Narcisse et Goldmund
Chapitre XV ..................................................................... 264
CHAPITRE XV
Enfin il était au but. Goldmund pénétra dans la ville de son désir par la même porte que jadis, il y avait tant d’an-nées, il avait franchie pour aller à la recherche de son maître. En route, à mesure qu’il approchait de la cité épiscopale, mainte nouvelle était déjà venue à lui ; il savait que là aussi la peste était passée et sévissait peut-être encore, on lui avait parlé de troubles et d’émeutes, et raconté qu’un représentant de l’empereur était venu rétablir l’ordre, prendre des me-sures de salut public, protéger les biens et la vie des bour-geois. Car dès le début de l’épidémie l’évêque avait aban-donné la ville, et résidait bien loin dans un de ses châteaux à la campagne. Le voyageur s’était peu intéressé à toutes ces nouvelles. Pourvu que la ville fût encore là et l’atelier où il voulait travailler, tout le reste était pour lui sans importance. Quand il arriva, la peste s’était éteinte ; on attendait la venue de l’évêque et on se réjouissait du départ du gouverneur im-périal et du retour de la vie paisible d’autrefois.
En retrouvant la ville, Goldmund sentit, au revoir des choses familières, une vague d’émotion comme il n’en avait pas connue jusque-là lui traverser le cœur, et, pour rester maître de lui-même, il se fit un visage grave qui ne lui était pas naturel. Oh ! tout était encore là : les portes de la cité, la belle fontaine, la vieille tour trapue de la cathédrale et, si lé-
– 264 – gère, l’église neuve de Sainte-Marie, le clair carillon de Saint-Laurent et la grande place du marché pleine de lumière. Tout cela l’avait attendu ! Que c’était bon ! N’avait-il pas une fois, en route, rêvé qu’il arrivait et ne se heurtait qu’à des objets inconnus, transformés, dans une ville en partie détruite et en ruine, en partie défigurée par des bâtiments neufs et de bi-zarres et déplaisantes ornementations ? Il avait les larmes aux yeux en allant par les rues, reconnaissant chaque maison l’une après l’autre. En fin de compte, n’étaient-ils pas tout de même enviables, ces sédentaires, dans leurs jolies demeures sûres, dans leur vie bourgeoise bien enclose, dans leur sen-timent apaisant et réconfortant du foyer, du chez-soi, dans leurs salles et leurs ateliers, entre leur femme et leurs en-fants, leurs domestiques et leurs voisins ?
L’après-midi tirait à sa fin, et sur le côté ensoleillé de la rue, les maisons, les enseignes des auberges et des corpora-tions, les portes sculptées et les pots de fleurs baignés de chaude lumière, rien ne faisait songer que, dans cette ville également, la mort et la folle angoisse des hommes avaient fait rage. Le fleuve s’écoulait, lumineux, bleu clair et vert clair sous les voûtes sonores du pont. Goldmund s’assit un moment sur le parapet ; au fond, dans le cristal verdâtre, les poissons sombres glissaient toujours comme des ombres, ou restaient immobiles, le nez contre le courant ; comme jadis, dans les ténèbres des profondeurs, étincelait toujours, çà et là, ce reflet d’or si prometteur, si propice au rêve. Tout cela, on pouvait l’admirer aussi dans d’autres eaux et il était aussi d’autres ponts et d’autres villes belles à voir et, cependant, il avait l’impression que depuis très longtemps, il n’avait rien vu de si beau, rien éprouvé de pareil.
Deux garçons bouchers entraînaient un veau, ils échan-geaient des clignements d’yeux et des plaisanteries avec une
– 265 – servante qui, au-dessus d’eux ramassait du linge dans une tonnelle. Comme tout passait donc si vite ! Il n’y a pas long-temps, les feux brûlaient là pour préserver de la peste, et les odieux valets des hôpitaux régnaient en maîtres ; et mainte-nant la vie avait repris son cours, on riait, on faisait des plai-santeries ; et pour lui-même en était-il autrement ? Il se te-nait là dans le ravissement du revoir, son cœur débordant de gratitude s’ouvrait même aux sédentaires, comme s’il n’y avait eu ni mort, ni Lene, ni princesse juive. Il se leva en sou-riant, poursuivit sa route et ce fut seulement quand il appro-cha de la rue de maître Niklaus et parcourut à nouveau le chemin que jadis, pendant des années, il avait fait chaque jour pour aller à son travail que son cœur se serra et qu’il s’émut. Il pressa le pas. Il voulait, dès aujourd’hui, se présen-ter chez le maître et savoir à quoi s’en tenir ; cela ne pouvait pas attendre, il lui eût semblé impossible de différer jusqu’au lendemain. Le maître lui en voulait-il encore ? C’était si vieux, ça ne pouvait plus avoir d’importance, et s’il en était tout de même ainsi, il en viendrait à bout. Pourvu que le sculpteur fût encore là et l’atelier, tout allait bien ! En toute hâte, comme si, au dernier moment, il risquait encore d’arriver trop tard, il s’élança vers la porte si connue, saisis-sant la poignée et s’inquiéta fort en la trouvant close. Était-ce de mauvais augure ? Autrefois, il n’arrivait jamais qu’on tînt, en jour, cette porte fermée. Il laissa le heurtoir retomber bruyamment et attendit. Son cœur devint soudain très an-xieux.
La même vieille servante se présenta qui l’avait reçu ja-dis à son arrivée dans cette maison. Elle n’était pas devenue plus laide, mais plus vieille et plus revêche. Elle ne le recon-nut pas. D’une voix inquiète il s’informa du maître. Elle lui jeta un stupide regard de défiance.
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« Le maître ? Il n’y a plus ici de maître. Passez votre chemin, bonhomme, on ne laisse entrer personne. »
Elle voulut le repousser. Il la saisit par le bras et lui cria :
« Mais parle donc ! Margrit, pour l’amour de Dieu ! Je suis Goldmund. Ne me reconnais-tu donc pas ? Il faut que je voie maître Niklaus ! »
Ce ne fut pas un souhait de bienvenue qui lui répondit dans ses yeux presbytes, à demi éteints.
« Il n’y a plus de maître Niklaus », dit-elle avec un geste hostile, « il est mort. Tâchez de filer ; je ne peux pas rester ici à bavarder. »
Goldmund, voyant tout s’écrouler en lui, écarta la vieille qui le suivit en criant et courut à travers le couloir sombre vers l’atelier. Il était fermé. Poursuivi par les gémissements et les injures de la vieille, il grimpa l’escalier. Dans le vesti-bule si connu, se dressaient, dans les ténèbres, les statues rassemblées par l’artiste. Il appela Lisbeth d’une voix ton-nante.
La chambre s’ouvrit, Lisbeth parut et quand il la recon-nut, mais pas du premier coup, son cœur se serra. Tout dans cette maison, depuis le moment où, à son grand effroi, il avait trouvé la porte close, lui avait paru fantastique et en-chanté comme dans un rêve qui vous oppresse, mais à la vue de Lisbeth, ce fut un frisson qui lui passa dans le dos. La belle et fière Lisbeth était devenue une vieille fille farouche,
– 267 – courbée, au teint jaune et maladif, dans un vêtement noir et vulgaire, le regard fuyant, l’attitude apeurée.
« Pardonnez », dit-il, « Margrit ne voulait pas me laisser entrer. Ne me reconnaissez-vous pas ? Je suis Goldmund. Ah ! dites, est-ce vrai que votre père est mort ? »
Il vit à ses yeux qu’elle le reconnaissait maintenant et se rendit compte en même temps qu’il n’avait pas laissé ici de bons souvenirs.
« Ah ! vous êtes Goldmund », dit-elle, et dans sa voix il perçut quelque chose de son ancienne hauteur. « Vous êtes venu pour rien, mon père est mort. »
« Et l’atelier ? » ne put-il se retenir de demander.
« L’atelier ? Il est fermé. Si vous cherchez du travail, il vous faut aller ailleurs. »
Il essaya de se ressaisir.
« Demoiselle Lisbeth », dit-il d’un ton cordial, « je ne cherche pas de travail ; je voulais seulement saluer le maître et vous-même. Ce que je viens d’entendre me fait bien de la peine. Je vois que vous avez passé de mauvais jours. Si un élève reconnaissant de votre père peut vous rendre quelque service, dites-le, ce me serait une joie. Ah ! demoiselle Lis-beth, mon cœur se brise à vous trouver ainsi – ainsi dans la peine ! »
Elle recula sur le pas de la porte.
« Merci », dit-elle, « vous ne pouvez plus lui rendre ser-vice et à moi non plus. Margrit va vous reconduire. »
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Sa voix était méchante, à demi irritée, à demi craintive. Si elle en avait eu le courage, elle l’aurait mis ignominieuse-ment dehors.
Déjà il était en bas, déjà la vieille avait flanqué la porte sur lui, poussé les deux verrous. Il entendit leur claquement dur comme le couvercle d’un cercueil qu’on referme.
Lentement il revint au parapet sur la rive et s’assit de nouveau à son ancienne place au-dessus de l’eau. Le soleil était couché, un vent froid venait du fleuve, froide était la pierre sur laquelle il était assis.
Le quai était retombé dans le silence ; contre les piles du pont, le courant se brisait en grondant, les profondeurs étaient sombres, on ne voyait plus étinceler le moindre reflet d’or. Oh ! se disait-il, si seulement je tombais du parapet et disparaissais dans le fleuve !
La mort emplissait à nouveau le monde. Une heure pas-sa ; le crépuscule avait fait place à la nuit. Il pouvait enfin pleurer. Il était là en larmes, les gouttes tombaient chaudes sur ses mains et ses genoux. Il pleurait la mort du maître, la beauté disparue de Lisbeth, il pleurait Lene, Robert, et la jeune juive, et sa jeunesse perdue et gâchée.
Plus tard, il se trouva dans une auberge, où, jadis, il avait souvent bu avec des camarades. L’hôtesse le reconnut ; il demanda un morceau de pain, elle le lui donna et eut même la gentillesse de lui offrir aussi un gobelet de vin. Ni le pain ni le vin ne pouvaient descendre. Il passa la nuit sur un banc dans l’auberge. Au matin, l’hôtesse le réveilla. Il la re-mercia et s’en alla, en route il mangea son pain.
Il se rendit sur le marché aux poissons ; c’est là que se trouvait autrefois sa chambre. Près de la fontaine, quelques
– 269 – poissonniers offraient leur marchandise vivante. Il regarda les beaux animaux nager dans les cuves. Il était souvent res-té ainsi autrefois à les observer et il lui vint à l’esprit qu’il avait alors souvent eu pitié d’eux et se mettait en fureur contre les poissonniers et leurs clients. Jadis, il s’en souve-nait, il s’était promené là, admirant et plaignant les poissons et il s’était senti triste ; bien des jours s’étaient écoulés de-puis lors et beaucoup d’eau était passée dans le fleuve. Il avait été bien désolé, il en gardait encore le souvenir, mais la cause de son affliction, il ne la savait plus. C’était ainsi, les impressions tristes passaient comme les autres, la douleur, le désespoir, passaient comme la joie, ils s’atténuaient, pâlis-saient, perdaient leur profondeur et leur prix et, à la fin, un jour venait où on ne pouvait plus retrouver ce que c’était qui vous avait fait jadis tant de peine. Les douleurs, elles aussi, s’effeuillaient et se fanaient. Sa souffrance d’aujourd’hui se fanerait-elle également ? Serait-elle un jour chose vaine, son amertume de ce que le maître n’était plus, avait quitté la vie furieux contre lui ? De ce qu’aucun atelier ne s’ouvrît plus à lui pour qu’il y pût jouir de la volupté de créer et décharger son âme du fardeau de toutes ces images ? Oui, bien sûr, il passerait aussi, ce chagrin, cette amère détresse ne serait plus, un jour, qu’un vieux souvenir en train de s’effacer ; il l’oublierait. Rien n’était stable, pas même la douleur.
Tout en regardant les poissons et en s’abandonnant à ses pensées, il entendit une voix discrète prononcer genti-ment son nom.
« Goldmund ! », disait-on timidement, et quand il se dé-tourna il y avait là une jeune fille, frêle et un peu maladive, aux beaux yeux sombres, qui l’avait appelé. Il ne la connais-sait pas.
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« Goldmund ! C’est bien toi ? » disait la voix hésitante. « Depuis quand es-tu de retour dans la ville ? Ne me recon-nais-tu pas ? Je suis Marie. »
Mais il ne la reconnaissait pas. Elle dut expliquer qu’elle était la fille de son hôte d’autrefois et que, jadis, au matin de son départ, elle lui avait fait chauffer du lait à la cuisine. Elle rougissait en racontant.
Oui, c’était Marie, c’était la fillette malingre à la hanche malade qui alors s’était occupée de lui avec tant de tendresse et de retenue. Il retrouvait tout maintenant : elle l’attendait dans la fraîcheur du matin, elle était toute triste de son dé-part, elle lui avait fait chauffer du lait et il lui avait donné un baiser qu’elle avait reçu avec dévotion et recueillement comme un sacrement. Il n’avait plus songé à elle une seule fois. Elle était encore une enfant dans ce temps-là. Au-jourd’hui, elle était devenue grande, elle avait de beaux yeux, mais elle boitait toujours, et semblait chétive. Il lui tendit la main, heureux qu’il y eût tout de même quelqu’un dans la ville qui se souvînt de lui et lui gardât sa tendresse.
Marie l’emmena ; il ne se défendit que faiblement. Il dut rester à déjeuner chez ses parents, dans la pièce où était en-core suspendu le dessin qu’il avait fait, et où son verre rouge rubis était encore sur la corniche de la cheminée ; on l’invita à rester quelques jours, on était tout heureux de le revoir en-fin. Là, il apprit aussi ce qui s’était passé dans la maison de son maître. Niklaus n’avait point été emporté par l’épidémie ; c’était la belle Lisbeth qui avait attrapé la peste, elle avait été à la dernière extrémité et son père s’était épuisé à la soi-gner ; il était mort avant quelle fût tout à fait guérie. Elle avait été sauvée, mais avait perdu sa beauté.
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« L’atelier est vide », dit l’hôte, « et pour un bon sculp-teur d’images il y aurait là un beau foyer tout prêt et de l’argent en quantité. Penses-y bien, Goldmund ! Elle ne dirait pas non ; elle n’a plus le choix. »
Il apprit aussi les événements du temps de la peste. La populace avait tout d’abord mis le feu à un hôpital et pris d’assaut les maisons des riches pour les piller, un moment il n’y avait plus ni ordre ni sécurité dans la ville, l’évêque ayant pris la fuite. Alors l’Empereur, qui se trouvait justement dans les parages, avait envoyé un gouverneur, le comte Heinrich. Ah ! sûr, il avait du cran, celui-là, avec ses quelques cavaliers et ses soldats il avait mis de l’ordre dans la cité. Mais à pré-sent il était grand temps qu’un pareil régime prît fin et on at-tendait le retour de l’évêque. Le comte avait eu pour les bourgeois de dures exigences et on était las aussi de sa maî-tresse, Agnès, elle était bonne à rôtir en enfer. Oh ! ils n’allaient pas tarder à s’en aller, le conseil de ville en avait assez depuis longtemps d’avoir à ses trousses, au lieu de son brave évêque, cet homme de cour et cet homme de guerre, favori de l’Empereur, et qui recevait sans cesse des ambas-sades et des députations, comme un prince.
Puis ce fut le tour de l’hôte de raconter ce qu’il avait vé-cu. « Ah ! », dit-il tristement, « ce sont des choses dont on ne parle pas. J’ai roulé et roulé, partout c’était l’épidémie, par-tout des cadavres, partout des gens affolés et dégradés par l’angoisse. Je suis resté en vie. Peut-être un jour oublie-t-on tout cela. Voilà que je reviens et mon maître est mort ! Lais-sez-moi rester quelques jours et me remettre, après je re-prendrai ma route. »
Ce n’était pas pour se reposer qu’il restait. Il restait, parce qu’il était déçu et irrésolu, parce que les souvenirs des
– 272 – temps heureux lui rendaient la ville chère et parce que l’amour de la pauvre Marie lui faisait du bien. Il ne pouvait la payer de retour, il ne pouvait rien lui donner que de la bien-veillance, de la pitié, mais son adoration silencieuse et humble le réchauffait pourtant. Mais ce qui le fixait là, plus encore, c’était le besoin ardent d’être à nouveau artiste, même sans atelier, même avec des moyens de fortune.
Pendant quelques jours, Goldmund ne fit rien d’autre que de dessiner. Marie lui avait procuré du papier et des plumes, et il restait dans sa chambre pendant des heures sur ses dessins, remplissant de grandes feuilles de fines figures tantôt griffonnées en hâte, tantôt tracées avec amour ; fai-sant passer sur le papier le trop-plein de ses images inté-rieures. Bien des fois il dessina le visage de Lene et son sou-rire plein de satisfaction, d’amour et de cruauté après la mort du chemineau. Il le fixa aussi tel qu’il était devenu au cours de sa dernière nuit, déjà en train de s’évanouir et de perdre toute forme, de retourner à la terre. Il dessina un petit pay-san qu’il avait trouvé mort, ses petits poings serrés, sur le seuil de ses parents. Il dessina une charrette pleine de ca-davres, péniblement tirée par trois rosses, avec, derrière, les valets de la peste, de longues perches en main, les yeux lou-chant par les fentes de noires cagoules. Sans cesse il repre-nait l’image de Rébecca, la jeune juive aux yeux sombres, la taille élancée, la bouche étroite et fière, la face ravagée par la douleur et l’indignation, sa jeune et gracieuse silhouette qui semblait si bien faite pour l’amour, sa bouche amère et hau-taine. Il se dessina lui-même en vagabond, en amoureux, en fugitif qui échappe à la faux de la mort, en danseur qui prend part aux orgies des hommes affamés de vie. Penché sur son papier, il traçait avec passion la figure sûre et altière de Lis-beth telle qu’il l’avait connue jadis, la face grimaçante de la vieille servante Margrit et le visage redouté et chéri de
– 273 – maître Niklaus. Plusieurs fois aussi il esquissa d’un trait mince et tâtonnant une grande silhouette de femme, la Mère de la Terre, assise les mains sur son sein, et dans ses yeux mélancoliques l’ébauche d’un sourire. Sentir ainsi s’écouler ses visions, sentir sa main leur donner une forme, se rendre maître d’elles lui fit un bien infini. Il remplit en quelques jours toutes les feuilles que Marie lui avait apportées. De la dernière, il coupa un morceau et y figura en quelques traits le visage de Marie, ses beaux yeux, sa bouche où s’exprimait le renoncement. Il lui fit présent de ce croquis.
En dessinant ainsi il avait libéré et soulagé son âme du fardeau qui l’accablait, des courants auxquels elle ne pouvait plus faire barrage, et qui la tendaient à l’extrême. Tant qu’il avait dessiné, il avait ignoré où il était, son monde ne se composait que de la table, du papier blanc, et, le soir, de la chandelle. Ensuite, il se réveilla, prit conscience des récents événements, découvrit que c’était maintenant un nouveau pèlerinage par le monde qui s’imposait à lui inéluctablement, et se mit à errer par la ville, bizarrement partagé entre deux impressions : celle du revoir, celle de l’adieu.
Au cours de ses sorties, il rencontra une femme dont la vue rassembla autour d’un nouveau centre ses sentiments désaxés. Une femme à cheval, une grande femme blonde aux yeux bleus un peu froids et pleins de curiosité, les membres fermes et robustes ; sur son visage épanoui la volupté, la jouissance, la puissance et la confiance en soi avec une cu-riosité sexuelle aux aguets. Un peu hautaine et altière, elle s’avançait sur son cheval brun. Bien qu’habituée à comman-der, elle n’était pas fermée ou distante ; sous ses yeux un peu froids, les narines frémissaient, ouvertes à tous les parfums du monde, et sa grande bouche voluptueuse semblait au plus haut degré capable de recevoir et de donner. Dès l’instant où
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Goldmund la vit, ses yeux s’ouvrirent tout grands et il fut possédé du désir de se mesurer avec cette femme si fière. La conquérir, c’était pour lui une noble tâche et s’il se cassait le cou en allant à elle, ce n’était pas là, à son sens, une fin mé-prisable. Tout de suite il eut le sentiment que cette lionne blonde, dans la richesse de ses sens et de son âme, était une partenaire digne de lui, qu’elle s’offrait à tous les assauts, à la fois sauvage et tendre, et qu’une expérience héréditaire, transmise par le sang, l’avait familiarisée avec les passions.
Elle passa sur son cheval, il la suivit des yeux. Entre les boucles de ses cheveux blond clair et son col de velours bleu, il découvrit sa nuque robuste, forte et fière et pourtant ten-due d’une peau délicate comme celle d’un enfant. C’était là, jugeait-il, la plus belle femme qu’il eût jamais vue. Cette nuque, il voulait la tenir sous sa main et arracher à ces yeux le secret azuré de leur froideur. Qui était-elle ? Une question suffit à le lui apprendre. Il sut tout de suite qu’elle résidait au château, que c’était Agnès, la maîtresse du gouverneur. Il n’en fut pas surpris, elle eût pu être l’impératrice elle-même. Il s’arrêta près d’une fontaine pour y chercher sa propre image. Elle s’accordait fraternellement à celle de la femme blonde ; seulement il était devenu tout pareil à un homme des bois. Il alla trouver, sur l’heure, un barbier de sa connais-sance et l’amena par de bonnes paroles à lui couper courts les cheveux et la barbe et à les peigner joliment.
La quête dura deux jours. Agnès sortait-elle du château, le blondin inconnu se tenait déjà près de la porte et fixait dans ses yeux ses regards pleins d’admiration. Agnès che-vauchait-elle autour des remparts, l’inconnu émergeait des saules. Agnès allait chez l’orfèvre et à la sortie de l’atelier elle rencontrait l’inconnu. Elle le frôla d’un éclair de ses yeux altiers, tandis que les ailes du nez frémissaient. Le lende-
– 275 – main, à sa première chevauchée, le trouvant de nouveau à son poste, elle lui jeta son défi dans un sourire. Il aperçut aussi le gouverneur : c’était un bel homme ; plein d’assu-rance, on ne pouvait manquer de le prendre au sérieux ; mais il avait déjà des fils gris dans les cheveux, la trace des soucis sur ses traits : Goldmund sentit qu’il avait l’avantage.
Ces deux journées le comblèrent de joie. Il était rayon-nant d’une nouvelle jeunesse. C’était beau de se montrer à cette femme et de lui proposer le combat. C’était beau de sa-crifier sa liberté à une telle beauté. C’était un sentiment ma-gnifique et exaltant de risquer sa vie sur cet unique dé.
Au matin du troisième jour, Agnès sortit à cheval du château accompagnée d’un unique valet. Tout de suite ses yeux allèrent à la recherche de son poursuivant, prêts à en-gager la lutte, mais un peu inquiets. Bon, il était déjà là. Elle se débarrassa du valet avec une commission ; seule elle che-vaucha lentement, chevaucha vers la porte du pont, et fran-chit le pont. Une seule fois elle tourna la tête. Elle vit l’inconnu qui la suivait. Elle l’attendit sur le chemin de la chapelle des pèlerinages de Saint-Guy, très solitaire à cette heure-là. Il se fit désirer une demi-heure. L’inconnu marchait lentement, il ne voulait pas arriver hors d’haleine. Il vint, frais et souriant, une petite baguette avec une baie d’églantier dans la bouche. Elle était descendue de cheval, et avait attaché sa bête, elle se tenait adossée au lierre du mur de soutènement et regardait venir son poursuivant. Il s’arrêta les yeux dans ses yeux et tira son bonnet.
« Pourquoi cours-tu après moi ? » demanda-t-elle, « que veux-tu de moi ? »
« Oh ! » répondit-il, « j’aimerais beaucoup mieux te faire un cadeau qu’accepter quelque chose de toi. Je voudrais
– 276 – m’offrir à toi en présent, belle dame, fais de moi ce que tu voudras. »
« Bon, je vais voir ce qu’on peut faire de toi. Mais si tu t’es imaginé pouvoir cueillir ici, sans danger, une fleurette, tu t’es trompé. Je ne peux aimer que des hommes qui, au be-soin, y risquent leur vie. »
« Tu peux disposer de moi. »
Lentement elle ôta de son cou une mince chaînette d’or et la lui tendit.
« Comment t’appelles-tu ? »
« Goldmund. »
« Eh bien, Goldmund, Bouche d’Or, je goûterai si ta bouche est d’or. Écoute-moi bien. Tu présenteras, vers le soir, cette chaîne au château et diras que tu l’as trouvée. Elle ne quittera pas tes mains, je veux la recevoir de toi-même. Tu viendras comme tu es là : qu’ils te prennent pour un mendiant. Si un des domestiques te rudoie, reste calme. Il faut que tu saches que je n’ai au château que deux de mes gens qui soient sûrs : le palefrenier Max et ma femme de chambre Berta. Tu devras les joindre l’un ou l’autre et te faire conduire chez moi. À l’égard de tous les autres, y com-pris le comte, comporte-toi avec prudence ; ce sont des en-nemis. Tu es prévenu ; ça peut te coûter la vie. »
Elle lui tendit la main ; en souriant, il la prit, la baisa doucement, la frôla de sa joue. Puis il ramassa la chaîne et s’en alla en descendant la pente vers le fleuve et la cité épis-copale. Les vignobles étaient déjà dénudés ; des arbres, l’une après l’autre, les feuilles tombaient dans le vent. Goldmund branla la tête et sourit en apercevant à ses pieds la ville si jo-
– 277 – lie, si aimable. Il y a quelques jours il était tout désolé, déso-lé même de ce que la misère et la peine fussent si éphé-mères. Et voilà qu’elles étaient déjà passées, envolées comme la feuille dorée de l’arbre. Il lui semblait que jamais encore l’amour n’avait rayonné vers lui comme il rayonnait de cette femme souriante et blonde, dont la haute stature, la profusion de vie, évoquaient pour lui l’image de sa mère, telle que jadis, au monastère de Mariabronn, il la gardait dans son cœur. Avant-hier encore il n’eût pas cru possible que le monde pût sembler si riant à ses yeux, qu’il pût, une fois encore, sentir le fleuve de la vie, de la joie et de la jeu-nesse couler à pleins bords, impétueux, dans son sang. Quelle chance qu’il fût encore vivant, que dans tous ces mois d’horreur la mort l’eût épargné !
Le soir il était au château. La cour était pleine de mou-vement. On dessellait des chevaux, des messagers se précipi-taient. Une petite troupe de dignitaires ecclésiastiques et de prêtres fut introduite par la porte et l’escalier intérieurs. Goldmund voulut les suivre ; le portier le retint. Il sortit la chaîne d’or et dit qu’il avait l’ordre de ne la remettre qu’à la dame elle-même ou à sa femme de chambre. On le confia à un serviteur, longtemps il dut attendre dans les couloirs. En-fin parut une femme vive et jolie qui passa devant lui en di-sant à voix basse : « Êtes-vous Goldmund ? » et lui fit signe de la suivre. Elle disparut dans une porte et reparut au bout d’un moment pour lui faire signe d’entrer.
Il pénétra dans une petite pièce pleine de manteaux et de vêtements qui sentait une forte odeur de pelleteries et de doux parfums ; des chapeaux de femmes s’y trouvaient sur des supports de bois, dans un coffre ouvert il y avait toutes sortes de chaussures. Il resta bien là une demi-heure à at-tendre, respirant le parfum des robes, passant la main sur les
– 278 – pelleteries et souriant avec curiosité à toutes ces belles choses perdues là autour de lui.
Enfin la porte menant à l’intérieur s’ouvrit et ce ne fut pas la chambrière, ce fut Agnès qui vint elle-même, dans une robe bleu clair avec une garniture de fourrure blanche autour du cou. Lentement, pas à pas, elle s’avança vers lui qui l’attendait, le contemplant gravement du regard froid de ses yeux bleus.
« J’ai dû te faire attendre », dit-elle à mi-voix, « mainte-nant, je crois, nous sommes en sécurité. Le comte reçoit une députation d’ecclésiastiques ; il dîne avec eux et il aura en-core avec eux de longs pourparlers ; les séances avec les prêtres n’en finissent point. Cette heure nous appartient à tous deux. Sois le bienvenu, Goldmund ! »
Elle se pencha vers lui, ses lèvres s’approchèrent des siennes, lourdes de désir, ils se saluèrent en silence dans le premier baiser. Lentement il posa la main sur sa nuque. Elle le conduisît par la porte de sa chambre à coucher, haute et claire dans la lumière des bougies. Sur une table un repas était préparé. Ils s’assirent. Avec de délicates attentions elle lui présenta du pain et du beurre ainsi qu’un peu de viande et lui versa du vin blanc dans une belle coupe bleuâtre ; ils mangèrent, ils burent tous deux dans cette même coupe ; leurs mains s’essayaient à jouer ensemble.
« D’où donc t’es-tu envolé ? lui demanda-t-elle, mon bel oiseau, es-tu un guerrier, ou un trouvère, ou n’es-tu qu’un pauvre vagant ? »
« Je suis tout ce que tu voudras », dit-il en riant douce-ment, « je suis tout à toi ; je suis un trouvère si tu veux et tu es mon doux luth, et quand je mets les doigts autour de ton
– 279 – cou et joue sur toi, on entend chanter les anges. Viens, mon cœur, je ne suis pas ici pour manger tes bons gâteaux, et boire ton vin blanc, c’est seulement pour toi que je suis ve-nu. »
D’un geste léger il lui ôta du cou sa fourrure blanche et détacha de son corps ses vêtements sous ses caresses. De-hors les courtisans et les prêtres pouvaient bien délibérer, les serviteurs aller et venir, et le mince croissant de lune plonger entièrement derrière les arbres, les amants n’en savaient rien. Pour eux s’était ouvert le paradis ; attirés l ’un vers l’autre, enlacés l’un dans l’autre, ils s’abîmaient dans sa nuit embaumée, voyaient poindre les blancs secrets de ses fleurs, cueillaient de leurs mains caressantes et reconnaissantes ses fruits tant désirés. Jamais encore le trouvère n’avait joué sur un tel luth, jamais le luth n’avait sonné sous des doigts aussi vigoureux, aussi experts.
« Goldmund, lui murmura-t-elle, ardente, oh ! quel en-chanteur tu fais ! De toi, doux poisson d’or, je voudrais avoir un enfant. Et plus encore, j’aimerais mourir de toi. Épuise ma coupe, bien-aimé, consume-moi, tue-moi ! »
Dans sa gorge bourdonna une note de bonheur quand il vit la dureté qui était dans ses prunelles se fondre et faire place à la faiblesse. Au fond de ses yeux passa un tendre fris-son qui s’éteignit comme le frisson argenté sur la peau des poissons mourants, un or pâle comme l’un de ces reflets en-chanteurs sur le lit du fleuve. Tout le bonheur que peut vivre un être humain lui sembla s’y condenser.
Tout de suite après, tandis que, tremblante, elle restait là, les yeux clos, il se leva discrètement, se glissa dans ses vêtements. Avec un soupir il lui murmura à l’oreille :
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« Mon gentil trésor, je te quitte. Je n’ai pas envie de mourir ; je n’ai pas envie d’être tué par ce comte. Aupara-vant je veux encore une fois nous rendre aussi heureux l’un et l’autre que nous fûmes aujourd’hui. Encore une fois, en-core bien des fois ! »
Elle resta couchée, silencieuse, jusqu’à ce qu’il fût habil-lé. Alors il rabattit doucement sur elle la couverture et lui baisa les yeux.
« Goldmund, dit-elle, pourquoi faut-il que tu partes ! Re-viens demain. S’il y a danger, je te ferai avertir. Reviens, re-viens demain ! »
Elle tira le cordon d’une sonnette. À la porte du vestiaire la chambrière le reçut et le fit sortir du château. Il eût aimé lui donner une pièce d’or ; un instant il eut honte de sa pau-vreté.
Vers minuit, il était sur le marché aux poissons, les yeux levés vers la maison. Il était tard ; personne ne serait plus debout, il allait être obligé de passer la nuit dehors. À sa grande surprise il trouva la porte ouverte. Il se glissa sans bruit à l’intérieur et ferma le portail derrière lui. Il fallait pas-ser par la cuisine pour monter à sa chambre. Il y avait là de la lumière. Marie était assise à la table de cuisine, une petite lampe à huile près d’elle. Après deux ou trois heures d’at-tente, elle venait de laisser tomber sa tête et de s’assoupir. Elle sursauta quand il entra.
« Oh ! dit-il, Marie, tu es encore debout ! »
« Je suis debout, dit-elle, sans quoi tu aurais trouvé la maison fermée. »
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« Je regrette que tu aies attendu. Il est si tard. Ne m’en veux pas. »
« Je ne t’en veux pas, Goldmund, je suis seulement un peu triste. »
« Il ne faut pas être triste. Pourquoi triste ? »
« Ah ! Goldmund, je voudrais tant être en bonne santé, belle et forte ! Alors tu n’aurais pas à aller la nuit dans d’autres maisons, à aimer d’autres femmes. Alors tu resterais bien aussi une fois près de moi et tu serais un peu gentil avec moi. »
Dans sa douce voix, pas une lueur d’espérance, pas d’amertume, rien que tristesse. Il restait près d’elle, embar-rassé. Elle lui faisait peine, il ne savait que dire. Lentement il posa la main sur sa tête, caressa ses cheveux et elle restait là immobile, sentant avec un frisson ses doigts dans sa cheve-lure, pleurant un peu, et dit timidement :
« Va maintenant au lit, Goldmund, j’ai dit des bêtises. J’avais tant sommeil. Bonne nuit ! »
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