Où es-tu ?
Chapitre 2
25 septembre 1974, à bord de cet avion…
Mon Philip,
Je crois que je n'ai pas réussi à te cacher cette trouille qui me nouait le ventre tout à l'heure. Je viens de voir disparaître le terrain d'aviation.
J'ai eu le vertige jusqu'à ce que les nuages me cachent la terre, maintenant cela va beaucoup mieux. Je suis déçue, nous n'avons pas pu voir Manhattan, mais sous moi le ciel vient de se découvrir et je peux presque compter les crêtes des vagues, elles sont toutes petites, on dirait des moutons. J'ai même suivi un gros bateau qui fait route vers toi. Tu vas bientôt avoir du beau temps.
Je ne sais pas si mon écriture est lisible, nous sommes très secoués dans cette cabine. C'est un long voyage qui m'attend, je serai à Miami dans six heures, après une escale à Washington, puis nous changerons d'appareil pour voler vers Tegucigalpa. Rien que le nom semble magique. Je pense à toi, tu dois être en chemin vers la maison ; embrasse fort tes parents pour moi, je t'écrirai pour te raconter ce périple, toi aussi prends soin de toi mon Philip…
Susan,
Je viens de rentrer papa et maman ne m'ont posé aucune question, je crois qu'à ma tête ils ont compris. Je m'en veux pour tout à l'heure, j'aurais dû respecter ta joie et ton envie de t'éloigner d'ici, c'est toi qui as raison, je ne sais pas si j'aurais eu le courage de partir si tu me l'avais proposé.
Mais tu ne l'as pas fait et je crois que c'est mieux ainsi. Je ne sais pas bien ce que cette dernière phrase veut dire. Les soirées seront longues sans toi. J'adresserai cette première lettre au bureau du Peace Corps à Washington, qui te la fera suivre.
Tu me manques déjà beaucoup trop.
Philip
… je reprends mon papier et mon crayon, il y a une lumière incroyable, tu n'as jamais vu cela et moi non plus d'ailleurs. Ici au-dessus des nuages je suis en train d'assister à un vrai coucher de soleil, mais, vu d'en haut, c'est absolument dingue, j'en crève que tu ne sois pas là pour voir ce que je vois, j'ai oublié de te dire quelque chose de très important tout à l'heure je crois que tu vas rudement me manquer.
Susan
15 octobre 1974, Susan,
Déjà trois semaines depuis ton départ, je n'ai toujours pas reçu ta première lettre, j'imagine qu'elle voyage quelque part entre toi et moi. Nos proches me demandent souvent de tes nouvelles, si je ne reçois rien très vite je vais devoir inventer…
Ce 15 octobre, Philip,
L'arrivée a été chaotique. Nous sommes restés bloqués quatre jours à l'escale de Miami, nous attendions deux conteneurs de vivres et la réouverture de l'aéroport de La Ceiba où nous devions faire une halte. Je voulais en profiter pour aller visiter un peu la ville mais j'ai dû rêver : Avec les autres membres de mon unité, nous avons été parqués dans un hangar. Trois repas par jour ; deux douches et un lit de camp, des cours intensifs d'espagnol et de secourisme, cela ressemblait à l'armée, mais sans le sergent-major : Le DC3 nous a finalement accompagnés jusqu'à Tegucigalpa, de là un hélicoptère de l'armée nous a conduits à Ramon Villesla Morales, le petit aérodrome de San Pedro Sula. C'est incroyable, Philip, vu du ciel le pays a l'air d'avoir été bombardé. Des kilomètres de terres entièrement dévastées, des débris de maisons, des ponts aux tabliers brisés et des cimetières de fortune presque partout. En volant à basse altitude nous avons vu des bras tendus vers le ciel émerger d'océans de boue, des carcasses d'animaux par centaines, ventres à l'air : Il règne une odeur pestilentielle. Les routes sont arrachées, elles ressemblent à des rubans défaits sur des cartons éventrés. Les arbres déracinés se sont couchés les uns sur les autres. Rien n'a pu survivre sous ces forêts de Mikado. Des pans de montagnes se sont totalement effondrés, rayant des cartes les villages qui y étaient accrochés. Personne ne pourra compter les morts mais ils sont des milliers. Qui connaîtra le nombre réel des cadavres ensevelis ?
Comment les rescapés trouveront-ils la force de survivre à tant de désespoir ? Nous devrions être des centaines à leur porter secours et nous n'étions que seize dans cet hélicoptère.
Dis-moi Philip, dis-moi pourquoi nos grandes nations envoient les hommes par légions pour faire la guerre, mais ne sont pas capables d'en envoyer quelques poignées pour sauver des enfants ? Combien de temps passera-t-il avant que nous apprenions cette évidence ? Philip, à toi je peux témoigner de cet étrange sentiment, je suis là au milieu de tous ces morts, et je sens comme jamais que je suis en vie. Quelque chose a changé, pour moi vivre n'est plus un droit, c'est devenu un privilège. Je t'aime fort mon Philip.
Susan
25 octobre, Susan,
Des reportages qui rapportent l'horreur où tu te trouves ont été publiés cette semaine dans la presse, au moment même où je recevais ta première lettre. Les journaux parlent de dix mille morts. Je pense à toi chaque seconde en imaginant ce que tu vis. Je parle de toi à chacun et tous me parlent de toi. Dans le Montclair Times d'hier un journaliste a fait un papier sur l'aide humanitaire que notre pays a envoyée là-bas, il termine son article en te nommant, je l'ai découpé et je le joins dans cette enveloppe. Tout le monde me demande de tes nouvelles, ce qui ne facilite pas ton absence pour moi. Qu'est-ce que tu me manques ! Les cours ont repris, je cherche un logement à proximité de la faculté, j'ai posé une candidature pour un atelier d'artiste à retaper dans un petit immeuble de trois étages sur Broome Street. Le quartier aussi est en piteux état, mais le studio est grand et les loyers ici sont vraiment abordables, et puis tu imagines, vivre à Manhattan ! Quand tu reviendras, nous serons à quelques blocs seulement du Film Forum, te souviens-tu ? C'est à peine croyable, dans la vitrine du bar en face, il y a un petit drapeau hondurien ; en t'attendant ici, je passerai tous les jours devant, c'est un signe. Fais attention à toi. Tu me manques.
Philip
Les lettres de Susan lui parvenaient au rythme d'une par semaine, il y répondait le soir même.
Il arrivait que deux correspondances se croisent, et certaines réponses lui arrivaient avant même que les questions soient posées. Sous le vingtième parallèle, les populations s'étaient armées de courage, et le pays tentait de se réorganiser dans des conditions catastrophiques. Susan et ses compagnons avaient établi un premier camp de réfugiés.
Ils s'étaient installés dans la vallée de Sula, entre les montagnes de San Idelfonso et de Cabaceras de Naco. Le mois de janvier préludait à une vaste campagne de vaccination. À l'aide d'un antique camion Susan parcourait les routes, en profitant pour distribuer des vivres, des sacs de semences et des médicaments. Quand elle n'était pas au volant du vieux Dodge, elle consacrait son temps à l'organisation du campement de base. Le premier baraquement qu'ils édifièrent fit office de dispensaire, le suivant de bureau administratif.
Dix maisons de terre et de briques abritaient déjà trente familles. À la fin du mois de février, le petit hameau de Susan, distribué sur trois rues, se composait de deux bâtiments, vingt et une masures, et deux cents habitants dont les deux tiers avaient de nouveau un toit sur la tête. Les autres dormaient sous des tentes. Sur ce qui était déjà redevenu la place principale, les fondations d'une école commençaient à s'élever. Chaque matin après avoir avalé une galette de maïs, elle se rendait au dépôt, un hangar en bois achevé à Noël, chargeait son camion et partait faire sa tournée.
Lorsque le moteur toussait sous les tours de manivelle de Juan, toute la cabine tremblait, il lui fallait lâcher le volant, tant les vibrations lui démangeaient les mains, et attendre que les cylindres se réchauffent pour que les pistons acceptent de monter en régime.
Juan n'avait pas tout à fait dix-huit ans. Il était né à Puerto Cortes et ne se souvenait plus du visage de ses parents. À neuf ans il débarquait sur le port, à onze ans et demi il hissait les filets sur un bateau de pêche. À treize, il était arrivé seul dans la vallée, où désormais tout le monde le connaissait. L'adolescent aux allures d'homme avait repéré celle qu'il appelait la « Señora Blanca » dès qu'elle était descendue du car de Sula. Il lui avait aussitôt emboîté le pas. Susan l'avait d'abord pris pour un mendiant, mais il était bien trop fier pour cela. Juan vivait de trocs, échangeant quelques menues besognes contre un peu de nourriture ou un abri les soirs de grandes pluies. Il avait ainsi réparé des toitures, repeint des clôtures, bouchonné des chevaux, escorté des troupeaux, transporté toutes sortes de sacs sur ses épaules, vidé des granges. Qu'il s'agisse de mettre en route le Dodge bleu pâle, d'y charger des caisses, de grimper à l'arrière pour l'aider dans ses tournées, Juan guettait la mimique de Susan qui signifierait « J'ai besoin d'un coup de main ». Depuis le mois de novembre, elle préparait chaque matin deux galettes de maïs qu'elle complétait parfois d'une barre de chocolat, qu'ils partageaient avant de prendre la route. Même en étant optimiste, la terre ne donnerait pas de légumes avant une saison pleine, et les routes coupées ne permettaient plus que les produits frais circulent à travers le pays. Il fallait se contenter des vivres dits de subsistance que les habitants des villages considéraient comme des festins de Dieu. Sur les chemins d'une campagne dévastée la présence de Juan allongé sous la bâche à l'arrière rassurait Susan, mais le silence régnait sur leur route aux croisements toujours en deuil.
8 janvier 1975, Philip,
Première fin d'année loin de toi, loin de chez nous, loin de tout. Un moment étrange où tout se mélange dans ma tête : un sentiment de solitude qui m'envahit, parfois allégé par la joie de vivre tant de choses singulières. Ce moment de minuit que nous passions ensemble depuis quelques années à nous offrir des cadeaux, je l'ai vécu au milieu de gens démunis de tout. Les enfants d'ici se battraient juste pour les emballages, un simple bout de ficelle a son usage. Et pourtant tu aurais dû voir ce parfum de fête qui envahissait les rues. Les hommes tiraient en l'air de vieilles cartouches pour célébrer l'espoir qui les fait survivre. Les femmes ont dansé dans la rue, entraînant leurs gamins dans des rondes délirantes de bonheur ; et moi j'étais abasourdie. Je me souviens de cette nostalgie qui nous envahissait à l'approche de la fin de l'année, je me souviens de ces heures que j'ai passées à essayer de te refiler mes cafards, parce que tout ne tournait pas très rond autour de mon nombril. Ici ils sont tous en deuil, veufs ou orphelins, et ils s'accrochent à la vie avec une dignité hallucinante. Dieu que ce peuple est beau dans sa détresse. Mon cadeau de Noël c'est Juan qui me l'a fait, et quel cadeau ! C'est ma première maison, elle sera très belle, je vais pouvoir emménager dans quelques semaines. Juan attend la fin du mois, les pluies cesseront et il m'a dit qu'il pourrait alors peindre la façade. Il faut que je te la décrive. Il a monté les soubassements avec de la terre qu'il mélange à de la paille et à des cailloux, il a ensuite élevé les murets avec des briques. Avec les gens du village qui l'aident, il est allé récupérer des fenêtres dans des décombres, pour en placer une de chaque côté d'une belle porte bleue. Le sol de l'unique pièce est encore en terre. À gauche il y aura une cheminée adossée à l'un des murs avec à côté une bassine en pierre, voilà pour le coin cuisine. Pour la douche, il mettra une citerne sur la toiture plate. En tirant sur une chaîne j'aurai de l'eau froide ou tiède selon le moment de la journée.
Décrite comme cela ma salle de bains ne paraît pas terrible et ma maison spartiate, mais je sais qu'elle sera pleine de vie. Je ferai mon bureau dans le coin salon, c'est la partie où Juan veut poser le plancher dès qu'il aura trouvé de quoi le fabriquer : Une échelle grimpe à la mezzanine, j'y mettrai mon matelas. Bon assez, à toi de m'écrire, raconte-moi comment tu as passé les fêtes, comment va ta vie. Tu me manques toujours. Il pleut des baisers au-dessus de ton lit.
Ta Susan
29 janvier 1975, Susan,
Je n'ai pas reçu tes vœux ! Enfin pas encore.
J'espère que le dessin que je te joins ne souffrira pas trop du voyage. Tu dois te demander ce que représente cette perspective d'une rue au petit matin, eh bien j'ai une grande nouvelle à t'annoncer ; l'atelier dans Broome Street, ça y est, j'y suis, et je t'écris en regardant la rue déserte de SoHo par ma fenêtre, c'est la vue que je t'ai dessinée. Tu ne peux pas savoir à quel point cela me change d'avoir quitté Montclair ; comme si j'avais perdu mes repères et en même temps je sais que cela me fera beaucoup de bien.
Je me lève tôt et je pars prendre mon petit déjeuner au café Reggio, c'est un petit détour ; mais j'aime tellement la lumière matinale de ces ruelles aux gros pavés irréguliers, les trottoirs déformés avec leurs grandes plaques de fonte incrustées de billes de verre, les façades dentelées d'escaliers métalliques, et puis tu adores cet endroit. Tu sais, je crois que je t'écrirais n'importe quoi pour que de temps en temps tu penses à moi, pour que tu me répondes et me parles de toi. Je n'imaginais pas que tu me manquerais tant Susan, je m'accroche à mes cours et je me dis tous les jours que le temps sans toi est trop long, que je devrais sauter dans un avion et venir te rejoindre, même si je sais comme tu me l'as dit souvent que ce n'est pas ma vie. Mais loin de toi je me demande ce que c'est ma vie.
Voilà, si cette lettre ne finit pas dans ma poubelle c'est que le bourbon que je viens de siffler aura fait son effet, que je me serai interdit de me relire demain matin ou bien que j'aurai dès cette nuit été nourrir la boîte aux lettres plantée à l'angle de ma rue. Quand je pars de chez moi à l'aube, je la regarde du coin de l'œil en traversant comme si c'était elle qui me délivrerait une lettre de toi un peu plus tard dans la journée, un courrier que je trouverais au retour de la fac. J'ai parfois l'impression qu'elle me sourit et qu'elle me nargue, flegmatique. Il fait un froid de loup.
Je t'embrasse.
Philip
27 février 1975, Philip,
Une courte lettre. Pardon de ne pas t'écrire plus souvent, je suis débordée de boulot en ce moment et, quand je rentre, je n'ai plus la force d'écrire, à peine celle d'atteindre mon matelas pour dormir quelques heures. Février s'achève, trois semaines sans pluie, cela relève du miracle.
Les premières poussières succèdent à la boue.
Nous avons pu enfin nous mettre vraiment à l'ouvrage et j'ai l'impression de voir nos premiers efforts récompensés : la vie reprend le dessus.
C'est la première fois que je suis assise à mon bureau, j'ai accroché ton dessin au-dessus de la cheminée, comme cela nous avons la même vue.
Je suis bien contente que tu aies emménagé dans Manhattan. Comment va ta vie à l'université, tu dois être entouré d'étudiantes qui succombent à tes charmes ? Profite mon vieux, mais ne les rends pas trop malheureuses. Tendres baisers.
Susan
4 avril 1975, Susan,
Les lumières des fêtes se sont éteintes depuis longtemps et les pages de février sont déjà derrière nous. Il y a deux semaines la neige est tombée, paralysant la ville trois jours durant, dans une panique indescriptible. Plus aucune voiture n'arrivait à circuler les taxis zigzaguaient comme des luges sur la Cinquième, les pompiers n'ont pu arrêter un incendie dans TriBeCa, l'eau avait gelé. Et puis l'horreur ; trois clochards sont morts de froid dans Central Park, dont une femme de trente ans. On l'a retrouvée assise, gelée sur un banc. On ne parle plus que de cela, aux journaux télévisés du soir et du matin. Personne ne comprend pourquoi la municipalité n'ouvre pas des abris quand les grands froids arrivent. Comment admettre qu'on meure encore ainsi de nos jours dans les rues de New York, c'est lamentable ! Alors toi aussi, tu as emménagé dans une nouvelle maison ? Très drôle ta tirade sur les filles de la fac, alors à mon tour : qui est ce Juan qui s'occupe si bien de toi ? Je bosse comme un dingue, les examens sont dans quelques mois. Est-ce que je te manque toujours un peu ? Écris-moi vite.
Philip
25 avril 1975, Philip,
J'ai reçu ta lettre, j'aurais dû y répondre depuis deux semaines mais je ne trouve jamais le temps, déjà la fin avril, il fait beau, et trop chaud, l'odeur est parfois difficile à supporter Nous sommes partis pendant dix jours avec Juan, nous avons traversé toute la vallée de Sula et nous avons grimpé les routes du mont Cabaceras de Naco. Le but de notre expédition était d'atteindre les hameaux dans les montagnes.
L'approche a été difficile. Dodge, c'est ainsi que nous avons baptisé notre camion, nous a lâchés deux fois, mais Juan a des doigts de magicien.
J'ai le dos fourbu, tu ne sais pas ce que c'est que changer une roue sur un engin pareil. Les paysans nous ont d'abord pris pour des sandinistes, qui eux nous prennent souvent pour des militaires en civil. S'ils pouvaient se mettre d'accord, cela faciliterait notre job.
Au premier barrage, je t'avoue que mon cœur battait la chamade. Je n'avais jamais vu de fusils-mitrailleurs si près de mon visage. Nous avons négocié notre sauf-conduit contre quelques sacs de blé et douze couvertures. La voie qui grimpait à flanc de roche était à peine praticable.
Nous avons mis deux jours pour nous élever de 1 000 mètres. Difficile de te décrire ce que nous avons trouvé là-haut. Des populations faméliques auxquelles personne n'avait encore porté assistance. Juan a dû négocier âprement pour gagner la confiance des hommes qui gardaient le col…
Ils furent accueillis avec la plus grande méfiance. Le ronronnement de leur moteur les avait précédés et les habitants du hameau s'étaient massés le long du chemin pour suivre la lente progression du Dodge dont la boîte de vitesses craquait à chaque tournant. Quand il avait dû presque s'immobiliser pour négocier le virage qui annonçait le bout de la route déserte, deux hommes avaient jailli des accotements, sautant sur les marchepieds en pointant leurs machettes vers l'intérieur de l'habitacle. Surprise, Susan avait fait une embardée, écrasé le frein et manqué de peu la ravine.
Ivre d'une rage qui étouffa sa peur, elle était sortie de la cabine. En ouvrant brutalement sa portière, elle avait projeté un des hommes à terre.
Le regard noir et les deux mains sur les hanches, elle l'avait alors copieusement insulté. Le paysan s'était relevé ébahi, ne comprenant pas un traître mot de ce que la femme à la peau claire lui hurlait au visage, mais la Señora Blanca était incontestablement en colère. Juan était descendu à son tour, bien plus calme, et avait expliqué les raisons de leur présence. Après quelques moments d'hésitation, l'un des deux fermiers avait levé le bras gauche et une dizaine de villageois s'étaient avancés. Le groupe ainsi formé se mit à discuter pendant d'interminables minutes et la conversation s'envenima. Susan escalada alors le capot de son camion et ordonna froidement à Juan d'actionner le klaxon. Il sourit et s'exécuta. Petit à petit les voix couvertes par la trompe au timbre éraillé du camion se turent. Toute l'assemblée se retourna vers Susan. Elle s'adressa dans son meilleur espagnol à celui qui semblait être leur chef.
— J'ai des couvertures, des vivres et des médicaments. Soit vous m'aidez a décharger, soit je lâche le frein à main et je rentre chez moi à pied !
Une femme traversa la foule silencieuse et vint se poster devant la calandre, elle se signa. Susan cherchait à descendre de son perchoir sans se briser une cheville, la femme lui tendit une main, relayée aussitôt par un homme. Toisant la foule, Susan rejoignit Juan à l'arrière. Les montagnards s'écartèrent lentement sur son passage. Juan sauta sur le plateau, et ensemble ils soulevèrent la bâche. Tout le village restait silencieux et immobile, elle sortit un lot de couvertures qu'elle jeta au sol. Personne ne bougea.
— Mais qu'est-ce qu'ils ont, bordel !
— Señora, dit Juan, ce que vous apportez n'a pas de prix pour ces gens-là, ils attendent ce que vous leur en demanderez et ils savent qu'ils n'ont rien à vous donner en échange.
— Eh bien dis-leur que la seule chose que je leur demande c'est de nous aider à décharger !
— C'est un peu plus compliqué que cela.
— Et pour faire simple, on fait comment ?
— Mettez votre brassard du Peace Corps, ramassez une des couvertures que vous venez de jeter par terre et allez la mettre sur les épaules de celle qui a fait le signe de croix tout à l'heure.
En déposant le plaid sur le dos de la femme, elle la regarda au fond des yeux et dit en espagnol : « Je suis venue vous remettre ce que l'on aurait dû vous apporter depuis longtemps, pardonnez-moi d'arriver si tard. »
Teresa la prit dans ses bras et l'embrassa sur les joues. Dans un mouvement de liesse les hommes se ruèrent vers le camion et le vidèrent de son contenu. Juan et Susan furent conviés à dîner avec tous les gens du village. La nuit était tombée, un grand feu avait été allumé et un repas frugal fut servi.
Au cours de la soirée un petit garçon s'était approché dans son dos. Susan sentit sa présence, elle se retourna et lui sourit mais il s'enfuit aussitôt. Il réapparut un peu plus tard, se rapprochant un peu plus. Nouveau clin d'œil et il s'enfuit encore. Le manège se reproduisit plusieurs fois, jusqu'à ce qu'il soit tout près d'elle. Elle le regarda immobile sans lui parler. Sous l'épaisse crasse qui maculait son visage elle distingua la beauté de ses yeux aux prunelles noir de jais.
Elle lui tendit la main, la paume tournée vers le ciel. Les yeux de l'enfant hésitaient entre le visage et la main et ses doigts vinrent timidement agripper l'index de Susan. Il lui fit signe de se taire et elle sentit la traction du petit bras qui voulait l'entraîner. Elle se leva et se laissa guider au travers des passages étroits qui séparaient les maisons les unes des autres. Il s'arrêta derrière une palissade et d'un doigt qu'il posa sur sa bouche lui intima de ne pas faire de bruit, de se mettre à genoux pour être à sa hauteur. Il désigna un trou dans les canisses où il plaqua son œil pour lui montrer l'exemple. Dès qu'il recula, elle s'avança pour voir ce qui avait pu pousser ce petit bonhomme à réunir tant de forces pour affronter sa peur et à la conduire jusqu'ici.
J'ai découvert une petite fille de cinq ans en train de mourir tellement sa jambe était gangrenée. Quand une partie de son village fut emportée par un fleuve de boue, alors qu'il dérivait accroché à un tronc d'arbre, un homme cherchant désespérément sa fille qui avait disparu a vu son petit bras émerger des flots. Réussissant à l'arracher à la mort, il a serré le corps de l'enfant contre lui. Ils ont tous deux dévalé des kilomètres dans le noir, luttant pour garder la tête à l'air libre dans le vacarme assourdissant des tourbillons qui les entraînaient sans relâche, jusqu'au bout de ses forces, jusqu'à en perdre conscience.
Au lever du jour, quand il s'est éveillé, elle était à côté de lui. Ils étaient blessés mais vivants, à un détail près : ce n'était pas sa fille qu'il avait sauvée. Il n'a jamais retrouvé le corps de son propre enfant.
Au terme d'une nuit de palabres il a accepté de nous la confier ; je n'étais pas certaine qu'elle survivrait au trajet mais là-haut il ne lui restait que quelques jours à vivre. Je lui ai promis que je reviendrais avec elle dans un mois ou deux, avec le camion plein de vivres, alors il a consenti au sacrifice, pour les autres je pense. Et même si ma cause était juste je me suis sentie si sale dans son regard. Je suis de retour à San Pedro, la petite est toujours entre la vie et la mort, moi je suis vidée. Pour ta gouverne Juan est mon assistant, qu'est-ce que c'est que ce sous-entendu à la con ! Je ne suis pas en camp de vacances au Canada !!! Je t'embrasse quand même.
Susan
P-S. : Puisque nous nous sommes juré de toujours nous dire la vérité, il faut que je t'avoue quelque chose : New York et toi, vous me faites chier avec votre histoire de clodos !
La lettre qu'elle reçut de Philip arriva bien après ; il l'avait pourtant écrite avant de recevoir la sienne.
10 mai 1975, Susan,
Moi aussi j'ai tardé à te répondre, j'ai travaillé comme un dingue, je viens de passer mes partiels. La ville reprend ses couleurs de mai et le vert lui va bien. Dimanche je suis allé avec des amis marcher dans Central Park. Les premières étreintes sur les pelouses annoncent enfin l'installation du printemps. Je monte sur le toit de l'immeuble et je dessine en regardant le quartier qui s'étend à mes pieds. J'aimerais que tu sois là. J'ai décroché un stage cet été dans une agence de publicité. Parle-moi de tes journées, où es-tu ?
Écris-moi vite, quand je reste longtemps sans nouvelles je me fais du souci.
À très vite, je t'aime.
Philip
Au fond de la vallée elle vit les premières lumières de l'aube percer l'obscurité de la nuit.
Bientôt, le soleil fit briller la piste. Elle s'étendait comme un long trait, traversant les immenses pacages encore humides de rosée. Quelques oiseaux commençaient à voleter dans le ciel pâle.
Elle s'étira, le bas de son dos lui faisait mal et elle soupira. Susan descendit l'échelle et marcha pieds nus à même la terre vers l'évier. Elle réchauffa ses mains au-dessus des quelques braises qui rougeoyaient encore dans la cheminée. Elle saisit une boîte en bois sur l'étagère que Juan avait accrochée au mur, et versa une dose de café dans la cafetière en métal émaillé ; elle l'emplit d'eau et l'installa en équilibre précaire sur les barres tordues de la grille posée au ras des cendres.
Pendant que le breuvage chauffait, elle se brossa les dents et considéra son visage dans le petit morceau de miroir sommairement suspendu à son clou.
Elle grimaça en contemplant son reflet et passa sa main dans ses cheveux ébouriffés. Elle étira son tee-shirt, découvrant son épaule pour examiner la morsure d'une araignée. « Quelle saloperie ! » Elle remonta aussitôt sur la mezzanine et à quatre pattes entreprit de retourner énergiquement sa couche pour liquider l'agresseur. Le sifflement de l'eau bouillante la fit renoncer et redescendre. Elle entoura la poignée avec un chiffon, versa le liquide noir dans une tasse, saisit une banane sur la table et alla prendre son petit déjeuner dehors. Assise sur le perron, elle porta la tasse à ses lèvres et son regard aussi loin que l'horizon le lui permettait.
Susan caressa son mollet et fut parcourue d'un léger frisson. Sautant du rebord elle se rendit à son bureau et saisit un stylo bille.
Philip,
J'espère que ce petit mot te parviendra rapidement, j'ai un service à te demander : peux-tu m'envoyer de la crème pour le corps et mon shampooing ?
Je compte sur toi, je te rembourserai quand je passerai te voir. Baisers.
Susan
La journée du samedi s'achevait, les rues étaient pleines, il s'installa à la terrasse d'un café pour parfaire une esquisse. Il commanda un café filtre, l'espresso n'avait pas encore franchi l'Atlantique. Il suivit du regard une jeune femme blonde qui traversait la rue en direction des cinémas. Il eut soudain envie d'aller voir un film, régla sa consommation et se leva. Il ressortit de la salle deux heures plus tard. Le mois de juin offrait à la ville ses plus beaux couchers de soleil.
Au carrefour, fidèle à l'habitude qu'il avait prise ces derniers mois, il salua la boîte aux lettres, hésita à rejoindre des amis qui dînaient dans un bistrot de Mercer Street et préféra rentrer chez lui.
Il introduisit la clé plate dans la serrure, chercha la seule position qui permettait d'actionner le pêne et repoussa la lourde porte en bois de son immeuble. Dès qu'il eut basculé l'interrupteur, l'étroit couloir qui menait à l'escalier s'éclaira d'un jaune blafard. Une enveloppe bleue sortait de la fente de sa boîte aux lettres. Il s'en empara et grimpa les marches en toute hâte. La feuille était déjà dépliée lorsqu'il se jeta sur son canapé.
Philip,
Si ces mots te parviennent dans une quinzaine de jours nous serons alors à la fin du mois d'août et nous n'aurons plus qu'un an à patienter avant de nous retrouver ; enfin je veux dire que la moitié du chemin sera faite. Je n'ai pas eu le temps de te raconter mais je vais peut-être prendre du galon, on parle d'établir un nouveau campement dans la montagne et la rumeur circule que j'en serai peut-être la responsable. Merci pour ton colis, tu sais même si mes lettres se font plus rares tu me manques, tu as dû vieillir depuis tout ce temps ! Donne-moi de les nouvelles.
Susan
10 septembre 1975, Susan,
Je ne pourrai plus jamais regarder innocemment le petit bandeau « Un an plus tard… » qui apparaît parfois sur les écrans de cinéma. Je n'avais jamais prêté attention à l'émotion discrète, cachée derrière les trois petits points que seuls comprennent ceux qui savent combien l'attente peut engendrer de solitude. Qu'elles sont longues ces minutes qui se résument entre deux guillemets !
L'été s'achève, mon stage aussi, ils m'ont offert de m'engager dès que j'aurais mon diplôme. Je ne me serai pas baigné une seule fois, j'ai fait la connerie d'aller voir un film sur un grand requin blanc qui sème la terreur sur nos plages, c'est du même réalisateur que Duel, qu'est-ce que nous avions aimé ce film toi et moi, te souviens-tu au Film Forum ? Si j'avais su ce jour-là en sortant de la salle que quelques années plus tard je vivrais en t'attendant dans la rue même de ce bar où nous étions allés ! Si j'avais imaginé un instant t'écrire à « l'autre bout du monde ». Au cours d'une scène effrayante, une jeune femme assise à côté de moi a généreusement lacéré de ses ongles mon bras posé sur l’accoudoir : C'était assez drôle, elle s'est confondue en excuses pendant tout le reste de la projection. Je n'ai jamais entendu autant de : « Pardon » et de : « Je suis désolée » en une heure.
Tu ne m'aurais pas reconnu, moi qui peux mettre six mois pour engager la conversation avec une fille qui me sourit dans un restaurant, j'ai réussi à lui dire : « Si vous continuez à parler comme ça, ils vont nous mettre dehors, poursuivons tout à l'heure autour d'un verre. » Elle s'est tue jusqu'à la fin de la séance et moi bien sûr je n'ai plus rien vu du film. C'était stupide puisque j'étais certain qu'elle s'éclipserait à la dernière image.
Quand la lumière est revenue, elle m'a suivi dans l'allée et je l'ai entendue derrière moi me demander : « Où va-t-on dîner ? » Nous sommes allés chez Fanelli's, elle s'appelle Mary et elle est étudiante en journalisme. Il pleut des trombes d'eau cette nuit, je vais aller me coucher ; c'est mieux, je te raconterais n'importe quoi pour te rendre jalouse. Donne-moi de tes nouvelles.
Philip
Un jour de novembre 1975, je ne sais plus bien lequel
Mon Philip,
Quelques semaines depuis ma dernière lettre, mais le temps ici ne s'écoule pas de la même façon. Te souviens-tu de la petite fille dont je te parlais dans une de mes précédentes lettres ? Je l'ai reconduite auprès de son nouveau papa. Sa jambe n'a pas pu être sauvée, j'appréhendais la réaction qu'il aurait en la retrouvant ainsi. Nous sommes allés la chercher à Puerto Cortes, Juan m'avait accompagnée. À l'arrière de Dodge il avait disposé des sacs de farine pour lui faire une sorte de matelas. En arrivant à l'hôpital j'ai vu cette enfant qui attendait au bout du couloir allongée sur une civière. Je me forçais à me concentrer sur son visage et à ne pas regarder la zone amputée. Pourquoi privilégier ce qui n'existe plus au détriment de tout ce qui est là ?
Pourquoi donner plus d'importance à ce qui ne va pas au lieu d'aimer tout ce qui va ?
Je ne cessais de me demander comment elle vivrait avec son handicap. Juan a compris mon silence et, avant que je m'adresse à elle, il a murmuré dans mon oreille : « Ne lui montre pas ta peine, tu devrais te réjouir ; sa différence ce n'est pas sa jambe coupée, c'est son histoire, sa survie. »
C'est lui qui a raison. Nous l'avons installée sur les ballots, et nous avons pris la route des montagnes. Il a veillé sur elle pendant tout le trajet, il essayait de la distraire et, je crois aussi, de me décrisper. Pour atteindre ses fins il n'arrêtait pas de se moquer de moi. Il me singeait au volant de ce véhicule bien trop lourd et qui semble vouloir me prouver à chaque kilomètre qu'il est plus costaud que moi, comme si ses sept tonnes ne lui suffisaient pas ! Juan se mettait en position semi-assise, bras tendus vers l'avant et il enchaînait les grimaces, parodiant les efforts que je dois faire à chaque virage pour faire tourner la direction, agrémentant ses imitations de commentaires que mon espagnol ne me permet pas d'apprécier à leur juste valeur : C'est au terme de six heures de route que cela s'est produit. Je venais de caler en rétrogradant, j'ai juré et donné du coup de poing sur le volant, mon sale caractère n'a pas disparu, tu sais. Pour Juan c'était pain bénit, il a aussitôt enchaîné une bordée de jurons, faisant mine de taper sur une caisse supposée représenter mon volant et tout à coup la gamine s'est mise à sourire.
Ce fut d'abord le son clair de deux éclats de rire, un court moment de pudeur ; puis un autre jaillit de sa gorge, et tout à coup l'irrésistible instant : le camion s'est empli de ses exclamations.
Je n'imaginais pas l'importance que peut soudain prendre dans une vie le simple rire d'un enfant.
Dans le rétroviseur je la regardais chercher son souffle. Le fou rire avait aussi conquis Juan. Je crois que j'ai sangloté plus encore que le jour où tu me serrais dans tes bras sur la tombe de mes parents, sauf que ce jour-là je pleurais à l'intérieur : Il y avait tout à coup tant de vie, tant d'espoir ; j'ai tourné la tête pour les regarder ; au milieu de leurs éclats de rire j'ai distingué le sourire que Juan m'adressait. Les barrières de la langue se sont levées… Au fait, toi qui le pratiques presque couramment, raconte-moi, en espagnol de préférence, la fin de ton dîner après le cinéma, ça m'aidera à me perfectionner…
Il avait reconnu le camion dès qu'il s'était accroché aux premiers virages en bas dans la vallée. Il avait alors renoncé à travailler, s'était assis sur une pierre et ne l'avait plus quitté du regard pendant les cinq heures de sa lente ascension.
Rolando attendait depuis treize longues semaines.
Il n'avait cessé de se demander si la petite fille était en vie, si l'oiseau qui volait haut dans le ciel présageait qu'elle n'avait pas survécu, ou au contraire qu'il fallait espérer. Et plus les jours passaient, plus il transformait les choses les plus simples de sa vie en signes, se prêtant au jeu incontrôlable des augures pessimistes ou optimistes selon les humeurs du moment.
À chaque tournant Susan faisait retentir par trois fois le klaxon au timbre enroué. Pour Rolando, c'était un bon présage, un son long aurait annoncé le pire, mais trois courts, c'était peut-être une bonne nouvelle. D'un mouvement sec du bras il fit riper le paquet marron de Paladines au-dehors de sa manche. Elles étaient beaucoup plus chères que les Dorados qu'il fumait tout au long de la journée. De ce paquet, il n'en prenait d'ordinaire qu'une seule par jour, après son dîner. Il porta la cigarette à ses lèvres et craqua une allumette. Une bouffée profonde, et il emplit ses poumons de l'air humide qui sentait bon la terre et le parfum des pins. Le bout incandescent rougit au grésillement du tabac. Cet après-midi le paquet entier y passerait. Il faudrait être patient, ils franchiraient le col à la tombée du jour.
Tous les campesinos étaient venus se masser le long des bas-côtés à l'entrée du hameau. Cette fois, personne n'osa escalader les marchepieds.
Susan ralentit et la population se regroupa autour du véhicule. Elle coupa le moteur et descendit, tourna la tête de gauche à droite, soutenant fièrement chacun de leurs regards. Juan se tenait derrière elle et faisait rouler la terre sous son pied, cherchant à se donner une contenance. Rolando lui faisait face. Il jeta son mégot.
Susan inspira à fond et entreprit de faire le tour du Dodge. La foule la suivit des yeux. Rolando s'approcha, rien sur son visage ne trahissait son émotion. D'un geste énergique elle souleva la bâche, et Juan l'aida aussitôt à abaisser le hayon, découvrant la petite fille qu'elle ramenait au village. L'enfant n'avait plus qu'une seule jambe, mais elle ouvrit en grand deux bras à celui qui lui avait sauvé la vie. Rolando grimpa sur le plateau arrière et souleva la petite fille. Il murmura quelques mots à son oreille qui la firent sourire.
Quand il redescendit, il la posa à terre, s'agenouillant à la hauteur de son épaule pour la soutenir. Il y eut quelques secondes de silence et tous les hommes lancèrent leur chapeau en l'air en poussant un cri qui s'envola vers les hauteurs.
Susan baissa pudiquement la tête pour que personne ne la regarde en cet instant où elle se sentait particulièrement fragile. Juan la saisit par le poignet. « Laisse-moi », dit-elle. Il resserra son étreinte : « Merci pour eux. » Rolando avait confié l'enfant à une femme et s'était approché d'elle. Sa main monta vers son visage, il lui releva le menton et héla Juan avec autorité :
— Comment l'appelle-t-on ?
Juan scruta l'homme à l'imposante stature et attendit quelques instants avant de répondre :
— En bas dans la vallée, on l'appelle la Señora Blanca.
Rolando s'avança vers lui d'un pas volontaire ; il posa ses lourdes mains sur ses épaules. Les sillons profonds gravés aux contours de ses yeux se plissèrent, sa bouche s'ouvrit généreusement, dans un immense sourire partiellement édenté.
— Doña Blanca ! s'exclama-t-il. C'est ainsi que Rolando Alvarez l'appellera.
Le paysan entraîna Juan sur la sente de pierres qui menait au village, ce soir ils boiraient du guajo.
Les premiers jours du mois de janvier 1976 succédèrent à un second réveillon vécu l'un sans l'autre. Susan avait passé les fêtes à travailler sans relâche. Philip, qui se sentait plus seul que jamais, lui écrivit cinq lettres entre Thanksgiving et la nuit du nouvel an, il n'en posta aucune.
Dans la nuit du 4 février, un effroyable tremblement secouait la terre du Guatemala, tuant vingt-cinq mille personnes. Susan fit tout son possible pour partir y porter secours, mais les roues édentées des mécanismes administratifs refusèrent de tourner dans le bon sens, et elle dut se résigner. Le 24 mars, en Argentine, le régime péroniste était abattu, le général Jorge Rafaël Videla venait de faire arrêter Isabel Perón ; un autre espoir s'éteignait dans cette partie du monde. À Hollywood, un Oscar tombait d'un nid de coucou sur les épaules de Jack Nicholson. Le 4 juillet l'Amérique en liesse fêtait ses deux cents ans d'indépendance. Quelques jours plus tard, à des centaines de milliers de kilomètres, un Viking se posait sur Mars et envoyait les premières images de la planète rouge que la terre découvrait. Le 28 juillet, un autre séisme grimpait au-delà du huitième barreau de l'échelle de Richter. À 3 h 45 précises, la ville chinoise de Tangshan était rayée du globe, pourtant un million six cent mille personnes y vivaient. Cette nuit-là, quarante mille mineurs étaient ensevelis au fond d'une mine au sud de Pékin. Dans les décombres de la mégapole, six millions d'habitants désormais sans abri campaient sous des pluies diluviennes. La Chine allait porter le deuil de sept cent cinquante mille êtres humains. Demain, l'avion de Susan se poserait à Newark.
Il avait quitté l'agence plus tôt. En chemin il s'était arrêté une première fois, pour choisir des roses rouges et des lys blancs, les fleurs préférées de Susan. À l'épicerie au coin de la rue il avait fait une seconde halte. Il avait acheté une nappe en tissu, de quoi préparer un bon dîner, six petites bouteilles de Coca-Cola, parce qu'elle n'aimait pas les grandes, et plein de sachets de friandises, surtout ceux qui contenaient les bonbons acidulés à la fraise qu'elle dévorait toujours avec gourmandise. Les bras chargés il avait gravi les marches de l'escalier. Il avait poussé son bureau au milieu du living et il avait dressé la table, vérifiant maintes fois que les assiettes étaient bien en face l'une de l'autre, les couverts disposés symétriquement et les verres correctement alignés. Il avait vidé les sacs de friandises dans un bol à petit déjeuner qu'il avait posé sur le rebord de la fenêtre. Il avait consacré l'heure suivante à couper les tiges des fleurs et à accommoder les deux bouquets. Celui des roses rouges trouva sa place dans la chambre, sur la table de nuit de droite. Puis il avait changé les draps du lit. Il avait ajouté un second verre à dents sur l'étagère de la minuscule salle de bains, dont il avait récuré soigneusement la robinetterie – lavabo et douche. La nuit était bien avancée quand il avait fait plusieurs fois le tour des lieux « pour tout vérifier » et comme tout lui paraissait un peu trop propre, il étudiait consciencieusement la façon de redisposer les objets pour donner plus de vie au lieu. Après avoir grignoté un paquet de chips au-dessus de la corbeille à papier, il avait fait sa toilette à même l'évier de la cuisine et s'était allongé sur le canapé. Le sommeil ne voulait pas venir, il se réveilla toutes les heures. Au lever du jour il s'habilla et partit prendre le bus qui l'amènerait à l'aéroport de Newark.
Il était 9 heures ce matin-là, l'avion de Miami se poserait dans deux heures. Avec l'espoir qu'elle ait choisi ce premier vol, il était arrivé tôt, avait « réservé » sa table en inclinant le dossier de la chaise et s'était installé au comptoir pour lutter contre son impatience en tentant d'engager un semblant de conversation avec le barman. Il n'était pas de ces hommes en livrée noire ou blanche qui, dans les grands hôtels, ont pour habitude de recueillir les confidences de leurs clients, et ne prêta qu'une oreille distraire aux propos de Philip. Entre 10 et 11 heures, il avait hésité cent fois à aller l'attendre à la porte mais le rendez-vous qu'elle lui avait fixé était ici, à cette table. Ce détail ressemblait bien à Susan, comme une illustration parfaite de ses contradictions ; elle abhorrait les situations emphatiques mais exaltait les symboles. Quand le Super Continental de la Eastern Airlines survola le terrain, le cœur de Philip se mit à battre plus vite et sa bouche s'assécha. Mais dès que l'avion vint s'immobiliser, il sut qu'elle n'était pas dans ce vol. Accolé à la vitre, il pouvait voir la carlingue se vider de ses passagers, il les regarda suivre au sol la ligne jaune qui les guidait jusqu'au terminal. Elle arriverait sûrement par le vol de la fin d'après-midi, « c'était bien plus logique ». Alors pour se distraire d'une longue attente il commença à dessiner. Une heure passa ; après avoir croqué sur des grandes feuilles à rayures les sept clients qui étaient entrés puis ressortis, il referma son cahier à spirale et s'approcha du comptoir pour questionner le barman :
— Je vais peut-être vous paraître étrange mais j'attendais quelqu'un qui devait décoller ce matin de Miami, le prochain vol n'arrivant qu'à 19 heures cela me laisse encore six bonnes heures à tuer et je crois que je n'ai plus de cartouches.
L'homme le regarda, interrogatif, il continuait inlassablement de sécher sa vaisselle et de la remettre en place sur l'étagère derrière lui. Philip reprit le cours de son monologue.
— C'est long parfois une heure ! Il y a des journées où le temps passe si vite que l'on a peine à tout faire, et d'autres comme celle-ci où l'on regarde sa montre sans cesse, à croire qu'elle s'est arrêtée. Est-ce que je pourrais vous aider à essuyer votre vaisselle ou je ne sais pas, moi, à prendre les commandes de vos clients, juste pour passer le temps ? Je tourne en rond là !
Le barman venait de remettre en place le dernier verre propre. Il jeta un regard circulaire à la salle déserte et d'un ton nonchalant lui demanda ce qu'il désirait consommer tout en lui faisant glisser un best-seller qu'il avait extrait du dessous de son comptoir. Philip en découvrit le titre : Will you please be quiet… please ! Il remercia le garçon avant d'aller reprendre sa place. À l'heure du déjeuner le café était plein, il se força à commander un plat, plus pour satisfaire le barman que son estomac qui ne lui réclamait rien. Il grignota un club sandwich, tout en poursuivant sa lecture du recueil de nouvelles de Raymond Carver. À 14 heures, alors que la serveuse qui venait de prendre son service remplissait sa tasse d'un énième café, il commanda une part de gâteau au chocolat, qu'il ne toucha pas, il en était toujours à la première histoire. À 15 heures il remarqua qu'il relisait la même page depuis dix minutes, à 15 h 30 la même ligne ; il referma l'ouvrage et soupira.
Dans le Boeing qui décollait de Miami pour rejoindre Newark, Susan les yeux clos comptait dans sa tête les lampes orange suspendues au-dessus du bar, se remémorait le parquet aux lattes vernies, la porte avec son hublot bien plus gros que celui contre lequel elle s'assoupit.
Vers 16 heures, revenu sur un tabouret du bar, il essuyait des verres en écoutant le barman qui avait remplacé celui du matin lui conter quelques épisodes de sa vie tumultueuse. Philip, envoûté par son accent espagnol, l'avait interrogé à plusieurs reprises sur ses origines, l'homme devait sans cesse lui rappeler qu'il venait du Mexique et qu'il n'était jamais allé au Honduras. À 17 heures le lieu se remplit à nouveau, il regagna sa place. Toutes les tables étaient occupées quand la vieille dame au dos voûté entra sans que personne ne lui prête attention. Il mit son cahier devant ses yeux pour ne pas croiser son regard, quelques instants seulement, le temps d'éprouver un certain malaise coupable. Après avoir éparpillé toutes ses affaires, il inclina une nouvelle fois son dossier, se leva et alla la chercher au comptoir où elle se tenait péniblement debout. La vieille dame le remercia sincèrement et le suivit pour lentement s'asseoir sur la chaise qu'il lui offrait.
Trop nerveux pour se contenir, Philip, après avoir insisté pour qu'elle garde bien la place, alla chercher lui-même la consommation au comptoir.
Dans le quart d'heure suivant, elle essaya d'entamer une conversation courtoise, à la seconde tentative il l'invita poliment mais fermement à avaler sa boisson. Trente interminables minutes finirent par s'écouler, quand elle se leva enfin ! Elle le salua et il la regarda entreprendre sa lente marche vers la sortie.
Le grondement sourd des moteurs au-dessus de lui l'arracha soudainement à ses pensées. Il baissa presque la tête, quand le 727 survola le toit en dépassant l'aérodrome. Le commandant de bord inclina l'appareil sur la droite, poursuivant son tour d'approche, parallèle à la piste. Au loin le bimoteur se pencha à nouveau pour se placer cette fois perpendiculairement au terrain, presque aussitôt il vira en finale. Les lourdes roues jaillirent sous les moteurs, les feux avant encastrés dans les ailes se mirent à scintiller. Quelques instants plus tard le gros nez rond de l'avion bascula en arrière, la roulette de queue venait de toucher le sol. Les pales des hélices devinrent progressivement visibles. À la hauteur de l'aérogare le 727 pivota, avançant vers son aire de stationnement située au pied du bar. L'avion de Susan venait de se poser. Philip fit un signe au serveur pour qu'il vienne nettoyer la table, remit salière, poivrier et sucrier en bonne place, bien alignés dans l'axe. Quand les premiers passagers descendirent par l'échelle il eut peur que son instinct lui ait fait défaut.
Elle portait une chemise d'homme dont les pans retombaient sur son jean délavé. Elle avait maigri mais elle semblait en forme, ses pommettes bien saillantes parurent se rehausser de quelques centimètres quand elle l'aperçut à l'étage, de l'autre côté de la vitre. Il fit un effort surhumain pour respecter sa volonté et rester à table. Dès qu'elle entra dans le terminal, disparaissant pour un temps de son champ de vision, il se retourna et commanda deux boules de glace à la vanille recouvertes de chocolat chaud saupoudré d'amandes effilées, le tout copieusement arrosé de caramel liquide.
Quelques instants plus tard, elle colla son visage contre l'oculus en verre et lui fit une grimace. Il s'était levé dès qu'elle était apparue à la porte du bar. Elle avait souri en constatant qu'il avait pris place à la même table. Dans une vie où elle n'avait plus beaucoup de repères, ce petit coin d'intimité au creux de cet aéroport anonyme avait pris de l'importance. Elle se l'était avoué en débarquant du petit avion de la poste qui l'avait conduite de Puerto Cortes à Tegucigalpa.
Quand elle avait poussé le battant, il s'était forcé à ne pas se précipiter vers elle, elle aurait détesté ça ; maintenant, elle faisait exprès de marcher lentement. À la troisième rangée de tables elle laissa tomber son gros sac, se mit à courir et plongea enfin dans ses bras. Le front posé sur son épaule, elle huma le parfum de sa nuque. Il prit sa tête dans ses deux mains pour croiser son regard. Ils restèrent silencieux. Le serveur toussota derrière eux, ironique il demanda à Philip :
« Vous ne vouliez pas que je rajoute une noisette de chantilly sur le dessus par hasard ? »
Ils finirent par s'asseoir, elle contempla la coupe glacée, plongea son index dedans et suça le caramel qui l'enrobait.
— Tu m'as rudement manqué ! dit-il.
— Pas toi ! répondit-elle, sarcastique. Comment vas-tu ?
— On s'en fout, laisse-moi te regarder.
Elle avait changé, imperceptiblement peut-être aux yeux des autres, mais pas à ceux de Philip.
Ses joues s'étaient creusées et son sourire trahissait une détresse qu'il ressentait sans pouvoir la décrypter. Comme si chaque tragédie dont elle avait été le témoin s'était incrustée dans sa chair, dessinant les contours d'une blessure débordante d'humanité et de désarroi.
— Pourquoi me regardes-tu comme ça, Philip ?
— Parce que tu m'impressionnes.
L'éclat de rire de Susan envahit tout le bar, deux clients attablés se retournèrent. Elle mit sa main devant sa bouche.
— Ooops, pardon !
— Ne t'excuse surtout pas, tu es tellement jolie quand tu ris, ça t'est arrivé de temps en temps là-bas ?
— Tu sais, le plus incroyable c'est que là-bas ça te semble être le bout du monde et c'est tout à côté. Mais parle-moi de toi, de New York.
Il était heureux de vivre à Manhattan. Il venait de décrocher un premier travail pour une agence de pub qui lui avait commandé un story-board.
Ses dessins avaient plu et il planchait déjà sur un autre projet. Cela ne lui rapportait pas beaucoup d'argent mais c'était du concret. Quand elle lui demanda s'il était content de sa vie, il répondit d'un haussement d'épaules. Il voulut savoir si elle était satisfaite de son expérience, si elle avait trouvé ce qu'elle cherchait. Elle esquiva la question et continua de l'interroger. Elle voulait qu'il lui donne des nouvelles de ses parents. Ils pensaient vendre la maison de Montclair et s'installer sur la côte ouest. Philip ne les avait presque pas vus de l'année, sauf à Thanksgiving. Retourner dormir dans sa chambre lui avait procuré une sensation désagréable, il se sentait s'éloigner d'eux et pour la première fois les voyait vieillir, comme si la distance avait rompu le fil du temps, et découpé la vie en succession d'images où les visages se transforment d'une épreuve à l'autre, sur un papier devenu mordoré. Il brisa le silence.
— Quand on vit au côté des gens on ne se rend pas vraiment compte qu'ils changent, et c'est comme cela qu'on finit par les perdre.
— C'est ce que je t'ai toujours dit mon vieux, c'est périlleux de vivre à deux, dit-elle. Tu me trouves grossie ?
— Non, bien au contraire, pourquoi ?
— À cause de ce que tu viens de dire. Tu trouves que j'ai changé ?
— Tu as l'air crevée Susan, c'est tout.
— Donc, j'ai changé !
— Depuis quand tu te soucies de ton apparence ?
— Mais chaque fois que je te vois.
Elle suivait du regard les effiloches d'amandes s'engluant dans le chocolat qui se déposait au fond de la coupe glacée.
— J'avais envie d'un plat chaud !
— Qu'est-ce que tu as, Susan ?
— J'ai dû oublier de prendre mes pilules à fou rire ce matin !
Elle l'avait agacé. Elle regrettait déjà son mouvement d'humeur, mais elle avait cru que leur complicité l'autorisait à se conduire comme bon lui semblait.
— Tu pourrais faire un petit effort au moins !
— De quoi tu parles ?
— De me laisser croire que tu es heureuse de me voir.
Elle passa un doigt sur sa joue.
— Mais grosse pomme évidemment que je suis heureuse, cela n'a rien à voir avec toi !
— Avec quoi alors ?
— C'est difficile de revenir dans mon pays. Tout me paraît tellement loin de la vie que je mène. Ici tout existe, ici rien ne manque, là-bas tout fait défaut.
— La jambe cassée de ta voisine n'enlève rien à la douleur de ta cheville foulée. Si tu n'arrives plus à relativiser les choses essaie d'être un peu plus égoïste, cela fera de toi une meilleure personne.
— Waouw, tu deviens philosophe mon vieux.
Philip se leva brusquement et remonta l'allée jusqu'à la porte. Il sortit dans la coursive et rentra aussitôt, revenant d'un pas rapide. Il se pencha et l'embrassa dans le cou.
— Bonjour, ça me fait tellement plaisir de te voir !
— Je peux savoir à quoi tu joues ?
— Je ne joue pas justement ! Je t'attends depuis deux ans, je me suis fait de la corne au pouce à force de t'écrire puisque c'était le seul moyen de partager le strict minimum de ta vie, je trouve que nos retrouvailles commencent différemment de ce que j'avais pu imaginer, je préfère reprendre tout au début !
Elle le dévisagea quelques instants et son rire éclata.
— Tu es toujours aussi barjo mon vieux, toi aussi tu me manques !
— Bien, tu me racontes maintenant ?
— Non, toi d'abord, parle-moi encore de ta vie ici à New York, je veux tout savoir.
— Quoi comme plat chaud ?
— De quoi parles-tu ?
— Tu as dit que tu voulais un plat chaud, qu'est-ce que tu veux manger ?
— Mais ça c'était avant. La glace c'était une très jolie idée.
Tous deux éprouvaient une étrange sensation, sans oser se l'avouer, sans vouloir trop en dire.
Le temps posait des jalons d'intensité différente dans chacune de leur vie, à des rythmes qui n'avaient plus de commune mesure. Mais le sentiment qui les liait était intact, seuls les mots leur faisaient défaut. Peut-être aussi parce que la profondeur et la sincérité du lien tissé entre eux souffraient déjà de trop d'absences, d'une distance qui ne s'exprimait pas qu'en kilomètres.
— Alors mange-la vite et allons-y, j'ai une surprise pour toi.
Elle baissa les yeux et marqua un temps de silence, quelques secondes avant de relever la tête pour le regarder.
— Je n'aurai pas le temps… Je veux dire que je ne reste pas, j'ai accepté de reconduire mon contrat, ils ont vraiment besoin de moi là-bas tu sais. Je suis désolée Philip.
Il sentit la terre se dérober sous lui, sentiment d'un étrange vertige qui s'installe et vous rend plus imparfait encore quand on voudrait être si présent.
— Ne fais pas cette tête-là, je t'en prie.
Elle posa sa main sur celle de Philip, et il détourna aussitôt son regard pour qu'elle ne puisse y voir la tristesse et le désarroi qui venaient envahir ses yeux. Un sentiment de solitude comprimait son cœur. De son pouce il caressa le dos de la main de Susan, sa peau avait perdu de sa douceur, des ridules s'étaient formées, et il pensa à ne pas les regarder.
— Je sais, dit-elle, c'est difficile. Impossible de garder des mains de jeune fille, tu as vu mes ongles, et je ne te parle pas de mes jambes. Qu'est-ce que tu voulais m'emmener voir ?
Il voulait lui montrer son studio à Manhattan, mais ce n'était pas grave, ce serait sûrement pour la prochaine fois. Il la dévisagea et son regard changea. Elle fixait sa montre.
— Et tu restes combien de temps ?
— Deux heures.
— Ah !
— Je sais, mais tu n'imagines pas les embrouilles que j'ai dû faire pour m'évader et faire ce crochet.
Elle sortit un paquet emballé de papier kraft brun, qu'elle posa sur la table.
— Il faut absolument que tu ailles déposer ce colis à cette adresse, c'est nos bureaux à New York et c'est une partie de l'excuse bidon dont je me suis servie pour venir te voir.
Il ne regarda pas le paquet.
— Je pensais que tu bossais pour une association humanitaire, je ne savais pas que tu étais en camp disciplinaire.
— Eh bien maintenant tu le sais !
— Raconte-moi !
En deux ans, elle avait déjà bien tracé sa route.
C'est elle qu'on avait convoquée à Washington pour justifier les crédits demandés, elle qui devait revenir au plus vite avec des caisses de médicaments, de matériel et de denrées non périssables.
— Et tu ne peux même pas attendre ici pendant qu'ils emballent les cartons là-bas ?
— Je suis venue pour préparer les colis moi-même, c'est aussi le but de mon voyage, je dois rapporter ce dont nous avons précisément besoin et pas les tonnes de conneries qu'ils risquent de nous expédier.
— Et c'est quoi ce dont vous avez précisément besoin ?
Elle fit semblant de sortir une liste de sa poche et de la lire :
— Tu prends l'allée de gauche, moi je vais vers les rayons réfrigérés au fond du magasin et on se retrouvera aux caisses. Tu te souviendras de tout ? Il nous faut du matériel scolaire, trois cents cahiers, neuf cents crayons, six tableaux noirs, cent boîtes de craies, des manuels d'espagnol, tout ce que tu trouveras en rayon, de la vaisselle en plastique, environ six cents assiettes, deux mille couteaux, autant de fourchettes et le double de cuillères, neuf cents couvertures, mille langes, mille serviettes, une centaine de draps pour le dispensaire…
— Moi c'est toi dont j'ai besoin, Susan.
— … six mille compresses, trois cents mètres de fil à sutures, des équipements de stérilisation, des outils dentaires, des aiguilles, des drains stériles, des champs opératoires, des écarteurs, des clamps, des pinces chirurgicales, de la pénicilline, de l'aspirine, des antibiotiques à spectre large, des anesthésiques… Pardonne-moi, je ne suis pas très drôle.
— Si, ce n'était pas si mal ! Je peux au moins venir avec toi à Washington ?
— Là où je dois me rendre, tu n'aurais pas le droit de me suivre. Tu sais, ils ne me donneront pas le vingtième de ce qu'il nous faut.
— Tu dis déjà « nous » en parlant de là-bas ?
— Je n'avais pas fait attention.
— Quand reviens-tu ?
— Je n'en ai pas la moindre idée, dans un an probablement.
— Tu resteras la prochaine fois ?
— Philip, n'en fais pas un drame, si l'un de nous deux était parti dans une université de l'autre côté du pays ce serait pareil, non ?
— Non, les vacances ne dureraient pas deux heures. Bon je m'enfonce, je suis triste et je n'arrive pas à te le cacher. Susan, tu vas te trouver toutes les bonnes raisons de la terre pour que cela ne t'arrive jamais ?
— Pour qu'il ne m'arrive jamais quoi ?
— De prendre le risque de te perdre toi en t'attachant à quelqu'un. Arrête de regarder ta montre !
— C'est l'heure de changer de sujet, Philip !
— Tu vas arrêter quand ?
Elle retira sa main, ses yeux se plissèrent.
— Et toi ? reprit-elle.
— Qu'est-ce que tu veux que j'arrête, moi ?
— Ta grande carrière, tes moyens croquis, ta petite vie.
— Là, tu es méchante !
— Non, je suis juste plus directe que toi, c'est une simple question de vocabulaire.
— Tu me manques Susan, c'est tout, j'ai la faiblesse de te le dire, mais tu n'as pas idée comme je suis en colère parfois.
— C'est peut-être moi qui devrais ressortir du bar et refaire mon entrée, je suis vraiment désolée, je te jure que je ne pensais pas ce que je disais.
— Mais si tu le pensais, différemment peut-être, pourtant ça revient au même.
— Je ne veux pas arrêter, pas maintenant. Philip, ce que je vis est dur, parfois très dur, mais j'ai l'impression que je sers vraiment à quelque chose.
— C'est ce qui me rend si jaloux, c'est ça que je trouve si absurde.
— Jaloux de quoi ?
— De ne pas suffire à provoquer ce souffle en toi, de me dire que seule la détresse t'attire, celle des autres, comme si elle t'aidait à fuir la tienne au lieu de l'affronter.
— Tu m'emmerdes, Philip !
Il haussa soudainement le ton, elle en fut surprise et, chose rare, elle ne put l'interrompre, même si ce qu'il disait lui déplaisait fortement.
Il refusait son discours humanitaire. Pour lui Susan se cachait dans une vie qui n'était plus la sienne depuis le triste été de ses quatorze ans. Au travers des vies qu'elle secourait c'était celles de ses parents qu'elle essayait de sauver. Parce qu'elle se sentait coupable de ne pas avoir eu, ce jour-là, la grippe carabinée qui les aurait retenus à la maison.
— N'essaye pas de me couper la parole, poursuivit-il, autoritaire ; je connais tous tes états d'âme et toutes tes parades, je peux déchiffrer chacune de tes expressions. La vérité c'est que tu as peur de vivre, et c'est pour surmonter cette peur que tu es partie assister les autres. Mais tu n'affrontes rien, Susan, ce n'est pas ta vie que tu défends, ce sont les leurs. Quel étrange destin que d'ignorer ceux qui t'aiment pour aller donner de l'amour à ceux que tu ne connaîtras pas ! Je sais que cela te nourrit, mais tu t'ignores.
— Parfois j'oublie que tu m'aimes comme ça, et je me sens si coupable de ne pas savoir t'aimer aussi bien.
Les aiguilles de la pendule tournaient à une vitesse anormale, Philip se résigna, il avait tant de choses à lui dire, il les lui écrirait. Ils eurent à peine le temps de partager quelques moments des deux années qu'il avait passées à l'attendre.
Susan accusait une certaine fatigue, elle trouvait que le visage de Philip avait changé, il faisait plus « mec », il prit cette réflexion comme un compliment. Il la trouvait encore plus jolie. Tous deux se rendaient compte que ce court instant ne serait pas suffisant. Quand la voix crépitante du haut-parleur annonça l'embarquement de son vol, il préféra rester assis à la table. Elle l'observa.
— Je ne t'accompagnerai à la porte que quand tu resteras plus de quatre heures, comme cela tu le sauras pour ta prochaine visite.
Il se força à esquisser un sourire.
— Tes lèvres, Philip ! On dirait Charlie Brown !
— Tu m'en vois ravi, c'est ta BD préférée !
— Je fais la maligne, mais tu sais…
Elle s'était levée, il prit sa main et la serra dans la sienne.
— Je sais ! Sauve-toi.
Il posa un baiser au creux de sa paume, elle se pencha pour l'embrasser à la commissure des lèvres ; en reculant, elle caressa tendrement sa joue.
— Tu vois que tu vieillis, tu piques !
— Toujours, dix heures après m'être rasé, file, tu vas le rater !
Elle tourna les talons et s'enfuit. Quand elle fut presque arrivée au bout de la rangée, il lui cria de prendre soin d'elle, de faire attention. Elle ne se retourna pas, leva son bras en l'air et secoua la main. La porte en bois brun se referma lentement, avalant sa silhouette. Il resta ainsi attablé une heure encore, bien après que son avion eut disparu dans le ciel. Il prit un bus pour rentrer à Manhattan, la nuit était tombée et il préféra marcher dans les rues de SoHo.
Devant la vitrine de Fanelli's, il hésita à entrer.
Au plafond, des gros globes ronds diffusaient une lumière jaune sur les murs patinés ; derrière leur cadre en bois, Joe Frazier, Luis Rodriguez, Sugar Ray Robinson, Rocky Marciano et Muhammad Ali veillaient sur la salle où les hommes riaient en engloutissant des hamburgers, où les femmes picoraient des frites du bout des doigts. Il se ravisa, il n'avait pas faim et il rentra chez lui.
À Washington, Susan entrait dans sa chambre d'hôtel. Au même moment, dans la sienne, Philip contemplait le lit. Il effleura l'oreiller de droite et retourna dans le living désert, il ne débarrassa pas la table qu'il regarda longtemps en silence, puis il alla passer la nuit couché sur le canapé.
Demain il irait déposer le paquet.
OceanofPDF.com