On ne meurt jamais vraiment
Chapitre 2
De surprise en surprise
Molly entend une voix venant de sa droite. Sur le moment, elle pense que c’est le vent, mais non, la voix semble humaine. Les poumons en feu et les jambes à la torture, elle risque un coup d’œil derrière elle, puis se retourne complètement. Son regard se fixe sur la silhouette d’un homme simplement vêtu d’un caleçon, affublé d’une couverture sur les épaules. Il se tient sur le seuil de la porte d’un vieux chalet. Il lui fait de grands signes, l’invitant à venir le rejoindre. Malgré le vent qui emporte régulièrement sa couverture, il semble vouloir lui porter assistance.
Molly hésite un moment. Est-ce un dangereux criminel ? Est-ce lui qui l’a enlevée et emmenée dans cet endroit ? Mais a-t-elle le choix ? Elle regarde autour d’elle et ne voit qu’un paysage enneigé, la forêt à perte de vue, aucune maison pour demander de l’aide à part cet homme. Elle avance avec difficultés, rassemblant toutes ses forces pour lutter contre les congères.
Elle s’enfonce jusqu’aux genoux. L’homme recule, ouvre la porte du chalet. La jeune femme a une petite hésitation. Mais devant la violence du blizzard, elle entre rapidement. Elle regarde autour d’elle dans un instinct de survie pour voir si elle peut trouver quelque chose pour se défendre, mais ne voit rien dont elle aurait pu se servir.
Elle découvre une pièce unique avec un petit enfoncement sur la droite, une cheminée centrale en pierre avec une belle poutre comme linteau, tout au fond de la salle, avec une réserve de bois en dessous. Un escalier longe une partie du mur de gauche. À côté, un vieux canapé de trois places a été rapiécé tant de fois que Molly ne peut reconnaître la couleur d’origine du tissu. Une vieille table en bois orne le centre, avec des tabourets à trois pieds de chaque côté. Un vieux bahut délabré sur la droite dont le bois brut comporte des marques de coups, de griffures et des taches.
— Qui êtes-vous ? demande Molly sur un ton cinglant tout en frissonnant.
— Je m’appelle Marc ! Je suis ici depuis cette nuit. Vous êtes la propriétaire de ces lieux ? demande-t-il en grelottant.
Molly le fixe, étonnée par cette question. Elle peut lire l’inquiétude dans ses yeux.
— Non ! Je ne me souviens de rien ! Je ne sais pas comment je suis arrivée ici, explique-t-elle sans le quitter des yeux.
— Moi non plus ! C’est incroyable ! Je ne me souviens de rien ! lance l’homme tout en la fixant.
— Donc, ce n’est pas votre maison ? Connaissiez-vous cet endroit avant ?
Elle se méfie. Peut-elle lui faire confiance ?
— Non, pas du tout !
— Assoyez-vous ! Vous devez être frigorifiée, tout comme moi, et perdue par ce qui nous arrive.
La jeune femme s’exécute, il en fait de même, toujours enveloppé dans sa couverture. Molly aperçoit les jambes nues de l’homme et détourne le regard.
— Bon sang ! Je ne comprends rien à ce qui se passe ici ! s’égosille son compagnon d’infortune.
— Regardez autour de nous. Cela me fait penser aux reportages que l’on voit à la télé ! Vous voyez le style ?
— On dirait une cabane de trappeur ! ajoute l’homme d’une voix tremblante.
La jeune femme examine l’unique pièce du rez-de-chaussée. Le petit renfoncement qu’elle a vu en entrant sert de cuisine sommaire, composé d’un simple évier en pierre et d’un petit robinet. Au-dessus sont accrochés quelques placards et deux étagères avec des pots de toutes les tailles.
— Oui ! murmure Molly, je me suis dit la même chose quand j’étais dans l’abri. Vous savez, j’ai découvert des pièges à ours. Enfin, vu leur grandeur, c’est ce que j’en ai déduit.
La jeune femme enlève ses bottes remplies de neige et frictionne ses pieds douloureux un long moment. L’homme ne semble pas dangereux pour l’instant. Il grelotte autant qu’elle et lance d’une voix colérique :
— Il fait tellement froid ici qu’on ne peut pas être en France. On est en pleine canicule, merde ! Mais qu’est-ce qui nous arrive ?
— On peut allumer un feu dans la cheminée ! balbutie Molly toute tremblante.
— J’ai essayé quand le jour s’est levé, mais je n’ai pas réussi. Je n’ai jamais eu l’occasion d’allumer un feu de cheminée. Je suis un musicien, un citadin, moi. J’habite Bordeaux. Je ne suis pas un trappeur ! déclare l’homme avec énervement.
Molly pose son regard sur lui avec inquiétude. Le jeune homme se lève avec embarras et la regarde, un peu gêné par son comportement exalté.
— Désolé pour mon attitude excessive ! Je suis perdu ! Je ne comprends pas ce qui m’arrive. J’ai si froid ! Je suis épuisé ! J’ai passé une partie de la nuit à essayer de vaincre ma peur tout en essayant de survivre et d’analyser ce qui se passe. Vous comprenez mon énervement, je pense ?
La jeune femme acquiesce. Elle a vécu le même drame et partage les mêmes sentiments que le jeune homme sur cet événement qui les réunit à cet instant.
— Bon ! C’est dur pour nous deux. Au fait, je m’appelle Molly. Je crois qu’on réfléchira mieux devant un bon feu. Vous ne croyez pas, Marc ?
— Si Molly, vous avez raison. Une chance pour moi que je vous aie aperçue par la fenêtre !
La femme lui sourit pour le rassurer, mais aussi pour elle-même. Elle ne comprend pas ce qui se passe, mais au moins, elle n’est plus seule pour affronter cette situation plus que mystérieuse. Molly regarde autour d’elle et aperçoit sur une étagère une vieille lampe à pétrole. Elle se lève et propose :
— Une lampe, ça, c’est utile ! Le liquide servira pour lancer le feu. J’espère que le bois est sec.
Le jeune homme la regarde avec gratitude tout en se disant que cette femme a l’air de savoir ce qu’elle fait. Pendant ce temps, Molly continue de trouver des trésors tels qu’un briquet et de vieux journaux près de la cheminée. Sous une partie de l’escalier, des bûches et du petit bois pour démarrer le feu sont bien empilés.
Cela ne fait pas peur à la jeune femme de prendre les choses en main. Elle est très volontaire. Elle a un tempérament de feu comme sa chevelure flamboyante. Elle aime se débrouiller seule, malgré des parents bien présents dans sa vie. Alors, allumer un feu est un jeu d’enfant pour elle. Son père lui a appris la technique très jeune. Dès les premiers crépitements, Marc quitte le canapé pour s’approcher du feu.
— Vous êtes une magicienne ! s’exclame le citadin, tout en se frottant les mains devant les flammes naissantes. Oh, ce que ça fait du bien ! Merci mille fois, Molly ! Sans vous, je serais mort de froid.
— Vous n’avez pas à me remercier, je suis tout aussi gelée que vous. Si on déplaçait le canapé devant la cheminée ? propose cette dernière.
Aussitôt dit, ils s’éloignent de la cheminée.
— Mais oui, bonne idée ! Quand je pense que j’ai passé la nuit entière sur le sol ! J’étais dans le noir complet ! J’ai juste saisi une couverture près de moi par hasard, alors que j’avais tout sous la main pour me réchauffer. C’est dingue cette histoire ! fait-il remarquer en l’aidant à installer le vieux canapé près du feu.
Molly lui répond en le regardant droit dans les yeux :
— J’aurais préféré être ici que dans l’abri ! Vous savez, c’est mieux isolé ! Après cette nuit horrible seule dans cette cabane, j’ai cru que j’allais mourir de froid.
Le jeune homme se sent ému devant la fragilité de la jeune femme. Ses yeux embués de larmes lui font comprendre que la situation est grave et qu’il doit l’aider au maximum pour qu’ils puissent s’en sortir tous les deux.
— Oui, j’ai ressenti la même chose ! confirme l’homme en s’assoyant avec un léger sourire pour lui communiquer un peu de chaleur humaine.
Molly se blottit dans les coussins, emmitouflée dans son manteau de fourrure poussiéreux. Il se marie très bien avec le misérable canapé défraîchi, usé par le temps et prêt à rendre l’âme. Le décor de la pièce est digne d’un trappeur bourru et solitaire, sans âge, jouant dans un vieux western hollywoodien. La jeune femme regarde les flammes.
Pour l’instant, elle veut oublier cette affreuse nuit, le mystère de sa présence dans ces lieux, pour simplement savourer ce moment de réconfort près du feu. Elle a le sentiment qu’elle n’arrivera jamais à se réchauffer complètement. Le jeune homme se demande si Molly n’est pas en état de choc. Après tout, elle vient de vivre une nuit d’enfer. Il pense qu’il doit être fort pour tous les deux. Il doit la sortir de sa léthargie.
— Que fait-on maintenant ? soupire-t-il au bout d’un long moment de silence.
— Je ne sais pas, répond-elle d’un air vague.
— J’ai faim, pas vous ? questionne le jeune homme, feignant l’enthousiasme.
Elle le regarde un instant puis émet un bref soupir. Elle réfléchit quelques secondes. Un léger sourire se dessine sur son visage. Elle décide de se lever malgré son désir de ne plus bouger.
— Oui ! on va fouiller partout pour chercher de la nourriture et voir si on peut se trouver des vêtements. On en a besoin, reconnaît la jeune femme en ouvrant son manteau comme pour ajouter une touche d’humour à leur situation.
Le jeune homme se sent enfin rassuré par l’attitude de sa compagne d’infortune.
— Très belle nuisette ! Je suis d’accord avec vous, remarque-t-il admiratif devant cette femme splendide. Cette couverture me gratte sur tout le corps, mais vu notre position rocambolesque, je n’ai pas fait le difficile, croyez-moi !
— J’avais un sac tout rêche dans la cabane. Désagréable ou pas, il m’a bien servi cette nuit. Sans lui et la paille, je serais morte à cette heure, affirme Molly d’un ton froid.
Marc écoute la jeune femme avec sérieux et lui lance :
— Je suis sûr que nous ne sommes pas arrivés par notre propre volonté. On nous a kidnappés ! Qu’en pensez-vous ?
Molly acquiesce. Elle ne sait pas quoi penser de cet homme. Soit il est dans la même situation qu’elle, soit c’est lui qui l’a kidnappée et fait semblant d’être victime des mêmes circonstances.
Il semble plus vieux qu’elle d’à peine deux ou trois ans. Il doit avoir dans les 31 ans. Il est mince, les cheveux mi-longs châtain clair, une barbe naissante, des yeux marron, ronds, très expressifs. Il mesure au moins 1 m 90.
— Un bel homme ! se dit-elle.
Non, cela ne correspond pas à l’image qu’elle se fait d’un psychopathe. Avec son regard si doux, son attitude fougueuse et si calme à la fois, il semble sincère.
— Oh ! vous m’entendez ? demande Marc plusieurs fois.
— Heu ! Désolée ! Quoi ? répond la jeune femme, un peu déboussolée par ses pensées.
— Je vous disais qu’il y a un étage. On pourrait fouiller en haut pour trouver des vêtements. Si le propriétaire se pointe, on lui expliquera notre situation.
— Et quelle est notre situation ?
Molly se tourne vers Marc tout en lui parlant ; elle ne veut pas baisser la garde. C’est plus fort qu’elle.
— Je n’en sais rien ! Je suis tout aussi perdu que vous ! s’exclame le jeune musicien. Vous avez l’air de m’en vouloir ! exprime-t-il d’une triste mine.
— Désolée, je suis épuisée. J’ai faim et je ne comprends pas ce qui nous arrive.
Elle se lève doucement, dépose une bûche dans l’âtre, se tourne à nouveau vers l’homme et dit avec un timide sourire :
— Bon ! Je vais fouiller en haut pour les vêtements et vous, vous fouillez le rez-de-chaussée pour chercher de la nourriture, d’accord ?
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