Où es-tu ?
Chapitre 4
La pluie tombait depuis plusieurs jours sans discontinuer. Chaque soir les bourrasques de vent annonçaient les orages qui éclataient la nuit dans la vallée. Les rues terreuses se crevassaient de rigoles, l'eau dégoulinait jusqu'au pied des maisons, laminant les fondations précaires. Persistantes, les averses finissaient par s'infiltrer par les toitures, ruisselant sous les combles. Les cris et les rires des enfants qui appelaient Susan « Maestra » rythmaient les matinées passées à enseigner dans la grange qui leur tenait lieu d'école.
L'après-midi elle empruntait presque toujours la Jeep Wagoneer, plus docile et maniable que son vieux Dodge qu'elle regrettait pourtant, et partait dans la vallée porter des médicaments, de la nourriture, parfois des documents administratifs qu'elle aidait à remplir. Aux journées éreintantes, succédaient quelques soirées de fête. Elle se rendait alors dans l'un des bars où les hommes venaient boire de la cerveza et leur boisson locale favorite, le guajo. Pour résister à la solitude de l'hiver hondurien qui arrivait plus tôt que prévu, entraînant son cortège de tristesse et de lutte contre une nature indocile, Susan comblait parfois sa nuit dans les bras d'un homme, pas toujours le même.
10 novembre 1977 Susan,
C'est avec toi que j'ai envie de partager cette nouvelle, ma première grande campagne de publicité vient d'être achetée. Dans quelques semaines un de mes projets sera devenu une immense affiche placardée dans toute la ville. Il s'agissait de promouvoir le musée d'Art moderne.
Quand elles seront imprimées, je t'en enverrai une, et tu penseras un peu à moi de temps à autre, je t'adresserai aussi l'article qui sera publié dans une revue professionnelle, je viens de sortir de l'interview Tes lettres me manquent. Je sais que tu es débordée, mais je sais bien que ce n'est pas la seule raison de ton silence. Tu me manques vraiment, je ne devrais probablement pas te le dire, mais je ne vais quand même pas jouer avec toi au jeu idiot du « Suis-moi, je te fuis ; fuis-moi, je te suis ».
J'imaginais venir te rendre visite au printemps, je me sens coupable de ne pas l'avoir proposé plus tôt. Je suis comme tout le monde, égoïste.
Je veux venir découvrir ton monde à toi et comprendre ce qui te retient si loin de notre vie et de toutes les confidences de notre enfance. Paradoxe de l'omniprésence de ton absence, je sors souvent avec cette amie dont je t'ai déjà parlé, je sens bien chaque fois que je la raccompagne chez elle que je me dérobe. Pourquoi est-ce que je te raconte cela ? Parce que j'ai encore la sensation absurde de trahir un espoir inavoué, il faut que je me débarrasse de ce sentiment. Peut-être aussi que t'écrire est une façon de me réveiller.
Demain, peut-être que tu reviendras, mais comme je voudrais alors ne pas t'avoir attendue, ne pas entendre tous les mots que tu pourrais me dire ou pouvoir les ignorer avec la légèreté comme contrepoids de ton absence. Je ne viendrai pas te voir au printemps, c'était une mauvaise idée, même si j'en crève d'envie, je crois qu'il faut que je prenne mes distances avec toi, et je devine dans l'espacement de tes dernières réponses que c'est ce que tu fais toi aussi.
Je t'embrasse.
Philip
P.-S. : 7 heures du matin, en prenant mon petit déjeuner je relis ce que je t'ai écrit hier ; je vais te laisser lire ce que d'ordinaire je jette à la poubelle.
Comme beaucoup de choses autour d'elle, Susan changeait. Le hameau abritait deux cents familles et les rythmes de toutes ces existences à peine cicatrisées se confondaient déjà peu à peu avec ceux d'un village. Cet hiver-là, les lettres de Philip se faisaient plus rares, les réponses plus difficiles à écrire. Susan fêta son réveillon auprès de son équipe au grand complet dans un restaurant de Puerto Cortes. Il faisait exceptionnellement beau et la nuit éméchée s'acheva sur la jetée face à la mer. À l'aube de la nouvelle année le pays tout entier semblait avoir retrouvé son allant. Le port avait renoué avec son agitation et depuis plusieurs semaines le ballet des grues qui tournoyaient au-dessus des porte-conteneurs était incessant. Du petit matin à la tombée du jour le ciel était sillonné par les avions qui assuraient les liaisons entre les différents aérodromes. Tous les ponts n'avaient pas été redressés mais les scories de l'ouragan étaient devenues presque invisibles – ou bien s'y était-on habitué ? Les nuits étoilées promettaient une belle année et le retour à des récoltes généreuses. La corne de brume d'un cargo annonçait minuit et le départ d'une pleine cargaison de bananes pour l'Europe.
Le soir du réveillon Philip passa chercher Mary chez elle. Ils devaient se rendre à une soirée organisée par son journal au trente-troisième étage d'une tour voisine de celle du New York Times.
Sous son manteau, elle était vêtue d'une longue robe noire, elle avait posé une étole de soie sur ses épaules. Ils étaient tous les deux de bonne humeur et même s'ils se retournaient de temps à autre pour tenter de héler un taxi, ils savaient qu'en ce soir de fête il leur faudrait marcher jusqu'à Times Square. La nuit était étoilée et douce. Mary silencieuse souriait et Philip emporté dans sa diatribe lui décrivait les affres de la publicité. Un feu les retint au croisement de la 15 e Rue.
— Je parle trop, n'est-ce pas ?
— J'ai l'air de m'ennuyer ? répondit-elle.
— Tu es trop polie pour ça. Je suis désolé, mais je déborde de mots retenus toute la semaine, j'ai tellement travaillé que je n'ai presque pas parlé.
Ils se frayèrent un chemin au milieu des trois cents personnes qui s'étaient réunies dans les bureaux où la fête battait son plein. Les buffets, avaient été pris d'assaut et une brigade de serveurs s'évertuait à les approvisionner. Pour la plupart, ces soldats en livrée blanche devaient faire demi-tour, leurs plateaux pillés avant d'avoir atteint leur but. Se parler, écouter et même danser relevait de l'impossible tant la foule était compacte. Deux heures plus tard Mary fit un signe de la main à Philip qui discutait à quelques mètres d'elle. Le brouhaha l'empêcha de distinguer le moindre mot, mais son index pointait la seule direction qui l'intéressait, la porte de sortie. D'un hochement de tête il accusa réception du message et entreprit de quitter la pièce. Quinze minutes plus tard ils se retrouvaient devant le vestiaire.
La porte refermée, le silence qui régnait sur le palier des ascenseurs était saisissant. Alors que Philip appuyait sur le bouton, se tenant devant les doubles portes centrales en cuivre, Mary s'éloigna et se dirigea lentement vers les baies vitrées d'où l'on dominait la ville :
— Qu'est-ce qui te fait penser que c'est celui-là qui va arriver et pas celui de gauche ou de droite ?
— Rien, juste une habitude, et puis en me mettant au centre je suis à la plus courte distance des portes qui s'ouvriront.
À peine eut-il achevé sa phrase que la pastille verte au-dessus de sa tête s'illumina au carillon d'une sonnette.
— Tu vois, j'avais visé juste !
Mary ne réagit pas. Elle avait collé son front contre le carreau. Philip laissa filer l'ascenseur vers un autre étage, s'approcha à son tour de la vitre et se tint à côté d'elle. Maintenant son regard penché vers la rue elle glissa sa main dans la sienne.
— Bonne année, dit-elle.
— Il y a déjà une demi-heure qu'on se l'est souhaitée !
— Je ne parle pas de celle-là. C'est presque à cette même heure que tu m'as retrouvée au dernier réveillon, nous nagions dans la foule en bas au lieu d'être ici, c'est à peu près la seule différence. Enfin je ne peux pas me plaindre, nous nous sommes quand même élevés de trente-trois étages depuis !
— Qu'est-ce que tu cherches à dire ?
— Philip, cela fait un an que nous dînons ensemble trois fois par semaine, un an que tu me racontes tes histoires et moi les miennes, quatre saisons que nous sillonnons les rues de SoHo, du Village, de NoHo, nous sommes même allés jusqu'à TriBeCa un dimanche. Nous avons dû user tous les bancs de Washington Square, tester presque tous les brunchs du bas de la ville, trinquer dans tous les bars, et à chaque fin de soirée tu me raccompagnes chez moi, avec ce sourire gêné que tu m'abandonnes pour la nuit. Et chaque fois que ta silhouette disparaît au coin de la rue j'ai le ventre qui se serre. Je crois que je connais bien le chemin maintenant et que tu peux me laisser rentrer seule.
— Tu ne veux plus que l'on se voie ?
— Philip, j'ai des sentiments pour toi, c'est pathétique que tu l'ignores ! Quand vas-tu cesser de ne penser qu'à toi ? C'était à toi de mettre un terme à notre relation si elle n'en est pas une, tu ne peux pas être aveugle à ce point-là !
— Je t'ai fait du mal ?
Mary inspira à pleins poumons, levant la tête vers le plafond, elle soupira doucement.
— Non, c'est maintenant que tu m'en fais, rappelle-moi ce putain d'ascenseur s'il te plaît !
Désemparé, il s'exécuta et les portes s'ouvrirent aussitôt.
— Merci Seigneur, soupira-t-elle, j'étais presque à court d'oxygène !
Elle s'engouffra dans la cabine, Philip bloquait la fermeture des portes, ne sachant que dire.
— Laisse-moi partir Philip, quand tu es crétin je t'adore, mais là ta bêtise devient cruelle.
Elle le repoussa en arrière et les portes se refermèrent. Il retourna à la fenêtre, comme pour essayer de la voir sortir de l'immeuble. Il s'assit sur le rebord et contempla la fourmilière qui s'agitait au-dessous de lui.
Depuis deux semaines Susan entretenait une liaison avec le responsable du dispensaire construit derrière le port. Elle ne le voyait qu'un jour sur trois, à cause de la distance à parcourir, mais leurs soirées suffisaient à réinventer les fossettes qui dessinaient les contours de sa bouche quand elle était heureuse. Venir en ville l'« oxygénait ». Le bruit des camions, la poussière, les klaxons mêlés aux cris des gens dans la rue, le bruit des caisses que l'on jetait sur le sol, tous ces excès de vie l'enivraient et la sortaient de la torpeur d'un long cauchemar. À l'aube de février elle abandonna son logisticien pour des dîners en compagnie d'un pilote de la Hondurian Airlines qui reliait plusieurs fois par jour Tegucigalpa à bord d'un bimoteur. Le soir, quand il s'en retournait vers San Pedro, il se faisait un jeu de survoler son village en rase-mottes. Elle sautait alors dans sa Jeep pour s'élancer à la poursuite de l'avion, relevant le défi perdu d'avance d'arriver avant lui.
Il l'attendait à la grille du petit aérodrome à 20 kilomètres de la ville. Avec sa barbe et son blouson de cuir il ressemblait à une icône des années cinquante, ce qui n'était pas pour lui déplaire, pour elle c'était parfois bon de se laisser aller à vivre comme au cinéma.
Au petit matin quand il partait reprendre son service, elle roulait à vive allure sur la piste qui la ramenait vers le village. Fenêtres ouvertes, elle aimait sentir l'odeur de la terre humide quand elle se mélangeait au parfum des pins. Le soleil se levait derrière elle, et quand elle se retournait brièvement pour contempler la traîne de poussière soulevée par ses roues, elle se sentait vivre.
Quand les ailes rouge et blanc passèrent pour la vingtième fois au-dessus de son toit, alors que l'appareil n'était déjà plus qu'une petite tache à l'horizon, elle fit demi-tour sur la piste et rentra chez elle. Le film était fini.
Philip, un bouquet à la main, appuya sur le bouton de l'interphone. Il attendit quelques secondes, la gâche grésilla. Étonné, il gravit les trois étages de la cage d'escalier délabrée. Le plancher craquait sous ses pieds. Quand il sonna, la vieille porte bleue s'ouvrit aussitôt.
— Tu attendais quelqu'un ?
— Non, pourquoi ?
— Tu n'as même pas demandé qui c'était quand j'ai sonné en bas.
— Personne ne sonne aussi brièvement que toi à New York !
— Tu avais raison !
— De quoi parles-tu ?
— De ce que tu m'as dit l'autre jour, c'est vrai que je suis un con. Tu es une femme généreuse, brillante, drôle, jolie, tu me rends heureux et moi je suis aveugle et sourd.
— Je n'en ai rien à faire de tes compliments, Philip !
— Ce que je veux te dire, c'est que de ne pas te parler m'a rendu dingue, ne pas dîner avec toi m'a coupé l'appétit et je regarde mon téléphone comme un imbécile depuis quinze jours.
— Parce que tu es un imbécile !
Il allait rétorquer quand elle l'interrompit, posa sa bouche sur la sienne, et fit glisser sa langue entre ses lèvres. Il abandonna les roses sur le palier pour l'enlacer et fut happé à l'intérieur du petit appartement.
Bien plus tard dans la nuit, la main de Mary se faufila par la porte entrebâillée et saisit le bouquet abandonné sur le paillasson.
L'école l'accaparait de plus en plus, sa classe comptait désormais une moyenne journalière de soixante-trois élèves, au bon vouloir du préposé au ramassage scolaire et selon l'assiduité des enfants. Ils avaient de six à treize ans et il lui fallait composer un programme des plus variés pour les inciter à revenir le lendemain, et le jour d'après. Elle déjeunait au début de l'après-midi d'une galette de maïs en compagnie de Sandra, une collaboratrice arrivée depuis quelques jours.
Elle était allée la chercher à San Pedro, priant pour qu'elle ne débarque pas d'un avion aux ailes rouge et blanc. Dans le doute elle avait attendu la nouvelle recrue à l'intérieur du baraquement qui faisait office de terminal : le commandant de bord redouté ne coupait au sol qu'une seule de ses hélices et ne quittait jamais son cockpit.
Sandra était jeune et belle. N'ayant pas de logement elle s'installa chez Susan, le temps de quelques jours, une ou deux semaines peut-être…
Un matin, alors qu'elles partageaient le premier café du petit jour Susan la détailla de haut en bas avec une certaine insistance.
— Je te recommande d'être propre sur toi ! Avec la chaleur et l'humidité tu auras tôt fait d'avoir la peau recouverte de boutons.
— Je ne transpire pas !
— Oh ! si, ma chérie ! Tu transpireras comme tout le monde, tu peux me faire confiance. À ce propos, tu viens m'aider à charger le 4 x 4 ! Nous avons quinze ballots de farine à distribuer cet après-midi.
Sandra essuya ses mains sur son pantalon et se dirigea vers le dépôt. Susan lui emboîta le pas.
Quand elle vit que les grandes portes étaient ouvertes, elle accéléra et la dépassa en courant.
Elle entra dans la grange et regarda les rayonnages, ivre de colère.
— Merde, merde et merde !
— Qu'est-ce qu'il y a ? demanda Sandra.
— On s'est fait voler des sacs.
— Beaucoup ?
— Je n'en sais rien, vingt, trente, il va falloir faire un inventaire.
— À quoi ça servira, ça ne les fera pas revenir.
— Ça servira parce que je te le dis et que la responsable ici c'est moi. Il faut que je fasse un rapport. Il ne manquait plus que ça !
— Calme-toi, cela ne changera rien que tu t'énerves.
— Tu la boucles Sandra, ici c'est moi qui commande, alors jusqu'à nouvel ordre tu gardes tes commentaires pour toi.
Sandra la saisit par le bras et approcha son visage tout contre le sien. Une veine bleuissait en travers de son front.
— Je n'aime pas la façon dont tu me parles, je n'aime pas ce que tu es, je croyais que c'était une organisation humanitaire ici, pas un camp militaire, alors si tu te prends pour un petit soldat, va compter tes sacs toute seule.
Elle tourna les talons et Susan eut beau lui hurler de revenir sur-le-champ, elle n'en fit rien. Aux quelques villageois qui s'étaient attroupés, elle lança ses mains en avant comme pour les chasser des lieux. Les hommes se dispersèrent en haussant les épaules et les femmes lui adressèrent des regards de mécontentement. Elle ramassa les deux ballots qui étaient restés à terre et les replaça sur une étagère. Puis elle s'affaira jusqu'à la tombée de la nuit, retenant la colère et les larmes qui lui venaient. Quand elle fut calmée, elle s'assit à l'extérieur de la bâtisse. Le dos contre la paroi elle sentit la chaleur que le mur avait absorbée se disperser vers ses reins. La sensation fut douce. De la pointe du pied elle traça des lettres sur le sol, un grand P qu'elle contempla avant de l'effacer avec sa semelle puis un grand J et elle murmura : « Pourquoi es-tu parti Juan ? » Quand elle rentra chez elle, Sandra avait quitté sa maison.
12 février 1978, Susan,
C'est le début d'une bataille comme tu n'en as jamais vu, une bataille de boules de neige. Je sais que tu te moques de nos tempêtes, mais celle qui s'est abattue sur nous il y a trois nuits est incroyable et je suis bloqué depuis à la maison.
La ville est entièrement paralysée sous un manteau blanc étoffé jusqu'au toit des voitures. Ce matin, aux premiers rayons du soleil revenu, les petits, les grands et les très grands ont envahi les trottoirs, d'où ma première phrase. Je crois que je vais prendre des risques tout à l'heure pour aller me ravitailler il fait un froid de loup.
Qu'est-ce que la ville est belle ainsi ! Tes lettres me manquent. Quand viens-tu ? Peut-être pourrais-tu cette fois essayer de rester deux ou trois jours ? L'année s'annonce plutôt bonne et pleine de promesses. La direction est contente de mon travail. Tu ne me reconnaîtrais pas, je sors presque tous les soirs quand je ne travaille pas jusqu'au petit matin, ce qui m'arrive souvent.
Cela me fait bizarre de te parler de mon métier ; comme si nous avions tout à coup basculé dans le monde des adultes, sans même nous en rendre compte. Un jour nous parlerons de nos enfants et nous réaliserons que c'est nous qui sommes devenus les parents. Ne commence pas à faire ta grimace, je te vois d'ici ! Quand je dis nos enfants, c'est une expression, je ne veux pas dire les tiens ou les miens, c'est juste une image, j'aurais pu aussi bien écrire « nos petits-enfants », mais tu aurais pensé aussitôt que tu ne vivrais jamais assez vieille pour être grand-mère.
Toi et tes certitudes pessimistes ! Quoi qu'il en soit, le temps file ici à une vitesse vertigineuse et je guette le printemps qui annoncera avec beaucoup d'optimisme cette fois que ton arrivée se rapproche. Je te le promets, cette année il n'y aura pas de polémique, je ne ferai qu'écouter ce que tu auras à me raconter et nous partagerons vraiment ce moment précieux que j'attends chaque fois comme un Noël en été. En attendant cette saison, il pleut des baisers.
Philip
Le jour de la Saint-Valentin, Philip conduisit Mary à la gare routière. Ils prirent l'autocar 33 qui reliait Montclair à Manhattan en une heure et descendirent au croisement de Grove Street et d'Alexander Avenue. Traversant la ville à pied, il lui fit découvrir les lieux de son adolescence.
Quand il passa devant son ancienne demeure elle lui demanda si ses parents lui manquaient depuis qu'ils vivaient en Californie ; il ne répondit pas.
Sur la façade voisine, il remarqua que la fenêtre de ce qui était autrefois la chambre de Susan était allumée. Une autre petite fille y était peut-être en train de réviser ses cours.
— C'était sa maison ? demanda Mary.
— Oui, comment as-tu deviné ?
— Il suffisait de suivre ton regard, tu étais parti très loin.
— Parce que c'était il y a longtemps.
— Peut-être pas tant que cela, Philip.
— Je suis au présent maintenant…
— Votre passé est si dense qu'il m'empêche parfois d'entrevoir un futur entre nous. Je ne rêve pas d'un amour parfait, mais je ne veux pas vivre au conditionnel et encore moins à l'imparfait.
Pour mettre un terme à cette conversation, il lui demanda si elle aimerait vivre un jour ici. Elle répondit d'un grand éclat de rire qu'en échange de deux enfants minimum elle accepterait peut-être de s'établir en province. Du haut des collines, rétorqua Philip, on voyait Manhattan qui n'était qu'à une demi-heure de voiture. Pour Mary, voir la ville et la vivre étaient deux choses très différentes ; elle n'avait pas fait des études de journalisme pour s'installer dans une petite bourgade de l'Amérique, aussi proche de la grosse pomme fût-elle. De toute façon, ils n'avaient ni l'un ni l'autre l'âge d'une retraite.
— Mais ici, pour le même loyer, tu vis dans une maison avec un jardin, tu respires le bon air et tu peux quand même aller travailler à New York. Tu as tous les avantages, reprit-il.
— De quoi parles-tu exactement, Philip ? Tu fais des projets maintenant, toi l'inconditionnel de l'instantané ?
— Arrête de te moquer de moi.
— Tu manques d'humour, tu m'amuses, c'est tout. Tu n'as jamais été capable de me dire si nous dînions ensemble le soir même, et là tu me demandes si je pourrais venir m'installer avec toi en province. Pardon, mais quel saut dans le vide !
— Il n'y a que les imbéciles qui ne changent jamais d'avis.
Ils redescendirent vers le centre-ville où il l'emmena dîner. Quand elle fut assise face à lui elle lui prit la main.
— Alors tu peux changer d'avis ? questionna Mary.
— C'est un jour un peu spécial aujourd'hui, c'est censé être une fête, tu ne veux pas changer de sujet ?
— Tu as raison Philip, c'est un jour très particulier et tu nous conduis sous la fenêtre de celle qui hante ta vie.
— C'est ce que tu penses ?
— Non Philip, c'est ce que toi tu penses !
— C'est avec toi que je suis ce soir, pas avec elle.
— C'est aux demain soir que je songe.
À quinze jours et quelques milliers de kilomètres de là un autre homme, une autre femme partagent un autre dîner. Le vol de l'entrepôt n'avait toujours pas été élucidé. Les portes en étaient désormais fermées par une chaîne et un cadenas dont seule Susan avait la clé, ce qui n'avait pas été sans engendrer un certain mécontentement au sein de son équipe. Sandra lui était de plus en plus hostile, défiant son autorité au point que Susan avait dû la menacer d'envoyer un rapport à Washington pour la faire rapatrier.
Mélanie, un médecin qui travaillait à Puerto Cortes, avait réussi à apaiser les esprits des uns et des autres et la vie de l'unité hondurienne du Peace Corps avait repris peu à peu son cours normal. Sauf pour Susan. Thomas, le responsable du dispensaire avec qui elle avait entretenu une courte liaison, lui avait demandé de venir le voir en invoquant des motifs professionnels.
Elle s'était rendue en ville en fin de journée et l'attendait à l'extérieur du bâtiment. Il sortit enfin et retira sa blouse blanche qu'il jeta à l'arrière du 4 x 4. Il avait réservé une table à la terrasse d'un petit restaurant du port. Ils s'y attablèrent et commandèrent deux bières avant de consulter la carte.
— Ça se passe comment pour vous ? demanda-t-elle.
— Comme d'habitude, manque de matériel, manque de moyens humains, trop de travail, l'équipe est épuisée, la routine. Et pour toi ?
— Moi, j'ai l'avantage ou l'inconvénient que nous soyons peu nombreux là-bas.
— Tu veux que je t'envoie du monde ?
— Peu compatible avec ta dernière phrase.
— Tu as le droit d'en avoir marre, Susan, tu as le droit d'être fatiguée et tu as aussi le droit d'arrêter.
— C'est pour me débiter ces conneries que tu m'invites à dîner ?
— D'abord je ne t'ai pas dit que je t'invitais… Tout le monde trouve que tu ne vas pas bien depuis quelques semaines. Tu es agressive et d'après les échos qui me reviennent ta cote est en baisse dans ton village. Nous ne sommes pas là pour nous rendre impopulaires, tu dois te contrôler mieux que ça.
Le serveur apporta deux assiettes de tamal, elle dépiauta la feuille de banane et étala la mousseline qui contenait la viande de porc. Tout en arrosant copieusement son assiette de sauce piquante, Thomas commanda deux autres bouteilles de Salva Vida, une bière du pays. Le soleil était couché depuis deux heures et la lumière que dispensait la lune presque pleine était étonnante. Elle tourna la tête pour contempler les reflets des grandes grues qui ondulaient sur l'eau.
— Avec vous les mecs, on n'a donc vraiment aucun droit à l'erreur !
— Pas plus que les médecins, hommes ou femmes ! Tu es le maillon d'une chaîne, même si c'est toi qui en assures le commandement ; si tu casses c'est toute la mécanique qui grippe !
— Il y a eu un vol et cela me fout en l'air, je ne peux pas admettre que nous soyons là à les aider et qu'ils se piquent de la bouffe entre eux.
— Susan, je n'aime pas ta façon de dire « eux ». Chez nous aussi il y a de la fauche dans les hôpitaux. Tu crois que je n'en ai pas, au dispensaire ?
Il prit sa serviette pour s'essuyer les doigts.
Elle saisit son index, le porta à sa bouche et le serra délicatement entre ses dents en lui adressant un regard malin. Quand le doigt de Thomas fut propre, elle le libéra.
— Arrête avec ta leçon de morale, lâche-moi, dit-elle en souriant.
— Tu es en train de changer, Susan.
— Laisse-moi dormir chez toi ce soir, je n'ai pas envie de rentrer de nuit.
Il régla l'addition et l'invita à se lever. En marchant le long du quai elle passa son bras autour de sa taille et posa sa tête sur son épaule.
— Je suis en train de me laisser submerger par la solitude, et pour la première fois de ma vie j'ai l'impression de ne plus pouvoir la surmonter.
— Rentre chez toi.
— Tu ne veux pas que je reste ?
— Je ne te parle pas de ce soir, mais de ta vie, tu devrais retourner au pays.
— Je n'abandonnerai pas.
— Partir n'est pas toujours un abandon, c'est aussi une façon de préserver ce qui a été vécu si l'on sait s'en aller avant qu'il ne soit trop tard. Laisse-moi le volant, je vais conduire.
Le moteur cracha une volute de fumée noire et se mit à tourner. Thomas alluma les phares, qui balayaient les murs d'un rai de lumière blanche.
— Tu devrais faire une vidange, elle va te claquer entre les doigts.
— Ne t'inquiète pas, j'ai l'habitude qu'on me claque entre les doigts !
Susan se vautra dans son fauteuil et, passant ses jambes par la fenêtre, posa ses pieds sur le rétroviseur extérieur. Hormis les bruits mécaniques, l'habitacle était silencieux. Quand Thomas gara la Jeep devant chez lui, Susan resta immobile.
— Tu te souviens des rêves que tu faisais quand tu étais petit ? demanda-t-elle.
— J'ai déjà du mal avec ceux de la nuit dernière, répondit Thomas.
— Non, je te parle de ce que tu rêvais de devenir quand tu serais adulte.
— Oui, ça je m'en souviens, je voulais être médecin, je suis devenu logisticien dans un dispensaire. Dans la cible comme on dit, mais pas au centre !
— Moi, je voulais être peintre, pour dessiner le monde en couleur, et Philip voulait être pompier pour sauver les gens. Il est devenu créatif dans la publicité et moi j'œuvre dans l'humanitaire. On a dû se tromper quelque part tous les deux.
— Ce n'est pas le seul domaine où vous vous êtes trompés tous les deux.
— Ça veut dire quoi ça ?
— Tu parles beaucoup de lui, et chaque fois que tu prononces son nom, ta voix est nostalgique, ça laisse peu de place au doute.
— À quel doute ?
— Aux tiens ! Je crois que tu aimes cet homme et que ça te fiche une peur bleue.
— Viens, rentrons chez toi, je commence à avoir froid.
— Comment fais-tu pour avoir autant de courage pour les autres et si peu pour toi ?
Au petit matin elle quitta le lit sans faire de bruit et s'éclipsa sur la pointe des pieds.
Le mois de mars passa à la vitesse d'un éclair. Tous les soirs quand il quittait son bureau, Philip rejoignait Mary. En dormant chez elle ils économisaient dix précieuses minutes chaque matin.
À la lin de la semaine ils changeaient de lit pour passer le week-end dans son atelier de SoHo qu'ils avaient rebaptisé « la maison de campagne ». Les premiers jours du mois d'avril frissonnaient aux vents du nord qui soufflaient sans discontinuer sur la ville. Les bourgeons des arbres n'étaient pas encore éclos, et seul le calendrier témoignait du début du printemps.
Bientôt Mary fut nommée journaliste au sein de la revue qui l'employait et elle considéra qu'il était temps pour eux de trouver un nouveau lieu qui abriterait leurs mobiliers respectifs et leur vie.
Elle plongea dans les annonces à la recherche d'un appartement dans Midtown. Les loyers y seraient moins chers et cela serait plus pratique pour se rendre à leur travail.
Susan passait la plupart de son temps derrière le volant de la Jeep. De village en village elle assurait la distribution de semences et de denrées premières. La route l'emmenait parfois trop loin pour qu'elle puisse rentrer le soir et elle prit l'habitude d'entreprendre des périples de plusieurs jours, parcourant la piste jusqu'au plus profond de la vallée. Elle croisa par deux fois des troupes sandinistes qui se cachaient dans les montagnes. Elle ne les avait jamais vus venir si loin de leurs frontières. Le mois d'avril lui semblait ne devoir jamais finir. Même son corps trahissait la fatigue de cette vie. Le sommeil en la fuyant la poussait à sortir tous les soirs, et chaque matin devenait plus pénible. Un jour, après avoir chargé le 4 x 4 de dix sacs de farine de maïs, elle prit la route sous le soleil au zénith pour rendre visite à Alvarez. Elle arriva au milieu de l'après-midi.
La voiture une fois vidée de sa cargaison, ils dînèrent dans sa maison. Il lui trouva mauvaise mine et lui proposa de venir se reposer quelques jours dans les montagnes. Elle promit d'y réfléchir, et prit le chemin du retour en début de soirée, déclinant l'invitation de passer la nuit au village. Incapable d'aller se coucher, elle dépassa sa maison et se rendit à la taverne encore ouverte à cette heure avancée.
En entrant dans le bar elle frotta énergiquement son jean et son pull, soulevant un voile de poussière et de terre séchée. Elle commanda un double verre d'alcool de canne à sucre. L'homme derrière le comptoir s'empara de la bouteille qu'il posa devant elle. Il la dévisagea et fit glisser un godet en étain.
— Je te laisse te servir. Heureusement que tu as encore tes seins et tes cheveux longs, sinon on finirait par croire que tu es devenue un homme.
— Quel est le sens de cette remarque profonde ?
Il se pencha vers elle pour lui parler à voix basse, sentencieux mais se voulant complice.
— Tu es trop souvent en compagnie des hommes ou pas assez longtemps en compagnie du même, les gens d'ici commencent à parler à ton sujet.
— Et qu'est-ce qu'ils disent les gens d'ici ?
— Ne me parle pas sur ce ton Señora Blanca ! C'est pour toi que je murmure à voix haute ce que les autres clament à voix basse.
— Bien sûr, parce que quand vous promenez vos couilles au vent vous êtes des tombeurs, mais si on sort le bout d'un sein on est des putes. Tu sais, pour qu'un homme couche avec une femme, il faut qu'il y ait une femme justement.
— Ne blesse pas au cœur celles du village, c'est tout ce que je te dis !
— Pour beaucoup d'entre elles, s'il bat encore, leur cœur, c'est en partie grâce à moi, alors je les emmerde !
— Aucun d'entre nous ne t'a demandé la charité, personne ne t'a appelée au secours. Si tu ne veux pas être ici, rentre chez toi. Regarde-toi, tu ne ressembles plus à rien, quand je pense que c'est toi la Maestra qui enseigne aux enfants, je me demande bien ce qu'ils apprennent.
Le vieil homme accoudé au tablier de plomb lui fit un signe de la main pour qu'il se taise, les yeux de Susan témoignaient qu'il était allé trop loin. Le barman reprit la bouteille d'un geste énergique pour la ranger sur l'étagère ; le dos tourné il annonça que le verre était pour la maison. Le vieillard esquissa un sourire compatissant de toute la générosité de ses chicots, mais déjà elle avait fait demi-tour et s'était enfuie. Dehors, elle s'appuya à la balustrade et régurgita tout ce que son estomac pouvait contenir. Elle s'accroupit pour reprendre son souffle. Plus tard, sur la route qui la menait chez elle, elle leva son visage vers le ciel, comme pour y compter les étoiles, mais la tête lui tourna et elle dut s'arrêter à nouveau. Epuisée, elle suivit ses pieds jusqu'au perron de sa maison.
10 mai 1978, Philip,
Nous ne nous sommes pas beaucoup écrit cet hiver, il y a des périodes plus difficiles que d'autres. Je voudrais avoir de tes nouvelles, savoir comment va ta vie, si tu es heureux. Ton affiche est accrochée au-dessus de mon lit, j'ai reconnu la vue de Manhattan que nous allions contempler en haut des collines de Montclair. Il m'arrive d'y plonger mon regard jusqu'à imaginer qu'une des petites lumières est celle de la fenêtre de ta chambre. Tu es en train d'y travailler à un dessin. Tu passes ta main dans tes cheveux ébouriffés comme tu le faisais toujours, et tu mâches ton crayon, toi tu ne changes jamais. Cela me touche de voir l'image d'un moment de notre enfance. Je suis vraiment quelqu'un de bizarre. Tu me manques et j'ai tellement de mal à l'admettre. Tu crois qu'aimer peut faire peur au point de pousser à fuir ? J'ai l'impression d'avoir vieilli.
Les bruits de ma maison me réveillent la nuit et m'empêchent de me rendormir ; j'ai froid, j'ai chaud et je me lève chaque matin dans l'angoisse de ce que je n'ai pas achevé la veille. La saison est douce, je pourrais te décrire tous les paysages qui m'entourent, te raconter chaque minute de mes journées, juste pour continuer à te parler de moi. Je viendrai te voir plus tôt cette année, je serai là à la mi-juin, impatiente de te retrouver ; il faudra que je te dise quelque chose de vraiment très important que j'aimerais partager avec toi aujourd'hui et demain. En attendant, je t'envoie de la tendresse et des baisers, prends soin de toi.
Susan
2 juin, Susan,
Moi, c'est ta voix qui me manque. Est-ce que tu chantes toujours aussi souvent ? La musique de ta lettre était composée de notes un peu tristes.
L'été est déjà là et les terrasses sont pleines de monde. Je vais bientôt déménager ; je m'installe un peu plus haut dans la ville. On y circule de plus en plus mal et cela me rapprochera de mon bureau. Tu sais ici, une demi-heure prend la valeur d'une pierre précieuse. Tout le monde est si pressé qu'il est désormais devenu presque impossible de s'arrêter sur un trottoir au risque de se faire écraser par la foule en mouvement. Je me demande souvent où court cette multitude que rien ne semble pouvoir arrêter, et si ce n'est pas toi qui as raison de vivre là où l'air a encore un parfum. Ta vie doit être belle, je suis impatient que tu me la racontes, moi je suis débordé de travail, mais j'ai de bonnes nouvelles à t'annoncer à ce sujet. Quelle est cette chose très importante dont tu parles ? Je t'attendrai comme d'habitude. À très vite.
Baisers.
Philip
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