On ne meurt jamais vraiment

Agnès Morillon · Chapitre 18 sur 22

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On ne meurt jamais vraiment

Chapitre 18

 

Intime conviction

 

Le temps passe lentement dans le chalet. Le couple a fait la paix après maintes discussions. Il a plu pendant deux jours sans arrêt. Le vent n’a de cesse continuer de mugir. Ils n’ont pas revu les animaux depuis.

Seul Buddy, leur ami fidèle, est resté près du couple, passant une grande partie de la journée à dormir sur sa couverture près du feu. La luminosité est tellement basse que la lampe reste allumée du matin au soir.

La jeune femme lit pendant que Marcus passe des disques sans discontinuer. De temps en temps, il jette un bref regard à travers la vitre pour se rendre compte de la situation météorologique. Elle l’observe à ce moment-là, mais continuellement il lui fait un signe de la tête pour lui signifier que le temps n’a pas changé.

Une nuit, Marc se met à hurler. La jeune femme sursaute. Elle allume la lampe posée sur la table de chevet et se penche sur lui.

— Marcus, mon chéri, que se passe-t-il ?

Il garde les yeux clos. Elle lui caresse le visage et les cheveux, mais il n’a aucune réaction.

Elle le secoue un peu, mais il semble profondément endormi, couché sur le dos. Il murmure :

— Où êtes-vous ? Je ne vous vois pas !

Molly pense qu’il fait un rêve. Elle se couche près de lui, mais décide de laisser la lumière allumée un instant.

— J’arrive, papa, je suis là ! continue-t-il à murmurer.

Il lève les mains en direction du plafond.

— Maman, ne pleure pas ! Je t’aime.

La jeune femme ne sait plus quoi faire. Elle se sent un peu en faute d’entendre les propos intimes de son compagnon.

— Non, je suis vivant ! Dis-leur, Quentin !

Marc est tout à coup secoué par de violents spasmes. Molly se redresse inquiète de son état et de ses propos. Mais qu’est-ce que cela signifie ? Doit-elle le sortir de son sommeil ? Comment réagir face à une telle situation ?

— Vous me faites mal ! Je ne suis pas mort ! crie-t-il de désespoir.

Ensuite, il lui tourne le dos. Elle l’entend ronfler au bout de quelques minutes. Elle reste un instant perplexe devant ce qui vient d’arriver.

Sans s’en rendre compte, des larmes coulent sur ses joues. Elle est triste et révoltée à la fois par ce que subit le jeune homme. Elle se sent impuissante de ne pas pouvoir l’aider d’une quelconque façon.

Elle ne peut plus dormir. Alors, elle se lève, descend, prend la direction de la cuisine. Elle se prépare une tasse de lait chaud et s’installe sur le canapé en regardant les flammes machinalement. Au matin, Marc la trouve endormie au rez-de-chaussée. Il est étonné mais pas vraiment surpris. Il arrive que sa bien-aimée ait des insomnies. Cela ne le trouble pas plus que cela de la voir sur le canapé.

Il ouvre la porte du réfrigérateur pour sortir le beurre et le lait. Sur une étagère, il trouve des croissants frais, de la confiture. Il fait du café, sort deux bols du placard, les petites cuillères, du sucre. Il dépose doucement l’ensemble sur la table puis dresse le couvert avec soin pour faire une belle présentation. Il prend des serviettes qu’il plie et les dépose à côté de chaque bol. Il veut que tout soit parfait au réveil de sa princesse. Content de lui, il regarde au travers des carreaux. La pluie a cessé. De timides rayons de soleil percent par endroits les gros nuages noirs. Au loin, volant au-dessus de la colline, des corbeaux jacassent comme des pies un jour de marché.

Buddy gratte la porte. Le citadin lui ouvre. Le chien sort à toute vitesse comme s’il avait le diable aux fesses.

— Ne va pas trop loin ! lui lance le citadin.

Celui-ci referme la porte lorsqu’il entend la jeune femme gémir. Elle se lève, les cheveux en bataille et s’étire.

— Ben alors, ma puce, tu as mal dormi cette nuit ? lui demande le jeune homme.

— Euh non, rien de grave, une petite insomnie ! lui dit-elle encore embrumée.

Elle observe un instant son visage.

— Marc, tu as rajeuni !

— Quoi ?

Il met ses mains sur ses joues.

— Mince, alors toi aussi, ma puce !

Molly se précipite devant le miroir de la cuisine et constate une perte de quelques années sur son visage.

— C’est stupéfiant ! Plus une seule ride en une seule nuit. Nous voilà de nouveau nous-mêmes, chérie ! C’est une bonne nouvelle, tu ne trouves pas ?

— Oui, c’est vrai. Et toi, as-tu bien dormi, Marcus ?

— Comme un loir ! Je me suis réveillé ce matin en pleine forme et j’ai préparé le petit déjeuner !

La jeune femme a du mal à croire ce qu’elle entend. Son ami n’a aucun souvenir de l’état dans lequel il se trouvait, ni d’avoir rêvé de ses parents. C’est un mystère de plus, comme leur rajeunissement. Elle prend le parti de ne pas lui dévoiler ce qui est arrivé.

— Que prépares-tu de bon ce matin ?

— Princesse, veuillez vous asseoir !

Marc tire une chaise, digne geste d’un chevalier servant. Elle adore son côté chevaleresque si rare de nos jours.

Dans l’après-midi, ils sortent pour une courte promenade. Le soleil brille un peu plus, mais des nuages persistent à trôner fièrement dans le ciel. Un petit vent frais subsiste, mais le couple s’est couvert en conséquence.

— Chocolat ! Brutus ! Tornade ! s’époumone le citadin.

— Je ne les vois pas ! s’inquiète Molly.

— Ils ne sont même pas dans la prairie. Crois-tu qu’ils soient partis définitivement ? ajoute le musicien.

— Comment être sûr de quoi que ce soit ici ?

Elle le regarda l’air contrit.

— Brutus ! Tornade ! Chocolat ! Venez ici tout de suite, insiste Marcus.

La promenade se termine sur une touche de tristesse. Le couple traîne des pieds jusqu’au chalet.

— BRRR ! J’ai froid, je me fais un thé. Veux-tu un café, chéri ? demande-t-elle en enlevant ses gants.

— Bonne idée ! Un café pour moi, ma princesse, merci !

Marc accroche son manteau à la patère puis cherche dans le buffet quelque chose à grignoter.

— J’espère les revoir un jour, souffle Molly, chagrinée par la disparition des animaux. Dis-moi, Marcus, connais-tu un certain Quentin ? demande-t-elle évasivement en buvant une gorgée de son thé.

— Oui ! dit-il étonné, fronçant les sourcils. C’est mon meilleur ami. Comment connais-tu ce prénom ?

— Cette nuit, tu as dû rêver de lui et tu l’as mentionné brièvement.

— C’est dingue que tu m’en parles ! Je pensais justement à lui ces derniers temps.

— Raconte-moi. Comment est-il ?

— C’est un sacré mec. Je lui confierais ma vie, s’il le fallait. Il joue de la batterie dans notre groupe. C’est un motard. Parfois, il me trimbale de gauche à droite. C’est un furieux, ce type ! Marc rit de bon cœur en se remémorant ces souvenirs.

— C’est étonnant que tu ne m’en aies jamais parlé.

— Il faut dire que l’occasion ne s’est pas présentée ici, chérie.

L’homme sourit. Il est détendu et ne se rend pas compte que la jeune femme est en train d’enquêter.

— Pour tout te dire, je l’adore. Il fait quasiment partie de ma famille. C’est comme un frère. Il passe les Noëls chez mes parents tous les ans. J’espère un jour te le présenter ma puce.

— J’espère bien moi aussi, répond-elle en finissant son thé.

Donc il ne délirait pas cette nuit. Quentin existe bel et bien. En plus, il est très proche de Marcus. La jeune femme commente mentalement tout ce qu’elle vient d’apprendre tout en lavant la vaisselle.

Après le repas du soir, pendant que le jeune homme débarrasse la table, Buddy va de l’un à l’autre obstiné à obtenir une friandise. Mais les jeunes gens ne font pas attention à lui. En se prenant les pieds dans le chien, Marcus manque de tomber à la renverse.

— Sacré animal ! Que t’arrive-t-il ? demande le citadin agacé.

— Je crois qu’il essaie d’attirer notre attention. Donne-lui un gâteau sec, tu verras qu’il te laissera tranquille après, conseille Molly en s’essuyant les mains.

Marc s’exécute. Tout heureux, le corniaud prend son dû dans la gueule et part le manger sur sa couverture.

— Il fait plus frais ce soir, chéri, tu ne trouves pas ?

Elle se tient près de la fenêtre, regardant au loin dans l’espoir de voir ses amis les bêtes.

— Vos désirs sont des ordres, ma princesse !

Marc prend un rondin et le fixe un long moment comme absorbé dans un autre espace-temps où les minutes ne durent que quelques secondes. Molly l’appelle plusieurs fois sans qu’il ait de réaction. Son regard semble perdu dans le vide. Son visage n’exprime aucune émotion. Soudain, le jeune homme semble revenir à la réalité.

— Tu sais Molly, avant, cette branche était une partie d’un arbre ! fait-il en la levant d’une main. Elle va devenir de la braise incandescente !

L’homme baisse son poignet doucement. Il admire plusieurs minutes cette bûche comme si elle était précieuse, la tenant des deux mains.

— Et elle se transformera en cendres. Ensuite, nous l’évacuerons dans la nature et elle deviendra un engrais qui alimentera la flore. Elle se retrouvera dans les plantes qui produiront des fruits, des graminées, des fleurs. Tu comprends, chérie, rien ne meurt jamais vraiment ! Tout se transforme, même nous ! De la mort germe la vie, conclut-il après une pause.

Il dépose le rondin de bois dans la cheminée et va caresser le chien comme si de rien n’était. La jeune femme assiste à la scène avec effroi, ne prononçant aucun mot. D’ailleurs, qu’aurait-elle pu dire ? Sous le choc, elle s’affale sur le canapé.

Dans la soirée, la jeune prof est plongée dans un livre. Chaque jour, les Autres fournissent avec la nourriture, le bois et quelques ouvrages que la jeune femme s’empresse de lire avec plaisirs. Mais cette fois-ci, ce n’est qu’une apparence, juste une posture. Elle doit rester vigilante pour surveiller l’homme de sa vie dont le comportement bizarre l’inquiète énormément. Soudain, Molly entend Marcus parler d’une drôle de voix. Il s’est endormi près d’elle sur le canapé.

— Non, pas ça ! Vous me faites mal ! Empêche-les, maman !

Son visage est crispé de douleur. Il se réveille brusquement.

— Chéri, tu vas bien ?

Le jeune homme toussote et se racle la gorge plusieurs fois :

— J’ai fait un cauchemar, bon sang ! dit-il d’une voix enrouée.

Il applique sa main sur sa gorge sans rien ajouter d’autre. La jeune femme va lui chercher un verre d’eau. Il boit une gorgée. Elle attend qu’il parle. Il lui tend le verre.

— Putain de rêve à la con ! J’ai dû te faire peur ! Excuse-moi, ma chérie !

— Oh ! Un mauvais rêve arrive à tout le monde, tu sais ! Veux-tu en parler ?

Il se lève et met de la musique en disant :

— C’est un peu flou, maintenant. Des formes blanches tournaient au-dessus de moi dans un va-et-vient continu. À un moment donné, ils ont voulu me mettre un tuyau dans la bouche, je ne sais pas pourquoi, mais cela m’a fait flipper. Ensuite, je ne me souviens plus.

— Crois-tu que cela a un rapport avec les formes lumineuses, dehors ?

— Peut-être, je ne sais pas, aucune idée ! Que veux-tu que je te dise ? C’est un rêve idiot que j’ai en partie oublié, d’ailleurs. On passe à autre chose ? Tu viens danser, ma princesse ?

— Comme tu veux, mon amour !

Ils dansent quelques minutes, mais le jeune homme se sent fatigué. Il monte se coucher, laissant la jeune femme perplexe. Elle a la conviction à cet instant que Marcus est manipulé par les Autres. Elle ne comprend pas encore pour quelle raison, dans quel but, mais elle est sûre que cela vient de ces entités.

Elle reste tard, assise sur le canapé, ressassant tout ce qui a pu se passer depuis que le jeune homme se comporte bizarrement. Elle est vraiment angoissée, néanmoins elle se sent impuissante tant ces paroles parfois lui semblent obscures. Que voulait-il dire ? On ne meurt jamais vraiment ! Comment peut-il le savoir ? Ces troubles mnésiques l’effraient. Pourquoi ne s’en rend-il pas compte ? Elle sait bien qu’il ne lui joue pas la comédie. Il est probablement très malade, mais son amour pour lui ne suffit pas à le guérir. Elle ne peut que constater les faits, malheureusement. Elle se lève, résignée. Toutes ces questions, ces interrogations, la rendent folle. Elle doit accepter pour l’instant la situation en espérant que cela s’arrange enfin. C’est son vœu le plus cher.

— Allez, mon chien, on va se coucher !

Buddy redresse la tête, se lève, s’étire en prenant tout son temps puis remue la queue, tout content que sa maîtresse lui parle. Il s’approche d’elle pour se faire caresser un moment. Ils montent à l’étage tous les deux rejoindre le jeune homme en silence pour ne pas le réveiller.

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