On ne meurt jamais vraiment
Chapitre 10
L’attaque
— On doit installer notre camp pour la nuit, propose le jeune homme.
Celui-ci est épuisé et il voit bien que Molly n’en peut plus.
— Ouf, tant mieux ! Je ne sens plus mes pieds !
Le couple s’active pour construire un abri. Ils trouvent un arbre convenable avec deux branches parallèles. Ils passent la corde de l’une à l’autre plusieurs fois. Ils coupent des branches de sapin et déposent plusieurs épaisseurs au-dessus pour en faire un toit. Ce n’est pas un palace, mais ce sera une bonne protection contre la pluie.
Puis, Molly prépare un feu en dessous pendant que le jeune homme cherche du bois, le moins humide possible. Au bout d’un moment, elle tire quelques braises vers elle et dépose le pot en grès de haricots blancs pour le chauffer.
Elle sort du sac le torchon contenant la viande séchée ainsi que la bouteille d’eau. Il n’en reste plus beaucoup, mais cela ne change rien qu’elle se lamente. Ils doivent faire avec. Son compagnon arrive les bras chargés comme un mulet. Il place soigneusement les petits rondins sous l’abri et se frotte les mains près des flammes.
— Franchement, un bon feu, c’est toujours agréable ! Ma puce, tu es vraiment douée ! Sans toi que serais-je devenu ?
— Un glaçon ! réplique-t-elle en riant malicieusement les mains sur les hanches.
— Pas mal la blague ! Moque-toi de moi ! En d’autres circonstances, je serais plié en deux, mais mon estomac crie famine. Je ne pense qu’à mon ventre pour l’instant, désolé princesse !
Marc ôte son manteau, le pose près du feu puis s’étend dessus en lui tendant les bras.
— Avoue que je suis plus douée que toi pour allumer un feu, c’est tout ! le taquine-t-elle. Le repas est servi, mon prince charmant !
Elle le rejoint et pour clore le chapitre dépose un baiser sur ses lèvres.
Au petit matin, le couple d’amoureux se réveille difficilement. Le cuir du manteau est aussi raide que la peau d’un tambour. En ouvrant les yeux, Marc s’aperçoit qu’il neige de nouveau.
— Oh non, encore de la neige !
— Je comprends pourquoi je suis glacée maintenant. Je n’en peux plus ! souffle Molly découragée en enfouissant la tête sous le manteau.
— Pas de chance ma princesse, mais il faut continuer même si je suis de ton avis !
Le jeune homme se lève, tend sa main vers la jeune fille en lui disant :
— Allez, mon cœur, on n’a pas le choix, lève-toi, ma Belle au bois dormant !
Ils se dépêchent de rassembler leurs affaires et reprennent le chemin de la liberté, enfin c’est ce qu’ils espèrent. Au bout d’une vingtaine de minutes de marche, ils arrivent à la lisière d’une autre forêt encore plus lugubre que la précédente. Un grognement se fait entendre au loin. Les amoureux se regardent et sans hésitation pénètrent.
— Il faut marcher plus vite, Marc ! On doit passer ces bois rapidement.
— Je suis du même avis que toi. Je n’ai pas envie d’affronter ce monstre plein de poils aux griffes acérées.
La traversée est difficile. Les buissons épineux, coupants comme des lames de rasoir, s’accrochent à leur manteau, freinant ainsi leur marche. Les racines enfouies sous les couches de feuilles mortes les font trébucher à tout instant.
Les branches ressemblent à des mains qui s’agrippent à eux comme si elles étaient envoûtées. La neige tombe en abondance, mais la volonté du couple ne fléchit pas. Par moments, des grognements se font entendre autour d’eux.
— Allez Molly, plus vite ! crie le jeune homme affolé.
Tout à coup, Marc est happé par une forme sombre. Il est projeté contre un arbre que son épaule heurte de plein fouet, provoquant chez le musicien un hurlement de douleur. Par instinct primitif, Molly attrape une branche et la fracasse sur le museau de l’ours. Celui-ci se met debout, frotte son museau et émet un grognement guttural si puissant qu’il fait chanceler la jeune femme quelques secondes.
Avec une volonté étonnante de survie, elle saisit une autre branche pour lui asséner un deuxième coup. Aussi vite qu’il est apparu, il disparaît comme un éclair. Sans comprendre son comportement, Molly se sent soulagée et se penche vers le blessé, gisant sur le sol inconscient après cette violente attaque.
Il fait nuit quand Marc ouvre les yeux. Il voit Molly alimenter le feu. Une douleur aiguë lui traverse le corps. Il essaie de se relever.
— Aïe ! Bon sang ! Ça fait un mal de chien !
— Tu es réveillé ! Si tu savais comme j’ai eu peur de te voir évanoui sur le sol. J’ai vraiment cru te perdre cette fois, mon chéri !
— Désolé de t’avoir effrayée ! J’aimerais mieux encore être inconscient ! Je dois avoir une fracture de l’épaule. Enfin, je ne m’y connais pas trop, je n’en sais rien, mais la douleur me lance affreusement.
— Je t’aide à te relever, si tu veux t’asseoir un moment, propose son amie anxieuse.
— Non, surtout pas ! C’est pire quand je bouge, gémit le blessé.
— Que puis-je faire d’autre ?
— Rien ! Je gèle sur ce sol humide, murmure péniblement le citadin.
La jeune femme l’aide à se relever un peu pour boire le breuvage chaud bien noir. Elle le tourne délicatement du côté de l’épaule valide, de façon à disposer quelques branches en dessous de lui.
— On va devoir passer la nuit dans ce bois le temps que tu reprennes des forces ! lui dit-elle.
Mais le jeune homme ne répond pas. Les quelques efforts qu’il vient de faire l’ont épuisé.
Elle songe au feu qu’elle doit entretenir toute la nuit pour qu’ils ne meurent pas de froid tous les deux. Inconsciemment, elle grignote de la viande séchée, puis enlève son manteau qu’elle dépose sur le jeune homme. En prenant toutes les précautions possibles pour ne pas le blesser davantage, elle se blottit tout contre lui. Il émet une sorte de grognement, puis elle s’endort, épuisée par cette journée harassante.
À son réveil, la jeune femme frissonne et met peu de temps à se lever. Elle est bien déterminée à faire de son mieux pour qu’ils s’en sortent tous les deux. Elle attise les braises, pose près d’elle la bouteille de café en attendant que l’amour de sa vie se réveille. Elle regarde tout autour d’elle puis vers l’homme étendu sur le sol. Son manteau est couvert d’une bonne couche de neige.
— Les flocons continuent de tomber ! Ces conditions ne vont pas nous aider ! chuchote-t-elle.
Elle repense à sa nuit durant laquelle, régulièrement, elle a dû se lever pour alimenter le feu chaque fois, elle a mis du temps pour s’endormir à cause du froid.
— La température a bien baissé aujourd’hui, se dit-elle.
Elle regarde les flammes qui crépitent tout en pensant à la suite de leurs péripéties. Ils n’ont pas de gîte pour se protéger. Ils doivent avancer, quel que soit l’état de Marc, quoi qu’il lui en coûte, c’est son objectif. Celui-ci émerge plusieurs fois de sa longue nuit de sommeil. Son front baigne de sueur. Il claque des dents. Il a de la fièvre, constate la jeune femme après avoir touché son visage.
— S’il te plaît, mon chéri, il faut que tu te lèves ! J’ai besoin de toi pour continuer.
— Molly, je ne me sens pas très bien ! Aide-moi, je t’en prie !
Une grimace défigure son beau visage. Elle l’aide à s’asseoir, lui sert du café qu’il boit lentement. Après avoir rassemblé leurs affaires, elle l’assiste pour qu’il se lève.
La forêt est assez intense pour empêcher le vent d’avoir une prise sur eux, mais leur marche est ralentie par le jeune blessé qui a du mal à mettre un pied devant l’autre. Chassée par le blizzard, la neige court en blanche fumée, se posant de-ci delà suivant les obstacles.
Molly avance machinalement, un pas après l’autre, laissant errer son regard, tout en soutenant l’homme qu’elle aime. Ils sont entourés d’arbres, quelques arbustes, des chardons desséchés couverts de givre leur donnant une couleur blanche comme des fantômes bougeant au gré du vent. Le spectacle n’est guère réjouissant, mais, elle le sait, sa volonté jouera un rôle important dans leur survie.
Elle réconforte régulièrement le jeune homme, l’encourageant, le soutenant de toutes ses forces. Mais ce dernier est si faible et si fatigué de marcher que la jeune femme lui propose de faire une halte.
— Non, Molly ! Il faut continuer, je peux tenir encore ! souffle-t-il avec difficulté.
Le couple avance péniblement depuis au moins une heure, se heurtant régulièrement aux branches agitées. Ils se faufilent entre les buissons épineux sur lesquels s’accrochent des poils de leur abominable manteau. Elle se demande s’il est raisonnable de continuer. La lumière du jour commence à faiblir et le temps de construire un abri, la nuit sera déjà là. Elle ne doit plus perdre de temps.
— Marc, nous devons nous arrêter maintenant ! Il se fait tard.
Elle l’assoit sous l’alcôve d’un épicéa gigantesque.
— Tiens-toi contre le tronc, juste cinq minutes !
Elle l’aide. Ses mains touchent l’écorce rugueuse de l’arbre qui lui fait mal tant ses extrémités sont glacées.
— Je vais isoler le sol, mon chéri, d’accord ?
— Fais comme tu veux, murmure-t-il.
Molly remarque son regard éteint, son abattement. Elle doit allumer un feu et le faire manger au plus vite.
Elle prend la hachette et coupe de grandes branches feuillues. Elle les dépose sur le sol tapissé de mousse.
— Vas-y, Marc, bois encore ! Cela te fera du bien, supplie la jeune prof un peu plus tard.
— Non merci, ne t’en fais pas, je me sens mieux maintenant.
— Attends, je regarde ton épaule, là doucement. C’est bien, je tire la manche ! Je ne vois pas de traces de griffes, juste une grande ecchymose. Peux-tu bouger le bras ?
— Aïe ! Un peu, je n’ai pas de fracture, c’est génial ! Hein, ma princesse !
Il regarde sa bien-aimée. Son visage a repris des couleurs. Malgré la souffrance, il ajoute :
— Elle me fait quand même un mal de chien !
— Après une bonne nuit de repos, tu verras, tu te sentiras mieux, je te l’assure ! Reste bien au chaud, le rassure Molly.
Elle l’aide à s’étendre puis relève un peu plus le manteau sur lui pour qu’aucun courant d’air ne puisse passer bien que ce soit illusoire. Le musicien dort depuis un bon moment, Molly contemple les flammes rougeoyantes. Son esprit se met à vagabonder. Elle pense à la petite cahute qu’elle vient de construire sous l’arbre, pas très solide.
— Pourvu que le vent ne souffle pas trop fort ! se dit-elle.
Les flocons se posent un à un par millions sur le sol gelé. La lune blafarde offre une lumière troublante sur le paysage. La neige forme des franges d’écume sur les rochers.
Tout à coup, paralysée d’effroi, Molly est irrémédiablement attirée par des lueurs qui semblent se faufiler entre les arbustes. À cet instant, tous ses sens sont en éveil. Doit-elle réveiller son compagnon ? Elle reste tétanisée en les observant un long moment. Rien ne se passe, comme pour les autres fois. Les lueurs disparaissent aussi vite qu’elles sont apparues.
Sortie de sa torpeur, la jeune prof dépose un rondin de bois sur les braises. Elle se calme en se disant qu’elle ne risque rien puisque depuis le début de leurs mésaventures, ces lumières sont toujours restées à bonne distance. Elle se sent alors tout bonnement idiote d’avoir eu si peur. Il neige sans discontinuer une grande partie de la nuit. Le craquement d’une branche prend une ampleur disproportionnée dans l’obscurité. Son cœur bat la chamade à chaque bruit.
Aux premières lueurs de l’aube, le vent s’amplifie. Molly est fatiguée, mais toujours alerte malgré ses peurs irraisonnées. Elle a pu s’assoupir par intermittence. Elle se dégage doucement de la cahute. Elle rabat sa capuche sur la tête. Il fait très froid aujourd’hui, ils devront avancer plus vite.
— Marc, comment vas-tu ?
— Un peu mieux. Je me sens tout engourdi. Mon épaule me fait moins souffrir !
— Il faut vite partir, mon chéri. J’aimerais bien ne plus dormir dans cette forêt ce soir.
Elle lui sert un café.
— Pourquoi dis-tu cela ? S’est-il passé quelque chose cette nuit ?
— Non, pas spécialement. Franchement, cet endroit est lugubre, tu ne crois pas ?
Elle préfère garder pour elle la présence des lueurs. Le couple se met en marche très rapidement. La tempête redouble d’intensité. Ils essaient de garder un vague cap, malgré la fureur des éléments. Même si le citadin a moins besoin de Molly pour avancer au début de leur périple, son compagnon s’appuie de plus en plus sur elle au fil des heures.
— Tu vas bien ? crie-t-elle pour couvrir les mugissements du vent.
— Quoi ? lui demande-t-il en tirant sur sa capuche comme pour mieux l’entendre.
Le vent siffle aux oreilles glacées des aventuriers. Elle lui fait signe de la main, montre une anfractuosité. Ils s’en approchent et s’accroupissent pour mieux se parler.
— Je te demandais si tu allais bien.
— Désolé Molly, je ne sais pas ce qui se passe en moi, mais mes jambes ont du mal à me porter, lui répond-il d’un air gêné.
Devant les difficultés de son compagnon, elle lui sourit en lui proposant :
— Veux-tu qu’on se repose un moment ?
— Je ne préfère pas, Molly. Avançons au moins jusqu’à la sortie du bois.
La jeune femme se lève, jette un œil autour d’elle pour évaluer la situation. Elle remarque un sentier à l’endroit même où ils se trouvent. S’ils n’avaient pas fait de pause, ils seraient passés à côté sans le voir. D’un geste, elle lui montre le passage. Marc fait un signe d’accord de la main.
— Appuie-toi sur moi ! lui crie-t-elle.
Sa volonté est inébranlable. Les bourrasques deviennent de plus en plus violentes. Le couple lutte de toutes ses forces contre ce vent turbulent. Chaque pas est une victoire pour eux face à cet ennemi redoutable.
Petit à petit, les arbres sont plus espacés. Leurs pas crissent sur la neige. Ils débouchent dans une prairie balayée par la tempête, provoquant d’irréelles vagues blanches. Le spectacle est magnifique.
En d’autres circonstances, ils l’auraient sûrement apprécié, mais là, c’est une autre histoire. Au loin, Molly tente de distinguer quelque chose, un abri, une personne pour l’aider. Mais le rideau de neige donne un aspect flou à tout ce qu’elle voit. Elle fait signe au jeune homme de s’asseoir. Elle a besoin d’une halte. Ce dernier s’écroule, à bout de force. Molly s’assoit hors d’haleine, la main crispée sur le sac de provisions. Elle scrute l’horizon. Elle tremble de tous ses membres. Seule une partie de son visage est visible pourtant, elle sent l’air lacérer son visage comme des lames de rasoir.
Au bout de quelques minutes, elle croit voir une fumée noire, se dissiper rapidement : est-ce une hallucination ? Pourtant, le ciel est d’un blanc immaculé. Elle fait signe à son compagnon de se lever. Il éprouve une grande difficulté à se relever malgré l’aide de la jeune femme. Sans rien lui dire pour ne pas lui faire une fausse joie, elle le dirige vers ce qu’elle croit avoir vu, mais le jeune homme est si faible, si fatigué, qu’il est incapable de mettre un pied devant l’autre.
Molly puise au fond de ses entrailles toute la force qu’il lui reste pour soutenir le plus possible son compagnon. Le couple s’approche d’un peu plus près. Incroyable ! Un chalet se trouve à dix mètres d’eux.
— Marc ! Nous avons réussi, tu m’entends ? lui crie-t-elle le plus fort possible. Mais il ne répond pas. Les derniers pas sont une torture pour la jeune femme.
Marc traîne de plus en plus les pieds ! Les voilà devant la porte ! Elle tourne énergiquement la poignée, mais la porte semble bloquée par de la neige verglacée. Les rafales redoublent d’intensité, emportant des milliers de flocons de neige qui s’abattent sur le couple.
Puisant dans ses dernières forces, elle donne un grand coup de pied, puis force l’entrée avec son épaule. La porte cède dans un grincement sinistre. Ils s’engouffrent dans la maison et s’écroulent tous les deux inconscients sur le plancher. La violence des bourrasques a déposé un épais tapis cotonneux de neige sur eux.
Le froid réveille la jeune femme qui se relève péniblement en titubant. Elle ferme la porte et s’enquiert de l’état de son compagnon, mais il est toujours inconscient. Elle regarde autour d’elle et fait une découverte épouvantable. Ils sont de nouveau dans le même chalet. Elle regarde d’un œil navré l’intérieur lamentable. Elle crie de rage le plus fort possible. Elle est horrifiée. Tout ce qu’ils ont dû endurer pendant des jours n’a servi à rien.
— Mais c’est impossible ! hurle-t-elle.
Elle s’écroule sous le choc de cette découverte, insensible à la douleur quand ses genoux heurtent le sol. Ses jambes ne lui obéissent plus. Elle reste dans cette position. Mais qu’a-t-elle fait pour mériter ce châtiment ? Elle pleure de rage. Elle est révoltée puis elle pense à l’homme qu’elle aime et qui a besoin de soins. Avançant à quatre pattes jusqu’au jeune homme, elle pose sa tête contre son torse comme pour se recueillir. Sa respiration est lente, comme s’il dormait.
Elle sanglote un long moment. Elle sent le froid l’envahir. Spontanément, elle se lève et agrippe le manteau de Marc pour le traîner jusqu’au canapé, le hisser comme elle peut. Elle allume la lampe et ravive le feu.
Elle reste assise sans un mot, sans réaction pendant de longues minutes près du citadin. Elle se réchauffe près du feu. Elle regarde ses mains rouges et gonflées qui sont un peu douloureuses. Lasse, à bout de forces, Molly s’enfonce un peu plus dans le dossier du canapé en versant un torrent de larmes sur son sort cruel puis sombre dans le sommeil sans s’en rendre compte.
La nuit a étendu son voile noir depuis un bon moment. Quand la jeune femme reprend conscience, elle ôte son manteau. Elle prend le temps de mieux observer son environnement à la lumière de la cheminée. Surprise, elle constate que le décor a changé. Elle est stupéfaite de découvrir quasiment au pied de l’escalier un meuble tourne-disque vintage avec quelques grands classiques : Mozart, Beethoven, Bach, Chopin, Vivaldi. Ce n’est pas son genre de musique habituellement, mais elle est trop heureuse de pouvoir rompre le silence qui parfois lui pèse. Écouter des mélodies lui fera du bien et sera plus agréable que d’entendre ce sempiternel vent.
Près du bahut trône un réfrigérateur. Instinctivement, elle regarde le plafond et découvre une ampoule. Elle se lève pour ouvrir la porte du réfrigérateur. Il est éclairé et surtout rempli de nourriture : de la viande bien fraîche, des œufs, du beurre, des bouteilles de lait, des compotes, des flans, de la salade, des fraises bien rouges, des avocats, des tomates. Elle n’en revient pas de toutes ces bonnes choses.
Elle trouve un interrupteur qu’elle actionne. Aussitôt, la lumière se répand dans toute la pièce. Les tabourets ont disparu pour laisser place à quatre belles chaises en bois. Elle se tourne vers la cuisine : finis les pots en grès. Ils sont remplacés par des boîtes de conserve : des haricots verts et jaunes, des petits pois, de la macédoine de fruits. Elle voit des paquets de pâtes, un sac de pommes de terre, du riz, du sucre, de la farine, du gingembre.
Elle ouvre la porte du bahut, cela n’a plus rien à voir. Elle découvre plusieurs bouteilles de vin rouge et de vin blanc, du chocolat à croquer aux noisettes ou aux amandes, des bonbons de toutes sortes, des sodas, des gâteaux secs au chocolat, enfin plein de bonnes victuailles.
C’est plus fort qu’elle. Molly ne peut résister à l’odeur délicieuse qui sort du bec de la cafetière posée sur les braises, prête à être consommée. Elle a si faim qu’elle se jette sur la nourriture et se sert une tasse de café. Des larmes coulent sur son visage. Elle est si désemparée. Elle essuie une larme du revers de sa main, renifle puis continue de manger.
Le temps passe lentement. Elle se sent seule, seule dans cette maison trop grande, trop sombre malgré la présence de son bien-aimé. Celui-ci est inconscient, allongé sur le canapé où ils ont passé tant de soirées. Il est dans l’impossibilité de la rassurer pour l’instant. Elle a vraiment apprécié toutes les découvertes qu’elle a faites, toutes ces bonnes choses à manger, mais l’euphorie du moment a été dissipée par ses inquiétudes, ses doutes, face à ce mystère.
Pourquoi sont-ils revenus ? Comment ont-ils pu se retrouver dans le même chalet après tant de chemin parcouru au fil duquel ils ont risqué leur vie plus d’une fois ? Elle est sûre qu’ils n’ont pas tourné en rond ni qu’ils soient revenus sur leurs pas. Qui sont ces gens pour leur faire subir autant d’angoisse, de désarroi ? Elle ne sait pas pour Marc, bien qu’elle soit sûre qu’il n’ait jamais rien fait de mal, mais elle estime qu’elle n’a pas mérité ce châtiment, cette injustice.
La jeune femme se lève, ouvre le réfrigérateur par dépit, en sort des fraises qu’elle déguste une à une, installée mollement à table. Au bout d’un long moment, elle se trouve affligeante d’agir de la sorte. Ce n’est pas en mangeant qu’elle se sentira mieux. Elle doit se reprendre. Tout n’est pas perdu. Marc est là et il finira bien par se réveiller.
Elle doit se concentrer sur les Autres, ceux qu’elle considère comme ses ennemis. Elle trouvera la raison de leur kidnapping. Elle doit garder confiance en elle et surtout rester forte face à cette étrange situation. Peut-être qu’elle se trompe complètement au sujet de tout cela ! Oui, peut-être ! Elle doit mieux réfléchir et analyser tous les événements pour en conclure quelque chose de constructif.
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