On ne meurt jamais vraiment

Agnès Morillon · Chapitre 5 sur 22

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On ne meurt jamais vraiment

Chapitre 5

 

Mystère

 

Le temps s’écoule lentement dans la petite maison. Cela fait plusieurs jours maintenant qu’ils n’ont pas pu mettre un pied dehors. Dans un silence rompu régulièrement par les rafales qui poussent des clameurs stridentes, les branches des arbres dénudés par l’hiver se cassent sous le poids de la neige dans un craquement sinistre.

Les alentours disparaissent dans une brume jaunâtre et trouble à travers laquelle tourbillonnent de blancs flocons. L’horizon se confond avec la terre. Les bourrasques ne se calment pas. Le ciel reste obscur. Oui, c’est bien un blizzard qui s’offre aux deux jeunes gens qui n’ont jamais rien vu de pareil de leur vie.

L’ambiance est pesante dans le modeste chalet, ils sont comme suspendus par le temps. Chaque jour qui passe, devant cette fenêtre glacée, la buée de leur souffle donne l’impression d’une vision encore plus floue. La luminosité a beaucoup baissé, mais plus rien ne compte pour eux, ni la faim, ni la chaleur du feu en dehors de ces lueurs qui apparaissent par intermittence.

Les journées s’écoulent dans une tension palpable sans prononcer la moindre parole, chacun sentant l’inquiétude de l’autre. Chaque soir apporte un peu de répit à la tombée de la nuit qui les oblige à s’éloigner des vitres. Ils parlent de tout et de rien, rient parfois tout en grignotant. Ils se rassurent l’un l’autre espérant un plausible sauvetage des forces de l’ordre.

Les jours passent. Un lien d’amitié mêlé de sentiments confus et divers se crée entre Molly et Marc. Dans l’après-midi du neuvième jour, la jeune femme finit par craquer devant le jeune homme qui fixe continuellement l’extérieur.

— Bon, ça suffit, dans cinq minutes, il va faire noir ! Les lueurs restent à bonne distance depuis le début et on ne les voit que par intermittence. Cela ne change rien qu’on soit là à les surveiller, tu ne crois pas ?

— Oui je sais bien, mais comprends-tu qu’il se passe quelque chose d’anormal dehors quand même ? crie Marc.

Son beau visage n’exprime qu’impatience et frustration.

— Qu’est-ce qu’on fait alors ? On sort ? On essaie de leur parler ? On se bat ? J’ai l’impression d’être dans un film d’horreur depuis le début ! Je m’attends à tout instant à voir des zombies fracasser la porte et nous dévorer vivants ! Merde ! J’en ai marre ! Je veux que tout cela s’arrête ! Je veux revenir à la civilisation, tu comprends ! hurle le jeune homme.

Marc tient la jeune femme par les épaules et la secoue. Cette dernière lui assène un coup de poing dans le ventre, ce qui l’oblige à la lâcher.

— Non, mais, tu perds la tête, Marc, calme-toi ! lâche-t-elle contrariée.

Le citadin regarde la jeune prof un instant. Une expression étrange traverse ses yeux. Ensuite, il se dirige vers la porte, l’ouvre en luttant contre les rafales qui s’engouffrent et crie :

— Qui êtes-vous ? Que voulez-vous ?

La jeune femme le tire par le bras pour le faire entrer.

— Tu es fou ou quoi ? Avec cette tempête, tu veux crever de froid, Marc ?

Haletant à cause du vent qui s’engouffre dans les poumons, il lui répond d’une voix aussi forte qu’il peut pour couvrir le bruit des bourrasques :

— J’en ai assez de cette situation ! Tu ne vois pas ces choses dehors ? fait-il tout en pointant son doigt à l’extérieur. Elles ne sont pas humaines, j’en suis sûr ! C’est une forme de vie qui n’existe pas sur terre !

— Tu veux dire des extraterrestres ! s’exclame Molly. Alors là, on nage en plein délire, non, tu ne crois pas ?

Le jeune musicien se plante devant la jeune femme tout en maintenant toujours la porte grande ouverte.

— Alors explique-moi ! Que sont ces choses dehors ? Allez, explique-moi ! Si ce sont des humains, comment font-ils pour briller et résister au froid ? Allez, vas-y !

La jeune femme, déstabilisée par les propos du jeune homme, met un moment à prendre la parole puis lui répond avec calme :

— Je n’en sais rien ! Je n’ai pas de réponse à t’apporter. Marc, je t’en prie, tu paniques là, c’est tout !

Le jeune citadin s’approche de Molly un peu plus, lui sourit, l’embrasse fougueusement et lui annonce d’un ton ferme et amical à la fois :

— Il faut qu’on retrouve nos vies, ma princesse ! Je le fais pour toi, pour nous !

— Non, ne fais pas cela ! Tu risques l’hypothermie dehors ! crie-t-elle.

L’homme disparaît dans le noir en un instant. Tant bien que mal, Molly scrute l’horizon. Un vent glacé lui fouette le visage. Elle crie de toutes ses forces :

— Marc ! Marc !

Un vent féroce fait trembler les fenêtres enneigées. La jeune femme lutte de toutes ses forces contre les rafales pour fermer la porte, tout en culpabilisant d’être responsable de l’héroïsme inconsidéré du jeune homme. Elle se dit : « Il le fait pour moi ! C’est horrible ! Il va mourir seul, dehors, avec ce froid ! » Elle panique, se demande comment aider Marc. Elle prend la lampe à pétrole, avance la table devant la fenêtre et la dépose dessus, espérant que son compagnon d’infortune retrouve son chemin grâce à cette lumière. Tout en regardant par les vitres, elle repense au baiser si passionné que le jeune musicien lui a donné avant de sortir.

Soudain, une vague d’amour parcourt son corps de bas en haut. Elle est troublée par ce sentiment nouveau. Elle connaît à peine cet homme. Comment peut-il être possible de ressentir une telle chose aussi vite ? — Ce n’est pas le moment de rêvasser ! se dit-elle en haussant le ton.

Elle distingue par moment des panaches de brume argentée de forme humaine. Peut-être que ce ne sont que des illusions, des hallucinations et qu’ils ont tous les deux paniqué pour rien. La neige continue de tomber avec abondance. Elle espère que les murs de la maison supporteront ce supplément de poids. Le chalet semble si vieux.

Que va-t-elle faire maintenant ? Cette question tourne sans cesse dans sa tête. Elle pense à Marc et se maudit de n’avoir pu l’empêcher de sortir. Elle commence juste à avoir confiance en lui et son côté enthousiaste lui manque affreusement. Va-t-il survivre dans ce froid polaire ? se lamente-t-elle.

Le blizzard est toujours aussi intense. La jeune femme frissonne, prend une bûche sous l’escalier d’un geste automatique et attise le feu. Elle ne peut rien faire pour l’instant. Ses idées sont confuses. Elle reste un moment devant la fenêtre, scrutant l’horizon puis fatiguée, à bout de nerfs, elle se blottit dans le vieux canapé. Elle frissonne en se tournant et retournant pour essayer de trouver une position confortable.

Elle pleure pour la première fois depuis qu’elle est dans cet endroit. Elle ne peut plus retenir ses larmes. Elle est seule maintenant dans cet univers hostile et mystérieux. Elle se dirige une dernière fois à la fenêtre. Elle ne voit toujours rien. Doit-elle risquer sa vie pour tenter de retrouver le jeune citadin ? Les heures passent lentement. Molly regarde les flammes.

Par moment, ses paupières se baissent. Elle lutte pour ne pas s’endormir. Elle décide de partir à sa recherche aux premières lueurs du jour. Soudain, elle entend un bruit sourd venant de l’étage. Surprise, elle sursaute, se lève péniblement, le corps fourbu de fatigue. Elle gravit les marches et s’immobilise.

— Marc ! Marc ! Comment est-ce possible ?

Le jeune musicien se trouve inconscient, recroquevillé sur le palier. Elle se penche, le serre dans ses bras, le supplie.

— S’il te plaît, Marc ! Réveille-toi !

Elle a à peine le temps de finir sa phrase qu’un craquement sinistre se fait entendre. Molly lève les yeux au plafond et tout s’écroule. La jeune enseignante sent une vague de froid l’envahir puis c’est le trou noir.

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