Où es-tu ?
Chapitre 10
Lisa continuait de recevoir chaque trimestre le bulletin d'information du NHC, toujours accompagné d'un petit mot d'Hebert, qui prendrait sa retraite au mois de juillet. Avec Sam, elle entretenait une correspondance régulière ; il était même venu leur rendre visite l'hiver dernier. Il lui apprit au cours de son séjour que les météorologues du Centre demandaient régulièrement de ses nouvelles. Mary publia dans le Montclair Times au printemps 1996 un article très remarqué sur les ouragans, la prestigieuse revue National Geographic lui offrit aussitôt l'opportunité de développer un dossier complet sur le sujet qui parut en octobre.
Elle y travailla tout l'été, assistée dans sa tâche par Lisa, qui s'occupait pour elle de toutes les recherches documentaires, rédigeant des synthèses.
Presque tous les jours, elles se rendaient à Manhattan et après un déjeuner dans le petit jardin du Picasso, elles allaient s'enfermer à la Bibliothèque nationale sur la V e Avenue. Thomas partit avec son meilleur ami dans un camp de vacances au Canada et Philip se consacra aux travaux de rénovation du petit appartement qu'ils avaient acheté comme placement dans l'East Village, ou peut-être sans trop se l'avouer pour Lisa si elle décidait un jour de poursuivre ses études à l'université de New York. Saluée pour la qualité de l'étude publiée dans la revue National Geographic, Mary se vit confier au début de l'année 1997 deux colonnes hebdomadaires pour une chronique libre dans l'édition du dimanche du Montclair Times. Lisa suivit ses pas et obtint sa tribune dans le mensuel du lycée. Peu à peu elle s'autorisa à s'écarter des thèmes météorologiques.
Lisa fêta ses dix-neuf ans au début de l'année suivante et Thomas ses quinze ans le 21 mars. Le mois de juin fut riche en événements. La
préparation de la Prom(14) justifia deux journées entières de recherches vestimentaires dans les rues du village. Stephen vint chercher Lisa chez elle et quand Philip lui fit ses recommandations, Mary d'un regard incendiaire invita son époux à éviter de vieillir prématurément. Pour la première fois Lisa rentra au petit matin. Ce mois annonçait aussi la fin de son cycle d'études en High School et, diplôme en poche, son entrée prochaine à l'université. Elle était devenue une ravissante jeune femme, sa bouche s'était élargie, dessinant un sourire plus naturel. Ses longs cheveux tombaient sur sa peau métissée, rayonnante de beauté elle avait bien du mal à maintenir l'« équilibre ».
De la petite fille qui était arrivée un jour de pluie, il ne restait plus aujourd'hui qu'un regard, une lumière intense et troublante au fond des yeux.
À l'approche de la fête qui célébrerait la graduation de Lisa, Mary ne pouvait s'empêcher de se sentir fragile ; Le souvenir d'un serment fait un jour de retrouvailles cinq ans plus tôt, à la table d'un bar dans un aéroport, venait souvent troubler ses nuits, même si rien dans le comportement de sa fille ne laissait présager qu'il faille tenir la promesse.
Thomas arriva le dernier à la table du petit déjeuner. Lisa avait fini de manger ses pancakes et Mary dut ranger la cuisine en toute hâte. Philip lançait de brefs coups de klaxon pour que tout le monde le rejoigne dans la voiture. Le moteur ronronnait déjà quand la dernière ceinture fut bouclée. Il fallait à peine dix minutes pour arriver au lycée et Mary ne voyait pas la raison d'une telle impatience. Sur la route, il jetait des regards dans le rétroviseur que Lisa lui retournait aussitôt. Mary essayait de se concentrer sur le programme de la journée, qu'elle abandonna, lire en roulant lui donnait mal au cœur. La voiture garée sur le parking, ils allèrent saluer les professeurs.
Philip était nerveux comme une puce. Avant que Lisa ne s'éloigne pour rejoindre ses camarades de promotion, Mary la rassura, il était toujours comme cela quand il y avait une cérémonie un tant soit peu officielle. Philip insista auprès de Thomas et de Mary pour qu'ils viennent tous deux prendre place sur les gradins disposés devant l'estrade où aurait lieu la remise des diplômes. Mary fit son mouvement de sourcil tapotant du doigt le cadran de sa montre. La cérémonie commençait dans une heure, il n'y avait pas de quoi s'alarmer et elle allait en profiter pour faire quelques pas dans le parc.
Quand elle revint, Philip était déjà assis au premier rang, il avait posé chacune de ses chaussures sur les deux chaises mitoyennes pour les réserver. En s'asseyant, Mary lui rendit son mocassin.
— Tu as une imagination débordante quand il s'agit de réserver une place ! Tu es sûr que tu vas bien ?
— Les cérémonies me rendent nerveux, c'est tout.
— Elle l'a son diplôme, Philip ! C'était avant, pendant qu'on révisait les examens qu'il fallait t'énerver.
— Je ne sais pas comment tu fais pour garder ton calme, regarde, elle est déjà sur l'estrade, elle va prononcer son discours !
— …que nous avons appris par cœur depuis un mois, et je t'en prie, tu ne vas pas gesticuler tout le temps comme cela.
— Mais je ne gesticule pas !
— Si, et ta chaise grince. Si tu veux écouter ta fille, essaie au moins de rester un peu en place.
Thomas les interrompit : après la jeune fille qui saluait, ce serait le tour de Lisa. Philip était certes tendu, mais avant tout très fier, et il se retourna pour compter le nombre de personnes qui assistaient à la cérémonie. Il y avait douze rangées de trente sièges, cela faisait trois cent soixante spectateurs.
Est-ce quelque chose d'indistinct qui attira son regard ou bien cet éternel instinct qui le fit se retourner encore une fois ? Au fond de l'assemblée, assise au dernier rang, une femme fixait Lisa qui avançait vers le pupitre.
Ni les lunettes de soleil qu'elle portait, ni la cape légère dans laquelle elle s'était enroulée, pas plus que les marques que le temps avait laissées sur son visage ne l'empêchèrent de reconnaître Susan.
Mary lui pinça le genou :
— À moins que tu n'aies vu un fantôme, si tu veux assister à la remise du diplôme de ta fille retourne-toi, parce que c'est maintenant.
Pendant tout le temps où Lisa saluait ses professeurs, la main gauche de Philip devenue moite s'était mise à trembler. Mary la prit dans la sienne et serra fort les doigts. Quand Lisa remercia solennellement ses parents pour leur amour et leur patience, Mary ressentit un urgent besoin de crêpes au sucre.
Elle effleura sa paupière du doigt pour chasser l'émotion passagère qui traversait ses yeux, et abandonna la main de Philip.
— Qu'est-ce que tu as ? dit-elle.
— Je suis ému.
— Tu crois que nous avons été des bons parents pour elle ? demanda-t-elle d'une voix douce.
Il reprit son souffle et ne put s'empêcher de tourner une fois encore la tête. Là où il avait cru entrevoir Susan, la chaise était vide. Il balaya du regard les alentours, mais il ne la vit nulle part.
Mary le ramena à Lisa qui saluait sous les acclamations, il joignit ses deux mains et applaudit aussi fort qu'il pouvait.
Il fut aux aguets tout le reste de l'après-midi. Dix fois Mary lui demanda ce qu'il cherchait, et dix fois il répondit qu'il ne se sentait pas très bien, que ce n'était que le contrecoup de l'émotion. Il s'en excusa tendrement, elle sentit qu'il valait mieux le laisser seul et s'occuper de Thomas et de Lisa, tant qu'elle était là. Philip déambulait dans le parc du lycée, faisait parfois le tour d'un arbre, saluait rapidement les gens qu'il croisait, mais… Susan n'était nulle part. À la fin de la journée il se résolut à considérer l'hypothèse qu'il avait eu une vision. Sans même se l'avouer, il priait pour que ce soit le cas. Il était 17 heures et ils marchaient tous les quatre vers le parking. C'est en s'approchant de sa voiture qu'il le vit, tout simplement coincé entre les deux portières, un tout petit bout de papier blanc plié en quatre, quelques lignes sûrement qui lui coupaient déjà le souffle alors qu'il hésitait à les lire. Il garda le secret caché au creux de sa main pendant tout le trajet du retour, et Mary ne prononça pas une parole. Quand il se gara devant la maison il prétendit avoir des affaires à récupérer dans le coffre et laissa sa famille remonter l'allée.
Une fois seul, il déplia le petit mot, qui se résumait à un chiffre
accompagné de deux lettres : 7 a.m.(15) Il le rangea dans sa poche et remonta vers la maison.
Au cours du dîner, Lisa ne comprenait pas la raison du silence que seules quelques phrases courtes et forcées de Mary venaient interrompre par moments. Le dessert n'était pas encore sur la table lorsque Thomas déclara qu'il préférait, compte tenu de « l'atmosphère hilarante », aller dans sa chambre. Lisa regarda tour à tour Philip et Mary.
— Qu'est-ce que vous avez tous les deux à tirer cette tête d'enterrement, vous vous êtes disputés ?
— Pas le moins du monde, dit Mary, ton père est fatigué, c'est tout, on n'est pas obligé d'être toujours en pleine forme.
— C'est super comme ambiance la veille de mon départ, reprit Lisa, je vais vous laisser, je monte faire mon sac, après je vais à la soirée de Cindy.
— Ton avion est à 6 heures du soir, tu as le temps de le préparer demain, tes affaires vont être froissées, rétorqua Philip.
— C'est le grand chic les plis naturels, les fringues bien repassées, le côté très propre sur soi, je vous les laisse, vous aussi je vous laisse.
Elle grimpa l'escalier et entra dans la chambre de son frère.
— Qu'est-ce qu'ils ont ?
— À ton avis Lisa ? C'est parce que tu t'en vas demain, ça fait une semaine que maman tourne en rond dans la maison. Avant-hier elle est rentrée au moins cinq fois dans ta chambre, un coup elle remettait les rideaux en place, un autre elle déplaçait un livre sur tes étagères, un troisième elle tirait les draps. Je passais dans le couloir et je l'ai vue prendre ton oreiller dans ses bras et le mettre sur son visage !
— Mais je ne pars que deux mois au Canada : qu'est-ce que ça va être le jour où je vais m'installer seule !
— C'est moi qui serai seul le jour où tu partiras, tu vas me manquer cet été.
— Mais je vais t'écrire ma guimauve, et puis l'été prochain tu t'inscriras dans mon camp de vacances, comme ça on le passera ensemble.
— Pour t'avoir comme monitrice, jamais ! Allez, va faire ta valise, lâcheuse !
Philip essuyait la même assiette depuis cinq bonnes minutes. Mary terminait de desservir la table, en le regardant faire. Elle lui adressa son inimitable mouvement de sourcil. Il ne réagit pas.
— Philip, tu veux qu'on en parle ?
— Mais tu ne dois pas t'inquiéter, répondit-il en sursautant, tout va très bien se passer pour elle au Canada.
— Je ne parle pas de ça, Philip.
— Alors de quoi parles-tu ?
— De ce qui te plonge dans cet état depuis la cérémonie.
Il déposa l'assiette sur l'évier et s'approcha d'elle, en l'invitant à s'asseoir.
— Mary, il y a quelque chose que je veux te dire, quelque chose que j'aurais déjà dû te dire.
Elle le dévisagea, inquiète.
— Fais attention avec tes révélations foudroyantes ! Qu'est-ce que tu veux me dire ?
Il la regarda droit dans les yeux et caressa son visage. Elle devina l'émotion dans son regard et, parce qu'il s'était tu, comme si les mots qu'il cherchait à prononcer se noyaient au fond de sa gorge, elle réitéra sa question :
— Qu'est-ce que tu cherches à me dire ?
— Mary, depuis le jour où Lisa est arrivée dans notre vie j'ai compris chaque matin en me levant, à chacun de tes souffles quand je te regarde dormir, chaque fois que ton regard croise le mien ou que ta main est au creux de la mienne comme maintenant, pourquoi et à quel point je t'aime. Et de toutes ces forces que tu m'as données, de tes combats, de tes sourires, de tous tes doutes que tu dépassais, de tous les miens que tu effaçais de tes confiances, de tes partages, de tes patiences, et puis de toutes ces journées passées ensemble, l'un près de l'autre, tu m'as inventé le plus beau cadeau du monde : combien d'hommes pourront connaître cet incroyable privilège que d'aimer et d'être aimé autant ?
Elle posa sa tête sur sa poitrine, comme pour mieux entendre les battements de son cœur, peut-être aussi parce qu'elle avait passé tant de temps à guetter ces mots.
Elle entoura son cou de ses deux bras :
— Philip, il faudra que tu y ailles, moi je ne pourrai pas, je ne dois pas, tu lui expliqueras.
— Où ?
— Tu le sais très bien. Comme Lisa lui ressemble, c'était frappant ! Et puis, je devine bien où elle t'a fixé rendez-vous sur ce bout de papier que tu as caché dans ta main pendant tout le retour.
— Je n'irai pas.
— Mais si tu iras, pas pour toi mais pour Lisa.
Plus tard, quand ils furent dans leur chambre, ils parlèrent longtemps, blottis dans les bras l'un de l'autre, d'eux, de Thomas et de Lisa.
Ils n'avaient pas vraiment dormi. Ils s'étaient levés à l'aube, Mary était descendue aussitôt dans la cuisine préparer un petit déjeuner à la hâte. Philip s'habilla, et entra dans la chambre de Lisa. Il s'approcha du lit et passa sa main sur sa joue pour la réveiller en douceur. Elle ouvrit les yeux et lui sourit.
— Quelle heure est-il ?
— Dépêche-toi mon petit bout, habille-toi et rejoins-nous en bas.
Elle consulta son réveil et referma aussitôt les yeux.
— C'est à 6 heures du soir que mon avion décolle ! Papa, je ne pars que deux mois, il faut vraiment que vous vous détendiez tous les deux. Je peux me rendormir maintenant ? Je suis rentrée tard !
— Tu vas probablement prendre un autre avion. Lève-toi mon cœur et ne perds pas de temps, nous n'en avons pas beaucoup. Je t'expliquerai tout en route.
Il l'embrassa sur le front, s'empara du baluchon posé sur le bureau et sortit de la chambre.
Lisa se frotta le visage, elle se leva, enfila un pantalon, passa une chemise sur ses épaules et noua ses lacets à la hâte. Elle descendit quelques instants plus tard, les yeux encore ensommeillés.
Philip attendait devant la porte d'entrée, il lui annonça qu'il avançait vers la voiture et referma la porte derrière lui.
Mary sortit de la cuisine, se tenant à quelques mètres d'elle.
— J'avais préparé un petit déjeuner, mais je crois que vous n'avez plus le temps.
— Mais qu'est-ce qui se passe, demanda Lisa inquiète, pourquoi est-ce que je pars aussi tôt ?
— Papa te racontera tout dans la voiture.
— Mais… je n'ai même pas dit au revoir à Thomas.
— Il dort, ne t'inquiète pas, je lui dirai pour toi. Tu m'écriras, n'est-ce pas ?
— Qu'est-ce que vous me cachez ?
Mary s'approcha et serra Lisa dans ses bras, jusqu'à lui en couper le souffle, elle approcha les lèvres de son oreille.
— Je ne peux pas aller tout au bout de la promesse, mais j'aurai fait de mon mieux.
— Mais de quoi parles-tu ?
— Lisa, quoi que tu fasses et à chaque étape de ta vie, n'oublie jamais à quel point je t'aime.
Elle la libéra de son étreinte, ouvrit aussitôt la porte d'entrée et la poussa tendrement vers Philip qui l'attendait sous l'auvent. Hésitante et inquiète, Lisa resta immobile quelques secondes, fixant Mary du regard, cherchant à comprendre la douleur qu'elle devinait dans ses yeux. Son père la prit par l'épaule et l'entraîna.
Il pleuvait ce matin-là. Le bras tendu de Philip se prolongeait d'une main qui avait grandi, et qui était cramponnée à la sienne. Le baluchon qu'elle tenait fermement de l'autre pesait maintenant beaucoup plus lourd.
C'est ainsi que Mary la vit repartir, dans cette lumière pâle où le temps se figeait à nouveau. Ses cheveux noirs en désordre tombaient sur ses épaules, la pluie dégoulinait sur sa peau métissée. Maintenant, elle semblait à son aise dans ses vêtements. Ils descendirent le chemin à pas lents. Sous l'auvent Mary aurait voulu dire quelque chose de plus, mais cela ne servirait plus à rien. Les portières de la voiture se refermèrent, Lisa lui adressa un dernier signe de la main et ils disparurent au coin de la rue.
Sur la route, Lisa ne cessait d'interroger Philip qui ne répondait à aucune de ses questions, parce qu'il ne trouvait pas encore les mots justes. Ils empruntèrent la bretelle qui desservait les différents terminaux de l'aéroport, et il ralentit. Lisa ressentit ce mélange troublant de peur et de colère de plus en plus fort, décidée désormais à ne pas descendre de la voiture tant qu'il ne lui aurait pas fourni les raisons de ce départ précipité.
— Mais qu'est-ce qui vous prend ? Ça vous perturbe à ce point-là tous les deux mon départ ? Papa, tu vas m'expliquer ce qui se passe à la fin ?
— Je vais te déposer devant le terminal et j'irai garer la voiture au parking.
— Pourquoi Mary n'est-elle pas venue avec nous ?
Philip se rangea le long du trottoir. Il regarda sa fille au fond des yeux, prenant ses deux mains dans les siennes.
— Lisa, écoute-moi, en entrant dans le terminal, tu vas prendre l'escalator sur la droite, puis tu longeras le couloir et tu entreras dans le bar…
Le visage de la jeune fille se crispe ; à l'intense attitude de son père, Lisa comprend qu'un voile inattendu se lève sur son passé.
— … Tu avanceras jusqu'au fond de la salle. À la table accolée à la vitre, quelqu'un t'attend.
Les lèvres de Lisa se mirent à trembloter, tout son corps fut secoué d'un immense sanglot et ses yeux s'emplirent d'un flot de larmes, ceux de Philip aussi.
— Tu te souviens du vieux toboggan rouge ? dit-il d'une voix émue.
— Vous ne m'avez pas fait ça, dis-moi que ce n'est pas vrai, papa !
Et, sans attendre de réponse, elle empoigna son sac à l'arrière et sortit de la voiture en claquant violemment la portière.
Aéroport de Newark, la voiture vient de la déposer le long du trottoir et s'enfuit dans le tumulte des véhicules qui gravitent autour des satellites ; au travers d'un voile de larmes, elle la regarde disparaître au loin. Son énorme baluchon vert déposé à ses pieds pèse presque plus lourd qu'elle. Elle grimace et le maintient sur ses épaules. Elle sèche ses yeux, franchit les portes automatiques du terminal 1 et traverse le hall en courant. À sa droite l'escalier mécanique s'élève vers le premier étage ; malgré le fardeau qui pèse sur son dos elle grimpe les marches et s'engage d'un pas déterminé dans le couloir. Elle s'immobilise le long de la devanture d'un bar baigné d'une lumière orangée, elle regarde au travers de la vitre. En cette heure matinale, il n'y a personne au comptoir. Des résultats sportifs défilent sur l'écran d'une télévision accrochée au-dessus de la tête d'un vieux barman qui essuie ses verres. Poussant la porte en bois au large oculus, elle entre, regarde bien au-delà des tables rouges et vertes.
C'est ainsi qu'elle la revit, assise tout au fond, contre la paroi de verre qui surplombe le tarmac. Un journal plié sur la table, Susan a posé son menton sur sa main droite et laisse errer la gauche qui joue du bout des doigts avec un médaillon accroché autour de son cou. Ses yeux, que Lisa ne peut encore voir, sont perdus dans le vague d'un bitume strié de bandes jaunes où les avions roulent au pas. Susan se retourne, elle met sa main devant sa bouche comme pour retenir l'émotion qui s'en échappe au murmure d'un « Mon Dieu » ; elle se lève. Lisa hésite, emprunte la travée de gauche, s'approche d'un pas qu'elle sait garder feutré. Elles se contemplent face à face, les yeux rougis, sans savoir ce qu'il faudra se dire. Susan voit le gros sac que traîne Lisa. Sous la table, le sien est identique. Alors Susan sourit.
— Tu es tellement jolie !
Immobile et silencieuse, Lisa la dévisage et sans la quitter du regard, elle prend place, lentement Susan fait de même. Elle voudrait caresser la joue de sa fille mais Lisa recule brusquement.
— Ne me touche pas !
— Lisa, si seulement tu savais combien tu m'as manqué.
— Et toi, sais-tu seulement que ta mort a habillé ma vie de cauchemars ?
— Il faut que tu me laisses t'expliquer.
— Qu'est ce qui peut expliquer ce que tu m'as fait ? Mais toi tu peux peut-être m'expliquer ce que je t'avais fait pour que tu m'oublies ?
— Je ne t'ai jamais oubliée, ce n'est pas à cause de toi Lisa, c'est à cause de moi, de mon amour pour toi.
— C'est ta définition d'aimer de m'avoir abandonnée ?
— Tu n'as pas le droit de me juger sans savoir Lisa.
— Parce que toi, tu avais le droit de ce mensonge-là ?
— Il faut au moins que tu m'écoutes Lisa !
— Mais toi, tu m'entendais quand je t'appelais la nuit dans mes cauchemars ?
— Oui, je crois.
— Alors, pourquoi tu n'es pas venue me chercher ?
— Parce qu'il était déjà trop tard.
— Trop tard pour quoi ? Cela existe « trop tard » entre une mère et sa fille.
— Il n'y a que toi Lisa, qui peux décider de cela maintenant.
— Maman est morte !
— Arrête de dire ça, je t'en prie.
— Pourtant c'est une phrase qui m'a marquée, c'est la première que j'ai prononcée en Amérique.
— Si tu préfères je vais te laisser, mais que tu le veuilles ou non, je t'aimerai toujours…
— Je t'interdis de me dire ça aujourd'hui. C'est bien trop facile. Alors vas-y « maman », dis-moi que je me trompe, dis-moi comment. Et je te supplie d'être convaincante.
— Nous avions reçu un avis de tempête tropicale et la montagne était trop dangereuse pour une petite fille de ton âge. Tu te souviens, je t'avais raconté que j'avais failli y mourir au cours d'un orage ? Alors je suis descendue dans la vallée te confier à l'équipe du camp de Sula, pour te mettre à l'abri du danger. Je ne pouvais pas laisser les gens du hameau seuls.
— Mais moi tu le pouvais !
— Mais tu n'étais pas seule !
Lisa se mit à hurler.
— Si ! Sans toi j'étais bien plus que seule, comme dans le pire des cauchemars, à en crever parce que ton cœur va exploser dans ta poitrine.
— Ma petite fille, je t'ai prise dans mes bras, je t'ai embrassée et je suis remontée. Au milieu de la nuit Rolando est venu me réveiller. Des pluies diluviennes s'abattaient sur nous et les maisons commençaient déjà à vaciller. Tu te souviens de Rolando Alvarez, le chef du village ?
— Je me suis souvenue de l'odeur de la terre, de chaque tronc d'arbre, de la couleur de toutes les portes des maisons parce que la moindre parcelle de ces souvenirs était tout ce qui me restait de toi, tu peux le comprendre cela, ça peut t'aider à deviner l'ampleur de ce vide que tu as laissé ?
— Nous avons conduit les villageois jusqu'au sommet, sous une pluie battante. Au cours du voyage, dans l'obscurité, Rolando a glissé le long de la paroi, je me suis jetée à terre pour le retenir, et je me suis cassé la cheville. Il s'est agrippe à moi, mais son poids était trop important.
— Moi aussi j'étais trop lourde à porter pour toi ? Si tu savais comme je t'en veux !
— Dans la lumière d'un éclair je l'ai vu sourire, « Occupe-toi d'eux Doña, je compte sur toi » ont été ses derniers mots. Il a lâché ma main pour ne pas m'entraîner avec lui dans le ravin.
— Ton bel Alvarez ne t'avait pas demandé de t'occuper un tout petit peu de ta propre fille dans toute cette sublime dévotion, pour qu'elle aussi puisse un peu compter sur toi ?
Le ton de Susan monta brutalement.
— Il était comme mon père Lisa, comme celui que ma vie m'a enlevé !
— C'est toi qui oses me dire une chose pareille ? Tu ne manques pas d'air ! C'est à moi que tu as fait payer l'addition de ton enfance. Mais qu'est ce que je t'avais fait maman ? À part t'aimer, dis-moi bon sang ce que je t'avais fait ?
— Au petit matin, la route avait disparu avec le flanc de la montagne. J'ai survécu plus de deux semaines sans aucune communication possible avec le monde extérieur. Les débris que la coulée de boue avait charriés jusque dans la vallée nous avaient tous laissés pour morts auprès des autorités qui n'ont envoyé aucun secours. Alors je me suis occupée de tous ceux qui ont peuplé ton enfance, j'ai géré l'urgence, celle des blessés, des femmes et des enfants au bord de l'épuisement et qu'il fallait aider à survivre.
— Mais plus jamais de ta petite fille qui t'attendait terrorisée dans la vallée.
— Dès que j'ai pu redescendre, je suis partie immédiatement à ta recherche, il m'a fallu cinq jours de plus pour arriver. Quand j'ai enfin atteint le campement, tu étais déjà partie. J'avais laissé des instructions précises à la femme de Thomas, qui gérait le dispensaire de la Ceiba. S'il m'arrivait quelque chose, ils devaient te conduire auprès de Philip. En arrivant, j'ai appris que tu étais encore à Tegucigalpa, que tu ne partirais que le soir pour Miami.
— Alors, pourquoi tu n'es pas venue me chercher ? cria Lisa, redoublant de violence.
— Mais je l'ai fait ! J'ai aussitôt sauté dans un car. Et puis en chemin, j'ai pensé au voyage que tu allais entreprendre, à sa destination, à la destinée tout court Lisa. Tu t'envolais vers une maison dont tu partirais le matin pour étudier dans une vraie école avec la promesse d'un vrai futur. Le destin m'a demandé de choisir immédiatement pour toi, parce que sans que je l'aie provoqué, tu étais en route pour une autre enfance, dont les paysages ne seraient plus ceux de la mort, de la solitude et de la misère.
— La misère pour moi c'était que ma mère n'était plus là pour me prendre dans ses bras quand j'avais besoin d'elle ; la solitude, tu n'as pas idée de celle que j'ai vécue les premières années passées sans toi ; la mort c'était la peur d'oublier ton odeur ; dès qu'il pleuvait je sortais en cachette pour ramasser de la terre humide et la sentir, pour me souvenir des odeurs de « là-bas », j'avais tellement peur d'oublier celle de ta peau.
— Je t'ai laissée partir pour une vie nouvelle au sein d'une vraie famille, dans une ville où une crise d'appendicite ne risquait pas de te tuer parce que l'hôpital serait trop loin, où tu pourrais apprendre dans des livres, t'habiller d'autre chose que de vêtements rapiécés pour mieux les agrandir au fur et à mesure que tu poussais, où il y aurait des réponses à toutes les questions que tu me posais, où tu n'aurais plus jamais peur de la pluie quand elle tombe la nuit, et moi qu'un orage t'emporte pour toujours.
— Mais tu avais oublié la plus grande peur de toutes, celle d'être sans toi, j'avais neuf ans maman ! Je me suis tant de fois mordu la langue.
— C'était ta chance à toi, mon amour, pas la mienne, et mon seul remords était de laisser derrière toi une mère qui n'a jamais vraiment pu, ou vraiment su en être une.
— C'était de m'aimer dont tu avais si peur maman ?
— Si tu savais comme ce choix a été difficile.
— Pour toi ou pour moi ?
Susan recula pour regarder Lisa dont la colère se muait en tristesse. La pluie qui était entrée dans sa tête ruisselait abondamment sur ses joues.
— Pour nous deux je suppose. Tu comprendras plus tard Lisa, mais en te découvrant sur cette prestigieuse estrade, si belle dans ta robe de cérémonie, en voyant ceux qui sont désormais ta famille assis au premier rang, j'ai compris que pour moi, la paix et la tristesse pouvaient être sœurs, au moins l'instant d'une réponse que j'ai enfin trouvée.
— Papa et Mary savaient que tu étais en vie ?
— Non, pas jusqu'à hier. Je n'aurais pas dû venir, je n'en avais probablement plus le droit, mais j'étais là, comme chaque armée pour t'apercevoir derrière les grilles de ton école, quelques minutes seulement, sans que tu ne le saches jamais, juste pour te voir.
— Moi, je n'ai pas eu ce privilège de savoir, pour quelques secondes au moins, que tu étais en vie. Qu'en as tu fait de cette vie maman ?
— Je ne regrette pas Lisa, elle n'a pas été facile, mais je l'ai vécue et j'en suis fière, la tienne sera différente. J'ai commis mes erreurs, mais je les assume.
Le barman mexicain vint déposer devant Susan une coupe qui contenait deux boules de glace à la vanille, recouvertes de chocolat chaud saupoudré d'amandes effilées, le tout copieusement arrosé de caramel liquide.
— Je l'avais commandé avant que tu n'entres. Il faut que tu goûtes ça, dit Susan, c'est le meilleur dessert du monde !
— Je n'ai pas faim.
Dans le hall du terminal, Philip n'en finissait plus de faire les cent pas. Rongé par l'inquiétude, il ressortait parfois sur le trottoir, restant toujours dans l'axe des portes automatiques. Trempé par la pluie, il revenait alors auprès du grand escalator, taquinant les premières marches d'une incessante ronde d'impatience.
Susan et Lisa commençaient à s'entendre. Elles continuèrent ainsi, plongeant à coups de griffes dans le passé, dans l'intimité d'un long moment hors du temps où les chagrins de Lisa et de Susan se fondaient dans le même espoir inavoué que tout ne serait peut-être pas trop tard. Susan commanda une nouvelle glace que Lisa finit par goûter.
— Tu voulais que je reparte avec toi ? C'est pour cela qu'ils m'ont amenée ici ?
— C'est à Philip que j'avais donné rendez-vous !
— Et selon toi, qu'est-ce que je dois faire ?
— Comme moi à ton âge : tes propres choix !
— Je t'ai manqué ?
— Tous les jours.
— Lui aussi il te manquait ?
— Ça, c'est mon histoire.
— Tu veux savoir si tu lui as manqué ?
— Ça, c'est son histoire.
Susan décrocha la chaîne autour de son cou et la présenta à Lisa.
— C'est un cadeau pour toi.
Lisa contempla le petit médaillon, et referma délicatement dessus les doigts de sa mère.
— C'est toi que cette médaille protège depuis toujours, moi je vis ici, j'ai ma famille pour ça.
— Prends-la quand-même, ça me ferait tant plaisir.
Dans un élan d'un amour infini, Susan se pencha vers Lisa et la prit dans ses bras. Au creux d'une délicieuse étreinte elle murmura à son oreille : « Je suis tellement fière de toi. » Le visage de Lisa s'éclaira d'un sourire fragile.
— J'ai un petit ami. Peut-être que l'année prochaine on s'installera à Manhattan, près de la fac.
— Lisa, quels que soient tes choix, je t'aimerai toujours, à ma façon, même si ce n'était pas celle d'une maman.
Lisa posa sa main sur celle de Susan et, dans un sourire de tendresse incontrôlable, finit par lui dire :
— Tu sais quel est mon paradoxe ? Je n'ai peut-être pas été ta fille, mais toi tu seras toujours ma mère.
Elles se promirent d'essayer au moins d'échanger quelques lettres. Peut-être même qu'un beau jour, si elle venait à le désirer, Lisa irait la voir.
Et puis elle se leva, fit le tour de la table et prit sa mère dans ses bras. Elle posa sa tête sur son épaule et huma le parfum d'un savon qui réveillait tant de souvenirs.
— Il faut que j'y aille maintenant, je pars pour le Canada, dit Lisa. Tu veux redescendre avec moi ?
— Non, il n'a pas voulu monter, et je crois que c'est bien ainsi.
— Tu veux que je lui dise quelque chose ?
— Non, répondit Susan.
Elle se leva et se dirigea vers la sortie. Quand elle arriva près de la porte Susan l'appela :
— Tu as oublié la médaille sur la table !
Lisa se retourna et lui sourit :
— Non, je t'assure, je n'ai rien oublié, maman.
Et la porte au gros hublot se referma derrière elle.
Le temps perdait ses marques et Philip son calme. Un sentiment de panique était venu à bout de sa patience, il s'engagea sur l'escalier roulant. Il vit sa fille à l'endroit où les deux rampes se croisaient, lui montait, elle descendait et lui souriait.
— C'est moi qui t'attends en bas ou toi qui m'attends en haut ? demanda Lisa à portée de voix.
— Ne bouge plus, je fais le tour et je te retrouve tout de suite.
— Ce n'est pas moi qui bouge, c'est toi !
— Attends-moi en bas, c'est tout ! J'arrive !
Le rythme de son cœur s'accéléra, il bouscula quelques passagers pour se frayer un chemin alors que le mouvement de l'escalier mécanique les éloignait encore l'un de l'autre. À l'endroit où les marches s'aplatissent pour disparaître sous la glissière, il releva la tête. Sur le palier d'étage, il se trouvait face à Susan.
— Je t'ai fait attendre ? demanda-t-elle, un sourire ému au lèvre.
— Non.
— Tu es là depuis longtemps ?
— Je n'en ai plus la moindre idée.
— Tu as vieilli Philip.
— C'est gracieux, je te remercie.
— Non, je te trouve très beau.
— Toi aussi.
— Je sais, moi aussi j'ai vieilli, c'était inévitable.
— Non, je voulais dire que toi aussi tu étais très belle.
— C'est surtout Lisa qui est merveilleusement belle.
— Oui, c'est vrai.
— C'est étrange de se retrouver ici, dit Susan.
Philip jeta un regard inquiet en direction du bar.
— Tu veux que…
— Je ne crois pas que ce soit une très bonne idée. Et puis la table risque d'être prise, reprit-elle en esquissant un nouveau sourire.
— Comment en sommes-nous arrivés là, Susan ?
— Lisa t'expliquera peut-être, ou peut-être pas ! Je suis désolée Philip.
— Non tu ne l'es pas !
— C'est vrai, tu as probablement raison. Mais sincèrement je ne voulais pas que tu me voies hier.
— Comme le jour de mon mariage ?
— Tu as su que j'étais venue ?
— À la seconde même où tu es entrée dans L'église, comme j'ai compté chaque pas que tu faisais en arrière.
— Philip, il n'y a jamais eu de mensonge entre nous.
— Je sais, juste quelques excuses et quelques prétextes qui se confondaient entre eux.
— La dernière fois que nous nous sommes vus ici, cette chose si importante dont je t'avais parlé dans ma lettre – elle inspira profondément –, ce que j'étais venue te dire ce jour-là, c'est que j'étais enceinte de Lisa et…
Le haut-parleur qui résonna dans le hall recouvrait la fin de sa phrase.
— Et ? reprit-il.
Une hôtesse annonçait le tout dernier appel pour l'embarquement du vol de Miami.
— C'est mon avion, dit Susan, « Last Call »… Tu te souviens ?
Philip ferma les yeux. La main de Susan effleura sa joue.
— Tu as gardé ton sourire à la Charlie Brown. Descends vite, va la rejoindre, tu en meurs d'envie, et moi je vais le rater si tu restes planté devant moi.
Philip prit Susan dans ses bras et déposa un baiser sur sa joue.
— Prends soin de toi Susan.
— Ne t'inquiète pas, j'ai du métier ! Allez ! Sauve-toi !
Il s'engagea sur la première marche. Elle l'appela une dernière fois.
— Philip ?
Il se retourna.
— Susan ?
— Merci !
Ses traits se détendirent.
— Ce n'est pas moi qu'il faut remercier, c'est Mary.
Et avant qu'il ne disparaisse de son champ de vision, elle gonfla exagérément ses joues pour lui souffler un baiser au creux de la main, lui laissant pour dernière image cette mimique de clown.
Dans le hall de l'aéroport, quelques voyageurs étonnés regardaient une jeune fille aux bras grands ouverts, qui attendait un homme trempé, au bas d'un grand escalier mécanique, dont les couleurs s'estompaient dans la mémoire commune d'un vieux toboggan rouge.
Il la serra tout contre lui.
— Tu es tout mouillé, il pleuvait tant que ça dehors ? dit-elle.
— Un ouragan ! Qu'est-ce que tu veux faire ?
— Finalement, mon avion ne part que ce soir ! Ramène-moi à la maison !
Lisa prit la main de Philip et l'entraîna vers la porte.
Du haut de la passerelle, le visage de Susan s'embellit de tendresse en les voyant tous deux quitter l'enceinte du terminal.
Sur le combiné fixé au tableau de bord de la voiture, Philip composa le numéro de la maison, Mary décrocha aussitôt.
— Elle est avec moi, nous rentrons, je t'aime.
Le 22 octobre, Sam prévint le nouveau directeur du NHC qu'une dépression suspecte se formait en mer des Caraibes. Quatre jours plus tard, le chiffre 5 s'inscrivit sur son écran devant les trois fameuses lettres S.
Le plus puissant des ouragans du siècle, large de 280 kilomètres, poussait ses vents à plus de 360 km/h en direction de l'Amérique centrale.
Susan était repartie depuis quatre mois. Thomas était entré au lycée, Lisa et Stephen vivaient leurs premières semaines à l'université. Elle emménagerait bientôt dans le petit studio de Manhattan. Philip et Mary parlaient parfois de quitter Montclair pour revenir s'installer à New York.
Mitch aborda les côtes honduriennes le 30 octobre à la tombée du jour. Dans la nuit, les deux tiers du pays furent détruits, quatorze mille quatre cents personnes trouvèrent la mort…
En cette même nuit, à quelques milliers de kilomètres de là, « de l'autre côté du monde » dans le bar d'un aéroport, un barman mexicain qui finissait son service passait un dernier coup d'éponge sur une table accolée à la vitre.
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