On ne meurt jamais vraiment

Agnès Morillon · Chapitre 3 sur 22

Pages du PDF

On ne meurt jamais vraiment

Chapitre 3

Une question de confiance

 

— Ce que ça fait du bien une bonne tasse de café ! déclare Marc d’un air désinvolte.

La jeune femme vient de descendre. Elle a trouvé dans l’unique chambre du haut plusieurs vêtements d’homme. Elle a enfilé un gros pull en laine marron et le bas d’un jogging bleu trop grand pour elle. Elle a dû serrer au maximum le cordon du pantalon au niveau de la taille. De grosses chaussettes rouges en laine complètent sa tenue. Elle se trouve ridicule, mais l’ensemble est confortable et bien chaud. C’est le principal, après la nuit qu’elle vient de passer.

— Oui, merci ! Regardez, j’ai trouvé des vêtements chauds là-haut ! Allez voir, il en reste assez pour vous. En revanche, ils sont de grande taille.

Molly sourit en expliquant cela.

— Voulez-vous une tasse de café ?

Elle acquiesce, se met à table et prend la tasse que Marc lui tend.

— Autant être aimable avec lui pour ne pas éveiller mes soupçons à son égard, se dit-elle.

— Eh bien, moi aussi, j’ai trouvé de bonnes choses pour nous, autres que le café ! J’ai découvert sous l’évier des conserves de toutes sortes et là, sur l’étagère, un pot en terre cuite contenant de la viande salée. Et là, vous voyez, en montrant du doigt une cagette, ce sont des patates douces. On ne mourra pas de faim ! conclut-il avec humour. Alors, jeune demoiselle, on ne s’en sort pas trop mal ?

— Vous avez l’air de bien accepter cette situation ! l’accuse-t-elle en fronçant les sourcils.

C’est plus fort qu’elle. L’attitude désinvolte de cet homme l’agace, mais aussi l’intrigue.

— Écoutez ! Je sens bien que vous n’avez guère confiance en moi ! Ce qui nous arrive est perturbant. Je suis stressé autant que vous. Pourtant, je vous fais confiance malgré les circonstances. Je suis comme ça, un bon café et hop, je redeviens optimiste ! S’il vous plaît, on est dans le même camp, non ? demande-t-il, suppliant Marc.

— Qu’est-ce qui va nous arriver maintenant ? l’interroge Molly en serrant sa tasse de café, sans pour autant répondre à sa question.

— Je ne sais pas ! Je monte m’habiller. Ensuite, on s’installera devant le feu et on discutera, d’accord ?

— OK ! murmura-t-elle, perdue dans ses pensées.

Quand le musicien descend, affublé lui aussi de vêtements trop grands pour lui, il trouve la jeune femme devant la fenêtre, scrutant l’horizon. Molly l’entend et se dirige vers le canapé. Elle trouve le jeune homme un peu ridicule dans ses vêtements larges. Mais toujours aussi mignon, pense-t-elle.

— Bon, parlons de ce qui nous arrive, Molly ! dit-il, debout devant la cheminée. Hier soir, l’un comme l’autre, nous dormions chacun dans nos lits respectifs et je ne sais pas par quel mystère nous nous sommes retrouvés ici ! Je résume bien la situation ?

— Oui, en gros, cela résume bien ce que nous vivons, soupire la jeune femme. Les journaux !

— Quoi ? s’écrie Marc.

— Les journaux ! Il y en a plein !

Elle se lève d’un seul coup et se jette sur la pile qu’elle a trouvée pour allumer le feu. Elle en prend plusieurs et retourne s’asseoir. Marc en prend un et s’installe auprès d’elle.

— Merde ! Je ne comprends rien, à part quelques mots ! Tout est en anglais ! Ketchikan ? Wasilla ? Ce sont des noms de villes, je suppose ! s’exclame le jeune homme.

— Le mien date de l’année dernière. Ah ! Il parle de la ville de Homer, je crois, dit Molly.

— Ce nom me dit quelque chose. Mais oui ! Mon père en parlait souvent quand j’étais enfant, il faut que vous sachiez que mon vieux était un fervent pêcheur, autrefois, et un bon. Si je me rappelle bien, Homer est la capitale mondiale de la pêche aux flétans ! C’était son rêve de partir en Alaska pour pêcher. Vous savez, la capitale de l’Alaska est, je crois, Juneau ! ajoute-t-il heureux de se souvenir des connaissances de son paternel.

— Alors, vous croyez que nous sommes en Alaska ? interroge la jeune femme interloquée.

— Soit la personne à qui appartient ce chalet est anglaise, soit elle est américaine. Donc, nous sommes bien loin de chez nous, déclare le musicien.

— Vous imaginez ce que cela représente pour nous ? Une, voire plusieurs personnes nous ont enlevés, transportés pour finir ici dans ce milieu hostile. Cela implique de gros moyens et plein de monde ! s’empresse-t-elle d’affirmer.

— Dans quel but ? laisse tomber le jeune homme atterré.

— Je ne sais pas. C’est un grand mystère !

— Et nos familles ? demande la jeune femme.

— Mais oui, ils vont donner l’alerte et la police va nous rechercher ! ajoute Marc, presque soulagé de cette constatation.

— Une rançon ? Êtes-vous riche ? demande Molly à l’homme.

— Moi ? Vous rigolez ! Je joue de la guitare dans un groupe. Je vis en colocation et mes fins de mois sont catastrophiques ! Mais j’adore la musique. Alors, le fric n’est pas important pour moi, lâche le musicien d’un ton désabusé.

— Votre famille, peut-être ? suggère la jeune femme.

— Non, pas plus ! Je viens d’un milieu modeste. Mon père est ouvrier et ma mère couturière, et vous ?

— Oh ! Ça ne risque pas ! J’ai vécu dans une famille d’accueil, de simples

fonctionnaires. Moi, je suis professeur d’art à mi-temps. Alors, la richesse, vous savez, cela ne fait pas partie de mon milieu ! même s’il m’arrive de vendre une toile de temps en temps.

Dans un grand soupir, Molly s’enfonce un peu plus dans le canapé. Marc l’observe, ne sachant que dire. Il sent qu’en tant qu’homme, il doit prendre les choses en main, mais il ne sait pas du tout comment s’y prendre. Ils sont tous les deux dans la même situation après tout. Il est tout aussi perdu qu’elle. Molly se lève d’un mouvement brusque, traverse d’un pas vif la pièce. Elle ouvre la porte sans ralentir.

— Mais où allez-vous ? lui lance Marc d’une voix anxieuse.

— Nulle part ! J’ai juste besoin de prendre l’air pour clarifier mes pensées.

Elle reste là devant le chalet, espérant s’échapper sans l’aide de cet homme dont elle se méfie. Son regard parcourt les grandes étendues autour d’elle. Aucune trace de routes, de poteaux électriques. Rien qui puisse signaler une quelconque civilisation. Devra-t-elle faire un kilomètre ou dix kilomètres pour avoir de l’aide ? C’est trop risqué de partir à pied dans cet environnement hostile.

Elle se souvient des pièges à ours dans l’abri. Le danger peut venir de partout. Elle tremble de nouveau. Elle se résout à entrer, car elle comprend qu’elle ne peut pas trouver la solution seule. Elle a besoin de cet homme pour sortir de cette histoire incompréhensible. C’est la première fois de sa vie d’adulte qu’elle a besoin de quelqu’un. Elle entre d’un pas décidé et dit d’un ton bien assuré :

— Ce soir, nous regarderons par la fenêtre du palier pour scruter l’horizon et voir si nous apercevrons des lumières. Qu’en penses-tu, Marc ?

— Très bonne idée ! On va voir si on peut avoir de l’aide à proximité !

Sans s’en rendre compte, Molly tutoie le jeune homme.

— On se dit « tu », maintenant ? Vu la situation, cela simplifiera notre relation. Tu ne crois pas ? plaisante le musicien.

— Désolée ! Je ne l’ai pas fait exprès, mais c’est mieux ainsi. Après tout, on est dans la même galère, non ? ajoute la jeune femme.

Ils se regardent en souriant. Marc propose de trouver quelque chose à se mettre sous la dent et, par la suite, d’élaborer un plan pour sortir de cette situation étrange. Il commence à faire sombre dans la pièce. Par la fenêtre, Molly constate que le ciel devient obscur, brumeux. Les vents gémissent comme s’ils avaient été en quête d’une chose qu’ils ne seraient pas parvenus à trouver dans cet environnement glacial.

Au loin, elle entend les branches s’agiter, craquer sous le poids de la neige. Le tout forme une valse lugubre qui accompagne toujours la tempête dans les campagnes. La jeune femme déclare d’un ton déterminé :

— Bon ! Il est temps d’allumer la lampe ! Quelle heure est-il d’après toi ?

— 15 h, 16 h, pas plus ! conclut l’homme affairé à trouver des allumettes. Tu sais, si on est bien en Alaska, il ne fait jour qu’environ quatre heures dans la journée.

— Et si ce soir le propriétaire se pointe, que fera-t-on, Marc ? demande l’enseignante d’une voix craintive.

— Bien, tout dépendra de son attitude ! On agira en conséquence, constate le jeune homme.

— Il faut se préparer à cette éventualité ! soupire Molly.

— D’abord, nous devons trouver de quoi nous défendre, propose Marc en montant l’escalier.

Molly cherche au rez-de-chaussée, attrape d’un geste volontaire un couteau accroché au mur en bois du semblant de cuisine rudimentaire.

— La lame est fine et le manche sculpté d’une belle tête d’ours. Avec cette arme, je me sens plus rassurée ! se dit-elle.

Ensuite, elle dépose une bûche dans le feu et se poste devant la fenêtre avec appréhension, mais décidée à sauver sa vie. Elle entend Marc qui dévale l’escalier comme si sa vie en dépendait. Elle se retourne et part d’un grand éclat de rire.

— Dé… désolée, Marc ! Peux… je ne peux pas me retenir ! C’est… c’est nerveux ! Excuse-moi ! bégaye la jeune femme pliée en deux, entre deux fous rires.

— Bon, bien content de te faire rire ! répond le jeune homme sur un ton aigri.

Embarrassé devant l’attitude de la jeune femme, il regarde l’objet en question, secoue la tête de gauche à droite doucement, la regarde droit dans les yeux, fasciné par cette magnifique personne et lui lance d’un ton plus enjoué :

— Je sais, ce n’est pas génial, mais je n’ai trouvé que ce stupide cintre comme arme !

Il quitte sa mine boudeuse et part d’un grand éclat de rire, réalisant l’aspect comique de son choix.

— Bon sang ! Cela fait du bien de rire, merci Marc ! — Oui, c’est vrai ! Je ne sais pas à quoi j’ai pensé en prenant ce cintre pour

nous défendre, avoue Marc en s’esclaffant.

Le jeune homme scrute pour la première fois Molly. Lorsqu’elle rit, son visage rayonne. Il se sent troublé par cette vision. Il la trouve belle avec ses longs cheveux ondulés tout ébouriffés dont la couleur auburn change au rythme de l’intensité des flammes du brun au roux. De beaux yeux verts pétillants en amande illuminent son visage ovale tacheté de points de rousseur. Il devine sa silhouette parfaite malgré les vêtements grotesques qu’elle porte. Ses mains aux doigts longs et fins lui donnent une certaine fragilité, accentuée par ses 1 m 65. Cela lui donne envie de la protéger au péril de sa vie.

Il s’imagine juste un instant la tenant dans ses bras. Il éprouve comme un sentiment de bonheur. Son cœur se met à battre plus vite pour la première fois depuis longtemps. Il se sent troublé par cette femme.

Célibataire depuis de nombreux mois, Marc se consacre à la musique, aux concerts qu’il donne partout en France avec son groupe, sans oublier les bons moments passés avec ses copains. Après leurs spectacles, dans un bar, ils s’abreuvent de boissons alcoolisées. Il rit et drague jusque tard dans la nuit. Il ne veut pas d’attaches, préférant une vie de liberté, papillonnant d’une fleur à l’autre. Il refuse toute responsabilité. La vie de bohème lui convient parfaitement, enfin jusqu’à sa rencontre avec cette splendide femme.

Marc pose le cintre sur la table, troublé par ces pensées. Quant à elle, Molly a repris son poste de surveillance près de la fenêtre sans remarquer le long silence du jeune musicien, préoccupé par la découverte de ses nouveaux sentiments. Pour faire bonne figure, Marc se dirige vers la petite cuisine, prend une boîte de conserve sur l’étagère et met de l’eau à chauffer pour préparer du café. D’un ton amical, il s’adresse à la jeune femme :

— Allez, Molly, viens manger ! Reprendre des forces nous fera du bien à tous les deux ! On en a besoin !

OceanofPDF.com