Narcisse et Goldmund
Chapitre XIII .................................................................... 224
CHAPITRE XIII
Dans les premiers temps de sa nouvelle existence vaga-bonde, dans la première soif, dans la première ivresse de la liberté retrouvée, Goldmund dut commencer par apprendre à nouveau à mener la vie du vagant qui n’a point d’attaches et pour qui le temps est sans réalité. Indépendants à l’égard des hommes, soumis seulement aux intempéries, aux saisons, sans but devant les yeux, sans toit au-dessus de la tête, ne possédant rien, livrés sans défense à tous les hasards, les va-gabonds mènent leur existence puérile et vaillante, misérable et forte. Ils sont fils d’Adam chassés du paradis, frères des animaux innocents. D’heure en heure ils acceptent de la main de Dieu ce qu’il leur octroie : soleil, pluie, brouillard, neige, chaleur et froid, bien-être et détresse. Il n’est pour eux ni temps, ni histoire, ni visées ambitieuses, ni ces curieuses idoles de la prospérité et du progrès auxquels on croit déses-pérément quand on possède une maison. Un vagabond peut être tendre ou brutal, industrieux ou balourd, courageux ou poltron, toujours il est, dans son cœur, un enfant, toujours il vit dans le monde naissant, avant l’aube de l’histoire univer-selle, toujours sa vie est menée par quelques instincts et quelques besoins primitifs. Qu’il soit intelligent ou sot, qu’il ait profondément conscience de la fragilité et de l’instabilité de toute vie et sache que tous les êtres vivants traînent leurs quelques gouttes de sang chaud à travers la glace des es-
– 224 – paces infinis, ou qu’il obéisse simplement, puéril et vorace, aux ordres de son ventre, toujours il est l’adversaire et l’en-nemi mortel du possédant et du sédentaire qui le hait, le mé-prise et le redoute, car il est tant de choses qu’il ne veut pas qu’on lui rappelle : l’instabilité de toute existence, l’inces-sante décomposition de toute vie, la mort glacée et inexo-rable dans laquelle baigne l’univers.
Il y avait longtemps que l’âme de Goldmund était toute pénétrée et marquée comme d’une empreinte par cette pué-rilité de la vie des vagants, par le caractère féminin de son origine maternelle, sa révolte contre la loi et la raison, son abandon au gré des choses, sa secrète et constante familiari-té avec la mort. Mais pourtant l’intelligence et la volonté qui demeuraient en lui, sa nature d’artiste, donnaient du prix à cette existence tout en la faisant plus dure. La richesse et la fécondité de la vie ne résultent-elles pas d’abord de ces tirail-lements et de ces contradictions ? Que vaudrait la froide rai-son si on ne connaissait l’ivresse, que serait la sensualité si la mort ne se cachait derrière elle, que serait l’amour sans l’éternel, l’implacable conflit des sexes ?
L’été et l’automne avaient pris fin ; à grand’peine il sub-sista pendant les mois de disette, puis chemina dans l’ivresse à travers le doux printemps embaumé ; les saisons passaient si vite, le haut soleil d’été descendait toujours si tôt à l’horizon ! Les années s’écoulaient et il semblait que Gold-mund eût oublié qu’il existât autre chose sur terre que la faim et l’amour et cette fuite silencieuse et sinistre des sai-sons, il semblait qu’il eût sombré tout à fait dans le monde primitif et maternel des instincts. Pourtant, dans chacun de ses rêves, dans chacun des regards qu’au cours de ses médi-tations à la hâte il jetait sur les vallées dans leur splendeur printanière ou dans leur tristesse d’automne, il s’emplissait
– 225 – de visions, il sentait en artiste, il était torturé du désir de conjurer, par l’esprit, l’absurdité de l’existence et de lui don-ner un sens.
Lui qui, depuis sa sanglante aventure avec Victor, n’a-vait plus jamais cheminé autrement que solitaire, il rencontra un jour un camarade qui, insensiblement, s’attacha à lui et dont un long moment il ne put se défaire. Mais il n’était pas du même genre que Victor ; c’était un homme encore jeune, revenu d’un voyage à Rome et portant le chapeau du pèlerin. Il s’appelait Robert et était originaire du lac de Constance. Fils d’artisan, il avait été un moment à l’école chez les moines de Saint-Gall et s’était mis en tête, dès son enfance, de faire un pèlerinage à Rome. C’était devenu son idée fixe et il avait sauté sur la première occasion de la réaliser. C’était la mort de son père, dans l’atelier duquel il travaillait comme menuisier, qui l’avait fournie. À peine était-il enterré que Ro-bert déclara à sa mère et à sa sœur que rien ne le retiendrait d’apaiser sur-le-champ son violent désir et d’aller à Rome expier ses péchés et ceux de son père. En vain les femmes gémirent, en vain elles lui firent des reproches, il s’obstina et, au lieu de prendre soin d’elles, il se mit en route sans la bé-nédiction maternelle et sous les injures de sa sœur furieuse. Ce qui le poussait, c’était avant tout le goût du vagabondage, associé à une sorte de piété superficielle, un besoin de s’attarder au voisinage des lieux saints et des fondations pieuses, un plaisir qu’il prenait aux services divins, aux bap-têmes, aux enterrements, aux messes, à l’encens, à la flam-me des cierges. Il savait un peu de latin, mais ce n’était pas le besoin du savoir qui attirait son âme puérile, c’était plutôt le goût de la contemplation et des paisibles rêveries dans l’ombre des voûtes des églises. Il avait, tout enfant, servi la messe avec délices. Goldmund ne le prenait pas au sérieux et avait pourtant de l’affection pour lui ; il se sentait quelque
– 226 – parenté avec lui dans sa passion pour le vagabondage et les pays inconnus. Donc, Robert était jadis parti content, était bien aussi arrivé jusqu’à Rome, avait reçu l’hospitalité d’in-nombrables monastères et presbytères, il avait vu les mon-tagnes et le midi, et s’était senti heureux à Rome au milieu des églises et des cérémonies du culte, avait entendu des centaines de messes et fait ses prières aux lieux les plus cé-lèbres et les plus saints, reçu les sacrements et respiré plus d’encens qu’il n’était nécessaire pour expier les péchés de sa jeunesse et ceux de son père. Il était resté en route un an et plus et quand, enfin de retour, il était rentré dans la maison-nette familiale, on ne l’avait pas reçu comme l’enfant pro-digue ; sa sœur, pendant ce temps-là, avait assumé les charges et les droits du foyer, elle avait engagé un ouvrier laborieux, puis l’avait épousé et dirigeait la maison et l’ate-lier si parfaitement que, au bout de peu de temps, le reve-nant s’aperçut qu’il n’était nullement indispensable et per-sonne ne chercha à le retenir quand il parla bientôt de se re-mettre en route et de voyager. Il ne prit pas cela au tragique, se fit remettre par sa mère quelque menue monnaie qu’elle avait économisée, se revêtit à nouveau du costume de pèle-rin et s’engagea, sans se fixer un but, dans une nouvelle pé-régrination à travers le saint Empire, voyageur à demi ecclé-siastique. Autour de lui pendaient des médailles sonnantes, souvenirs des lieux de pèlerinage célèbres, et des chapelets bénits.
C’est ainsi qu’il rencontra Goldmund. Il l’accompagna pendant une journée, échangea avec lui des impressions de route, se perdit dans la petite ville prochaine, le croisa de nouveau ici et là et resta finalement tout à fait à ses côtés, compagnon tolérable et obligeant. Goldmund lui plaisait beaucoup, il essayait de le gagner en lui rendant de menus services, admirait sa science, son audace, son intelligence,
– 227 – aimait sa santé, sa force, sa sincérité. Ils s’accoutumèrent l’un à l’autre, car Goldmund lui aussi avait bon caractère. Il n’y avait qu’une chose qu’il ne souffrait point : quand il re-tombait dans sa tristesse et ses sombres réflexions, alors il se taisait obstinément et considérait l’autre comme n’existant pas ; alors il ne fallait ni bavarder, ni questionner, ni conso-ler, il fallait le laisser à son silence. Robert ne tarda pas à le comprendre. Depuis qu’il s’était aperçu que Goldmund savait par cœur une foule de vers latins et de poèmes, depuis qu’il l’avait entendu, sous le porche d’une cathédrale, expliquer les figures, depuis qu’il l’avait vu dessiner à grands traits ra-pides, sur un mur uni contre lequel ils se reposaient, des per-sonnages grandeur nature, il tenait son compagnon pour un favori de Dieu et presque pour un enchanteur. Robert consta-tait également qu’il était un favori des femmes et savait les gagner par un regard ou un sourire ; cela lui plaisait moins, mais il était bien obligé pourtant de l’admirer.
Leur voyage se trouva un jour interrompu de façon inat-tendue. En arrivant près d’un village, ils furent accueillis par une troupe de paysans armés de bâtons, de perches et de fléaux et le chef leur cria de loin de rebrousser chemin im-médiatement et de disparaître sans retour, d’aller au diable, faute de quoi ils seraient massacrés. Goldmund s’arrêta, vou-lant savoir de quoi il s’agissait, et fut tout de suite atteint d’une pierre à la poitrine ; Robert, qu’il cherchait des yeux autour de lui, s’était enfui comme un possédé. Les paysans s’avancèrent menaçants et il ne resta à Goldmund qu’à suivre le fuyard, mais plus lentement. Robert l’attendait tout tremblant, au milieu des champs, sous une croix à laquelle était suspendu le Sauveur.
« Tu t’es enfui comme un héros », dit-il en riant, « mais qu’est-ce qu’ils peuvent bien avoir, ces salauds dans leur ca-
– 228 – boche ? Est-ce la guerre ? Voilà qu’ils placent des sentinelles en arme devant leur trou et ne veulent laisser entrer per-sonne ! Je ne comprends pas ce qu’il y a derrière tout ça ! »
Ils l’ignoraient tous deux. Ce fut seulement le lendemain qu’ils firent, dans une ferme isolée, certaines expériences qui les mirent sur la voie. Cette ferme, composée d’une chau-mière, d’une étable et d’une grange, entourée de gras her-bages et de nombreux arbres fruitiers, reposait comme en-dormie, dans un étrange silence : pas une voix humaine, point de pas, point de cris d’enfants, point de martèlement de faux, rien ne se faisait entendre ; dans la prairie une vache meuglait dans l’herbe ; on voyait bien qu’il était temps de la traire. Ils approchent de la maison, frappent à la porte : point de réponse. Ils vont à l’étable, elle est ouverte et vide ; ils vont à la grange, sur le chaume de laquelle la mousse vert clair luit au soleil, là non plus ils ne rencontrent âme qui vive. Ils retournent à la maison, surpris et inquiets de la dé-solation des lieux, à nouveau ils frappent du poing à la porte, aucune réponse. Goldmund essaye d’ouvrir et constate à sa grande surprise que la porte n’est pas fermée. Il la pousse et entre dans la pièce sombre. « Salut », crie-t-il bien fort et « Personne à la maison ? » mais tout reste silencieux. Robert était demeuré devant l’entrée. Goldmund, curieux, pénètre plus avant. Une mauvaise odeur dans la salle, une senteur étrange et répugnante. Le foyer était plein de cendre, il souf-fla ; en dessous, des étincelles brillaient dans des bûches carbonisées. Alors il vit, au fond, dans la demi-obscurité de l’âtre, une forme assise ; quelqu’un était là dans un siège et dormait, une vieille femme, semblait-il. Crier ne servait de rien, la maison paraissait enchantée. Il donna gentiment à la femme une petite tape sur l’épaule, elle ne bougea pas ; et alors il vit qu’elle était assise au milieu d’une toile d’araignée dont les fils étaient en partie fixés à ses cheveux et à ses ge-
– 229 – noux. « Elle est morte », se dit-il avec un léger frisson, et pour s’en convaincre il s ’affaira au feu, attisa et souffla jusqu’à ce que la flamme jaillit et qu’il pût allumer un grand copeau dont il éclaira la figure de la vieille. Il aperçut, sous des cheveux gris, un visage cadavérique et bleuâtre, l’un des yeux était ouvert et jetait un regard terne et vide. La femme était morte là, assise dans sa chaise. Bah ! on n’y pouvait rien !
Son copeau enflammé à la main, Goldmund fureta dans la pièce et trouva plus loin, sur le seuil qui menait à une chambre de derrière, un autre cadavre, un petit garçon de huit ou neuf ans peut-être, le visage enflé et défiguré. Il était étendu, en chemise, sur la poutre du seuil et serrait bien fort ses deux petits poings en un geste de fureur. Le second, se dit Goldmund. Comme en un affreux rêve il alla plus loin dans la chambre de derrière. Là, les volets étaient ouverts et le jour éclairait l’intérieur. Il éteignit avec précautions sa lu-mière et la piétina sur le sol.
Dans cette pièce, trois lits. L’un était vide. Sous la toile grise la paille apparaissait. Dans le second, quelqu’un ; un homme barbu, la tête rejetée en arrière, le menton et la barbe dressés ; ce devait être le paysan. Son visage émacié brillait des pâles et étranges couleurs de la mort ; un bras pendait jusqu’au sol où gisait, renversé et vide, un pot à eau de terre ; l’eau répandue n’était pas encore complètement rentrée dans le sol, elle s’était écoulée dans un petit creux dans lequel se trouvait encore une petite flaque. Dans le se-cond lit il y avait une grande et forte femme tout enfouie et entortillée dans ses draps et dans ses déjections ; sa figure s’enfonçait dans le lit, ses cheveux raides, blond paille, bril-laient dans la claire lumière. Près d’elle gisait, enlacée à elle, comme prise et étranglée dans le drap tout bouleversé, une
– 230 – fillette d’une quinzaine d’années, la chevelure blond paille elle aussi, des taches grisâtres sur sa face cadavérique.
Les yeux de Goldmund allaient d’un mort à l’autre. Sur le visage de la fillette, bien qu’il fût défiguré, restaient encore quelques traces de son angoisse impuissante devant la mort. Sur la nuque et dans les cheveux de la femme qui s’était si profondément, si sauvagement débattue dans son lit on lisait la fureur, l’épouvante, la volonté d’une fuite éperdue. La chevelure rebelle en particulier n’avait pu se résigner à mou-rir. Sur la face du paysan, il y avait de la révolte, une douleur contenue ; il lui avait été, semblait-il, bien dur de mourir, mais il s’était comporté virilement. Sa face barbue se dressait en l’air, raide et abrupte, comme celle d’un guerrier tombé sur le champ de bataille. Cette attitude de l’homme dressé dans une révolte silencieuse et qui serre les dents avait sa beauté ; ce n’était pas un être vulgaire et lâche qui accueillait ainsi la mort. Le cadavre du petit garçon couché à plat ventre sur le seuil était touchant ; son visage n’exprimait rien, mais sa position sur le pas de la porte, avec ses petits poings serrés d’enfant, en disait long : souffrance contre la-quelle on ne sait que faire, geste impuissant de défense contre des douleurs inouïes. Tout près de sa tête, un trou dans la porte, fait à la scie pour le chat. Goldmund contem-plait tout cela. Il ne manquait pas d’horreurs dans cette ca-bane et les cadavres dégageaient une puanteur infecte. Pour-tant tout ceci avait pour lui un attrait profond, c’était plein de grandeur, de destin, si vrai, si direct ; quelque chose là-dedans gagnait sa tendresse et lui pénétrait dans l’âme.
Pendant ce temps-là Robert, dehors, impatient et in-quiet, se mit à appeler. Goldmund avait de l’affection pour Robert, il n’en sentit pas moins en ce moment combien un
– 231 – vivant, avec sa frousse, sa curiosité, toute sa niaiserie, était mesquin et petit en face des morts. Il ne répondit rien à Ro-bert, il se donna tout entier à la contemplation des cadavres avec cet étrange mélange de cordiale pitié et de froid esprit d’observation que montrent les artistes. Il examina avec mi-nutie les corps étendus, et aussi la vieille sur son siège ; les têtes, les mains, les attitudes qu’ils avaient prises en mou-rant. Quel silence dans cette cabane enchantée ! Quelle étrange et épouvantable odeur ! Comme ce petit foyer hu-main où brûlait encore un reste de feu dans l’âtre était fan-tastique et triste, peuplé de cadavres, tout rempli et pénétré de la présence de la mort ! Bientôt la chair allait se détacher des joues de toutes ces figures silencieuses et les rats dévo-reraient leurs doigts. Ce qui s’accomplissait pour les autres dans le cercueil et dans la tombe, dans de bonnes cachettes invisibles, la dernière des transformations et la plus misé-rable, la décomposition, la putréfaction, ces cinq-là le subis-saient chez eux, dans leurs chambres, à la lumière du jour, toutes portes ouvertes, sans soucis, sans pudeur, sans pro-tection. Goldmund avait déjà vu bien des cadavres, mais un tel spectacle de l’œuvre inexorable de la mort ne lui était ja-mais tombé sous les yeux. Il l’accueillait au plus profond de son âme.
À la fin les cris de Robert devant la porte l’arrachèrent à sa méditation ; il sortit. Son camarade lui jeta des regards angoissés.
« Qu’est-ce qui se passe ? » demanda-t-il tout bas, la voix pleine d’épouvante. « N’y a-t-il personne à la maison ? Quels yeux tu fais ! Parle donc ! »
Goldmund le toisa d’un regard glacial.
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« Va à l’intérieur et rends-toi compte ; c’est une drôle de ferme ! Ensuite nous irons traire la belle vache là-bas. En route ! »
Robert pénétra en hésitant dans la cabane et se dirigea vers l’âtre, découvrit la vieille assise et poussa un grand cri en s’apercevant qu’elle était morte. Il rebroussa chemin en toute hâte, les yeux exorbités.
« Grand Dieu ! Il y a là une femme morte assise au foyer. Qu’est-ce ? Pourquoi n’y a-t-il personne auprès d’elle ? Pour-quoi ne l’enterre-t-on pas ? Oh ! Dieu ! Ça sent déjà ! »
Goldmund sourit.
« Quel grand héros tu fais, Robert ! Mais tu t’es trop pressé de faire demi-tour. Une vieille femme morte assise comme ça dans sa chaise, c’est un fameux spectacle, bien sûr, mais tu pourras, si tu vas quelques pas plus loin, voir bien mieux encore. Il y en a cinq, Robert ; trois sont dans leur lit, et un gamin mort est allongé en travers du seuil. Tous sont trépassés. Toute la famille est là, défunte, la mai-sonnée est morte ; c’est pour cela qu’on n’a pas trait la vache. »
L’autre le regardait épouvanté ; puis il cria soudain d’une voix étranglée :
« Oh ! maintenant je comprends aussi les paysans qui n’ont pas voulu nous laisser entrer dans leur village. Dieu, tout s’éclaire pour moi à présent. C’est la peste ! C’est la peste, par ma pauvre âme, Goldmund ! Et tu es resté si long-temps là dedans, et tu as bien pu toucher les morts ! Au large ! ne t’approche pas de moi ! Tu es, bien sûr, empoison-né ! Je regrette, Goldmund, il me faut te quitter, je ne peux pas rester avec toi. »
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Il voulait déjà se sauver, mais une main l’arrêta par son vêtement de pèlerin. Goldmund jetait sur lui un regard sé-vère de blâme silencieux et le retenait solidement, impitoya-blement, malgré ses efforts pour résister et se débattre.
« Mon petit gars », dit-il d’un ton aimablement railleur, « tu es plus malin qu’on aurait pu croire. Tu auras raison, vraisemblablement. On s’en rendra compte au prochain vil-lage. La peste est probablement dans le pays. On verra bien si nous nous en tirons sains et saufs. Mais, mon petit Robert, je ne peux pas te laisser filer. Vois un peu, j’ai une âme pi-toyable et un cœur sensible, et quand je songe que tu pour-rais t’être contaminé là-dedans et que, si je te laissais partir, tu t’allongerais quelque part dans un champ pour mourir tout seul, sans que personne te ferme les yeux, te creuse une tombe et jette sur toi un peu de terre – non, cher ami, alors le chagrin m’étrangle. Ainsi, écoute bien et retiens ce que je te dis, je ne le dirai pas deux fois : tous deux nous courons le même danger ; il peut t’atteindre, ou bien moi. Donc nous resterons ensemble et ensemble nous mourrons tous deux ou bien ensemble nous échapperons à cette maudite peste. Si tu tombes malade et si tu meurs, je t’enterrerai, c’est promis. Et si c’est moi qui dois mourir, alors fais ce qui te plaira, en-terre-moi ou détale, ça m’est égal. Mais d’ici là, mon cher, on ne se défile pas, note-le bien. Nous aurons besoin l’un de l’autre. Et maintenant, tais ta gueule, je ne veux rien en-tendre ; et cherche quelque part à l’étable un seau, que nous puissions enfin traire la vache. »
Ainsi fut fait et, de ce moment, ce fut Goldmund qui commanda et Robert qui obéit, et tous deux s’en trouvèrent bien. Robert n’essaya plus de se sauver. Il se contenta de dire d’un ton conciliant : « J’ai eu, un moment, peur de toi. Ta figure ne me plaisait pas à ta sortie de la maison des
– 234 – morts. J’ai cru que tu y avais attrapé la peste. Mais, si ce n’est pas la peste, tu n’en es pas moins tout autre mainte-nant. Était-ce donc épouvantable ce que tu as vu là-dedans ? »
« Ce n’était pas terrible », dit Goldmund en hésitant, « j’ai simplement vu là ce qui nous attend, moi et toi et tout le monde, même si nous n’attrapons pas la peste. »
En continuant leur marche ils se heurtèrent bientôt par-tout à la peste noire qui désolait la région. Dans maint village on ne laissait pénétrer personne, dans d’autres ils pouvaient tranquillement circuler par les rues. Bien des fermes étaient abandonnées, bien des morts se décomposaient sans sépul-tures, dans les champs et dans les maisons. Dans les étables les vaches qu’on ne trayait plus, qu’on ne soignait plus, meu-glaient, ou bien le bétail courait en liberté à travers champs. Ils eurent à traire et à soigner des vaches et des chèvres en quantité, abattirent et rôtirent à la lisière de la forêt maint chevreau et maint cochon de lait, burent le vin et le cidre de bien des caves devenues sans propriétaire. Ils menaient grande vie, c’était l’abondance. Mais ils n’en jouissaient qu’à demi. Robert vivait dans une frousse perpétuelle de l’épi-démie et, à la vue des cadavres, il se trouvait mal, souvent il était tout bouleversé par la peur, il se croyait sans cesse con-taminé, tenait longuement ses mains dans la fumée de leur feu de camp (cela passait pour un remède), tâtait sa peau jusque dans son sommeil pour voir si aux jambes, aux bras, sous les épaules, n’apparaissaient pas les bubons.
Souvent Goldmund le rabrouait, souvent il le raillait. Il ne partageait ni ses craintes, ni son dégoût. Il s’en allait par le pays des morts, sombre, tendu, subissant l’attrait formi-
– 235 – dable de ce trépas en série, l’âme saturée de cet automne grandiose, le cœur serré par la chanson de la faux à l’ouvrage. Parfois elle lui réapparaissait, la figure de la Mère éternelle : une pâle face de géante, aux yeux de Méduse, au sourire lourd de souffrance et de mort.
Ils arrivèrent un jour dans une petite ville bien fortifiée ; de la porte un chemin de ronde, à la hauteur des maisons, faisait tout le tour des murailles, mais il n’y avait point de gardes là-haut, pas plus que devant la porte grande ouverte. Robert refusa de mettre le pied dans la ville et conjura aussi son camarade de s’en abstenir. Ils entendirent sonner une cloche, un prêtre franchit la porte une croix dans les mains et derrière lui venaient trois chariots, deux attelés de chevaux, le troisième d ’une couple de bœufs ; ils étaient pleins jusqu’en haut de cadavres. À côté couraient quelques valets dans d’étranges manteaux, la figure enfouie au fond de leurs capuchons, faisant avancer les bêtes. Robert disparut, tout pâle, Goldmund suivit à courte distance les chars des morts qui s’en allèrent quelque cent pas plus loin et, là, il n’y avait pas de cimetière, mais au milieu de la lande désolée, un trou, profond seulement de trois hauteurs de pelle, mais grand comme une salle. Goldmund regarda les valets arracher avec des pinces et des crochets de mariniers les morts des char-rettes et les pousser dans le grand trou ; le prêtre, murmu-rant ses prières, éleva au-dessus d’eux la croix et s’en alla, les valets allumèrent de grands feux de tous côtés de l’im-mense tombe et rentrèrent silencieux à la ville sans que per-sonne se soit mis à recouvrir la fosse. Il regarda : il pouvait bien y en avoir cinquante dans le trou, jetés les uns par-dessus les autres, beaucoup tout nus, et ici un bras, là une jambe, émergeaient en l’air, raides, dans un geste doulou-reux ; une chemise voletait au vent.
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Quand il revint, Robert le conjura presque à genoux de poursuivre bien vite avec lui sa route. Il avait bien lieu de le supplier ainsi : il voyait déjà dans les yeux absents de Gold-mund cet égarement, cette obsession de l’âme aimantée vers l’horrible, cette curiosité de l’épouvante. Il ne parvint pas à retenir son ami. Goldmund pénétra seul dans la ville.
Il franchit la porte sans gardes, et au bruit de ses pas qui résonnaient sur le pavé se levèrent dans sa pensée les sou-venirs de tant de petites villes et de tant de portes par les-quelles il était ainsi passé ; il entendit les cris, les jeux des enfants, les querelles des femmes, le battement harmonieux des marteaux sur les enclumes, le roulement des voitures et tous les bruits qui l’avaient accueilli, des sons jolis ou rudes dont la symphonie tissait en un réseau toute la diversité du labeur humain et chantait le travail, la joie, l’activité, la vie de société. Ici, sous cette voûte creuse, dans cette rue vide, rien ne sonnait, ne riait, ne criait, tout restait figé dans un si-lence de mort dans lequel la chanson bavarde de l’eau s’écoulant d’une fontaine faisait presque une impression de vacarme. Derrière une fenêtre ouverte un boulanger apparut au milieu de ses miches et de ses petits pains ; Goldmund désigna un petit pain et le boulanger le lui passa avec pré-cautions sur sa longue pelle, attendit que le client ait posé l’argent dessus et ferma rageusement sa petite fenêtre, mais sans chicaner, quand Goldmund mordit dans son pain et s’en alla sans payer. Devant la fenêtre d’une jolie maison se trou-vait une série de pots de terre où, d’ordinaire, fleurissaient des plantes qui pendaient maintenant, fanées, le long des pots vides. D’une autre maison sortaient des sanglots et des cris de désespoir poussés par des voix d’enfants. Mais dans la rue voisine Goldmund vit, derrière une fenêtre là-haut une jolie fille qui peignait sa chevelure. Il la fixa jusqu’au mo-ment où elle sentit son regard et baissa les yeux sur lui ; elle
– 237 – le considéra toute rougissante, et lorsqu’il lui envoya un gra-cieux sourire, un sourire passa aussi lentement, faiblement, sur son visage rougissant.
« Bientôt fini de te peigner ? » lui cria-t-il. En souriant elle pencha son clair visage dans l’embrasure de la fenêtre.
« Pas encore malade ? » demanda-t-il. Elle secoua la tête. « Alors suis-moi hors de la ville des morts. Nous irons dans la forêt mener la bonne vie. »
Elle lui fit des yeux interrogateurs.
« Ne réfléchis pas si longtemps ; je dis ça sérieuse-ment », cria Goldmund. « Es-tu ici chez tes parents ou en service chez des étrangers ? » – « Chez des étrangers. » – « Alors viens, belle enfant, laisse mourir les vieux, nous sommes jeunes et sains et nous voulons avoir encore un peu de bon temps. Viens, brunette, c’est pour de bon ! »
Elle le regardait, incrédule, hésitante, étonnée.
Il poursuivit son chemin lentement, flânant dans une rue déserte, dans une seconde, et revint sans se presser sur ses pas. La jeune fille était encore à la fenêtre, penchée en avant, heureuse de le voir revenir. Elle lui fit signe, il passa tranquil-lement son chemin, bientôt elle le suivit et le rattrapa avant la porte de la ville, un petit ballot à la main, un mouchoir rouge autour de la tête.
« Comment t’appelles-tu donc ? » demanda-t-il.
« Lene, je viens avec toi. Ça va mal ici en ville ; tout le monde meurt. Partons, partons ! »
Aux abords de la ville Robert était accroupi au sol, de mauvaise humeur. Il se mit sur pied quand Goldmund arriva
– 238 – et fit de grands yeux en voyant la jeune fille. Cette fois il ne se résigna pas tout de suite, il se lamenta et fit une scène. Ramener ainsi une fille de ce trou pestiféré et attendre de lui qu’il supporte pareille compagnie, c’était plus que de la folie, c’était tenter Dieu ; il s’y refusait, il n’était plus de la partie, sa patience était à bout.
Goldmund le laissa tempêter et geindre jusqu’à ce qu’il eût fini.
« Bon, dit-il, voilà assez longtemps que tu nous sonnes. Tu vas maintenant venir avec nous et tu seras bien content que nous nous trouvions en si jolie compagnie. Elle s’appelle Lene et va rester avec moi. Mais maintenant je veux aussi te faire un plaisir, Robert, écoute : nous allons pour un moment vivre en paix et en bonne santé et laisser passer la peste à distance. On va chercher un joli coin avec une cabane vide ou bien on en bâtira une. Là on sera, Lene et moi, maître et maîtresse de maison et tu seras notre ami et vivras avec nous. Il faut que ce soit chez nous un petit peu gentil et plai-sant. D’accord ? »
Oh ! oui, Robert était tout à fait d’accord. Pourvu qu’on n’exige pas de lui qu’il donne la main à Lene ou touche ses vêtements.
« Non », dit Goldmund, « on ne te demande pas ça, cela t’est même formellement interdit de toucher Lene, ne fût-ce que d’un doigt. Ne va pas t’aviser de cela ! »
Ils continuèrent leur route à trois, d’abord en silence, puis peu à peu, la fille se mit à parler : elle était heureuse de revoir le ciel, les arbres, les prairies, c’était si effroyable là-bas, dans la ville de la peste. Indescriptible. Et elle se mit à raconter et à décharger son âme de toutes les sombres
– 239 – images qu’il lui avait fallu regarder. Elle raconta toutes sortes d’histoires, de vilaines histoires ; la petite ville avait dû être un enfer. L’un des deux médecins était mort, l’autre allait seulement chez les riches et dans bien des maisons les morts restaient et pourrissaient parce que personne ne les enlevait. Mais dans d’autres les hommes du service des morts avaient volé, fait la noce, forniqué, et souvent ils tiraient des lits en même temps que les morts les malades encore vivants et les jetaient sur des chars à charogne et les fourraient dans les fosses avec les cadavres. Elle en avait de toutes sortes à ra-conter, personne ne l’interrompit. Robert écoutait, horrifié et les yeux brillants, Goldmund restait silencieux et indifférent ; il la laissait vider son sac bourré d’horreurs sans rien dire. Et qu’aurait-on pu dire ? À la fin Lene se lassa, le flot de paroles était tari, les mots lui manquaient. Goldmund alors se mit à marcher moins vite et à chanter tout doucement une chan-son à beaucoup de couplets et à chaque couplet sa voix s’enflait ; Lene se mit à sourire et Robert écoutait, heureux et tout étonné – jamais encore, il n’avait entendu Goldmund chanter. Il savait tout faire, ce Goldmund ! Il était là qui mar-chait et chantait, ce drôle de type ! Il chantait avec art, d’une voix pure, sans forcer le ton, et dès la seconde chanson, Lene fredonnait déjà avec lui et ne tarda pas à se joindre à lui de toute sa voix. Le soir tombait, au loin, derrière la lande se dressaient de sombres forêts et derrière elles des collines bleues qui semblaient, d’elles-mêmes, devenir de plus en plus bleues. Leur chant montait, tantôt joyeux, tantôt grave, au rythme de leurs pas.
« Comme tu es réjoui aujourd’hui », dit Robert.
« Oui, je suis joyeux, naturellement je suis joyeux au-jourd’hui. J’ai trouvé une si belle amie. Ah ! Lene, quelle chance que les valets de la mort t’aient laissée pour moi !
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Demain nous trouverons un petit nid où nous mènerons la bonne vie, où nous serons heureux que notre chair et nos os tiennent encore bien ensemble. Lene, as-tu déjà vu dans la forêt, en automne, le gros champignon que les limaces ai-ment tant et qu’on peut manger ? »
« Oh ! oui », dit-elle en riant, « je l’ai vu bien des fois. »
« Tes cheveux sont justes aussi bruns que lui, Lene ; et ils sentent aussi bon. Encore une chanson ? Ou bien as-tu faim ? Il y a encore de bonnes choses dans mon sac. »
Le lendemain ils trouvèrent ce qu’ils cherchaient. Dans un petit bois de bouleaux se dressait une hutte de troncs d’arbres bâtie sans doute par des bûcherons ou des chas-seurs. Elle était vide, la porte fut facile à forcer et Robert lui-même déclara que c’était une bonne hutte et que la région était saine. En route ils avaient trouvé des chèvres qui er-raient sans berger et ils en avaient emmené une belle avec eux.
« Eh bien, Robert », dit Goldmund, « je sais bien que tu n’es pas un charpentier, mais tu as pourtant été jadis menui-sier. Nous habiterons ici. Tu vas faire une cloison dans notre château pour que nous ayons deux pièces : une pour Lene et moi, une pour toi et la chèvre. Nous n’avons plus grand’-chose à manger, il nous faudra nous contenter ce soir de lait de chèvre, qu’il y en ait peu ou beaucoup. Tu vas donc cons-truire la cloison et nous deux préparerons la couche pour nous tous. Demain je me mettrai en quête de nourriture. »
Tous se mirent aussitôt au travail. Goldmund et Lene cherchèrent de la litière, des fougères et de la mousse pour leur lit, et Robert affûta son couteau sur un silex pour couper des branches pour sa cloison. Toutefois il ne pouvait pas en
– 241 – venir à bout en un jour et alla le soir dormir en plein air. Goldmund trouva en Lene une douce compagne de jeux, craintive et inexpérimentée, mais pleine de tendresse. Il la prit doucement sur sa poitrine et veilla encore longtemps, écoutant son cœur battre après que, lasse et saturée d’amour, elle se fut endormie. Il aspirait l’odeur de ses che-veux bruns, et se serrait contre elle en pensant à la grande fosse peu profonde où les diables encagoulés avaient vidé leurs charretées de cadavres. La vie était belle, beau et fugitif le bonheur, belle et si vite fanée la jeunesse.
La cloison de la hutte donna quelque chose de très joli ; à la fin ils y travaillèrent tous trois. Robert voulait montrer ce qu’il savait faire et s’échauffait à expliquer tout ce qu’il cons-truirait s’il avait un établi, des outils, une équerre et des clous. Comme il n’avait rien que son couteau et ses mains, il se contenta de couper une douzaine de petits bouleaux et de les planter dans le sol de la cabane pour en faire une barrière grossière mais solide. Les intervalles, décida-t-il, devaient être bouchés avec des clayonnages en genêts. Ça demanda du temps, il en sortit quelque chose de gai et de beau ; tous y aidèrent.
Entre-temps, il fallut que Lene allât à la cueillette des mûres et veillât à la chèvre, et Goldmund faisait de petites reconnaissances dans la région, explorant le voisinage en quête de nourriture et rapportant ceci et cela. Il n’y avait pas âme qui vive dans les environs et Robert en fut fort satisfait : on était à l’abri de la contagion autant que des hostilités ; mais cela avait l’inconvénient qu’on trouvait très peu à man-ger. Il y avait non loin une cabane de paysans abandonnée, sans morts dedans cette fois, si bien que Goldmund proposa d’y établir leur résidence plutôt que dans la hutte, mais Ro-bert refusa en frémissant et fut bien fâché de ce que Gold-
– 242 – mund pénétrât dans la maison vide ; tout ce qu’il en rapporta dut être fumé et lavé au préalable avant que Robert y portât la main. Il n’y trouva pas grand’chose, mais tout de même deux escabeaux, un seau à lait, un peu de vaisselle de terre, une hache, et un jour il attrapa dans le champ deux poules qui s’étaient envolées. Lene était amoureuse et heureuse, et tous trois prenaient plaisir à ajouter quelque chose à leur pe-tit foyer et à le rendre chaque jour un peu plus joli. Le pain manquait ; ils le remplacèrent en se procurant une seconde chèvre et ils découvrirent aussi un petit champ de bette-raves. Les jours passaient. La cloison de genêts tressés fut achevée ; on améliora aussi les couchettes et on construisit un foyer. Le ruisseau n’était pas loin, l’eau était limpide et bonne. Souvent on chantait en travaillant.
Un jour, comme ils buvaient ensemble leur lait et se féli-citaient de leur vie au foyer, Lene dit soudain d’un ton rê-veur : « Mais comment ferons-nous quand viendra l’hiver ? »
Personne ne répondit. Robert rit. Goldmund, le regard perdu au loin, avait l’air étrange. Peu à peu Lene s’aperçut que personne ne songeait à l’hiver, que personne ne pensait sérieusement rester à la même place, que ce foyer n’en était pas un, qu’elle était parmi des vagabonds. Elle baissa triste-ment la tête.
Goldmund dit, d’un ton enjoué comme on parle à un en-fant :
« Tu es fille de paysans, Lene, ces gens-là se font de la bile longtemps à l’avance. N’aie crainte, tu retrouveras un chez-toi quand la peste sera passée. Elle ne durera pas éter-nellement. Tu retourneras alors chez tes parents, ou bien chez d’autres gens de la connaissance, ou bien tu retourneras en service à la ville et gagneras ton pain. Mais maintenant
– 243 – nous sommes encore en été ; partout dans le pays c’est la mort, tandis qu’ici c’est gentil et nous allons bien. Restons donc ici tant que ça nous plaira ; ça durera ce que ça dure-ra. »
« Et après ? » s’écria Lene vivement, « après, tout sera-t-il fini ? Et tu partiras ? Et moi ? »
Goldmund attrapa ses tresses et les tira doucement.
« Stupide petite gamine », dit-il, « as-tu déjà oublié les valets des morts, les maisons désertes, le grand trou devant la porte où brûlent les feux ? Il faut te réjouir de n’être pas là-bas dans le trou et que la pluie ne tombe pas sur ta petite chemise. Tu devrais songer que tu en as réchappé, et que tu sens encore la bonne vie dans tes membres et que tu peux encore rire et chanter. »
Cela ne suffit pas à la consoler.
« Mais je ne veux pas m’en aller », gémit-elle, « et je ne veux pas te laisser partir, non. On ne peut pourtant pas être heureux quand on sait que bientôt tout sera fini, envolé. »
Goldmund lui répondit encore, gentiment, mais avec une nuance de menace dans la voix :
« Là-dessus, ma petite Lene, tous les sages et tous les saints se sont déjà cassé la tête. Il n’est pas de bonheur qui dure longtemps. Mais si ce que nous avons maintenant ne te suffit pas et ne te fait plus de plaisir, je mets le feu sur l’heure à la cabane et chacun de nous ira son chemin. Laisse cela, Lene, en voilà assez. »
On en resta là, et elle céda, mais une ombre était tombée sur sa joie.
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