Où es-tu ?

Marc Levy · Chapitre 4 sur 13

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Où es-tu ?

Chapitre 3

10 octobre 1976, Susan,

 

J'aurais dû t'écrire bien plus tôt mais les mots justes ne me venaient pas, et puis cette impression d'avoir consommé mon quota de conneries à te dire pour cette année, alors j'ai préféré attendre, voilà tout. Est-ce que l'ouragan qui a frappé le Mexique vous a touchés ? La presse relate qu'il y aurait eu près de deux mille cinq cents morts et quatorze mille blessés. Le Mexique ce n'est pas si loin de toi, et chaque mauvaise nouvelle des régions proches d'où tu vis me fait peut : Je voudrais tellement que tu oublies notre dispute, je n'avais pas le droit de te dire ces choses-là, je ne voulais pas te juger ; je suis désolé. Je sais qu'il m'arrive de te provoquer bêtement. C'est mon opiniâtreté qui est imbécile et incontrôlable, comme si mes propos pouvaient t'inciter à revenir ; comme si ce que je pensais ou ressentais allait changer le cours de ta vie. Mais il paraît que certaines grandes histoires d'amour commencent par un non-lieu. Écris-moi vite.

Donne-moi de tes nouvelles.

Tendresses.

Philip

 

11 novembre, Philip,

 

J'ai reçu ta lettre, et… tu avais le droit. Tu avais tort, mais tu avais aussi ce droit-là et, quand bien même tu ne le voulais pas, tes mots ont pris la forme d'un jugement. Je ne les oublie pas, au contraire, j'y réfléchis souvent, sinon à quoi servait-il de les prononcer ? Lisa, c'est le nom que porte l'ouragan qui t'inquiétait, nous a épargnés. Les choses sont assez difficiles comme cela, je crois que j'aurais abandonné. Tu sais, ce pays est si particulier : Le sang des morts a déjà séché sous la terre. Sur ces caillots de misère, les survivants ont reconstruit leurs maisons, recomposé ce qui reste de leurs familles et de leurs vies. Je suis venue ici imbue de toutes mes certitudes qui me laissaient croire que j'étais plus intelligente, plus éduquée, plus sûre de tout.

Chaque jour que j'ai passé auprès d'eux, je les ai vus plus forts que moi et moi plus faible qu'eux.

Est-ce leur dignité qui leur donne tant de beauté ? Ce n'est pas comme porter secours à des populations brisées par des combats. Ici, la sale guerre c'est celle du vent et de la pluie. Il n'y a ni bons ni méchants, pas de parti ni de cause, il n'y a que de l'humanité au cœur d'une détresse incroyable. Et seul leur courage fait renaître la vie au milieu des cendres de l'impossible espoir. Je crois que c'est pour cela que je les aime, je sais que c'est aussi pour cela que je les admire. J'étais venue ici en les croyant victimes, ils me montrent à chaque instant qu'ils sont bien autre chose et m'apportent aujourd'hui bien plus que je ne leur donne. À Montclair ma vie n'aurait pas de sens, je ne saurais pas quoi en faire. La solitude rend impatient, c'est l'impatience qui tue l'enfance. Ne prends pas mal ce que je veux te dire, mais j'ai été si seule dans cette adolescence que nous avons partagée du mieux que nous le pouvions. C'est vrai, j'ai été très impétueuse, je le suis toujours. Ce besoin de brûler les étapes me fait vivre à un rythme que tu ne comprends pas, parce qu'il est différent du tien.

Je suis partie en omettant de te dire quelque chose d'aussi essentiel que tout ça : tu me manques beaucoup Philip, je feuillette souvent les pages de notre album de photos et toutes ces images de nous deux sont précieuses, ces marques du temps sont notre enfance. Pardon d'être comme je suis, impossible à vivre pour l'autre.

Susan

 

Times Square. Dans le tumulte de la foule qui s'est massée sur la place comme à chaque réveillon, Philip a retrouvé un groupe d'amis étudiants. Quatre grands chiffres viennent d'illuminer la façade de l'immeuble du New York Times.

Il est minuit, l'année 1977 vient de naître. Une pluie de confettis se mêle aux baisers des passants. Philip se sent seul au milieu de la multitude. Comme ils sont étranges ces jours où la joie de vivre est programmée dans les calendriers.

Une jeune femme longe une barrière, tentant de se frayer un chemin dans cette marée humaine.

Elle le bouscule, le dépasse, se retourne et lui sourit. Il lève le bras et agite la main, elle lui répond d'un signe de tête comme pour s'excuser de ne pas pouvoir avancer plus vite. Trois personnes les séparent déjà, elle semble emportée par la crête d'une vague, qui l'entraîne vers le large.

Il se faufile entre deux touristes perdus. Par courts instants son visage disparaît pour revenir à la surface quelques secondes plus tard, comme pour y puiser de l'oxygène. Il essaie de ne pas la perdre des yeux. La distance se réduit, elle est presque à portée de voix au milieu de cette foule bruyante.

Un dernier coup d'épaule, il est près d'elle et saisit son poignet. Elle se retourne, surprise, il sourit et crie plus qu'il ne lui parle :

— Bonne année, Mary. Si vous me promettez de ne pas me griffer le bras je vous emmène prendre un verre en attendant la marée basse !

Elle lui rend son sourire et hurle à son tour :

— Pour quelqu'un qui se disait timide, vous avez fait des progrès !

— C'était il y a plus d'un an, j'ai eu le temps !

— Vous avez beaucoup pratiqué ?

— Encore deux questions dans cette foule et je suis aphone ! Vous accepteriez que l'on se dirige vers un endroit plus calme ?

— J'étais avec des amis mais je crois que je les ai définitivement perdus, nous devions tous nous retrouver Downtown, vous voulez vous joindre à nous ?

Philip acquiesce d'un signe de tête, et les deux naufragés se laissent porter vers le bas de la ville.

Au bout de la 7e Avenue ils dérivent sur Bleecker Street. Un dernier affluent les mène sur la 3e Rue. Au Blue Note où les amis de Mary l'attendent, un pianiste entraîne son public sur des rythmes de jazz qu'aucune épiphanie ne viendra démoder.

 

Aux heures glaciales du premier matin, sur les pavés désertés de SoHo, les bouteilles d'alcool qui dégorgent des poubelles éparses témoignent des délires de la nuit déjà consommée. Toute la ville dort, la gueule en bois. Seuls les bruits de quelques rares voitures viennent troubler le silence du quartier encore embrumé d'un voile d'ivresse. Mary pousse la porte de l'immeuble de Philip. Un vent froid la saisit au cou, elle frissonne, se blottit dans son manteau. Elle remonte la rue, lève le bras au carrefour. Un taxi jaune se range le long du trottoir. Il l'avale et disparaît sur Broadway. Le 2 janvier de cette année-là, Errol Garner a refermé le clavier de son piano pour toujours. Philip a repris les cours.

 

Début février, Susan vient de recevoir une lettre de Washington. Des mots de félicitations, des vœux tardifs de ses supérieurs qui l'invitent à étudier la possibilité de développer enfin ce nouveau campement de réfugiés, dans la montagne. Elle devra établir un budget et venir présenter la faisabilité de ce projet dès qu'elle le pourra. Les pluies n'ont pas encore cessé. Assise sous l'auvent de sa maison, elle regarde l'eau qui file et ravine la terre.

Elle ne cesse de penser à ceux qui dans la montagne assistent impuissants, comme chaque hiver, aux violences d'une nature qui se joue du travail qu'ils ont achevé à la peine, aux prémices de l'été. Dans quelques semaines ils recommenceront sans renauder, un peu plus pauvres encore que les saisons d'avant.

Juan est silencieux, il allume une cigarette, elle la lui prend aussitôt des doigts et la porte à ses lèvres. L'incandescence éclaire le bas de son visage, elle exhale profondément.

— C'est un billet en première classe sur « Air Ganja », ce que tu fumes ?

Juan sourit malicieusement.

— Ce n'est qu'un mélange de tabac blond et brun, c'est ce qui donne ce goût.

— On dirait de l'ambre, dit-elle.

— Je ne sais pas ce que c'est.

— Quelque chose qui me rappelle mon enfance, l'odeur de ma mère, elle sentait l'ambre.

— Votre enfance vous manque ?

— Certains visages seulement, mes parents, Philip.

— Pourquoi n'êtes-vous pas restée avec lui ?

— Il t'a payé pour me poser cette question ?

— Je ne le connais pas et vous n'avez pas répondu.

— Parce que je n'en ai pas envie.

— Vous êtes étrange Doña Blanca, qu'est-ce que vous avez fui pour venir vous perdre chez nous ?

— C'est le contraire sipoté(4), c'est ici que je me suis retrouvée, et puis tu m'emmerdes avec tes questions. Tu crois que l'orage va durer ?

Juan pointa du doigt la lumière si particulière qui naissait à l'horizon

quand l'aguacero(5) s'éloignait. Dans une heure tout au plus la pluie aurait cessé. Une odeur de terre mouillée et de pins envahirait les moindres recoins de sa modeste cabane. Elle irait en ouvrir l'unique placard pour que son linge s'en imprègne. Quand elle enfilait une chemise de coton baignée de ce parfum, une onde sensuelle courait sur sa peau.

Elle lança le mégot de l'autre côté de la balustrade, bondit soudainement sur ses pieds et fit un grand sourire à Juan.

— Saute dans le camion, on y va !

— Où ça ?

— Arrête de poser tout le temps des questions !

Le Dodge toussa par deux fois avant de démarrer. Les gros pneus patinèrent dans la gadoue avant de pouvoir s'accrocher à quelques pierres, le train arrière godilla pour finir par s'aligner sur la piste. Des gerbes de boue vinrent maculer les flancs bâchés. Susan continuait d'accélérer. Le vent la frappait au visage, elle rayonnait de bonheur et poussa un long cri. Juan se joignit à elle.

Ils filaient vers les montagnes.

— Où va-t-on ?

— Voir la petite, elle me manque !

— La route est détrempée, on ne grimpera jamais.

— Tu sais ce que disait notre Président ? Il y a ceux qui voient les choses telles qu'elles sont et qui se demandent pourquoi. Moi je les vois telles qu'elles pourraient être et je me dis pourquoi pas ! Ce soir nous dînerons avec le Señor Rolando Alvarez.

Si Kennedy avait connu les routes honduriennes en hiver, il aurait probablement attendu le printemps pour énoncer son aphorisme. Six heures plus tard, alors qu'ils étaient arrivés à mi-chemin des cimes, les essieux embourbés ne trouvèrent plus la force de propulser le camion.

L'embrayage patinait et l'odeur âcre qui se dégageait força Susan à se rendre à l'évidence. Immobilisés sur la route du col, ils ne pourraient pas parcourir ce soir les dix derniers lacets qui les séparaient encore du village où vivait une petite fille qui avait pris beaucoup de place dans le cœur de Susan. Juan passa à l'arrière et sortit quatre couvertures d'un sac de jute.

— On va dormir ici, je pense, dit-il, laconique.

— Parfois je suis tellement tête de mule que je me supporte difficilement moi-même.

— Ne vous inquiétez pas, il n'y a pas que vous qui ayez un caractère difficile.

— N'exagère pas quand même. Ce n'est pas le jour de la Sainte-Susan, on va attendre un peu pour me faire ma fête.

— Pourquoi vouliez-vous voir la petite ?

— Qu'est-ce qu'on a comme vivres à l'arrière ? J'ai faim, pas toi ?

Juan fouilla un autre sac et en sortit une grosse boîte de frijoles(6). Il

aurait voulu lui préparer un casamiento(7) mais il aurait fallu pouvoir faire cuire le riz et il pleuvait encore beaucoup trop pour allumer un feu. Susan trempa presque tout un paquet de biscuits dans un pot de lait concentré, les laissant fondre ensuite sur sa langue. L'eau ruisselait sur le pare-brise. Elle avait interrompu le ballet des essuie-glaces pour économiser la batterie. À quoi servait-il de regarder au-dehors !

— Vous avez l'air de tenir plus à elle qu'aux enfants de la vallée.

— C'est dégueulasse ce que tu dis. Ça n'a rien à voir, elle, je ne la vois pas tous les jours, c'est pour cela qu'elle me manque.

— Philip, il vous manque ?

— Tu me lâches avec Philip ! Qu'est-ce que tu as ?

— Je n'ai rien, j'essaie de vous comprendre un peu.

— Mais il n'y a rien à comprendre. Oui, Philip me manque.

— Pourquoi n'êtes-vous pas avec lui ?

— Parce que j'ai choisi d'être là.

— La vie d'une Señora est auprès de l'homme qu'elle aime !

— Ta phrase est stupide.

— Je ne vois pas en quoi. Un homme aussi doit être près de la femme qu'il aime.

— Ce n'est pas toujours aussi facile.

— Pourquoi êtes-vous si compliqués, vous les gringos ?

— Parce qu'on a perdu les raisons de la simplicité, c'est ce qui me fait aussi aimer être chez vous. Ça ne suffit pas d'aimer, il faut aussi être compatible.

— Qu'est-ce que ça veut dire ?

— Qu'il faut aimer la vie que l'on va mener avec l'autre, partager les envies, les attentes, avoir les mêmes objectifs, les mêmes désirs.

— Comment pourrait-on savoir cela avant ? C'est impossible ! On ne peut pas connaître l'autre au début, il faut avoir de la patience pour aimer.

— Tu m'as menti sur ton âge, toi ?

— Chez nous se marier avec quelqu'un que nous aimons, c'est une raison d'être heureux.

— Chez nous aimer, ce n'est pas toujours suffisant, aussi absurde que cela puisse paraître. Je te le concède, nous sommes parfois bizarres, j'en suis le parfait exemple.

Un rai de lumière blanche déchira le ciel, une brutale explosion interrompit leur conversation.

L'orage revenait vers eux, il avait redoublé de puissance, intensifiant les précipitations qui s'abattaient sur les flancs fragiles du mont Cabaceras de Naco. Très vite, les sols gorgés d'eau ne purent plus absorber les pluies torrentielles qui dévalaient le long des parois, entraînant avec elles des pans entiers de la montagne. Juan n'écoutait plus Susan et son visage finit par trahir une inquiétude croissante. Il tenta d'ouvrir sa fenêtre, mais une violente bourrasque le fit aussitôt renoncer. Il se mit alors à effectuer des petits mouvements saccadés de la tête, comme le ferait un prédateur à l'affût.

— Qu'est-ce que tu as ? demanda-t-elle.

— Taisez-vous !

L'oreille droite collée à la vitre, il semblait guetter quelque chose, tandis que le regard de Susan ne cessait de l'interroger. D'un doigt qu'il porta à ses lèvres il lui fit comprendre de maintenir le silence. Elle n'en fit rien.

— Qu'est-ce que tu fais, Juan ?

— Par la grâce de Dieu, laissez-moi écouter !

— Mais quoi bon sang ?

— Ce n'est vraiment pas le moment de jurer, j'entends la terre bouger.

— Quoi ?

— Taisez-vous !

Un craquement sourd déchira le silence. À grand-peine, Juan entrouvrit sa portière. Un vent violent chargé de lourdes gouttes s'engouffra instantanément dans l'habitacle. Il regarda sous les roues. Une fracture au parfait milieu de la sente laissait envisager le pire. Il donna à Susan l'ordre d'allumer les phares. Elle s'exécuta sur-le-champ. Le trait de lumière coupa le rideau de pluie. Aussi loin qu'il portait, la route était fendue d'une crevasse.

— Passez à l'arrière, il faut que l'on parte d'ici tout de suite.

— Tu es dingue, tu as vu ce qui tombe dehors ?

— C'est nous qui allons tomber, dépêchez-vous, ne sortez pas de votre côté, faites ce que je vous dis !

À peine eut-il prononcé ces mots que le camion prit de la gîte, comme un navire qui s'apprête à sombrer par son bâbord. Il la saisit par le bras et la propulsa sur le plateau à l'arrière. À la recherche de son équilibre, elle enjamba les sacs de vivres. Passant devant elle, il souleva la bâche au-dessus du hayon et la tira brusquement par la main, l'accompagnant dans sa chute. Dès qu'ils roulèrent sur le sol, il l'entraîna contre la roche et la força à s'accroupir. Les yeux grands écarquillés, elle vit soudainement le camion glisser à reculons et verser par-delà le bord de la falaise.

La calandre se dressa comme dans un dernier effort, les lumières des phares s'étirèrent vers le ciel et son vieux Dodge disparut dans le ravin.

Le bruit de la pluie était assourdissant. Tétanisée, Susan n'entendait plus rien autour d'elle, Juan dut s'y reprendre à trois fois avant qu'elle réagisse. Il leur fallait grimper au plus vite, le remblai qui leur servait de refuge donnait des signes de faiblesse. Elle s'accrocha à lui et ils escaladèrent quelques mètres. Comme dans ses pires cauchemars, il lui semblait que chaque pas la faisait reculer quand elle commandait à tout son corps d'avancer. Ce n'était pas une sensation, la terre se dérobait sous leurs pieds, les entraînant vers l'abîme. Il hurla de tenir bon, de s'accrocher à ses jambes, mais les doigts engourdis de Susan n'arrivaient plus à retenir l'étoffe du pantalon de Juan qui glissait entre ses doigts.

Elle était plaquée contre la paroi meuble, les coulées de boue commençaient à la recouvrir. Il lui fallait cracher de toutes ses forces et l'air lui manquait. La pénombre s'illumina d'un vif scintillement d'étoiles dans ses yeux, elle perdit connaissance. Juan se laissa glisser sur le dos jusqu'à sa hauteur. Il souleva la tête inerte de Susan qu'il posa sur son torse. Il écarta aussitôt la terre qui avait encombré sa bouche, la pencha sur le côté et plongea deux doigts au fond de sa gorge. Saisie d'un spasme violent, elle régurgita aussitôt. Juan la serra contre lui, s'accrochant à une racine qu'il agrippait de toutes ses forces. Il ignorait combien de temps il pourrait tenir ainsi, mais il savait que c'était exactement celui qu'il leur restait à vivre.

 

10 février 1977, Susan,

 

Où es-tu ? Je suis inquiet. Des nouvelles du Salvador rapportent que des bandes armées de guérilleros se massent le long de tes frontières.

Le New York Times parle d'incursions en territoire hondurien et de combats sporadiques.

Envoie-moi au moins quelques mots pour me dire que tu es en bonne santé et à l'abri. Je t'en supplie fais attention à toi et écris-moi vite.

Philip

 

Ils résistaient depuis deux heures. Une accalmie leur avait permis de gagner quelques centimètres, trouvant un appui plus stable. Susan avait repris connaissance.

— J'ai failli me noyer dans une montagne, personne ne voudra jamais me croire.

— Gardez vos forces.

— Ça va devenir une habitude chez toi de me dire de me taire.

— Nous ne sommes pas tirés d'affaire.

— Si ton Dieu avait voulu de nous, ce serait déjà fait.

— Ce n'est pas de Dieu que vient le danger, c'est de la montagne et de l'aguacero, et ils ont plus mauvais caractère que vous !

— Je suis fatiguée, Juan.

— Je sais, moi aussi.

— Merci Juan, merci pour ce que tu viens de faire.

— Si tous les gens que vous avez sauvés devaient vous dire merci on n'entendrait plus que cela dans la vallée depuis quelques mois !

— Je crois que la pluie se calme.

— Alors c'est maintenant qu'il faut prier Dieu pour que cela continue.

— Il vaut mieux que tu le fasses toi, je crois que j'ai quelques échéances en retard avec lui.

— La nuit va encore être longue, reposez-vous.

Les heures silencieuses s'égrenèrent, rythmées par les seules humeurs de l'orage qui hésitait encore à s'en aller. Vers 4 heures du matin Juan s'assoupit, il relâcha son emprise, et Susan glissa aussitôt en poussant un hurlement. Sursautant, il resserra son étreinte et la hissa à nouveau vers lui.

— Pardonnez-moi, je me suis endormi !

— Juan, il faut que tu gardes tes forces pour toi, à deux nous n'y arriverons jamais. Si tu me lâches, tu peux t'en tirer.

— Si c'est pour dire des bêtises il vaut mieux que vous vous taisiez.

— C'est une obsession chez toi, que je la boucle !

Elle résista quelques minutes et rompit le silence imposé par Juan pour lui parler de la peur qu'elle avait eue. Lui aussi avait bien cru leur dernière heure venue. Un autre silence, et elle lui demanda à quoi il pensait. Il avait prié ses parents. Elle se tut. Autre moment de calme où elle se mit à rire nerveusement.

— Qu'est-ce qu'il y a de drôle ?

— Philip doit être devant la télé !

— Vous pensez à lui ?

— Oublie ce que je viens de te dire. Tu crois que si nous y passons, ils nous enterreront en héros ?

— C'est important pour vous ?

— Je ne sais pas (elle hésita quelques instants), peut-être (réfléchit de nouveau), non finalement je ne crois pas, c'est juste qu'à défaut d'un beau mariage je crois que j'aimerais juste pouvoir compter sur un bel enterrement.

Il leur fallait tenter de se hisser de quelques mètres encore, même si le déluge avait cessé, la terre qui les retenait pouvait se déliter à tout moment et les entraîner vers le ravin. Il la supplia d'accepter un ultime effort et entreprit une ascension périlleuse. Elle dut hurler pour l'interrompre, sa jambe était bloquée. Tout en la soutenant, il la contourna jusqu'à venir à son aval et dégagea méticuleusement le pied qui s'était coincé dans quelque chose que la pénombre ne laissait pas identifier. Au terme d'une escalade éreintante, ils purent enfin rejoindre le rebord du lacet supérieur de la route. Ils la traversèrent et s'adossèrent tous deux à la paroi. L'orage imprévisible et majestueux changea un peu plus tard de cap pour aller mourir sur les hauteurs du mont Ignacio, voisin de 100 kilomètres. Le cortège de ses pluies torrentielles le suivit.

— Je suis désolé, dit Juan.

— De quoi ?

— Je vais vous priver de votre bel enterrement, nous sommes sauvés !

— Oh ! ce n'est pas grave, ne t'inquiète pas, j'ai bien deux ou trois copines qui ne seront pas mariées à trente ans, alors je peux attendre quelques années pour mes obsèques sans pour autant passer pour une vieille fille !

Juan n'appréciait pas particulièrement l'humour de Susan, il se redressa pour mettre un terme à la conversation. Le jour n'était pas encore levé et il faudrait l'attendre pour avancer plus en amont sur la route qui conduisait au village. Dans le noir chaque pas était bien trop dangereux. Ils étaient tous deux trempés et elle se mit à grelotter, pas simplement à cause du froid, mais parce que échapper à sa propre mort provoquait quelques légitimes frissons. Il la frotta énergiquement.

Leurs regards se croisèrent. Les dents qui claquaient et la voix chevrotante, elle écarta son visage du sien.

— Juan, tu es très beau garçon, mais tu es un peu jeune pour me peloter les seins, peut-être pas pour toi, je peux le comprendre, mais de mon point de vue, il faudra que tu attendes encore quelques années.

Il ne supporta pas le ton de sa remarque. Elle le vit tout de suite à la façon dont ses yeux se plissèrent. Si elle n'avait pas connu la légendaire quiétude de son compagnon de route elle aurait redouté qu'il ne la gifle. Juan n'en fit rien, il se contenta de s'éloigner d'elle, sa silhouette disparut subitement. Elle l'appela dans la nuit qui n'en finissait plus.

— Juan, je ne voulais pas te blesser !

Quelques grillons, pour sécher leurs carapaces, avaient repris leur grésillement monotone.

— Juan, ne fais pas la mauvaise tête, reviens et parle-moi !

L'aube ne tarderait plus. Susan s'assit contre le tronc d'un arbre en attendant le jour.

Elle était assoupie. Quand l'homme la secoua par l'épaule, elle crut d'abord que c'était Juan, pourtant le campesino accroupi face à elle ne lui ressemblait pas du tout. Il sourit. Sa peau était ravinée par les pluies qui avaient marqué sa vie.

Abasourdie, elle contempla le paysage désolé. En contrebas elle put identifier, émergeant de la terre, la souche qui l'avait retenue, un peu plus loin le bord du remblai où ils s'étaient réfugiés, enfin au fond du précipice la calandre du Dodge presque englouti.

— Tu as vu Juan ? demanda-t-elle d'une voix faible.

— Nous n'avons pas encore retrouvé le gamin, mais nous ne sommes que deux à être partis à votre recherche.

Ils avaient entendu le camion. Rolando était certain d'avoir vu les phares plonger dans la ravine, mais la démence de l'orage avait interdit toute tentative de leur porter secours ; il n'avait pu convaincre quiconque de l'accompagner. Dès l'accalmie, il avait envoyé deux paysans les chercher avec la carriole tractée par l'âne du village, convaincu qu'ils les ramèneraient blessés dans le meilleur des cas. Le plus vieux dit à Doña Blanca qu'elle devait être protégée par un ange gardien pour avoir survécu à une telle tempête.

— Il faut chercher Juan !

— Il n'y a pas à chercher, il suffit d'ouvrir les yeux ! La montagne est toute pelée, il n'y a pas âme qui vive jusqu'en bas dans la vallée. Regardez à droite, la carcasse de votre camion sort de la terre. S'il n'est pas remonté par ses propres moyens au village, il est enterré quelque part sous la boue. Nous fabriquerons une croix et nous la déposerons là où vous avez glissé de la route.

— C'est la route qui a glissé, pas nous !

Le plus jeune des deux hommes fit claquer une lanière de cuir et l'animal se mit en marche. Pendant que l'âne peinait dans les lacets, Susan s'inquiétait du sort de son protégé devenu, pensa-t-elle, son protecteur.

Ils arrivèrent à l'entrée du hameau une heure plus tard. Elle sauta de l'attelage et hurla le nom de Juan. Aucune réponse ne lui parvint. C'est alors seulement qu'elle prit conscience de l'étrange silence qui régnait dans l'unique ruelle.

Plus personne n'était adossé à la façade d'une maison pour y fumer sa cigarette, aucune femme n'allait sur le chemin qui menait à la source. Elle pensa aussitôt aux incidents qui dégénéraient parfois en combats armés entre les montagnards et les bandes de guérilleros qui fuyaient le Salvador. Mais la frontière était loin et il n'avait jamais encore été signalé d'incursions dans ces régions du pays. Elle fut prise de panique. Elle cria une nouvelle fois le nom de son ami, mais n'obtint pour seule réponse que l'écho de sa voix.

Juan apparut sous le porche de la dernière maison en haut de la ruelle. Son visage maculé de terre séchée et ses traits tirés laissaient paraître la tristesse. Il s'approcha d'elle à pas lents. Susan était furieuse.

— C'était complètement débile de me laisser toute seule comme ça, je me suis fait un sang d'encre pour toi, ne me refais jamais un coup pareil, tu n'as pas dix ans que je sache !

Il la saisit par le bras et l'entraîna sur le chemin.

— Suivez-moi et taisez-vous.

Refusant d'avancer, elle le fixa droit dans les yeux.

— Tu vas arrêter de me dire de me taire tout le temps !

— Je vous en prie, ne faites pas de bruit, nous n'avons pas de temps à perdre.

Il la conduisit vers la maison d'où il était sorti et ils pénétrèrent dans l'unique pièce de la bâtisse.

Des étoffes de couleur obstruaient les fenêtres pour empêcher le soleil d'entrer. Il fallut quelques secondes à Susan pour que sa vue s'accommode à la pénombre. Elle reconnut le dos de Rolando Alvarez. Il était agenouillé, se releva et se tourna vers elle, les yeux rouges de sang.

— C'est un miracle que vous soyez venue Doña Blanca, elle n'a cessé de vous réclamer.

— Qu'est-ce qui se passe ici ? Pourquoi le village est-il désert ?

L'homme la poussa vers le fond de la salle, il écarta une tenture qui cachait une couche adossée au mur.

Elle découvrit celle pour laquelle elle avait entrepris cet imprudent voyage. La petite fille était allongée et inconsciente. Son visage blafard et ruisselant de sueur dévoilait l'origine de la lièvre qui la terrassait. Susan souleva brutalement le drap. Le peu de jambe qui lui restait était violet, tuméfié par la gangrène. Elle souleva la chemise pour constater que l'aine était atteinte.

L'infection s'était répandue dans tout le corps.

Dans son dos, la voix tremblante de Rolando expliqua qu'à cause de la tempête qui sévissait depuis trois jours il n'avait pas pu redescendre l'enfant. Il avait prié pour entendre le camion, et dans la nuit il avait cru son vœu exaucé, et puis il avait vu les phares éclairer l'abîme. Il fallait déjà remercier Dieu que la Doña soit épargnée.

De toute façon pour sa fille c'était trop tard, il le pressentait depuis deux jours, elle n'avait plus de forces. Les femmes du village s'étaient relayées à son chevet, mais depuis la veille elle n'ouvrait plus les yeux et ne pouvait plus s'alimenter. Il voulait la sauver encore une fois, il aurait donné sa propre jambe si cela était possible. Susan s'accroupit près du petit corps inerte.

Elle prit le linge qui trempait dans une écuelle d'eau, l'essora et le passa doucement sur le front qui perlait. Elle posa un baiser sur les lèvres et murmura à son oreille la litanie des mots qui lui échappaient.

— C'est moi, je suis venue pour te guérir, tout va aller maintenant. J'étais en bas dans la vallée et j'ai eu une envie folle de te voir, et me voilà.

Quand tu iras mieux je te raconterai, c'était une sacrée aventure d'arriver jusqu'ici…

Elle se coucha contre elle, passa ses doigts dans ses longs cheveux noirs pour les démêler et embrassa sa joue brûlante.

— … Je voulais te dire que je t'aime, et que tu me manquais. Énormément. En bas, je pensais à toi tout le temps. Je voulais venir plus tôt, mais on ne pouvait pas à cause de la pluie. Juan est là, lui aussi avait envie de te voir. Je suis venue te chercher pour que tu puisses passer quelques jours avec moi dans la vallée, j'ai plein de choses à te faire découvrir. Il faudra que je t'emmène au bord de la mer, je t'apprendrai à nager et nous irons nous baigner dans les vagues. Tu n'as jamais vu ça, mais c'est si beau. Quand le soleil se lève sur l'eau, l'océan est comme un miroir. Et puis nous irons voir la grande forêt qui s'étend plus au loin, il y a des animaux merveilleux.

Elle la serra contre sa poitrine et c'est ainsi qu'elle sentit les derniers battements de son cœur s'éteindre tout contre le sien. En recueillant sa tête devenue si lourde contre son sein, elle se mit à fredonner et continua à la bercer jusqu'à la mort du jour. Le soir venu, Juan s'approcha et s'agenouilla près d'elle.

— Il faut la laisser, maintenant, et recouvrir son visage pour qu'elle puisse monter au ciel.

Susan ne parlait plus. Les yeux vides, elle fixait le plafond. Juan dut la soulever et la soutenir par les épaules. Il la conduisit au-dehors. Arrivée à la porte elle se retourna. Une femme avait déjà recouvert le corps. Susan se laissa couler le long du mur. Juan s'assit près d'elle, il alluma une cigarette qu'il lui glissa entre les lèvres. Elle se mit à tousser à la première bouffée. Ils restèrent ainsi, fixant tous les deux les étoiles dans le ciel.

— Tu crois qu'elle est déjà là-haut ?

— Oui.

— J'aurais dû venir plus tôt.

— Parce que vous croyez que vous y êtes pour quelque chose ? Vous ne comprenez rien à la détermination de Dieu. Par deux fois Il l'a appelée à Lui, et par deux fois l'homme a défié Sa volonté : Alvarez qui l'avait sortie du torrent de boue, et puis vous qui l'avez ramenée pour la faire opérer. Mais Sa main est toujours plus forte.

Il la voulait près de Lui.

De grosses larmes coulaient le long des joues de Susan. La colère et la douleur lui serraient le ventre. Rolando Alvarez sortit de la maison et se dirigea vers eux. Il s'assit près d'elle. Elle cacha sa tête entre ses deux genoux et laissa exploser sa colère :

— Dans quelle église faudrait-il aller prier pour que cesse la souffrance des enfants et, s'ils meurent, alors qui sont les innocents sur cette planète de fous ?

Alvarez se releva d'un bond et toisa Susan.

D'une voix féroce et impitoyable il lui dit que Dieu ne pouvait pas être partout, qu'il ne pouvait pas sauver tout le monde. Il semblait à Susan que ce Dieu-là avait oublié de se préoccuper du Honduras depuis fort longtemps.

— Levez-vous et cessez de vous apitoyer sur vous-même, enchaîna-t-il. Il y a des centaines de corps d'enfants enterrés dans ces vallées. Ce n'était qu'une orpheline qui avait perdu une jambe. Elle est mieux avec ses parents qu'ici. Il vous faudrait plus d'humilité pour comprendre cela. Cette peine ne vous appartient pas et nos terres sont trop gorgées d'eau pour que vous y ajoutiez vos larmes. Si vous n'arrivez pas à vous contenir, rentrez chez vous !

L'homme à la stature imposante tourna aussitôt les talons et disparut à l'angle de la ruelle. Juan abandonna Susan à son silence. Empruntant le même chemin qu'Alvarez, il trouva l'homme adossé à un mur de terre. Il pleurait.

Ce fut un printemps de deuil qui passa au rythme des lettres qui se croisaient quelque part dans le ciel de l'Amérique centrale.

 

En mars, Philip fit part à Susan de son inquiétude, les journaux new-yorkais relataient dans leurs colonnes les causes et conséquences de l'état de siège instauré au Nicaragua, une frontière bien trop proche d'elle à son goût. Elle lui répondit que la vallée de Sula était loin de tout.

Chaque lettre de Philip s'achevait par une phrase ou un mot qui évoquait son absence et la douleur qu'elle lui causait ; chaque réponse de Susan contournait ce sujet. Philip travaillait pour une agence de publicité implantée sur Madison Avenue. Tous les matins, après avoir traversé SoHo à pied, il grimpait dans son bus pour s'asseoir une demi-heure plus tard à son bureau. La fièvre s'était emparée de toute son équipe depuis qu'elle concourait pour la campagne de presse de Ralph Lauren. S'ils gagnaient, sa carrière démarrerait aussitôt, c'était son premier essai en qualité de créatif et il rêvait déjà, au-dessus de sa table à dessin, au jour où il dirigerait le département.

Comme à l'accoutumée, il croulait sous le travail et devait rendre ses esquisses presque avant qu'elles ne lui soient commandées.

Après s'être enfuie de chez lui à l'aube d'un lendemain de réveillon, Mary l'avait appelé et, depuis, ils se retrouvaient deux fois par semaine à l'angle de Prince et de Mercer Street, pour dîner chez Fanelli's où le menu était abordable. Sous le prétexte de lui raconter un bon sujet d'article, il lui parlait souvent de Susan, exagérant les histoires qu'elle lui racontait dans ses lettres. La soirée se poursuivait dans l'atmosphère enfumée et bruyante du lieu. Quand au milieu d'une phrase il voyait ses paupières devenir lourdes, il réglait la note et la raccompagnait à pied.

Depuis la fin de ce mois de mars la gêne les saisissait au temps de se dire au revoir. Leurs deux têtes se rapprochaient, mais à l'instant confus de la promesse d'un baiser, Mary reculait subtilement pour disparaître, happée par l'entrée lugubre de son immeuble. Alors, Philip plongeait les mains dans les poches de son manteau et rentrait chez lui, s'interrogeant sur le dessein de la relation qui se tissait entre cette journaliste stagiaire et un dessinateur de publicité.

Dans les rues, les tenues des femmes annonçaient l'avènement du printemps. Il ne vit ni les bourgeons d'avril, ni les feuilles de juin tant son travail l'accaparait. Le 14 juillet, la foudre avait frappé les deux centrales électriques de New York, plongeant toute la ville dans l'obscurité pour vingt-quatre heures. Si la « grande panne », qui fit la une des journaux du monde entier, bouleversa les statistiques de natalité neuf mois plus tard, Philip passa la nuit seul chez lui à dessiner à la lumière de trois bougies posées sur son bureau.

 

Au milieu du mois d'août, à la veille de commencer sa première journée de pigiste à la rédaction de Cosmopolitan, Mary achevait une semaine passée chez des amis dans les Hamptons.

L'avion de Susan quittait son escale de Miami.

À Newark, le terminal était en travaux. Philip était venu l'attendre à la passerelle. Une fois n'est pas coutume. Elle posa son sac à terre et plongea dans ses bras. Ils restèrent longtemps ainsi serrés l'un contre l'autre. Il prit sa main, saisit le baluchon et l'entraîna vers le bar.

— Et si notre table est prise ?

— J'ai fait le nécessaire !

— Arrête-toi et laisse-moi te regarder. Tu as vieilli !

— C'est gracieux, merci.

— Non, je te trouve très beau.

Elle fit glisser ses doigts le long de ses joues, lui sourit tendrement, et l'entraîna vers ce lieu devenu leur. Elle rayonnait malgré la fatigue. Il l'interrogea longuement sur l'année qui venait de s'écouler, comme pour effacer toute trace des dernières minutes de leur précédente rencontre, elle ne dit rien de son hiver. Tandis qu'elle lui décrivait sa journée type, Philip avait saisi son crayon et dessinait le visage de Susan sur une feuille de son cahier à spirale.

— Et ton Juan, comment va-t-il ?

— Je me demandais quand tu m'en parlerais. Juan est parti. Dieu seul sait si je le reverrai un jour.

— Vous vous êtes disputés ?

— Non, c'est plus compliqué que cela. Nous avons perdu une petite fille, et depuis ce n'était plus pareil ; quelque chose s'est cassé et nous n'avons pas su le réparer. On en venait à se regarder des heures en chiens de faïence, comme si nous étions coupables.

— Qu'est-ce qui s'est passé cette nuit-là ?

— Il pleuvait, la route s'est décrochée de la paroi, j'ai failli le tuer.

 

Elle ne lui raconta rien d'autre. Certains récits n'appartiennent qu'aux victimes et la pudeur de ceux qui leur ont porté secours en protège les secrets. Au début du mois de mai, Juan était passé la voir chez elle, un grand sac de toile vert à l'épaule. Elle lui demanda s'il allait quelque part.

Le regard droit et fier, il lui annonça qu'il partait. Elle avait aussitôt su qu'il lui manquerait, comme tous ceux qu'elle avait aimés de près ou de loin et qui disparaissaient soudainement. Perchée sur le perron de sa modeste maison, les mains sur les hanches comme pour mieux marquer la colère qui la gagnait, elle l'avait malmené.

Juan n'avait pas réagi, alors elle avait fini par se calmer. Elle l'avait serré dans ses bras, puis elle lui avait servi à dîner.

Quand la dernière assiette fut rangée dans l'armoire, elle avait essuyé ses mains sur son pantalon et s'était retournée vers lui. Il se tenait déjà debout au milieu de l'unique pièce, son sac à ses pieds, l'air penaud. Elle avait alors souri et pour faciliter l'instant lui avait souhaité bonne route et bonne vie. Oubliant un instant sa pudeur, il s'était approché d'elle. Elle avait pris son visage entre ses mains et porté ses lèvres jusqu'aux siennes.

Au petit matin il s'en était allé sur les routes de son pays vers une prochaine étape de son existence. Les semaines suivantes Susan avait lutté contre la tristesse d'une porte qui ne s'ouvrait plus que sur sa solitude.

 

— Il te manque ?

— C'est Juan qui a raison, il ne faut dépendre que de soi-même ; les gens sont libres, et l'attachement est une absurdité, une incitation à la douleur.

— Donc tu ne restes pas ! Ou plutôt, combien d'heures restes-tu cette fois-ci ?

— Ne commence pas, Philip !

— Pourquoi ? Parce que je devine à ton air ce que tu n'as pas encore dit, que dans une heure tu seras repartie et que je mettrai alors ma vie en trois petits points de suspension jusqu'à l'année prochaine ? Je savais que tu ne resterais pas, bon Dieu comme je me suis préparé à ce que tu me le dises. Tu vas attendre d'avoir quel âge pour penser à nous, à ta vie de femme ?

— J'ai vingt-quatre ans, j'ai le temps !

— Ce que j'essaie de te dire, c'est que tu te donnes à plein de gens mais que tu es seule, il n'y a personne dans ta vie qui s'occupe de toi, qui te protège, ou au moins qui te fasse l'amour.

— Mais qu'est-ce que tu en sais ? C'est incroyable ça, j'ai une tête de pas baisée du tout ou quoi ?

Susan avait crié et Philip se figea instantanément. Les lèvres pincées, il tenta de reprendre le fil de la conversation.

— Ce n'est pas ce que je voulais dire, et ce n'est pas la peine de hurler, Susan.

— Je gueule parce que tu es sourd. Je ne peux pas vivre pour un seul homme, j'en nourris trois cents tous les jours, je ne peux pas avoir des mômes, j'essaie d'en faire survivre cent dix rien que dans ma vallée.

— Ah ! parce que tu en as dix de plus ? La dernière fois ils n'étaient que cent !

— Non, j'ai eu dix-huit enfants de plus cette armée, moins les huit que j'ai enterrés, ça fait toujours cent dix, mais c'est huit fois moins marrant maintenant, hein ! Je vis entourée d'orphelins, bordel !

— Et parce qu'ils te ressemblent, tu veux rester comme eux. L'idée d'être une mère avant d'être une orpheline, ça ne te tente pas ?

— Tu verses dans l'analyse pour me sortir des conneries pareilles ? Tu peux comprendre que la vie que je mène est trop dangereuse ?

Le serveur s'approcha pour les inviter à se calmer. Il adressa un clin d'œil à Philip et déposa une grande coupe de glace devant Susan. S'exprimant en parfait castillan, il lui indiqua que c'était offert par la maison et qu'il y avait beaucoup d'amandes effilées sous le chocolat liquide. En s'éloignant de la table, il refit de la tête un signe complice à Philip qui fit mine de n'avoir rien vu.

— Qu'est-ce qu'il me veut celui-là à me parler en espagnol ? demanda-t-elle, médusée.

— Mais rien, il ne te veut rien du tout, et parle moins fort bon sang !

Susan se mit à chuchoter pour le narguer.

— Je ne prendrai pas le risque d'un abandon de plus, je n'ai ni oncle ni tante pour me succéder en cas de pépin.

— Arrête de confondre prétextes et excuses, tu n'abuses que toi ! S'il t'arrivait un pépin comme tu dis, moi je serais toujours là. Tu as peur de dépendre sentimentalement de quelqu'un, Susan, aimer ce n'est pas renoncer à sa liberté, c'est lui donner un sens.

Il ne voulait pas que leur entrevue s'achève comme la dernière, mais il ne trouvait pas d'autre sujet de conversation. Parce que son esprit refusait de se délivrer des mots qui l'encombraient et qu'il n'arrivait pas à formuler.

— En plus, ma médaille te protège.

— Tu as la mémoire bien sélective quand ça t'arrange.

Elle accepta de sourire et remarqua son regard quand elle plongea la main sous son pull. Elle sortit le petit médaillon.

— Tu as envie d'aller te changer aux toilettes ? demanda-t-elle, arrogante. Parle-moi de ta vie d'homme ?

Il rougit d'avoir été surpris à la désirer, il lui parla de sa progression au sein de l'agence et se vanta des responsabilités qui lui étaient confiées.

Sans que cela soit encore totalement officiel il était déjà à la tête d'une petite équipe, qui avait la charge de six budgets. Si cela continuait à ce rythme, dans deux ans il serait directeur de création. Pour le reste il n'avait rien de spécial à lui raconter. Elle ne lui laisserait pas la partie si facile.

— Et ta copine avec qui tu vas au cinéma, elle te griffe en dehors de la salle ou simplement pendant les films d'horreur ?

— Ce n'était pas un film d'horreur du tout !

— Raison de plus, tu ne vas pas minauder quand même, alors où tu en es avec elle ?

— Mais nulle part !

— Écoute mon petit cœur, à moins que tu sois devenu asexué, il se passe bien quelque chose dans ta vie.

Il lui retourna le compliment. Elle n'avait pas le temps dit-elle, elle avait bien failli achever dans les bras d'un homme quelques soirées commencées dans un bar, mais seulement pour y trouver un peu du réconfort qu'elle cherchait. Il invoqua le même état d'esprit pour se justifier de son célibat. Susan revint à la charge, plus douce, et reposa sa question différemment. Il évoqua les épisodes complices vécus avec Mary Gautier Thomson, journaliste à la revue Cosmopolitan, qu'il raccompagnait trois fois par semaine en bas de chez elle sans que jamais rien ne se passe.

— Elle doit se demander si tu n'as pas un problème.

— Elle non plus ne tente rien !

— C'est la meilleure celle-là, parce que maintenant c'est à nous de faire le premier pas ?

— Tu es en train de me pousser dans ses bras ?

— J'ai l'impression qu'il ne faudrait pas te pousser très fort pour que tu tombes.

— Ça t'arrangerait ?

— C'est étrange, ta question.

— C'est le doute qui ronge, Susan. C'est si facile quand quelqu'un décide à votre place.

— Mais décide de quoi ?

— De ne pas nous laisser d'espoir.

— Ça c'est un autre sujet Philip, pour une histoire il faut les bonnes personnes aux bons moments.

— C'est tellement facile de se dire que ce n'est pas le bon moment, c'est là que le destin nous oblige à faire la part des choses.

— Tu veux savoir si tu me manques ? La réponse est oui. Souvent ? Presque tout le temps, enfin dès que j'ai le temps, et cela peut te sembler absurde mais je sais aussi que je ne suis pas prête.

Elle saisit sa main et y posa sa joue, il se laissa faire. Elle ferma les yeux et il lui sembla qu'elle allait s'assoupir dans la douceur de l'instant. Il aurait voulu qu'il dure plus longtemps, mais la voix dans le haut-parleur annonçait déjà leur séparation. Elle laissa filer les secondes, comme si elle n'avait pas entendu l'annonce. Lorsqu'il lit un geste, elle lui dit qu'elle savait, qu'elle avait entendu. Elle demeura ainsi quelques minutes, les yeux clos, la tête posée sur son avant-bras, et d'un geste soudain elle se redressa, écarquillant les yeux. Ils se levèrent tous les deux et il la prit sous son épaule, portant le sac de sa main libre.

Dans le couloir qui les conduisait vers l'avion elle l'embrassa sur la joue.

— Tu devrais y aller avec ta copine grand reporter de mode féminine ! Enfin, si elle te mérite. En tout cas, toi tu ne mérites pas de rester seul.

— Mais je suis très bien tout seul.

— Arrête, je te connais trop, tu as une sainte horreur de la solitude. Philip, l'idée que tu m'attends est rassurante mais par trop égoïste pour que je l'assume. Je ne suis vraiment pas sûre d'avoir seulement l'envie un jour de vivre avec quelqu'un, et même si je sais sans aucun doute que dans ce cas ce quelqu'un serait toi, ce pari sur l'avenir est injuste. Tu finirais par me détester.

— Tu as fini ? Tu vas le rater !

Ils se mirent à courir vers la porte qui se rapprochait trop vite.

— Et puis un petit flirt, ça ne peut pas te faire de mal !

— Et qui te dit que ce ne serait qu'un flirt ?

Elle agita son petit doigt et prit une pose malicieuse en fixant son ongle : « Lui ! » Elle lui sauta au cou, l'embrassa dans la nuque et s'enfuit vers la passerelle. Elle se retourna une dernière fois pour lui envoyer un baiser. Quand elle disparut il murmura : « Trois petits points de suspension jusqu'à l'année prochaine. »

 

En rentrant chez lui il refusa de céder à la tristesse des jours qui suivraient son départ. Il décrocha son téléphone et demanda à l'opératrice du journal de lui passer le poste de Mary Gautier Thomson.

Ils se retrouvèrent à la tombée de la nuit au pied du gratte-ciel. Les lumières étincelantes donnaient aux passants de Times Square des couleurs étranges. Dans la salle de cinéma plongée dans la pénombre d'Une femme sous influence, il effleura son bras. Deux heures plus tard, ils remontaient à pied la 42e e Rue. En traversant la 5 Avenue il prit sa main et l'entraîna avant que le feu libère le flot des voitures. Un taxi jaune les conduisit vers SoHo. Chez Fanelli's ils partagèrent une salade et une conversation animée sur le film de Cassavetes. À la porte de son immeuble il s'approcha d'elle et l'accolade des joues glissa en effleurement de lèvres, et en battements de cœur.

 

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