On ne meurt jamais vraiment

Agnès Morillon · Chapitre 4 sur 22

Pages du PDF

On ne meurt jamais vraiment

Chapitre 4

Le ballet aérien

 

La cheminée procure une ambiance chaleureuse à la pièce. L’éclairage que la lampe à pétrole dispense n’a rien d’aveuglant, mais il n’en est pas moins le bienvenu. Molly se réchauffe près du feu pendant que Marc fait le guet près de la fenêtre. Il admire les étoiles qui scintillent dans le ciel d’un noir profond. Soudain, il se fige.

— Non ! Ce n’est pas possible ! Molly, viens voir ! s’exclame le jeune homme tout excité et ahuri à la fois.

Surprise, la jeune femme se tourne vers lui d’un air interrogateur.

— Oh, pitié ! Ne me dis pas qu’il y a plus grave que ce que nous vivons actuellement ! Tu me fais peur !

Elle se dirige anxieusement vers Marc, frotte la vitre glacée et regarde à travers. Aucun des deux ne prononce un mot. Un silence s’installe. Ils n’arrivent pas à en croire leurs yeux. Devant eux, un spectacle magique se joue dans le ciel.

— Est-ce que c’est ce que je pense ? murmure Molly éberluée.

— Oui, j’en ai bien peur ! répond Marc.

— Ces couleurs qui dansent dans le ciel sont magnifiques ! Ce sont bien des aurores boréales, hein ? Marc, je ne pensais pas en voir en vrai un jour.

— Comprends-tu ce que cela veut dire ? demande le jeune homme en la regardant.

— Oui, on est loin, très loin de chez nous ! Je crains que l’on soit dans une région polaire ! soupire-t-elle tout en continuant de contempler ce spectacle si irréel, danser devant ses yeux. Ce vert pastel, avec ces différentes nuances, forme un splendide ballet, ne trouves-tu pas, Marc ?

— Oui, c’est apaisant, presque hypnotique !

Le jeune musicien fait un pas en arrière, se tourne, se dirige droit vers un tabouret et s’assoit lourdement comme s’il portait un immense fardeau sur ses épaules. Il pose les coudes sur la table et enfouit son visage entre ses mains. Au bout d’un instant, il relève la tête, souffle comme pour exorciser la peur, le sentiment d’insécurité qu’il éprouve à ce moment précis. Pareil à un ressort, il se lève d’un bond, fait le tour de la table. Ses pas résonnent sur le sol comme un compte à rebours.

— Bon, si on résume tous les éléments en notre possession, on a trouvé des journaux écrits en anglais parlant d’une ville se situant en Alaska. Maintenant, ce superbe, mais néanmoins effrayant spectacle, prouve de façon concrète que nous sommes bien dans un pays étranger. De plus, je pense que nous nous situons au nord de l’Alaska.

L’homme souffle de nouveau et se rassoit.

— Crois-tu vraiment qu’on nous a kidnappés pour nous isoler ici ? On n’en connaît toujours pas encore la raison, laisse-t-elle tomber, accablée par cette information.

— Peut-être, mais une chose ne colle pas ! Si je me souviens bien de ce que mon père disait, les aurores boréales se voient mieux l’hiver ! Comme la neige tombe, sans oublier que dehors c’est un vrai congélateur, je peux affirmer que l’on est en hiver.

— Oui, mais en France, nous sommes en été ! coupe la jeune enseignante, tout en s’installant elle aussi sur un tabouret.

— Il y a un décalage de saison. On ne peut pas dire le contraire. C’est bizarre ! Je sais qu’on peut en voir deux cents jours par an après 22 h et jusqu’à 3 h du matin. Le plus souvent, elles apparaissent avant minuit. Il peut y en avoir l’été, mais il est plus difficile de les voir.

— Pourquoi ? demande Molly.

L’homme lui sourit, lui prend les mains et, d’une voix apaisante, lui explique :

— Bien, vois-tu, l’été, il faut plusieurs conditions pour observer un phénomène pareil : une température atmosphérique basse, un ciel clair, donc sans nuages et pas de pleine lune.

— Tu en sais des choses ! Tu as appris tout cela avec ton père, je suppose, ajoute la jeune femme.

— Oui, je te l’ai dit, c’était le rêve de mon paternel d’aller en Alaska pour pêcher ! Il aime toujours autant ce pays, mais, pour des raisons de santé, il a dû renoncer à effectuer ce voyage ! soupire le jeune musicien.

Marc lâche les mains de la jeune femme tout en ajoutant :

— J’ai bien peur de ne pas tout comprendre. C’est un mystère, toute cette histoire de fou ! Que fait-on maintenant ?

Molly le regarde un instant puis dit d’un ton calme :

— On ne va pas tout résoudre ce soir. D’abord, nous devons voir si l’on peut trouver de l’aide à l’extérieur. Regardons si nous voyons des lumières venant d’autres habitations. La fenêtre n’est pas large, mais on devrait voir tous les deux.

Ils se dirigent vers l’escalier et gravissent les marches en moins de deux.

— Je ne vois rien, ni lumière ni fumée, venant d’une cheminée. Bon, c’est clair, on est seuls dans le coin ! soupire Marc.

Molly entre dans une chambre, laisse la porte ouverte, s’assoit sur le grand lit, découragée.

Elle caresse machinalement la fourrure posée comme un plaid au bout du lit. Celle-ci est blanche à poils courts, mais très douce au toucher. La femme scrute la chambre. Elle est grande, simple, aux murs nus, donnant un style épuré à la pièce, un lit deux places, une armoire, une petite table de nuit. La jeune femme est fatiguée, vidée. Elle ne sait plus quoi penser. Les dernières paroles de Marc résonnent dans sa tête : « Nous sommes seuls ! Nous sommes seuls ! » Sur le palier, Marc surprend l’abattement de la jeune femme et vient s’asseoir près d’elle. Il prend le temps de passer sa main sur le visage de Molly. Mon Dieu, que sa peau est douce ! pense le jeune musicien avant de lui parler.

— Tu sais, on devrait faire des tours de garde cette nuit. Je commence. Repose-toi, Molly, d’accord ? Je te réveillerai plus tard.

La jeune femme acquiesce devant le sourire rassurant de Marc. Elle se sent maintenant en sécurité avec lui, même si parfois elle le trouve agaçant avec son optimisme débordant. Elle l’aime bien. Elle s’étend sur le lit, ramenant à elle la douce fourrure blanche. Le jeune musicien l’observe un moment puis descend.

Le jour commence à se lever quand le jeune homme s’éveille dans un sursaut.

— Bon sang ! Une bonne nuit de repos au chaud, cela fait du bien ! se dit-il en se frottant les yeux.

Il s’étire d’une allure nonchalante puis se lève brusquement du vieux canapé. Il jette un œil par la fenêtre. Il neige abondamment. Il se dirige vers la cheminée et ravive les braises en soufflant puis met du petit bois. Le feu prend en un instant. Il ajoute une grosse bûche bien sèche. Un peu plus tard, Molly descend, surprise d’entendre la cheminée crépiter.

— Eh bien ! Marc sait s’occuper d’un feu maintenant ! songe-t-elle en repensant à ce jeune citadin qui affirmait la veille qu’il ne savait pas allumer un feu de cheminée.

Elle s’en approche. Une douce chaleur l’envahit. Marc se tient près de la fenêtre, tout en buvant son café.

— C’est sublime ! Viens voir, Molly. La neige tombe. Je n’ai jamais vu de flocons aussi gros ! s’exclame le jeune citadin.

Elle s’approche du jeune homme et le regarde avec curiosité.

— Dis-moi ! Tu ne m’as pas réveillée cette nuit ! C’est gentil, mais tu dois être épuisé ! s’inquiète la jeune prof.

— Bien, en fin de compte, je t’ai menti, volontairement, mais attends, ne t’énerve pas ! réagissant très vite devant la mine renfrognée de la jeune femme. Je voulais qu’on puisse dormir tous les deux, tu vois, passer une bonne nuit de repos. J’ai bloqué la porte avec un tabouret et me suis couché. On en avait besoin tous les deux ! Tu ne m’en veux pas, hein ? demande-t-il d’un ton interrogateur.

— Non, en effet, on en avait besoin tous les deux ! Cela m’a fait du bien ! reconnaît la jeune femme avec un sourire.

Elle se sert un café, s’assoit devant la cheminée et ne veut penser à rien d’autre que ce moment de plénitude tout en dégustant un breuvage bien chaud. Le musicien l’observe un instant, se demandant bien ce à quoi elle pouvait penser.

— Tu es bien pensive ce matin ! dit-il.

Elle reste un moment sans rien dire puis se tourne vers lui en souriant :

— Je rêve d’un bon bain, de vêtements propres et à ma taille, d’un bon repas avec des légumes frais et d’un peu de soleil, fait-elle tout en s’étirant. Et toi, Marc ?

— Ne me lance pas sur le sujet ! dit-il en riant.

Il fait semblant de réfléchir, les yeux levés au plafond, se tenant le menton un instant puis ajoute :

— Je rêve d’une bonne douche et d’un bon hamburger accompagné d’une bonne bière, suivis d’un bon morceau de musique. Je pourrais t’inviter à danser, chère demoiselle.

— Allez, Molly ! Tu me rejoins ?

Il fait semblant de danser sur la cadence d’une valse : 1-2-3 ! 1-2-3 !

— Non merci, je suis bien où je suis ! Et je n’ai pas envie que tu écrabouilles mes pauvres petits petons ! De plus, je n’ai pas de jolie robe, monsieur, pour vous faire honneur ! ajoute-t-elle d’un air taquin.

— Mais chère demoiselle, quelle que soit votre allure du moment, je vous trouve tout à fait convenable pour m’accompagner dans cette magnifique valse ! Alors, on se dégonfle, princesse ?

— Oh, Marc, tu es impossible ! Ne me dis pas que tu vas profiter de la situation. Je suis une pauvre petite princesse enfermée dans un chalet absolument dépourvu de confort ! Ma détresse est immense, tu ne trouves pas ?

— Tu es plus forte que tu ne le penses et je sais que tu ne te laisseras jamais abattre ! Tu as la chance d’être accompagnée par un beau chevalier servant, étincelant dans son armure, sur son fidèle cheval blanc ! Alors, belle demoiselle ?

Molly rit de bon cœur en entendant les propos du jeune musicien ! Dans un sens, il a raison. Elle aurait pu tomber plus mal comme compagnon d’infortune. Certes, il est un peu déluré par moment, mais sa candeur lui fait du bien.

Son optimiste lui remonte le moral. Sa joie de vivre est comme un baume sur son pauvre cœur meurtri. Avec les hommes, elle n’a vraiment pas eu de chance jusqu’à ce jour, allant de déception en déception. Elle a en quelque sorte renoncé à rencontrer quelqu’un, s’enfermant petit à petit dans une forteresse de protection dont elle n’arrive plus à sortir, même si parfois la solitude lui pèse. Elle se dit qu’avec le temps, sans chercher, elle tombera sur le bon numéro. Elle reconnaît même qu’elle a de la chance d’être avec lui pour supporter cette étrange situation. Marc s’arrête de danser, s’approche du feu et tend les mains.

— Que c’est bon de sentir cette chaleur ! souffle Marc, si seulement il faisait moins froid dehors, on pourrait faire un tour pour repérer les lieux. On pourrait aller à la rencontre d’autres gens. Mais bon, pour l’instant, nous n’avons pas le choix. C’est agréable, hein, Molly, de laisser vagabonder notre imagination un instant !

— Oui, j’ai vraiment apprécié ce petit interlude. Cela m’a vraiment fait du bien, merci ! J’ai trop souvent tendance à être sérieuse. C’est mon tempérament, je suis comme ça.

Elle hausse les épaules comme pour confirmer ces paroles puis se lève.

— J’aimerais bien trouver une brosse ou un peigne pour dompter cette chevelure bouclée !

Elle fouille, dans le vieux bahut de la pièce. Elle trouve sur les deux uniques étagères des chiffons en grand nombre, des récipients de toutes sortes, des bougies, des allumettes, des ciseaux. Un vrai capharnaüm ! Avec difficulté, elle ouvre l’unique tiroir et, par chance, trouve un vieux peigne édenté ainsi qu’un vieux lacet.

— Tant pis ! C’est mieux que rien !

Molly se déplace vers le renfoncement. Elle a repéré un petit miroir au-dessus de l’évier. Elle fait ce qu’elle peut pour se coiffer. Elle se sert du lacet qu’elle a déniché dans le tiroir pour attacher ses longs cheveux. Puis, elle retourne s’asseoir sur le vieux canapé.

— Viens voir, Molly ! La neige est si abondante que cela forme comme un rideau de neige. La visibilité est quasi nulle ! s’exclame le jeune musicien

Le vent souffle à nouveau très fort. La jeune prof se lève avec regret et rejoint Marc. La voyant ainsi coiffée, il ne peut pas s’empêcher de lui faire un compliment.

— Tu es très jolie, même si j’aime aussi ta crinière ébouriffée !

Il attrape une mèche rebelle pour la placer en arrière. La jeune femme se sent gênée par ce geste, peut-être innocent pour le jeune homme, mais qui, pour elle, est un peu trop intime.

— Ne dis pas n’importe quoi ! dit-elle d’un revers de la main.

D’un geste maladroit, elle essuie la vitre avec sa manche qu’elle vient de tirer dans la paume de sa main. Puis, elle se concentre sur la vue que lui offre cette fenêtre qui tient face au vent plus par miracle que par sa solidité. Pour rompre ce silence gênant, elle lance sans réfléchir :

— Dis, je n’ai pas vu de toilettes, ici ! Comment fera-t-on, enfin tu vois, pour faire nos besoins ?

Elle s’en veut aussitôt de poser cette stupide question.

Le jeune musicien, dépourvu devant cette demande, a eu peur à un moment donné que la jeune femme lui en veuille pour son geste qui ne représente pour lui qu’un mouvement d’affection sans arrière-pensée.

— Eh bien, nous pourrions prendre un seau ! J’en ai vu un sous l’évier. Je sais que ce n’est pas l’idéal, mais en attendant de trouver mieux.

— Oui, excellente idée ! lance-t-elle gênée, tout en fixant toujours la neige qui tombe derrière les carreaux.

Dans les tourbillons du vent se mêlent les flocons de neige montant, descendant, se croisant sans pouvoir toucher la terre ou s’accrocher quelque part tant les rafales sont fortes.

— Ce n’est pas normal ! C’est vrai, la neige est si importante qu’on ne voit plus les arbres en face ! C’est bizarre, j’ai l’impression d’apercevoir des lueurs par moment ! marmonne la jeune femme en fronçant les sourcils comme pour mieux voir. Regarde ! Regarde, là !

— Où ça ? Je ne vois rien ! fait Marc en scrutant l’horizon. Oh, mon Dieu ! Oui, là, sur ta gauche, on dirait une silhouette brillante !

Tous les deux se regardent avec inquiétude.

— On a dû mal voir ! Cela n’existe pas des humains qui s’illuminent, hein ? Marc.

— Je n’en sais rien, Molly, mais ils ont bien une forme humaine quand même ! On ne peut pas le nier !

— Je ne vois plus rien, et toi Marc ?

— Non, moi non plus ! Mais la neige tombe tellement qu’il est difficile de voir correctement.

— Oh, là ! J’aperçois une silhouette, Marc !

Le jeune homme observe le paysage, inquiet de ce qu’il pourrait découvrir.

— Je ne sais pas ce que c’est, mais ce n’est pas naturel en tout cas ! marmonne-t-il.

La jeune femme s’éloigne de la fenêtre en état de choc.

— Cela ne suffit pas de se trouver dans un lieu inconnu. Maintenant, ce sont des apparitions surnaturelles ! crie-t-elle.

OceanofPDF.com