Narcisse et Goldmund

Hermann Hesse · Chapitre 19 sur 21

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Narcisse et Goldmund

Chapitre XIX .................................................................... 336

CHAPITRE XIX

 

 

Deux années durant Goldmund travailla à cette œuvre, et à partir de la seconde année Erich lui fut entièrement con-fié comme élève. Dans l’ornementation de l’escalier, il figura un petit paradis ; il prit une joie extrême à sculpter un gra-cieux fouillis d’arbustes, de feuillages, de tiges avec des oi-seaux dans les arbres et des têtes et des corps d’animaux émergeant çà et là. Au milieu de la végétation de ce jardin sauvage et paisible il représenta quelques scènes de la vie des patriarches. Il était rare qu’il interrompît sa vie labo-rieuse, rare qu’un jour vînt où le travail lui était impossible, où l’inquiétude ou la lassitude lui gâtât son ouvrage. Ces jours-là, il donnait une besogne à son élève, s’en allait à pied ou à cheval par la campagne, respirait, dans le parfum de la forêt, les souvenirs de la liberté et de la vie vagabonde, cher-chait n’importe où une fille de paysans, allait à la chasse ou restait des heures entières étendu dans la verdure, les yeux fixés sur les voûtes des cimes ou dans la profusion exubé-rante des fougères et des genêts. Jamais son absence ne du-rait plus d’un jour ou deux. Ensuite il se remettait à l’œuvre avec une passion nouvelle, ciselant avec délices les plantes dans leur foisonnement, dégageant du bois, avec des gestes lents et tendres les têtes humaines, traçant d’un ciseau vi-goureux une bouche, un œil, une barbe ondoyante. En de-hors d’Erich, seul Narcisse était admis à voir son ouvrage ; il

– 336 – venait souvent, l’atelier était pour lui, par moments, la salle la plus familière du monastère. Il regardait avec joie, avec étonnement. Voici que s’épanouissait ce que son ami portait dans son cœur enfantin, inquiet et rebelle ; voici qu’elle fleu-rissait, sa création, que son monde intérieur jaillissait comme une source : ce n’était qu’un jeu peut-être, mais un jeu qui sans aucun doute valait bien celui de la logique, de la gram-maire, de la théologie.

Un jour il dit d’un ton pensif : « J’apprends beaucoup de toi, Goldmund, je commence à comprendre ce que c’est que l’art. Autrefois je ne pensais pas qu’on dût le prendre bien au sérieux en comparaison de la science et de la pensée. Voici à peu près ce que je me disais : puisque l’homme est un com-posé suspect d’esprit et de matière, puisque l’esprit lui ouvre la connaissance de l’éternel, alors que la matière l’entraîne dans les bas-fonds et l’attache aux choses éphémères, il de-vrait se dégager des sens et s’efforcer vers la vie de l’esprit pour exalter son existence et lui donner une signification. J’affectais bien par habitude d’honorer l’art, mais, au fond, je le regardais de haut dans un sentiment d’orgueil. C’est main-tenant seulement que je constate que bien des chemins mè-nent à la connaissance et que la voie de la pensée abstraite n’est pas la seule, ni peut-être la meilleure. C’est là ma voie, certes, et je m’y tiendrai. Mais je te vois, par la voie opposée, saisir aussi profondément le secret de l’être et l’exprimer de façon bien plus vivante que ne le peuvent faire la plupart des penseurs. »

« Tu t’expliques maintenant que je ne puisse com-prendre ce que c’est que de penser sans images. »

« Il y a longtemps que je l’ai saisi. Notre pensée est une constante abstraction, elle se détourne du sensible, elle es-

 

– 337 – saie de construire un monde purement spirituel. Mais toi, tu prends justement à cœur ce qui est inconstant et mortel et tu proclames le sens du monde précisément dans ce qui est fu-gitif. Tu ne t’en détournes pas, tu t’y abandonnes corps et âme et par ton amour passionné, tu lui donnes une valeur suprême, tu en fais le symbole de l’éternel. Nous, penseurs, nous essayons de nous approcher de Dieu en excluant de lui le monde. Toi, tu te rapproches de lui en aimant sa création et en la recréant. Les deux méthodes sont humaines, par suite imparfaites ; mais il y a plus d’innocence dans l’art. »

« Je ne sais », dit Goldmund. « Mais vous autres pen-seurs et théologiens, vous avez l’air de mieux venir à bout de la vie, de mieux vous défendre du désespoir. Il y a longtemps que je n’envie plus ta science, mon cher ami, mais j’envie ton calme, ton équilibre, ta paix. »

« Tu ne devrais pas m’envier, Goldmund. Il n’y a pas de paix au sens où tu l’entends. La paix est une réalité, bien sûr, mais pas la paix qui demeurerait en nous de façon perma-nente pour ne nous abandonner jamais. La seule paix qui soit est celle qu’il faut conquérir toujours et toujours par un in-cessant combat et reconquérir sans cesse. Tu ne vois pas ma lutte, tu ne connais ni mes combats dans mes études, ni mes combats dans ma cellule quand je suis en prières. C’est heu-reux que tu ne les connaisses pas. Tu constates seulement que moins que toi je suis soumis à mes humeurs ; c’est cela que tu prends pour ma paix. Mais c’est une lutte, une lutte et un sacrifice comme toute vie véritable, comme aussi ta propre vie. »

« Ne discutons pas là-dessus. Toi non plus, tu ne vois pas tous mes combats. Et je ne sais pas si tu peux te repré-senter l’état de mon âme quand je songe que bientôt cette

 

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œuvre va être finie. Alors on l’emportera, on la dressera, on me fera quelques compliments, après quoi je reviendrai dans un atelier nu et vide, souffrant de tout ce qui dans mon œuvre est imparfait et que, vous autres, vous ne pouvez pas voir, et je serai dans mon âme aussi vide, aussi dépouillé que le sera mon atelier. »

« Il se peut », dit Narcisse, « et aucun de nous deux n’est capable en cela de comprendre tout à fait l’autre. Mais il y a une chose commune à tous les hommes de bonne volonté. C’est que toutes nos œuvres, en fin de compte, nous font honte, qu’il nous faut toujours recommencer par le commen-cement et que le sacrifice doit toujours se renouveler. »

Quelques semaines plus tard, le grand œuvre de Gold-mund était achevé et construit. Ce fut à nouveau ce qu’il avait déjà vécu. Son œuvre devenait la propriété des autres, on la regardait, on la jugeait, on la louait, on faisait l’éloge de l’artiste, on le traitait avec honneur ; mais son cœur et son atelier restaient vides et il se demandait si l’ouvrage était digne des sacrifices consentis. Au jour de l’inauguration, il fut invité à la table des pères. Il y eut un festin ; on servit le plus vieux vin du couvent ; Goldmund savoura le bon pois-son et le gibier, et, plus encore que par le bon vin, il se sentit réchauffé par la sympathie et par la joie avec lesquelles Nar-cisse salua son œuvre et les honneurs qu’on lui rendait.

Déjà il faisait le projet d’un nouvel ouvrage désiré et commandé par l’abbé : un autel pour la chapelle de la Sainte Vierge, à Neuzell, qui appartenait au monastère et dans la-quelle un père de Mariabronn célébrait les offices. Pour cet autel, Goldmund voulait faire une Madone et éterniser en elle une des plus inoubliables figures de sa jeunesse, la fille du chevalier, la belle Lydia toujours inquiète. Pour le reste,

 

– 339 – cette commande ne lui tenait pas beaucoup à cœur, mais elle lui semblait de nature à fournir à Erich l’occasion de faire son chef-d’œuvre. Si Erich donnait sa mesure, il aurait en lui, pour toujours, un bon compagnon de travail qui pourrait le suppléer et le libérer pour les seules besognes qu’il eût à cœur. Il se mit à choisir avec Erich les bois pour l’autel et le chargea de les dégrossir. Souvent Goldmund le laissait seul ; il s’était remis aux randonnées et aux longues courses dans la forêt et, une fois qu’il était resté plusieurs jours absent, Erich en ayant fait part à l’abbé, celui-ci craignit un peu qu’il ne fût disparu pour toujours. Mais il revint, travailla une se-maine à la statue de Lydia, puis se remit à vaguer.

Il avait des soucis. Depuis l’achèvement de son grand travail, le désordre était entré dans sa vie. Il manquait la messe du matin, il avait perdu la paix du cœur et la joie de vivre. Il songeait beaucoup à maître Niklaus et se demandait s’il n’allait pas lui-même bientôt devenir pareil à lui, labo-rieux, probe, habile dans son art ; mais aux dépens de sa li-berté et de sa jeunesse. Peu avant, un petit incident l’avait fait réfléchir. Au cours de ses promenades il avait rencontré une jeune paysanne nommée Franziska qui lui plaisait beau-coup, en sorte qu’il se donna de la peine pour faire sa con-quête et mit en œuvre toutes ses séductions d’autrefois. La jeune fille écoutait volontiers ses bavardages, riait de bon cœur à ses plaisanteries, mais rejeta toutes ses propositions : pour la première fois il s’aperçut qu’il paraissait vieux à une jeune femme. Il avait cessé d’aller la voir, mais il n’avait rien oublié. Franziska avait raison, il avait changé ; il s’en rendait compte lui-même et ce n’étaient pas les quelques cheveux déjà grisonnants, ni les quelques rides autour des yeux, c’était plutôt quelque chose au fond de son être, dans son cœur ; il se sentait vieux, il se sentait affreusement semblable à maître Niklaus. Il s’observait lui-même avec répugnance en

– 340 – levant les épaules ; il n’était plus libre, il était devenu un sé-dentaire, il n’était plus un aigle ou un lièvre, il était mainte-nant un animal domestique. S’il errait hors du cloître, c’était pour découvrir le parfum du passé, les souvenirs de ses va-gabondages dans une nouvelle liberté ; il les cherchait dans une ardeur inquiète, comme un chien une trace qu’il a per-due. Et quand il avait été dehors un jour ou deux, quand il avait un peu traîné et fait la fête, alors une force irrésistible le ramenait au monastère. Il avait une mauvaise conscience, il savait que l’atelier l’attendait, il se sentait responsable de l’autel commencé, des bois préparés, de son compagnon Erich. Il prit la ferme résolution, quand la statue de Lydia-Marie serait achevée, d’entreprendre un voyage et d’essayer encore une fois la vie vagabonde. Ça ne valait rien de rester ainsi longtemps dans un couvent et exclusivement parmi des hommes. C’était bon pour des moines ; pas pour lui. Avec les hommes on pouvait avoir de belles et sages conversations, et ils s’entendaient à apprécier le travail d’un artiste, mais tout le reste, les bavardages, les tendresses, le jeu, l’amour, la simple joie de vivre sans pensées, cela ne leur réussissait point, il fallait pour cela des femmes, le vagabondage errant, des images toujours nouvelles. Ici, autour de lui, tout était gris et sévère, un peu lourd, masculin, quoi ; et il s’était lais-sé contaminer, cela lui était passé dans le sang.

L’idée de ce voyage le consola. Il se tint sagement au travail pour être libre plus tôt. Et tandis que peu à peu la sil-houette de Lydia, se dégageant du bois, se présentait à lui, tandis que de ses nobles genoux les plis sévères du vêtement glissaient à terre sous sa main, il fut saisi d’une joie profonde et douloureuse, d’un amour mélancolique pour cette image, pour cette belle figure farouche de jeune fille, pour les aven-tures de cette époque, pour ses premières amours, ses pre-miers vagabondages, pour sa jeunesse. Il travailla religieu-

– 341 – sement à la délicate silhouette, en perçut l’identité avec ce qu’il y avait de meilleur en lui, avec son adolescence, avec ses plus tendres souvenirs. C’était une jouissance de former son cou qui se penche, sa bouche aimable et triste, ses mains fines, les longs doigts, les belles courbes de leurs ongles. Erich lui aussi, chaque fois qu’il pouvait, regardait la statue avec admiration et respectueuse tendresse.

Quand elle fut presque achevée, il la montra à l’abbé. Narcisse déclara : « C’est ta plus belle œuvre, mon cher, nous n’avons rien dans tout le monastère qui l’égale. Je dois t’avouer que, ces derniers mois, j’ai été plus d’une fois in-quiet à ton sujet. Je te voyais soucieux et souffrant et quand tu disparaissais et restais plus d’un jour absent, je me disais parfois avec angoisse : peut-être ne reviendra-t-il plus. Et voilà que tu as fait cette merveilleuse statue ! Quel bonheur tu me donnes là ; je suis fier de toi ! »

« Oui », dit Goldmund, « la statue est tout à fait réussie, mais écoute, Narcisse : pour quelle atteigne à cette beauté, il a fallu toute ma jeunesse, mes courses vagabondes, mes amours, ma quête de tant de femmes. C’est là la source où j’ai puisé. Bientôt la fontaine sera vide. Mon cœur se des-sèche. J’achèverai cette Madone et puis je prendrai congé pour un long temps, je ne sais pas pour combien, et j’irai à la recherche de ma jeunesse et de tout ce qui m’était jadis si cher. Peux-tu me comprendre ? Oui. Tu le sais, j’étais ici ton hôte et je n’ai jamais accepté de salaire pour mon travail. »

« Je te l’ai souvent offert », interrompit Narcisse.

« Et maintenant je l’accepte. Je vais faire faire des vête-ments neufs et, quand ils seront prêts, je te demanderai quelques thalers, et puis je m’en irai dans le monde. Ne fais pas d’objections, Narcisse, et ne sois pas triste. Ce n’est pas

– 342 – que je ne me plaise plus ici : je ne pourrais nulle part être mieux. C’est autre chose qui est en jeu. M’accorderas-tu ce que je te demande ? »

On n’en parla pas beaucoup plus. Goldmund se fit faire un costume de cheval et des bottes et, tandis que l’été ap-prochait, il acheva la Madone comme si c’était son dernier travail, avec de tendres précautions, il donna aux mains, au visage, à la chevelure le dernier poli. On eût pu même penser qu’il différait le départ comme s’il avait plaisir à se laisser re-tenir toujours un peu plus longtemps par les derniers soins délicats donnés à cette figure. Les jours et les jours passaient et il avait toujours ceci ou cela à mettre en ordre. Narcisse, tout en ressentant douloureusement la proximité du départ, souriait parfois un peu de l’attachement de Goldmund à sa statue et de son incapacité de s’en détacher.

Pourtant Goldmund le surprit un jour en venant soudain lui dire adieu. Il avait pris sa résolution au cours de la nuit. Dans son vêtement neuf, un bonnet neuf en tête, il venait chez Narcisse prendre congé. Il s’était déjà confessé peu avant et avait communié. Maintenant, à l’heure du départ, il venait lui demander de bénir son voyage. La séparation leur fut pénible à tous deux et Goldmund affectait plus de crâne-rie et d’indifférence qu’il n’en avait au cœur.

« Te reverrai-je seulement ? » demanda Narcisse.

« Oh ! bien sûr, si ton petit bidet ne me rompt pas le cou, tu me reverras. Autrement il n’y aurait plus personne qui t’appelle encore Narcisse et te donne des soucis. Tu peux y compter. N’oublie pas d’avoir l’œil sur Erich. Et que per-sonne ne touche à ma statue ! Elle restera, comme j’ai dit, dans ma chambre et tu ne te sépareras jamais de la clef. »

 

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« Te réjouis-tu de partir ? »

Goldmund cligna des yeux.

« Bah ! je m’en suis réjoui, c’est un fait. Maintenant, au moment de me mettre en selle, ça me paraît tout de même moins gai qu’on ne pourrait le croire. Tu vas te moquer de moi, mais la séparation ne m’est pas facile du tout, et cela me déplaît d’être ainsi attaché quelque part. C’est comme une maladie, les jeunes et les gens sains ne connaissent pas ça. Maître Niklaus était comme ça, lui aussi. Bah ! pas de vains bavardages ! Bénis-moi, cher, je veux partir. »

Et son cheval l’emporta.

Narcisse s’occupa fort en pensée de son ami ; il était in-quiet pour lui, il lui manquait beaucoup. Rentrerait-il jamais, l’oiseau envolé, le cher écervelé ? Voilà qu’il reprenait, ce garçon bizarre et si cher, sa route tortueuse au gré des évé-nements, voici qu’il errait encore avide et curieux par le monde, sous l’impulsion de ses instincts obscurs et puis-sants, passionné et insatiable, un grand enfant. Que Dieu soit avec lui ! qu’il revienne sain et sauf ! Voilà qu’il voletait à nouveau en tous sens, le papillon, qu’il péchait de nouveau, séduisait les femmes, cédait à ses caprices, se trouvait peut-être à nouveau dans le cas de tuer quelqu’un, se faisait mettre en prison, et y périssait. Quel soucis il vous donnait, ce blondin aux yeux si enfantins, qui se plaignait de devenir vieux ! Comme on ne pouvait se défendre d’être inquiet pour lui ! Et pourtant, Narcisse était profondément heureux en pensant à son ami. Au fond, il lui plaisait beaucoup que cet enfant terrible fût si difficile à dompter, qu’il eût de telles humeurs, qu’il se fût de nouveau échappé pour jeter sa gourme.

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À toute heure du jour les pensées de l’abbé revenaient à l’absent, pensées de tendresse, de nostalgie, de gratitude, soucis, parfois aussi scrupules et reproches qu’il s’adressait à lui-même. N’aurait-il pas dû manifester davantage à son ami combien il l’aimait, combien peu il désirait qu’il devienne autre, combien lui et son art l’avaient enrichi ? Il lui en avait peu parlé, trop peu peut-être, qui sait s’il n’aurait pas pu le retenir ?

Goldmund ne l’avait pas seulement rendu plus riche. Par lui, il était aussi devenu plus pauvre, plus pauvre et plus faible, et cela il était sûrement bon qu’il ne l’eût pas montré à l’autre. Le monde dans lequel il vivait et où il se sentait chez lui, son monde, sa vie monacale, son ministère, sa science, la belle architecture de ses pensées, avaient été souvent vio-lemment ébranlés et mis en question par l’artiste. Aucun doute, dans la perspective du cloître, de la raison et de la morale, sa vie à lui était meilleure, mieux fondée en raison, plus stable, plus ordonnée, plus digne d’être donnée en exemple ; c’était une existence passée dans l’ordre, l’austère service, un sacrifice constant, un effort sans cesse renouvelé vers la clarté, la justice, une vie bien plus pure et meilleure que celle d’un artiste, d’un vagabond, d’un séducteur. Mais vue d’en haut, du point de vue de Dieu – une vie exemplaire dans l’ordre et la discipline, dans le renoncement au monde et à la volupté sensuelle, exempte de toute souillure et de toute tache de sang, retranchée dans la philosophie et la mé-ditation, était-elle meilleure que la vie de Goldmund ? L’homme avait-il été vraiment créé pour mener une exis-tence réglée dont la cloche de la prière scandait les heures et les occupations ? L’homme avait-il été créé pour étudier Aristote et saint Thomas d’Aquin, pour tuer ses sens et fuir le monde ? Dieu ne l’avait-il pas mis sur terre avec des sens et des instincts, avec un obscur besoin de sang, une tendance

– 345 – au péché, au plaisir, au désespoir ? C’était autour de ces questions que tournait la méditation de Narcisse quand il songeait à son ami.

Oui, ce n’était pas seulement plus enfantin et plus hu-main de vivre à la Goldmund, c’était bien au fond plus cou-rageux et plus noble de s’abandonner au flot et au désordre cruel, de commettre des fautes et d’accepter leurs amères conséquences, que de mener, en marge du monde, les mains bien propres, une existence de pureté, de cultiver un beau jardin d’harmonieuses pensées et de se promener en toute innocence parmi ses plates-bandes bien protégées. C’était peut-être plus difficile, plus vaillant et plus noble de parcou-rir les forêts et les routes dans des souliers percés, d’endurer le soleil, la pluie et la misère, de jouer avec les plaisirs des sens et de les payer ensuite de douleurs.

En tout cas, Goldmund lui avait montré qu’un homme appelé à de hautes destinées pouvait plonger très bas dans l’ivresse et la confusion sanglante de la vie et se couvrir d’une couche de poussière et de sang sans pourtant devenir mesquin et vulgaire, sans tuer en lui le sens du divin, qu’il pouvait errer dans des ténèbres profondes sans que s’é-teignent au sanctuaire de son âme la lumière divine et la force créatrice. Narcisse avait plongé ses regards jusqu’au fond de la vie irrégulière de son ami, et ni son amour ni son estime pour lui ne s’en étaient trouvés affaiblis. Et depuis que des mains souillées de Goldmund il avait vu surgir ces merveilleuses images qui menaient leur silencieuse exis-tence, transfigurées par une vision et un ordre tout intimes, ces visages où se reflétait une vie intérieure, où resplendis-sait l’âme, ces plantes et ces fleurs innocentes, ces mains qui exprimaient la prière ou la grâce de Dieu, tous ces gestes hardis et tendres, fiers ou pieux, depuis lors il n’ignorait plus

– 346 – que dans ce cœur capricieux d’artiste et de séducteur Dieu avait déposé les plus riches trésors de sa lumière et de sa grâce.

Au cours de leurs conversations il n’avait point eu de peine à prendre, en apparence, l’avantage sur l’ami, à oppo-ser sa discipline et sa logique à la passion de Goldmund. Mais le plus petit mouvement d’une figure de Goldmund, un œil, une bouche, la vrille d’une plante, le pli d’un vêtement, n’étaient-ils pas choses plus réelles, plus vivantes, plus in-dispensables que tout ce que pouvait produire un intellec-tuel ? Cet artiste au cœur tourmenté de conflits et de dé-tresse n’avait-il pas dressé pour d’innombrables générations présentes et futures les symboles de leur misère et de leur ef-fort, des formes auxquelles le recueillement et la vénération, l’angoisse et l’aspiration d’innombrables humains pouvaient s’adresser pour trouver en elles consécration et réconfort ?

Narcisse se souvenait en souriant tristement de toutes les scènes de sa jeunesse au cours desquelles il avait guidé et enseigné son ami. Lui, il avait tout accueilli avec gratitude, n’avait cessé d’admettre la supériorité de son aîné et de se laisser diriger ; après quoi il avait érigé sans mot dire les œuvres nées des tempêtes et des douleurs de sa vie tour-mentée. Pas de verbiage, pas de doctrine, pas de commen-taires, d’exhortations : rien que de la vie à l’état pur, subli-mée. Qu’il se sentait pauvre auprès de lui, avec sa science, sa discipline claustrale, sa dialectique !

C’étaient là les problèmes autour desquels tournaient ses pensées. Tout comme jadis, il y avait bien des années, il était intervenu dans la jeunesse de Goldmund pour orienter son existence vers de nouveaux horizons, de même depuis son retour, l’ami l’avait placé devant de nouveaux pro-

 

– 347 – blèmes, l’avait ébranlé, contraint au doute et à un examen de conscience approfondi. Il était son égal, Narcisse ne lui avait rien donné qu’il ne lui eût rendu au centuple.

Et maintenant, l’ami était parti, chevauchant par le monde. Il laissait à l’abbé tout le temps de se livrer à ses ré-flexions. Les semaines passèrent. Il y avait longtemps que le châtaignier avait fleuri, longtemps que le feuillage vert lai-teux du hêtre avait pris une teinte foncée, devenant ferme et dur, longtemps que, sur la tour du portail, les cigognes avaient couvé et appris à voler à leurs petits. Plus se prolon-geait l’absence, plus Narcisse se rendait compte de ce qu’il avait possédé en lui. Il avait dans sa maison quelques sa-vants parmi les pères : un spécialiste de Platon, un excellent grammairien, un ou deux subtils théologiens. Il avait parmi les moines des âmes loyales et droites qui prenaient la vie re-ligieuse avec un extrême sérieux ; mais il n’avait autour de lui personne de sa taille, personne avec qui il se pût mesurer. Seul Goldmund lui avait fourni cette occasion que rien ne peut remplacer. Il lui était dur d’en être à nouveau privé. De toute son âme il appelait l’absent.

Souvent il allait à l’atelier, encourageait le compagnon Erich qui continuait de travailler à l’autel et souhaitait an-xieusement le retour du maître. Parfois l’abbé ouvrait la chambre de Goldmund où se dressait la statue de Marie, écartait avec précautions le voile de son visage et s’attardait devant elle. Il ne savait rien de son origine : Goldmund ne lui avait jamais raconté l’histoire de Lydia. Mais il avait l’intuition de tout, il sentait que cette silhouette féminine avait longtemps vécu dans le cœur de son ami. Peut-être l’avait-il séduite, peut-être trompée et abandonnée. Mais il l’avait emportée et conservée dans son âme plus fidèlement que le meilleur des époux, et à la fin, après de nombreuses

– 348 – années peut-être au cours desquelles il ne l’avait plus revue, il avait fait cette belle et touchante figure de jeune fille et mis dans ses traits, son attitude, ses mains, toute la tendresse, l’admiration, le désir d’un amant. Dans les personnages de la chaire au réfectoire, il lisait également des épisodes de la vie de son ami. C’était celle d’un chemineau, d’un homme mené par ses instincts, d’un sans-foyer, d’un infidèle, mais tout ce qui en avait survécu était bon et loyal, plein d’active ten-dresse. Quelle vie mystérieuse, aux flots troubles et torren-tueux, mais comme les résultats s’en présentaient là, su-blimes et lumineux !

Narcisse menait son combat. Il le mena jusqu ’au triomphe. Il n’abandonna pas la voie qui était sienne ; il ne négligea rien de ses austères devoirs. Mais il souffrait de la perte qu’il avait faite et il souffrait de constater que son cœur, qui ne devait appartenir qu’à Dieu et à son service, était si attaché à cet ami.

 

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