On ne meurt jamais vraiment

Agnès Morillon · Chapitre 1 sur 22

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On ne meurt jamais vraiment

Chapitre 1

Nuit d’angoisse

 

— Bon sang, ce qu’il fait froid ici ! s’écrie Molly les paupières à peine relevées, réveillée en sursaut toute grelottante.

Elle n’y voit rien. La télévision est éteinte.

— Je dois faire un mauvais rêve.

Elle a la sensation d’être couchée à même le sol. Elle se frotte les yeux, espérant voir le jour.

— Non, ce n’est pas une hallucination ! C’est le noir total. Cela n’a rien à

voir avec mon lit douillet ! dit-elle en somnolant.

Elle se redresse, tend une main tremblante dans l’obscurité vers le tiroir de sa table de nuit, là où est rangée la torche, mais ne trouve que le vide en effleurant le sol. Cette fois-ci, elle est bien réveillée.

— Mais bon sang, je suis par terre ! Ce n’est pas un rêve, mais la réalité ! crie-t-elle désorientée par la pénombre. Mais qu’est-ce que ça veut dire ? Oh, mon Dieu ! C’est de la paille que je touche !

La jeune femme retire sa main de frayeur, d’un geste brusque. Surmontant sa peur, elle tâtonne autour d’elle, se saisit de ce qu’elle pense être un sac de toile très rêche, mais assez grand pour la couvrir entièrement. Elle ne comprend rien. Un sentiment de panique la submerge. Être dans le noir complet la terrifie. Elle supplie :

— Au secours ! Aidez-moi !

Mais seul un vent lugubre lui répond par des craquements sinistres venant de toute part.

— Mais qu’est-ce qui m’arrive ? crie Molly.

Elle est appuyée contre ce qui semble être un mur. Ses doigts effleurent la paroi rugueuse. Elle sursaute. Quelque chose vient de se coller à sa main. Elle sent des courants d’air glacé.

— C’est un cauchemar !

Molly sanglote. Elle se sent perdue dans cette nuit froide, obscure. Ce bruit infernal, des rafales violentes, la terrifie.

— C’est pas possible ! C’est pas possible !

C’est la phrase qui tourne en boucle dans sa tête. Elle n’arrive pas à y croire.

Elle se remémore des bribes de sa soirée, une routine pour la jeune femme. Après une bonne douche rafraîchissante, elle boit un grand verre de menthe à l’eau avec des glaçons, blottie sur son canapé en cuir, dans le salon où les volets sont fermés depuis plusieurs jours.

La canicule sévit depuis une semaine, frôlant les 38° dans sa belle Vendée. Tous les moyens sont bons pour se sentir mieux. Vers 23 h, elle est montée dans sa chambre. Elle a allumé le ventilateur et le téléviseur. Puis, elle s’est couchée, tout en regardant un film dont elle n’a pas vu la fin. C’est un bon moyen pour elle de s’endormir rapidement, sans penser à quoi que ce soit et ne pas être dans le noir.

— Je ne comprends pas. Ce n’est pas ma chambre ! Mais qu’est-ce que je fais ici ? se demande-t-elle. Bon, allez, calme-toi, Molly ! Concentre-toi. Concentre-toi. Tu es toujours vivante ! Tiens jusqu’au petit matin !

Elle grelotte quand, soudain, elle entend ce qui semble être des hurlements de loups ! Elle serre un peu plus contre elle ce qui lui fait office de couverture. Des craquements secs se font entendre tout autour d’elle, comme si elle se trouvait dans une vieille cabane. À l’extérieur, le vent redouble de force.

— Ce n’est pas normal pour un mois de juillet ! se dit-elle.

L’air qui entre dans ses poumons est tellement glacial qu’elle respire par saccades. Molly a l’impression que le temps est figé, que le jour prend ses aises pour poindre le bout de son nez. Elle gémit, terrifiée devant l’incompréhension de sa présence dans ce lieu inconnu. Elle se frictionne les mains et les pieds. Son corps commence à s’engourdir. La jeune femme ne porte sur elle qu’une simple nuisette synthétique, normal pour une tenue d’été. Son visage commence à se figer. Ses lèvres deviennent douloureuses.

— Mais merde ! Qu’est-ce qui se passe ? Où suis-je ?

Elle jure. C’est sa façon à elle de gérer ses angoisses. Elle claque des dents. Le froid ne lui laisse aucun répit. Son corps transi la fait souffrir tant ses muscles se crispent, tremblent à cause de l’air gelé de la pièce.

— Mon Dieu, faites que le jour arrive vite, sinon je vais mourir là ! Pitié, Seigneur ! Aidez-moi ! se lamente Molly sans être particulièrement croyante.

Dans un instinct de survie, elle rassemble toute la paille qu’elle peut attraper pour couvrir le sac.

— Cela fera un bon isolant ! pense-t-elle.

Petit à petit, elle commence à distinguer une fenêtre qui se découpe dans les ténèbres. Elle n’ose pas bouger, car elle se sent protégée sous sa couverture de fortune.

— J’attends encore un peu que le jour se lève complètement, se dit-elle.

Elle n’a pas vraiment chaud, mais elle tremble moins. Elle ne veut pas prendre le risque d’affronter à nouveau ce froid si mordant. Un moment de lassitude la submerge. Sa peur laisse place à l’incompréhension. Elle a beau réfléchir, elle ne comprend pas. Comment s’est-elle retrouvée dans cette pénible situation ? Son cerveau fonctionne à toute vitesse, imaginant plein de scénarios possibles. Elle enfouit sa tête dans ses bras qui enserrent ses jambes repliées devant elle. Ses paupières deviennent lourdes.

Molly s’endort par intermittence jusqu’au petit matin. Elle s’éveille péniblement. Il fait jour. Prostrée sous son sac, elle balaie la pièce d’un regard à moitié endormi. Tous ses membres sont engourdis. Elle ne sent plus ses pieds devenus des glaçons, du moins c’est son impression. Elle regarde ses mains douloureuses, gonflées, devenues rouges, ses doigts figés par le froid.

— Je suis vivante ! Merci Seigneur ! murmure-t-elle au bout de quelques secondes, abrutie par la fatigue.

Son visage est paralysé par le froid implacable. De sa bouche, s’échappe l’air embué et chaque inspiration est comme une morsure glaciale, une brûlure cinglante qui la transperce.

— Brrr ! Mais comment suis-je arrivée ici ?

La jeune femme reste sans voix, les yeux écarquillés, bouche bée. Elle découvre autour d’elle une pièce unique sordide de quatre mètres de large sur cinq mètres de long à peu près, une construction toute en bois. De la paille est éparpillée un peu partout sur le plancher.

Quelques brins s’envolent par intermittence, chassés par le vent qui s’infiltre entre les fentes des lames du plancher. Des caisses sont remplies d’un fouillis de matériels de toutes sortes, certaines les unes sur les autres. D’un tonneau sans couvercle débordent des sacs de toile. Au plafond et même sur les murs, on peut distinguer une quantité impressionnante de toiles d’araignées.

Aux poutres, des mâchoires d’acier sont suspendues depuis longtemps, vu leur état poussiéreux ainsi que des crochets qui tintent entre eux, sous l’effet des courants d’air. Quelques fourrures sont placées sur un tréteau. Différentes cordes, mêlées entre elles, sont posées négligemment sur une selle de cheval à même le sol.

Des outils sont déposés à la va-vite sur une caisse. Un vrai bric-à-brac un peu partout. La pièce est sale, en désordre, mais Molly s’en fiche. Elle a survécu à cette longue nuit infernale.

Son regard se pose sur ce qui semble être un gros manteau de fourrure accroché par une pointe près de la porte, du moins c’est ce qu’elle en déduit. Le vent siffle à travers les fissures des murs en planche. Ce n’est pas rassurant pour la jeune femme. Elle comprend mieux pourquoi elle a eu si froid. Cette pièce n’est pas isolée du tout.

— Allez, courage ! Lève-toi et mets-le. Tu seras au chaud dedans, se dit-elle malgré sa répugnance à se couvrir de peaux d’animaux.

Elle se précipite vers le mur et enfile le manteau. Il est assez grand pour la couvrir jusqu’aux chevilles.

— Sûrement celui d’un homme ! pense-t-elle.

En dessous de celui-ci, la jeune femme trouve des bottes en peau, de grande taille. Sans hésiter, elle y glisse ses pieds violacés. Elle scrute la pièce puis se dirige vers l’unique fenêtre dont les carreaux sont complètement givrés.

Elle a une démarche inhabituelle, grotesque qui, dans d’autres circonstances, l’aurait sûrement amusée. Ses pieds à moitié gelés et ses bottes trop grandes pour elle lui donnent vraiment une allure incongrue.

Elle frotte la vitre à l’aide de sa manche et se fige devant le spectacle qui s’offre à ses yeux. Elle découvre de la neige en abondance dans un paysage semblant privé de toute forme de vie ! La luminosité est tellement forte qu’elle plisse des yeux. Elle reste un moment abasourdie par ce qu’elle vient de découvrir.

— Oh, mon Dieu !

Après un long silence, elle s’exclame :

— C’est insensé ! Comment suis-je arrivée dans cet endroit sans m’en rendre compte ?

Indifférente au magnifique paysage, Molly reste figée devant cette découverte. La peur, l’incohérence de la situation dont elle est victime, commence à la submerger de nouveau. Au bout d’un moment, elle se dirige d’un pas vif vers la porte. Ses pas résonnent sur le plancher. Elle se couvre avec la capuche du manteau, tourne la poignée et ouvre la porte d’un mouvement brusque. Un vent glacial s’engouffre dans la pièce, laissant sa tête nue. Elle frissonne sans s’en rendre compte, rassemble tout son courage et fait ses premiers pas à l’extérieur.

— Merde, je m’enfonce !

La jeune femme claque des dents. La neige entre dans ses bottes. Son épaisse chevelure virevolte devant ses yeux, l’empêchant de voir devant elle, ajoutant une difficulté de plus à se déplacer. Le vent fouette son visage. Elle regrette de ne pas avoir trouvé un chapeau ou un bonnet qui aurait mieux tenu sur son crâne.

Déterminée, elle continue d’avancer. Sans pantalon, ses jambes bleuissent encore plus, petit à petit, sous l’effet de ce froid cruel et sans pitié. Elle avance difficilement. Chaque enjambée demande un effort surhumain.

— C’est vraiment éreintant ! se dit-elle.

Désespérée, elle a l’impression que sa vie vient de s’effondrer. Un sentiment d’angoisse revient brusquement l’assaillir. Elle fait une pause, se calme, puis regarde devant elle. Elle ne voit que des arbres. Les branches grincent, craquent sous l’assaut du vent.

— C’est inutile d’aller dans cette direction ! pense-t-elle. Je n’ai pas envie de me perdre, dans une forêt en plus !

Elle bifurque difficilement sur sa droite, à hauteur d’une grosse souche.

— Cela me permettra de me repérer au cas où je m’égarerais ! pense-t-elle.

Au bout d’une dizaine de mètres, elle fait une halte. Elle a l’impression de sentir une présence sans savoir d’où cela peut venir.

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