natural enemies
Chapitre 6
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
— Je le transformerai en divan et je le recouvrirai avec la couverture piquée que ta mère nous a envoyée de Seward, a-t-elle dit.
Nous sommes descendus dans la cuisine pour boire du café. Miriam tremblait. Ses mains étaient glacées quand je les ai frôlées. Elle grelottait.
— Les grillons me donnent toujours le frisson, a-t-elle expliqué. Ma mère racontait qu’ils frottaient leurs élytres et faisaient leurs bruits de cri-cri pour se réchauffer.
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2 h 10
Le rêve se terminait. Nous croyons aux rêves. Nous disons que la vie est un rêve. Cette maison en est un. Ces vacances l’étaient aussi. J’aimerais que mes rêves se réalisent. Pourquoi ? Pourquoi nommons-nous les poètes des rêveurs ? Pourquoi certains de nos orgasmes les plus passionnés surviennent-ils au cours de nos rêves ? Pourquoi ? Pourquoi conquérons-nous l’espace en rêve ? Pourquoi nous méfions-nous moins de notre sommeil que de toutes les autres expériences de la vie ? Pourquoi ? Pourquoi les époux ne rêvent-ils presque jamais de leur conjoint ? Et les parents, rarement de leurs enfants ? Nous oublions souvent nos rêves parce qu’ils sont incompréhensibles au réveil. Pourquoi ? Les rêves ne sont pas le miroir de notre expérience. Ils sont une expérience. Grâce à eux, nous participons à cet univers que Bouddha, Jésus et Mahomet ont revendiqué. La vie est un rêve. C’est l’opinion de presque toute l’humanité. Personne ne meurt jamais en rêve sans savoir qu’il est encore vivant. Dans les rêves, nous devenons une particule de matière et nulle horreur n’est effrayante au point d’être enfouie. Les amoureux sont de véritables rêveurs. Tous les amants veulent perdre leur identité. Nous le savons, même si nous sommes incapables de l’expliquer. La musique est le bruit du rêve. Nous dansons parce que le corps se meut en liberté dans les rêves. Joseph a régné sur les souverains d’Égypte parce qu’il comprenait les rêves. Nous en sommes arrivés à cette méconnaissance de nos vies depuis cinquante siècles parce que nous étions égarés dans un labyrinthe à essayer d’expliquer les mots que nous avions inventés au lieu de démêler les rêves qui nous désignaient le chemin pour nous extirper de notre peau. Nous ne pouvons pas apprendre aux enfants à connaître leurs parents. Nous nous cachons les uns des autres quand nous sommes éveillés. La vie est le rêve que nous avons tenté d’effacer.
Miriam a demandé :
— A quoi penses-tu ?
Je me suis approché de l’évier où Miriam rinçait les tasses à café, j’ai mis mes bras autour d’elle et mes mains sur ses seins.
— Tu n’as pas fait ça depuis dix-huit mois, s’est-elle exclamée.
— Tu tiens donc un compte aussi précis ?
— Oui, a-t-elle répondu.
Ses mamelons étaient durs et gonflés. Elle ne porte jamais de soutien-gorge à la maison.
— Reste ainsi, a-t-elle murmuré.
J’ai obéi.
— Pourquoi n’allons-nous pas nous promener ? ai-je suggéré avec un tremblement que j’ai dissimulé.
Nous ne marchons jamais la nuit dans West Redding. Je ne sors que pour vider les ordures. Il y a des bois profonds derrière notre maison, des bois sauvages, où aucun jardinier ne pénètre une fois par semaine afin de tailler les arbustes.
Miriam a enfilé sa lourde veste de mouton. J’ai mis la canadienne que j’ai achetée il y a vingt-cinq ans à Cambridge.
La nuit était fraîche. J’ai entendu Cléo aboyer, puis elle s’est rendormie, roulée en boule dans la chambre d’Alex.
— Je ne savais pas que nous avions une vraie nuit, a dit Miriam. Je croyais que la nuit s’endormait comme nous. Elle est vivante et éveillée.
Nous étions déjà en plein bois et les branches fouettaient nos visages. Parfois, un daim ou des lapins s’approchent de notre maison. Une fois, j’ai vu un faisan. Mon père se souvenait des troupeaux de buffles.
— Penses-tu qu’un jour tout sera recouvert de maisons style colonial ? m’a demandé Miriam.
— Non, ai-je répondu. La campagne anglaise est encore vierge après mille ans. West Redding sera peut-être déchiqueté en lopins d’un hectare. Mais le Connecticut sera préservé, comme on conserve les Rembrandt.
— Pourquoi tout semble-t-il si différent de nos jours ? Pourtant, rien ne change. Ces bois ressemblent à la forêt où je me promenais quand j’étais petite, près de la maison d’été que nous avions dans le New Hampshire.
— Parce que nous sommes à court de nouveautés. Nous avons vécu sur l’inédit depuis un siècle. Certaines personnes confondent innovation et progrès. Aujourd’hui, les étudiants voyagent à pied, chaussés de bottes à 75 $. Ils pédalent sur des bicyclettes de 400 $. Ils se font fabriquer des sacs de couchage sur mesure. Ils transportent des Nikon de 600 $ et portent des jeans déchirés. Le spectacle le plus triste à New York, ce ne sont pas ces campeurs affalés dans le métro, avec leurs sacs à dos bourrés et hérissés de tout l’attirail dernier modèle. Actuellement nous croyons si passionnément à la nature que nous acceptons d’accomplir n’importe quel acte anormal pour être naturels. C’est pourquoi nous nous trouvons si artificiels, les uns les autres. Je suis fatigué, ai-je gémi. Fatigué. Sais-tu ce que je voulais faire aujourd’hui ?
Nous nous sommes arrêtés. Je me suis adossé à un chêne. Miriam s’est serrée contre le tronc d’un érable. Nous étions dans une clairière, devant un ravin. On n’apercevait aucune lumière. Juste la clarté de la Lune. Miriam avait l’air de trembler comme les branches à la cime de l’érable.
— Non, a-t-elle répondu, comment le saurais-je ? Tu ne me dis plus jamais rien.
— Non, c’est vrai.
— A qui parles-tu ? a-t-elle demandé. Tu dois avoir besoin de parler à quelqu’un.
— Pourquoi sommes-nous restés mariés, crois-tu ? ai-je dit.
— Tu as toujours prétendu que tu n’étais pas le genre de personne à t’empêtrer dans un divorce. Tu as l’impression, je pense, que le mariage devrait être pour toujours, ou que c’est la vie. Peut-être sommes-nous restés mariés parce que j’étais malade et que tu ne voulais me laisser tant que je l’étais.
— Tu l’étais, malade. Tu as bien essayé de te supprimer.
— Je sais tout ça. J’ai parfois la terrible sensation qu’on aurait pu s’y prendre de façon tellement plus simple, avec ma maladie. Nous n’avions pas besoin de tous ces médecins et ces pilules. Je crois qu’une demi-douzaine de mots gentils de ta part auraient suffi.
— Je le pensais, moi aussi.
— Je sais que tu l’as pensé. Mais pourquoi ne les as-tu pas prononcés, ces mots-là ?
— Je ne croyais pas que c’était suffisant. Tu ne voulais pas te tuer, n’est-ce pas ?
— Je t’ai dit que non.
— Alors, que pensais-tu qu’il se passerait quand tu as avalé toute cette Ritaline ?
— Je ne savais pas. Je m’en fichais. Mais je ne voulais pas mourir. Il y a tant de façons de mourir. Je pouvais facilement jeter la voiture contre un arbre. Ça arrive suffisamment souvent à West Redding. Je pouvais me noyer en nageant. J’ai réfléchi à tous les moyens de me suicider sans que tu le devines, même à moitié. Je crois que nous faisons tous pareil. Je suis certaine que tu l’as fait. Jusqu’à un certain âge, nous pensons punir les gens en mourant. Nous avons dépassé cet âge, maintenant, je l’espère.
Miriam s’est appuyée contre l’arbre.
— Tu n’as pas remarqué que j’ai vieilli, a-t-elle poursuivi. Tu m’imagines encore jeune et inachevée. Je t’ai déçu. Tu me considère^ encore comme une enfant qui ne sait pas bien faire les commissions. Tu penses que j’ai toujours un appareil dans la bouche. Que je me masturbe sous les draps parce que je ne connais pas mieux. Tu crois que tu m’a distancée. Rien de ce que je fais ne te plaît. Même pas les tartes aux fruits que les enfants trouvent très bonnes. Je regrette qu’il n’y ait pas eu quelqu’un d’assez sage dans ma vie pour me dire comment doit se conduire une épouse. Depuis le début, je n’ai jamais réussi à te faire plaisir. Je suppose que tu attendais d’une certaine façon que je m’adapte sur-le-champ à la situation, comme si j’avais dû être d’instinct ta femme, plutôt que de le devenir. Je crois que tu ne t’es jamais remis de ça. Je me suis souvent demandé comment un homme aussi intelligent que toi pouvait avoir des idées aussi enfantines sur ce qu’il attend d’une épouse. Jusqu’à ta génération, les hommes américains ne se sont jamais intéressés à leur femme. C’était parce que les femmes savaient qu’elles devaient se comporter comme des hommes pour réussir en tant que femmes. Un secret qu’elles ont gardé pour elles jusqu’aux années soixante-dix. Tu m’as laissée toute seule devenir une femme. Je me demande si tu sais combien j’ai été seule ?
— Je l’ai vu dans cet hôpital, ai-je répondu.
— Tu m’as vue quand je revenais de ces électro-chocs. Ce n’est pas juste. Ils n’auraient jamais dû te laisser me voir à ces moments-là. C’est comme ça que tu te souviens de moi depuis cinq ans. Tu n’as pas besoin de me le dire. Je le sais. Je sais ce que je ressentais à mon égard. J’avais honte de moi. Mais je ne me suis jamais donné autant de mal que pour repousser ces jours derrière moi. Il a fallu que je revive ces électrochocs et que je me prouve ensuite qu’ils ne m’avaient rien fait, que je ne les avais pas réclamés, et je n’ai pas été peu fière d’être capable de me convaincre qu’ils n’étaient rien de plus qu’une mauvaise rage de dent. Maintenant, je n’y pense plus, je n’en souffre plus, c’est comme une douleur qu’on ne peut plus se rappeler. Sais-tu ce qui m’ennuie à l’heure actuelle ?
— Quoi ?
— Que nous ayons si peu d’amis. Je n’ai pas un seul ami à Redding. Je ne sais plus qui sont mes amis à New York. Avant, j’aimais mes amis. Il y a des mois que nous n’avons pas eu une visite dans cette maison. Une maison comme la nôtre a besoin de fêtes, de gens. Quand avons-nous fait du feu dans la cheminée pour la dernière fois ? Ça me semble si étrange que les femmes ne puissent pas avoir d’amis masculins. Comme ce serait agréable de parler avec un homme qui ne soit pas votre mari. Tu dois le savoir, puisque que tu m’as toujours regardée avec colère quand je bavardais avec d’autres hommes dans les soirées. Je ne veux pas dire des aventures. Je n’aimerais pas coucher avec un autre homme. Mais j’aimerais en trouver un qui serait mon ami. C’est peut-être pour ça que les femmes de ma génération se précipitent chez les psychiatres.
Miriam s’est dégagée de l’arbre et m’a fait face, les mains le long du corps.
— Paul, m’a-t-elle demandé, pourquoi as-tu chargé le fusil ce matin ? Tu avais commencé à m’expliquer.
Comme c’est facile de mentir quand on a débuté. Comme c’est simple de dire la vérité quand ça n’a plus d’importance. Je ne savais pas si Miriam désirait que je mente ou que je dise la vérité. Elle était une cible parfaite.
— Marchons un peu plus, ai-je proposé. J’aimerais aller jusqu’à cette crête.
— Je t’ai posé une question !
— Tu m’as posé une question que tu juges importante. Moi, non. J’ai chargé le fusil. Ce n’est pas un événement mythique. Je l’ai souvent chargé et déchargé. Cette fois, je l’ai chargé et je n’ai pas pris le temps de le décharger. Il y a quelque chose de satisfaisant à charger un fusil. C’est pourquoi certains hommes chassent sans jamais rien tirer. Pourquoi es-tu si intéressée par le fusil ?
Miriam n’a pas répondu. Elle s’est éloignée de l’arbre et s’est mise à marcher vers la crête. Je suis resté derrière elle et je l’ai laissée se frayer un chemin à travers les bois.
Nous avancions. Les branches craquaient sous nos pieds. Nous n’avions personne à surprendre, hormis nous.
Je me suis baissé pour ramasser un bout de bois qui puisse me servir de canne. Je l’ai pointé vers le sol – comme un fusil, ce qui n’a pas échappé à Miriam.
Nous progressions à travers la forêt en écartant les branches des arbres touffus, comme de vrais marcheurs, d’un pas régulier, sans une parole, mais plus conscients de ce silence entre nous que de tout ce que nous aurions pu nous dire. J’avais connu le même silence dans l’armée, quand nous avancions vers une position allemande, par patrouilles de trois, à l’écoute des balles qui pouvaient exploser dans notre île de chair, cette chair que nous voulions si désespérément garder en vie. Dans l’obscurité, les balles tuaient au hasard. Je détestais les patrouilles. Mais elles avaient sur moi l’effet éblouissant de me rendre sensible à tous les bruits de la nuit. J’ai entendu Miriam peiner et haleter vers la crête. Elle s’est penchée et a choisi une branche pour s’aider à marcher. Je l’ai rattrapée. Les bois s’éclaircissaient.
Nous nous trouvions dans un pré qui descendait jusqu’au pied de la colline. Nous avions traversé un fouillis d’arbres sombres. La lune illuminait le pré. L’herbe était humide et profonde. Miriam s’est arrêtée au milieu du pré. Elle a enfoncé son bâton dans l’herbe haute et s’est appuyée dessus. Elle aurait pu être la femme de mon arrière-grand-père, quelque part entre Rhode Island et le Nebraska.
— Tu te rappelles, en classe de cinquième peut-être, quand ton professeur demandait : « Qu’arrive-t-il lorsqu’un arbre tombe dans la forêt et que personne n’est là pour entendre le bruit ? Ce bruit existe-t-il ? » Moi j’avais répondu : « Bien sûr qu’il y a un bruit. » J’avais dit ça, je m’en souviens, à ma maîtresse, Mlle Roebuck. Elle n’était pas d’accord. Elle expliquait que nous entendons les bruits. Que nous les interprétons. Qu’il n’y aurait pas de bruits si nous ne les interprétions pas. Elle disait que nous donnons un nom aux choses, que les choses ne se nomment pas. Mon psychiatre disait aussi que je souffrais d’une dépression chronique. Je ne l’ai pas cru. Je ne croyais jamais ce qu’il me racontait. Il parlait pour se faire plaisir. Une fois, il a posé sa main sur ma jambe et il a ensuite attendu que je me renverse sur son divan, la robe retroussée jusqu’au nombril. J’ai remarqué le renflement dans son pantalon. Je l’entendais respirer et guetter. Je ne pouvais pas m’imaginer en train de faire l’amour avec lui. Je n’ai pas été malheureuse quand il s’est tué. Je savais qu’il se suiciderait. Il voulait que ses patients dépendent de lui. Il s’engraissait de la dépendance des autres. Quel étrange homme c’était. J’ai souvent pensé que tu aurais dû le poursuivre pour malversation. Il t’a dépossédé de tant de moi. Il m’a empêchée de me rapprocher de toi. Tu ne sais pas combien de fois j’ai eu envie de me détendre complètement avec toi dans le lit et même de te sucer jusqu’à cette sorte de béatitude dont tu n’as jamais eu l’air de me croire capable. Il me recommandait de me refréner avec toi et de ne pas me laisser entraîner dans ton monde, quoi que ça puisse signifier, et maintenant je sais que ça ne veut rien dire. Il y avait des moments où je voulais te demander d’aller dans son cabinet et de lui flanquer une rossée, comme tu l’aurais fait pour Alex s’il avait eu des ennuis. Il m’avait convaincue que j’étais sa malade. Les psychiatres n’aiment pas les gens, ils préfèrent les patients. Tu ne l’as jamais combattu. Tu semblais accepter ses opinions alors que tu savais sûrement qu’elles étaient fausses. Tu aurais dû me retirer de cet hôpital avant les électro-chocs. Je ne crois pas que j’aie jamais été une malade mentale. Je crois seulement que j’étais à bout de panique. J’avais l’impression de regarder mes enfants se noyer à un mètre de la rive. J’étais paniquée quand tu as déménagé de notre chambre à coucher. C’était terrible de me faire ça. Depuis, tu n’as pas arrêté de me faire des choses terribles. Des choses petites, mineures, insignifiantes, mais terribles. Je pense que tu as même réussi à te persuader que nous n’avons plus aucune raison d’exister, moi, toi ou les enfants. C’est ce que tu ressens ? C’est ce que tu voudrais dire ? S’il te plaît, parle, pour que nous puissions prendre nos jambes à notre cou et sauver nos vies.
— Quand as-tu pensé ça ?
— Croyais-tu me le cacher ?
— Pourquoi aurais-tu pensé ça ? Je ne t’en ai pas donné de raisons.
— Tu ne parles que de ça depuis des semaines. L’instituteur du Texas qui a tué sa femme, ses deux enfants, et qui s’est supprimé. Le médecin du Kansas qui a tiré sur sa femme, ses quatre enfants, et qui s’est suicidé ensuite. Tout près d’ici, dans le Connecticut, le journaliste qui a massacré sa femme, leur bébé de trois mois et le jeune livreur qui sonnait à la porte. Tu voulais demander à George Baker d’écrire un article sur ces tueries. Tu disais que personne ne pouvait les comprendre, sauf les gens qui avaient été forcés d’en commettre. Les enfants ne voyaient pas ce que tu essayais de leur raconter quand tu ramenais le sujet sur le tapis, chaque soir, à l’heure du dîner. On ne montre même pas de telles atrocités au journal de 6 heures. Puis tu as dit que tu ne voulais pas d’un article de George Baker car il chercherait seulement à faire coïncider les massacres avec ses théories, sans approfondir vraiment. Tu m’as fait croire que tu comprenais comment un homme pouvait tuer sa femme, ses enfants et se suicider. Il y a deux semaines, à Boston, une famille a été exterminée. Tu as même acheté les journaux de Boston. Anéantissement, c’était ton mot pour décrire la tuerie de Boston. Dans cette famille, c’est un pasteur de quarante-deux ans qui a tiré sur sa femme enceinte de trente-huit ans, puis sur ses cinq enfants, dont l’aîné en avait quinze. Personne à Boston n’a pu expliquer ces meurtres. Je me souviens que tu en as parlé presque avec orgueil, comme si, toi, tu pouvais les expliquer. Tu as reconstruit le crime pour nous. Le pasteur avait tué sa femme près du réfrigérateur, alors qu’elle préparait le petit déjeuner. Il avait abattu les enfants, un par un, au fur et à mesure qu’ils descendaient les escaliers et on avait retrouvé leurs corps entassés sur les marches. Il s’était assis sur une chaise dans la cuisine et s’était envoyé une balle dans la tête. Tu as dit que ces tueries arrivaient toujours par surprise, sans avertissement, sans motif apparent. C’était l’absence totale de mobile qui stupéfiait les autorités. On se débarrassait toujours des corps rapidement. La presse laissait tomber ces histoires. Tu as dit que tous les hommes songent à liquider leur famille quand l’acte d’anéantissement semble la seule solution. Je soupçonne, d’une façon insondable et horrible, que tu as raison. Je ne dirais pas ces choses-là si tu ne m’obligeais pas à les ressentir. Je veux que nous nous sauvions d’ici. Si je n’avais pas trouvé le fusil, nous aurais-tu tiré dessus à l’heure du dîner ? Mon Dieu, quelle question ! Espérais-tu que nous nous lèverions de table, avec nos trous bien nets au milieu du front, et que nous commencerions une nouvelle vie ?
— Je ne me doutais pas que tu en savais autant, ai-je murmuré.
— Comment pouvais-tu supposer que je ne savais pas ?
— Comment aurais-tu eu le courage d’affronter la vérité ? lui ai-je alors demandé.
— Je ne l’ai pas eu. Je t’ai dit que j’ai pleuré tout l’après-midi. Je ne pouvais pas m’en empêcher, après ce coup de fil avec toi. Tony et moi, nous avons caché le fusil. Je ne lui ai pas expliqué pourquoi, car il n’y avait rien à dire. Nous ne pensions pas que tu le trouverais, mais tu y es arrivé. J’ai vu que tu m’observais quand je me suis assise sur le lit. J’ai presque pensé que, si tu tombais sur le fusil, tu commencerais à te demander pourquoi tu l’avais chargé. Si tu avais le moindre doute, il te serait alors impossible de nous abattre, un par un, dans la cuisine, si c’est ce que tu projettes. Je crois que les hommes qui tuent leur famille le font sans passion, avec un détachement qui doit être pire que la mort. N’est-ce pas ainsi que nous tuons dans ce siècle ?
Miriam a enfoncé plus profondément dans l’herbe le bâton sur lequel elle s’appuyait.
— Je n’imagine pas le monde sans nous, a-t-elle dit.
— Penses-tu que notre présence fasse une telle différence ?
— Il n’y a que nous pour faire la différence, a-t-elle répondu.
— Si nous nous attardons ici, il fera jour, ai-je remarqué. (La maison semblait plus sûre que les bois.)
— Eh bien, restons.
— Pourquoi ? ai-je demandé.
— Nous parlerons de Tony, d’Alex, de Sheila et de Cléo. Je te raconterai que le plafond fuit dans la chambre d’Alex. Je commencerai par te dire tout ce que j’ai tu devant toi depuis six mois. Je me souviens de tout. Je me rappelle tous les mots que je ne t’ai pas dits. Tous les mots qui se sont formés sur mes lèvres et que je n’ai pas prononcés. Je me souviens de ces terribles silences entre nous qui pouvaient durer des semaines. De la rage qui montait en toi comme une escadrille de la mort en action. Je ne pense pas que tu veuilles entendre tout ça. Je ne sais pas ce que tu veux entendre. Tes oreilles sont si délicatement réglées sur tout ce qui est détraqué dans le monde. Mais il y a d’autres sons. Les enfants qui descendent déjeuner. La bousculade pour l’école. Le vide de la maison quand ils sont partis. Ce sont les bruits qui nous soutiennent d’un jour à l’autre. Les bruits que chaque bébé porte en lui pour le restant de ses jours. Nous mourons quand nous n’entendons plus ces bruits-là, ce remue-ménage de la vie. As-tu une idée du silence dans cet hôpital ? Je pensais que j’étais morte, je souhaitais être morte. Je ne sais pas comment je suis revenue à la vie. L’hôpital n’y est pour rien. J’en suis sortie morte. Je n’ai pas retrouvé la vie avant d’entendre Tony et Alex se chamailler à propos d’une bande dessinée, au petit déjeuner. Cléo a été le premier vrai bruit que j’aie entendu. Es-tu surpris que je sois encore vivante ?
— Oui, ai-je répondu, oui, oui, très.
— Je vais te dire ce que j’aimerais faire. J’aimerais écrire un livre, une sorte de machine à enregistrer le temps. Il n’y aurait qu’un exemplaire. Le tien. Dans ce livre, il y aurait nos vies. Tu pourrais le lire de temps à autre, surtout à ces moments où tu penses que les journées sont comme de la boue et que le monde a glissé des épaules d’Atlas. Le livre n’aurait pas de fin. Les romans ne se terminent jamais, du moins les grands. Les très bons romanciers sont ceux qui comprennent ça et qui peuvent nous y faire croire. Que mettrais-je dans ce livre ? Les scènes de notre mariage. C’est le titre que je lui donnerais : Scènes de notre mariage. Je décrirais cette première horrible nuit, quand je n’ai pas rempli avec une habileté consommée mon devoir à ton égard. Mais, en le lisant, tu aurais peut-être une idée de ce que peut faire une femme ordinaire. Je raconterais ta colère contre moi en Espagne et à Paris et ta peur que je me noie dans la Méditerranée. J’ai adoré ta jalousie quand ces deux Espagnols ont admiré mon corps comme si c’était une friandise mûre à point et inconnue d’eux. C’est la seule fois de ma vie où l’on m’a regardée comme ça. J’écrirais sur ces années que tu as passées au New York Times à rédiger des éditoriaux pour contenter les banlieusards qui n’ont pas encore digéré leur petit déjeuner. Une fois, tu as sauvé un immeuble de la Cinquième Avenue avec ton éditorial. Une autre fois, tu as obligé un président des États-Unis à annuler la nomination en France d’un ambassadeur. Je te rappellerais ta frayeur quand Tony est né. Tu étais à Londres et j’étais à l’hôpital. As-tu un souvenir de ta joie quand le premier numéro du Scientific Man est sorti ? Te rappelles-tu que les hommes les plus célèbres du monde te demandaient d’écrire dans ta revue ? Te souviens-tu encore que tu as été parmi les premiers à annoncer au monde que l’inflation est une maladie, pas un désastre économique, qu’elle tue les gens comme une épidémie, qu’elle les avilit et les dévalorise ? Ton numéro spécial sur les femmes a permis de les redécouvrir, elles qui se trouvaient comme perdues depuis des siècles dans les livres qu’écrivent les hommes. Je n’ai jamais eu d’autre amant que toi. Je ne pouvais pas l’imaginer. Tu as été un homme différent avec chacun de tes enfants et je raconterais ça pour toi. J’écrirais sur tes accès de rage qui n’éclatent que pour moi. Je te ferais comprendre ce que je ressens quand tu te glisses dans mon lit le matin et que tu me fais l’amour comme si c’était une obligation avant de te brosser les dents et de te laver la figure. Maintenant, pouvons-nous rentrer à la maison ? Les enfants vont bientôt se lever. J’ai promis de leur préparer le petit déjeuner.
Pouvions-nous retourner à la maison comme si nous étions sortis acheter des glaces chez Baskin-Robbins ? Y retournerions-nous pour simplement nous allonger et nous serrer l’un contre l’autre dans une étreinte oubliée aussitôt que terminée ? Que font les gens quand ils sortent de prison ? Que font les assassins quand ils apprennent leur grâce ? Comment les hommes se préparent-ils à la pendaison ? Il n’est pas étonnant que les bébés viennent au monde sans rien savoir de ce qui les attend ; ils se débattraient contre la naissance comme nous luttons contre la mort et ils gagneraient probablement le combat. La crête était à environ 1 500 mètres. Cela nous laissait du temps. Ce temps inépuisable qui ne semble jamais assez long pour vivre la plus simple des existences. Quelle que soit la prodigalité du temps, nous en avions épuisé notre provision à West Redding.
— Ne penses-tu pas que nous devrions rentrer à la maison, a répété Miriam, avec une hésitation dans la voix.
Comme Miriam lit clairement dans mes pensées. C’est dommage que ça ne lui arrive pas plus souvent. Pourquoi ne m’a-t-elle pas dit ce qu’elle avait dans la tête pendant toutes ces années où nous parlions à peine et où nous nous dévisagions comme si nous étions l’un pour l’autre l’ennemi naturel.
— Continuons jusqu’à la crête, ai-je dit sans donner plus d’explication.
J’ai ramassé une nouvelle canne, une lourde branche arrachée d’un arbre au cours d’un orage.
Miriam a pris le chemin de la crête. Je lui ai emboîté le pas. J’observais la courbe de son corps, la rondeur de ses hanches. Après quarante ans, les femmes américaines sont les plus voluptueuses de la terre, voilà du moins ce que Sam Williamson a écrit dans mon numéro sur les femmes.
Aujourd’hui, la mort est devenue pour nous une grande tentation. Depuis qu’il y a la télé, elle constitue l’aliment national des foyers américains. Nous n’avons jamais eu la certitude que l’océan ne se déchaînerait pas au-dessus de nos têtes. Et pourtant nous vivions. Quelle est cette vague de mort qui nous a engloutis et qui nous force à réagir comme si la nature nous avait soudain trahis ? Miriam avait retrouvé cette longue foulée qui m’avait tout d’abord attiré quand je l’avais vue traverser le campus de Harvard et ses bâtiments tapissés de lierre qui ressemblaient, la dernière fois que j’y étais passé, à un musée de cire de l’intelligence.
Est-il toujours à l’affût, ce monde inachevé qui avait l’air si lointain quand je me suis réveillé et que j’ai vu Cléo, quand j’ai compris que le néant est préférable à un muffin rôti ? Harry Rosenthal m’appellera-t-il après 10 heures pour m’annoncer que le Chinois s’est envolé vers Pékin ? George Baker fera-t-il une visite de politesse au salon de massage de la 47e Rue Est ? Vais-je continuer à lire le New York Times avec le désespoir d’un cancéreux qui attend son traitement ? Ce monde est-il vraiment un enfer pour les habitants d’une autre planète ? Comme toute la folie du monde paraît ordonnée. Que préservons-nous donc en nous bouchant les oreilles pour ne pas entendre les autres ? Croyons-nous toujours, comme les anciens Tartares, que nous serons les seuls survivants et que tous les autres mourront ? La mort serait atroce si seules certaines personnes mouraient et que les autres fussent épargnées. « De trop d’amour de vivre, d’espoir et de peur libéré », je me souviens que je récitais ces vers, enfant, avec toute la passion d’un indigène qui frappe sur un tambour pour que tombe la pluie ! Je crois que j’ai toujours voulu demeurer ce petit garçon qui, je m’en aperçois maintenant, m’a accompagné jusqu’au milieu de ma vie. Les nations ne se réjouissent-elles pas dans leur jeunesse et ne s’affolent-elles pas au cours de leur maturité ? Ce garçon avec son estomac plat et mince et ses muscles lisses et sa merveilleuse adresse à plier les journaux et à les lancer avec une grande précision sous les porches de Seward. Ce garçon qui écoutait un poste à galène en se demandant comment les sons pouvaient être arrachés à l’air – un phénomène qu’il ne comprenait toujours pas et que personne ne serait jamais capable de lui expliquer. Ce garçon qui, presque dès le commencement, avait perçu la tendresse des femmes, et aussi comment toutes les civilisations qu’il connaissait les avaient combattues pour des raisons qui lui étaient encore obscures. Comme le monde aurait progressé si les hommes s’étaient allié les femmes. Ce garçon qui avait débarqué à New York comme si c’était l’endroit où il avait toujours voulu être et qui l’avait découvert, inépuisablement habile à embrouiller et bouleverser ses rêves d’enfant.
Où pouvait-il aller ? Ce petit garçon qui avait vécu tant d’années, mais dont la vie pouvait être retracée en un instant, comme les pages du Times sur microfilm. Encore une fois au lit avec sa femme. Mais il ne croyait plus que le sexe soit la carotte au bout du nez de l’espèce humaine. Le sexe est une représentation, un spectacle et, quels que soient ses délices, il a réussi à rendre plus d’hommes misérables que la découverte de l’or. La tendresse et le réconfort, voilà ce dont tous les hommes qu’il connaissait étaient affamés. Et ils ne peuvent pas plus les trouver que Socrate la justice. Mieux valait après tout brandir la branche que je tenais et la fracasser sur le crâne de Miriam, puis rentrer à la maison et en finir avec la vie des enfants, une vie qui ne pourrait jamais être qu’une répétition de la mienne, moins sans doute les quelques années fortunées que j’avais vécues quand l’Amérique était pour moi aussi libre que le racontent les livres d’histoire. Au moins, ce serait terminé. J’étais capable de faire ça.
J’ai empoigné la branche. Je pouvais écraser la vie de Miriam en une seconde. Mais que supprimerais-je, alors que je ne connaissais pas sa vie ? Est-ce pour ça que nous tuons ? Pour effacer l’ignorance qui nous effraye. Le cadavre n’est plus une menace. Est-ce pour ça que tous les hommes croient être dans leur droit quand ils tuent ?
— Regarde ! a montré Miriam. Regarde !
— Où ?
— Là ! (Miriam pointait son doigt à travers les arbres, vers la maison.) Regarde ! a-t-elle crié, regarde !
Tony précédait Sheila et Alex. Alex tenait une torche. Cléo trottait à côté d’Alex. Leurs silhouettes se succédaient en file indienne contre le ciel. Ils ne pouvaient pas nous apercevoir à travers les arbres. Ils se hâtaient dans les bois, à notre recherche.
Miriam s’est mise à courir vers eux. Je me suis précipité pour la rattraper. J’ai saisi sa main. Des larmes ruisselaient sur son visage. Je sentais mon cœur battre. Il y avait des années que je n’avais plus couru. A travers les bois. A travers les rochers. A travers les branches mortes. Vers mes enfants qui maintenant surgissaient, grands comme le ciel.
— Tony ! Sheila ! Alex ! a appelé Miriam.
Les enfants se sont retournés et nous ont vus. Ils ont sauté sur place et agité leurs bras. Cléo a aboyé et a bondi vers nous. Elle sautait sur nous et nous léchait comme si elle en savait plus que quiconque. Tony et Sheila se sont élancés à notre rencontre et Alex les a rejoints. Miriam les a embrassés.
— Je me suis levée pour aller dans la salle de bains, a expliqué Sheila.
— Je me suis levé aussi, a interrompu Alex.
— Nous nous sommes levés tous les deux, a poursuivi Sheila. La porte de votre chambre était ouverte. J’ai vu que le lit n’était pas défait. J’ai prévenu Alex.
— J’ai vu qu’aucun des lits n’était défait dans aucune des chambres, a précisé Alex.
— Alors nous avons appelé Tony, a dit Sheila.
— Nous pensions que vous étiez peut-être dans la pièce de la télé, a continué Tony. La cuisine était allumée. La voiture était dans l’allée.
— Nous avons fouillé la maison sans pouvoir vous trouver, a murmuré Sheila.
— Nous avons pris Cléo, a raconté Alex. Je lui ai demandé : « Cléo, où sont Maman et Papa ? » C’était comme si elle savait. Elle a commencé à gratter la porte. Nous sommes sortis. Elle labourait le sol avec ses pattes. Elle reniflait. Nous avons enfilé nos vestes et emporté la torche électrique et nous nous sommes mis à vous chercher dans les bois.
— Je vous avais dit qu’ils se promenaient peut-être jusqu’à la crête, s’est écrié Sheila.
C’est alors que j’ai remarqué que Tony portait le fusil. La crosse accrochait la lumière. Tony avait baissé le fusil tout contre sa jambe, pour que je ne l’aperçoive pas. Mes genoux ont fléchi. J’ai pensé que j’allais m’affaisser. Tony m’a tendu le fusil. Mes mains tremblaient.
— Voilà, Papa, tu ferais mieux de prendre ça maintenant. Nous ne savions pas ce qui se passait. Aussi, j’ai emporté le fusil. Maman et moi, nous l’avions mis sous le matelas.
Tony en savait assez pour ne pas en dire plus et, moi, je ne savais que répondre.
— Il est chargé ? ai-je demandé.
Miriam m’observait. Sans bouger ni parler. Elle était aussi immobile que les feuilles des arbres. Je savais ce qu’il me restait à faire. Les enfants n’auraient peut-être jamais l’occasion d’oublier cette nuit. Il fallait qu’ils s’en rappellent le meilleur et qu’ils apprennent à vivre avec ces bribes.
— Une seule cartouche, a répondu Tony.
J’ai ouvert la culasse et retiré la balle avec précaution. Je l’ai glissée dans ma poche. Je me suis avancé vers le châtaignier qui nous dominait. J’ai écrasé le fusil contre le tronc. Il s’est fendu. Je l’ai lancé de nouveau. Il a volé en éclats. Aucun des enfants n’a prononcé un mot pendant que je défonçais le fusil. J’ai ramassé la crosse et je l’ai jetée dans les bois. Je me suis agenouillé et j’ai creusé un trou pour ensevelir le canon. J’ai tassé la terre humide tout autour et je l’ai recouverte de feuilles mouillées.
— Voilà qui est fait, ai-je dit.
Comme nous avions besoin de peu d’explications, semblait-il. Comme la vérité est limpide.
Rame, rame, rame, sur ton canot, tout doux au fil de l’eau. Je n’oublierai jamais la chanson que Mlle Stevenson nous apprenait en neuvième, cette chanson qu’elle nous cornait dans les oreilles, Mlle Stevenson, sans réaliser que ce qu’on apprend en classe reste gravé toute la vie. Cette chanson que nous serinions chaque matin, tout comme nous prêtions serment à la patrie. Rame, rame, rame sur ton canot, Tout doux au fil de l’eau, Gai, gai, gai, La vie n’est qu’un songe. Non, la vie n’est pas un songe, M lle Stevenson. La vie est notre seule richesse. Même les prophètes des ténèbres le savent qui publient leurs livres sur l’apocalypse tout en défendant leur train de vie, en récoltant leurs droits d’auteur et en ignorant leurs étudiants. Je vais grandir comme le devraient les hommes, sans peur de la mort ni terreur des années qui s’écoulent. Le petit garçon en moi doit périr. Ce garçon si soigneusement élevé par sa civilisation pour demeurer un enfant. Mais peut-être aucun d’entre nous ne dépasse-t-il jamais le stade de l’enfance ? Comment se fait-il qu’un seul roi d’Egypte ait eu droit de vie et de mort sur des millions d’Égyptiens ? C’était un jeu de gamins. Pourquoi les Allemands, cette grande nation, ont-ils cru si passionnément qu’un homme pouvait les sortir de leur misère ? C’était un jeu de gamins. L’Histoire est un jeu de gamins. Nixon et ses collaborateurs n’étaient-ils pas des enfants s’amusant à la chasse au trésor quand ils étaient dans la Maison-Blanche et qu’ils pensaient avoir découvert un butin enterré sous la pelouse, alors qu’il était là, à découvert, à leur portée. Harry Truman n’était-il pas un enfant jouant à « donne-moi une chiquenaude si tu l’oses » quand il a ordonné que la bombe atomique soit larguée sur le Japon à l’heure du petit déjeuner.
A défaut d’autre chose, je tuerai le petit garçon à l’intérieur de moi. Des bandes de lumière commençaient à s’étirer dans le ciel. Les corneilles traversaient l’horizon l’une derrière l’autre. Miriam aurait pu marcher depuis Rhode Island jusqu’au Nebraska si elle avait été la femme de mon arrière-grand-père.
Loin dans un coin de mon cerveau, là où les savants nous disent que vit la mémoire et que rien jamais n’est public, là où gît la vie, enfouie dans une masse spongieuse de cellules, là où des millions de cellules attendent de nouvelles expériences, là où respire le noyau de la vie et d’où jaillit cette irremplaçable conscience d’exister qui nous semble à tous un puzzle terrifiant, de ce coin du cerveau, du cœur de cette vie qui peut se mirer sur elle-même sans pour autant se connaître, de ce nid de corbeaux où peu d’aigles ont plané, emprisonné dans la croyance que l’existence est quelque chose de plus que ce que nous possédons, émergeait ce petit garçon né dans une ferme du Nebraska de l’étreinte de mon père et de ma mère, et je pouvais le voir, ce garçon, s’enfoncer dans le temps qui avait été le sien. Je ne lui demanderais plus comment agir, maintenant que j’étais un homme.
Nous nous sommes dirigés vers la maison. Cléo en tête avec Alex. Miriam à côté de Sheila. Puis Tony et moi. Nous savions qu’il n’y avait rien de mieux à faire que de goûter le soleil qui commençait à réchauffer nos dos. Miriam a promis des crêpes, du chocolat chaud, du jus d’orange. Alex voulait du pain perdu. Sheila, des muffins.
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UNE TRAGÉDIE A WEST REDDING
UN ÉDITEUR TUE SA FEMME
ET SES TROIS ENFANTS
AVANT DE SE DONNER LA MORT
West Redding, Conn. – Dans l’agglomération rurale de West Redding, ce sont les aboiements d’un chien qui ont attiré l’attention des voisins sur la maison du journaliste Paul Steward où ont été trouvés assassinés tous les membres de la famille. La police du Connecticut ne s’explique pas cette tuerie.
La police a déclaré que M. Steward avait vraisemblablement commis ces meurtres à l’aide d’un pistolet militaire qu’il avait conservé depuis la Seconde Guerre mondiale. Elle présume que M. Steward a d’abord abattu sa femme près de la cuisinière, puis ses deux fils alors qu’ils descendaient les escaliers et enfin sa fille dans la salle de bains du premier étage. M. Steward a été découvert dans une pièce inhabitée. Il s’était tiré une balle dans la bouche.
L’un des voisins a confié : « Je ne peux pas comprendre comment c’est arrivé. Nous avons vu la nuit dernière la maison illuminée, comme s’il y avait une fête. Monsieur Steward était un homme très bien. Il avait une charmante épouse et de gentils enfants. C’était le genre d’homme qui n’aurait fait de mal à personne. » George Baker, psychologue réputé de Yale et ami de longue date de M. Steward, a dit : « C’est un acte incompréhensible. »
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