Narcisse et Goldmund
Chapitre XVIII ................................................................. 319
CHAPITRE XVIII
Les premiers jours, Goldmund habita au cloître même, dans une des cellules des hôtes. Puis, à sa prière, on l’installa en face de la forge, dans une des dépendances qui entou-raient la grande cour comme la place d’un marché.
Ce retour eut pour lui un charme si violent qu’il s’en étonnait parfois lui-même. Personne ici ne le connaissait en dehors de l’abbé, personne ne savait qui il était. Ici les gens, aussi bien les frères que les laïcs, vivaient une vie toute ré-glée, ils étaient pris par leurs tâches, ils le laissèrent en paix. Mais les arbres de la cour, les portails et les fenêtres, le mou-lin et sa roue, les dalles des couloirs, les buissons de roses fanées dans le promenoir, les nids de cigognes sur le grenier à blé et le réfectoire le connaissaient, eux. À tous les détours le parfum du passé, sa première jeunesse se présentaient à lui avec une émouvante douceur. Le cœur plein de ten-dresse, il voulait tout revoir, tendre l’oreille à tous les sons, à la cloche du soir comme au carillon du dimanche, au tic-tac du sombre moulin dans ses murs étroits couverts de mousse, au glissement des sandales sur les dalles de pierre, au clique-tis du trousseau de clefs quand, le soir, le frère portier allait fermer. Près des conduits de pierre où l’eau de pluie se dé-versait du toit du réfectoire des laïcs les mêmes petites herbes, géraniums et plantin, pullulaient encore, et le vieux
– 319 – pommier, dans le jardin de la forge, tendait toujours au loin ses branches tordues. Mais ce qui, chaque fois, le remuait plus que tout le reste, c’était d’entendre la petite cloche de l’école aux heures de récréation, quand tous les élèves du monastère dégringolaient les escaliers pour venir dans la cour. Quelles jolies figures enfantines jeunes et bêtes ! Était-ce possible ? Avait-il été jadis si jeune, si gauche, si joli, si puéril ?
Mais à côté de ce cloître familier il en retrouva un autre qu’il ignorait presque. Dès les premiers jours il s’imposa à son regard, prit sans cesse de l’importance et ne se confondit que peu à peu avec celui qui lui était connu. Car si rien de nouveau ne s’était surajouté à ce qui existait ici en ses an-nées d’école, si tout était resté immuable ici depuis cent ans et plus, il ne voyait pourtant plus les choses avec ses yeux d’écolier. Il découvrait, il sentait les proportions des bâti-ments, les voûtes de l’église, les vieilles peintures, les figures de pierre et de bois aux autels, dans les porches, et bien qu’il ne vît rien qui n’eût été déjà autrefois à cette place, il perce-vait maintenant seulement la beauté de ces choses et l’esprit qui les avait créées. La vieille Madone de pierre dans la cha-pelle haute, il l’aimait déjà étant enfant et il l’avait dessinée, mais c’était aujourd’hui seulement que ses yeux s’éveillaient à sa beauté et qu’il constatait que son travail le plus heureux et le mieux réussi n’eût pu surpasser pareille merveille. Et il y en avait tant de ces merveilles, aucune n’était là pour elle-même, aucune n’était le fruit du hasard, mais toutes étaient la manifestation d’une même âme et se trouvaient parmi les vieux murs, les colonnes et les voûtes comme dans leur foyer normal. Ce que, au cours de plusieurs siècles, on avait ici bâ-ti, ciselé, peint, vécu, pensé, enseigné avait un air de famille, provenait d’un même esprit, et s’accordait ensemble comme s’accordent les branches d’un même arbre.
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Au milieu de la puissante et tranquille unité de ce monde, Goldmund se sentait tout petit et jamais il ne se sen-tait plus petit que quand il voyait l’abbé Jean, son ami Nar-cisse, remplir son office de direction dans ce monde ordonné où se manifestait tant de force, mais en même temps tant de grâce calme. Si grande que fût la différence entre la personne du savant abbé Jean, aux lèvres minces, et celle de l’abbé Daniel, si bon, si simple dans sa droiture, chacun d’eux était au service du même ensemble, de la même pensée, du même ordre, recevait d’eux sa dignité, leur sacrifiait sa personne. C’est là ce qui, tout autant que l’habit monacal, les rendait si semblables l’un à l’autre.
Ici, au milieu de ce cloître qui était sien, Narcisse devint aux yeux de Goldmund immensément grand sans qu’il se fût comporté à son égard autrement qu’en camarade et en hôte bienveillant. Bientôt il osa à peine l’appeler Narcisse et le tu-toyer.
« Écoute, abbé Jean », dit-il un jour, « il va bien falloir que peu à peu je m’habitue à ton nouveau nom. Il me faut te dire que je me plais beaucoup chez vous. J’aurais presque envie de te faire une confession générale et, une fois ma pé-nitence accomplie, de solliciter mon admission comme frère lai. Mais vois, ce serait la fin de notre amitié, tu serais l’abbé et moi le frère lai. Pourtant, vivre ainsi à tes côtés et voir ton travail sans rien faire et rien produire moi-même, je ne le supporterai pas plus longtemps. Moi aussi, je voudrais tra-vailler et te montrer ce que je suis et ce que je sais faire, afin que tu puisses te rendre compte si ça valait la peine de m’arracher à la potence. »
« J’en suis fort heureux », répondit Narcisse en donnant à ses paroles un ton plus précis et plus formel encore qu’à
– 321 – l’ordinaire. « Tu peux à tout instant commencer à installer ton atelier, je vais immédiatement mettre à ta disposition le forgeron et le charpentier. Tu disposes pour ton travail du matériel qui se trouve ici sur place. Dresse la liste de ce qu’il faut commander à l’extérieur par des voituriers. Et mainte-nant, écoute ce que je pense de toi et de tes desseins. Il faut me laisser un peu de temps pour m’exprimer : je suis un in-tellectuel et je voudrais essayer de t’exposer la chose à ma façon, je n’ai pas d’autre langue que celle-là. Ainsi suis-moi encore avec la même patience que tu as si souvent montrée dans le temps. »
« J’essaie de te suivre. Parle. »
« Souviens-toi que je t’ai dit parfois, dès le temps où nous étions écoliers, que je te tiens pour un artiste. Dans ce temps-là il me semblait que tu pouvais devenir un poète, dans ce que tu lisais et écrivais tu montrais une certaine ré-pugnance pour ce qui était abstrait, tu aimais tout particuliè-rement dans la langue les mots et les sons qui avaient un ca-ractère sensible, poétique, les mots qui faisaient image. »
Goldmund l’interrompit.
« Excuse-moi, mais les concepts et les abstractions que, toi, tu préfères, ne sont-ils pas aussi des représentations, des images ? Ou bien les mots dont tu te sers en parlant ne per-mettent-ils vraiment de rien imaginer ? Peut-on penser sans se représenter en même temps quelque chose ? »
« Tu fais bien de poser la question. Mais certainement, on peut penser sans rien se représenter. La pensée n’a abso-lument rien à voir avec les représentations. Elle ne se réalise pas en images, mais en concepts et en formules. C’est exac-tement là où les images prennent fin que commence la philo-
– 322 – sophie. C’est là-dessus que nous avons si souvent discuté étant jeunes gens. Pour toi, le monde consistait en images, pour moi en concepts. Je te disais toujours que tu n’étais bon à rien comme penseur et j’ajoutais que ce n’était pas une tare, puisque tu étais par contre souverain dans le domaine des images. Attention ! je vais t’expliquer cela. Si, au lieu de courir le monde comme tu fis alors, tu étais devenu un intel-lectuel, tu aurais pu faire du mal ; tu aurais été en effet un mystique. Les mystiques, pour m’exprimer brièvement et un peu grossièrement, sont des penseurs qui ne peuvent se libé-rer des représentations, en somme, qui ne sont pas des pen-seurs. Ce sont des artistes manqués : des poètes sans vers, des peintres sans pinceaux, des musiciens sans sons. Il y a parmi eux des esprits bien doués, de nobles esprits, mais ils sont tous, sans exception, des gens malheureux. Il eût pu en être ainsi de toi. Au lieu de cela, tu es, Dieu merci, devenu un artiste et tu tes soumis un monde d’images où tu peux être un créateur et un maître au lieu de rester, comme penseur, empêtré dans la médiocrité. »
« J’ai peur », dit Goldmund, « de ne jamais réussir à me faire une idée de ton monde de la pensée où l’on pense sans images. »
« Oh ! si, tout de suite tu vas y réussir. Écoute : l’intel-lectuel essaie de connaître et de représenter au moyen de la logique l’essence du monde. Il sait que notre intelligence et son instrument, la logique, sont des outils imparfaits – tout comme un artiste sensé n’ignore pas que son pinceau ou son ciseau ne pourront jamais exprimer parfaitement la splen-deur d’un ange ou d’un saint. Pourtant tous deux essaient, le penseur comme l’artiste, chacun à sa manière. Ils ne peuvent pas faire autrement, ils n’en ont pas le droit. Car un être hu-main s’acquitte de sa tâche la plus haute, la plus normale, en
– 323 – cherchant à mettre en valeur les dons qu’il a reçus de la na-ture. C’est pour cela que je t’ai dit si souvent jadis : n’essaie pas de singer le penseur ou l’ascète, sois plutôt toi-même, cherche à te réaliser toi-même. »
« Je te comprends à demi, mais qu’est-ce que ça veut dire, se réaliser ? »
« C’est une formule des philosophes, je ne sais pas ex-primer cela autrement. Pour nous, disciples d’Aristote et de saint Thomas, l’idée la plus haute, c’est l’être parfait. L’être parfait, c’est Dieu. Toutes les autres choses qui sont, sont seulement à demi, sont fragmentaires, sont en devenir, sont mêlées, ne consistent qu’en possibilités. Mais Dieu n’est pas mêlé, il est un ; il n’y a pas en lui de possibles, mais il est tout entier réalité. Nous autres, nous sommes changeants, en devenir, nous sommes un ensemble de possibles, il n’y a pas pour nous de perfection, pas d’être absolu. Mais là où nous passons de la puissance à l’acte, de la possibilité à la réalisa-tion, nous avons part à l’être véritable, nous nous rappro-chons d’un pas du divin et de la perfection. Se réaliser, c’est cela. Tu dois connaître par ta propre expérience ce proces-sus. Tu es artiste, tu as exécuté mainte statue. Quand tu as vraiment réussi une statue, quand tu as dégagé des contin-gences le portrait d’un homme et l’as amené à sa forme pure, alors tu as, comme artiste, réalisé cette figure humaine. »
« J’ai compris. »
« Tu me vois, ami Goldmund, dans un lieu et dans une fonction où ma nature ne rencontre relativement que peu de difficultés à se réaliser. Tu me vois vivre dans un milieu et dans une tradition qui me conviennent et m’aident. Un mo-nastère n’est pas un paradis ; il est plein d’imperfections ; et pourtant, pour des hommes de mon genre, la vie monacale,
– 324 – menée comme il convient, est infiniment plus favorable que la vie du monde. Je ne veux pas parler de la morale, mais dé-jà, dans le simple domaine pratique, la pensée pure, que j’ai mission de cultiver et d’enseigner, réclame une certaine pro-tection contre le monde. J’ai donc pu ici, dans notre maison, me réaliser beaucoup plus facilement que toi. Que tu n’en sois pas moins parvenu à trouver ta voie et à faire un artiste, je juge cela admirable. Car tu étais placé dans des conditions bien plus difficiles. »
Goldmund rougit de confusion sous cette louange et aussi de joie. Pour donner à l’entretien un autre cours, il in-terrompit son ami :
« Je suis arrivé à comprendre la plupart des choses que tu voulais me dire. Il y en a tout de même une qui ne veut pas m’entrer dans la tête : c’est ce que tu appelles la pensée pure, c’est-à-dire ta prétendue pensée sans images et qui opère avec des mots sous lesquels on ne peut rien se repré-senter ? »
« Eh bien, un exemple va te montrer cela clairement. Pense aux mathématiques. Quelle représentation évoquent les nombres ? Ou les signes plus et moins ? Quelles images y a-t-il dans une équation ? Aucune ! Quand tu résous un pro-blème arithmétique ou algébrique aucune représentation ne vient à ton aide, mais tu exécutes au moyen de formules ap-prises un exercice formel. »
« C’est cela, Narcisse. Si tu me donnes une série de chiffres et de signes, je peux me débrouiller avec eux sans qu’ils évoquent la moindre image, je n’ai qu’à me laisser conduire par les plus et les moins, les carrés et les paren-thèses, etc., et je puis résoudre le problème. Ou plutôt, je pouvais le résoudre, autrefois, car je ne le puis plus aujour-
– 325 – d’hui et depuis longtemps. Mais il m’est impossible d’ad-mettre que la résolution de ces exercices formels ait d’autre intérêt que celui d’un dressage de l’esprit à l’usage des éco-liers. Je trouverais puéril et stupide qu’un homme se tienne sa vie entière sur des calculs et couvre éternellement du pa-pier avec des rangées de chiffres. »
« Tu te trompes, Goldmund ; tu supposes qu’un calcula-teur comme celui-là ne cesserait de résoudre de nouveaux exercices scolaires qu’un maître lui poserait. Mais il peut aussi se poser les questions lui-même ; elles peuvent se po-ser en lui avec une force irrésistible. Il faut avoir calculé et mesuré bien des espaces réels et fictifs avant de s’attaquer, comme penseur, au problème de l’espace. »
« Sans doute. Mais le problème de l’espace, comme simple exercice intellectuel, ne me paraît pas non plus un su-jet sur lequel un homme devrait gaspiller son effort et ses années. Le mot espace n’est rien pour moi et ne mérite pas une pensée tant que je n’imagine pas en l’entendant un es-pace réel : l’univers étoilé par exemple, car c’est là un espace qu’il ne me semble pas vain de contempler et de mesurer. »
Narcisse l’interrompit en souriant : « Tu veux dire exac-tement que tu ne fais aucun cas de la pensée, mais bien au contraire des applications de la pensée au monde pratique et visible. Je puis te répondre : les occasions et la volonté d’ap-pliquer notre pensée ne manquent nullement. Par exemple, le penseur Narcisse a cent fois appliqué des résultats de ses réflexions à son ami Goldmund et à chacun de ses moines et il le fait à toute heure. Mais comment pourrait-il « appli-quer » quelque chose qu’il n’aurait pas appris et pratiqué au-paravant ? L’artiste, lui aussi, ne cesse d’exercer son œil et son imagination et nous apprécions cet entraînement, même
– 326 – s’il ne se manifeste que dans quelques œuvres véritables. La contradiction est manifeste. Laisse-moi donc « penser » et juge ma pensée sur ses effets comme je jugerai ta qualité d’artiste sur tes œuvres. Tu es maintenant inquiet parce que entre toi et ta production se dressent des obstacles. Écarte-les, cherche ou bâtis-toi un atelier et mets-toi au travail. Bien des questions se résoudront alors d’elles-mêmes. »
Goldmund ne demandait pas mieux. Il découvrit près du portail de la cour une salle qui, pour l’instant, était vide et convenait comme atelier. Il commanda au charpentier une table à dessin et d’autres objets qu’il lui dessina avec préci-sion. Il établit une liste des choses que les voituriers du mo-nastère devraient lui amener peu à peu des villes voisines, et elle était longue. Il examina chez le charpentier et dans la fo-rêt tous les stocks de bois abattu, en choisit un bon nombre et les fit amener dans la prairie derrière son atelier, où il les mit à sécher, les couvrant d’un toit construit de ses mains. Il avait beaucoup à faire chez le forgeron, dont le fils, un jeune homme à l’imagination vive, était sous le charme, ne jurait que par lui. Il restait avec lui des demi-journées devant le foyer, à l’enclume, près de l’auge où il trempait ses fers rouges, et de la pierre à aiguiser. Ils fabriquèrent là tous les ciseaux droits et courbes, les burins, les vrilles, les racloirs dont il avait besoin pour travailler ses bois. Erich, le fils du forgeron, devint l’ami de Goldmund, l’aidant en toutes choses avec un vif intérêt et une curiosité ardente. Gold-mund lui promit de lui apprendre à jouer du luth, ce qu’il dé-sirait de toute son âme, et aussi de lui permettre de s’essayer à sculpter. Quand, par moments, Goldmund se sentait inutile et déprimé au cloître et auprès de Narcisse, il se retrempait auprès d’Erich, dans son amour timide et sa vénération sans bornes. Celui-ci lui demandait souvent de lui parler de maître Niklaus et de la ville épiscopale ; Goldmund le faisait parfois
– 327 – avec plaisir et se trouvait alors tout surpris de rester là à ra-conter ses voyages et ses aventures passées, comme un vieil-lard, alors que sa vie ne faisait vraiment que commencer.
Personne ne pouvait s’apercevoir de la profonde trans-formation qui s’était produite en lui ces derniers temps et le rendait bien plus vieux que son âge, car personne ne l’avait connu autrefois. Les misères de la vie errante et incertaine l’avaient sans doute déjà miné auparavant, mais la peste avec toutes ses affres, et en dernier lieu la captivité chez le comte et la nuit d’épouvante passée dans la cave du château l’avaient ébranlé jusqu’en ses moelles. Il en restait mainte trace : des poils blancs dans sa barbe, de fines rides sur son visage, des périodes de mauvais sommeil et, parfois, au fond du cœur, une certaine lassitude, une détente de son entrain et de sa curiosité, un sentiment morne et fade de satiété et d’indifférence. À préparer ainsi son travail, dans le com-merce d’Erich, à œuvrer avec le forgeron et le charpentier, il se dégelait, s’animait, retrouvait sa jeunesse ; tous l’admi-raient et l’aimaient ; mais dans l’intervalle, il n’en restait pas moins des demi-heures, des heures entières déprimé, sou-riant dans un rêve, livré à l’apathie et à l’indifférence.
Une question très importante se posait à lui : par où commencer son travail ? Il fallait que la première œuvre qu’il entreprît ici et par laquelle il voulait payer l’hospitalité du monastère ne fût pas une de ces productions quelconques que l’on offre n’importe où à la curiosité des hommes, mais elle devait, comme les antiques ouvrages du couvent, faire intimement partie de la vie de la maison, et s’y intégrer. Sa préférence aurait été à un autel ou à une chaire, ni pour l’un ni pour l’autre il n’y avait de place ni de besoin. Il imagina autre chose. Dans le réfectoire des pères se trouvait une niche élevée d’où, pendant tous les repas, un jeune frère li-
– 328 – sait la vie des saints. Cette tribune était toute nue. Goldmund résolut de plaquer sur l’escalier qui y menait et sur le pupitre lui-même une décoration analogue à celle d’une chaire, avec des figures en demi-relief et quelques autres qui s’en déta-cheraient presque entièrement. Il s’ouvrit de son projet à l’abbé qui l’approuva et l’accueillit avec joie.
Quand l’exécution put enfin commencer, – il y avait de la neige et Noël était déjà passé – la vie de Goldmund prit un nouvel aspect. Pour les hôtes du monastère ce fut comme s’il était disparu, personne ne le rencontrait plus, il n’attendait plus à la fin des classes la troupe des élèves, ne courait plus les bois, ne faisait plus les cent pas dans le promenoir. Il prenait ses repas chez le meunier qui n’était plus celui qu’il avait beaucoup fréquenté pendant les années d’école. Il ne laissait entrer personne dans son atelier que son aide, Erich, et il était des jours où celui-ci n’entendait pas de lui une seule parole.
Voici le plan qu’il avait établi après de longues réflexions pour la tribune du réfectoire. Des deux parties dont se com-posait l’ouvrage, l’une devait figurer le monde, l’autre la pa-role divine. En bas, entourant l’escalier, formant relief dans de gros troncs de chêne, la création, des tableaux de la na-ture et de la vie simple des patriarches. En haut, l’appui por-terait les figures des quatre évangélistes : l’un d’eux devait évoquer feu l’abbé Daniel, un autre feu le père Martin, son successeur, et dans la statue de saint Luc il voulait fixer la silhouette de son maître Niklaus.
Il rencontra de grandes difficultés, plus grandes qu’il n’avait imaginé. Elles lui causèrent des soucis, mais c’étaient de doux soucis. Dans le ravissement et le désespoir il se donnait à son œuvre comme à la conquête d’une femme re-
– 329 – belle à l’amour, il luttait avec elle, souple et obstiné comme un pêcheur lutte avec un gros brochet, chaque résistance était pour lui un enseignement et rendait sa sensibilité plus fine. Il oublia tout le reste, il en oublia le cloître et presque Narcisse. Ce dernier vint une ou deux fois, mais il ne lui montra que des dessins.
Par contre, un jour, à sa grande surprise, Goldmund le pria d’entendre sa confession.
« Je ne pouvais pas m’y décider », avoua-t-il, « je me ju-geais trop insignifiant ; je me sentais déjà bien assez humilié devant toi. À présent, je me trouve mieux, j’ai désormais mon travail, cela m’élève au-dessus du néant, et puisque je vis dans un monastère, je voudrais me soumettre à la règle. »
Il se sentait maintenant à la hauteur d’un tel acte et ne voulait pas le différer plus longtemps. Dans la vie contempla-tive des premières semaines, dans le tourbillon de tous ces souvenirs d’enfance retrouvés, et aussi dans les récits qu’im-plorait de lui Erich, il lui avait été possible de mettre dans ce retour sur sa vie quelque ordre et quelque clarté.
Narcisse reçut sa confession sans aucune solennité. Elle dura près de deux heures. L’abbé écouta, impassible, les aventures, les souffrances et les péchés de son ami, posa quelques questions, sans jamais l’interrompre et l’entendit également sans broncher confesser la disparition de sa croyance à la bonté de Dieu et à sa justice. Certains des aveux du pénitent éveillèrent en lui une émotion profonde. Il vit comme il avait été secoué, épouvanté, et combien il avait été parfois près de la catastrophe. Et puis il se sentit touché de la naïveté enfantine et de la candeur qui persistaient en son ami et ne put se défendre d’en sourire, car il le trouvait inquiet et repentant pour des fautes contre la piété qui, com-
– 330 – parées avec ses propres doutes et les abîmes où l’en-traînaient parfois ses pensées, étaient tout à fait anodines.
À la grande surprise de Goldmund, à sa déception même, le confesseur ne prit pas trop au tragique ses fautes manifestes, mais il le réprimanda et le punit sans ménage-ments pour avoir négligé la prière, la confession, la commu-nion. Il lui imposa comme pénitence de vivre pendant quatre semaines dans la tempérance et la chasteté, d’entendre chaque jour la messe matinale, et de réciter chaque soir un Notre Père et un cantique à Marie.
Après quoi il lui dit : « Ne prends pas cette pénitence à la légère ; je te le recommande et je t’en prie. Je ne sais si tu connais encore exactement le texte de la messe. Il faut que tu le suives mot pour mot et te pénètres de son sens. Je vais aujourd’hui même dire avec toi le Notre Père et quelques hymnes et t’indiquer les mots et les pensées auxquels tu dois donner particulièrement ton attention. Il ne faut pas que tu prononces et écoutes les formules sacrées comme on dit et écoute des paroles humaines. Chaque fois que tu te surpren-dras à les débiter mécaniquement – et cela arrivera plus sou-vent que tu ne crois – tu devras te souvenir de cette heure et de mes recommandations, recommencer par le commence-ment et les dire, les laisser pénétrer dans ton cœur comme je vais te le montrer. »
Fut-ce un heureux hasard, ou l’expérience des âmes de l’abbé allait-elle si loin ? Cette confession et cette pénitence marquèrent pour Goldmund le début d’une période de fé-condité et de paix qui le rendit heureux. Au milieu de son travail plein de tension, de soucis et de joies, il se trouva, grâce à ces exercices spirituels, accomplis sans peine, mais avec conscience chaque matin et chaque soir, soulagé des
– 331 – agitations de la journée. Tout son être fut transporté dans un ordre supérieur où il échappait au dangereux isolement du créateur, se trouvait admis, comme l’enfant, dans le royaume de Dieu. S’il lui fallait inévitablement soutenir dans la soli-tude la lutte pour son œuvre et lui donner toute la passion de ses sens et de son âme, l’heure de la prière le ramenait néanmoins toujours à l’innocence. Pendant le travail il était souvent tout fumant de fureur et d’impatience ou bien ravi dans l’extase de la volupté ; mais les exercices de piété le plongeaient comme dans une eau fraîche et profonde qui le lavait de l’orgueil de l’enthousiasme comme de l’orgueil du désespoir.
Il connut des échecs. Parfois, le soir, après les heures ardentes de travail, il ne trouvait point le calme ni le recueil-lement ; il arrivait qu’il oubliât ses oraisons et plus d’une fois, comme il s’efforçait à la méditation, il fut arrêté et tourmenté par l’idée que la récitation des prières n’était, en fin de compte, qu’un effort vers un Dieu qui n’existait pas ou ne pouvait lui venir en aide. Il s’en ouvrit à son ami.
« Persévère », dit Narcisse, « tu l’as promis, tu dois tenir parole. Tu n’as pas à te demander si Dieu entend ton appel ou si le Dieu que tu te représentes existe réellement. Tu n’as pas non plus à te demander si tes prières sont puériles. À la mesure de celui à qui nos prières s’adressent toute notre ac-tivité est puérile. Il faut que tu t’interdises complètement pendant les exercices spirituels ces idées de petit gamin. Il faut que tu récites ton Notre Père et ton cantique à Marie en te pénétrant des paroles et du sens tout comme, par exemple, quand tu joues du luth ou que tu chantes, tu ne te mets pas en quête d’idées ou de spéculations ingénieuses, mais exécutes l’ un après l’ autre les mouvements de tes doigts et les notes de façon aussi pure et parfaite que pos-
– 332 – sible. Quand on chante, on ne se demande pas si le chant a son utilité ou non, mais on chante. C’est comme cela que tu dois prier. »
Et de nouveau le résultat fut atteint. De nouveau son moi tendu et avide s’éteignit sous l’immense voûte d’un ordre universel, de nouveau les paroles vénérables passèrent sur lui, pénétrèrent en lui comme des étoiles.
L’abbé constata avec une grande satisfaction qu’une fois achevée la période de pénitence, après qu’il eut reçu les sa-crements, il continuait pendant des semaines et des mois à accomplir ses exercices quotidiens. Cependant son œuvre avançait. Des gros poteaux de l’escalier sortit un petit monde de figures ; des plantes, des animaux, des hommes, et au mi-lieu, le père Noé parmi les feuillages et les grappes ; un livre d’images, un hymne à la création et à sa beauté, s’écoulant, se jouant dans la liberté, mais sous la loi d’un ordre, d’une discipline secrète. Pendant des mois personne ne fut admis à voir son travail, si ce n’est Erich à qui il avait permis de lui donner la main et qui n’avait plus d’autre pensée que de de-venir un artiste. Et à certains jours, Erich lui-même n’avait pas le droit de mettre le pied dans l’atelier. À d’autres mo-ments, Goldmund s’occupait de lui, l’enseignait, lui faisait faire des essais, heureux d’avoir à ses côtés un croyant, un élève. Une fois l’œuvre terminée il comptait demander à son père de le lui confier et en faire son compagnon permanent.
Il travaillait aux figures des évangélistes dans ses meil-leurs jours quand tout son être n’était qu’harmonie et quand aucun doute ne projetait sur lui son ombre. La meilleure de ses statues était, jugeait-il, celle à qui il donna les traits de l’abbé Daniel. Il avait pour elle une profonde tendresse. L’innocence et la bonté rayonnaient de son visage. Il était
– 333 – moins satisfait de la figure de maître Niklaus, bien que ce fût celle qu’Erich admirait le plus. Il s’y manifestait un défaut d’harmonie, une certaine tristesse, comme si le personnage était à la fois tout plein de projets créateurs et de la cons-cience désespérée de la vanité de la création, tout affligé de son unité et de son innocence perdues.
Quand il eut terminé l’abbé Daniel, il fit nettoyer l’atelier par Erich, voila de toiles le reste de son ouvrage et présenta dans la lumière cette seule statue. Puis il alla chez Narcisse, et, comme celui-ci était occupé, attendit le lendemain avec patience. Alors, à midi, il amena l’ami dans l’atelier, devant la statue.
Narcisse resta en contemplation. Il prenait son temps ; avec l’attention, la précision du savant il étudiait cette figure. Derrière lui, en silence, Goldmund s’efforçait de dominer le tumulte de son cœur. « Oh ! », se disait-il, « si l’un de nous deux ne soutient pas cette épreuve, ça va mal. Si mon œuvre n’est pas assez forte ou si c’est lui qui ne peut la com-prendre, tout mon travail est devenu vain. J’aurais dû at-tendre encore. »
Les minutes étaient pour lui des heures ; il songeait à l’instant où maître Niklaus tenait en main son premier dessin et, dans son attente, il serrait l’une contre l’autre ses mains moites.
Narcisse se tourna vers lui et ce fut tout de suite la déli-vrance. Il vit s’épanouir sur le mince visage de l’ami quelque chose qui ne s’y était plus épanoui depuis les années de jeu-nesse : un sourire, un sourire presque timide dans cette face pleine d’intelligence et de volonté, un sourire de tendresse où son âme faisait don d’elle-même, une expression fugitive dans laquelle la solitude et la fierté de ce visage semblaient
– 334 – pour un instant évanouies pour ne laisser place qu’à un cœur plein d’amour.
« Goldmund », dit Narcisse à mi-voix, sans que l’émo-tion l’empêchât de peser ses mots, « tu n’attends pas de moi que je devienne tout à coup un connaisseur. Je n’entends rien à l’art, tu le sais bien. Je ne puis rien t’en dire qui ne soit pour toi ridicule. Mais laisse-moi t’exprimer une chose : au premier coup d’œil j’ai reconnu dans cet apôtre notre abbé Daniel, et pas seulement son portrait, mais aussi tout ce qu’il symbolisait jadis pour nous : la dignité, la bonté, la simplici-té. Tout comme feu le père Daniel se dressait devant notre vénération juvénile, il se dresse à nouveau ici devant moi, et avec lui, tout ce qui nous était alors sacré et nous laisse un souvenir inoubliable de cette période de notre vie. En me rendant cette vision, ami, tu m’as fait un riche présent ; ce n’est pas seulement l’abbé Daniel que tu me rends, c’est toi-même que tu me révèles entièrement pour la première fois. Je sais maintenant qui tu es. Plus de paroles là-dessus, veux-tu ? cela ne convient pas. Oh ! Goldmund, quelle heure mer-veilleuse nous vivons là ! »
Le silence se fit dans la grande pièce. Goldmund vit que son ami était ému jusqu’au fond du cœur. Il était si confus qu’il avait peine à respirer.
« Oui », dit-il, « j’en suis bien heureux ; mais il est temps que tu ailles à table. »
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