite aveugle. Quand pour la dernière fois il s’abattit et resta sur le sol, c’était dans ce même petit village où il avait rencontré quelques jours plus tôt l’écolier errant, où il avait tenu la nuit les copeaux résineux au-dessus de la femme en couches. Il resta sur le sol et les gens accou-rurent et se tinrent autour de lui faisant leurs réflexions, il ne les entendait plus. La femme qui lui avait alors fait don de

 

1 La mort.

– 163 – son amour le reconnut et frémit à sa vue ; elle eut pitié, elle laissa pester son homme et le traîna, lui, à demi mort, dans son étable.

Ce ne fut pas long, bientôt Goldmund fut sur pied et en état de vagabonder. La chaleur de l’étable, le sommeil et le lait de chèvre que la femme lui donna à boire le firent revenir à lui, lui rendirent ses forces. Seulement les événements ré-cents s’étaient estompés dans le lointain comme si bien du temps s’était écoulé depuis. La marche en compagnie de Vic-tor, l’affreuse nuit d’hiver glacée sous les sapins, la terrible lutte sur la couche, l’épouvantable mort de son compagnon, les journées et les nuits dans le gel, la faim, l’égarement, tout cela était du passé ; il l’avait presque oublié. Mais pourtant ce n’était pas oublié, c’était seulement une épreuve surmon-tée, écoulée. Il en restait quelque chose, quelque chose d’in-exprimable, d’épouvantable, mais aussi de précieux, d’en-glouti au fond de lui-même, et pourtant d’inoubliable, une expérience, un goût sur la langue, un cercle autour du cœur. En deux ans à peine il avait épuisé les joies et les douleurs de la vie des sans-foyer : la solitude, la liberté ; l’écoute an-xieuse dans la forêt parmi les bêtes sauvages, les amours vo-lages et infidèles, la détresse de mort dans toute son amer-tume. Pendant des jours il avait été l’hôte de la plaine tor-ride, pendant des jours et des semaines l’hôte de la forêt, passé des journées dans la neige ; des journées dans l’an-goisse de mort et aux côtés de la mort, et dans tout cela le sentiment le plus fort et le plus étrange, ç’avait été de se dé-fendre contre elle, de se savoir petit, misérable et menacé, et pourtant, dans le suprême combat désespéré contre la mort, de sentir en soi la force tenace de la vie. Cela continuait à vi-brer, en lui, cela restait gravé dans son cœur, tout comme les gestes et les expressions de la volupté si semblables à ceux des femmes en couches et des mourants. L’autre jour c’était

– 164 – l’accouchée qui criait et contractait ses traits ! L’autre jour, c’était Victor qui s’effondrait, répandant si vite son sang en silence. Et lui-même, comme il sentait, aux jours de famine, la mort aux aguets autour de lui, comme la faim l’avait tortu-ré, et comme il avait gelé, gelé ! Et dans sa lutte, il lui avait cogné sur le nez, à la mort, quelle angoisse et quelle âpre vo-lupté dans cette défense ! Après cela, il en avait bien l’impression, il n’y avait vraiment plus grand’chose à ap-prendre de la vie. Avec Narcisse peut-être on aurait pu en parler, avec personne d’autre.

Quand Goldmund sur sa couche de paille fut vraiment tout à fait revenu à lui, plus de ducat dans sa poche. L’aurait-il perdu pendant sa course presque inconsciente, dans le ver-tige du dernier jour de famine ? Il rumina longtemps là-dessus. Le ducat lui était cher, il ne voulait point se résigner à sa perte. L’argent, à vrai dire, avait peu de sens pour lui, il ne connaissait pas sa valeur. Mais cette pièce d’or avait du prix pour deux raisons : c’était le seul des cadeaux de Lydia qui lui restât, car le gilet de laine était encore sur Victor, dans la forêt, tout baigné de son sang. Et puis ce qu’il n’avait pas voulu se laisser ravir, c’était surtout le ducat, c’était à cause de lui qu’il s’était défendu, à cause de lui qu’il avait tué dans sa détresse. Si maintenant le ducat était perdu, toute l’aventure de cette nuit d’horreur perdait en quelque sorte son sens et sa valeur. Après avoir longuement réfléchi il avait mis dans la confidence la femme du paysan.

« Christine », murmura-t-il, « j’avais une pièce d’or dans ma poche et maintenant elle n’y est plus. »

« Tiens, tu t’en es aperçu ! » dit-elle avec un drôle de sourire plein de tendresse à la fois et de ruse, qui le ravit tel-lement que malgré sa faiblesse, il l’enlaça de ses bras.

 

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« Quel étrange gamin tu fais », ajouta-t-elle tendrement ; « si malin, si fin, et si bête tout ensemble ! Est-ce qu’on court le monde avec un ducat à même sa poche ouverte ? Oh ! pauvre gosse que tu es, brave petit fou ! Je l’ai trouvée, ta pièce d’or, sitôt que je t’ai couché dans la paille ! »

« Tu l’as ? Et où est-elle à présent ? »

« Cherche », dit-elle dans un éclat de rire, et elle le laissa vraiment chercher un bon bout de temps avant de lui mon-trer le coin de son vêtement où elle l’avait solidement cou-sue. Elle ajouta un tas de bons conseils maternels qu’il s’empressa d’oublier, mais le service tendrement rendu et le bon rire de ruse dans son visage de paysanne, il ne les oublia jamais. Il fit tout son possible pour lui marquer sa reconnais-sance et quand, peu après, il fut de nouveau solide pour la marche et voulut se mettre en route, elle le retint parce que, ces jours-là, la lune allait changer et qu’il allait sûrement faire un temps plus doux. Et ce fut ainsi. Quand il reprit son chemin, la neige était grise et bien mal en point, l’air était lourd et humide, dans les hauteurs on entendait gronder le vent du dégel.

 

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