Narcisse et Goldmund

Hermann Hesse · Chapitre 16 sur 21

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Narcisse et Goldmund

Chapitre XVI .................................................................... 283

CHAPITRE XVI

 

 

Goldmund passa sur les collines une journée d’heureuse impatience. S’il avait eu un cheval, il serait allé aujourd’hui au monastère contempler la belle Madone de son maître ; il sentait le besoin de la revoir une fois encore. Il lui sembla aussi qu’il avait rêvé la nuit de maître Niklaus. Bah ! il rattra-perait cela plus tard. Même si son bonheur amoureux avec Agnès devait être de courte durée, et peut-être même mener à la catastrophe, aujourd’hui il était dans toute sa splendeur ; il n’avait pas le droit d’en laisser rien échapper. Aujourd’hui il ne voulait pas voir un être humain, il ne se laisserait dis-traire par rien, passerait la douce journée d’automne dehors dans la compagnie des fleurs et des nuages. Il dit à Marie qu’il projetait une promenade à la campagne et ne rentrerait sans doute que tard ; il lui demanda un gros morceau de pain à emporter et lui recommanda de ne pas l’attendre. Elle ne répliqua rien, lui bourra ses poches de pain et de pommes, passa la brosse sur son vieux vêtement qu’elle avait réparé dès le premier jour et le laissa partir.

Il s’en alla au-delà du fleuve par des vignobles dépouillés et des chemins en escaliers qui escaladaient la colline, se perdit là-haut dans la forêt et ne cessa pas de monter tant qu’il n’eut pas atteint la dernière crête. Le soleil brillait tiède à travers le branchage dénudé des arbres. Des merles s’envo-

 

– 283 – laient dans les buissons à son approche, y restaient crainti-vement blottis, regardant au-dehors de leurs yeux noirs bril-lants et, bien loin, en bas, le fleuve décrivait un vaste cercle et la ville s’étendait, minuscule comme un jouet. Aucun bruit n’en venait, si ce n’est, aux heures des prières, les sonneries des cloches. Là-haut il y avait des fossés et des buttes garnis d’herbe qui dataient des temps païens, peut-être des retran-chements, peut-être des tombeaux. Il s’assit sur l’un de ces monticules ; on y était au sec dans l’herbe d’automne qui crépitait et on embrassait du regard toute la vaste vallée, au-delà du fleuve ; les collines et les montagnes se succédaient jusqu’à l’horizon où les monts et le ciel se fondaient en une bande bleuâtre et ne se pouvaient plus distinguer. Tout ce vaste pays, ses pas l’avaient parcouru et bien plus loin en-core que l’œil ne pouvait atteindre ; toutes ces régions, main-tenant lointaines, maintenant simples souvenirs, avaient été proches et présentes. Il avait cent fois dormi dans ces forêts, il y avait mangé des baies, il y avait eu faim et froid, il avait franchi ces crêtes et ces landes, il y avait été joyeux et triste, alerte et fatigué. Quelque part dans le lointain, au-delà de l’horizon, gisaient les ossements calcinés de la brave Lene, quelque part là-bas son camarade Robert devait être encore en route si la peste ne l’avait pas emporté ; là-bas quelque part reposaient les restes de Victor et là-bas aussi, bien loin, se trouvait le monastère enchanté de ses années de jeunesse, le château du chevalier aux belles filles, là errait, pauvre et pourchassée, la pauvre Rébecca, à moins qu’elle ne fut morte. Tous ces mille points dispersés du monde, ces landes et ces forêts, ces villes et ces villages, ces châteaux et ces cloîtres, tous ces êtres morts ou vivants, il savait qu’ils étaient présents en lui, et unis les uns aux autres dans son souvenir, dans son amour, son remords ou son désir. Et si demain la mort venait le prendre, tout cela se désagrégerait,

 

– 284 – tout ce livre d’images, plein de femmes et d’amour, de ma-tins d’été et de nuits d’hiver s’effacerait. Le temps était venu de faire œuvre qui dure, de créer quelque chose qui reste après lui et lui survive.

Cette vie, ces marches errantes, toutes ces années de-puis qu’il était parti dans le monde avaient jusqu’ici porté peu de fruits. Il n’en restait que les quelques statues qu’il avait faites dans l’atelier de Niklaus, en particulier l’Apôtre Jean et puis encore ce livre d’images, ces êtres irréels dans sa tête, toutes les évocations belles et douloureuses de son souvenir. Parviendrait-il à sauver quelque chose de ce trésor intérieur et à l’extérioriser ? Ou bien en serait-il toujours de même : toujours d’autres villes, d’autres paysages, d’autres femmes, d’autres expériences, d’autres sensations entassées les unes sur les autres dont il ne tirerait rien que ce senti-ment inquiet, aussi douloureux que beau, d’un cœur plein à déborder ?

C’était vraiment honteux d’être ainsi berné par la vie ; c’était à en rire et à en pleurer ! Ou bien on vivait en s’aban-donnant au jeu de ses sens, suçant au sein de l’Ève mater-nelle une riche nourriture, on connaissait alors mainte noble joie, mais on restait sans protection contre l’instabilité des choses humaines ; on était alors comme un champignon dans la forêt, tout resplendissant de ses riches couleurs, mais qui, demain, pourrira. Ou bien on se mettait en défense, on s’enfermait dans un atelier, on cherchait à dresser un monu-ment à la vie fugitive : alors il fallait renoncer à la vie, on n’était plus qu’un instrument, on se mettait bien au service de l’éternel, mais on s’y desséchait et on y perdait sa liberté, sa plénitude, sa joie de vivre ; c’ était le cas de maître Niklaus.

 

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Et pourtant toute notre vie n’avait un sens que si on par-venait à mener à la fois ces deux existences, que si elle n’était pas brisée par ce dilemme : créer sans payer cette création du prix de sa vie ! Vivre sans pour cela renoncer au noble destin du créateur ! Était-ce donc impossible ?

Peut-être existait-il des hommes qui en étaient capables. Peut-être existait-il des époux et des pères de famille à qui la fidélité ne faisait pas perdre le sens de la volupté. Peut-être y avait-il des sédentaires dont le cœur ne se desséchait pas faute de liberté et de danger. Il se pouvait. Il n’en avait en-core vu aucun.

Tout être reposait, semblait-il, sur une dualité, sur des oppositions. On était homme ou femme, chemineau ou bour-geois, intellectuel ou sentimental : nulle part on ne trouverait ce rythme de l’inspiration et de l’expiration, on ne pouvait être à la fois homme et femme, jouir de la liberté et de l’ordre, vivre en même temps la vie de l’instinct et de l’intel-ligence. Toujours il fallait payer l’un de la perte de l’autre et toujours l’un était aussi précieux et désirable que l’autre. Les femmes étaient peut-être en ce domaine plus favorisées : chez elles la nature avait ainsi fait les choses que le plaisir portait lui-même son fruit et que l’enfant naissait de la volup-té d’amour. Chez l’homme c’était l’éternelle aspiration qui tenait la place de cette fécondité. Le dieu qui avait tout créé était-il méchant ou hostile ? Se moquait-il de sa propre créa-tion, se réjouissait-il de notre misère ? Non, il ne pouvait être méchant puisqu’il avait créé les chevreuils et les cerfs, les poissons et les oiseaux, la forêt, les fleurs, les saisons. Mais il y avait une fêlure dans sa création soit quelle fût manquée ou imparfaite, soit qu’il eût sur l’humanité des vues particu-lières par le moyen de ce vide, de cette aspiration dans l’existence humaine, soit que ce fût là la semence de l’En-

– 286 – nemi la faute originelle. Mais pourquoi ce désir ardent et cette imperfection seraient-ils une faute ? N’était-ce pas d’eux que naissait tout ce que l’homme faisait de beau et de saint pour le rendre à Dieu en témoignage de sa gratitude ?

Dans ces sombres réflexions il tourna son regard vers la ville, observant le marché, le marché aux poissons, les ponts, les églises, l’hôtel de ville. Et il y avait aussi le château, le fier palais de l’évêque, dans lequel maintenant régnait le comte Heinrich, sous ces tours, sous ces toits qui s’allon-geaient là-bas habitait Agnès, sa belle et royale amante qui semblait si fière et qui pourtant savait si bien s’oublier et s’abandonner dans l’amour. Il songea à elle avec joie, avec joie il se souvint de la nuit écoulée. Pour réaliser le bonheur de cette nuit, pour pouvoir combler ainsi cette femme mer-veilleuse, il avait fallu sa vie entière, toute une éducation faite par les femmes, tout son vagabondage et sa misère, toutes les nuits de marche dans la neige, toute son amitié et son intimité avec les animaux, les fleurs, les arbres, les eaux, les poissons, les papillons. Il avait fallu ses sens aiguisés dans la volupté et le danger, la privation des joies du foyer, tout ce monde d’images accumulé pendant des années au fond de son âme. Tant que sa vie serait un jardin dans lequel fleurissaient des fleurs magiques telles qu’Agnès, il ne devait pas se plaindre.

Il passa toute la journée sur les hauteurs colorées par l’automne, cheminant, se reposant, mangeant son pain, son-geant à Agnès et au soir qui venait. À la tombée de la nuit il était de retour dans la ville et se dirigeait vers le château. La fraîcheur était venue et les maisons le fixaient en silence des yeux rouges de leurs fenêtres. Il rencontra une petite troupe de gamins qui chantaient et portaient au-dessus d’eux, à l’ex-trémité de bâtons, des raves qu’ils avaient vidées dans les-

– 287 – quelles ils avaient sculpté des figures et planté des chan-delles allumées. La petite mascarade sentait l’hiver, Gold-mund la suivit des yeux en souriant. Longtemps il erra de-vant le palais. La députation ecclésiastique était toujours là, çà et là on voyait un prêtre à une fenêtre. À la fin il réussit à se glisser à l’intérieur et à trouver la femme de chambre Ber-ta. On le cacha à nouveau dans le vestiaire jusqu’à ce qu’Agnès apparut pour le conduire tendrement dans sa chambre. De son beau visage elle l’accueillit avec tendresse ; avec tendresse, mais pas avec joie ; elle était triste, elle avait des soucis, elle était inquiète. Il dut prendre beaucoup de peine pour l’égayer. Elle retrouva lentement, sous ses baisers et ses paroles d’amour, un peu d’assurance.

« Comme tu sais être gentil », dit-elle avec gratitude. « Quels sons profonds tu as dans ta gorge quand tu dis des tendresses, mon oiseau, quand tu roucoules, quand tu ba-vardes. Je t’aime, Goldmund. Ah ! si seulement nous étions loin d’ici ! Je ne me plais plus ici, du reste la fin est proche. Le comte a été rappelé, bientôt le stupide évêque sera de re-tour. Le comte est de mauvaise humeur aujourd’hui. Les prêtres l’ont agacé. Qu’il ne te voie pas surtout ! Tu n’aurais plus une heure à vivre. J’ai si grand’peur pour toi ! »

Dans sa mémoire remontèrent des souvenirs à demi ou-bliés – n’avait-il pas entendu jadis une fois déjà cette chan-son ? C’était ainsi qu’autrefois lui parlait Lydia, avec cette même tendresse, cette même inquiétude, ce même amour mélancolique. Ainsi elle était venue, la nuit, dans sa chambre pleine d’amour, d’angoisse, de soucis, de terribles visions d’épouvante. Il aimait à l’entendre, la chanson inquiète d’amour. Que serait l’amour sans le mystère ? Que serait l’amour sans le danger ?

 

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Doucement il attira à lui Agnès, la caressa, lui prit la main, lui murmura à voix basse son désir à l’oreille, baisa ses cils. Il était ému et ravi de la voix si anxieuse et soucieuse à cause de lui. Elle recevait ses caresses avec gratitude, presque avec humilité elle se serrait amoureusement contre lui, mais elle ne retrouvait pas sa gaîté.

Et soudain elle sursauta : on entendit une porte se fer-mer dans le voisinage et des pas rapides s’approcher de la chambre.

« Dieu ! c’est lui ! », s’écria-t-elle désespérée, « c’est le comte ! Tu peux t’échapper vite par le vestiaire. Vite, ne me trahis pas ! »

Elle l’avait déjà poussé dans le vestiaire, il y était seul et tâtonnait dans l’obscurité. Il entendait, de l’autre côté, Agnès parler au comte. Il cherchait son chemin vers la sortie, po-sant sans bruit un pied devant l’autre. Il était près de la porte qui menait au couloir, tâchait à l’ouvrir sans bruit, et à ce moment-là seulement, en trouvant la porte fermée à l’ex-térieur, il eut peur lui aussi et son cœur se mit à battre, sau-vage et douloureux. Ce pouvait être un malheureux hasard que quelqu’un ait fermé cette porte depuis son arrivée. Mais il n’en croyait rien. Il s’était engagé dans un piège, il était perdu, quelqu’un devait l’avoir vu se glisser dans la pièce. Cela lui coûterait la tête. Tremblant, il se tenait dans les té-nèbres et les mots d’adieu d’Agnès lui revinrent en mémoire : « Ne me trahis pas ! » Non, il ne la trahirait pas. Son cœur martelait sa poitrine, mais la résolution prise lui donnait de l’assurance ; il serra les dents dans un défi.

Tout cela s’était passé dans l’espace de quelques ins-tants. Voici que, de l’autre côté, la porte s’ouvrit et le comte sortit de la chambre d’Agnès avec un flambeau à la main

– 289 – gauche et son épée nue dans la droite. Au même instant Goldmund saisit d’un geste rapide quelques vêtements et quelques manteaux qui pendaient autour de lui et les mit sur son bras. Il fallait qu’on le prenne pour un voleur, c’était là peut-être un expédient.

Le comte l’avait découvert tout de suite ; il s’approcha lentement.

« Qui es-tu ? Que fais-tu ici ? Réponds ou je te trans-perce ! »

« Pardon, murmura Goldmund, je suis un pauvre homme et vous êtes si riche ! Je rends tout ce que j’ai pris, voyez ! »

Et il posa les manteaux sur le sol.

« Ah ! ainsi tu as volé. Ce n’était pas malin de ta part de risquer ta vie pour un vieux manteau. Es-tu bourgeois de la ville ? »

« Non, Seigneur, je suis sans feu ni lieu. Je suis un pauvre homme, vous serez indulgent ! »

« Assez ! Je voudrais bien savoir si tu fus assez effronté pour aller jusqu’à déranger Madame ? Mais puisque de toute manière tu seras pendu, nous n’avons pas besoin de le re-chercher. Le vol suffit. »

Il frappa violemment à la porte close et cria : « Y a-t-il quelqu’un ? Ouvrez ! »

On ouvrit la porte de l’extérieur, trois hommes d’armes étaient là, l’épée nue.

« Liez-le bien », cria le comte d’une voix où grinçaient le mépris et l’orgueil. « C’est un vagabond qui est venu ici pour

 

– 290 – voler. Arrêtez-le et demain matin, pendez le gredin au gi-bet. »

On lui lia les mains sans qu’il fît de résistance. On l’emmena ainsi à travers le long couloir et l’escalier par la cour intérieure ; un serviteur marchait devant avec un flam-beau. Ils s’arrêtèrent devant une porte de cave, ronde et gar-nie de fer ; on discuta, on se querella : on ne trouvait pas la clef de la porte. Un valet d’armes prit la torche, le serviteur retourna chercher la clef. Ils étaient là, les trois hommes ar-més et le prisonnier ligoté, attendant devant la porte. Cu-rieux, l’homme qui portait la torche éclaira le visage du cap-tif. À ce moment passèrent deux des prêtres ; il y en avait tant au château en ce moment ; ils revenaient de la chapelle et s’arrêtèrent devant le groupe. Tous deux considérèrent avec intérêt cette scène nocturne : les trois hommes d’armes, l’individu ligoté, qui attendaient la debout.

Goldmund ne remarqua pas les prêtres et ne regardait pas ses gardes. Il ne voyait rien que la lumière qui dansait un peu tout près de son visage et l’aveuglait. Et derrière la lu-mière, dans des ténèbres pleines d’épouvante, il découvrait encore autre chose, quelque chose d’informe, d’immense, de sinistre : l’abîme, la fin, la mort. Il était là, le regard fixe, sans rien voir ni entendre. Un des prêtres s’entretenait à voix basse, mais avec animation, avec les gardes. Quand on lui dit que l’homme était un voleur et allait mourir, il demanda s’il avait eu un confesseur. Non, lui répondit-on, il venait d’être pris sur le fait et arrêté.

« Je viendrai donc », dit le prêtre, « demain matin, avant la première messe, lui apporter les saints sacrements et en-tendre sa confession. Vous me garantissez qu’il ne sera pas exécuté auparavant. J’en parlerai ce soir à monsieur le

 

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Comte. L’homme a beau être un voleur, il n’en a pas moins le droit, comme tout chrétien, à un confesseur et aux sacre-ments. »

Les gardes n’osèrent rien répondre. Ils connaissaient l ’ecclésiastique ; il faisait partie de la députation et ils l’avaient vu plusieurs fois à la table du comte. Et pourquoi ne laisserait-on pas le pauvre vagabond se confesser ?

Les prêtres s’en allèrent. Goldmund restait les yeux per-dus dans sa vision. À la fin le serviteur vint avec la clef et ouvrit. Le prisonnier fut emmené dans une cave voûtée, il descendit en trébuchant et en chancelant les quelques marches. Il y avait là plusieurs tabourets à trois pattes et une table, c’était l’entrée d’une cave au vin. On lui approcha une chaise de la table et on le fit asseoir.

« Demain, de bonne heure, un curé viendra et tu pourras te confesser », lui dit un des hommes d’armes. Après quoi ils s’en allèrent en fermant soigneusement la lourde porte.

« Laisse-moi la lumière, camarade », demanda Gold-mund.

« Non, petit frère, tu pourrais faire des bêtises avec. Ça ira bien sans cela. Sois raisonnable et résigne-toi. Et combien de temps durerait la lumière ? Il n’y en aurait plus dans une heure. Bonne nuit. »

Il restait dans les ténèbres assis sur son petit banc et mit la tête sur la table. Il était mal dans cette position et les liens à ses poignets le faisaient souffrir ; cependant ce ne fut que plus tard qu’il en eut conscience. Au début, la tête posée sur la table, comme sur un billot, il se sentit disposé à faire ma-tériellement ce qui maintenant se trouvait imposé à son

 

– 292 – cœur : se résoudre à l’inévitable, se résigner à la nécessité de la mort.

 

Il demeura ainsi une éternité, lamentablement courbé, cherchant à se plier à sa destinée, à l’accepter en lui-même, à en prendre conscience, à s’en pénétrer. C’était le soir, la nuit commençait, la fin de cette nuit allait lui apporter aussi sa fin. Il fallait qu’il s’efforce de le comprendre. Demain il ne vivrait plus. Il serait un pendu, une chose sur laquelle vien-draient se poser les oiseaux, qu’ils piqueraient de leurs becs ; et il allait passer à l’état où se trouvait maître Niklaus, où se trouvait Lene dans la hutte consumée, où ils se trouvaient, tous ceux qu’il avait vus gisant dans les maisons dépeuplées et sur les chars bondés de cadavres. Ce n’était pas facile de se faire à cette idée et de s’en laisser pénétrer. Impossible vraiment. Il y avait trop de choses dont il ne s’était pas sépa-ré, dont il n’avait pas pris congé. Les heures de cette nuit lui étaient données pour le faire.

 

Il lui fallait prendre congé de la belle Agnès, il ne verrait plus sa haute silhouette, ses cheveux pleins de soleil, ses yeux bleus si froids, l’effacement, le tremblement de l’orgueil dans ces yeux, jamais plus le tendre duvet d’or sur sa peau parfumée. Adieu, yeux bleus, adieu, bouche humide et fré-missante ! Il avait espéré la baiser encore bien des fois. Ce soir encore sur les collines, dans le soleil d’arrière-saison, comme il avait pensé à elle, comme il lui avait appartenu, comme il l’avait désirée ! Mais il fallait aussi prendre congé des collines, du soleil, du ciel bleu et de ses blancs nuages, des arbres et des forêts, du vagabondage, de la succession des jours et des saisons. Peut-être à cette heure Marie était-elle encore debout, la pauvre Marie aux bons yeux pleins de tendresse, à la démarche boitillante ; ou assise à attendre,

– 293 – s’endormant dans sa cuisine, se réveillant, et point de Gold-mund qui rentre dans sa maison.

Et le papier, et le crayon, et les espérances qu’il mettait dans toutes les figures qu ’il voulait encore tracer ! Éva-nouies, évanouies, comme l’espoir de revoir Narcisse, son cher Apôtre Jean ; il fallait aussi en faire le sacrifice.

Il lui fallait aussi dire adieu à ses mains, à ses yeux, à la faim, à la soif, aux nourritures et aux boissons, à l’amour, au jeu du luth, au sommeil, au réveil, à tout ! Demain un oiseau volerait dans l’air que Goldmund ne verrait pas, une fille chanterait à sa fenêtre et il ne l’entendrait plus chanter, le fleuve coulerait avec ses poissons nageant en silence, le vent passerait balayant au sol les feuilles jaunes, un soleil, un ciel étoilé brilleraient, des jeunes gens s’en iraient à la danse, la première neige couvrirait les monts lointains, et tout conti-nuerait, les arbres jetteraient autour d’eux leur ombre, dans les yeux vivants des hommes se liraient encore la joie et la tristesse, les chiens aboieraient, les vaches meugleraient dans les étables des villages, et tout cela sans lui, rien ne lui appartiendrait plus, de tout cela il était maintenant exclu.

Il sentit l’odeur de la lande au matin, le goût sucré du vin nouveau, des noix fraîches et fermes, un souvenir, un re-flet fugitif de tout l’univers dans l’éclat de ses couleurs passa dans son cœur serré, tout le splendide pêle-mêle de la vie flamboya dans un crépuscule d’adieu à travers ses sens, se condensa dans une explosion de douleur et il sentit les larmes couler de ses yeux, l’une après l’autre. Il s’abandonna en sanglotant à cette vague de désespoir, ses pleurs ruisse-laient à flots, il cédait à son immense douleur. Vallées, mon-tagnes ombreuses, ruisseaux dans la verdure des bois d’aulnes, jeunes filles, soirées sur les ponts au clair de lune,

 

– 294 – visions du monde rayonnant de beauté, comment, comment pourrais-je vous quitter ! Il se laissait aller, pleurant sur la table comme un enfant inconsolable. De la détresse de son cœur monta un espoir, une plainte suppliante : « Mère, ô mère ! ».

 

Et comme il prononçait ce mot magique, une vision lui répondit des profondeurs de sa mémoire, la figure de la Mère. Ce n’était pas la silhouette maternelle de ses pensées et de ses rêves d’artiste, c’était celle de sa propre mère, vi-vante et belle comme il ne l’avait plus revue depuis les jours du monastère. À elle il adressa sa plainte, devant elle il ré-pandit ses larmes d’intolérable douleur en présence de l’inévitable mort, il se remit à elle, il lui offrit la forêt, le so-leil, ses yeux, ses mains ; tout son être et sa vie, il les déposa dans les mains maternelles.

 

Dans ce flot de larmes il s’endormit. Le sommeil et l’épuisement le reçurent tendrement dans leurs bras. Il dor-mit une heure ou deux arraché à sa misère.

 

À son réveil, il sentit de violentes douleurs, ses poignets ligotés lui causaient une terrible sensation de brûlure, la souffrance passait, cuisante, dans son dos et sa nuque, il se redressa péniblement, revint à lui, et prit conscience de sa si-tuation. Autour de lui c’était l’obscurité totale, il ne savait pas combien il avait dormi, il ne savait pas combien de temps il lui restait encore à vivre. Peut-être allaient-ils venir à l’instant et l’emmener à la mort. Alors il se souvint qu’on lui avait promis un prêtre. Il ne pensait pas que ses sacre-ments pussent lui être d’un grand secours. Il ne savait pas si l’absolution la plus entière, le pardon de ses péchés pour-raient lui assurer le ciel. Il ne savait si le ciel existait, ni Dieu

– 295 – le Père, ni le jugement, ni l’éternité. Il y avait longtemps qu’il avait perdu ces certitudes.

Mais qu’il y eût ou non une éternité, il ne la désirait point ; il n’aspirait qu’à cette vie fragile et fugitive, qu’à res-pirer, qu’à demeurer dans sa peau, il ne voulait que vivre. Fou de détresse il se leva, alla en tâtonnant jusqu’au mur, s’y adossa et se mit à réfléchir. Il devait bien y avoir tout de même une chance de salut ! Peut-être cette chance était-elle dans le prêtre qu’il parviendrait sans doute à convaincre de son innocence, et qui intercéderait pour lui ou l’aiderait à ob-tenir un sursis ou à s’enfuir ? Sans cesse il revenait se perdre dans ces pensées. Et même s’il n’en était rien, il ne voulait pourtant pas désespérer, la partie ne devait pas être encore perdue. Il commencerait donc par essayer de gagner le prêtre à sa cause ; il se donnerait toute la peine imaginable pour l’envoûter, pour l’échauffer en sa faveur, pour le con-vaincre, pour le flatter. Le prêtre, c’était la seule bonne carte de son jeu, tout le reste n’était qu’un rêve. Pourtant il était des hasards, des fatalités, le bourreau pouvait avoir la co-lique, la potence se briser, une possibilité de fuite pouvait se présenter, imprévisible. En tout cas, Goldmund se refusait à mourir ; il avait vainement essayé de se pénétrer de ce des-tin, de lui faire bon accueil, il n’avait pas réussi. Il allait se mettre en défense, lutter jusqu’à la dernière extrémité. Il fe-rait un croc-en-jambe au gardien, se précipiterait sur le bour-reau pour le jeter à terre, il défendrait sa vie jusqu’à la der-nière seconde, jusqu’à la dernière goutte de son sang. Oh ! s’il pouvait amener le prêtre à lui délier les mains ! Ce serait un gain immense.

En même temps il essaya, sans se soucier de la douleur, de desserrer ses liens avec les dents. Dans un effort furieux il parvint, au bout d’un temps cruellement long, à se donner

– 296 – l’impression qu’ils étaient un peu plus lâches. Il haletait dans la nuit de sa prison, ses bras et ses mains enflés lui faisaient un mal extrême. Quand il eut repris son souffle, il se glissa en tâtonnant le long du mur, avançant toujours pas à pas, explorant la paroi humide de la cave dans l’espoir d’y dé-couvrir une arête saillante. Alors il songea aux marches sur lesquelles il avait trébuché en entrant dans ce cachot. Il les chercha, les trouva. Il s’agenouilla et tenta d’user la corde à l’un des bords de pierre des marches. Travail difficile, tou-jours ses poignets frottaient sur la pierre à la place de la corde et cela le brûlait comme du feu. Il sentait le sang qui coulait ; pourtant il ne céda pas. Lorsque, entre la porte et le seuil, un pauvre mince rai de grise lumière matinale se glissa, c’était fini. La corde était usée ; il pouvait la détacher, ses bras étaient libres ! Mais ensuite, à peine lui était-il possible de remuer un doigt, les mains étaient enflées et sans vie, les bras crispés et raides jusqu’aux épaules. Il lui fallut leur don-ner de l’exercice. Il se contraignit à exécuter des mouve-ments pour faire circuler le sang. Car il avait maintenant un plan qui lui semblait bon.

S’il ne parvenait pas à obtenir que le prêtre lui vînt en aide, alors, au cas où on le laisserait seul avec lui, si peu que ce fût, il fallait qu’il le tue. Avec un des sièges il y parvien-drait. L’étrangler ? Il ne le pouvait, il n’avait pas assez de force dans les mains et dans les bras. Donc, l’assommer, re-vêtir bien vite son costume religieux et s’échapper ainsi. Avant que les autres aient découvert le cadavre assommé il devait être hors du château, et, après, courir, courir ; Marie le laisserait entrer et le cacherait. Il fallait qu’il essaie, c’était possible.

Jamais dans sa vie Goldmund n’avait observé, attendu, désiré passionnément et pourtant redouté l’aube comme à

– 297 – cette heure. Tremblant d’impatience et de décision il suivait avec des yeux de chasseur la mince fente lumineuse qui, len-tement, lentement, s’éclairait de plus en plus. Il revint à la table et s’exerça à rester assis sur l’escabeau les mains entre les genoux pour qu’on ne s’aperçoive pas tout de suite qu’il n’avait plus ses liens. Depuis que ses mains étaient libres il ne croyait plus sa mort prochaine. Il était décidé à échapper, le monde entier dût-il voler en pièces. Il était décidé à vivre à tout prix. Son nez frémissait de son désir de liberté et de vie. Et qui sait, peut-être, de l’extérieur, lui viendrait-on en aide. Agnès était une femme et sa puissance n’allait pas loin ; son courage non plus sans doute, il se pouvait qu’elle l’abandon-nât. Mais elle l’aimait ; peut-être pouvait-elle tout de même faire quelque chose. Peut-être la chambrière Berta rôdait-elle dehors, et n’y avait-il pas aussi un palefrenier auquel elle croyait pouvoir se fier ? Et si personne ne se présentait, si personne ne lui faisait signe, il exécutait son plan. S’il échouait, alors il abattait avec la chaise ses gardiens, deux, trois, tant qu’ils seraient. Il avait un avantage et il le savait : ses yeux s’étaient habitués à l’obscurité dans la cave téné-breuse, maintenant, à la faible lueur du jour, il devinait les formes et les proportions alors que les autres seraient ici au début tout à fait aveugles.

Blotti devant la table, fiévreux, il réfléchissait à ce qu’il allait dire au prêtre pour le gagner à sa cause, car il fallait commencer par là. En même temps il observait de tout son désir la lente croissance de la lumière dans la fente. L’instant que, quelques heures plus tôt, il redoutait tant, il l’appelait maintenant passionnément de tous ses vœux, c’est à peine s’il pouvait l’attendre ; cette tension terrible de tout son être, il ne pourrait plus la supporter longtemps. Du reste ses forces, son attention, sa décision et sa vigilance ne pouvaient que diminuer peu à peu. Il fallait qu’ils viennent bientôt, le

– 298 – gardien et le prêtre, pendant que ces dispositions heureuses, cette volonté toute tendue vers le salut étaient encore dans leur plénitude.

Enfin le monde au-dehors s’éveilla ; enfin l’ennemi s’ap-prochait. Des pas sonnèrent sur le pavé de la cour, la clef en-tra dans le trou de la serrure, tourna ; chacun de ces bruits, après le long silence de mort, grondait comme le tonnerre.

Et voici que le lourd battant s’ouvrit un peu et grinça dans ses gonds. Sans personne qui l ’accompagne, sans gardes, un prêtre entra. Seul, il s’approchait, portant un chandelier avec deux lumières.

Voilà que tout se présentait autrement que le prisonnier n’avait imaginé.

Oh ! comme c’était étrange et émouvant ! Le prêtre qui était là, derrière lequel des mains invisibles refermaient la porte, portait l’habit de l’ordre des moines de Mariabronn, l’habit si connu, si familier, celui que jadis portaient l’abbé Daniel, le père Anselme, le père Martin.

À cette vue il sentit au cœur un coup étrange, il lui fallut détourner les yeux. L’apparition de ce vêtement pouvait être d’heureux augure, ce pouvait être bon signe. Mais peut-être n’y avait-il tout de même pas d’autre issue que le meurtre. Il serra les dents. Ce lui serait bien dur de tuer ce frère.

 

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