Où es-tu ?

Marc Levy · Chapitre 6 sur 13

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Où es-tu ?

Chapitre 5

Le Boeing 727 de la Eastem Airlines quitta l'aéroport de Tegucigalpa à 10 heures du matin avec deux heures de retard sur l'horaire, en raison d'une météo difficile. Dans le terminal, Susan inquiète regardait le ciel noir qui avançait vers eux. Quand l'hôtesse ouvrit la porte en verre qui donnait sur le tarmac, elle suivit sous la pluie le cortège des passagers qui se dirigeaient vers la passerelle. Aligné pour le décollage, le commandant de bord lança ses moteurs à pleine puissance, pour contrer le vent de travers qui le déviait de la piste. Les roues quittèrent le sol et l'avion se cabra, tentant de grimper rapidement pour percer la couche des nuages. Sanglée à son fauteuil, Susan était secouée par de violentes turbulences ; elle n'était pas aussi violemment chahutée lorsqu'elle lançait son 4 x 4 à pleine vitesse sur la piste. Cap au nord-est, ils survolèrent les montagnes, et la tempête redoubla de force. Un éclair frappa le fuselage, la boîte noire enregistra à 10 h 23 la voix du copilote qui annonçait au contrôle aérien l'arrêt de son moteur numéro deux, ils perdaient de l'altitude. Au vertige qui l'avait saisie, Susan sentit s'ajouter une indicible nausée, elle posa ses deux mains au bas de son ventre, l'avion continuait à descendre. Il fallut trois longues minutes à l'équipage pour remettre le réacteur en route et reprendre de l'altitude. Le reste du voyage se fit dans le silence qui règne souvent après la peur.

À l'escale de Miami, elle courut pour ne pas rater sa correspondance. La cavalcade dans les couloirs était pénible, son sac lui pesait et un nouveau vertige l'arrêta brutalement. Elle reprit son souffle et son chemin vers la porte d'embarquement, mais il était trop tard. Elle dut regarder son avion décoller.

 

Philip regardait par la fenêtre du bus qui le conduisait à l'aéroport de Newark. Il avait posé sur ses genoux son cahier à spirale. La jeune fille assise à côté de lui l'observait esquisser au crayon noir le visage d'une femme.

Elle prit le vol suivant deux heures plus tard. Seul subsistait le mal de cœur par-delà les nuages ; elle repoussa son plateau-repas et tenta de s'assoupir.

La salle était déserte comme presque toujours en fin de matinée, sauf quand il y avait des congrès ou des départs en vacances. Il s'installa à sa table. Bien après le déjeuner, le lieu se vida à nouveau et le serveur de l'après-midi remplaça celui du matin. Le garçon le reconnut tout de suite et le salua. Philip vint s'asseoir en face de lui et, tout en l'écoutant, il esquissa une nouvelle perspective du lieu, la sixième qui figurait sur son cahier, sans compter celle qu'il avait accrochée au mur de sa table de travail dans son atelier de Manhattan. Quand le dessin fut achevé, il le montra au serveur qui ôta sa veste blanche et la lui tendit ; Philip l'enfila aussitôt d'un air complice. Ils permutèrent et le barman vint s'installer sur un tabouret, grillant avec délectation une cigarette pendant que Philip lui racontait l'année écoulée.

Durant toutes ces heures, deux chaises retournées interdisaient l'accès à une table, celle collée contre la baie vitrée. Susan arriva par le vol de 21 heures.

— Comment fais-tu pour avoir cette place chaque fois ?

— D'abord tu me l'as demandé le jour de ton premier départ, et ensuite il y a le talent ! Je t'attendais sur le vol précédent. Cela dit, aussi étrange que cela puisse paraître, je ne l'ai jamais trouvée occupée.

— Les gens savent qu'elle est à nous.

— On commence par la revue de détail physique ou morale ?

— J'ai tellement changé cette année ?

— Non, tu as le visage de quelqu'un qui vient de voyager, c'est tout.

Le serveur déposa la glace rituelle sur la table, Susan sourit et l'éloigna discrètement d'elle.

— Toi, tu as bonne mine, parle-moi de toi.

— Tu ne la manges pas ?

— Je suis barbouillée, le vol a été infernal, et puis j'ai eu peur, on a perdu un moteur.

— Et alors ? demanda-t-il, inquiet.

— Ben tu vois, je suis là, on a fini par le retrouver.

— Tu veux quelque chose d'autre ?

— Non, rien, je n'ai vraiment pas faim. Tu ne m'as pas beaucoup écrit cette année.

— Toi non plus.

— Mais moi j'ai des excuses.

— Lesquelles ?

— Je ne sais pas, c'est toi qui m'as toujours dit que je les cultivais, il faut bien que je m'en serve de temps en temps de tous ces champs d'excuses.

— Prétextes, le mot que j'ai utilisé c'est prétextes ! Qu'est-ce qui ne va pas ? Il faut que j'aille à la pêche aux mots.

— Rien, tout va bien. Et ton boulot ?

— Au train où vont les choses je serai directeur associé dans un an au plus. On a vraiment fait de très belles campagnes cette année, et je vais peut-être avoir un prix. J'ai trois de mes créations dans la presse féminine en ce moment. J'ai même été approché par une maison de couture française. Ils ne veulent discuter qu'avec moi, ce qui me vaut de plus en plus de considération à l'agence.

— Bien, très bien, je suis fière de toi. Tu as l'air heureux en tout cas.

— Toi, tu as l'air très lasse Susan, tu n'es pas malade ?

— Non, je te jure Philip, même pas une petite amibe. À ce sujet, tu en as une en ce moment de petite « amibe » ?

— Ne commence pas ! Oui, et elle s'appelle Mary.

— Ah ! oui c'est ça, j'avais oublié son prénom !

— Ne fais pas cette tête méprisante. Je suis bien avec elle. Nous avons les mêmes goûts pour les livres, pour la nourriture, pour les films, nous commençons à nous faire des amis en commun.

Susan esquissa un sourire narquois.

— C'est pratique ça, et puis ça commence à ressembler à une vraie petite relation socialement établie, quelle excitation !

Elle haussa les sourcils et approcha son visage du sien, comme pour marquer une attention plus soutenue à ses propos, non sans entretenir une certaine ironie.

— Je sais à quoi tu penses Susan, ça ne ressemble peut-être pas à la passion, mais au moins ça ne fait pas mal. Je n'ai pas le cœur comprimé toute la journée par le poids de ses absences, parce que je sais que je la retrouverai le soir. Je ne regarde pas le téléphone tout l'après-midi en me demandant qui des deux a appelé la dernière fois. Je ne redoute pas de m'être trompé dans le choix du restaurant ou dans ma façon d'être habillé, ou de dire quelque chose qui ne lui fasse porter un jugement définitif. Avec elle je n'ai pas l'estomac qui se noue le matin quand je me réveille à ses côtés, parce qu'en ouvrant les yeux je la retrouve blottie contre moi. Je ne vis pas dans l'attente, mais dans l'instant. Elle m'aime, tel que je suis. Ce n'est peut-être pas encore un amour enflammé qui nous unit, mais c'est un rapport humain. Mary me fait partager le quotidien de son existence, et notre relation prend corps, elle existe.

— Et pan, prends ça dans la gueule, ma grande !

— Ce n'est pas contre toi que je disais ça.

— Préviens-moi le jour où tu me vises, parce que déjà sans le faire exprès tu te débrouilles bien, alors je n'ose pas imaginer ce que tu ferais avec un peu de bonne volonté. Tu parles rudement bien d'elle. Alors la suite ?

Parce qu'il avait baissé les yeux, il ne vit pas l'humeur profonde qui traversa le regard de Susan quand il annonça qu'il songeait à épouser Mary.

Elle effaça sa tristesse d'un revers de la main.

— Je suis contente pour toi, cela me pince un peu le cœur de devoir te partager, mais je suis sincèrement heureuse.

— Et toi, quoi de neuf dans ta vie ?

— Rien, rien de nouveau. Le même train-train, c'est un peu le paradoxe. D'ici tout semble exceptionnel, mais de chez moi tout fait désormais partie du quotidien. Entre une naissance et un décès, il y a des populations à nourrir, c'est tout. Il faut que je me sauve. Tu sais, je n'ai pas pu prendre le vol que je voulais et celui qui part pour Washington dans une demi-heure est le dernier, j'y ai enregistré ma valise.

— Ne me mens pas. Tu ne voyages jamais qu'avec ce sac, tu ne veux pas rester pour la nuit ?

— Non, j'ai rendez-vous demain matin à 7 heures là-bas.

Il régla l'addition. En se levant, il contempla la glace qui avait fondu dans sa coupe. Les couleurs s'étaient mélangées et les amandes avaient sombré. Il passa un bras autour de ses épaules et ils marchèrent vers la porte d'embarquement.

Au moment de se dire au revoir, il la regarda droit dans les yeux.

— Tu es sûre que tu vas bien Susan ?

— Mais oui, je suis épuisée c'est tout, et puis arrête, je vais passer deux heures à me regarder dans la glace pour trouver ce qui cloche.

— Tu ne m'avais pas écrit que tu voulais me parler de quelque chose de très important ?

— Pas que je m'en souvienne Philip, ou en tout cas cela ne devait pas être si important parce que là, maintenant, j'ai oublié de quoi il s'agissait.

Elle tendit son billet à l'hôtesse, se retourna pour plonger dans ses bras. Elle posa ses lèvres sur les siennes. Sans dire un mot, elle se dirigea vers la passerelle. Philip la suivit du regard et cria :

— Last call(8) !

Elle s'arrêta aussitôt, et se retourna très lentement. Un sourire arrogant éclairait son visage. Revenant sur ses pas, elle marcha lentement dans sa direction. À quelques mètres de lui elle l'apostropha.

— Qu'est-ce que tu veux dire avec ton « last call » ?

— Tu l'as très bien compris, Susan !

Elle fit un signe autoritaire à l'hôtesse qui avait eu un mouvement pour lui interdire de franchir à contresens le comptoir qui les séparait. Elle vint coller son visage contre celui de Philip et, d'une voix ivre de colère, lui souffla :

— Tu sais ce que j'en fais de ton « last call » mon vieux ! C'est toi qui prends un risque, pas moi ! Va te marier, fais-lui même un môme si ça te chante. Mais si je changeais de vie, si je décidais un jour de venir te chercher, je te trouverais, même dans les toilettes, et c'est toi qui divorcerais, pas moi !

Elle le saisit par la nuque avec force, l'embrassa sur la bouche, jouant effrontément avec sa langue, puis elle le repoussa soudainement avec la même violence et repartit aussitôt vers son avion sans dire un mot. Du bout du corridor elle hurla : « Last call ! »

 

Le pays était secoué par les regains de violence du Nicaragua voisin. À l'intérieur des terres les rumeurs laissaient craindre que la révolte des groupes armés ne dépasse les frontières. Le pays le plus pauvre de l'Amérique centrale ne pourrait supporter un nouveau cataclysme. La présence des Peace Corps rassurait la population. Si quelque chose de grave devait se produire, Washington les aurait rapatriés. Le début de l'hiver hondurien s'annonça, avec son lot de destructions. Ce qui n'avait pas été réparé ou consolidé disparaissait, chassé par les averses et les vents violents. Susan luttait contre une fatigue physique qui s'emparait d'elle jour après jour. Son bilan de santé était plus que normal et son moral en pleine saison des pluies.

 

Mi-novembre, Philip emmena Mary passer un week-end sur l'île de Martha's Vineyard. Une longue marche au crépuscule les conduisit au bord de l'océan, à l'heure même où passent au large les baleines. Ils s'assirent sur le sable et s'enlacèrent pour contempler le spectacle. À la nuit tombée, les nuages qui s'accumulaient au-dessus de leurs têtes les décidèrent tous deux à rentrer précipitamment à l'auberge.

 

Sous les éclairs et les coups de tonnerre qui déchiraient le ciel au-dessus de sa maison, Susan n'embrassait plus personne et cherchait dans son lit un sommeil qui ne venait plus.

Trois semaines plus tard, au début de décembre, l'état de siège fut levé chez les voisins nicaraguayens et tout le pays respira de nouveau.

 

À Noël Philip et Mary partirent en vacances au Brésil. À 10 000 mètres d'altitude il colla son visage au hublot en tentant d'imaginer une certaine côte qui se dessinait sous un voile de nuages. Quelque part sous les ailes, un petit toit de tôle ondulée abritait Susan, clouée au lit pour le soir du réveillon et les vingt autres journées qui suivirent.

 

Le soleil revint avec les premiers jours de février. Et le ciel de ses humeurs s'était éclairci en même temps. Susan était sur pied depuis huit jours et son corps reprenait vie. Ses joues avaient retrouvé leurs tonalités. Sa « maladie de fatigue », comme on disait au village, avait eu du bon. Les paysans s'étaient occupés du dépôt, quelques femmes avaient assuré la permanence de l'école et de l'infirmerie et les jeunes s'étaient relayés pour la distribution des vivres que Susan assurait d'ordinaire. Tous avaient été très présents ces derniers temps et leurs liens s'étaient resserrés. Elle marchait dans la rue principale et passait devant la nursery quand le facteur la croisa et s'approcha d'elle. La lettre avait été postée de Manhattan le 30 janvier, elle avait mis presque deux semaines à lui parvenir.

 

29 janvier 1979, Susan,

 

Je reviens de Rio et je suis passé par deux fois au-dessus de ton pays. Je me suis pris à imaginer que nous survolions ta maison et que je pourrais t'apercevoir sur le pas de ta porte. Comment se fait-il que je ne sois jamais venu ? Peut-être simplement parce qu'il ne fallait pas, parce que tu ne voulais pas, parce que je n'ai jamais eu ce courage-là. Aussi loin de moi et toujours aussi près, et si étrange que cela puisse te paraître, tu es la première personne (j'ai failli écrire de ma famille) à qui il faut que j'écrive ces mots. Je vais me marier Susan, le soir du réveillon je l'ai demandé à Mary.

La cérémonie aura lieu à Montclair le 2 juillet, viens, je t'en prie. C'est dans six mois, tu as le temps de t'arranger, cette fois-ci pas d'excuse ni de prétexte, sois-là, j'ai besoin de toi à mes côtés, tu es ce que j'ai de plus précieux, je compte sur toi. Je t'embrasse comme je t'aime.

Philip

 

Elle replia soigneusement la feuille et la fit glisser dans la poche de sa blouse. Elle leva son visage vers le ciel et ses lèvres blanchirent d'être si serrées. Elle se remit en marche dans la rue et elle entra à pas lents dans la crèche.

 

Une fois encore elle brassait dans son unique placard chemisiers et jupes pour choisir ce qu'elle emporterait à Montclair ; c'était au moins le vingtième modèle de nœud papillon que le vendeur présentait à Philip.

Elle refermait derrière elle la porte de sa maison, derrière lui se refermait celle du tailleur ; les bras chargés d'une grande boîte en carton il emportait son costume de marié.

Un paysan l'emmenait vers l'aérodrome où elle prendrait le petit avion pour Tegucigalpa, et qu'importe que ses ailes soient rouge et blanc, tant d'eau avait coulé sous les ponts du Honduras ; c'était Jonathan, son collègue de travail promu garçon d'honneur, qui le conduisait chez le coiffeur.

Par le hublot elle regardait scintiller une rivière au loin ; par la fenêtre de la Buick il regardait les passants déambuler dans les rues de Montclair.

Dans l'église, il arpentait les allées d'un pas nerveux, attendant que l'on vienne lui confirmer que tout était en ordre pour le lendemain ; dans le terminal de l'aéroport de Tegucigalpa, elle faisait les cent pas, attendant l'embarquement d'un Boeing qui décollerait pour la Floride avec quatre heures de retard.

Selon la tradition il ne passait pas la soirée précédant le mariage en compagnie de Mary, et Jonathan le déposait au grand hôtel où ses parents lui avaient réservé une suite ; elle avait pris place à bord, et l'appareil perçait déjà la couche des nuages.

Dans l'avion, elle dînait d'un plateau-repas ; il voulait se coucher tôt et dînait frugalement assis sur son lit.

Elle arrivait à Miami et s'allongeait sur les banquettes du terminal Eastern Airlines, la main enroulée dans la lanière de son gros sac kaki ; il éteignait la lumière et tentait de trouver son sommeil. La dernière correspondance était déjà partie, elle s'endormait.

Au petit matin, elle entra dans les toilettes de l'aérogare et se posta devant le grand miroir. Elle passa son visage sous l'eau et tenta de recoiffer ses cheveux ; il se brossa les dents devant la glace, rinça sa figure et remit ses cheveux en ordre en se frottant le crâne.

Elle jeta un dernier regard sur sa silhouette et quitta les lieux en faisant une moue dubitative ; il quitta sa chambre et marcha vers les ascenseurs.

Elle se rendit à la cafétéria et commanda un grand café ; il retrouva ses amis autour du buffet de l'hôtel.

Elle choisit un beignet au sucre ; il en remit un dans son assiette.

Au milieu de la matinée il remonta dans sa chambre pour commencer à se préparer ; Susan tendit sa carte d'embarquement à l'hôtesse.

— Vous n'avez pas de salon de coiffure à bord ?

— Je vous demande pardon ?

— Regardez-moi : je vais à un mariage en descendant de cet avion ! Ils vont me faire entrer par la porte de service !

— Il faudrait que vous avanciez mademoiselle, vous ralentissez la file.

Elle haussa les épaules et s'engagea dans la passerelle. Il prit le cintre dans la penderie et enleva la housse de plastique qui protégeait son smoking. D'une boîte en carton blanc il sortit sa chemise et la déplia ; elle s'assoupit dans son fauteuil, le visage collé au hublot.

Quand toutes les pièces qui composaient son habit furent disposées en ordre sur le couvre-lit, il entra dans la salle de bains ; elle se leva et se dirigea vers l'arrière de l'appareil.

Il chercha son rasoir, étala une boule de mousse sur son menton, de l'index il redessina le contour de sa bouche et tira la langue à son reflet dans le miroir ; dans les toilettes, elle passa son doigt sous ses paupières, ouvrit sa trousse et se maquilla. Dans un haut-parleur le steward annonçait que la descente vers Newark avait commencé, elle regarda sa montre, elle était en retard ; escorté de ses témoins il monta à bord de la limousine noire qui l'attendait devant l'hôtel.

Le tapis à bagages lui restitua son gros sac difforme dont elle mit la lanière à l'épaule. Elle marchait en direction de la sortie ; il venait d'arriver sur le parvis de l'église et serrait quelques mains en gravissant les marches.

Elle passa devant le bar, tourna la tête et, les yeux humides, fixa la petite table collée contre la vitre ; il franchit le seuil des grandes portes et, sous la voûte en pierre, contempla la nef.

Il s'engagea d'un pas lent et la chercha de part et d'autre de l'allée centrale parmi les invités qui venaient de se lever, mais il ne la vit pas ; elle jeta son baluchon sur la banquette arrière d'un taxi qui venait de se ranger le long du trottoir.

Dans un quart d'heure elle serait à Montclair.

Tous les convives s'étaient retournés aux premières notes de l'orgue. Mary était apparue au bras de son père dans la lumière diaphane de l'entrée. Elle avançait vers le chœur, sans que les traits de son visage ne trahissent d'émotion, ils se contemplaient fixement, comme si un fil était tendu entre leurs deux regards. Les lourdes portes se refermèrent. Quand Mary arriva à ses côtés, il lança un dernier coup d'œil à l'assistance, à la recherche d'un visage qu'il ne trouvait toujours pas.

Le taxi jaune vint se garer devant le parvis désert. Existe-t-il une forme de magie qui vide les trottoirs autour des lieux de culte le temps des enterrements et des mariages ? Appesantie par la fatigue d'un bien trop long voyage, elle avait l'impression que les marches se dérobaient sous ses pas. Elle poussa doucement la porte latérale, pénétra dans l'église et laissa glisser son baluchon au pied d'une statue. Saisie à la vue des deux êtres qui se tenaient debout face à l'autel, elle avança lentement par la travée de droite, marquant un temps d'arrêt à chaque pilier. Quand elle parvint au milieu de la coursive, le chant s'interrompit pour laisser place à un long silence de recueillement. Interdite, elle observait. L'homme de Dieu reprit sa liturgie, et elle sa progression. Elle avança jusqu'à la dernière colonne. De là, elle pouvait entrevoir Philip de profil. De Mary elle n'apercevait que la courbe du dos et la traîne soyeuse de sa robe. Quand vint le moment de l'union, les yeux de Susan s'emplirent de larmes. Silencieuse, elle recula à pas feutrés, se guidant dans sa retraite de la main gauche qui effleurait maladroitement les dossiers des bancs. Elle reprit son sac à l'ange Gabriel et ressortit sur le parvis, dévala les marches et s'engouffra dans un taxi. Elle en ouvrit la fenêtre et contempla les portes de l'église. Entre deux sanglots contenus, elle murmura à voix basse à l'unisson du prêtre : « Si quelqu'un a une raison valable de s'opposer à cette union, qu'il parle maintenant ou se taise à jamais… »

Le taxi démarra.

Penchée sur la tablette de l'avion qui la ramenait chez elle, elle rédigea une lettre.

 

2 juillet 1979, Mon Philip,

 

Je sais combien tu dois m'en vouloir de ne pas avoir été là le jour de ton mariage. Il n'y avait ni excuse, ni prétexte cette fois-ci, je te le jure.

J'ai tout fait pour venir ; mais au dernier moment un sale orage m'a empêchée de te rejoindre. J'ai été avec toi par la pensée pendant toute la cérémonie. Tu devais être sublimement beau dans ton smoking et je suis certaine que ta femme était rayonnante elle aussi, qui ne l'aurait pas été en t'épousant ? Les yeux fermés je t'ai suivi pas à pas au cours de ces instants magiques. Je sais que tu es heureux désormais et quelque part ce bonheur me fait du bien à moi aussi.

J'ai décidé d'accepter ce poste que l'on me proposait. Je pars vendredi m'installer dans les montagnes pour établir un nouveau centre. Ne m'en veux pas de moins t'écrire au cours des prochains mois, mais je serai désormais à deux jours de piste de ce qui ressemblait déjà à peine à notre civilisation et poster une lettre relèvera de l'impossible, tout comme en recevoir. Tu sais, je suis contente de ce nouveau défi, j'emporterai la nostalgie des gens de mon village, de cette maison que Juan m'avait construite et des souvenirs qu'elle contenait déjà, il faudra presque tout recommencer à zéro, mais je trouve dans la confiance qu'ils m'accordent la reconnaissance de mes pairs.

Bonne vie mon Philip, au-delà de toutes mes absences et de tous mes manques, je t'aime fidèlement depuis toujours et aussi pour toujours.

Susan

 

P-S. : N'oublie quand même pas ce que je t'avais dit à l'aéroport…

 

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