Où es-tu ?

Marc Levy · Chapitre 8 sur 13

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Où es-tu ?

Deuxième Partie

 

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7

Mary recula pour les laisser entrer dans la maison. À leur passage, Thomas se remit immédiatement au garde-à-vous. Mary dévisageait Philip.

— J'ai dû rater un épisode, mais tu vas m'en faire le résumé !

La gorge serrée, il n'essaya pas de parler. Il lui avait simplement tendu l'enveloppe qu'il tenait à la main, et, sans plus attendre, monta changer l'enfant. Mary les vit disparaître dans le couloir et chercha un début de réponse dans la lettre qu'elle venait de déplier.

 

Mon Philip,

 

Si tu lis ces mots c'est que c'est moi qui avais raison. Avec mon sale caractère je n'ai pas su te le dire au juste moment, mais j'avais fini par t'écouter et accepter d'avoir cette enfant dont je ne connais pas le père. Ne me juge pas, la vie est ici si différente de tout ce que tu as pu imaginer ; et la dureté des jours appelle parfois le besoin de se réconforter auprès d'hommes de passage. Pour me sauver de la détresse, de l'abandon de soi-même, de cette peur de mourir qui me hante, de cet idiot désespoir d'être seule, il fallait que je sente parfois monter en moi la chaleur de leur existence, pour me souvenir aussi que j'étais en vie. Fréquenter la mort au quotidien, c'est vivre une profonde et envahissante solitude, une contagion. Je me suis répété cent fois qu'on n'invente pas la vie au milieu de cet univers, mais quand mon ventre s'est arrondi, je me suis prise à vouloir te croire. Porter Lisa en moi était comme trouver de l'air au fond de l'eau, un besoin devenu vital. Et pourtant, comme tu le vois, c'est la nature qui a triomphé de mes raisons. Te souviens-tu de ta promesse à Newark, que « s'il m'arrivait quelque chose » tu serais toujours là ? Mon Philip, si tu lis ces lignes c'est qu'il m'est arrivé quelque chose d'assez définitif ! Je t'ai cru, et j'ai accepté Lisa avec cette certitude que si je ne pouvais plus continuer, tu prendrais alors le relais de ma propre vie. Pardon de te jouer ce sale tour. Je ne connais pas Mary, mais par tes mots je sais qu'elle aura la générosité de l'aimer. Lisa est une petite fille sauvage, les premières années de sa vie n'auront pas été les plus gaies. Apprivoise-la, offre-lui cet amour que je ne peux plus lui donner désormais, je te la confie maintenant, dis-lui un jour que sa mère fut et restera dans ta mémoire, je l'espère, ta complice d'ailleurs. Je pense à vous, je t'embrasse mon Philip. J'emporte avec moi les meilleurs souvenirs de ma vie, le regard de Lisa et les journées de nos adolescences.

Susan

 

Mary froissa la lettre, cherchant à enfermer au creux de la boule de papier le sentiment de refus qui s'installait. Elle contempla son fils qui avait conservé son garde-à-vous. Elle s'efforça de sourire : « Repos ! » Thomas fit un demi-tour sur ses talons et rompit sur-le-champ.

Elle était assise à la table de la cuisine. Ses yeux allaient de la fenêtre à la lettre qu'elle serrait entre ses phalanges. Philip redescendit seul.

— Je lui ai fait prendre un bain et elle a voulu se coucher, ils ont voyagé toute la nuit et elle ne veut pas manger, je crois que cela ne sert à rien d'insister. Je l'ai installée dans la chambre d'amis.

Elle resta silencieuse. Il se leva, ouvrit le réfrigérateur et se servit un jus d'orange, cherchant à travers ces gestes simples à retrouver une contenance. Mary ne disait rien, suivant son mari du regard.

— Nous n'avons pas le choix, je ne peux pas la laisser aux services sociaux, je pense qu'elle a eu sa dose d'injustice et d'abandon.

— Elle est abandonnée ? répliqua-t-elle d'un ton sarcastique.

— Sa mère est morte et elle n'a pas de père, tu vois une différence ?

— Et je suppose que tu te proposes d'être celui qui fera la différence ?

— Avec toi, Mary !

— Pourquoi pas ? Je passe des heures, des journées, des week-ends, des soirées à t'attendre.

J'ai mis comme une conne un terme à ma carrière de journaliste pour m'occuper de ta maison et de ton fils. Je suis devenue la parfaite femme d'intérieur de ta vie, pourquoi m'arrêterais-je dans la bêtise ?

— Parce que tu trouves que ta vie n'est faite que de sacrifices ?

— Ce n'est pas le sujet, jusque-là c'est encore moi qui l'ai choisie cette vie, mais ce que tu fais là, c'est m'enlever ce dernier privilège.

— Je voudrais seulement que nous partagions cette aventure.

— C'est ta définition d'une aventure ? Moi, cela fait deux ans que je te supplie de vivre avec moi une autre aventure : un second enfant, et toi cela fait deux ans que tu me réponds que ce n'est pas le moment, que nous n'en avons pas les moyens, deux longues années que tu te fous totalement de savoir ce que je ressens. Cette relation qui était supposée être la nôtre est devenue au fil des ans la tienne. C'est à moi qu'il revient de partager tes horaires, tes envies, tes soucis, tes contraintes, tes humeurs et maintenant l'enfant d'une autre, et quelle autre !

Philip ne répondit pas. Il se tordait les doigts, hochant lentement la tête et fixant sa femme dans les yeux. Les traits de Mary étaient crispés et les petites rides qui s'étaient formées aux coins de ses yeux – au grand désespoir des longs moments passés devant sa glace à tenter de les dissimuler – annonçaient l'arrivée imminente de larmes de colère. Avant même qu'elles apparaissent, elle passa le revers de sa main sur ses paupières, comme pour prévenir des cernes, inutiles et dommageables.

— Comment est-ce arrivé ?

— Elle est morte dans la montagne, au cours d'un ouragan…

— Je m'en moque, ce n'est pas ce que je te demande, comment as-tu pu faire cette promesse absurde ? Comment as-tu pu ne jamais m'en parler ? Ce n'est pas faute d'avoir entendu du Susan par-ci, Susan par-là ; certains jours j'avais l'impression qu'en ouvrant le placard de la salle de bains j'allais me trouver nez à nez avec elle.

Philip essaya de parler d'un ton calme et posé. Cette promesse remontait à une conversation vieille de dix ans. C'était une phrase « comme ça », pour avoir raison dans un débat stérile. Il n'en avait jamais parlé parce qu'il avait oublié, et il n'aurait jamais pu imaginer qu'une telle situation se produirait, comme il n'avait jamais songé que Susan finirait par avoir un enfant. Et puis ces dernières années leurs lettres s'étaient espacées, et Susan n'avait jamais fait la moindre allusion à sa fille. Mais ce qu'il avait encore moins imaginé, c'était qu'elle disparaisse.

— Et qu'est-ce que je suis censée dire ? demanda Marie.

— À qui ?

— Aux autres, en ville, à mes amies ?

— Tu crois que c'est vraiment le fond du problème ?

— Pour moi c'en est un parmi tous ceux qui se posent ! Tu peux te foutre totalement de notre vie sociale, mais moi j'ai mis cinq ans à la construire, et ce n'est pas grâce à toi.

— Tu leur diras que ça ne sert à rien d'aller à la messe tous les dimanches si on n'a pas le cœur assez grand pour faire face à ce type de situation.

— Mais ce n'est pas toi qui vas t'en occuper, toi tu continueras tes soirées de travail là-haut, c'est ma vie qui va changer du tout au tout !

— Pas plus que si nous avions eu un autre enfant.

— Pas un autre enfant, bon sang, notre enfant !

Mary se leva d'un bond.

— Moi aussi je vais me coucher ! hurla-t-elle en empruntant l'escalier.

— Mais il est 9 heures du matin ?

— Et alors ! On en est à un truc anormal près, aujourd'hui ?

Arrivée à l'étage, elle marcha d'un pas ferme, s'arrêta au milieu du couloir, fit demi-tour, hésitante, et se dirigea vers la pièce où Lisa dormait. Elle entrebâilla la porte sans faire de bruit. L'enfant allongée sur son lit tourna la tête et la fixa sans dire un mot. Mary esquissa un sourire gêné et referma la porte. Elle entra dans sa chambre et s'allongea sur son lit, fixant le plafond en serrant ses poings pour tenter de contenir sa colère. Philip la rejoignit, il s'assit à ses côtés et lui prit la main.

— Je suis désolé, si tu savais comme je suis désolé.

— Mais non tu ne l'es pas. Tu n'as jamais pu avoir la mère, tu as sa fille maintenant ! C'est moi qui suis désolée, je n'ai jamais désiré ni l'une ni l'autre.

— Aujourd'hui tu n'as pas le droit de dire une chose pareille.

— Aujourd'hui je ne vois vraiment pas ce que je peux m'interdire de dire, Philip. Deux ans que tu fais la moue, que tu contournes la question, que tu t'éloignes de notre couple avec mille et une bonnes excuses puisque ce sont les tiennes. Ta Susan t'envoie sa fille et tous les problèmes vont se régler comme par enchantement, à un détail près : c'est une histoire qui surgit de ta vie mais pas de la mienne.

— Susan est morte Mary, je n'y suis pour rien, tu peux ignorer totalement mon chagrin, mais pas une enfant, bon sang, pas une enfant !

Mary se redressa, et sa voix emportée par la rage de l'impuissance se mit à trembler quand elle hurla : « Elle me fait chier ta Susan ! » Philip fixait le rebord de la fenêtre pour éviter de croiser les yeux de sa femme. « Mais regarde-moi bon sang ! Je voudrais que tu aies au moins ce courage-là ! »

De sa chambre où des sons indistincts lui parvenaient Lisa se retourna sous la couette et enfouit sa tête dans son oreiller. Elle y pressait son visage si fortement que ses cheveux semblaient se fondre dans la taie. Les cris étaient moins forts que les grondements de certains orages, mais la peur qu'ils provoquaient était la même. Elle aurait voulu pouvoir cesser de respirer, mais elle savait que c'était impossible, toutes les tentatives des deux précédentes semaines avaient échoué. Le ventre noué, elle mordit sa langue de plus en plus fort, comme sa mère lui avait appris à le faire : « Quand tu sens le goût du sang dans ta bouche, c'est que tu es en vie, et quand tu es en danger, tu ne dois penser qu'à une seule chose, ne pas abandonner, ne pas renoncer, rester en vie. » Le liquide tiède s'écoula dans sa gorge, elle se concentra sur cette sensation et fit le vide en elle. Les exhortations de Philip continuaient de lui parvenir du fond du couloir, parfois entrecoupées de silences. À chaque éruption de colère, elle enfouissait un peu plus son visage dans l'oreiller comme si des coulées de mots allaient l'emporter, à chaque effervescence elle fermait un peu plus les yeux, au point que parfois des étoiles scintillaient sous ses paupières.

Elle entendit la porte de la chambre d'à côté claquer et les pas d'un homme qui descendait l'escalier.

Philip se rendit dans le salon, et s'abandonna sur le canapé, les coudes sur les genoux, la tête entre les mains. Thomas attendit quelques minutes avant de rompre le silence.

— Tu fais une partie avec moi ?

— Pas maintenant mon grand.

— Elles sont où les filles ?

— Chacune dans une chambre.

— Tu es triste ?

Il n'y eut aucune réponse. Assis sur la moquette, le petit garçon haussa les épaules et retourna à son jeu. Le monde des adultes est parfois bien étrange. Philip s'assit derrière lui et l'entoura de ses bras.

— Tout va s'arranger, dit-il d'une voix feutrée.

Il prit une des deux manettes du jeu.

— À quoi veux-tu perdre ?

Au premier virage la Lamborghini de Thomas envoya la Toyota de son père dans le fossé.

Mary redescendit vers midi. Sans dire un mot elle alla dans la cuisine, ouvrit le réfrigérateur et commença à préparer le repas. Ils déjeunèrent tous les trois. Lisa avait fini par s'endormir. Thomas se décida à parler :

— Elle va rester ? Ce n'est pas normal si elle devient ma grande sœur, c'est moi qui étais là en premier !

Mary laissa échapper le saladier qu'elle apportait à table. Elle foudroya Philip du regard, qui ne répondit pas à la question de son fils. Thomas amusé regarda la salade répandue sur le carrelage et croqua à pleines dents dans son épi de maïs. Il se tourna vers sa mère :

— Ça peut être bien ! dit-il encore.

Philip s'était levé pour ramasser les morceaux de verre éparpillés.

— Qu'est-ce que tu trouves bien ? lui demanda-t-il.

— Je voulais bien d'un frère ou d'une sœur, mais je ne voulais pas qu'il me réveille la nuit avec des cris de bébé, et les couches ça sent mauvais ! Elle est trop vieille pour me piquer mes jouets… C'est joli sa couleur de peau, à l'école ils vont être jaloux…

— Je crois que nous avons compris ton point de vue ! reprit Mary, sans le laisser achever sa phrase.

La pluie avait redoublé d'intensité et ne laissait pas entrevoir la possibilité d'une sortie dominicale. Sans rien dire Mary composa un sandwich. Sur une tranche de pain de mie qu'elle tartina de mayonnaise, elle déposa de la salade, puis une tranche de jambon, hésita, remplaça le jambon par du poulet, hésita à nouveau, replaça la tranche de jambon sur le poulet et recouvrit le tout d'une autre tranche de pain. Elle déposa sa composition sur une soucoupe qu'elle protégea d'une feuille de cellophane et qu'elle rangea dans le réfrigérateur.

— Si la petite a faim en se réveillant, il y a une assiette pour elle au frais, dit-elle.

— Tu sors ? questionna Thomas.

— Je vais passer l'après-midi chez mon amie Joanne, je reviendrai pour ton bain, répondit-elle.

Elle monta aussitôt se changer. En sortant de la maison elle embrassa son fils, dévisageant Philip qui se tenait dans l'escalier. Le reste de la journée s'écoula comme passe un dimanche d'automne, les longues minutes ne se distinguaient les unes des autres que par la lumière du jour qui faiblissait. Elle rentra vers 17 heures et s'occupa de Thomas. Lisa dormait encore lorsqu'ils se réinstallèrent autour de la table pour dîner.

Elle prit tout son temps dans la salle de bains, attendant volontairement que Philip soit couché pour le rejoindre. Elle avait éteint la lumière en entrant et s'allongea à l'extrémité du lit. Philip laissa passer quelques minutes et brisa le silence.

— Tu as tout raconté à Joanne ?

— Oui, j'ai vidé mon sac si c'est ce que tu veux savoir.

— Et qu'est-ce qu'elle t'a dit ?

— Qu'est-ce que tu voulais qu'elle me dise ? Que c'est épouvantable !

— C'est le mot, c'est épouvantable.

— Elle parlait de ce qui m'arrive Philip, maintenant laisse-moi dormir.

Philip avait laissé la lumière du couloir allumée pour que Lisa trouve son chemin vers les toilettes si elle se réveillait. À 3 heures du matin ses yeux s'ouvrirent comme ceux d'une poupée que l'on redresse. Elle scruta la pièce plongée dans la pénombre, cherchant à comprendre où elle se trouvait. L'arbre qui se penchait contre la fenêtre secouait frénétiquement ses branches, semblant agiter des bras trop longs pour lui. Des houppes de feuilles fouettaient les carreaux comme pour en chasser les grosses gouttes ruisselantes. Elle se leva, sortit dans le couloir et descendit l'escalier à pas feutrés. Dans la cuisine elle ouvrit le réfrigérateur. Elle sortit l'assiette, souleva un coin de la feuille de cellophane, huma le sandwich et la reposa aussitôt sur la clayette. Elle s'empara du paquet de pain de mie, en sortit une tranche, prit dans la coupe de fruits une banane qu'elle écrasa avec une fourchette en la mélangeant avec du sucre roux. Elle étala soigneusement son mélange sur le pain et dévora sa tartine avec un appétit vorace. Elle rangea ensuite chaque chose à sa place, ignora le lave-vaisselle et entreprit de nettoyer son assiette ainsi que tout ce qui restait dans l'évier.

En sortant, elle jeta un dernier regard vers la cuisine et, toujours dans la pénombre, rejoignit son lit.

 

Huit jours s'écoulèrent, dessinant pour Mary les contours d'une vie qui basculait dans un univers qui n'était plus le sien. Parce qu'elle avait été notifiée dès sa naissance au consulat, la nationalité américaine de Lisa n'était pas remise en cause. La lettre de Susan qui indiquait la doñation définitive à Philip de la petite Lisa, née le 29 janvier 1979 à 8 h 10, dans la vallée de Sula, Honduras, de Mlle Susan Jensen et de père inconnu, avait fini par être enregistrée au terme d'une longue série de démarches fastidieuses.

Bien que les collègues de Susan aient eu l'idée précieuse de faire authentifier le document par un notaire de l'ambassade américaine avant d'accompagner l'enfant jusque dans le New Jersey, Philip et Lisa passèrent la journée du lundi à déambuler dans les dédales de l'administration. Il leur avait fallu arpenter des couloirs, gravir le grand escalier en pierre blanche qui conduisait vers un immense hall aux murs recouverts de bois, un peu comme ceux du palais de la présidence dont Susan lui parlait occasionnellement.

Au commencement elle avait eu un peu peur, sa mère ne lui disait-elle pas toujours que les palais étaient des lieux dangereux, emplis de militaires et de policiers ? Elle ne voulait jamais l'emmener avec elle quand elle devait s'y rendre. Le président qui habitait ce palais-là ne devait pas être un homme très important, car il n'y avait que deux soldats près du portique où il fallait déposer les sacs, comme à l'aéroport. Pour échapper à l'ennui, elle avait compté les dalles de marbre au sol, il y en avait au moins mille, cinq cents brunes et cinq cents blanches. Elle n'avait pas pu achever son calcul, l'homme derrière le comptoir avait fini par indiquer à Philip la direction à prendre, celle d'un autre escalier avec un tapis rouge et noir celui-là. Ils avaient erré d'un bureau à un autre pour collecter des papiers de couleurs différentes et puis refaire la queue devant d'autres guichets. « C'était un jeu de piste, géant, inventé rien que pour les grands », sauf qu'à voir leur mine triste, ceux qui organisaient le divertissement n'avaient pas l'air de beaucoup s'amuser. Lorsque Philip livrait les bonnes réponses sur l'imprimé, l'homme ou la femme assis derrière la vitre le tamponnait et lui soumettait un nouveau questionnaire à remplir et à remettre dans une autre salle. Ils reprenaient aussitôt un autre corridor, parfois le même en sens inverse, celui qui avait trente et une lampes accrochées au plafond, une tous les dix carreaux blancs et noirs au sol, le plus long et le plus large, empruntaient un escalier, cherchaient la grande personne qui les dirigeait vers la prochaine étape. Philip lui tendait toujours la main, mais Lisa s'obstinait à marcher quelques pas à côté ou devant lui. Elle détestait l'idée qu'on la retienne, sa mère n'avait jamais fait une chose semblable. De retour dans la voiture il avait l'air d'être content, il avait gagné. Ils repartaient munis d'une dernière feuille rose qui faisait provisoirement de lui son tuteur légal. Dans six mois, il faudrait revenir et rencontrer un juge qui octroierait la filiation adoptive définitive. Lisa se jura de demander alors ce que voulaient dire les mots « tuteur » et « filiation adoptive », mais « plus tard, pas maintenant ». À la maison Mary avait encore l'air d'être contrariée, elle avait totalement ignoré leur papier. « C'était parce qu'elle n'avait rien gagné qu'elle faisait cette tête-là, mais cela n'était pas juste puisqu'elle n'était pas venue jouer avec eux. »

Le mardi fut consacré à inscrire Lisa à l'école. Elle n'imaginait pas qu'il en existait d'aussi grandes. Susan lui avait parlé de l'université… Elle se demanda si Philip ne se trompait pas sur son âge. La grande cour était revêtue d'un sol qui s'enfonçait un peu sous les pieds. Dans un angle il y avait des échelles de toutes les couleurs, un tourniquet et deux toboggans qu'elle regarda avec insistance. Une clochette retentit alors qu'ils se dirigeaient vers le fond du préau. Rien à voir avec celle qui ordonnait de se rendre à l'abri parce que l'ouragan approchait. C'était une toute petite clarine de presque rien du tout, qui essayait bêtement de l'impressionner en tintant du plus fort qu'elle pouvait. Peine perdue, Lisa en avait entendu de bien plus vigoureuses. Quand la cloche du village sonnait la messe ou l'ordre de se regrouper sur la place, des vibrations pénétraient sa poitrine et faisaient tambouriner son cœur sans qu'elle sache pourquoi. À sa mère qui la sermonnait pour qu'elle apprenne à maîtriser sa peur, elle disait que c'était le sable en suspension dans l'air qui faisait monter les larmes dans ses yeux. Lorsque la clochette se tut en grésillant, une ribambelle d'enfants se précipitèrent au-dehors. Peut-être y avait-il quand même un danger.

Le rez-de-chaussée du bâtiment était constitué d'un préau où les écoliers s'abritaient les jours de pluie ; chez elle on ne pouvait pas toujours se rendre à l'école quand il pleuvait. Ils empruntèrent l'escalier central, au premier étage le long couloir donnait sur les salles de classe aux pupitres identiques. Lisa se demanda comment ils avaient fait pour en trouver autant ! Elle dut attendre derrière une porte jaune tandis que Philip s'entretenait avec la directrice de l'établissement dans son bureau. Elle lui fut présentée un peu plus tard, c'était une femme de grande taille qui avait coiffé ses cheveux blancs en chignon. Son large sourire ne parvenait pas à masquer son autorité. La matinée s'achevait, ils quittèrent les lieux. Philip s'arrêta devant les grilles, il s'agenouilla à hauteur de la petite fille.

— Lisa, il faut que tu répondes lorsque les gens te parlent. Je n'ai pratiquement pas entendu le son de ta voix depuis deux jours.

L'enfant haussa les épaules et enfonça un peu plus sa tête dans son cou.

À l'intérieur du MacDonald's où Philip l'emmena pour déjeuner, elle fut fascinée par les pictogrammes publicitaires suspendus au-dessus des caisses enregistreuses. Lorsqu'il s'approcha du comptoir il lui demanda ce qu'elle voulait, mais elle tourna la tête, nullement intéressée par la nourriture. Seul le grand toboggan rouge à l'extérieur du bâtiment semblait retenir son attention. Philip insista, mais Lisa resta silencieuse, le regard perdu de l'autre côté de la fenêtre. Il se baissa et du doigt attira vers lui son menton.

— Je voudrais bien que tu en fasses, mais il pleut.

— Et alors ? dit-elle.

— Tu vas être trempée.

— Chez moi il pleut tout le temps, et des pluies bien plus grosses, et si on devait arrêter de faire tout ce qu'on veut parce qu'on a peur d'être mouillé, on finirait par être mort. Ce n'est pas comme ça que la pluie te tue, tu n'as rien compris, tu ne la connais pas, moi si !

La caissière leur demanda de se ranger sur le côté s'ils ne passaient pas leur commande, d'autres clients s'impatientaient. Lisa avait à nouveau tourné la tête, contemplant la glissière comme un prisonnier fixerait la ligne d'un horizon imaginaire par-delà les barreaux de sa cellule.

— Si je me laissais glisser dessus, peut-être qu'en arrivant en bas je serais de nouveau chez moi. C'est comme ça dans mes rêves, je suis sûre que si j'y pense très fort, ça peut marcher !

Philip s'excusa auprès de la serveuse et prit la main de Lisa, ils sortirent tous les deux. La pluie avait redoublé d'intensité et déjà de grandes flaques se formaient sur le parking. Il marcha d'un pas volontaire dans chacune d'entre elles, laissant parfois l'eau submerger ses chaussures.

Au bas de l'échelle, il la prit dans ses bras et la posa sur le troisième échelon du toboggan.

— Je suppose qu'il serait ridicule de te dire de faire attention, là-bas tu ne tombais jamais.

— Si !

Elle gravit les barreaux un à un, ne prêtant nulle attention aux bourrasques de vent. Il la devina heureuse, ignorante de l'instant futur, tel un animal que l'on aurait rendu à son élément naturel.

Au bas d'un grand toboggan rouge aux couleurs estompées par la noirceur du ciel, un homme trempé, bras grands ouverts, attendait une petite fille qui glissait yeux fermés, pour que son rêve devienne réalité. Et chaque fois, il la récupérait, la serrant tout contre lui, et la replaçait sur le troisième barreau de l'échelle.

Elle fit trois tentatives, puis haussa les épaules en lui prenant la main.

— Ça n'a pas marché, dit-elle, on peut y aller !

— Tu veux manger ?

Elle secoua la tête et l'entraîna vers la voiture.

En montant à l'arrière elle s'approcha de son oreille.

— C'était bien quand même !

L'averse n'était pas calmée. Lorsqu'ils arrivèrent à la maison, Mary était assise dans le salon. Elle se leva d'un bond et se mit en travers de l'escalier.

— Vous n'allez nulle part comme ça, les moquettes ont déjà été nettoyées la semaine dernière et ce n'est pas la peine de recommencer tout de suite, et puis il faudrait que vous vous imbibiez de détergent pour être efficaces ! Enlevez vos chaussures et déshabillez-vous, je monte vous chercher des serviettes.

Philip retira sa chemise et aida Lisa à faire de même. Elle trouvait complètement idiot de mettre des tapis partout si on ne pouvait pas marcher dessus. Chez elle c'était bien plus pratique, le sol était en bois et l'on pouvait y faire ce qu'on voulait, un coup de serpillière et tout était propre.

Mary frottait les cheveux de Philip qui séchait ceux de Lisa. Elle leur demanda s'ils étaient passés par un lavage rapide en laissant la capote ouverte, et elle leur ordonna de monter se changer. Le temps les empêcherait de ressortir, et l'enfant passa son après-midi a découvrir les lieux.

Elle avait grimpé les marches jusqu'au bureau de Philip, poussé la porte, et lui était apparue. Elle s'était faufilée derrière la grande table d'où elle le regardait rehausser les contours d'une esquisse ; elle l'abandonna pour mieux examiner la pièce. Ses yeux s'arrêtèrent sur la photographie de Susan qu'elle contempla longuement. Elle n'avait jamais vu sa mère aussi jeune et n'avait jamais constaté la ressemblance qui se dessinait au fil du temps.

— Tu crois qu'un jour je serai plus vieille qu'elle ?

Philip leva la tête de son dessin.

— Elle avait vingt ans sur cette photo, je l'ai prise au parc la veille de son départ. J'étais son meilleur ami tu sais. C'est moi qui à ton âge lui avais offert la médaille qu'elle portait toujours autour du cou, tu peux la distinguer si tu regardes de plus près. Nous n'avions aucun secret l'un pour l'autre.

Arrogante, Lisa le dévisagea.

— Tu savais que j'étais née ?

Et elle sortit sans rien dire. Philip resta les yeux rivés quelques instants sur l'embrasure de la porte avant de détourner son regard vers le coffret qui contenait les lettres de Susan. Il posa sa main sur le couvercle, hésita et renonça à l'ouvrir. Il sourit tristement au cadre perché sur l'étagère et reprit son fusain.

Lisa descendit dans la salle de bains et ouvrit le placard qui contenait les produits de beauté de Mary. Elle saisit le flacon de parfum, appuya sur le pulvérisateur et huma dans l'air les effluves de vétiver. Elle fit la grimace, reposa la fiole et quitta la pièce. La visite suivante fut pour la chambre de Thomas, qui ne présentait aucun intérêt. Le coffre ne contenait que des jouets de garçon. Le fusil accroché au mur la fit frissonner, y avait-il ici aussi des soldats qui pouvaient venir brûler les maisons et tuer ceux qui y vivaient ? Quel était le danger dans une ville dont les clôtures n'étaient pas piétinées, dont les murs ne comportaient aucune trace de balles ?

Mary achevait de préparer le dîner et ils étaient assis à la table de la cuisine. Thomas qui avait été servi en premier traçait avec sa fourchette une route à deux voies dans sa purée. Il avait placé les petits pois de façon à former un convoi qui empruntait la bretelle d'accès au garage imaginé sous la tranche de jambon. Un à un ses camions verts contournaient méthodiquement le cornichon qui en soutenait la voûte, la difficulté de l'exercice consistait à éviter la forêt d'épinards, lieu de tous les dangers. Sur son set de table en papier Philip esquissait le visage de Mary au fusain, sur le sien Lisa croquait Philip en train de dessiner.

Le mercredi il l'emmena faire des courses au supermarché. Lisa n'avait jamais rien connu de pareil. Il y avait dans cette enceinte plus de nourriture qu'elle n'en avait jamais vu dans son village.

Toutes les sorties de la semaine furent prétextes à découvrir les originalités de cet univers que sa mère lui décrivait parfois comme « le pays d'avant » ; Lisa enthousiaste, parfois jalouse et apeurée, se demandait comment elle pourrait apporter des morceaux de ce monde à ceux qu'elle retrouverait chez elle, dans ces ruelles de poussière qui lui manquaient terriblement. En cherchant le sommeil elle laissait venir à elle des images qui la réconfortaient : la petite rue de terre qui séparait sa maison de l'hospice que sa mère avait fait construire ou encore les regards chaleureux des villageois qui la saluaient toujours sur son passage. L'électricien, qui ne voulait jamais accepter d'argent de sa mère, s'appelait Manuel. Elle se souvenait de la voix de la maîtresse qui venait une fois par semaine leur faire l'école au dépôt alimentaire, la Señora Cazalès. Elle leur apportait toujours des photos d'animaux incroyables. Elle sombra dans les bras d'Enrique, l'homme à la charrette, le transporteur comme tout le monde se plaisait à l'appeler.

Dans son rêve elle entendit les sabots de son âne frapper la terre sèche, elle le suivit jusqu'à la ferme, traversa les champs de colza dont les hautes tiges jaunes la protégeaient du soleil brûlant, elle arriva ainsi jusqu'à l'église. Les portes restaient entrebâillées depuis qu'une pluie en avait distordu les chambranles. Elle avança vers l'autel, de chaque côté les villageois la regardaient en souriant. Au premier rang sa mère la prit dans ses bras et la serra contre elle. Le parfum de sa peau où à la sueur se mêlait l'odeur du savon pénétra ses narines. La lumière baissa progressivement, comme si le jour se couchait trop vite, le ciel s'obscurcit soudainement. Nimbé d'une clarté opaline, l'âne entra dans l'église, avec majesté contempla l'assemblée, l'air accablé. L'orage éclata brutalement, faisant entrer les murs de l'abbatiale en résonance. Le grondement sourd de l'eau qui dévalait de la montagne se fit entendre, les paysans s'agenouillèrent, tête baissée, joignant leurs mains pour supplier encore plus fort. Elle eut du mal à tourner son visage, comme si le poids de l'air retenait ses mouvements. Les deux battants de bois volèrent en éclats et le torrent pénétra dans la nef. L'âne fut soulevé de terre, il tenta désespérément de maintenir ses naseaux au-dessus des flots et poussa un ultime braiment avant d'être englouti. Lorsqu'elle ouvrit les yeux, Philip était à côté d'elle et lui tenait la main. Il caressait ses cheveux, lui murmurait ces douces admonestations par lesquelles on voudrait imposer le silence aux enfants quand seuls les cris pourraient les libérer de leur peur. Mais quel adulte se souvient de ces frayeurs-là ? Elle s'assit brusquement dans son lit et se frotta le front pour en ôter les perles qui s'y étaient formées.

— Pourquoi maman n'est-elle pas revenue avec moi ? À quoi ça sert mes cauchemars si elle ne se réveille pas elle aussi ?

Philip voulut la prendre dans ses bras, mais elle s'y refusa.

— Il faut du temps, dit-il, tu verras, juste un peu de temps et tout ira mieux.

Il resta auprès d'elle jusqu'à ce qu'elle se rendorme. En retournant dans sa chambre il n'alluma pas la lumière pour ne pas réveiller Mary. Il chercha son lit à tâtons, et se glissa sous les draps.

— Qu'est-ce que tu faisais ?

— Arrête, Mary !

— Mais qu'est-ce que j'ai dit ?

— Rien justement !

 

Ce samedi ressemblait à s'y méprendre au précédent, la pluie lancinante était revenue frapper aux vitres de la maison. Philip s'était enfermé dans son bureau. Dans le salon, Thomas exterminait quelques extraterrestres en forme de demi-citrouilles qui descendaient le long de l'écran de télévision. Assise dans la cuisine, Mary tournait les pages d'un magazine. Elle dirigea son regard vers l'escalier dont les marches disparaissaient dans la pénombre de l'étage ; au travers des portes coulissantes du salon elle devina le dos de son fils penché sur son jeu. Elle contempla Lisa qui dessinait en face d'elle. Tournant son visage vers la fenêtre, elle se sentit cernée par la tristesse du ciel dans cet après-midi morne et silencieux. Lisa releva la tête et surprit le chagrin qui coulait sur les joues de Mary. Elle la scruta ainsi quelques instants et la colère qui l'envahit vint déformer son visage de petite fille. Elle sauta aussitôt de la chaise où elle était perchée et se dirigea d'un pas déterminé vers le réfrigérateur qu'elle ouvrit brusquement. Elle prit des œufs, une bouteille de lait et claqua le battant. Elle s'empara d'un bol dans lequel elle commença à fouetter son mélange avec une vigueur qui étonna Mary. Elle ajouta de la même façon et sans aucune hésitation, sucre, farine et autres ingrédients qu'elle saisissait un à un sur les étagères.

— Qu'est-ce que tu fais ?

L'enfant fixa Mary droit dans les yeux, sa lèvre inférieure tremblait.

— Dans mon pays il pleut, mais pas des pluies comme ici, des vraies, qui tombent pendant tellement de jours qu'on ne peut plus les compter. Et la pluie chez nous, elle est si forte qu'elle finit toujours par trouver son chemin pour entrer sous ton toit, et elle coule à l'intérieur de ta maison. Elle est intelligente la pluie, c'est maman qui me l'a dit, toi tu ne le sais pas, mais il lui en faut encore plus, toujours plus.

La colère de l'enfant grandissait à chaque mot. Elle alluma le gaz et y fit chauffer une poêle. Elle continua, interrompue seulement d'un soubresaut.

— Alors, elle cherche comment aller plus loin, et si tu ne fais pas très attention elle finit par atteindre son but, elle se glisse dans ta tête pour te noyer, et quand elle a réussi, elle s'enfuit par tes yeux pour aller noyer quelqu'un d'autre. Ne mens pas, je l'ai vue la pluie dans tes yeux, tu as eu beau essayer de la retenir en toi, c'était trop tard, tu l'as laissée entrer, tu as perdu !

Et tout en poursuivant son monologue de rage, elle déposa sa pâte et la regarda dorer sur le feu.

— Elle est dangereuse cette pluie-là, parce que dans ta tête elle enlève des bouts du cerveau, tu finis par renoncer et c'est comme ça que tu meurs. Je le sais bien que c'est vrai, je les ai vus les gens chez moi qui sont morts parce qu'ils ont abandonné, c'est Enrique qui les transporte ensuite dans sa charrette. Maman, pour nous protéger de la pluie, pour l'empêcher de nous faire du mal, elle a un secret…

Et de toutes ses forces réunies en un geste soudain elle fit virevolter la crêpe en l'air. Dorée, elle tournoya sur elle-même, s'élevant lentement, jusqu'à venir se coller au plafond, juste au-dessus de Lisa qui la montra du doigt. Le bras aussi tendu que la corde d'un arc prête à rompre, elle hurla à Mary :

— C'est le secret de maman, elle faisait des soleils sous le toit. Regarde, dit-elle en pointant de toutes ses forces la crêpe collée au plafond, mais regarde ! Tu le vois le soleil ?

Et sans attendre de réponse elle en fit revenir une nouvelle qu'elle envoya aussitôt rejoindre la première. Mary ne savait pas comment réagir. À chaque crêpe qui prenait son envol, la petite fille dressait fièrement son index en l'air et criait :

— Tu les vois les soleils, alors tu ne dois plus pleurer, maintenant !

Attiré par l'odeur, Thomas présenta le bout de son nez à la porte. Il se figea et contempla la scène, Lisa d'abord qui dans son énervement lui faisait penser à un personnage de bande dessinée puis sa mère. Déçu, il ne vit aucune crêpe.

— Vous ne m'en avez pas laissé ?

Lisa trempa malicieusement son doigt dans la pâte sucrée et le fit tourner dans sa bouche. Elle lança un bref coup d'œil au-dessus de lui.

— Tu vas en avoir une dans deux secondes ! Ne bouge pas !

Lorsque la crêpe retomba sur l'épaule du petit garçon, il sursauta. Il regarda le plafond, et éclata immédiatement de rire, comme si le monde entier était venu le chatouiller. Lisa sentit la rage qui l'avait submergée refluer lentement, elle reposa la poêle et sourit. Elle aurait bien voulu contenir le rire qui la gagnait aussi, mais elle ne le put pas. Les éclats des deux enfants résonnèrent dans la pièce, et Mary ne tarda pas à se joindre au fou rire. Philip venait d'entrer dans la cuisine où le spectacle était des plus inattendus. Il sentit le parfum de douceur qui embaumait la pièce et chercha lui aussi tout autour de lui.

— Vous avez fait des crêpes et il n'y en a plus pour moi ?

— Si, si, dit Mary, les yeux humides, ne bouge pas !

Adossée au réfrigérateur, Lisa riait à gorge déployée. Thomas, haletant et gémissant, s'était allongé par terre.

C'est le rire de Philip qui éveilla l'attention de Mary. Ses yeux cheminèrent de son fils à lui, de lui à Lisa, et puis inversement. Elle les contemplait tous les trois, spectatrice d'une complicité aussi soudaine qu'endiablée et à laquelle elle ne participait déjà plus tout à fait. Elle prit pleine conscience de la mélodie jubilatoire qui avait envahi sa maison et surprit la tendresse du sourire dessiné sur les lèvres de Philip qui regardait Lisa. L'expression de la petite fille était parfaitement semblable à celle de la femme de la photo posée sur l'étagère là-haut dans le bureau de son mari. Hormis la couleur de sa peau métissée, Lisa ressemblait trait pour trait à sa mère. À la croisée du regard qu'elle échangea avec Philip, Mary comprit en un instant…

Une enfant qui « pour chasser la pluie au fond des yeux » inventait des soleils sous le toit était arrivée dans sa maison, et elle ne le voulait pas. Mais elle portait en elle toutes les raisons et déraisons de l'âme d'une autre femme qui hantait depuis toujours les émois interdits de l'homme qu'elle aimait.

Philip la regarda à son tour, et son sourire se mua en tendresse. Il sortit de la cuisine, se rendit dans le garage, y prit l'escabeau qu'il rapporta sous son bras, le déplia et en gravit les marches. Perché sur la dernière il décolla une crêpe :

— Pourrais-je avoir une assiette ? On ne peut pas tous venir manger en haut, il n'y a qu'une seule échelle. Je ne sais pas pour vous mais moi je commence à avoir faim.

Le dîner s'acheva sur des échanges complices entre un petit garçon et son père, et indiscrets entre Mary et Lisa.

 

À la lin d'un épisode de Murphy Brown, ils montèrent se coucher. Dans le couloir qui les conduisait vers leurs salles de bains respectives, Mary demanda à Lisa d'aller se brosser les dents. Quand elle serait dans son lit, elle viendrait lui faire un câlin. S'ensuivit un instant de silence, elle sentit que Lisa n'avait pas bougé. Dans son dos, elle entendit la petite fille demander :

— C'est quoi un câlin ?

Mary se retourna pour lui faire face et tenta de dissimuler son trouble, mais sa voix chancela.

— Comment ça, c'est quoi un câlin ?

Lisa avait posé les mains sur les hanches.

— Eh bien oui, c'est quoi un câlin ?

— Lisa, tu dois le savoir ! Je vais venir te voir et je te ferai un baiser avant que tu t'endormes.

— Et pourquoi tu me feras un baiser ? Je n'ai rien fait de bien aujourd'hui !

Mary considéra l'enfant dans sa posture immobile, son aplomb la rendait aussi forte et fragile qu'un petit animal qui gonflerait son corps pour essayer d'intimider un prédateur. Elle s'approcha et l'accompagna jusqu'au lavabo. Pendant que Lisa se lavait les dents elle s'assit sur le rebord de la baignoire et examina le visage de la petite fille dans le miroir.

— Ne brosse pas trop fort, j'ai remarqué que tu saignes des gencives pendant la nuit, je t'emmènerai voir un dentiste.

— Et pourquoi on irait voir le docteur si on n'est pas malade ?

Lisa essuya méticuleusement les contours de sa bouche et reposa la serviette sur le radiateur. Mary lui tendit la main, elle l'ignora et sortit de la salle de bains. Mary la suivit dans sa chambre et attendit qu'elle se mette sous ses draps pour s'asseoir à côté d'elle, elle lui passa la main dans les cheveux, se pencha sur son front et y déposa un baiser du bout des lèvres.

— Dors, après-demain tu commences l'école et il faut que tu sois en forme.

Lisa ne répondit rien. Bien après que la porte fut refermée, elle resta les yeux grands ouverts à scruter la pénombre.

 

La première année scolaire de Lisa commença dans les silences d'une adulte encore prisonnière pour longtemps de son corps d'enfant. Personne n'entendait sa voix, à peine les professeurs quand ils lui posaient une question, ce qui était rare puisque peu d'entre eux s'intéressaient à elle, convaincus qu'elle redoublerait quoi qu'il arrive. À la maison elle ne parlait pas non plus beaucoup, répondait par des signes de tête ou quelques borborygmes qui sortaient du fond de sa gorge. Elle se serait voulue plus petite que les fourmis qu'elle nourrissait sur le rebord de sa fenêtre. Elle passait des soirées entières retranchée dans sa chambre, où elle ne faisait au fond qu'une seule et unique chose à longueur de temps : de sa vie « d'avant » elle assemblait des images, jusqu'à former d'un long trait de souvenirs un filament d'espoir sur lequel elle se promenait. De cet univers qui était le sien, elle entendait le craquement des pierres sous les roues de la Jeep qui annonçait que Susan était revenue ; surgissait alors du plus profond de sa mémoire cette odeur enivrante de la terre humide quand elle se mariait à celle des aiguilles de pin et puis parfois, comme par magie, la voix de sa mère qu'elle entendait au loin dans le bruissement des arbres.

Souvent dans la soirée c'était celle de Mary qui la ramenait ici-bas, dans un monde étranger, avec pour seule échappatoire un regard vers la pendule qui à force d'égrener des minutes finirait bien par faire passer les années.

 

Noël était arrivé et les toits décorés de guirlandes se découpaient dans la nuit. Dans la voiture, de retour de New York où elle accompagnait Mary venue faire quelques dernières courses, Lisa ne put s'empêcher d'exprimer son point de vue.

— On devrait envoyer la moitié de ces ampoules qui ne servent à rien chez moi, comme ça il y aurait de la lumière dans toutes les habitations.

— Chez toi, rétorqua Mary, c'est là où nous habitons, dans une petite rue de Montclair où toutes les familles ont déjà de la lumière. Il n'y a pas de mal à bien vivre, arrête de penser tout le temps à tout ce qui manque là d'où tu viens, et cesse de dire que chez toi c'est là-bas, tu n'es pas hondurienne, tu es américaine que je sache, ton pays c'est ici.

— Quand je serai majeure, j'aurai le droit de choisir ma nationalité !

— Il y a des gens qui risquent leur vie pour venir vivre chez nous, tu devrais être heureuse.

— C'est parce qu'ils n'ont pas le droit de choisir !

 

Les mois suivants, Philip s'évertua à recomposer une famille. Son travail l'accaparait de plus en plus et il jonglait avec chaque minute de disponibilité pour essayer de créer des moments de détente et d'amusement. Le voyage de Pâques à Disneyworld en fit partie et, malgré les altercations quasi quotidiennes entre Lisa et Mary, les vacances laissèrent l'empreinte d'un premier bon souvenir. Il lui sembla pourtant que, semaine après semaine, deux couples s'accommodaient sous le même toit, Lisa et lui d'un côté, sa femme et son fils de l'autre.

 

Au début de cet été 1989, il emmena Lisa à l'autre bout de l'État de New York. Au terme d'un long et silencieux voyage, le gardien à l'entrée du campement de pêche les avait escortés jusqu'à leur petit chalet. Il avait adressé quelques clins d'œil complices à Lisa qui avait fait mine de ne rien remarquer. Sur l'autre rive du lac, la côte était canadienne. La nuit venue, les lumières de Toronto diffuseraient un halo orangé qui se réfléchirait sur le ventre des nuages. Après le dîner, ils s'installèrent sous la véranda qui surplombait l'eau tranquille. Lisa rompit le silence :

— À quoi ça sert l'enfance ?

— Pourquoi me poses-tu cette question ?

— Pourquoi les adultes répondent-ils toujours par une autre question quand ils ne connaissent pas la réponse à celle qu'on vient de leur poser ? Je vais me coucher !

Elle se leva, il la saisit par le poignet, la forçant à se rasseoir.

— Parce que cela permet de gagner un peu de temps ! Si tu crois que c'est une question facile !

— Et ça, ce n'est toujours pas une réponse !

— Parce qu'il y a tellement d'enfances différentes que c'est dur à formuler, accorde-moi un peu de temps et profites-en pour me donner ta définition.

— C'est moi qui t'ai posé la question, reprit-elle.

— Mon enfance, je l'ai passée tout entière avec ta mère.

— Ce n'est pas ce que je te demande.

— C'est son enfance dont tu veux que je te parle ! Elle y était à l'étroit, comme tous les enfants que la vie fait grandir trop vite. Comme toi, elle était l'otage de son apparence et de ce foutu sablier dont les grains ne s'écoulaient pas assez vite. Elle passait sa journée à attendre le lendemain et son temps à rêver de vieillir.

— Elle était malheureuse ?

— Impétueuse ! C'est l'impatience qui tue l'enfance.

— Alors ?

— Alors l'enfance, puisque c'était ta question, devient un parcours d'une longueur insupportable, comme pour toi en ce moment, n'est-ce pas ?

— Alors pourquoi ne peut-on pas devenir adulte tout de suite ?

— Parce que l'enfance a ses vertus. Elle nous sert à construire les fondations de nos rêves et de nos vies. C'est dans cette mémoire que tu viendras puiser tes forces, fouiller tes colères, entretenir tes passions, et bien souvent repousser les frontières de tes peurs, et de tes limites.

— Je n'aime plus mon enfance.

— Je le sais Lisa, et je te promets de tout faire pour te la colorier mais il y aura quand même quelques règles en noir et blanc.

Au lever du jour, ils s'étaient assis tout au bout du ponton. Le cœur résolu à la patience, il la supplia, alors qu'elle emmêlait le moulinet de sa canne pour la quatrième fois, de faire au moins semblant de s'amuser ; il lui rappela que c'était elle qui avait voulu une partie de pêche pour ce petit voyage entre eux. D'un claquement sec de la langue elle prononça alors les mots « À la mer ! » et ajouta aussitôt « Pas sur un lac ! » Elle laissa son fil flotter dans l'eau et contempla les vaguelettes qui semblaient toutes vouloir converger vers les piliers.

— Parle-moi de là-bas ! dit Philip.

— Qu'est-ce que tu veux que je te dise ?

— Dis-moi comment tu vivais là-bas ?

Elle marqua un temps avant de lui répondre doucement : « Avec maman. » Puis elle se tut.

Philip mordit l'intérieur de sa joue. Il posa sa canne, vint s'asseoir près d'elle pour la prendre sous son bras.

— Ce n'était pas très malin ma question, je suis désolé Lisa.

— Si, puisque tu voulais que je te parle d'elle ! Tu veux savoir si elle me parlait de toi ? Jamais ! Elle ne m'a jamais parlé de toi !

— Pourquoi est-ce que tu es méchante ?

— Je voudrais rentrer chez moi ! Je ne vous aime pas assez !

— Donne-nous un peu de temps, juste un peu de temps…

— Maman dit que l'amour c'est immédiat ou que ça n'est pas.

— Ta maman était très seule, avec ses idées immédiates !

Le lendemain elle ferra un poisson si gros qu'elle faillit basculer en avant. Surexcité Philip l'entoura de ses bras pour « sécuriser » la prise.

Au terme d'une lutte acharnée, un immense bouquet d'algues fut ramené sur la terre ferme, Philip le contempla désolé, puis aperçut les pommettes de Lisa se hisser. Le ponton s'embellit aussitôt d'une des vertus de l'enfance : le timbre d'un rire qui jaillit.

Il lui arrivait de faire des cauchemars. Il la prenait alors au creux de ses bras et la berçait ; alors qu'il apaisait ses nuits, il pensait à ceux qui hanteraient sa vie d'adulte. Certaines blessures de l'enfance ne cicatrisent pas, elles se font oublier, le temps de nous laisser grandir, pour mieux resurgir plus tard.

À la fin de la semaine ils rentrèrent chez eux. Thomas était content de les retrouver et ne les quitta plus. Dès que Lisa s'isolait dans sa chambre il venait la rejoindre et s'asseyait à même le sol, au pied de la fenêtre, devinant que sa discrétion était la condition de sa présence. De temps en temps elle lui adressait un regard attendri et replongeait aussitôt dans ses pensées. Quand elle était d'humeur, elle le laissait la rejoindre dans son lit et lui racontait les histoires d'une autre terre où les orages font peur, où le vent soulève une poussière qui se mélange aux aiguilles des pins.

 

L'été passa. Lisa redoubla sa classe et la rentrée marqua le début d'une adolescence obscure. Elle ne se mélangeait pas ou peu à ses camarades trop jeunes à son goût. Plongée presque en permanence dans des livres qu'elle choisissait seule, elle ne sentait jamais sa solitude.

Un jour de décembre Thomas entendit une fille traiter sa sœur de « sale étrangère », il lui porta un terrible coup de pied au tibia. S'ensuivit une course-poursuite dans les couloirs et un plaquage au sol lui fendit la lèvre supérieure. Le sang envahit sa bouche. Lisa accourut et quand elle le vit ainsi à terre, elle saisit violemment par les cheveux celle qui l'avait insultée, la repoussa vers le mur en lui envoyant un coup de poing d'une force incontrôlée. L'adolescente fit un tour sur elle-même et s'affala, le nez sanguinolent. Thomas se releva, effrayé, il ne reconnut pas le visage de Lisa. Elle proféra alors une série de menaces en espagnol, en serrant le cou de sa victime. Thomas se rua sur Lisa, la suppliant de relâcher son étreinte. Le visage tremblant de colère elle finit par abandonner, donnant un dernier coup de pied avant de quitter les lieux sans se retourner. Elle fut renvoyée quinze jours de l'école et consignée dans sa chambre. Sa porte resta fermée et elle ne laissa pas Thomas y entrer, même quand il lui apportait des fruits. Pour la première fois ce fut Mary qui ramena la paix dans la maison. La journaliste en elle vint à bout des silences de son fils qui raconta toute l'histoire. Elle prit un rendez-vous dès le lendemain avec le proviseur, exigeant la réintégration immédiate de sa belle-fille et des excuses de celle qui l'avait invectivée. Lisa ne dit rien et regagna sa classe. Plus personne ne l'injuria et Thomas promena fièrement sa lèvre gonflée et bleuissante pendant plusieurs jours.

 

Elle avait fêté ses onze ans à la fin du mois de janvier. Seules deux camarades de classe avaient répondu à l'appel du goûter d'anniversaire qu'avait organisé Mary. Le soir, la famille dîna des restes d'un buffet qui avait été à peine entamé. Lisa ne quitta pas sa chambre. Après avoir rangé la cuisine et décroché les guirlandes du salon, Mary l'y rejoignit avec une assiette. Assise au pied de son lit, elle lui expliqua qu'il lui faudrait être plus communicative à l'école pour avoir des amies.

 

Les premiers jours de printemps avaient attiré le soleil, mais l'air était encore glacial le matin. En cette fin d'après-midi, Joanne et Mary partageaient depuis une heure un thé dans le salon quand Lisa rentra de l'école. Elle claqua la porte d'entrée, murmura à peine un bonsoir et monta dans sa chambre. La voix ferme de Mary l'arrêta à la sixième marche. Elle se retourna, dévoilant un pantalon maculé de taches, parfaitement assorties à ses joues recouvertes de gadoue. L'état de ses chaussures ne détonnait en rien avec celui de ses vêtements.

— Tu te baignes dans les flaques de boue pour rentrer presque tous les jours dans cet état ? Je suis censée racheter une laverie pour assumer tes jeux ? demanda Mary hors d'elle.

— Je montais me changer, répondit Lisa d'un ton impatient.

— C'est la dernière fois que je te le dis, hurla Mary quand Lisa disparut au coin de l'escalier Et tu redescendras te faire un sandwich, j'en ai assez que tu ne manges jamais rien ! Tu m'as entendue ?

Un « oui » indolent parvint du fond du couloir, suivi d'un autre claquement de porte. Mary vint se rasseoir auprès de son amie, poussant un profond soupir. Joanne, tirée à quatre épingles, rayonnante dans son tailleur beige, passa délicatement sa main sur ses cheveux pour vérifier qu'aucune mèche n'était en désordre, et sourit avec bienveillance.

— Ça ne doit quand même pas être facile tous les jours, je te plains, dit-elle.

— Oui, et quand j'en aurai fini avec elle, ce sera au tour de Thomas, qui n'aura de cesse de l'imiter.

— Avec elle, cela doit être particulièrement compliqué.

— Pourquoi ça ?

— Tu sais très bien ce que je veux dire, nous le savons toutes en ville, et nous sommes très admiratives.

— De quoi parles-tu Joanne ?

— Une adolescente est toujours difficile pour une mère, mais Lisa vient d'un autre pays, elle n'est pas tout à fait comme les autres. Ignorer ses différences et l'apprivoiser comme tu le fais, c'est admirablement généreux pour une belle-mère.

La remarque résonna dans la tête de Mary comme si un marteau avait heurté son crâne.

— Parce que les relations entre Lisa et moi font l'objet de conversations en ville ?

— Nous en parlons, bien sûr, ton histoire n'est quand même pas banale. Heureusement pour nous ! Pardonne cette dernière réflexion, ce n'était pas gentil de ma part. Non, ce que je veux dire, c'est que nous compatissons, c'est tout.

L'irritation qui avait gagné Mary à la première inflexion de Joanne avait évolué en une colère sourde. Elle fulminait. Elle approcha son visage du sien, devenant ainsi presque menaçante, et parodiant le ton emprunté de son invitée :

— Et où compatissez-vous donc, ma chérie ? Chez le coiffeur ? dans la salle d'attente de votre gynécologue, dans celle de vos diététiciens ou sur les divans de vos psy ? À moins que ce ne soit sur la table de massage pendant que tu te fais peloter ? Dis-le-moi, je veux vraiment savoir, quels sont les moments où vous vous emmerdez au point de compatir à mon sujet ? Je savais que vos vies étaient chiantes à mourir, et que les années n'arrangeraient pas les choses mais à ce point-là, et si vite !

Joanne recula, s'enfonçant un peu plus encore dans le canapé.

— Mais ne t'énerve pas comme ça Mary, c'est ridicule, il n'y avait rien de malin dans ce que je t'ai dit, tu prends tout de travers, au contraire je te témoignais l'affection que nous avons pour toi.

Mary se leva et saisit Joanne par le bras, la contraignant à se lever à son tour.

— Tu sais Joanne, ton affection aussi m'emmerde à mourir ; d'ailleurs pour ne rien te cacher vous m'emmerdez toutes à mourir, et toi la présidente de ton club de mal-baisées en particulier. Écoute-moi bien, je vais te donner un petit cours de vocabulaire, si tu concentres bien l'attention de ton tout petit cerveau sur ce que je vais te dire, tu pourras peut-être même le répéter à tes copines sans te tromper. C'est un animal qu'on apprivoise, un enfant on l'élève ! Il est vrai que quand je vois les tiens dans la rue, je suis consciente que tu n'as pas bien saisi la différence, mais essaie quand même, tu verras, tu vas beaucoup moins t'ennuyer. Maintenant tu t'en vas de chez moi, parce que dans deux minutes je te sors d'ici à coups de pied au cul.

— Mais tu as complètement perdu la tête ?

— Oui, hurla-t-elle, c'est pour cela que je suis mariée depuis si longtemps, que j'élève mes deux enfants, et qu'en plus je suis heureuse. Dehors ! Fous-moi le camp !

Elle claqua violemment la porte derrière Joanne qui dévalait l'allée. Pour reprendre son souffle et tenter de dissiper la migraine qui l'avait saisie, elle appuya son front sur le mur. Elle commençait à peine à se remettre de ses émotions quand elle sursauta en entendant les marches craquer dans son dos elle se retourna.

Lisa habillée d'un jogging impeccable entrait dans la cuisine, elle en sortit quelques instants plus tard tenant une assiette dans la main. Entre quatre tranches de pain de mie recouvertes de mayonnaise, elle s'était composé un sandwich au jambon et au poulet. Il était si haut que pour le faire tenir elle avait enfoncé dedans une baguette du traiteur chinois qui livrait des plats à domicile quand Mary ne voulait pas cuisiner. En plein milieu de l'escalier, là où elle avait été interpellée tout à l'heure, Lisa se retourna et, d'un grand sourire fier, lui dit :

— Maintenant, j'ai faim !

Puis elle retourna dans sa chambre.

 

Au mois de juillet, ils partirent tous les quatre en vacances dans les Rocheuses. La montagne, où Lisa retrouvait le semblant de liberté qui lui manquait, la rapprocha de Thomas. Qu'elle escalade, grimpe aux arbres, guette les animaux ou recueille les insectes les plus variés sans se faire piquer, elle allait toujours au bout de ses forces, et provoquait la grande admiration de celui qui la considérait chaque jour un peu plus comme sa grande sœur. Mary, sans oser se l'avouer, souffrait de la complicité qui s'établissait entre les deux enfants au détriment d'un temps d'ordinaire partagé avec son fils. Tôt le matin Lisa l'entraînait pour une journée d'aventures. Elle tenait le rôle de la responsable d'un camp du Peace Corps et le petit garçon celui des différentes victimes d'un ouragan. Depuis ce soir d'orage où il l'avait rassurée une bonne partie de la nuit, protégeant le secret des tremblements qui l'avaient secouée, il avait été promu aide de camp. Le lendemain, à l'aube, alors que la terre était encore imprégnée de rosée, elle la mélangea aux aiguilles des pins et huma profondément le parfum qui s'en dégageait. Au cours du petit déjeuner elle apporta sa mixtion à Philip, clamant avec fierté et à la grande exaspération de Mary que ça sentait un peu comme ça chez elle, mais en plus bon.

Le mois passa très vite et de retour dans la ban-lieue de New York les deux enfants éprouvèrent une sensation de confinement. La rentrée se fit dans la monotonie des jours qui raccourcissent, quand les rouges de l'automne ne compensent plus la grisaille d'un ciel qui ne s'éclaircira que de la promesse d'un été à revenir.

 

À Noël, elle reçut un nécessaire à dessin composé de plusieurs boîtes de crayons, fusains, pinceaux et tubes de gouache. Elle entreprit aussitôt, sur une nappe en papier punaisée au mur de sa chambre, la composition d'une immense fresque.

Le tableau, qui témoignait de ses qualités artistiques, représentait son village. Elle y avait peint la place principale où dominait la petite église, la ruelle qui conduisait à l'école, le grand entrepôt dont elle avait laissé les portes ouvertes, avec la Jeep garée devant la façade. Au premier plan figuraient Manuel, la Señora Cazalès, et son âne devant son ancienne maison au bord de la falaise. « C'est notre village dans la montagne. Maman est dans la maison », avait-elle ajouté.

Mary s'était forcée à contempler « l'œuvre » et avait répondu du tac au tac sous l'œil courroucé de Philip : « C'est très bien, avec un peu de chance dans une vingtaine d'années je serai dans le tableau, ce sera plus difficile, j'aurai des rides, mais tu auras plus d'expérience dans ton coup de pinceau. Je suis sûre que quand tu en auras envie, tu y arriveras… Nous avons le temps. »

Le l6 janvier 1991, à l9 h 14, le cœur de l'Amérique se mit à battre au rythme des obus qui tombaient sur Bagdad. Au terme d'un ultimatum qui avait expiré la veille à minuit, les États-Unis associés aux principales forces occidentales entraient en guerre contre l'Irak pour délivrer le Koweït. Deux jours plus tard la Eastern Airlines fermait ses portes, la compagnie aérienne n'acheminerait plus ses passagers vers Miami, ni vers aucune autre escale. Cent heures après le début des hostilités terrestres, les armées alliées cessaient le combat. Cent quarante et un soldats américains, dix-huit britanniques, dix égyptiens, huit émiratis et deux français avaient été tués au feu, la guerre technologique avait fait périr cent mille militaires et civils irakiens. Fin avril, Lisa découpa un article du New York Times qu'elle apprit presque par cœur et qu'elle colla dans un grand album. On pouvait y lire qu'un cyclone s'était abattu sur les côtes du Bangladesh, tuant vingt-cinq mille personnes. À la fin du printemps, Lisa fut reconduite à la maison par une voiture de la police municipale, après avoir été interpellée en train de peindre un drapeau sur le tronc d'un arbre derrière la gare. Philip évita qu'un rapport soit adressé au juge en prouvant aux policiers, dictionnaire à l'appui, qu'il s'agissait des couleurs honduriennes et non pas irakiennes. Elle fut consignée tout le week-end dans sa chambre et Mary confisqua le nécessaire à dessin pour un mois.

L'année 1991 s'enorgueillissait des espoirs démocratiques qu'elle voyait naître : le 17 juin, en Afrique du Sud les lois sur l'apartheid étaient abolies, le 15 l'élection de Boris Eltsine à la présidence de la fédération de Russie sonnait le glas de l'URSS. Au mois de novembre, les premiers combats menés par les sept cents blindés yougoslaves qui encerclaient Vukovar, Osijek et Vinkovci annonçaient le début d'une autre guerre qui supplicierait bientôt le cœur de la vieille Europe.

 

L'année 1992 naquit par un hiver glacial. Dans quelques semaines, Lisa fêterait ses treize ans. Du haut des collines de Montclair on pouvait voir New York drapée d'un manteau gris et blanc. Philip avait éteint la lumière de son bureau et il était venu rejoindre sa femme qui dormait. Il se coucha près d'elle et passa timidement sa main sur son dos avant de se retourner.

— Ton regard me manque, dit-elle dans le noir. (Elle marqua un silence et se libéra dans la confidence de cette nuit de janvier.) Je vois bien comme tes yeux s'illuminent quand tu regardes Lisa. Si seulement je pouvais recevoir de toi le quart de cette lumière. Depuis la mort de Susan ton regard vers moi s'est éteint, à l'intérieur de toi il y a quelque chose qui est mort et que je ne peux pas réanimer.

— Non, tu te trompes, je fais de mon mieux, ce n'est pas toujours facile et je ne suis pas parfait.

— Je ne peux pas t'aider Philip, parce que la porte est fermée. Le passé compte-t-il pour toi tellement plus que le présent et le futur ? C'est si facile de renoncer par nostalgie, quelle formidable douleur passive, quelle admirable mort lente, mais c'est une mort quand même. Aux premiers jours de notre rencontre tu me racontais tes rêves, tes envies, j'ai cru que tu m'appelais, je suis venue et toi tu es resté prisonnier de ton imaginaire ; et moi j'ai eu l'impression d'être chassée de ma propre vie. Je ne t'ai enlevé à personne Philip, tu étais seul quand je t'ai rencontré, te souviens-tu ?

— Pourquoi dis-tu ça ?

— Parce que tu abandonnes, et que je n'en suis pas la cause.

— Pourquoi te refuses-tu à approcher Lisa ?

— Parce qu'il faut être deux, et qu'elle ne le souhaite pas non plus. Pour toi c'est facile, la place du père était libre.

— Mais il y a toute la place du monde dans son cœur.

— C'est toi qui dis ça ? Toi qui n'as pas su malgré tout mon amour en faire autant dans le tien !

— Je te fais de la peine à ce point-là ?

— Beaucoup plus Philip. Il n'est de pire solitude que celle que l'on éprouve quand on est deux. J'ai voulu partir alors que je t'aime, quelle incroyable incohérence, quel outrage à la vie. Mais parce que je t'aime, je suis encore là, et toi tu ne me vois pas, tu ne vois que toi, ta douleur, tes doutes, tes incertitudes. Et tu n'es plus aimable, pourtant je t'aime.

— Tu as voulu me quitter ?

— J'y pense chaque matin en me levant, aux premières heures de nos journées, en te voyant avaler ton café dans les silences de tes refuges, en te regardant quand tu t'habilles de solitude, quand tu te laves du parfum de ma peau sous l'eau qui coule trop longtemps, quand je te sais si loin de nous sous ta douche, quand tu te précipites vers le téléphone qui sonne, comme si tu venais d'y entrevoir une fenêtre par où t'évader un peu plus encore. Et moi je reste là, les bras lourds d'un océan de bonheur où je rêvais de nous baigner.

— Je suis seulement un peu perdu, plaida-t-il doucement.

— Tu n'as appris aucune leçon Philip, je t'observe quand tu te vois vieillir, lorsque tu passes tes doigts sur les rides qui se forment sur ton visage. Je t'ai aimé vieux au premier jour, c'est comme cela que j'ai su que je voulais faire ma vie avec toi, parce que l'idée d'un âge sans limites à tes côtés me rendait heureuse, parce que pour la première fois de ma vie je n'avais plus peur de l'éternité, pas plus que des affronts du temps, parce que quand tu entrais en moi je sentais tes forces et tes faiblesses et que j'aimais leur doux mariage. Mais je ne peux pas inventer notre vie toute seule, personne ne le peut. On n'invente pas sa vie mon amour, il faut le seul courage de la vivre. Je vais partir quelques jours. À m'abandonner en toi je vais finir par me perdre.

Philip prit les mains de Mary dans les siennes et il les embrassa.

— C'est mon enfance qui est morte avec elle et je n'arrive pas à en faire le deuil.

— Susan est un prétexte, ton adolescence aussi. Tu peux prolonger éternellement cette partie de ta vie, tout le monde le peut. On rêve d'un idéal, on le prie, on l'appelle, on le guette, et puis le jour où il se dessine, on découvre la peur de le vivre, celle de ne pas être à la hauteur de ses propres rêves, celle encore de les marier à une réalité dont on devient responsable. C'est si facile de renoncer à être adulte, si facile d'oublier ses fautes, de mettre l'erreur au compte d'une fatalité qui masque nos paresses. Si tu savais comme je suis fatiguée soudain. J'ai eu ce courage-là, Philip, celui de t'aimer dans ta vie, qui était si compliquée, comme tu disais au début. Compliquée de quoi ? De tes tourments, de tes inachevés ? Parce que tu croyais en détenir le monopole ?

— Tu es fatiguée de moi ?

— J'ai passé tout ce temps à t'entendre, pendant que toi tu t'écoutais, mais l'idée de te rendre heureux me comblait de bonheur, et je me moquais bien des contingences du quotidien. Je n'ai eu peur ni de ta brosse à dents dans mon verre, ni de tes bruits la nuit, pas plus que de ton visage froissé au matin, mon rêve m'a fait vivre bien au-delà de ça. Moi aussi il m'a fallu apprendre à lutter contre mes moments de solitude, contre mes instants de vertige. Les voyais-tu seulement ? Je t'ai donné toutes les raisons du monde pour essayer d'admettre que ta terre tournait parfois à l'envers, mais que tu le veuilles ou non elle tourne dans un seul sens, et que tu le veuilles ou non elle te portera sur son dos et tu tourneras comme elle.

— Mais qu'est-ce qui s'est passé pour que tu me dises tout ça ?

— Rien justement. Il m'a suffi de voir ton corps qui s'éloignait un peu plus de moi chaque nuit, d'ouvrir mes yeux sur ton dos quand avant je découvrais ton visage endormi, de sentir tes mains qui glissaient lâchement sur ma peau, Dieu que j'ai haï tes « merci » quand je t'embrassais dans le cou. Pourquoi n'as-tu pas travaillé plus tard ce soir ? J'aurais tellement voulu résister encore et ne rien te dire.

— Mais, tu es en train d'essayer de me dire que tu ne m'aimes plus.

Mary quitta le lit et se retourna pour le regarder en sortant de la chambre. Il vit les courbes de son corps disparaître dans la pénombre du couloir, attendit quelques minutes et la rejoignit. Elle s'était assise en haut de l'escalier et fixait la porte d'entrée en contrebas. Il s'agenouilla derrière elle et l'entoura maladroitement de ses bras.

— J'étais en train de te dire le contraire, dit-elle.

Elle descendit les marches, entra dans le salon et en referma les portes derrière elle.

 

Difficile lendemain d'une nuit qui a délivré les mots qu'on devinait sans vouloir les entendre. Blottie dans son manteau de cuir, Mary lutte sur le pas de la porte contre le froid engourdissant du matin. Les voix des enfants dans l'escalier se rapprochent, elle crie qu'elle va les attendre dans la voiture, qu'ils doivent se dépêcher, sinon ils seront encore en retard. Philip s'approche, il pose une main sur sa nuque qu'il caresse.

— Peut-être que je ne te le montre pas comme tu le voudrais, mais je t'aime vraiment Mary.

— Pas maintenant, pas près des enfants s'il te plaît, il est bien trop tôt pour faire des crêpes…

Il pose un baiser sur ses lèvres. Du haut de l'escalier Thomas se met à chanter à tue-tête :

« Les amoureux, les amoureux, les amoureux ! », Lisa lui donne un coup d'épaule, et d'un ton qui se veut aussi autoritaire qu'arrogant dit : « Rassure-moi, Thomas, tu vas passer le cap des sept ans un jour, tu ne resteras pas comme ça toute ta vie ! » Sans attendre de réponse, elle descend les marches. En sortant, elle subtilise les clés dans la main de Mary et au milieu de l'allée crie : « C'est moi qui vous attends dans la voiture, ajoutant à voix basse tout en grimaçant : les amoureux ! »

Mary descendit l'allée, rangea sa petite valise dans le coffre du 4 x 4 blanc, et s'installa derrière le volant.

— Tu pars en voyage ? demanda Thomas.

— Je vais passer quelques jours avec ma sœur à Los Angeles, papa va s'occuper de vous.

 

Mary avait garé sa voiture dans le parking et emprunté la passerelle qui conduisait au terminal. Des travaux venaient de s'achever et la peinture luisait encore. Son avion ne décollait que dans trois heures, l'embarquement n'avait pas encore commencé. Elle était entrée dans le bar et avait pris place sur un tabouret du comptoir. De là elle contemplait les pistes. Un barman à l'accent espagnol lui servit un café au lait. Dans le silence de la salle vide elle laissait défiler devant ses yeux des tableaux du passé : le moment fortuit d'une première rencontre dans l'obscurité d'une salle de cinéma, l'inattendu des premiers mots prononcés dans la rue, la délicatesse du trouble qui grise, la confusion du sentiment quand chacun reprend le cours de sa vie sur des numéros échangés. L'attente qui a irrité l'espoir, des détails qui rappellent celui que l'on ne connaît pas encore, l'émoi du premier appel qui rend le jour suivant si différent, puis le silence qui s'installe à nouveau et le temps qui n'en finit plus de se laisser ponctuer de pensées que l'on ne veut pas deviner. Au milieu de la foule, un regard unique sur Times Square un soir de réveillon, une porte d'immeuble qui s'ouvre sur le petit matin glacial d'une rue déserte de SoHo, et de nouveau l'attente. L'intimité naissante de soirées qui s'achevaient derrière la vitrine de Fanelli's, un vieil escalier en bois dont chaque marche paraissait plus haute que la précédente quand il avait disparu au coin de la ruelle, des heures passées à observer le téléphone. Au milieu du cortège, les souvenirs de toutes les premières fois : un bouquet de roses rouges abandonné sur son palier, la pudeur des étreintes qui semble donner tant d'importance aux gestes malhabiles, une nuit fragile où l'on ne cessera de se réveiller par peur d'incommoder l'autre, et ce corps qui ne trouve plus sa position de sommeil, ou ce bras que l'on ne sait plus comment placer.

Et lorsque l'on a deviné que l'attachement reconnu prendra dans sa vie une place que l'on ne soupçonnait pas, les premières peurs : que l'autre s'en aille au matin, qu'il ne rappelle pas, peur de s'avouer simplement que se mettre à aimer c'est devenir dépendant même pour les plus indociles. Les instants qui deviennent les moments originels d'un couple : les déjeuners complices qui se succèdent, les premiers week-ends, les dimanches soir où l'autre restera quand même, acceptant de rompre les habitudes des rythmes solitaires, les bravades indécentes où l'on évoque des projets, guettant le regard de l'autre, à l'affût si sensible d'un sourire ou d'un silence.

Une vie qui s'installe à deux, comme une délivrance tant attendue. Elle le revoit au fond de la nef dans cet habit de parade qui symbolise l'unicité du moment, pourquoi ne se sont-ils pas mariés en tenue décontractée, c'est comme cela qu'ils s'étaient pourtant promis de s'unir ? Ils l'étaient quand il l'avait emmenée à Montclair, visiter la maison où ils étaient maintenant installés. Là, dans l'intimité d'une salle de bains, une lamelle de papier en changeant de couleur changea celles de leur vie, lumière et odeurs d'un après-midi de peinture dans la chambre prochaine d'un bébé qui poussait dans son ventre. Son regard qui s'échappait parfois dans une mémoire qui lui restait inaccessible, l'amour qu'elle voulait lui donner pour le ramener à elle. Elle sursauta quand le serveur la sortit de sa rêverie.

— Vous voulez un autre café, madame ? Pardonnez-moi, je ne voulais pas vous faire peur.

— Non, je vous remercie, répondit-elle, je vais embarquer.

Elle avait réglé son addition et quitté la salle.

Devant les guichets de la TWA, elle repéra une rangée de cabines téléphoniques, glissa une pièce de vingt-cinq cents dans la fente et composa son numéro de téléphone. Philip décrocha dès la première sonnerie.

— Où es-tu ?

— À l'aéroport.

— À quelle heure est ton avion ?

La question avait été posée d'une voix triste et douce, elle attendit quelques secondes pour lui répondre.

— Tu es libre ce soir à dîner ? Appelle une baby-sitter et réserve-nous une table chez Fanelli's, je vais échanger une semaine au soleil contre une journée de shopping. Tu t'habilleras d'un jean et de ton pull à col rond, le bleu, c'est comme ça que je te trouve le plus sexy. Je t'attendrai à 20 heures, à l'angle de Mercer et Prince.

Elle reposa le combiné. En souriant, elle emprunta la passerelle qui conduisait vers le parking.

Elle avait passé la journée à prendre soin d'elle.

Coiffure, manucure, pédicure, soins du visage, tout y était passé. Elle sortit de son sac le billet d'avion qu'elle se ferait rembourser, en vérifia le prix, et s'engagea pour le salut de sa bonne conscience à ne pas dépasser la somme qui figurait dans le coin gauche de la souche. Elle s'offrit un manteau, une jupe, un chemisier en coton et acheta un pull pour Thomas.

Chez Fanelli's, elle insista pour être placée dans la première salle. Philip fut attentif pendant tout le dîner. Affrontant le vent glacial, ils marchèrent ensuite dans les rues pavées de leur ancien quartier et sans s'en rendre compte se retrouvèrent au pied de l'immeuble où ils avaient vécu. Sous le porche il la prit dans ses bras et l'embrassa.

— Il faut que nous rentrions, dit-elle, il est déjà très tard pour la baby-sitter.

— Je l'ai prise pour la nuit, elle accompagnera les enfants à l'école demain, et toi je te conduis jusqu'à l'hôtel où je nous ai réservé une chambre.

Dans la complicité des draps froissés et avant que le sommeil ne les emporte, elle se lova contre Philip et l'entoura de ses deux bras.

— Je suis contente de ne pas être partie pour Los Angeles.

— Moi aussi je suis content, répondit-il. Mary, j'ai entendu ce que tu m'as dit hier, et je voudrais moi aussi te demander quelque chose. Je voudrais que tu fasses un effort avec Lisa.

Cinq saisons passaient et Mary essayait de faire des efforts. Philip accompagnait les enfants le matin à l'école, Mary venait les chercher le soir.

Thomas ne quittait plus sa grande sœur à qui il se dévouait. À la bibliothèque de Montclair, il consacrait ses mercredis après-midi à rechercher pour elle tout ce qui touchait au Honduras. Il photocopiait des articles de journaux qu'elle collait dans son grand cahier. Entre les pages elle faisait des dessins tantôt au fusain, tantôt au crayon noir. Lisa l'accompagnait à ses matchs de base-ball, elle s'asseyait sur les gradins et quand Thomas tenait la batte, tout le monde s'étonnait d'entendre sa voix s'élever aussi fort en signe d'encouragement. Au mois d'août, ils partirent en camp de vacances. Philip et Mary louèrent une petite villa au bord de l'eau, dans les Hamptons.

Un long week-end d'hiver ils envoyèrent les enfants en classe de neige et se réfugièrent en amoureux dans un chalet au bord d'un lac gelé dans les Adirondacks. Les binômes se défaisaient peu à peu, pour se reconstituer au fil du temps : celui des parents d'un côté et celui des enfants de l'autre. Lisa changeait aussi, elle abandonnait son corps de petite fille et prenait de semaine en semaine l'apparence d'une jeune fille.

Elle célébra ses quatorze ans à la fin du mois de janvier de cette année 1993 et huit complices de classe se joignirent à la fête. Sa peau était de plus en plus métissée, et ses pupilles de plus en plus brillantes d'indépendance et de caractère.

Mary se sentait parfois dérangée par l'émergence de la beauté de Lisa, particulièrement quand elles marchaient toutes deux dans la rue. Les regards de convoitise des adolescents et moins adolescents lui rappelaient que le temps avait passé, et elle en ressentait une forme de jalousie qu'elle refusait d'admettre. L'insolence et les reparties étaient souvent prétextes à des disputes, Lisa s'enfermait alors dans sa chambre où seul son frère avait droit de séjour et plongeait dans son cahier secret qu'elle cachait sous son matelas.

Elle ne prêtait que peu d'attention à sa scolarité, faisant toujours le minimum pour obtenir la moyenne. Au désarroi de Philip, elle ne s'achetait pas de disques, pas de bandes dessinées, pas de maquillage et n'allait jamais au cinéma. Elle économisait tout son argent de poche et le confiait à un lapin en peluche bleu, qui faisait office de tirelire grâce à la discrète fermeture Éclair qu'il avait dans le dos. Lisa semblait ne jamais s'ennuyer, même quand elle restait des heures entières à contempler le vide. Elle vivait dans son monde à elle et par épisodes seulement avec ceux qui l'entouraient. Et plus les jours passaient, plus sa planète était distante.

La venue de l'été annonçait la lin des cours.

Un beau mois de juin s'achevait, demain serait un jour de fête : le pique-nique de l'école. Depuis trois jours Philip, Mary et Thomas s'y attelaient.

 

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