Où es-tu ?

Marc Levy · Chapitre 10 sur 13

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Où es-tu ?

Chapitre 9

Il n'y eut pas de camp de vacances cet été-là.

Philip, Mary, Lisa et Thomas louèrent la même maison dans les Hamptons. La saison estivale rapprocha tout le monde et de parties de bateau en barbecues, les rires et la joie de vivre avaient enfin fleuri dans leur vie commune.

Dès la rentrée, Lisa aborda sa scolarité avec une attitude nouvelle que le bulletin de classe de la fin du premier semestre traduirait explicitement. Thomas prenait un peu plus de distance avec sa sœur, l'adolescence les séparait provisoirement.

À Noël Mary expliqua à Lisa que ce qui venait de lui arriver était normal, ce sang-là n'était en rien celui d'une lutte de son corps contre une quelconque peur. Elle était simplement en train de devenir une femme, et cela n'aurait rien de simple.

En janvier, Mary organisa une grande soirée pour célébrer les sweet

sixteen(12) de Lisa, et, cette fois, toute sa classe répondit à l'invitation. Au printemps suivant, elle soupçonna l'existence d'un flirt dans la vie de Lisa, et lui fit une leçon approfondie sur toutes les particularités de la féminité. Lisa accorda peu d'importance aux détails physiques, mais elle tendit une oreille attentive à ce qui touchait aux couleurs des sentiments. L'art de la séduction la fascinait au point de donner lieu à de multiples conversations entre elles. Pour la première fois c'était Lisa qui les provoquait. Avide d'explications, elle recherchait la compagnie de Mary qui, réjouie de ce prétexte, distillait ses réponses avec parcimonie.

Au spleen qui s'installa en elle à l'approche des grandes vacances, Mary devina qu'un amour avait dû pousser dans le cœur de la jeune fille. Les mois d'été sont détestables quand on aime à cet âge, et la promesse de s'écrire ne comble pas ce vide que l'on découvre pour la première fois de sa vie.

Elle était allée la chercher à l'école pour passer avec elle le mercredi après-midi à Manhattan. Attablées dans le petit jardin à l'arrière du bistrot Picasso situé dans le Village, elles partageaient une Caesar's salad agrémentée de filets de poulet grillés.

— Bon, il te manque déjà alors que vous n'êtes pas encore séparés, c'est ça ? demanda Mary.

— Tu as connu ce truc-là ?

— Bien trop longtemps.

— Pourquoi ça fait mal comme ça ?

— Parce que aimer c'est avant tout prendre un risque. C'est dangereux de s'abandonner à l'autre, d'ouvrir cette petite porte sur notre cœur. Ça peut provoquer la douleur indescriptible que tu ressens. Ça peut même prendre la forme d'une obsession.

— Je ne pense qu'à ça !

— Et il n'y a aucun médicament pour ce genre de mal de cœur. C'est comme cela que j'ai compris qu'on s'était fourvoyé sur la relativité du temps. Une journée peut être bien plus longue qu'une année entière quand l'autre vous manque, mais c'est aussi un des délices de la chose. Il faut apprendre à apprivoiser ce sentiment.

— J'ai tellement peur de le perdre, qu'il rencontre une autre fille. Il part dans un camp de vacances au Canada.

— Ça peut arriver, je comprends ta trouille. C'est détestable, mais à cet âge-là les garçons sont assez volages.

— Et plus tard ?

— Ça s'arrange pour certains d'entre eux, rares, mais il y en a !

— S'il me trahissait, je ne m'en remettrais pas.

— Si, si, j'ai testé pour toi ! Je sais que dans ton état, c'est très difficile à croire mais on s'en remet quand même !

— Qu'est-ce qu'il faut faire pour les rendre amoureux ?

— Avec les garçons, tout est dans la réserve, la distance, la part de mystère. C'est ce qui les rend fous !

— Ça, j'avais remarqué !

— Comment ça, tu avais remarqué ?

— C'est assez naturel chez moi, la réserve.

— Et puis veille à ta réputation, c'est important pour plus tard, c'est une question d'équilibre.

— Je ne comprends pas !

— Je pense que ton père pourrait me tuer s'il m'entendait te dire des choses pareilles, mais tu fais tellement plus que ton âge.

— Vas-y ! insista Lisa en trépignant.

— Si tu fuis la compagnie des garçons, tu passeras pour une sainte-nitouche et tu ne seras pas considérée par eux, mais si tu es trop souvent avec eux, tu passeras pour une fille facile et ils apprécieront ta compagnie pour de mauvaises raisons, ce qui n'est pas bon non plus.

— Ça aussi j'ai vu ! Ma copine Jenny a dû perdre l'équilibre !

— Et toi, tu en es où ?

— Assise sur le fil, j'ai réussi à me maintenir.

— Lisa, le jour où ces choses prendront plus d'importance encore dans ta vie, je veux que tu te sentes libre de me poser toutes les questions qui te traverseront l'esprit. Je suis là pour ça.

— Et toi, qui t'a expliqué quand tu avais mon âge ?

— Personne, et c'est beaucoup plus difficile dans ces conditions de ne pas avoir le vertige.

— À quel âge as-tu eu ton premier petit ami ?

— Pas au tien en tout cas, mais c'était une autre époque.

— Je trouve ça quand même un peu effrayant.

— Attends encore un peu et tu verras à quel point on change d'avis !

Après le repas, elles poursuivirent leur conciliabule dans les rues du Village, chambardant les rayons des boutiques à la mode où elles étaient entrées à la recherche de la tenue fatale qui « achèverait » le jeune homme en question.

— Tu comprends, dit Mary, on a beau dire qu'en amour l'apparence ce n'est pas ce qui compte, en matière de séduction ça joue drôlement quand même ! Le tout c'est de bien trouver son look.

Quand la vendeuse du Banana Republic rappela à une Lisa hésitante sur un fuseau noir qu'avec sa silhouette elle pouvait tout porter, et lorsque peu après, alors qu'elle était dans la cabine d'essayage, la même vendeuse dit à Mary que sa tille était absolument sublime, le sentiment qui l'envahit ne ressemblait en rien à de la jalousie, mais bien à de la fierté.

En sortant sur le trottoir, les bras chargés de paquets, Lisa embrassa Mary, et murmura à son oreille qu'il s'appelait Stephen.

— Eh bien Stephen, répliqua Mary à voix haute, c'est le début des emmerdes, tu vas passer tes vacances à te morfondre, nous allons y veiller !

 

Pendant l'été qu'ils passaient tous à nouveau dans les Harnptons, Lisa écrivait en secret deux fois par semaine au prénommé Stephen. Des lettres qui contenaient de quoi lui assurer qu'elle pensait beaucoup à lui, mais aussi qu'il y avait plein de garçons sympas, qu'elle passait des vacances géniales à faire beaucoup de sport. Elle espérait qu'il s'amusait dans son camp de vacances, et ajouta que les deux mots lui semblaient antagonistes. « Un peu de vocabulaire ne peut pas faire de mal », avait répondu Mary à Lisa qui s'était résolue à demander si « antagoniste » ne faisait pas un peu pompeux.

À la rentrée, Lisa retrouva Stephen dans sa classe et dans sa vie.

 

Au mois de novembre, le spleen refit surface et Mary apprit que Stephen partait cette fois en famille faire un stage de ski dans le Colorado. Sans consulter personne, au cours du dîner suivant, elle décida qu'il serait formidable que Lisa apprenne enfin à bien skier. L'invitation de Cindy, la sœur de Stephen, à passer les vacances avec eux tombait à point nommé. Pour Philip il n'était pas question de séparer la famille le jour de Noël, mais Mary tint fermement sa position puisque le départ était prévu pour le 27. Pour le réveillon, on se téléphonerait, il fallait bien apprendre à grandir, non ?

Son mouvement du sourcil gauche emporta probablement l'adhésion finale.

Ils ne reçurent qu'une seule carte postale, la veille de son retour, et Mary dut expliquer quotidiennement à Philip qu'il fallait s'en réjouir – c'était plutôt si elle avait écrit tous les jours qu'il aurait fallu s'inquiéter.

Ils passèrent ainsi New Year's Eve(13) à trois, et, bien décidée à assumer cette séparation devant les autres, Mary prépara un somptueux repas. À table, pourtant, la chaise vide la hanta pendant toute la soirée. L'absence frappait à cette petite porte ouverte dont elle avait parlé à Lisa un après-midi d'été.

Elle était revenue bronzée, heureuse et décorée de deux médailles gagnées sur les pistes. Mary vit enfin le fameux Stephen, sur les photographies de groupe, et un peu plus tard, dans la chambre de Lisa avant qu'elle se couche sur le portrait photomaton où ils souriaient tous les deux.

Pendant les deux mois qui suivirent, l'idée de renouer avec son passé de journaliste effleurait de plus en plus souvent Mary. Elle avait commencé par rédiger des chroniques « juste pour son plaisir », et par curiosité déjeuna avec le nouveau rédacteur en chef du Montclair Times qu'elle avait connu à la faculté. À sa grande surprise il l'avait invitée à lui adresser un texte. Il lui faudrait probablement un peu de temps pour « dégripper » sa plume, mais il lui laissait choisir son sujet. Avant de la quitter, il lui promit de l'aider dans la mesure de ses moyens si elle souhaitait réellement reprendre le métier. « Et pourquoi pas ? » s'était-elle dit en rentrant chez elle.

Philip était assis à sa table de travail et contemplait par la fenêtre le soleil qui déclinait en cette fin de journée de mai. À peine revenue de la bibliothèque municipale, Mary était montée l'interrompre dans son travail.

Quand elle entra, il leva les yeux et lui sourit en attendant qu'elle parle.

— Tu crois qu'on peut prendre possession du bonheur à quarante ans ?

— On peut en prendre conscience en tout cas.

— Est-ce que les choses peuvent changer si tard dans la vie, est-ce que l'on peut soi-même encore changer ?

— On peut accepter de mûrir et de vivre les choses au lieu de les combattre.

— C'est la première fois depuis tout ce temps que j'ai l'impression de te sentir auprès de moi Philip, c'est cela qui me rend heureuse.

En ce printemps de l'année 1995, Mary savait que le bonheur s'était installé dans sa maison, et pour longtemps.

Elle rangeait la chambre de Lisa et comme il faisait déjà chaud, elle décida de retourner le matelas du côté été. C'est ainsi qu'elle trouva le grand cahier à la couverture noire. Elle hésita, s'installa au bureau et se mit à le feuilleter. Sur la première page une aquarelle représentait le drapeau hondurien. À chaque page sa gorge se nouait davantage. Tous les articles parus dans la presse sur les cyclones qui avaient touché la planète au cours des dernières années avaient été découpés et collés dans cet album secret, tout ce qui traitait de près ou de loin du Honduras répertorié par date. C'était comme le journal de bord d'un marin qui a quitté sa terre et rêve la nuit des journées où, revenu chez lui, il racontera à ses proches son incroyable voyage.

Mary referma le cahier et le remit à sa place. Les jours suivants elle garda secrète cette découverte et, si la famille sentit que son humeur avait changé, personne ne comprit qu'un cœur peut se faner en quelques secondes.

 

Quatre fois déjà depuis le début de l'été que, sans y prendre garde, elle avait demandé à Philip ce qu'il conviendrait de faire pour fêter comme il se doit les dix-neuf ans de Lisa. Quand il lui répondait amusé qu'ils avaient deux bonnes années pour y réfléchir, elle rétorquait, agacée, que le temps passait parfois si vite que l'on ne s'en rendait pas compte.

Ce matin après le petit déjeuner, alors que Lisa avait accompagné Thomas au terrain de base-ball elle abordait encore ce sujet.

— Qu'est-ce que tu as, Mary demanda Philip.

— Rien, je suis un peu fatiguée c'est tout.

— Tu n'es jamais fatiguée. Il y a quelque chose que tu ne me dis pas ?

— C'est l'âge, que veux-tu, il fallait bien que la fatigue arrive un jour.

— Dans une trentaine ou une quarantaine d'années ton texte sera criant de vérité, là ça ne colle pas, parle-moi.

— Suis-moi, j'ai quelque chose à te montrer !

Elle l'entraîna dans la chambre de Lisa et plongea sa main sous le matelas. À son tour il tourna méticuleusement les pages de l'album.

— C'est rudement bien mis en pages, elle a un vrai sens graphique, je suis très fier, elle a du talent. Tu crois que mon travail l'influence ?

Mary serra les dents pour retenir les larmes de colère qui lui montaient aux yeux.

— C'est tout ce que cela t'inspire ? Des pages entières sur les ouragans et sur le Honduras et toi tu t'intéresses à ses compétences de maquettiste !

— Calme-toi, pourquoi te mets-tu dans cet état ?

— Tu ne vois pas qu'elle ne pense qu'à ça, qu'elle est obnubilée par ce putain de pays et par ces saloperies de tempêtes ! Je croyais que j'avais réussi à lui inspirer autre chose, je pensais lui avoir donné le goût d'une autre vie. Ça va passer si vite, moins de trois ans.

— Mais de quoi tu parles ?

Comme elle ne répondait pas, Philip saisit sa main et la força à s'asseoir sur ses genoux. Il l'enserra de ses bras et lui parla d'une voix douce et posée. En sanglotant, elle posa sa tête au creux de son cou.

— Mon amour, reprit Philip, si ta mère avait été assassinée, si ceux qui ont peuplé ton enfance avaient été tués par le même meurtrier, tu ne serais pas obsédée par les serial killers ?

— Je ne vois pas le rapport.

— Les ouragans, ce sont eux les assassins qui hantent ses nuits. Qui mieux que toi connaît le besoin de chercher, de lire, d'inventorier pour mieux comprendre, c'est comme cela que tu te justifiais quand tu étais étudiante et que tu déclinais mes dîners pour rédiger tes piges. Les cyclones ont tué son enfance, alors elle les répertorie, elle les découpe et les colle sur un album.

— Tu dis cela pour me rassurer ?

— N'abandonne pas, Mary, pas maintenant, elle a besoin de toi. Lisa a bouleversé ta vie. Tu l'as su à la seconde où elle est apparue dans cette allée mais tu ne voulais pas l'admettre. Tu as lutté contre ce sentiment, et même si tu devinais le bonheur à venir, il perturbait ton ordre établi et tu le rejetais. Tu t'es laissé apprivoiser devant tant d'évidence, tu lui as ouvert ton cœur et tu as découvert jour après jour à quel point tu l'aimais cette petite fille. Je sais que ce n'était pas facile au début, qu'il t'a fallu beaucoup de courage.

— De quoi parles-tu ?

— De ta patience et de ton humilité. Parce que l'humilité c'est de croire aussi en sa propre vie.

Il referma le grand cahier qu'il lança sur le lit, puis il regarda Mary dans les yeux et commença à déboutonner son gilet. Elle finit par sourire quand sa main se posa sur ses seins dénudés.

— Pas dans la chambre de Lisa !

— Je croyais qu'elle était presque majeure ?

C'est à cause de cet album que tu étais obsédée par l'anniversaire de ses dix-neuf ans ?

— Non imbécile, dit-elle en hoquetant, c'est parce que j'avais peur que le traiteur soit fermé ce jour-là !

Plus tard dans la journée elle partagea avec lui une pensée qu'elle n'aurait jamais soupçonné avoir un jour.

— Je crois que j'ai compris ce que tu as ressenti quand Susan est partie, c'est terrible l'impuissance quand elle est confrontée à la force des sentiments.

 

Le lendemain matin, de la bibliothèque où elle avait pris l'habitude de se rendre pour travailler, Mary écrivit une lettre. Elle cacheta l'enveloppe et écrivit à la plume : « National Hurricane Center, Public Affair, 11691 S.W. 117th Street. Miami, 33199 Florida ». Deux jours plus tard, quand son destinataire l'ouvrit, il put lire :

 

Montclait ; N.L le 10 juillet 1995,

 

Monsieur le Directeur des relations extérieures du Centre national de recherches sur les ouragans,

Bien que journaliste et ayant l'intention de publier au trimestre prochain dans le Montclair Times un article sur les ouragans et sur votre centre, c'est à titre personnel que je sollicite de votre part une prochaine entrevue. Pour que vous compreniez le sens de ma démarche, il me faut vous décrire plus précisément le contexte particulier dans lequel elle s'inscrit. […]

 

La lettre de cinq pages était signée Mary Nolton.

La réponse était arrivée dix jours plus tard.

 

Madame,

 

Votre lettre a retenu toute mon attention, nous avons pris possession depuis le mois de mai de nos nouvelles installations situées sur le campus de l'Université internationale de Floride, et il me semble que nous pourrions être en mesure de vous recevoir en compagnie de votre fille Lisa à partir du mois de septembre. Compte tenu du caractère spécifique de votre demande, il serait peut-être souhaitable que nous échangions nos points de vue sur le déroulement de votre visite, vous pouvez me contacter à mon bureau.

Je vous prie d'agréer Madame, l'expression de mes sentiments distingués.

P. Hebert

MIC (Meteorologist in Charge)

 

La semaine suivante, Mary invita le rédacteur en chef du Montclair Times à déjeuner. Après l'avoir quitté sur le parvis de l'immeuble de la rédaction, elle se rendit à son agence de voyage et acheta un aller-retour pour Miami ; son vol partait le lendemain à 6 h 35, elle téléphona au secrétariat de M. Hebert pour confirmer qu'elle se présenterait bien à son bureau le lendemain à midi. Avec un peu de chance et beaucoup d'efficacité elle pourrait revenir le soir même.

Au petit matin, elle descendit à pas de loup prenant garde à ne réveiller personne. Elle se prépara un café dans la cuisine en regardant le jour qui se levait, puis elle referma tout doucement la porte de la maison derrière elle. Sur l'autoroute qui conduisait à Newark, l'air qui entrait par la fenêtre grande ouverte était déjà tiède, elle tourna le bouton de la radio et se surprit à chanter à tue-tête.

Les roues de l'avion avaient touché le sol de l'aéroport international de Miami à il heures. Elle n'avait pas de valise et sortit rapidement du terminal. Une fois sa voiture de location récupérée, carte dépliée sur le siège avant droit, elle s'engagea sur Virginia Gardens, tourna à gauche sur la voie rapide 826, puis à droite sur Flagami West Miami, et de nouveau à gauche dans la 117e Avenue. Les indications qui lui avaient été fournies étaient justes, le bâtiment du NHC apparut sur sa gauche. Après s'être présentée au gardien à l'entrée du campus, elle se rangea sur le parking et emprunta l'allée qui longeait le jardin. L'immeuble du NHC était en béton blanchi, on aurait dit un bunker moderne architecturalement stylisé.

— C'est exactement ce que nous voulions, chère madame ! Bien sûr quand on travaille à Miami on rêverait plutôt de façades aux grandes baies vitrées pour profiter de la magnificence du paysage. Mais avec ce que nous observons et ce que nous savons nous préférons que ce bâtiment résiste aux ouragans quels qu'en soient les désagréments architecturaux. C'est un choix que nous assumons tous très bien ici.

— C'est si effrayant que cela, un ouragan ?

— Autant qu'Hiroshima ou Nagasaki ont pu l'être.

Le professeur Hebert était venu l'accueillir dans le hall principal, il la guida jusqu'à son bureau qui se situait dans l'aile opposée. Elle y déposa ses affaires et il lui demanda de le suivre : il avait quelque chose à lui montrer avant que commence leur discussion. L'absence de fenêtres lui donnait l'impression de se promener dans les coursives d'un navire de guerre, et elle se demandait si on n'en avait pas un peu rajouté. Il ouvrit la porte d'une galerie d'exposition. Sur la gauche les hauts murs blancs étaient recouverts des prises de vue réalisées par les avions de reconnaissance du NHC. Les clichés des ouragans révélaient ces masses nuageuses aussi terrifiantes que majestueuses, qui s'enroulaient sur elles-mêmes, dévoilant en leur centre ce vide de ciel bleu que certains appellent l'œil du diable.

— Quand on voit un ouragan ainsi par en haut, on peut presque trouver cela beau, n'est-ce pas ?

La phrase d'Hebert avait résonné dans la grande salle vide. L'inflexion de sa voix changea, devenue grave elle semblait presque silencieuse.

— Le mur de droite remet les pieds sur terre si je puis dire, les photos montrent ce qui s'est passé en dessous. Elles rappellent à chacun d'entre nous l'importance de notre mission. Regardez ces images autant de temps que nécessaire pour comprendre de quoi nous parlons. Chacune témoigne de la puissance dévastatrice et meurtrière de ces monstres. Des morts par centaines, par milliers, parfois plus encore, des régions saccagées, des vies entières anéanties, ruinées.

Mary s'était approchée d'un cliché.

— Celui que vous regardez s'appelle Fifi, drôle de surnom pour un tueur de cette envergure.

Il a frappé le Honduras en 1974, ravageant presque tout le pays, laissant derrière lui une désolation inconcevable et des centaines de milliers de personnes sans abri. Essayez un instant de vous figurer la vision cauchemardesque que représentent dix mille cadavres d'enfants, de femmes et d'hommes. Les petites photographies avec lesquelles nous entourons les grandes ne sont que quelques témoignages de ce que je vous décris, nous les avons triées mais elles restent insoutenables.

Sans voix, Mary se déplaça de quelques mètres ; Hebert pointa du doigt un autre pan du mur.

— C'est l'année 1989 que vous regardez. Allison, Barry, Chantal, Dean, Erin, Felix, Gabrielle, Karen, Jerry, Iris furent quelques-uns des tueurs de cette année-là, sans oublier Hugo qui a poussé ses vents à plus de 130 nœuds en ravageant Charleston et une grande partie de la Caroline du Sud. C'est probablement Gilbert auquel vous faites référence dans votre lettre, il a sévi treize jours en 1988, il a poussé ses vents à plus de 165 nœuds et les pluies qui ont précédé sa naissance ont été meurtrières ; nous n'avons pas les chiffres pour le Honduras, j'ai vérifié. Madame, sans vouloir me mêler de ce qui ne me regarde pas, êtes-vous sûre de souhaiter que votre fille découvre ces images ?

— Ce Gilbert ou l'un de ses cousins a tué sa vraie mère. Lisa développe dans le plus grand secret une fascination obsessionnelle pour les ouragans.

— Voilà une raison de plus pour que cet endroit lui soit insupportable.

— C'est l'ignorance qui engendre la peur. C'est pour lutter contre les miennes que j'ai voulu devenir journaliste. Elle ressent le besoin de comprendre sans savoir où chercher, alors je vais l'aider et je serai à côté d'elle pour partager ces moments, aussi pénibles soient-ils.

— Je crains de ne pas approuver votre point de vue.

— J'ai besoin de vous, professeur Hebert. Une petite fille n'arrive pas à grandir. Entendre le son de sa voix est de plus en plus rare, au point que lorsqu'elle se décide à parler, on tend l'oreille. Plus les années passent et plus je la vois s'enfermer dans le silence de la peur. Elle tremble à chaque orage, elle redoute la pluie. Quand vous la rencontrerez, vous découvrirez comme elle est pourtant courageuse, fière de nous cacher cette terreur qui ne l'a jamais quittée. Il n'est pas de semaine où je ne doive rentrer dans sa chambre la nuit pour l'aider à sortir d'un cauchemar. Je la retrouve en sueur, enfoncée dans un sommeil si trouble que je ne parviens même pas à la réveiller. Il lui arrive parfois de se mordre la langue jusqu'au sang pour lutter contre ses frayeurs. Tout le monde l'ignore, elle-même ne sait pas que j'ai compris ce secret qui la hante. Il faut qu'elle apprenne que vous existez, que nous ne négligeons pas ces monstres qui ont emporté les siens, que vous les surveillez, que vous les traquez, que des moyens sont mis en œuvre pour que la science puisse aider à protéger les populations de la folie meurtrière de la nature. Je veux qu'elle puisse regarder le ciel et trouver un jour que les nuages peuvent être beaux, je veux qu'elle fasse des rêves la nuit.

Le professeur Hebert invita Mary à le suivre, un sourire aux lèvres. Quand il ouvrit la porte de la salle d'exposition, il se retourna vers elle :

— Je ne dirai pas que nos moyens sont considérables, mais tout de même ils existent. Venez, je vais vous montrer le reste du Centre et nous allons réfléchir ensemble à ce que nous pouvons faire.

Mary téléphona à Philip, elle avait quitté le NHC bien trop tard pour rentrer le soir même. De la fenêtre de sa chambre d'hôtel à Miami Beach, elle entendait les bruits de l'agitation nocturne sous ses fenêtres.

— Tu n'es pas trop fatiguée ? demanda-t-il.

— Non, c'était riche d'enseignements. Les enfants ont dîné ?

— Depuis longtemps, nous discutions tous les trois dans la chambre de Lisa. J'ai pris l'appel dans la nôtre. Tu as dîné, toi ?

— Non, je vais descendre maintenant.

— Je déteste que tu sois dans cette ville sans moi. C'est truffé de types à la musculature de statue.

— Elles bougent beaucoup ici les statues, et je ne suis pas encore entrée dans un bar ! Tu me manques.

— Toi aussi, énormément. Tu as une petite voix.

— C'était une journée étrange tu sais. À demain. Je t'aime.

 

Au pied de chaque immeuble, les restaurants et les bars ouverts sur Ocean Drive, cette avenue qui longe le front de mer, diffusaient des musiques endiablées sur lesquelles les corps se déhancheraient jusque tard dans la nuit. Tous les kilomètres, un panneau indiquait : Point de ramassage pour le transport vers les abris en cas d'alerte ouragan. Mary prit le premier avion le lendemain matin.

 

Le téléphone avait sonné le soir du 11 septembre 1995. Hebert avait conseillé de se tenir prêt à la première heure le lendemain, il rappellerait avant que Lisa parte en cours pour confirmer l'évolution de ce qui n'était encore qu'une anticipation. Puis il avait raccroché, il avait à faire. À 7 heures du matin Mary entendit sa voix dans le combiné lui dire : « Prenez le premier avion, nous pensons que le baptême sera pour ce soir, des badges vous attendront à l'entrée, et je vous accueillerai dès votre arrivée. » Elle entra dans la chambre de Lisa qui s'habillait, ouvrit son placard et commença à préparer une petite valise.

— Qu'est-ce que tu fais ? s'étonna Lisa.

— Tu vas rater tes cours cette semaine, mais tu prépareras peut être le meilleur exposé de toute l'histoire de l'école.

— Mais de quoi tu parles ?

— Pas le temps maintenant, fonce te faire une tartine dans la cuisine, nous avons un avion dans une heure, je t'expliquerai en chemin où je t'emmène.

Elle roulait à vive allure sur l'autoroute, quand Lisa lui demanda où elles allaient et quelles étaient les raisons de ce voyage imprévu. Mary répondit qu'à cette vitesse elle ne pouvait pas faire deux choses à la fois. Le temps du vol leur donnerait tout le loisir d'en discuter.

Elles traversèrent le hall de l'aérogare en courant vers la porte d'embarquement. Mary tirait Lisa par la main, toujours plus vite. Quand elles passèrent à la hauteur de l'escalier qui conduisait à un bar perché à l'étage, Lisa réitéra sa question :

— Mais où va-t-on ?

— De l'autre côté de la vitre ! répondit Mary. Suis-moi et fais-moi confiance.

Lisa contemplait par le hublot l'océan de nuages que les ailes effleuraient, la descente vers l'aéroport international de Miami avait commencé. Mary avait feint de dormir pendant tout le vol et Lisa ne comprenait toujours pas ce qui se passait et pourquoi il fallait courir en sortant de l'avion. Aussitôt les deux valises récupérées sur le tapis à bagages, elles avaient sauté dans un taxi qui roulait déjà sur Flagami West.

— Je ne me souviens pas de l'endroit où se trouve le NHC, dit le chauffeur.

— Vous tournerez à gauche sur la 117e et l'entrée sera 2 kilomètres plus loin, répondit Mary.

— C'est quoi le NHC ? Tu es déjà venue ici questionna Lisa.

— Peut-être !

Très impressionnée par le badge gravé à son nom qu'on lui avait remis lorsqu'elles s'étaient présentées à la guérite, Lisa patientait dans le hall en compagnie de Mary quand le professeur Hebert apparut.

— Bonjour, tu dois être Lisa, je suis heureux de t'accueillir au Centre national des ouragans. Nous sommes une des trois branches d'une organisation gouvernementale qui s'appelle le Centre de prédictions tropicales. Notre mission est de sauver des vies et de protéger les biens des populations, en étudiant tous les phénomènes météorologiques hasardeux qui se développent dans les tropiques, nous les analysons et émettons des avis de surveillance ou des alertes quand cela se justifie. Les données que nous collectons sont destinées à notre pays mais aussi à la communauté internationale. Nous ferons une visite complète du Centre un peu plus tard, les informations communiquées à midi par nos avions de reconnaissance confirment que vous ne vous êtes pas déplacées pour rien. Dans quelques instants, vous découvrirez ce qui est officiellement, depuis 14 heures, la quinzième dépression tropicale de l'année dans l'Atlantique. Nous pensons qu'elle pourrait devenir avant la fin de cette journée une tempête et peut-être même demain un ouragan.

Tout en parlant, il les avait entraînées au bout d'un long couloir. Il poussa les deux portes battantes qui s'ouvrirent sur une salle semblable à celle de la tour de contrôle d'un grand aéroport.

Au centre de la pièce, une batterie d'imprimantes crachait sans discontinuer des volutes de papier qu'un homme découpait et distribuait à d'autres, tous terriblement affairés. Hebert les fit s'approcher de l'écran d'un radar. Sam, l'opérateur qui y travaillait, ne le quittait pas des yeux, recopiant sur une feuille les données qui s'affichaient dans l'angle supérieur gauche. Une large traînée se déplaçait circulairement sur le cadran ; quand elle fut au sud-est il pointa du doigt la masse opaque et orangée qui se détachait nettement du fond vert. Lisa s'assit sur la chaise qui lui était réservée. Le météorologue lui expliqua comment interpréter les nombres qui défilaient devant elle. Les premiers correspondaient à la date à laquelle la dépression était née, le chiffre à côté de la lettre M au nombre de jours écoulés depuis, ceux dans la case « SNBR » à l'immatriculation du phénomène.

— Que veut dire le mot XING ? demanda Lisa.

— C'est l'abréviation de « crossing » et le zéro à côté signifie que la dépression n'a pas traversé les frontières américaines, pas encore en tout cas. Si ce chiffre est autre, c'est qu'il y a eu pénétration sur notre territoire.

— Et le chiffre après les trois S qui se suivent ?

— C'est notre classement officiel. L'intensité des tremblements de terre se mesure sur l'échelle de Richter et les ouragans depuis 1899 sur celle de Saffir Simpson. Si tu vois dans les heures qui viennent le chiffre 1 s'afficher devant la mention SSS, c'est que la dépression tropicale sera devenue un ouragan minimal.

— Et si le chiffre est 5 ?

— À partir de 3 on appelle déjà cela une catastrophe ! répondit Sam.

Pendant toute la visite guidée du Centre, Mary ne quitta pas sa fille des yeux. Dans le long corridor qui les reconduisait à la salle des opérations.

Lisa prit sa main et murmura : « C'est incroyable. »

Elles avaient dîné à la cafétéria du Centre et Lisa voulait revenir près des écrans, voir comment le « bébé » évoluait. Toute l'équipe était réunie auprès d'Hebert qui prit la parole quand elles entrèrent dans la pièce.

— Messieurs, il est 0 h 10 en temps universel (UTC), soit 22 h 10 heure locale de Miami. À la lecture des informations adressées il y a quelques instants par les avions de l'US Air Force, nous classons officiellement la dépression n° 15 en tempête tropicale, sa position actuelle est de 11° 8' nord et 52° 7' ouest, sa pression est de 1004 millibars et les vents soufflent là-bas déjà à plus de 35 nœuds. Je vous prie d'émettre immédiatement un avis de surveillance générale.

Hebert s'adressa à Lisa en pointant la tache devenue rouge qui se découpait lentement sur le grand écran incrusté au milieu du mur principal.

— Lisa, tu viens d'assister à un baptême d'un genre particulier, je te présente Marilyn. Tu pourras assister à toutes les opérations qui vont se dérouler, nous allons désormais la traquer jusqu'à sa mort que je souhaite la plus rapide possible. Nous avons réservé une pièce où vous pourrez vous reposer quand vous serez fatiguées ta mère et toi.

Un peu plus tard, elles s'étaient retirées dans ce qui leur servirait de chambre au cours des prochains jours. Lisa ne dit pas un mot, ne cessant d'adresser des regards interrogatifs à Mary qui lui souriait.

Le lendemain, le 13 septembre 1995, en entrant dans la grande salle après son petit déjeuner, elle vint s'asseoir auprès de Sam. Il lui sembla que les hommes et les femmes qui travaillaient ici la traitaient comme si elle faisait partie de leur équipe. On lui demanda plusieurs fois d'aller collecter les rapports qui sortaient des imprimantes et de les distribuer ; un peu plus tard elle dut même en faire une lecture à voix haute pendant que plusieurs météorologues recopiaient les chiffres qu'elle énonçait. Après le déjeuner, elle put lire l'inquiétude sur leurs visages.

— Qu'est-ce qui se passe ? demanda-t-elle à Sam.

— Regarde les chiffres sur l'écran, les vents soufflent maintenant à 60 nœuds, mais le pire c'est la pression, ce n'est pas bon signe.

— Je ne comprends pas.

— La dépression augmente, et plus la tempête est déprimée, plus elle amplifie sa colère, j'ai bien peur que dans quelques heures on ne dise plus elle mais lui !

À 17 h 45, Sam téléphona à Hebert et lui demanda de le rejoindre immédiatement. Il entra d'un pas vif et se dirigea aussitôt vers l'écran.

Lisa fit rouler sa chaise sur le côté pour qu'il puisse s'approcher.

— Que disent les avions ? demanda-t-il.

Une voix répondit à l'extrémité de la salle :

— Ils ont repéré la formation du mur de l'œil.

— La position actuelle est de 13° nord par 57° 7' ouest, elle remonte au nord-ouest, vers le passage du canal des Saintes, elle va heurter les Antilles françaises, sa pression chute encore, elle est tombée à 988 millibars et les vents dépassent les 65 nœuds, ajouta un météorologue assis face au terminal d'un ordinateur.

Quand Hebert se dirigea vers les imprimantes, elle vit sur l'écran radar de Sam le chiffre 1 s'afficher et clignoter, juste à la suite des trois lettres S. Il était 18 heures et Marilyn venait de devenir un ouragan de première catégorie.

Sur sa chaise, Mary remplissait des pages de notes, surveillant sa fille en permanence du coin de l'œil. Par instants, elle reposait son stylo et scrutait, inquiète, le visage de Lisa qui ne cessait de se raidir au fil des minutes. Dans la grande salle, seules les machines brisaient le silence des hommes, devenu aussi pesant qu'un ciel d'orage.

Quand Lisa fit un cauchemar au milieu de la nuit, Mary vint se coucher dans son lit et la serra contre elle. Elle épongea son front, la berça en caressant ses cheveux jusqu'à ce que ses traits se détendent. Elle implora le ciel de ne pas avoir provoqué le contraire de ce qu'elle avait tant espéré en accompagnant Lisa ici. Elle ne retrouva pas le sommeil et la veilla ainsi jusqu'au matin.

Lisa rejoignit la salle dès son réveil, elle n'avait pas voulu accompagner Mary à la cafétéria. En entrant, elle se précipita sur Sam. Il était 7 h 45 à Miami, 11 h 45 en temps universel.

— Comment est-il ce matin ? dit-elle d'une voix ferme.

— En colère, il s'approche de la Martinique, il se déplace vers le nord-ouest, la pression chute encore.

— J'ai vu, dit-elle sèchement, il est toujours en catégorie 1.

— Plus pour longtemps si tu veux mon avis.

Hebert venait d'entrer. Il salua Lisa et fit pivoter sa chaise vers le grand écran au centre du mur.

— Nous allons recevoir par satellite les images filmées par les avions de l'US Air Force. Tu peux sortir si tu ne souhaites pas les voir.

— Je veux rester !

La voix du pilote se mit à résonner dans la salle.

— US Air Force 985 au centre de commandement du NHC.

— Nous vous recevons UAF 985, répondit Hebert dans le micro posé devant lui.

— Nous venons de survoler le centre de l'œil, son diamètre est de 25 miles, nous allons vous transmettre les images.

L'écran s'illumina et les premières images apparurent. Lisa retint sa respiration. La petite fille qui sur terre avait tant redouté ce monstre le vit ainsi du ciel pour la première fois de sa vie. Il tournoyait majestueusement ; impérieux, irrésistiblement puissant, il enroulait autour de son œil son imposante traîne blanche. Dans les haut-parleurs, on pouvait entendre le souffle du commandant de bord. Lisa serra ses doigts sur les accoudoirs de son fauteuil. Mary arrivait à son tour, elle portait une tasse de chocolat chaud. Elle leva la tête et écarquilla les yeux, saisie par ce qu'elle voyait.

— Mon Dieu, dit-elle à voix basse.

— C'est plutôt le diable que vous avez sous les yeux, répondit Hebert.

Lisa se rua sur lui, s'agrippant fermement à son poignet. Mary se précipita aussitôt et tenta de la calmer.

— Vous allez le détruire ? hurlait Lisa.

— Nous n'en avons pas le pouvoir.

— Mais pourquoi les avions ne lui larguent-ils pas une bombe dans l'œil, il faut le faire exploser tant qu'il est en mer !

Il se libéra d'elle et la prit par les épaules.

— Cela ne servirait à rien, Lisa, nous ne disposons d'aucune force capable de l'arrêter. Un jour nous le pourrons, je te le promets, c'est pour cela que nous travaillons tous ici sans relâche. Je dirige ce centre depuis trente-cinq ans, j'ai consacré toute ma vie à traquer ces tueurs. Nous avons fait beaucoup de progrès depuis dix ans. Il faut que tu te calmes maintenant, j'ai besoin de toi et pour que tu sois efficace, tu dois garder ton sang-froid. Tu vas m'aider, nous allons prévenir toutes les populations qu'il pourrait approcher, suffisamment à l'avance pour que tout le monde puisse se mettre à l'abri.

Le pilote indiqua qu'il s'apprêtait à descendre plus près du centre de l'œil. Hebert fit asseoir Lisa à ses côtés et reprit le micro. « Soyez prudents. »

Les images parfois saccadées étaient de plus en plus saisissantes. Les caméras embarquées filmaient l'incroyable cirque de nuages de près de 35 kilomètres de diamètre, dont les parois s'élevaient sur plusieurs centaines de mètres. Quelques minutes plus tard le silence fut rompu, l'avion annonçait qu'il rentrait à la base. L'écran s'éteignit aussitôt. Il était 11 heures du matin. Sam venait d'apporter une série de relevés qu'Hebert lut aussitôt. Il reposa la feuille et prit la main de Lisa, de l'autre il enclencha le bouton du microphone.

— Ici le commandement du NHC, ceci est un avis d'alerte. L'ouragan Marilyn dont la position actuelle est l4° 2' nord par 58° 8' ouest est en train de se diriger vers les îles vierges américaines. Il atteindra la Martinique et la Guadeloupe dans la soirée. Toutes les mesures d'évacuation des populations vers les abris doivent être mises en œuvre dès à présent. Les navires quel que soit leur tonnage croisant dans les Antilles françaises doivent rejoindre immédiatement le port le plus proche. Les vents sont actuellement de 70 nœuds.

Il se retourna vers Sam et lui demanda de comparer leurs données avec celles des équipes du CDO de la Martinique. Puis il installa Lisa devant un poste émetteur, rédigea un message d'alerte en lettres capitales et lui montra comment changer les fréquences radio en tournant la molette.

— Je veux, Lisa, que tu diffuses ce message sur toutes les fréquences radio de cette liste, quand tu arriveras au bout tu recommenceras au début, et ainsi de suite. C'est comme cela que nous allons l'empêcher de nuire et sauver des vies. Dès que tu seras fatiguée, ta mère te remplacera, tu as compris ?

— Oui, répondit Lisa d'une voix ferme.

Elle passa ainsi le reste de sa journée à répéter sans relâche l'avis d'alerte qui lui avait été confié. Assise à ses côtés Mary tournait le bouton de la radio, et chaque fois que Lisa diffusait son message sur les ondes, elle se sentait comme libérée d'un mal, elle savait qu'elle prenait enfin sa revanche sur les ouragans.

Marilyn traversa la Martinique et la Guadeloupe au début de la soirée. Quand le chiffre 3 s'afficha devant les trois S, Lisa refusa de faire une pause et accéléra la diffusion de ses messages. Mary ne la quitta pas une seule minute, et accepta de prendre sa relève quand elle dut laisser son poste pour quelques instants.

Mary se retourna vers Hebert, les yeux rougis par la fatigue.

— C'est épuisant, vous n'avez pas un système qui envoie automatiquement ces messages ? demanda-t-elle à Sam.

— Bien sûr que si ! répondit le professeur en souriant.

Trente et une heures après la première alerte, l'ouragan passa au-dessus de St Croix et de St Thomas, le 16 septembre il se dirigea vers Puerto Rico. À chacun de ses mouvements, Lisa changeait sa fréquence radio, prévenant du danger de plus en plus loin, de plus en plus en vite. Le 17 il atteignit sa dépression maximale à 949 millibars, ses vents soufflaient alors à plus de 100 nœuds, il retourna vers l'Atlantique. À la fin de la journée les vents qui avaient atteint 121 nœuds chutèrent quand la pression remonta de 20 millibars. Le mur primaire de l'œil se désintégra au-dessus de l'océan dix heures plus tard.

Marilyn mourut dans la nuit du 21 au 22 septembre.

De retour à Newark, Lisa apprit que l'ouragan n'avait fait que huit victimes, cinq à St Thomas, une à St Croix, une à St John et une seule Puerto Rico. Quand elle présenta son exposé à l'école elle fit une requête que son professeur de géographie accepta aussitôt. Chaque matin, tous les élèves de sa classe se tinrent debout pour une minute de silence… et ce pendant huit jours.

 

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