Narcisse et Goldmund

Hermann Hesse · Chapitre 10 sur 21

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Narcisse et Goldmund

Chapitre X ........................................................................ 167

CHAPITRE X

 

 

Une fois encore la glace s’en allait au fil de l’eau, une fois encore, sous le feuillage pourrissant, les violettes em-baumaient, et Goldmund avait repris sa course errante à tra-vers la diversité des saisons, buvant de ses yeux insatiables les forêts, les montagnes et les nuages, cheminant de ferme en ferme, de village en village, de femme en femme, parfois assis dans la fraîcheur du soir, le cœur serré, au pied d’une fenêtre derrière laquelle brillait une lumière, et dans la lueur rougeâtre de laquelle rayonnait, charmant, mais hors de son atteinte, tout ce qu’il pouvait y avoir de bonheur, de chaude intimité, de paix sur la terre. Et ce fut le retour de tout ce qu’il croyait déjà si bien connaître, tout recommençait, et apparaissait cependant chaque fois tout autre : le long che-minement par les champs et par la lande ou sur la route pier-reuse, le sommeil dans la forêt en été, la flânerie dans les vil-lages derrière les files de jeunes filles qui revenaient la main dans la main de retourner le foin ou de cueillir le houblon, le premier frisson de l’automne, les premiers mauvais froids, tout revint, une fois, deux fois ; le ruban aux mille couleurs se déroula sans fin devant ses yeux.

Bien des pluies, bien des neiges étaient tombées sur Goldmund quand, un jour, il grimpa sur une hauteur, à tra-vers une forêt de hêtres aux jeunes pousses déjà vertes et

 

– 167 – découvrit, du haut de la crête de la montagne, un nouveau paysage qui réjouit ses yeux et éveilla dans son cœur un flot d’idées confuses, de désirs et d’espérances. Depuis des jours il se savait proche de cette région et il l’attendait ; voici qu’elle le surprenait en cette heure de midi, et ce que son œil en saisit au cours de cette première rencontre confirma et renforça son attente. Entre les troncs gris et le feuillage dou-cement agité son regard s’abaissa sur une vallée brune et verte au milieu de laquelle un large fleuve resplendissait de l’éclat bleuâtre du verre. C’en était fini maintenant pour longtemps de la marche dans des contrées sans route, à tra-vers la lande, la forêt et la solitude où l’on ne pouvait que ra-rement rencontrer une ferme ou un misérable hameau. À ses pieds coulait le fleuve et au long du fleuve se déroulait une des plus célèbres routes de l’empire. Là s’étendait dans toute sa richesse une terre opulente, là passaient des trains de bois et des bateaux et la route menait à de beaux villages, à des châteaux forts, à des monastères, à de riches cités, et qui voulait pouvait cheminer sur ses routes des jours et des se-maines et n’avait pas à craindre qu’elles se perdent tout à coup, comme les misérables chemins tracés par les paysans, dans une forêt, un marais, n’importe où. Il y avait là du nou-veau et il s’en réjouit.

Dès le soir de ce jour, il était dans un beau village bâti entre le fleuve et les vignobles rouges au bord de la grand-route ; aux maisons à pignons les belles poutres étaient peintes en rouge ; il y avait des portails voûtés et des ruelles aux escaliers de pierre ; une forge projetait sur la route son reflet rouge et le son clair de son enclume. Le nouvel arri-vant se répandit dans toutes les ruelles et dans tous les coins, reniflant aux portes des caves l’odeur des fûts, du vin, au bord du fleuve l’odeur fraîche de l’eau poissonneuse ; il al-la voir l’église et le cimetière et ne négligea pas de se mettre

– 168 – en quête d’une grange convenable où on pourrait peut-être descendre pour la nuit. Mais auparavant, il voulut essayer de mendier sa nourriture au presbytère. Il se trouvait là un gros curé rougeaud qui le soumit à un interrogatoire et à qui il ra-conta sa vie, passant mainte chose sous silence et en inven-tant d’autres. Après quoi, on le reçut aimablement et il passa la soirée en une longue causerie avec le maître de la maison devant un bon repas arrosé de bon vin. Le lendemain il pour-suivit sa route en suivant le fleuve. Il vit glisser dessus des trains de bois et des bateaux de transport, il rattrapa des charrettes, il y en eut qui le prirent pendant un bout de che-min, et les journées de printemps s’écoulèrent débordantes d’images ; des villages et de petites villes l’accueillirent, des femmes souriaient derrière les enclos des jardins, ou, age-nouillées sur le sol brunâtre, mettaient en terre des plantes, des jeunes filles chantaient le soir dans les ruelles.

 

Dans un moulin, une fillette lui plut tant qu’il resta deux jours dans le pays à rôder autour d’elle. Elle s’amusa à rire et à bavarder avec lui : il eut l’impression qu’il aimerait par-dessus tout être garçon meunier et rester toujours là. Il s’installait au milieu des pêcheurs, il aidait les voituriers à soigner et à étriller leurs bêtes, on lui donnait en échange du pain et de la viande et on le prenait dans la voiture. Après la longue solitude c’était la sociabilité de tous ces gens en voyage, après les idées noires longuement remâchées c’était la gaîté parmi des gens communicatifs et réjouis, après les longues privations l’abondance de la nourriture, chaque jour il était repu. Tout cela lui faisait du bien et il se laissait vo-lontiers porter par cette vague de joie. Elle l’entraînait avec elle et plus il approchait de la ville épiscopale, plus la route s’emplissait de gens et de gaîté.

 

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Dans un village, à la tombée de la nuit, il alla se prome-ner au bord de l’eau sous le feuillage. Le fleuve coulait dans sa force silencieuse, le courant bruissait et soupirait dans les racines des arbres, la lune se levait au-dessus de la colline, projetant des reflets sur les eaux et de l’ombre sous les arbres. Il trouva assise là une jeune fille qui venait d’avoir une querelle avec son amoureux. Il était parti et l’avait lais-sée seule. Goldmund s’assit près d’elle, écouta sa plainte et lui caressant la main, lui parla de la forêt et des chevreuils, la consola un peu, la fit rire un peu et elle accepta un baiser. Mais voilà que son chéri vint la chercher : il s’était calmé et regrettait la dispute. En voyant Goldmund assis à côté d’elle, il tomba sur lui et tapa dessus à coups de poing ; Goldmund eut de la peine à se défendre, à la fin il en vint tout de même à bout ; le garçon s’enfuit en jurant au village ; la fille était depuis longtemps disparue. Mais Goldmund, ne se fiant pas à cette paix, laissa en plan son gîte et poursuivit sa route la moitié de la nuit au clair de lune, à travers un paysage silen-cieux et argenté, très satisfait et rendant grâce à ses bonnes jambes, jusqu’à ce que la rosée lavât la poussière blanche de ses chaussures, jusqu’à ce que, devenu subitement las, il se couchât sous le premier arbre et s’endormît. Il faisait jour depuis longtemps quand il se sentit chatouillé au visage, se passa, tout ensommeillé, les mains sur la figure, se rendormit et fut bientôt à nouveau réveillé par le même chatouille-ment : une jeune paysanne était là qui le regardait et le cha-touillait avec une branche de saule. Il se leva en chancelant, ils se mirent d’accord dans un sourire et elle le conduisit dans un hangar où il ferait meilleur dormir : ils sommeillè-rent un moment l’un à côté de l’autre, puis elle partit et re-vint avec un petit seau de lait encore chaud. Il fit cadeau à la fillette d’un ruban bleu pour ses cheveux qu’il avait trouvé et ramassé peu avant dans la rue et ils s’embrassèrent encore

 

– 170 – une fois avant qu’il poursuivît son chemin. Elle s’appelait Franciska et il eut du chagrin de la quitter.

Au soir de ce jour il trouva asile dans un cloître et assista le matin à la messe ; mille souvenirs s’agitèrent curieuse-ment en son cœur ; la fraîcheur de l’air sous les voûtes de pierre, le claquement des sandales sur les dalles des couloirs lui serrèrent le cœur comme choses familières. La messe achevée, l’église du couvent retombée dans le silence, Goldmund resta à genoux, son cœur était étrangement ému, il avait beaucoup rêvé cette nuit-là. Il lui fallait trouver quelque moyen de se soulager de son passé, de changer de vie, il ne savait pourquoi ; peut-être était-ce le souvenir de Mariabronn et de sa pieuse enfance qui le remuait ainsi. Il se sentait le besoin de se confesser, de se purifier. Il avait à avouer bien des petites fautes, bien des petits péchés, mais ce qui pesait le plus lourd sur lui, c’était la mort de Victor qu’il avait tué de sa main. Il trouva un père à qui faire sa confession, lui fit l’aveu de ceci, de cela, mais surtout des coups de couteau dans le cou et dans le dos du pauvre Vic-tor. Qu’il y avait de temps qu’il ne s’était confessé ! Le nombre et la gravité de ses péchés ne lui semblaient pas pe-tits, il eût été prêt à les expier par une forte peine : mais le confesseur avait l’air au courant de la vie des vagants, il ne s’indignait pas, il écoutait tranquillement, gravement, comme un ami, il le blâma et l’exhorta sans songer à le ré-prouver.

Goldmund se releva soulagé ; selon la pénitence impo-sée par le père, il pria devant l’autel, et allait quitter l’église, quand par l’une des fenêtres pénétra un rayon de soleil. Son regard le suivit et dans une chapelle latérale, il aperçut une statue. Elle parlait tant à son cœur et l’attirait tant qu’il tour-na vers elle ses yeux pleins d’amour et la considéra dans un

– 171 – recueillement et une émotion profonds. C’était une figure de bois de la Mère de Dieu, gracieusement penchée dans une attitude de tendresse, et la façon dont son manteau bleu tombait de ses épaules étroites, dont elle tendait doucement sa main virginale, dont, au-dessus de sa bouche douloureuse, ses yeux vous regardaient, sous la voûte gracieuse du front, tout cela était si vivant, si beau et si plein de vie intérieure, si plein d’âme, qu’il crut n’avoir jamais rien vu de pareil. Il ne pouvait se rassasier de considérer cette bouche, le charme familier du mouvement du cou, il avait l’impression de voir là réalisé ce que tant de fois il avait déjà aperçu et entrevu dans ses rêves, ce à quoi son cœur avait tant aspiré. Plu-sieurs fois il se détourna pour s’en aller, toujours l’image l’attirait de nouveau à elle.

Au moment où il allait enfin partir, le père, à qui il s’était confessé, se tenait derrière lui.

« Tu la trouves belle ? » demanda-t-il avec bienveillance.

« Inexprimablement belle ! » dit Goldmund.

« Il y a bien des gens qui le disent », reprit le prêtre, « et puis il y en a d’autres qui prétendent que ce n’est pas vrai-ment une Sainte Vierge, qu’elle est trop moderne et mon-daine, et que tout en elle est exagéré et faux. On discute beaucoup là-dessus. À toi, elle te plaît, j’en suis heureux. Il n’y a qu’un an qu’elle est dans notre église, un bienfaiteur de notre maison lui en a fait don. C’est maître Niklaus qui l’a sculptée. »

« Maître Niklaus ? Qui est-ce ? Où est-il ? Le connaissez-vous ? Oh ! je vous en prie, parlez-moi de lui ! Ce doit être un homme merveilleux, comblé des dons de Dieu, celui qui a le pouvoir de faire une telle œuvre. »

 

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« Je ne sais pas grand-chose de lui. Il est sculpteur d’images dans la ville épiscopale, à une journée de voyage d’ici, et a, comme artiste, une grande renommée. Les artistes ne sont pas des saints d’ordinaire, et il n’en est pas un, lui non plus, sans doute, mais c’est un homme doué et d’une grande élévation d’esprit. Je l’ai vu plusieurs fois… »

« Oh ! vous l’avez vu ! Oh ! comment-est-il ? »

« Mon fils, il t’a complètement pris sous son charme, à ce qu’il semble. Eh bien, va le trouver et salue-le de la part du père Boniface. »

Goldmund remercia en un flot de paroles. Le père s’en alla en souriant, mais lui, il resta longtemps encore devant cette figure mystérieuse dont la poitrine semblait respirer, et sur le visage de laquelle tant de douleur et tant de douceur se peignaient tout ensemble que cela lui serrait le cœur.

Il quitta l’église tout transformé, ses pas le portaient à travers un monde transfiguré. À partir de cet instant passé devant la douce et sainte statue de bois, Goldmund posséda ce qu’il n’avait jamais encore possédé, ce qu’il avait souvent raillé ou envié chez les autres : un but. Il avait un but et peut-être l’atteindrait-il ; peut-être sa vie tout entière, sa vie disso-lue, allait-elle trouver un sens et une valeur. Ce sentiment nouveau le pénétrait de joie et de crainte et lui donnait des ailes. Cette belle route si gaie sur laquelle il cheminait n’était plus ce qu’elle était hier, elle ne s’offrait plus seulement aux ébats d’un peuple joyeux ; elle n’était plus seulement un lieu où l’on avait plaisir à s’attarder ; c’était le chemin de la ville, le chemin qui menait au maître. Dans son impatience, il se mit à courir. Il arriva avant le soir. Derrière des murailles il vit surgir des tours, il vit des blasons sculptés et des armoi-ries peintes au-dessus de la porte ; il la franchit le cœur bat-

– 173 – tant, remarquant à peine le bruit de la foule joyeuse dans les rues, les chevaliers sur leur monture et les voitures et les car-rosses. Ni les chevaliers, ni les voitures, ni la ville, ni l’é-vêque n’avaient pour lui d’importance. Au premier qu’il ren-contra sous la porte il demanda où habitait maître Niklaus et fut très déçu qu’il ne sût rien de lui.

Il arriva sur une place pleine de magnifiques maisons dont beaucoup étaient peintes ou ornées d’une décoration plastique. Au-dessus d’une porte se dressait la haute et bril-lante figure d’un lansquenet peinte de couleurs vives et riantes. Il n’était pas si beau que la statue de l’église du mo-nastère, mais il se tenait là, dans une attitude originale, fai-sant saillir ses mollets, avançant sur le monde son menton barbu, et Goldmund se dit que ce pouvait bien être pourtant le même maître qui avait fait cette figure. Il entra dans la maison, frappa à des portes, monta des escaliers, et rencon-tra à la fin un homme en manteau de velours garni de four-rure à qui il demanda où il pourrait bien trouver maître Niklaus. Que voulait-il de lui ? demanda l’autre en réponse, et Goldmund eut peine à se dominer et à dire simplement qu’il avait une commission à lui faire. On lui indiqua alors la rue où habitait le maître et avant que, à force de questions, Goldmund l’eût atteinte, la nuit était venue. Le cœur serré et pourtant très heureux il se tint devant la maison du maître les yeux levés vers les fenêtres ; il eut voulu se hâter d’y en-trer. Mais il réfléchit qu’il se faisait déjà tard, qu’il était en sueur et couvert de poussière à la suite de la marche de ce jour ; il se fit violence et attendit ; mais longtemps encore il resta devant la maison. Il vit une fenêtre s’éclairer et juste comme il allait s’en aller il aperçut une silhouette qui s’avan-çait à la fenêtre : une très belle jeune fille blonde ; la douce lueur de la lampe placée derrière ruisselait sur sa chevelure.

 

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Le lendemain, quand la ville fut redevenue vivante et bruyante, Goldmund se lava dans le monastère dont il avait été l’hôte pour la nuit, battit ses vêtements et ses souliers pour en faire sortir la poussière, retrouva la rue de la veille, et frappa à la grande porte de la maison. Une servante vint qui ne voulut pas le mener tout de suite au maître, mais il parvint à fléchir la vieille, et elle le fit tout de même entrer. Dans une petite salle, son atelier, le maître se tenait en blouse de travail. C’était un homme grand et barbu de qua-rante à cinquante ans à ce qu’il sembla à Goldmund. Il re-garda l’étranger de ses yeux bleus et perçants et demanda sèchement ce qu’il désirait. Goldmund le salua de la part du père Boniface.

« C’est tout ? »

« Maître », dit Goldmund la gorge serrée, « là-bas au cloître, j’ai vu votre Vierge. Oh ! ne me regardez pas d’un air si bourru, c’est simplement l’amour et la vénération qui m’amènent à vous. Je ne suis pas timide ; j’ai longtemps vé-cu en chemineau et j’ai tâté de la forêt, de la neige, de la faim, personne n’est capable de me faire peur. Mais de vous, j’ai peur. Je n’ai qu’un seul grand désir ; mon cœur en est si plein qu’il me fait mal. »

« Quel est-il, ce désir ? »

« Je voudrais être votre apprenti et me former près de vous. »

« Tu n’es pas le seul, jeune homme, à en avoir envie. Mais je ne veux pas d’apprentis et j’ai déjà deux compa-gnons. D’où viens-tu et quels sont tes parents ? »

« Je n’ai pas de parents, je ne viens de nulle part. J’ai été écolier dans un monastère, là j’ai appris le latin et le grec ;

– 175 – puis je me suis sauvé et depuis des années je suis en route, jusqu’à ce jour. »

« Et pourquoi penses-tu que tu doives devenir sculp-teur ? As-tu déjà essayé ? As-tu des dessins ? »

« J’ai fait beaucoup de dessins, mais je ne les ai plus. Et ce qui me fait désirer apprendre cet art, je puis bien vous le dire. J’ai ruminé des idées, j’ai vu bien des visages et des fi-gures et j’ai réfléchi sur elles, et il y en a qui toujours reve-naient me tourmenter, ne me laissant aucun repos. J’ai été frappé de ce que, dans un être humain, une certaine forme, une certaine ligne se retrouvent partout, le front est en rap-port avec le genou et l’épaule, avec la hanche ; et tout cela est essentiellement identique à la nature profonde, à l’âme de l’individu, dont le genou, le front, l’épaule sont ainsi faits. Et il y a encore une chose qui m’a frappé, je l’ai découverte une nuit où je devais me rendre utile auprès d’une femme en couches : c’est que la suprême douleur et la suprême volupté s’expriment tout à fait de la même manière. »

Le maître fixa sur l’inconnu ses yeux perçants : « Sais-tu bien ce que tu dis là ? »

« Oui, maître, c’est ainsi. C’est tout à fait cela que, pour ma plus grande joie et à mon extrême stupéfaction, j’ai trou-vé exprimé dans votre Vierge et c’est pour cela que je suis venu. Quelle douleur sur ce beau et gracieux visage et en même temps toute cette douleur s’est comme muée en pur bonheur et en sourire. Quand je vis cela, ce fut comme une flamme qui me traversa, toutes mes idées, tous les rêves que je portais en moi depuis des années se trouvèrent confirmés, ils n’étaient plus vains. Je sus tout de suite ce que je devais faire et où je devais aller. Cher maître Niklaus, je vous en

 

– 176 – prie de tout mon cœur, laissez-moi faire mon apprentissage auprès de vous ! »

Sans se montrer plus aimable, Niklaus avait écouté avec attention.

« Jeune homme », répliqua-t-il, « ce que tu dis là sur l’art est bon et j’en suis surpris, et je suis aussi stupéfait que, si jeune, tu sois en état de parler si profondément de la volupté et de la douleur. J’aurais plaisir à causer avec toi un soir de ces choses devant un gobelet de vin. Mais, vois-tu, bavarder ensemble avec agrément et sagesse, et vivre et travailler en-semble pendant quelques années, ce sont deux choses. Tu es ici dans un atelier où l’on travaille, on n’y bavarde pas, et ce qui compte ici, ce ne sont pas les réflexions que chacun s’est faites et peut exprimer, mais uniquement ce que chacun peut créer de ses mains. Tu as l’air de prendre la chose au sé-rieux, aussi je ne veux pas tout simplement te mettre à la porte. On va voir si tu es capable de réaliser quelque chose. As-tu déjà modelé la glaise ou la cire ? »

Goldmund pensa tout de suite à un rêve qu’il avait fait une fois, il y a longtemps : il y formait de petites figures en glaise, et celles-ci s’étaient dressées, devenant gigantesques. Pourtant il n’en parla point et indiqua qu’il n’avait jamais en-core tenté ces travaux-là.

« Bon, alors tu vas dessiner quelque chose. Voici une table, tu vois, et du papier et des charbons. Assieds-toi et dessine. Prends ton temps, tu peux rester jusqu’à midi ou même jusqu’à ce soir. Peut-être pourrai-je alors voir à quoi tu es bon. Voilà. Maintenant, assez parlé, je vais à mon tra-vail, va au tien. »

 

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Goldmund s’assit sur le siège que maître Niklaus lui avait désigné à la table. Il n’était pas pressé de se mettre à la besogne. Il commença par rester dans l’attente, tranquille comme un écolier timide, regardant avec curiosité et ten-dresse le maître qui lui tournait le dos à demi et continuait à travailler à une petite figure de plâtre. Il contemplait avec at-tention cet homme qui, dans sa tête sévère, déjà grisonnante, et dans ses mains d’ouvrier, rudes mais nobles et inspirées, avait en puissance de telles forces magiques. Il ne ressem-blait pas à ce que Goldmund avait imaginé. Il était plus vieux, plus modeste, beaucoup moins rayonnant et sympa-thique, et nullement heureux. Son regard, impitoyablement perçant et pénétrant, s’était tourné à son ouvrage ; mainte-nant qu’il ne pesait plus sur lui, Goldmund pouvait imaginer avec précision toute la personne du maître. Cet homme, se disait-il, aurait tout aussi bien pu être un savant, un cher-cheur silencieux et sévère qui s’est donné à une œuvre commencée avant lui par de nombreux prédécesseurs et qu’il transmettrait un jour à d’autres, un labeur exigeant, de longue haleine, sans fin même, auquel des générations hu-maines auraient donné tous leurs efforts et tout leur dé-vouement. C’était du moins ce que l’observateur lisait sur les traits du maître : beaucoup de patience, de métier et de ré-flexion, beaucoup de modestie et le sens de ce qu’il y a de contestable dans tout travail humain, mais aussi la foi dans sa mission s’y trouvaient inscrits. Ses mains parlaient un autre langage. Ses doigts s’appliquaient au plâtre auquel ils donnaient forme d’un geste sûr, mais plein de sensibilité. Ils le traitaient comme ceux d’un amant traitent l’amante qui se livre à lui : tout vibrants de sensations amoureuses, d’une tendresse qui ne fait point de différence entre prendre et donner, sensuels et respectueux tout ensemble, et ils avaient l’air de tenir leur maîtrise et leur sûreté d’une expérience

 

– 178 – profonde et vieille comme le monde. Goldmund regardait avec ravissement, avec admiration ces mains bénies. Sans ce conflit entre la tête et les mains qui le paralysait, c’était là une figure qu’il eût pris plaisir à dessiner.

Après qu’il fut bien resté une heure à observer le maître qui travaillait sans se soucier de rien autre, scrutant de toutes ses pensées le secret de cet homme, une autre image commença à monter au fond de lui-même et à devenir visible à son âme, la silhouette de l’homme qu’il connaissait le mieux, qu’il avait tant aimé et admiré dans son cœur, et cette image était sans fêlure et sans désaccord bien qu’elle ren-fermât elle aussi des traits fort divers et lui rappelât tous ses combats. C’était le portrait de son ami Narcisse. De plus en plus il se présentait comme un bloc, comme un tout ; la loi intime de cet être aimé se manifestait toujours plus claire dans son image, la noble tête modelée par l’intelligence, la belle bouche tendue et ennoblie par le service de l’esprit et soumise à sa discipline, ainsi que le regard où se révélait quelque tristesse, les frêles épaules, le long cou et les fines mains tendres, symbolisant la lutte pour s’affranchir de la matière. Jamais depuis les temps où il avait quitté le monas-tère il n’avait eu une si claire vision de son ami, possédé si intensément en lui son image.

Comme dans un état de rêve, obéissant sans résistance à une sorte de nécessité dont il était l’esclave docile, Gold-mund se mit à dessiner ; avec une respectueuse tendresse ses doigts délimitaient les contours de l’image qui habitait son cœur. Il avait oublié le maître, lui-même, et le lieu où il se trouvait. Il ne voyait pas la lumière qui, lentement, se dé-plaçait dans la pièce ; il ne voyait pas le maître qui, de temps en temps, jetait un regard sur son travail. Il accomplissait comme un rite sacré la tâche qui s’imposait à lui, la tâche

– 179 – que lui dictait son cœur : dresser l’image de son ami pour la conserver telle qu’elle vivait aujourd’hui dans son âme. Sans s’arrêter à cette idée, il avait le sentiment que ce qu’il faisait là le déchargeait d’une dette, manifestait sa gratitude.

Niklaus s’approcha de la table où il dessinait et dit :

« Il est midi, je vais me mettre à table, tu peux venir aus-si. Montre un peu – tu as dessiné quelque chose ? »

Il se mit derrière Goldmund, puis l’écarta tout en regar-dant la grande feuille, et prit le dessin avec précautions dans ses adroites mains. Goldmund sortit de son rêve et leva sur le maître des yeux pleins d’anxieuse attente. Debout, tenant le dessin des deux mains, celui-ci l’examinait du regard un peu dur de ses yeux bleus sévères et lumineux.

« Qui as-tu dessiné là ? », demanda Niklaus au bout d’un moment.

« C’est mon ami, un jeune moine, un savant. »

« Bon, lave-toi les mains, la fontaine coule là-bas dans la cour. Après quoi nous irons manger ; mes compagnons ne sont pas ici, ils travaillent à l’extérieur. »

Goldmund sortit docilement, trouva la cour et la fon-taine, se lava les mains et eût donné beaucoup pour con-naître les pensées du maître. Quand il revint celui-ci était parti, il l’entendait bouger dans la pièce voisine ; quand il pa-rut, il s’était lavé lui aussi et portait, au lieu de sa blouse, un beau vêtement de drap qui lui donnait un air imposant et majestueux. Il alla devant, montant l’escalier dont la rampe en noyer se terminait par des têtes d’anges sculptées, traver-sa le vestibule plein de statues anciennes et modernes et en-tra dans une belle salle dont le sol, les boiseries et le plafond

 

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étaient de bois dur et où la table était mise dans le coin près de la fenêtre. Une jeune fille accourut ; Goldmund la con-naissait : c’était la belle jeune fille de la veille au soir.

« Lisbeth, dit le maître, il faut mettre un couvert, j’ai amené un hôte. C’est – à vrai dire, je ne sais pas encore son nom. »

Goldmund le dit.

« Donc, Goldmund. Pouvons-nous déjeuner ? »

« À l’instant, mon père. »

Elle alla chercher une assiette, sortit et revint bientôt avec la servante qui apportait le repas : du porc, des lentilles et du pain blanc. Pendant le repas, le père s’entretenait de choses et d’autres avec sa fille. Goldmund restait silencieux, mangeait un peu et se sentait fort gêné et mal à l’aise. La jeune fille lui plaisait beaucoup, sa belle silhouette vigou-reuse atteignait presque la taille de son père, mais elle gar-dait une attitude pleine de correction et très distante comme derrière une glace, et n’adressait ni un mot ni un regard à l’étranger.

Le déjeuner fini, le maître dit : « Je veux me reposer en-core une demi-heure. Va dans l’atelier et fais un petit tour, après quoi nous parlerons de la chose. »

Goldmund salua et sortit. Il y avait une heure ou plus que le maître avait vu son dessin sans avoir dit un mot à son sujet. Et maintenant il fallait encore attendre une demi-heure. Il n’y pouvait rien, il attendait donc. Il n’alla pas dans l’atelier ; il ne voulait pas revoir maintenant son travail. Il passa dans la cour, s’assit sur le bassin de la fontaine, regar-dant le filet d’eau qui sans cesse s’écoulait du conduit pour

 

– 181 – tomber dans la profonde cuve de pierre, faisant naître dans sa chute des vagues minuscules et entraînant sans cesse dans les profondeurs un peu d’air qui revenait et remontait en perles blanches. Il découvrait sa propre image dans le mi-roir de la fontaine et songeait que ce Goldmund qui le regar-dait du fond de l’eau n’était plus depuis longtemps le Gold-mund du monastère ou le Goldmund de Lydia et n’était pas davantage resté le Goldmund des forêts. Il se disait que lui-même, comme tous les hommes, s’écoulait, se transformait sans cesse pour se dissoudre enfin, tandis que son image créée par l’artiste resterait immuablement la même et pour toujours.

Peut-être, pensait-il, la source de tout art et sans doute aussi de toute pensée est-elle la crainte de la mort. Nous la craignons, nous frissonnons en présence de l’instabilité des choses, nous voyons avec tristesse les fleurs se faner, les feuilles tomber chaque année, et nous sentons manifeste-ment dans notre propre cœur que nous sommes, nous aussi, éphémères et que nous nous fanerons bientôt. Lorsque, comme artistes, nous créons des formes ou bien, comme penseurs, cherchons des lois ou formulons des idées, nous le faisons pour arriver tout de même à sauver quelque chose de la grande danse macabre, pour fixer quelque chose qui ait plus de durée que nous-mêmes. La femme d’après laquelle le maître a sculpté sa Madone est peut-être déjà fanée ou morte et bientôt il sera mort lui-même, d’autres habiteront sa mai-son, mangeront à sa table, mais son œuvre restera, dans la silencieuse église du cloître elle brillera encore au bout de cent ans et bien au delà et demeurera toujours belle, souriant toujours du même sourire triste dans son éternelle jeunesse.

Il entendit le maître descendre l’escalier et se hâta vers l’atelier. Maître Niklaus allait de long en large, regardant de

– 182 – temps en temps le dessin de Goldmund ; il s’arrêta enfin à la fenêtre et dit sur un ton un peu hésitant et sec : « C’est chez nous l’usage qu’un apprenti s’initie à son art au moins quatre ans et que son père paye pour cela une certaine somme au maître. »

Comme il s’arrêtait de parler, Goldmund pensa que le sculpteur craignait de ne pas recevoir de lui cette rétribution pour l’apprentissage. Vite il tira son couteau de sa poche, trancha la couture qui retenait le ducat qui s’y cachait, et le fit apparaître.

Niklaus le regardait surpris et se mit à rire quand Gold-mund lui tendit le ducat.

« Ah ! c’est comme ça que tu l’entends ? » dit-il. « Non, jeune homme, tu peux garder ton argent Écoute à présent. Je t’ai dit quel est l’usage courant dans notre corporation. Mais je ne suis pas un maître ordinaire, pas plus que tu n’es un apprenti ordinaire. Un gamin, en effet, entre en apprentis-sage à treize, quatorze ou tout au plus quinze ans et pendant la moitié de la durée de cet apprentissage il n’accomplit qu’un travail de manœuvre et fait les corvées. Mais toi, tu es déjà un homme et tu pourrais, d’après ton âge, être depuis longtemps compagnon ou même maître. Un apprenti barbu, ça ne s’est pas encore vu dans la corporation. En outre, je t’ai déjà dit que je ne veux pas avoir d’apprenti dans ma mai-son. Et tu n’as pas l’air de quelqu’un qui se laisse comman-der et envoyer faire les courses. »

L’impatience de Goldmund était à son comble, chacune des paroles circonspectes du sculpteur le mettait à la torture et lui paraissait affreusement ennuyeuse et pédante. Il s’écria vivement :

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« Pourquoi me dites-vous tout cela si vous ne songez nullement à m’enseigner votre art ? »

Sans se troubler, le maître poursuivit sur le même ton qu’auparavant : « J’ai réfléchi une heure à ta requête, tu peux bien avoir maintenant la patience de m’écouter. J’ai regardé ton dessin. Il a des défauts, mais il est beau tout de même. Si ce n’était ainsi je t’aurais donné un demi-gulden et je t’aurais congédié et oublié. Je ne veux pas en dire davantage sur ton travail. Je voudrais bien t’aider à devenir un artiste. C’est peut-être là ta vocation. Mais tu ne peux plus faire un ap-prenti. Et qui n’a pas été apprenti et ne s’est pas acquitté de ses devoirs pendant ces années-là ne peut pas non plus, dans la corporation, être compagnon ou maître. Il faut que tu saches cela à l’avance. Mais tu dois faire un essai. S’il t’est possible de rester un certain temps ici dans la ville tu peux venir chez moi et apprendre certaines choses. Cela sans obligations et sans contrat ; tu pourras partir quand il te plai-ra. Tu pourras briser chez moi quelques couteaux à sculpter, gâcher quelques billots de bois et, s’il apparaît que tu n’es pas un sculpteur sur bois, alors il faudra bien que tu te tournes vers autre chose. Es-tu content comme ça ? »

Goldmund avait écouté honteux et ému.

« Je vous remercie de tout cœur », s’écria-t-il. « Je suis sans feu ni lieu et je saurai tout aussi bien me tirer d’affaire ici en ville que dans les bois. Je comprends que vous ne veuillez pas accepter pour moi les soucis et la responsabilité que vous assumez pour un apprenti. C’est pour moi une grande chance de pouvoir apprendre chez vous. De tout mon cœur je vous remercie de vouloir bien faire cela pour moi. »

 

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