Où es-tu ?

Marc Levy · Chapitre 9 sur 13

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Où es-tu ?

Chapitre 8

Thomas arriva le dernier à la table du petit déjeuner. Lisa n'avait rien voulu manger et Mary dut ranger la cuisine en toute hâte. Les tartes emballées dans leur papier cellophane étaient posées bien à plat dans le coffre. Philip lançait de brefs coups de klaxon pour que tout le monde le rejoigne dans la voiture. Le moteur ronronnait déjà quand la dernière ceinture fut bouclée. Il fallait à peine dix minutes pour arriver à l'école et Mary ne voyait pas la raison d'une telle impatience. Sur la route, il lançait des regards dans le rétroviseur. Son agacement était si perceptible que Mary dut lui demander ce qu'il avait ; il contint tant bien que mal son irritation et s'adressa à Lisa :

— Cela fait deux jours que nous sommes tous sur le pied de guerre pour préparer ta cérémonie de fin d'année et la seule qui a vraiment l'air de s'en foutre totalement, c'est toi.

Égarée dans la contemplation des nuages au travers de la fenêtre, Lisa ne daigna pas lui répondre.

— Tu as raison de te taire, reprit Philip, il n'y a vraiment pas de quoi pavoiser avec tes résultats. J'espère que tu comptes t'investir un peu plus l'année prochaine, sinon beaucoup de métiers te seront inaccessibles.

— Pour celui que je veux faire mes notes vont très bien !

— Eh bien voilà une bonne nouvelle, enfin un désir que tu exprimes, comme quoi il ne fallait pas désespérer ! Vous entendez, tous ? Enfin une envie !

— Qu'est-ce que vous avez tous les deux, intervint Mary, vous allez vous calmer ?

— Merci de ton soutien. Alors quel est ce job fabuleux qui t'attend les bras ouverts et pour lequel une scolarité médiocre suffit, je bous d'impatience de le savoir ?

D'un murmure, elle répondit que lorsqu'elle aurait atteint sa majorité elle s'engagerait dans le Peace Corps et repartirait au Honduras, pour y faire le même métier que sa mère. Mary, dont l'estomac s'était immédiatement noué, détourna son visage vers la fenêtre pour ne laisser filtrer aucune émotion. La voiture s'immobilisa sur le bas-côté dans un crissement de pneus. Thomas s'était tassé au fond de son fauteuil, la main crispée sur la sangle de sa ceinture. Philip se retourna, ivre de colère :

— Tu as trouvé cette idée toute seule ? C'est d'un dévouement exemplaire à notre égard ce que tu viens de dire, parce que tu crois que c'est ça la vraie générosité ? Tu crois que fuir sa propre vie est une forme de courage ? Tu vois où cela conduit ? C'est ce modèle de vie qui t'inspire ? Où sont les témoins du bonheur qu'elle a laissés derrière elle ? Tu ne repartiras jamais là-bas, tu m'entends ? Tu veux que je t'explique ce qui se passe quand on renonce à sa propre vie…

Mary serra le poignet de son mari.

— Mais tais-toi ! Tu n'as aucun droit de lui dire des choses pareilles ! Ce n'est pas à Susan que tu es en train de parler, t'en rends-tu seulement compte ?

Philip sortit de la voiture en claquant la portière. Mary s'était retournée vers Lisa et passait sa main sur son visage aux yeux rougis par des larmes de peur, d'une voix douce et franche elle la consolait.

— Moi je suis fière de toi. Ce que tu veux faire de ta vie demandera beaucoup de courage. Tu ressembles déjà à ta mère et tu as toutes les raisons du monde de le vouloir, parce que c'était une femme remarquable.

Après un court silence elle ajouta :

— Tu as beaucoup de chance, j'aurais tellement voulu à ton âge admirer mes parents au point de vouloir être comme eux.

Mary klaxonna avec insistance jusqu'à ce que Philip reprenne le volant. Elle lui demanda aussitôt de démarrer, le ton qu'elle avait emprunté ne laissait aucune place à la discussion. Elle posa à nouveau son visage contre la vitre, une humeur sombre traversa ses yeux.

À l'école, Philip ne participa à aucune attraction, refusa de s'asseoir au moment de la remise des prix et ne dit mot au cours du repas, pas plus que pendant le reste de l'après-midi. Il n'adressa aucun regard à Lisa, refusant même la main qu'elle lui tendit en signe de paix à la fin du déjeuner. Mary tenta de le faire sourire avec ses haussements de sourcils, sans succès. Elle trouvait son attitude puérile. Elle en fit la remarque à Thomas et passa le reste de son temps à s'occuper de Lisa dont elle savait que la journée était gâchée. Sur le chemin du retour l'ambiance contrastait fortement avec celle de la fête qui venait de s'achever.

En entrant dans la maison, Philip monta aussitôt s'enfermer dans son bureau. Mary dîna en compagnie des enfants dans une atmosphère étouffée. Après les avoir bordés, elle alla se coucher seule, exhalant un profond soupir en remontant le drap sur ses épaules. Au matin, quand elle ouvrit les yeux, le lit était vide. Sur la table de la cuisine elle trouva un petit mot, il était parti travailler au bureau et rentrerait tard le soir, il ne fallait pas l'attendre.

Elle prépara le petit déjeuner et s'apprêta à affronter un étrange week-end. Au milieu de l'après-midi, elle sortit pour aller faire quelques courses, laissant les deux enfants regarder la télévision.

Dans le supermarché elle sentit monter en elle une sensation de solitude ; elle refusa de se laisser gagner par l'émotion, et fit rapidement l'inventaire de sa vie : ceux qu'elle aimait étaient en bonne santé, elle avait un toit sur la tête, et un mari qui ne se mettait presque jamais en colère, pas de quoi sombrer dans la déprime d'un de ces satanés dimanches.

Elle se rendit compte qu'elle parlait toute seule quand une vieille dame passant près d'elle lui demanda ce qu'elle cherchait. Mary lui répondit en souriant : « De quoi faire des crêpes. » Elle poussa son caddie et se dirigea vers le rayon des sucres et farines. Elle était rentrée vers 18 heures, les bras trop lourdement chargés, parce qu'elle rapiéçait souvent d'une frénésie d'achats ses griffures au cœur. Elle avait posé les paquets sur la table de la cuisine et s'était retournée vers Thomas qui jouait dans le salon.

— Vous avez été sages ?

Le petit garçon acquiesça d'un mouvement de la tête. Mary commença à déballer ses courses.

— Lisa est dans sa chambre ? reprit-elle.

Absorbé dans son jeu Thomas ne lui répondit pas.

— Je t'ai posé une question, au cas où tu ne l'aurais pas remarqué ?

— Mais non, elle est avec toi !

— Comment ça, elle est avec moi ?

— Elle est sortie, il y a deux heures, et elle a dit : Je vais voir maman !

Mary lâcha aussitôt les fruits qu'elle tenait dans ses mains et saisit son fils par les épaules.

— Comment a-t-elle dit cela ?

— Tu me fais mal maman ! Comme je viens de le dire, elle est juste sortie en disant qu'elle allait te rejoindre.

La voix de Mary trahissait son inquiétude. Elle relâcha la pression qu'elle exerçait sur lui.

— Est-ce qu'elle avait un sac avec elle ?

— Franchement je n'ai pas regardé. Qu'est-ce qu'il y a maman ?

— Continue à jouer, je reviens !

Elle gravit les marches de l'escalier en toute hâte, entra dans la chambre de Lisa, et chercha le lapin-tirelire qui trônait d'ordinaire sur l'étagère en bois blanc. Vide, il reposait sur le bureau.

Se mordant la lèvre inférieure, Mary se précipita dans sa chambre, plongea sur le lit pour saisir le téléphone et composa aussitôt le numéro de Philip qui ne répondit pas. Elle se souvint que c'était le week-end et recomposa nerveusement le numéro de sa ligne directe ; il décrocha à la quatrième sonnerie.

— Il faut que tu rentres tout de suite à la maison, Lisa a fait une fugue, je téléphone au commissariat.

Philip se gara derrière une voiture de la police de Montclair. Il remonta l'allée en courant. Chez eux, il trouva Mary assise sur le canapé du salon auprès de l'officier Miller qui prenait des notes.

Le policier lui demanda s'il était le père de la petite. Philip adressa un regard à Mary et acquiesça d'un signe de tête. Le détective l'invita à se joindre à leur conversation. Pendant dix longues minutes il les interrogea sur ce qui à leur sens pouvait avoir été à l'origine de la fugue. Avait-elle un petit ami, avait-elle rompu récemment avec lui, y avait-il eu dans son comportement des signes avant-coureurs de ce geste ?

Exaspéré Philip se leva. Ils n'allaient pas retrouver sa fille en jouant au jeu des questions et des réponses, elle n'était pas cachée dans le salon et ils avaient perdu assez de temps comme cela. Il clama qu'au moins une personne allait partir à sa recherche et sortit en claquant la porte.

Le policier resta interloqué. Mary lui raconta alors la situation particulière de Lisa, et confia que son mari avait eu une altercation avec elle la veille, que c'était la première depuis que l'enfant était arrivée dans leur vie. Elle ne mentionna pas les propos qu'elle avait tenus à Lisa dans la voiture. Elle les avait voulus apaisants et redoutait désormais qu'ils n'aient provoqué le départ de l'adolescente.

L'inspecteur rangea son carnet et prit congé, invitant Mary à passer à son bureau. Il tenta de la rassurer : au pire la jeune fille dormirait dehors et reviendrait au petit matin, les fugues se soldaient généralement comme cela.

La nuit s'annonçait longue. Philip rentra bredouille, la voix nouée, pour retrouver sa femme assise à la table de la cuisine. Il prit ses mains dans les siennes en murmurant son désarroi. Il posa sa tête sur son épaule, l'embrassa et monta se réfugier dans son bureau. Mary le suivit du regard. Elle grimpa à son tour les escaliers et entra sans frapper.

— Je sens bien que tu n'arrives pas à maîtriser cette situation, et je peux le comprendre. Mais il va bien falloir que l'un de nous deux en soit capable. Tu vas rester ici, tu feras dîner Thomas et tu répondras au téléphone. S'il se passe quoi que ce soit, tu m'appelles immédiatement sur la ligne de la voiture, je vais aller voir où ils en sont.

Elle ne lui laissa pas le temps d'argumenter ; de la lucarne de son bureau il la vit redescendre l'allée en courant, la voiture disparut au coin de la rue.

La mine de Miller n'augurait rien de bon ; assise face à lui, elle ressentit une violente envie de fumer quand il alluma sa cigarette. Plusieurs patrouilles avaient inspecté les différents lieux de la ville où les jeunes avaient l'habitude de se regrouper, les quelques amis de Lisa avaient été interrogés, et la police pensait maintenant qu'elle avait pris un train ou un car pour rejoindre Manhattan. L'inspecteur Miller avait déjà envoyé un fax

au central du Port Authority(9) de New York qui retransmettrait l'avis de

fugue dans tous les Precincts(10) de la ville.

— Et ensuite ? demanda-t-elle.

— Madame, chaque inspecteur doit avoir en moyenne une quarantaine de dossiers similaires sur son bureau. La plupart des adolescents rentrent chez eux au bout de trois ou quatre jours, il faut prendre votre mal en patience. Nous allons continuer nos rondes dans Montclair, mais New York est en dehors de notre juridiction et nous n'avons aucun droit d'intervenir là-bas.

— Mais moi je me fous de vos frontières administratives. Qui va être personnellement en charge de retrouver ma fille ?

Miller comprenait sa détresse, mais il ne pouvait rien faire de plus. La conversation était finie, Mary était incapable de se lever de sa chaise. Miller hésita quelques secondes, ouvrit son tiroir et en extirpa une carte de visite qu'il lui tendit.

— Allez voir demain ce collègue de ma part, il est détective au Midtown South Squad, je lui passerai un appel téléphonique pour le prévenir.

— Pourquoi ne le passez-vous pas maintenant ?

Miller la regarda droit dans les yeux et décrocha son téléphone. C'est un répondeur qui enregistra la communication. Il s'apprêtait à raccrocher, mais à l'insistance de Mary, il laissa un message qui résumait les motifs de son appel. Elle le remercia chaleureusement et quitta l'enceinte du commissariat.

Elle avait roulé jusqu'au sommet des collines de Montclair, de là on pouvait voir New York s'étendre à l'infini. Quelque part au milieu des millions de lumières qui scintillaient, une jeune fille de quatorze ans se fondait dans une nuit incertaine. Mary fit tourner la clé de contact et prit le chemin de l'autoroute qui conduisait à la Grosse Pomme.

Au terminal central des bus, elle présenta à tout le personnel la photo de Lisa qu'elle gardait dans son portefeuille. Personne n'identifia l'adolescente. Elle se souvint du centre de copies où elle avait fait relier les épreuves de sa thèse quand elle habitait encore la métropole. Il était ouvert toute la nuit et elle s'y rendit aussitôt. Une étudiante de vingt ans à la chevelure bouclée était de permanence dans la boutique déserte. Mary lui expliqua l'objet de sa demande ; compatissante, la jeune fille lui offrit un café et s'installa derrière le clavier d'un ordinateur. Elle composa la mention « Disparue », inscrivit au-dessous toutes les coordonnées que Mary lui avait indiquées. Quand la feuille fut imprimée, elle l'aida à coller la photo puis en fit cent tirages. Mary ressortit dans la rue, et l'étudiante apposa une affichette sur la devanture de la boutique.

Elle roula de quartier en quartier, traversant la ville à vitesse réduite. Chaque fois qu'elle croisait une voiture de patrouille, elle l'arrêtait pour confier une affichette aux policiers dont elle sollicitait la vigilance. À 7 heures du matin elle se présenta au septième Precinct, et tendit au policier en uniforme qui tenait l'accueil la carte de visite que lui avait remise l'officier Miller. Il prit le bristol ; il lui faudrait patienter ou revenir un peu plus tard, ce lieutenant ne prenait son service qu'à 8 heures. Elle s'assit sur un banc et accepta volontiers le gobelet de café qu'il lui proposa une demi-heure plus tard.

 

L'officier de la police criminelle avait garé son véhicule sur le parking et emprunté l'entrée située à l'arrière du bâtiment. Il approchait la cinquantaine et ses cheveux épais commençaient à grisonner. Il monta à son bureau, déposa sa veste sur le dossier de sa chaise et rangea son arme dans un tiroir. Le voyant lumineux de son répondeur clignotait, il appuya sur le bouton en maugréant. Le premier message provenait de son logeur qui réclamait le paiement de son loyer et menaçait de prévenir son supérieur, le deuxième de sa mère qui se plaignait comme tous les jours de sa voisine de chambre à l'hôpital, le troisième et le seul qui éveilla son regard bourru émanait d'une ancienne collègue partie vivre à San Francisco peu de temps après leur rupture, ou était-ce parce qu'il n'avait pas voulu la suivre qu'ils avaient rompu ? Le quatrième et dernier avait été laissé par une de ses proches connaissances, l'officier Miller de la police de Montclair. Quand la bande se rembobina, il descendit chercher un café au distributeur situé au rez-de-chaussée : depuis quelques mois Nathalia n'était plus là pour lui en monter un avec le sien. Mary s'était assoupie et il lui tapota l'épaule. Elle ouvrit les yeux et découvrit un homme à la mine assombrie par une barbe de plusieurs jours.

— Je suis le lieutenant George Pilguez, votre visite m'a été annoncée. Vous n'avez pas perdu de temps, suivez-moi. (Mary prit son sac et le gobelet de café.) Vous pouvez le laisser là, on va vous en offrir du chaud.

Pilguez dévisagea longuement la femme qui venait de s'asseoir en face de lui. Il remarqua ses traits fatigués. Elle ne chercha pas à lui être aimable, ce qui lui plut immédiatement. Il la laissa raconter son histoire et fit pivoter son siège. Sur une armoire il saisit une trentaine de chemises en carton et les laissa choir sans ménagement sur son bureau.

— Ce sont les mineurs en fugue, uniquement ceux de la semaine dernière, expliquez-moi pourquoi je devrais donner plus d'importance à cette gamine qu'aux autres ?

— Parce que cette gamine, c'est ma fille ! dit-elle d'une voix déterminée.

Il bascula son fauteuil en arrière et finit par décrocher ce qui pouvait ressembler à l'esquisse d'un sourire.

— Je suis de bonne humeur. Je vais diffuser l'avis de recherche à toutes les patrouilles et passer quelques coups de fil dans les autres Precincts de la ville. Rentrez chez vous, je vous tiendrai au courant s'il y a du nouveau.

— Je reste en ville, moi aussi je la cherche.

— Dans l'état de fatigue où vous vous trouvez, je devrais vous retirer votre permis ; je vais vous emmener prendre un vrai café, et ne discutez pas, je me rendrais coupable de non-assistance à personne en danger, suivez-moi !

Ils sortirent du commissariat. Au café à l'angle de la rue, ils s'attablèrent et elle lui raconta l'histoire d'une petite fille qui était partie du Honduras pour arriver dans sa vie un dimanche de pluie. Quand elle eut fini son récit, ils avaient partagé des œufs au plat.

— Et votre mari dans tout ça ?

— Je crois qu'il est débordé par les événements, il culpabilise à cause de l'altercation qu'ils ont eue dans la voiture.

— Oui, enfin si on ne peut plus engueuler ses mômes, à quoi ça sert d'en avoir ?

Elle le regarda, interloquée.

— J'essayais juste de vous détendre.

— Et vous, qu'est-ce qui vous a mis de bonne humeur ?

— C'est vrai que je vous ai dit ça dans mon bureau tout à l'heure, vous êtes très attentive.

— Journaliste de formation !

— Toujours en fonction ?

— Non, deux mômes comme vous dites, il faut savoir faire des choix dans la vie. Vous n'avez pas répondu à ma question.

— Je suis en train de me rendre compte à quel point je n'en peux plus de cette ville.

— Et ça vous met de bonne humeur ?

— Non, ça m'arrange. Je m'avoue parfois que quelqu'un me manque bien plus que je ne l'imaginais.

— Je ne vois toujours pas de quoi se réjouir !

— Moi si, je vais peut-être réussir à prendre une décision avant qu'il ne soit trop tard.

— Laquelle ?

— Me faire muter !

— Là où se trouve cette amie qui vous manque ?

— Je croyais que vous n'exerciez plus ?

— Retrouvez Lisa, moi non plus je n'imaginais pas qu'elle me manquerait à ce point.

— Repassez me voir ce soir si vous tenez encore debout, et faites attention en conduisant.

Mary se leva et voulut payer la note, mais il prit le ticket d'un geste bref et lui fit signe en secouant son autre main de se sauver. Elle le remercia et sortit du café. Elle arpenta toute la journée les avenues de la ville. Quand elle passa au pied de l'immeuble du New York Times elle eut comme un pincement au cœur. Elle roula instinctivement jusqu'à SoHo et s'arrêta sous les fenêtres de son ancien appartement. Le quartier ne cessait de changer. Dans la vitrine d'un magasin elle contempla son reflet et fit une moue agacée : « C'est pour ça que cela me semble si loin » maugréa-t-elle. Un appel passé à Philip lui confirma qu'il n'y avait rien de nouveau du côté de Montclair. Prenant son courage à l'aide d'une longue inspiration, elle avala un nouveau café chez Fanelli's, et se dirigea vers le quartier latino-américain de la ville.

L'après-midi tirait à sa fin, Lisa avait disparu depuis vingt-quatre heures et Mary sentait l'angoisse croître dans sa poitrine. La fatigue ajoutait à sa tension. Elle s'immobilisa, interdite au beau milieu d'un passage piéton, en croisant une mère et sa fille qui devait avoir à peu près âge de Lisa. La femme la considéra gravement et passa son chemin. Une onde de tristesse la traversa. Au début de la soirée elle prit la direction de l'hôtel de police et en route téléphona au lieutenant Pilguez.

Il lui proposa de la rejoindre au même bar. Elle arriva la première. À l'intérieur, ses yeux durent s'accommoder à la pénombre du lieu. Dans un distributeur près des toilettes, elle introduisit toute la monnaie que contenait son sac pour s'acheter un paquet de Winston.

Elle s'assit au comptoir, accepta la flamme que lui tendait le barman et inspira profondément la fumée. Sa tête se mit à tourner aussitôt, elle toussa et vacilla sur son tabouret.

Le serveur inquiet lui demanda si elle se sentait bien. Les rires saccadés et nerveux qui sortirent de sa gorge éraillée le laissèrent perplexe.

Le lieutenant Pilguez poussa la porte, elle le rejoignit dans un box. Il commanda une bière, elle hésita et prit la même chose.

— J'ai passé presque ma journée entière sur le dossier de votre fille, il ne doit plus y avoir une patrouille de New York qui ne soit au courant. Je me suis rendu dans le quartier portoricain, j'ai parlé à tous mes indics, il n'y a aucune trace de votre petite. D'un certain côté c'est plutôt une bonne nouvelle, cela veut dire qu'elle n'a pas été récupérée par des individus malfaisants et si une telle chose venait à se produire je serais prévenu sur-le-champ ; Lisa bénéficie de ma protection ce qui dans certains milieux est presque mieux que si elle était équipée d'un mouchard.

— Je ne sais pas comment vous remercier, murmura Mary.

— Eh bien ne le faites pas alors ! Écoutez ce que je vais vous dire. Il faut que vous rentriez chez vous maintenant, vous allez finir par vous foutre en l'air et cela ne sera pas très utile quand on aura retrouvé la gamine. En attendant vous pouvez nous aider.

Pilguez lui rappela que les pas de l'adolescence empruntent des chemins différents de ceux des adultes. Lisa était peut-être partie sur une impulsion, mais probablement pas au hasard. Elle devait suivre une route qui avait une logique, la sienne. La toile qui conduirait à elle était tissée du fil de sa mémoire, et il fallait fouiller dans les souvenirs pour y chercher ceux qui avaient un sens particulier. Avait-elle, au cours d'une promenade dans un parc, ne serait-ce que remarqué un arbre qui lui aurait rappelé sa terre natale ? Si tel était le cas elle serait probablement en train d'attendre sous ses branches.

— Il y a ce voyage dans les Rocheuses, dit Mary.

Sa mère s'était-elle approprié un lieu dans son enfance ? Mary songea aux collines de Montclair d'où l'on voyait la ville, mais elle y était déjà allée.

— Eh bien retournez-y ! dit Pilguez.

Se souvenait-elle d'avoir vu un drapeau hondurien, aussi petit fût-il ? Elle serait là à le contempler. Il y avait celui qu'elle avait peint sur un tronc. Y avait-il un quelconque endroit qui serait pour elle comme une passerelle tendue entre ici et là-bas ? Mary se souvint du toboggan rouge écaillé dont Philip lui avait parlé, mais il y avait si longtemps, aux tout premiers jours de son arrivée.

— Eh bien si j'étais vous je foncerais visiter tous ces lieux, elle est probablement dans l'un d'eux. (Pilguez se reprit.) Dans votre état ne foncez quand même pas trop, téléphonez-moi, et puis allez prendre un peu de repos.

Mary se leva et le remercia, avant de quitter la table elle posa sa main sur l'épaule du flic bourru.

— Vous y croyez à la piste du toboggan ?

— On n'est jamais à l'abri d'un coup de bol ! Filez !

Elle écarta l'hypothèse angoissante du train, ce moyen de locomotion étant bien trop cher pour le lapin de Lisa. Elle retourna au terminal central des bus et demanda à être reçue cette fois-ci par un responsable. Une employée la reconnut et la fit patienter sur un banc. L'attente sembla interminable. Un homme de forte corpulence la fit enfin entrer dans son bureau. La pièce était glauque, mais le personnage à la respiration haletante aimable et disposé à lui venir en aide.

Elle lui présenta la photo de Lisa et voulut savoir s'il était possible de se rendre en Amérique centrale en autocar. « Nos lignes vers le sud s'arrêtent à Mexico », répondit-il en essuyant la sueur sur son front du revers de la main. Trois cars étaient partis depuis la disparition de l'enfant. Se levant péniblement, il regarda sa montre et localisa du doigt sur la grande carte placardée au mur les positions respectives des autocars. Sur une étagère, il s'empara d'un énorme annuaire de la compagnie pour téléphoner aux étapes où les passagers iraient se restaurer lors des prochaines haltes. Elle demanda qu'on prévienne les conducteurs de contacter d'urgence le terminal de New York. Bien que ce fût manifestement un effort pour lui, il la reconduisit jusque sur le trottoir du bâtiment. Quand elle le remercia, visiblement émue, avant de disparaître sur le trottoir du terminal il ajouta qu'il ne croyait pas une seconde qu'elle ait pu, à son âge, monter à bord sans se faire remarquer par les chauffeurs ; il ajouta que de toute façon, elle ne passerait jamais la frontière !

Pour lutter contre le sommeil, elle roulait la fenêtre ouverte, il n'était pas question de s'endormir maintenant. Il était 20 h 30 et le parking du MacDonald's était encore plein, mais le vieux toboggan rouge dormait paisiblement. Elle avait parcouru toutes les allées en criant le nom de Lisa, mais elle n'avait obtenu aucune réponse. À l'intérieur du fast-food aucun des employés à qui elle présenta la photo n'avait aperçu la jeune fille.

Elle prit la route qui menait vers le haut de la ville, bifurqua sur un chemin de terre et arrêta son 4 x 4 blanc au droit de la barrière qui lui interdisait d'aller plus loin. Elle poursuivit la pente à pied et grimpa jusqu'au sommet de la colline. Dans la lumière pâle d'une fin de jour, elle continuait de hurler le nom de Lisa, mais même l'écho ne lui répondait pas. Elle eut envie de s'allonger à même la terre. Quand vint la nuit noire, elle se sentit à la limite de l'épuisement et, résignée, se décida à rentrer.

Thomas était assis par terre dans le salon ; elle lui adressa un mot tendre et grimpa aussitôt vers sa chambre. En montant l'escalier, Mary se rendit compte que le rez-de-chaussée était silencieux.

Elle jeta un regard en arrière et vit que l'écran était noir. Thomas contemplait une télévision éteinte. Elle redescendit les marches, s'agenouilla à côté de lui et le prit sous son épaule.

— On ne s'occupe pas beaucoup de toi en ce moment, ma petite grenouille.

— Tu crois qu'elle va revenir ? demanda le petit garçon.

— Je ne crois pas, j'en suis certaine.

— C'est à cause de l'engueulade avec papa qu'elle est partie ?

— Non, c'est plutôt à cause de moi. Je crois que je ne lui ai pas fait une vie très facile.

— Tu l'aimes ?

— Mais évidemment, comment peux-tu poser cette question ?

— Parce que tu ne le dis jamais.

Mary accusa le coup.

— Ne reste pas là comme ça, va nous préparer deux sandwichs, je monte me changer et je redescends dîner avec toi. Tu sais où est ton père ?

— Il est parti au commissariat, il sera là dans une heure.

— Alors fais-en trois… non, quatre !

Elle gravit à nouveau les marches, prenant appui sur la rampe, et continua ainsi jusqu'au bureau de Philip.

La pièce était plongée dans la pénombre, elle effleura la lampe posée sur le bureau, il suffisait d'en toucher du bout du doigt la structure métallique pour l'allumer.

Elle se dirigea vers l'étagère et prit le petit cadre qu'elle approcha de son visage. Sur le cliché Susan rayonnait d'un sourire qui appartenait au passé. D'une voix feutrée, Mary se mit à lui parler :

— J'ai besoin de toi. Tu vois, je suis là comme une conne au milieu de cette pièce, et je ne me suis jamais sentie aussi seule de ma vie. Je suis venue te demander de l'aide. Parce que de là où tu es, toi tu la vois sûrement. Tu sais, je ne peux pas tout faire toute seule. Je comprends bien ce que tu dois penser, mais il ne fallait pas me l'envoyer si tu ne voulais pas que je m'attache autant à elle. Je te demande juste de me laisser le droit de continuer à l'aimer. Aide-moi sans crainte puisque tu seras toujours sa mère, je t'en fais le serment. Envoie-moi un signe, un tout petit signe de rien du tout, un petit coup de pouce, tu peux bien faire ça non ?

Et les larmes qu'elle avait retenues ruisselèrent le long de ses joues. Assise dans le fauteuil de son mari, la photo de Susan collée contre sa poitrine, elle posa son front sur le bureau. Quand elle releva la tête, elle contempla songeuse le petit coffre en bois qui régnait au milieu de la table ; la clé était juste à côté. Elle se leva d'un bond et dévala l'escalier.

Sur le pas de la porte d'entrée, elle dit à Thomas :

— Tu ne sors pas d'ici, tu manges ton sandwich en regardant la télé et, lorsque papa rentre, tu lui dis que je lui téléphonerai un peu plus tard, et surtout tu n'ouvres à personne, tu as compris ?

— Je peux savoir ce qui se passe ?

— Plus tard chéri, là je n'ai vraiment pas le temps, fais simplement ce que je te dis, je te promets qu'on rattrapera le temps perdu.

Elle se précipita dans sa voiture et inséra fébrilement la clé de contact ; le moteur se mit à tourner. Elle roulait à vive allure, dépassait tout ce qui se trouvait devant elle, tantôt par la droite tantôt par la gauche, provoquant derrière elle des huées de klaxons dont elle se moquait éperdument. Dans sa poitrine elle sentait son cœur s'emballer à tout rompre, et plus les secondes s'égrenaient plus elle accélérait ; elle faillit faire une embardée mais réussit à se maintenir dans l'axe de la sortie n° 47. Dix minutes plus tard elle abandonnait sa voiture le long d'un trottoir. Elle ne répondit pas au policier qui l'interpellait et se rua à l'intérieur du bâtiment. Elle courut aussi vite que possible, gravit haletante les marches d'un escalier en colimaçon. Au bout d'un couloir, elle s'arrêta devant une porte, au travers du hublot rond elle contempla la salle, juste le temps de reprendre son souffle, puis lentement, elle poussa le battant.

Au fond du bar du terminal n° 1 de l'aéroport de Newark, seule à une table, une jeune fille de quatorze ans regardait par la baie vitrée qui donnait sur les pistes.

Mary remonta lentement la travée et s'assit face à elle. Lisa avait senti sa présence, mais elle maintenait ses yeux rivés sur les avions. Sans dire un mot, Mary posa alors sa main sur la sienne, la laissant à son silence, et sans se détourner Lisa dit :

— Alors c'est d'ici que maman est partie ?

— Oui, chuchota Mary, c'est d'ici. Regarde-moi, juste un instant, j'ai quelque chose d'important à te dire.

Lisa tourna lentement la tête et plongea ses yeux dans ceux de Mary.

— Quand je t'ai vue la première fois dans tes habits trempés et trop petits pour toi, avec ton sac et ton ballon, je n'imaginais pas qu'une si petite fille allait prendre autant de place dans mon cœur. Je croyais n'avoir jamais eu aussi peur de ma vie, jusqu'à aujourd'hui. Je voudrais que nous échangions une promesse, un secret entre nous. N'essaie plus de partir, et le

jour de ta graduation(11), quand tu auras dix-neuf ans, si ce « là-bas » est toujours ton chez-toi, si tu veux toujours repartir, alors c'est moi qui te conduirai dans cet aéroport, je t'en fais le serment. Tu étais ici tout ce temps sans que personne ne te remarque ?

Les traits de Lisa se détendirent et un sourire timide se dessina à la commissure de ses lèvres.

— Non. On rentre maintenant ? dit-elle de sa petite voix.

Elles se levèrent, Mary abandonna quelques dollars sur la table et elles sortirent toutes les deux du bar. En arrivant sur le trottoir, Mary jeta par-dessus son épaule la contravention qu'elle venait de trouver sur son pare-brise. Lisa lui posa une question :

— Tu es qui pour moi ?

Mary hésita un instant et répondit :

— Je suis ton paradoxe.

— C'est quoi le paradoxe ?

— Ce soir, quand tu seras couchée, je t'expliquerai. Là, j'ai un peu peur de mes yeux et tu n'es pas équipée pour faire des crêpes dans la voiture !

Sur le combiné fixé au tableau de bord, elle composa le numéro de chez elle, Philip décrocha aussitôt.

— Elle est avec moi, nous rentrons à la maison je t'aime.

Elle appela ensuite un inspecteur de police qui dans quelques jours remplirait sa demande de mutation à la criminelle de San Francisco ; la ville était vraiment belle, disait-on, il le savait d'une certaine Nathalia qui y travaillait déjà.

Quand ils rentrèrent à la maison, Thomas se précipita sur Lisa, elle le serra dans ses bras, les deux adultes la rejoignirent avec une assiette de fruits. Elle n'avait pas faim, elle était fatiguée et voulait dormir.

Dans la chambre, Mary s'assit au bord du lit et lui caressa longuement les cheveux. Elle l'embrassa sur le front et quand elle s'apprêta à sortir de la pièce elle l'entendit lui demander pour la seconde fois de la journée :

— C'est quoi le paradoxe ?

La main sur la poignée de la porte, Mary esquissa un sourire chargé d'émotion.

— Le paradoxe, c'est que je ne serai jamais ta mère, mais toi tu seras toujours ma fille. Dors maintenant, tout va bien.

 

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