Narcisse et Goldmund

Hermann Hesse · Chapitre 14 sur 21

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Narcisse et Goldmund

Chapitre XIV .................................................................... 245

CHAPITRE XIV

 

 

Dès avant que l’été eût perdu toutes ses fleurs, la vie dans la cabane prit fin autrement qu’ils ne l’avaient imaginé. Un jour Goldmund erra longtemps dans la région avec une fronde, dans l’espoir d’attraper une perdrix ou quelque autre gibier, car la nourriture était devenue assez maigre. Lene se trouvait dans le voisinage à ramasser des mûres. Parfois il passait à sa portée et découvrait par-dessus les buissons sa tête émergeant de la chemise de toile au-dessus de son cou brun, ou bien il l’entendait chanter ; une fois il vint près d’elle grignoter quelques mûres, puis il s’en alla plus loin et la perdit de vue un moment. Il pensait à elle, avec tendresse, mais aussi avec quelque rancune : elle s’était remise à parler de l’automne et de l’avenir, à dire qu’elle se croyait enceinte et qu’elle ne le laisserait pas partir. Voici que la fin approche, se dit-il, c’en sera bientôt assez, alors je m’en irai seul et je laisserai aussi Robert ; je veux être, vers l’hiver, de retour dans la grande ville auprès de maître Niklaus, j’y resterai toute la mauvaise saison, et, au printemps prochain, je m’achèterai de bons souliers neufs et je me mettrai en route pour gagner Mariabronn, notre monastère, et saluer Nar-cisse ; voilà bien dix ans que je ne l’ai vu. Il faut que je le re-trouve, ne fût-ce que pour un jour ou deux.

 

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Un son inaccoutumé l’arracha à ses pensées et il sentit soudain combien ses réflexions et ses vœux l’avaient entraî-né loin d’ici. Il tendit l’oreille, le cri d’angoisse se renouvela, il crut reconnaître la voix de Lene et se dirigea dans ce sens, bien qu’il ne lui plût pas d’être appelé par elle. Bientôt il fut assez près – oui, c’était la voix de Lene et elle criait son nom, comme si elle était dans un extrême péril. Il pressa le pas, toujours un peu fâché, mais les cris se répétant, la pitié et l’inquiétude prirent le dessus. Quand, à la fin, il la découvrit, elle était assise ou à genoux sur la lande, la chemise toute déchirée, criant et luttant contre un homme qui voulait lui faire violence. En quelques bonds vigoureux, Goldmund arri-va et tout le dépit, toute l’inquiétude et toute la tristesse qui étaient en lui se déchargèrent en une fureur folle contre le criminel. Il le surprit au moment où il allait achever de clouer au sol Lene dont la poitrine nue saignait ; l’étranger l’enserrait dans son étreinte avide. Goldmund se précipita sur lui, pressant sa gorge dans ses mains furieuses qui la sen-taient, maigre et tendue, sous la barbe laineuse. Il l’étreignit avec délices, jusqu’à ce que l’autre lâchât la jeune fille et res-tât sans force dans ses mains. Il continua de l’étrangler tout en le traînant, incapable de résistance et à demi mort, non loin de là, vers quelques arêtes de rochers qui affleuraient, grisâtres, sur le sol. Là il enleva le vaincu, malgré son poids, deux ou trois fois au-dessus de terre, et projeta violemment sa tête contre l’arête du rocher. Puis il rejeta le corps, les vertèbres brisées, sans que sa colère fût encore assouvie, il aurait voulu le maltraiter plus longtemps encore.

Lene regardait, rayonnante. Sa poitrine saignait, elle tremblait de tout son corps et avait peine à respirer, mais elle se releva pourtant aussitôt, regardant avec admiration, avec délices son ami, plein de vigueur, entraîner l’intrus, l’égorger, lui briser la nuque et rejeter au loin son cadavre. Le mort gi-

– 246 – sait là comme un serpent qu’on a tué, détendu, disloqué, son visage gris à la barbe inculte et aux cheveux fins et peu four-nis pendant lamentablement en arrière. Triomphante, Lene se dressa et se jeta sur le cœur de Goldmund. Mais elle pâlit soudain, elle avait encore l’angoisse dans tous ses membres, elle se trouva mal, s’affaissa épuisée dans les myrtilles. Bien-tôt toutefois elle put, avec l’aide de son ami, aller dans la hutte. Goldmund lava sa poitrine qui était griffée et l’un des seins portait une morsure du monstre. Robert fut très agité de cette aventure ; il s’informa avec passion des détails de la lutte.

« Brisé la nuque, dis-tu, splendide ! Tu es un redoutable lutteur, Goldmund ! »

Mais Goldmund n’avait nulle envie d’en parler davan-tage ; il était maintenant calmé et en s’éloignant du cadavre, il lui avait bien fallu songer à Victor, le pauvre chenapan, et se dire que maintenant deux hommes étaient morts de sa main. Pour se débarrasser de Robert il déclara : « Mainte-nant, tu pourrais bien faire quelque chose, toi aussi. Va donc enlever le cadavre. Si c’est trop difficile de creuser un trou pour lui, alors il faudra l’emporter dans le lac aux roseaux ou bien le couvrir de pierres et de terre. » Mais la proposition fut écartée : Robert ne voulait rien avoir à faire avec les ca-davres. On ne savait jamais si les gens ne portaient pas le germe de la peste.

Lene s’était couchée dans la hutte ; la morsure sur son sein lui faisait mal, toutefois elle ne tarda pas à se sentir mieux, se releva, alluma du feu et fit chauffer le lait du soir. Elle était de brillante humeur, mais on l’envoya très tôt au lit. Elle obéit comme un agneau, tant elle admirait Goldmund. Mais lui était silencieux et sombre ; Robert connaissait ça et

 

– 247 – le laissait tranquille. Quand il gagna, sur le tard, sa couche, il se pencha sur Lene pour écouter. Elle dormait. Il se sentit inquiet, pensa à Victor, éprouva de l’angoisse, un besoin de vie errante ; il eut l’impression que c’était fini de jouer au foyer. Mais il était une chose qui le faisait particulièrement réfléchir. Il avait saisi au passage le regard avec lequel Lene l’avait vu balancer et jeter au loin le corps du misérable. Un étrange regard ; il savait qu’il ne l’oublierait jamais : dans ses yeux immenses, pleins d’horreur et de ravissement, rayon-nait une fierté, un triomphe, une jouissance partagée de la vengeance et du meurtre comme il n’en avait jamais vu ni soupçonné sur un visage de femme. Sans ce regard, pensait-il, il aurait peut-être un jour, plus tard, après des années, ou-blié la figure de Lene. Ce regard avait mis sur sa face de jeune paysanne de la grandeur, de la beauté, de l’horreur. Il y avait des mois que ses yeux n’avaient rien vu qui fasse sur-gir en lui ce vœu : « Voilà une chose qu’il faudrait dessi-ner ! » À ce spectacle il avait à nouveau, avec une sorte d’effroi, senti passer ce désir.

Ne pouvant dormir, il finit par se lever et sortir de la ca-bane. Il faisait frais ; le vent se jouait un peu dans les bou-leaux. Il fit les cent pas dans les ténèbres, s’assit sur une pierre et y resta dans ses pensées, plongé dans une profonde détresse. Son âme était triste à cause de Victor, à cause de celui qu’il avait massacré aujourd’hui, il pleurait son inno-cence perdue en même temps que la pureté enfantine de son âme. Était-ce pour cela qu’il avait déserté le monastère, abandonné Narcisse, blessé maître Niklaus et renoncé à la belle Lisbeth ? – pour camper là, sur une lande, épier le bétail échappé, et tuer ce pauvre bougre, là-bas, sur les rochers ? Tout cela avait-il du sens ? Cela méritait-il d’être vécu ? Son cœur se serra au souvenir de ces stupidités ; il était dégoûté de lui-même. Il se rejeta en arrière, et, couché sur le dos, re-

– 248 – garda les nuages pâles de la nuit ; ses pensées se perdirent dans cette longue contemplation, il ne savait plus si c’étaient les nuages du ciel ou la tristesse de son propre monde inté-rieur qu’il fixait ainsi. Soudain, au moment où il s’endormait sur la pierre, apparut dans les nuées, éclatante comme un éclair de chaleur au milieu du défilé des nuages en marche, une grande figure blême, la figure d’Ève au regard lourd et voilé : tout à coup elle ouvrit démesurément les yeux, des yeux immenses, pleins de cruauté et de volupté. Goldmund s’endormit jusqu’à ce que la rosée vînt le réveiller.

Le lendemain Lene était malade. On la laissa couchée ; il y avait bien du travail : Robert avait, au matin, rencontré dans le petit bois deux moutons qui, tout de suite, avaient pris la fuite devant lui. Il vint chercher Goldmund ; plus d’une demi-journée ils leur donnèrent la chasse et en captu-rèrent un. Ils étaient très las quand, vers le soir, ils rentrèrent avec la bête. Lene se sentait très mal ; Goldmund la regarda, la tâta et trouva des bubons de peste. Il ne le révéla point, mais, en apprenant que Lene était encore malade, Robert eut des soupçons et ne resta pas dans la hutte. Il chercherait de-hors un coin pour dormir, dit-il, et il emmènerait également la chèvre ; elle aussi pouvait être contaminée.

« Alors va-t’en au diable ! » cria Goldmund en fureur. « Je n’ai aucune envie de te revoir. » Il attrapa la chèvre et la prit avec lui derrière la cloison de genêts. Robert disparut en silence, sans la chèvre. La peur de la peste, la peur de Gold-mund, la peur de la solitude et de la nuit lui faisaient mal. Il se coucha non loin de la hutte.

Goldmund dit à Lene : « Je reste auprès de toi ; ne te fais pas de souci. Tu guériras. »

Elle branla la tête.

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« Prends bien garde, chéri, de ne pas attraper la maladie. Il ne faut plus venir si près de moi. Ne te donne pas tant de peine pour me consoler. Je dois mourir et j’aime mieux mou-rir que de voir un jour que ta couche est vide et que tu m’as abandonnée. J’y pensais chaque matin et j’avais peur. Non, j’aime mieux mourir. »

À l’aube, elle était déjà bien mal. Goldmund lui avait donné de temps en temps une gorgée d’eau, dormant une heure dans l’intervalle. À la clarté du jour naissant il vit net-tement la mort prochaine sur son visage déjà tout fané et dé-composé. Il sortit un instant de la hutte pour prendre l’air et regarder le ciel. À la lisière du bois, quelques troncs de pins tordus et rougeâtres brillaient déjà dans les premiers rayons du soleil, l’air était frais et savoureux, au loin des collines baignaient encore dans les brumes du matin. Il s’éloigna un peu, étira ses membres fatigués, respira profondément. Le monde était bien beau par ce triste matin. Bientôt la vie er-rante allait reprendre. Le temps des adieux était venu !

Du bois, Robert l’appela. Est-ce que ça allait mieux ? Si ce n’était pas la peste, il resterait bien là. Goldmund ne de-vait pas lui en vouloir ; il avait de son côté gardé le mouton.

« Va au diable avec ton mouton ! » lui cria Goldmund. « Lene est en train de mourir et, moi aussi, je suis atteint. »

Cela, c’était un mensonge, il parlait ainsi pour se débar-rasser de l’autre. Il en avait assez de ce Robert, si bon garçon qu’il fût, il était trop lâche et trop petit pour lui ; il n’était pas à sa place en des temps pareils, sous les tempêtes d’un tel destin. Robert disparut et ne revint plus. Le soleil se leva dans sa splendeur.

 

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Quand Goldmund reparut auprès de Lene, elle dormait. Lui aussi se rendormit ; en rêve il vit le cheval de son en-fance, Bless, et le beau châtaignier du monastère. Il avait l’impression de se trouver dans des terres lointaines et sau-vages d’où il jetait un regard sur le doux paradis perdu de sa jeunesse, et quand il se réveilla les larmes coulaient sur ses joues dans sa barbe blonde. Il entendit Lene parler d’une voix mourante ; il crut qu’elle l’appelait et se dressa sur sa couche, mais elle ne parlait à personne, elle murmurait seu-lement des mots dans le vague : des petits mots tendres, des injures, sourit un peu, se mit ensuite à soupirer et à sanglo-ter, puis se calma peu à peu. Goldmund se leva, se pencha sur son visage déjà défiguré ; son œil suivit avec curiosité les traits qui se tordaient et se brouillaient lamentablement sous le souffle dévorant de la mort. Chère Lene, criait son cœur, douce et chère enfant. Veux-tu me quitter déjà, toi aussi ? En as-tu assez de moi ?

Il aurait voulu se sauver. Cheminer, cheminer, marcher, respirer le grand air, s’éreinter, voir de nouvelles images, ce-la lui aurait fait du bien, cela aurait apaisé peut-être son cœur si lourd. Mais impossible, il ne pouvait laisser ici mou-rir seule cette enfant. À peine se risquait-il à sortir de temps en temps au bout de quelques heures, pour prendre l’air un instant. Comme Lene ne voulait plus de lait, il en but lui-même tout son content ; il n’y avait plus rien d’autre à man-ger. Il emmena plusieurs fois la chèvre brouter dehors et se donner du mouvement. Après quoi il était de nouveau au chevet de Lene, lui murmurant des tendresses, les yeux rivés sur son visage, et observant désespérément, mais attentive-ment, la marche de la mort. Elle avait sa pleine conscience, parfois elle s’endormait, et quand elle se réveillait elle n’ouvrait plus les yeux qu’à demi sous ses paupières lasses et sans ressort. Dans la région des yeux et du nez, la jeune fille

– 251 – prenait d’heure en heure un aspect plus vieillot. De son jeune cou plein de fraîcheur sortait maintenant une figure de grand’mère vite flétrie. Il était rare qu’elle prononçât une pa-role ; elle disait « Goldmund » ou « chéri » et essayait d’humecter avec la langue ses lèvres enflées et bleuâtres. Alors il lui donnait quelques gouttes d’eau.

Elle mourut la nuit suivante. Elle mourut sans se plaindre ; il n’y eut qu’une légère convulsion, puis le souffle s’arrêta et un frémissement léger passa sur sa peau. À cette vue, son cœur frémit ; il songea aux poissons mourants qu’il avait si souvent vus et plaints sur le marché ; ils s’éteignaient ainsi, tout à fait, un sursaut léger et un léger frisson qui leur passaient sur la peau emportant leur éclat et leur vie. Un ins-tant encore il s’agenouilla près d’elle, puis il alla dehors et s’assit dans les touffes de bruyère. Il pensa à la chèvre et ren-tra pour l’emmener. Après avoir cherché un peu de nourri-ture, la bête s’étendit sur le sol. Il se coucha près d’elle, la tête sur son flanc, et s’endormit jusqu’à ce que vînt le jour. Pour la dernière fois il alla alors dans la hutte et, derrière la cloison en clayonnages, il regarda pour la dernière fois la pauvre figure de la morte ; il lui répugnait de la laisser là. Il alla chercher des brassées de bois mort et de broussailles fa-nées, qu’il jeta dans la cabane et alluma. Il n’emporta rien de la hutte que la pierre à feu. En un instant la paroi de genêts desséchés s’enflamma. Debout dehors, il regarda, le visage grillé par la flamme, jusqu’à ce que tout le toit fût embrasé et les premières poutres effondrées. La chèvre inquiète faisait des bonds et gémissait. Il eût été sage d’abattre l’animal et d’en rôtir un morceau pour le manger et prendre des forces pour la route. Mais il ne le pouvait ; il lâcha la chèvre dans la lande et s’en alla. Jamais il ne s’était mis en route dans un tel désespoir.

 

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Et pourtant, ce qui l’attendait maintenant était encore pire qu’il n’eût pu l’imaginer. Cela commença aux premières fermes, aux premiers villages, et plus il avançait, plus cela persistait en s’aggravant. Toute la région, tout le vaste pays était sous un nuage de mort, sous un voile d’horreur, d’an-goisse qui assombrissait les âmes, et le pire, ce n’étaient pas les maisons désertes, les chiens qui pourrissaient morts de faim à la chaîne, les morts restés sans sépulture, les enfants qui mendiaient, les fosses communes devant les villes. Le pire, c’étaient les vivants qui, sous le fardeau de l’effroi et de l’angoisse mortelle, semblaient avoir perdu leurs yeux et leur âme. Partout le voyageur pouvait entendre et voir des choses étranges et effroyables. Des parents avaient abandonné leurs enfants et des époux leurs femmes quand ils étaient tombés malades. Les valets de la peste et les aides des hôpitaux ré-gnaient en bourreaux, pillant les maisons vidées par la mort, tantôt, selon leur bon plaisir, laissant les morts sans sépul-ture, tantôt traînant les vivants, avant qu’ils aient cessé de respirer, hors de leurs lits sur les chars à cadavres. Des fugi-tifs apeurés erraient solitaires, devenus sauvages, évitant tout contact avec les hommes, poursuivis par la peur de la mort. D’autres, sous l’impulsion d’un désir de vivre exaspéré et épouvanté, formaient des groupes qui tenaient des festins et se livraient à des danses et à des fêtes amoureuses au cours desquelles la mort jouait du violon. D’autres, ravagés, désolés, blasphémant, se tenaient, les yeux égarés, accroupis devant les cimetières ou devant leurs maisons dépeuplées. Et le pire de tout, c’est que chacun cherchait un bouc émissaire pour son intolérable misère. Chacun prétendait connaître le coupable, cause de l’épidémie, ou ses auteurs criminels. Des êtres diaboliques, disait-on, se délectant de la misère pu-blique, veillaient à la propagation du mal en allant prendre sur les cadavres pestiférés le poison pestilentiel et en endui-

 

– 253 – saient les murs, les loquets des portes, les fontaines et le bé-tail pour les empoisonner. Celui sur qui pesait un tel soup-çon, à moins qu’il ne fût averti et pût fuir, était perdu, il était mis à mort par la justice ou par la populace. Les riches in-criminaient les pauvres et réciproquement ; ou bien ce de-vaient être les juifs, ou les welches, ou les médecins. Dans une ville, Goldmund vit, le cœur soulevé de fureur, toute la rue des juifs en flammes, maison par maison, le peuple se te-nait autour, hurlant sa liesse, et repoussant dans le brasier, par la force des armes, les fugitifs qui hurlaient. Dans cette angoisse et cette folle exaspération, partout on tuait, on brû-lait, on martyrisait des innocents. Furieux et écœuré, Gold-mund regardait tout cela ; le monde semblait ébranlé et em-poisonné. On eût dit qu’il n’était plus sur terre de joie, d’innocence, ni d’amour. Souvent il courait aux fêtes brutales des gens qui voulaient vivre ; partout résonnait le violon de la mort ; il ne tarda pas à reconnaître sa musique ; souvent il prenait part aux festins des désespérés, souvent il y jouait du luth ou dansait à la lueur des torches, au cours de ces nuits de fièvre.

Il ne connaissait pas la peur. Il avait une fois, par une nuit d’hiver, sous les sapins, goûté l’angoisse de la mort, quand Victor lui avait serré la gorge de ses doigts et aussi dans la neige et la faim de maintes rudes journées de marche. C’était là une mort contre laquelle on pouvait lutter et se mettre en défense, et il s’était défendu, les mains et les pieds tremblants, le ventre vide, les membres épuisés, il s’était défendu et il avait vaincu, il avait échappé. Mais avec cette peste de malheur, impossible de lutter, on ne pouvait que la laisser épuiser sa rage, on ne pouvait que se résigner ; et depuis longtemps Goldmund était résigné. Il n’avait pas peur ; il semblait que la vie n’eût plus de prix pour lui depuis qu’il avait laissé Lene dans la hutte en flammes, depuis qu’il

– 254 – avançait, jour après jour, dans le pays dévasté par la mort. Mais il était poussé par une immense curiosité qui le tenait en éveil : il ne se lassait pas de regarder la Grande Faucheuse d’hommes, d’entendre la chanson des choses éphémères ; il ne se dérobait jamais, sans cesse il était possédé de la pas-sion d’être de la partie, de faire, les yeux grands ouverts, son chemin à travers l’enfer. Il mangeait du pain moisi dans des maisons dépeuplées, il chantait et vidait les coupes de vin aux festins des déments, cueillait la fleur si vite fanée de la volupté, fixait ses regards dans les yeux fixes et ivres des femmes, les fixait dans les yeux fixes et stupides des ivrognes, les fixait dans les yeux éteints des mourants, aimait le désespoir fiévreux des femmes, aidait, pour une assiettée de soupe, à emporter les morts, aidait, pour deux liards, à je-ter de la terre sur la nudité des cadavres. Le monde s’était fait sombre et sauvage, la mort hurlait sa chanson, Gold-mund l’écoutait, les oreilles bien ouvertes, avec une passion dévorante.

Son but, c’était la ville de maître Niklaus, c’est là que l’attirait la voix de son cœur. La route était longue, pleine de mort, de désolation et d’agonies. Il s’en allait, triste, dans l’ivresse du chant de la mort, en proie à la douleur hurlante du monde, triste, et pourtant ardent, tous ses sens en éveil.

Il vit, dans un cloître, une fresque qu’on venait de peindre ; il resta longtemps à la contempler. Une danse ma-cabre était peinte là sur un mur ; le squelette blême entraî-nait en dansant les hommes dans la tombe ; le roi, l’évêque, l’abbé, le comte, le chevalier, le médecin, le paysan, le sol-dat, tous elle les emmenait, et des squelettes de musiciens jouaient pendant ce temps-là sur des os creux. Les yeux cu-rieux de Goldmund buvaient goulûment l’image. Voilà qu’un confrère inconnu avait tiré la leçon du spectacle de la peste

– 255 – noire dont il avait été témoin et vous criait dans les oreilles son âpre sermon sur l’inévitable mort. Elle était bonne, cette image, c’était un bon sermon, il n’avait pas mal vu et pas mal rendu la chose, le camarade inconnu, ça sonnait comme des os qui se heurtent, ça faisait dresser les cheveux sur la tête. Et pourtant, ce n’était pas cela que lui, Goldmund, avait vu et vécu. C’était la fatalité de la mort, dans sa sévérité inéluc-table qui s’affichait dans ce tableau. Lui, il aurait demandé autre chose ; la chanson sauvage du trépas avait, en lui, une autre résonance. Elle ne faisait point songer au bruit sec et dur des os qui se heurtent, elle était plus douce, séduisante ; une mère qui vous rappelle en son sein. Là où la mort portait la main sur la vie, ce n’était pas seulement ces sons aigres et guerriers qu’on entendait, mais aussi une musique profonde, tendre, une musique d’automne et d’abondance ; dans l’om-bre de la mort, la petite lampe de la vie brûlait plus claire et plus intime. Pour d’autres : un guerrier, un juge, un bourreau, la mort pouvait bien se présenter sous l’aspect d’un père sé-vère, pour lui, la mort était aussi une mère et une amante, son appel était un geste de tendresse qui vous attire, sa main posée sur vous faisait passer un frisson d’amour.

Après avoir contemplé ce tableau de la danse macabre et repris sa route, Goldmund se sentit plus irrésistiblement attiré vers le maître et vers la création artistique. Mais par-tout il lui fallait s’arrêter devant de nouvelles images et de nouvelles expériences ; les narines frémissantes, il aspirait l’air chargé de mort, partout la pitié et la curiosité récla-maient de lui une heure, une journée. Trois jours durant il eut avec lui un petit paysan, un gamin geignard de cinq ou six ans, à demi mort de faim, qu’il porta pendant des heures sur son dos, qui lui donna bien du mal et dont il eut peine à se débarrasser. À la fin, il le passa à la femme d’un charbon-nier qui avait perdu son mari et qui voulait avoir près d’elle

– 256 – un être vivant. Pendant des jours, un chien sans maître le suivit, il mangeait dans sa main et le réchauffait la nuit, mais un matin il était parti. Il en eut de la peine, il s’était habitué à parler au chien, pendant des demi-heures il adressait à la bête des discours profonds sur la méchanceté des humains, sur l’existence de Dieu, sur l’art, sur les seins et les hanches d’une fille de chevalier du nom de Julie, que, jadis, dans sa jeunesse, il avait connue. Car, naturellement, Goldmund était devenu un peu fou au cours de sa randonnée au pays de la mort ; tant de gens l’étaient devenus tout à fait ! Un tout petit peu folle aussi sans doute, la jeune juive Rébecca, la belle fille aux cheveux noirs et aux veux ardents avec qui il s’attarda deux jours.

Il la rencontra devant une petite ville, dans la campagne, près d’un tas de débris noirs et calcinés, accroupie et hur-lante, se frappant le visage et tirant sur sa chevelure sombre. Il s’attendrit sur ses cheveux ; ils étaient si beaux ; il attrapa ses mains furieuses et les retint tout en adressant des exhor-tations à la jeune fille, il se rendit compte que son visage aussi et son corps étaient d’une grande beauté. Elle se la-mentait sur son père qui, sur l’ordre des autorités, avait été brûlé en même temps que quatorze autres juifs. Elle avait pu s’enfuir, mais désespérée, elle était revenue et se reprochait de ne pas s’être laissé brûler avec les autres. Patiemment, il retint ses mains qui se débattaient, essayant doucement de la persuader, et, la grondant sur un ton de pitié et de protec-tion, il lui offrit son aide. Elle demanda qu’il l’aidât à enseve-lir son père, et dans la cendre encore chaude ils rassemblè-rent tous les os, les portèrent dans les champs en un lieu bien dissimulé et les recouvrirent de terre. Pendant ce temps, le soir était venu et Goldmund chercha où ils pourraient bien dormir. Il installa une couche pour la jeune fille dans un petit

 

– 257 – bois de chênes, lui promit de veiller et l’écouta qui continuait à pleurer et à sangloter une fois couchée, avant de s’en-dormir enfin. Alors il sommeilla un peu lui aussi, et au matin il se mit à essayer de faire sa conquête. Il lui expliqua qu’elle ne pouvait rester seule ainsi ; on la reconnaîtrait comme juive, on la massacrerait, ou bien d’ignobles chemineaux abuseraient d’elle, et puis, il y avait des loups et des tziganes dans la forêt. Mais lui, il l’emmènerait et la protégerait contre les loups et les hommes, car il avait pitié d’elle, et il avait pour elle de la tendresse ; il avait des yeux qui savaient ce que c’était que la beauté et ne souffrirait pas que ces douces paupières et ces charmantes épaules soient dévorées par les bêtes ou se consument sur un bûcher. Elle l’écouta d’un air sombre, puis se leva et s’enfuit. Il fut obligé de lui donner la chasse et de la rattraper avant de pouvoir pour-suivre.

« Rébecca », dit-il, « tu vois pourtant bien que je ne te veux pas de mal. Tu es désolée, tu songes à ton père, tu ne veux, pour l’instant, rien savoir de l’amour. Mais demain, après-demain ou plus tard, je te poserai à nouveau la ques-tion et, d’ici là, je te protégerai, je t’apporterai à manger et je ne te toucherai pas. Sois triste aussi longtemps que c’est né-cessaire. Auprès de moi tu pourras être triste ou gaie, tu ne feras jamais que ce qui te plaira. »

Autant en emportait le vent. Elle ne voulait, disait-elle, obstinée et furieuse, rien faire de ce qui donnait de la joie ; elle voulait faire ce qui apporte de la peine, jamais plus elle ne songerait à rien qui ressemble au plaisir et plus tôt le loup la mangerait, mieux cela vaudrait pour elle. Lui, il n’avait qu’à s’en aller, rien n’y ferait, on avait déjà dit trop de vaines paroles.

 

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« Allons », continua-t-il, « ne vois-tu pas que, partout, c’est la mort, que dans toutes les maisons, dans toutes les villes on périt et que la détresse est partout ? La fureur sau-vage des êtres stupides qui ont brûlé ton père n’est rien d’autre, elle aussi, que misère et détresse, elle ne provient que d’un excès de souffrance. Vois, bientôt, la mort nous prendra nous aussi et la taupe jouera avec nos os. D’ici là vi-vons encore et soyons bons les uns pour les autres. Ce serait dommage pour ton beau cou blanc et pour tes petits pieds ! Chère et jolie fille, viens à moi, je ne te toucherai pas, je ne veux que te regarder et prendre soin de toi. »

Il supplia longtemps encore et sentit lui-même soudain comme il était vain de vouloir la gagner par des paroles et des raisons. Il se tut, la regardant seulement avec tristesse. Son fier visage royal était figé dans son refus.

« Voilà comme vous êtes » dit-elle enfin, d’une voix chargée de haine et de mépris, « voilà comme vous êtes, vous autres chrétiens ! Tu commences par aider une fille à ensevelir son père que les tiens ont tué et dont le dernier des ongles a plus de prix que toi, et à peine est-ce fini qu’il faut que la fille soit à toi et vienne coucher avec toi ! Voilà comme vous êtes ! D’abord j’avais cru que tu étais peut-être bon. Mais comment pourrais-tu être bon ? Vous êtes des porcs. »

Tandis qu’elle disait, Goldmund vit dans ses yeux, der-rière la haine, briller quelque chose qui l’émut, lui alla droit au cœur et lui fit honte. Ce qu’il voyait dans ses yeux, ce n’était pas la fatalité de la mort, mais la volonté de périr, le libre devoir de mourir, la soumission silencieuse et résignée à l’appel de la Mère de la Terre.

 

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« Rébecca », dit-il à mi-voix, « tu as raison peut-être. Je ne suis pas bon, quoique j’aie voulu ton bien. Pardonne-moi ; je viens seulement de te comprendre. »

 

Tirant son bonnet, il la salua bien bas, comme une prin-cesse, et s’en alla le cœur lourd. Il était contraint de la laisser périr. Longtemps il resta dans l’affliction, sans vouloir parler à personne. Si dissemblables qu’elles fussent, cette pauvre et fière enfant, cette juive, le faisait songer de quelque manière à Lydia, la fille du chevalier. L’amour de telles femmes était une source de douleurs. Mais un moment il lui sembla qu’il n’avait jamais aimé personne d’autre que ces deux-là : la pauvre Lydia tourmentée d’inquiétude et la juive dans son amertume farouche.

 

Bien des jours encore, il songea à cette fille passionnée aux cheveux noirs ; mainte nuit il rêva de la beauté brûlante de son corps svelte qui semblait destinée à s’épanouir dans le bonheur et se trouvait pourtant vouée à la mort. Oh ! ces lèvres et ces seins allaient-ils être la proie des « porcs » et pourrir dans les champs ? N’était-il point de force, de charme qui pût sauver ces fleurs précieuses ? Si, il existait, ce charme ; ils continuaient à vivre dans son âme, il pourrait fixer leur forme, leur donner l’éternité. Avec effroi, avec ra-vissement il constatait que son âme était pleine d’images, que cette longue traversée du pays de la mort y avait gravé mille figures. Elle était tendue à éclater, son âme, elle aspi-rait à se concentrer sur elles, à les laisser s’écouler au de-hors, à les transformer en œuvres durables ! Plus ardent, plus avide, il avançait toujours, les yeux grands ouverts, les sens éveillés à la curiosité ; il lui eût fallu du papier, des crayons, du plâtre, du bois, un atelier, du travail.

 

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L’été était écoulé. Bien des gens prétendaient qu’avec l’automne, ou tout au moins avec le début de l’hiver, l’épi-démie prendrait fin. Ce fut un automne sans joie. Goldmund traversa des contrées où il n’y avait plus personne pour cueillir les fruits qui tombaient des arbres et pourrissaient dans l’herbe ; dans d’autres, des hordes sauvages venaient des villes faire de féroces razzias, pillant et saccageant tout.

Lentement Goldmund approchait de son but. En ces derniers temps, il craignit plus d’une fois d’attraper la peste avant de l’avoir atteint et de mourir dans quelque étable. Maintenant, il ne voulait plus mourir, pas avant d’avoir eu la joie d’être à nouveau dans un atelier et de se donner pas-sionnément à l’art créateur. Pour la première fois de sa vie il jugeait le monde trop vaste et le Saint Empire trop grand. Pas de jolie petite ville qui fût maintenant capable de le rete-nir pour une halte reposante, pas de jolie paysanne qui le fixât pour plus d’une nuit.

Un jour, il passa devant une église au portail de laquelle se dressaient, au fond des niches supportées par des colon-nettes ornementées, beaucoup de statues de pierre d’une époque très reculée : des figures d’anges, d’apôtres et de martyrs du genre de celles qu’il avait vues souvent dans son monastère de Mariabronn. Jadis, dans sa jeunesse, il les avait regardées avec plaisir mais sans s’enthousiasmer pour elles. Elles lui semblaient belles et imposantes, mais un peu trop solennelles, un peu raides et patriarcales. Par la suite, à l’issue de sa première grande étape, quand il s’était épris de la douce et triste madone de maître Niklaus, il avait trouvé ces pompeuses figures de pierre des vieux artistes franco-niens trop lourdes, figées et lointaines, trop distantes. Il les avait considérées avec dédain et voyait dans la manière de son maître un art bien plus vivant et intime, beaucoup plus

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émouvant. Aujourd’hui, au retour d’un second pèlerinage à travers un monde qui l’avait comblé de visions et avait im-primé à son âme les brûlantes cicatrices et les empreintes de tant d’aventures et d’expériences, dans sa soif douloureuse de recueillement et de création nouvelle, ces antiques et sé-vères images l’émurent tout à coup avec une irrésistible vio-lence. Il médita devant ces vénérables statues où le cœur d’une époque depuis longtemps révolue continuait à battre et où les angoisses et les extases de générations depuis long-temps disparues, figées dans la pierre, persistaient après des siècles à braver l’instabilité de la destinée humaine. Dans son cœur devenu sauvage, le sentiment du respect se réveilla dans un frisson d’humilité, et en même temps, l’horreur de sa vie gâchée et consumée. Il fit ce qu’il n’avait plus fait depuis un temps infini, il chercha un confessionnal pour avouer ses fautes et s’en faire châtier.

Il y avait bien des confessionnaux dans l’église, mais dans aucun ne se trouvait un prêtre ; tous étaient morts, ou sur un lit d’hôpital, ou bien ils avaient fui par crainte de la contagion. L’église était vide et les pas résonnaient sous les voûtes. Il se mit à genoux dans l’un des confessionnaux dé-sertés, ferma les yeux et murmura dans la grille : « Mon Dieu ! vois ce que je suis devenu ! Me voici de retour d’un monde qui a fait de moi un être inutile et méchant. J’ai gas-pillé mes jeunes années comme un prodigue et ce qui me reste est peu de chose. J’ai tué, j’ai volé, j’ai forniqué, j’ai vé-cu dans l’oisiveté et mangé le pain ravi aux autres. Mon Dieu, pourquoi nous as-tu créés ainsi et pourquoi nous mènes-tu par de telles voies ? Ne sommes-nous pas tes en-fants ? Ton fils n’est-il pas mort pour nous ? N’y a-t-il pas des anges et des saints pour nous guider ? Ou bien ne sont-ce que de jolies histoires inventées que l’on raconte aux enfants et qui font rire les prêtres eux-mêmes ? Mon Dieu, tu me dé-

– 262 – concertes ! Tu as raté ta création et tu ne tiens pas ton uni-vers en ordre. J’ai vu des maisons et des rues pleines de morts ; j’ai vu les riches se retrancher dans leurs demeures ou s’enfuir et les pauvres laisser leurs frères sans sépulture, se soupçonner les uns les autres et massacrer les juifs comme du bétail. J’ai vu tant d’innocents dans la peine et tant de méchants nager dans le bien-être. Nous as-tu donc tout à fait oubliés et abandonnés ? T’es-tu complètement dé-goûté de ton œuvre ? Veux-tu nous laisser tous périr ? »

Après quoi, franchissant le portail et soupirant, il con-templa les statues silencieuses, les anges et les saints minces et élancés, dans les plis raides de leurs draperies, impas-sibles, inaccessibles, surhumains et pourtant créés de la main de l’ homme et de l ’ esprit de l ’ homme. Sévères et sourds, ils se dressaient là-haut, dans leurs niches étroites, inaccessibles à toute prière, à toute question, et cependant ils demeuraient dans leur dignité et leur beauté qui survi-vaient aux générations humaines et à leur disparition, comme une infinie consolation, un triomphe sur la mort et le désespoir. Ah ! si, du moins, la pauvre Rébecca, la belle juive, la pauvre Lene consumée dans sa hutte, et la char-mante Lydia, et maître Niklaus se tenaient là, eux aussi ! Mais ils se dresseraient ainsi un jour pour l’éternité, il érige-rait, lui, leurs statues ; et ces formes qui, aujourd’hui, signi-fiaient pour lui amour et tourment, angoisse et passion, se présenteraient devant les générations futures, sans nom et sans histoire, symboles silencieux et muets de la vie hu-maine !

 

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