Pantaleón et les visiteuses
Chapitre 9
Numéro spécial du journal El Oriente
(Iquitos, 5 janvier 1959),
consacré aux graves événements de Nauta.
Reportage extraordinaire de toute la rédaction d’El
Oriente, mobilisée sous la houlette intellectuelle de son directeur, Joaquín Andoa, pour donner aux lecteurs du département de Loreto la version la plus vivante, détaillée et fidèle de la belle Brésilienne, depuis l’attaque de Nauta jusqu’à l’enterrement à Iquitos, avec les faits qui ont électrisé l’attention de nos concitoyens.
Pleurs et surprises ont accompagné
à sa dernière demeure la belle assassinée
Hier matin, à 11 heures approximativement, la dépouille mortelle de feu Olga Arellano Rosaura, connue dans le monde de mauvaise vie sous le surnom de Brésilienne, dû à ses années de séjour dans la ville de Manaos (cf. sa biographie p. 2, col. 4 et 5), a été mise en terre au cimetière historique général de cette ville au milieu de la peine et de l’affliction de ses compagnons de travail et connaissances, dans l’émotion de la nombreuse affluence. Peu auparavant un détachement d’infanterie du campement militaire Vargas Guerra rendit hommage à la défunte, dans un geste insolite qui ne laissa pas de provoquer une surprise considérable même parmi les personnes les plus affligées par la façon tragique dont perdit la vie cette jeune et dévoyée beauté lorétane, que le capitaine (sic) Pantaleón Pantoja appela, dans son éloge funèbre, « malheureuse martyre de l’accomplissement du devoir et victime de la grossièreté et de la vilenie de l’homme » (lire l’éloge intégral p. 3, col. 1).
Sachant que les obsèques de la jeune infortunée allaient être célébrées hier matin, dès les premières heures du jour s’étaient assemblés aux alentours du cimetière (rue Alfonso Ugarte et Ramón Castilla) de nombreux curieux qui bloquèrent bientôt l’entrée principale et le pourtour du Monument aux Morts pour la Patrie. À dix heures trente, plus ou moins, l’assistance put voir arriver un camion du campement militaire Vargas Guerra, d’où descendit un détachement de douze soldats, avec casque, tenue de parade et fusil, commandé par le lieutenant d’infanterie Luis Bacacorzo, lequel posta ses hommes de chaque côté de la porte d’entrée du cimetière. Cette opération aiguisa la curiosité des personnes présentes qui ne pouvaient deviner la raison de la présence d’un détachement de l’Armée à cette heure, en ce lieu et circonstance. L’énigme allait être éclairée quelques moments après. Vu que la foule des curieux et du public en général obstruait complètement l’accès du cimetière, le lieutenant Bacacorzo ordonna à ses hommes de dégager la porte, ce qu’ils firent immédiatement sans ménagements.
À 11 heures moins le quart, le célèbre fourgon de luxe de la principale agence de pompes funèbres d’Iquitos, la « Modus Vivendi », fit son apparition entièrement recouvert de gerbes de fleurs, dans la rue Alfonso Ugarte, suivi d’un grand nombre de taxis et de véhicules particuliers. Le cortège funèbre, qui avançait très lentement, était parti quelques minutes auparavant du local du fleuve Itaya appelé Service de Visiteuses, connu généralement sous la simple appellation de Pantiland, où avait été veillée toute la nuit précédente la malheureuse Olga Arellano Rosaura. Un silence impressionnant s’étendit immédiatement dans le quartier et la foule assemblée ouvrit un passage au cortège de sa propre initiative afin qu’il puisse arriver à l’entrée même du cimetière. Un grand nombre de personnes – une centaine, selon les observateurs – accompagnaient dans son voyage à sa dernière demeure l’infortunée Olga, plusieurs d’entre elles vêtues de sombre et manifestant, surtout ses compagnes de travail, les visiteuses et « lavandières » d’Iquitos, une grande affliction sur leur visage. On put remarquer parmi la foule qui composait le cortège funèbre la totalité des femmes qui travaillent dans l’institution mal famée du fleuve Itaya, lesquelles, logiquement, manifestaient la plus grande douleur, versant des larmes à flots sous les voiles et les mantilles noires. Une note d’émotion et de dramatisme fut mise par la présence au premier rang des six femmes qui vécurent avec feu la Brésilienne les graves événements de Nauta, au cours desquels elle perdit la vie, et même Luisa Cánepa, alias Gros-Lolos, qui, comme nos lecteurs le savent, reçut des blessures et des contusions assez sérieuses de la part des assaillants durant le triste événement (cf. p. 4 une récapitulation en détail de l’embuscade de Nauta et sa fin sanglante). Mais la plus grande surprise de l’ensemble des gens réunis là fut de voir descendre du fourgon funèbre, vêtu en uniforme de capitaine de l’Armée et avec des lunettes fumées, le promoteur chef du dénommé Service de Visiteuses, le très connu et peu apprécié M. Pantaleón Pantoja, dont jusqu’alors personne, du moins que nous sachions au journal, ne connaissait la qualité d’officier de l’Armée de terre. Ce qui, bien entendu, provoqua des commentaires divers dans le public.
Lorsqu’on le descendit du fourgon, on put remarquer que le cercueil avait la forme d’une croix, comme c’est l’habitude parmi les défunts qui de leur vivant appartinrent à la Confrérie de l’Arche, ce qui dut sembler étonnant à bien des gens, vu le soupçon que la mort de la Brésilienne était dû à des adeptes de cette secte religieuse, hypothèse qui, par ailleurs, a été énergiquement démentie par le grand prophète de l’Arche (cf. l’« Épître aux bons sur les méchants » du frère Francisco, que nous publions p. 3, col. 3 et 4). Le cercueil fut descendu du fourgon et porté jusqu’au cimetière sur les épaules du capitaine Pantoja en personne et de ses collaborateurs du mal aimé Service de Visiteuses : Porfirio Wong, connu sous le nom du Chinois au quartier de Belén, le quartier-maître M.P. Carlos Rodríguez Saravia (qui commandait le bateau Eva lorsque eut lieu l’attaque de Nauta), le sous-officier F.A.P. Alonso Pantinaya, alias Dingo, fameux ex-as de l’acrobatie aérienne, les recrues Sinforoso Caiguas et Palomino Rioalto et l’infirmier Virgilio Pacaya. Les cordons du poêle, sur lequel se trouvait une orchidée élégante et solitaire, étaient tenus par la célèbre Leonor Curinchila, alias Chuchupe, et diverses pupilles de ce centre de mauvaise vie du fleuve Itaya, Sandra, Viruca, Pitchoune, Pilou et d’autres, et le populaire Juan Rivera, alias Choupette, qui arborait les bandages et les traces des nombreuses blessures qu’il avait reçues en essayant de repousser, avec une bravoure typiquement lorétane, l’agression de Nauta. Les cordons du poêle étaient tenus aussi par deux dames d’un certain âge et d’origine humble, visiblement affectées, qui refusèrent de donner leur nom et d’indiquer leur lien avec la victime, et que certaines rumeurs rattachaient à la famille d’Olga Arellano Rosaura, lesquelles préféraient dissimuler leur identité à cause des activités peu recommandables auxquelles se consacrait de son vivant la jeune crucifiée. Dès que le cortège fut aligné de la façon que nous avons indiquée, à un signe du capitaine Pantoja le lieutenant Luis Bacacorzo, d’une voix martiale, donna aux soldats du détachement l’ordre de Présentez, armes ! ce qu’ils firent sur l’instant avec grâce et élégance. Ainsi, sur les épaules de ses collègues et amis et entre une double rangée de fusils qui lui rendaient les honneurs, entra au cimetière général d’Iquitos la malheureuse Brésilienne qui perdit la vie à peu de distance d’où naît notre fleuve-mer. Le cercueil fut porté jusqu’au petit podium, près du Monument aux Morts pour la Patrie, où une plaque accueille le visiteur avec cette apostrophe funèbre : « ENTRE, PRIE, REGARDE AVEC TENDRESSE CETTE DEMEURE ; IL SE PEUT QUE CE SOIT TA DERNIÈRE DEMEURE . » Là, donnant des signes d’inexplicable mauvaise humeur et d’ennui, qui ne manquèrent pas d’être critiqués par l’assistance, se trouvait l’ex-aumônier de l’Armée et curé en titre chargé du cimetière d’Iquitos, le père Godofredo Beltrán Calila. Le prêtre dit avec une rapidité exagérée les prières funèbres, il ne prononça aucun sermon, comme on l’attendait, et quitta les lieux sans attendre la fin de la cérémonie. L’acte religieux terminé, le capitaine Pantaleón Pantoja, se plaçant devant le cercueil de la malheureuse Olga Arellano Rosaura, prononça l’éloge funèbre que nous reproduisons ailleurs dans ce journal (cf. p. 3, col. 1), ce qui amena les funérailles au paroxysme du pathétisme et de la sensibilité, le capitaine Pantoja se voyant interrompu, à plusieurs moments, par ses propres sanglots, lesquels étaient accompagnés, comme de tristes échos, par ceux des collaborateurs mentionnés et plusieurs filles présentes.
Immédiatement après, le cercueil fut de nouveau porté sur les épaules des mêmes, tandis que d’autres personnes, en majorité des visiteuses et des « lavandières », se relayaient pour tenir les cordons du poêle. Le cortège parcourut ainsi le cimetière jusqu’à l’extrémité sud, où, au Pavillon de Santo Tomás, quartier 17, niche supérieure, reposera la dépouille de la disparue. L’installation du cercueil et la pose de la pierre (où l’on lit simplement, en lettres dorées : Olga Arellano Rosaura, appelée la Brésilienne (1936-1959) : ses compagnons éplorés) provoquèrent de nouvelles effusions de peine et de douleur pour cette perte cruelle, de nombreuses femmes ayant éclaté en sanglots inconsolables. Après un Pater et un Ave qui furent dits, sur la suggestion de Leonor Curinchila, alias Chuchupe, pour la santé éternelle de la Lorétane disparue, le cortège se dispersa. L’assistance commençait à regagner son domicile, quand survint une pluie soudaine, comme si le ciel avait voulu s’associer soudain au deuil. Il était midi.
Éloge funèbre du capitaine Pantaleón Pantoja
à l’enterrement de la belle Olga
Arellano, la visiteuse crucifiée à Nauta
Nous reproduisons ci-dessous, en le jugeant de
l’intérêt de nos lecteurs pour sa sincérité déchirante et ses étonnantes révélations, l’éloge funèbre prononcé aux obsèques de la victime Olga Arellano Rosaura, alias la Brésilienne, par celui qui fut son ami et son chef, le très célèbre don Pantaleón Pantoja, et qui s’est révélé depuis hier, à la surprise générale, capitaine d’intendance de l’Armée péruvienne.
REGRETTÉE Olga Arellano Rosaura, très chère et aimée Brésilienne, comme nous t’appelions tendrement nous tous qui te connaissions ou te fréquentions dans le labeur quotidien :
Nous avons revêtu notre glorieux uniforme d’officier de l’Armée du Pérou, pour venir t’accompagner à ce qui sera ta dernière demeure sur terre, parce que notre devoir était de proclamer aux yeux du monde, le front haut et en pleine conscience de notre responsabilité, que tu étais tombée comme un valeureux soldat au service de ta Patrie, notre cher Pérou. Nous sommes venus ici pour montrer sans honte et avec orgueil que nous étions tes amis et supérieurs, que nous nous sentions très honorés de partager avec toi la tâche que le destin nous avait assignée, et qui était de servir, de façon nullement facile et plutôt hérissée de difficultés et de sacrifices (comme tu l’as éprouvé, noble amie, dans ta propre chair), nos compatriotes et notre pays. Tu es une malheureuse martyre de l’accomplissement du devoir, une victime de la grossièreté et de la vilenie de certains hommes. Les lâches qui, possédés par le démon de l’alcool, les bas instincts de la lascivité ou le fanatisme le plus satanique, se sont postés au Ravin du Cacique Cocama, aux environs de Nauta, pour, au moyen de la basse tromperie et du vil mensonge, arraisonner comme des pirates notre transporteur fluvial Eva et ensuite assouvir avec une brutalité bestiale leurs désirs incléments, ne savaient pas que ta beauté, qui excitait leurs bas instincts, tu l’avais consacrée avec une exclusivité généreuse aux vaillants soldats du Pérou.
REGRETTÉE Olga Arellano Rosaura, inoubliable Brésilienne : ces soldats, tes soldats, ne t’oublient pas. En ce moment même, dans les coins les plus sauvages de notre Amazonie, dans les vallées où règne en maître l’anophèle paludique, dans les clairières les plus écartées de la forêt, là où l’Armée péruvienne s’est installée pour manifester et défendre notre souveraineté, et là où tu n’hésitais pas à te rendre, sans te soucier des insectes, des maladies et de l’inconfort, venant offrir ta beauté et ta joie franche et contagieuse aux sentinelles du Pérou, il y a des hommes qui se souviennent de toi avec des larmes dans les yeux, et le cœur gros de colère envers tes sadiques assassins. Ils n’oublieront jamais ta sympathie, ta grâce malicieuse, et ta façon si particulière de partager avec eux les servitudes de la vie militaire qui, grâce à toi, devenaient pour nos soldats, pour notre troupe, plus agréables et plus supportables.
REGRETTÉE Olga Arellano Rosaura, inoubliable Brésilienne, comme on te surnommait pour avoir vécu dans ce pays frère où te menèrent tes jeunes inquiétudes, quoique à vrai dire il n’y eût en toi pas une seule goutte de sang ni un seul cheveu qui ne fussent péruviens :
Tu dois savoir que, avec les soldats mélancoliques, disséminés en long et en large en Amazonie, te pleurent aussi et se souviennent tes compagnes et compagnons de travail du Service de Visiteuses pour Garnisons, Postes Frontières et Assimilés, au centre logistique duquel au bord du fleuve Itaya tu fus toujours une fleur luxueuse qui l’enrichissait et le parfumait, nous qui toujours t’avons admirée, respectée et aimée pour ton sens du devoir, ta bonne humeur infatigable, ton grand esprit de camaraderie et de collaboration et tant d’autres vertus qui t’honoraient. Au nom d’eux tous je veux te dire, en retenant mes larmes, que ton sacrifice n’aura pas été vain : ton sang encore jeune, sauvagement répandu, sera le lien sacré qui nous unira à partir de maintenant avec plus de force et l’exemple qui nous guidera et nous stimulera chaque jour pour accomplir notre devoir avec la perfection et le désintérêt qui te caractérisaient. Et finalement, en mon nom personnel, laisse-moi te remercier profondément, le cœur sur la main, pour toutes ces preuves d’affection et de compréhension, pour tous ces enseignements intimes que je n’oublierai jamais.
REGRETTÉE Olga Arellano Rosaura, inoubliable Brésilienne :
REPOSE EN PAIX
Chronique de l’attaque de Nauta
LE CRIME DU RAVIN DU
CACIQUE COCAMA,
MINUTE PAR MINUTE :
SON CORTÈGE DE SANG,
PASSION, SADISME NÉCROPHILE
ET INSTINCTS DÉBRIDÉS
N.D.L.R. : El Oriente tient à remercier tout
particulièrement le colonel de la Garde civile Juan Amézaga Riofrío, chef de la V’ Région de la Police et l’Inspecteur supérieur de Loreto de la Police judiciaire du Pérou (P.J.P.), Federico Chumpitaz Fernández, qui ont sous leur responsabilité mené l’enquête sur les tragiques événements de Nauta, et nous ont très aimablement accordé, en nous sacrifiant bien des minutes de leur temps précieux, toute l’information disponible jusqu’à présent sur cet événement.
Nous tenons à souligner l’attitude de coopération
avec la presse libre et démocratique de ces éminents chefs de la Police, sur lesquels d’autres autorités départementales devraient prendre exemple.
La conspiration de Requena
À mesure que progresse l’enquête sur les événements de Nauta des éléments nouveaux sont découverts qui modifient les premières versions diffusées par la presse écrite et radiophonique sur ce qui s’est passé. Ainsi, à chaque instant s’infirme la thèse selon laquelle l’attaque de Nauta et la mort et crucifixion d’Olga Arellano Rosaura, alias la Brésilienne, seraient un rite de « sacrifice et purification par le sang » ordonné par la Confrérie de l’Arche, secte dont les sept prévenus auraient été les instruments. De sorte que la fougueuse campagne de notre collègue, Germán Láudano Rosales, dans son émission La Voix d’El Sinchi défendant la Confrérie de l’Arche et repoussant comme fausse l’accusation des délinquants d’avoir obéi aux ordres du frère Francisco, se trouve de plus en plus près de la vérité. L’hypothèse d’El Sinchi selon laquelle cette accusation est un stratagème des détenus afin d’atténuer leur culpabilité semble confirmée par les faits. De même les premiers interrogatoires auxquels ont été soumis à Iquitos les prévenus – qui sont arrivés hier dans cette ville, par voie fluviale, en provenance de Nauta, où ils étaient restés détenus depuis le 2 janvier – ont également permis aux autorités de la Garde civile et de la P.J.P. d’écarter l’autre hypothèse qui circulait, selon laquelle l’attaque de Nauta aurait été le produit de l’inspiration du moment et le fruit des mauvais conseils de l’alcool, et de vérifier que sans aucun doute elle fut planifiée bien longtemps à l’avance dans ses moindres et macabres détails. Tout commença, semble-t-il, quelque quinze jours avant la date fatidique, lors d’une réunion sociale – et non religieuse, comme il avait été dit –, célébrée avec la plus grande innocence, entre un groupe d’amis du vaillant village de Requena. La fête aurait eu lieu le 14 décembre passé, chez l’ex-maire de la localité, Teófilo Morey, à l’occasion de l’anniversaire de ses cinquante-quatre ans.
Au cours du banquet, auquel assistèrent tous les inculpés (c’est-à-dire : Artidoro Soma, 23 ans ; Nepomuceno Quilca, 31 ans ; Caifás Sancho, 28 ans ; Fabio Tapayuri, 26 ans ; Fabriciano Pizango, 32 ans et Renán Márquez Curichimba, 22 ans), l’alcool coula abondamment et ils se trouvèrent tous en état d’ébriété. C’est au cours de ce repas que l’ex-maire Teófilo Morey lui-même, individu fort connu à Requena pour ses instincts sensuels, son goût de la bonne chère et des boissons spiritueuses et autres choses du même tonneau, lança – selon la déclaration de quelques coaccusés – l’idée de tendre une embuscade à un convoi de visiteuses, quand il se rendrait à quelque campement militaire, afin de jouir par la force des charmes des brebis égarées. (Comme nos lecteurs s’en souviendront, en un premier temps les assaillants affirmèrent que l’idée de l’attaque avait surgi au cours d’une messe nocturne de l’Arche de Requena où l’on tira au sort sept « frères » pour exécuter la mission décidée par tous les présents à la cérémonie, plus d’une centaine, à ce qu’ils dirent.) L’idée fut accueillie avec approbation et enthousiasme par les autres inculpés. Tous ont reconnu que le thème des visiteuses était fréquent dans leur vie et dans leurs réunions et qu’ils avaient envoyé plusieurs fois des protestations écrites aux hauts commandements militaires, leur demandant d’autoriser ces femmes de mauvaise vie à recevoir une clientèle civile dans les villages amazoniens qu’elles parcouraient, et qu’ils avaient même dépêché une fois une commission avec d’autres jeunes de Requena au bureau du chef de la base navale de Santa Isabel, proche de ce village, afin de protester contre le monopole, selon eux abusif, des Forces années sur ces expéditions de filles.
Dans ces conditions on comprend que la suggestion de l’ex-maire Morey, leur proposant de leur fournir l’occasion de réaliser leurs désirs contenus, fut reçue avec joie et véritable frénésie par les détenus. Il n’a pas encore été possible de déterminer si les sept conjurés étaient des disciples du frère Francisco et assistaient fréquemment aux rites clandestins de l’Arche de Requena, comme ils l’ont dit, ou si cela est totalement faux comme l’ont affirmé divers apôtres de la secte, au moyen de communiqués envoyés à la presse depuis leurs cachettes, et l’a confirmé le frère Francisco lui-même (cf. p. 3, col. 3 et 4). Durant cette même fête, dit-on, les sept amis tracèrent les premiers plans et décidèrent de perpétrer leur forfait loin de Requena, pour ne pas compromettre le renom de leur village et pour brouiller les pistes des autorités en cas d’enquête. Ils décidèrent également de se renseigner sur les dates d’arrivée des prochains convois de visiteuses à Nauta ou Bagazán, dont ils considérèrent les abords comme les plus propices à leurs agissements. L’ex-maire Morey lui-même se proposa de vérifier les bonnes dates, grâce aux relations qu’il avait gardées, à cause de sa charge municipale, avec les officiers de la base de Santa Isabel.
Et mettant aussitôt la main à la pâte, les accusés perfectionnèrent leur plan au cours de deux ou trois réunions postérieures. Teófilo Morey réussit, effectivement, à soutirer par ruse au lieutenant de vaisseau Germán Urioste qu’un convoi fluvial de six visiteuses, en provenance d’Iquitos, allait se rendre aux premiers jours de janvier aux postes de Nauta, Bagazán et Requena, l’arrivée au premier de ces points étant fixée au 2 sur le coup de midi. Réunis à nouveau chez l’ex-maire, les sept individus mirent la dernière main à leur projet criminel, décidant de tendre l’embuscade au convoi aux alentours de Nauta, pour faire croire aux victimes et à la police que les auteurs du forfait sexuel étaient des habitants de cette localité historique. C’est, semble-t-il, à ce moment qu’ils auraient conçu l’idée de laisser comme fausse piste aux abords du lieu de l’embuscade une croix avec un animal cloué, pour faire croire que l’opération était l’œuvre des « frères » de l’Arche de Nauta. À cet effet, ils se munirent des clous et marteaux indispensables, sans se douter – ainsi l’affirment-ils – que le hasard allait terriblement favoriser leurs plans en leur offrant non pas un animal à clouer mais le corps d’une jeune et belle fille. Les sept individus décidèrent de se partager en deux groupes et de donner chacun une explication différente à leurs familles et connaissances pour s’absenter de Requena. C’est ainsi qu’un groupe comprenant Teófilo Morey, Artidoro Soma, Nepomuceno Quilca et Renán Márquez Curichimba quitta le village le 29 décembre sur un canot à moteur hors-bord, propriété du premier, faisant croire à tout le monde qu’ils se dirigeaient vers le lac de Carahuite, où ils pensaient passer les fêtes de fin d’année en s’adonnant à la pêche à l’alose et à la gamitana. L’autre groupe, composé de Caifás Sancho, Fabio Tapayuri et Fabriciano Pizango, ne partit que le 1 er janvier à l’aube, sur un glisseur qui appartenait au dernier, assurant à leurs amis qu’ils allaient chasser en direction de Bagazán, où on avait récemment découvert, rôdant non loin du village, un troupeau de jaguars.
Ainsi qu’ils l’avaient prévu, les deux groupes descendirent le fleuve vers Nauta, passant sans s’arrêter devant ce village, tout comme ils l’avaient fait devant Bagazán, car leur objectif était d’atteindre, sans être vus, un point situé à quelque trois kilomètres en aval des sources de l’Amazone, notre grand fleuve-mer, c’est-à-dire au Ravin du Cacique Cocama, dénommé ainsi à cause de la légende selon laquelle en cet endroit, les jours de grande pluie, on aperçoit flottant près de la rive le fantôme du célèbre cacique cocama don Manuel Pacaya qui, un certain 30 avril 1840, fondait au confluent des fleuves Marañón et Ucayali le village progressiste de Nauta. Les sept inculpés avaient choisi cet endroit, malgré la crainte qu’inspirait à certains la superstition mentionnée, parce que l’abondante végétation qui couvre une partie du lit du fleuve était particulièrement adaptée à leur propos de passer inaperçus. Les deux groupes se rencontrèrent au Ravin du Cacique Cocama au soir du 1 er janvier, campant là dans un marigot et improvisant cette nuit-là une petite fête. Car ils avaient voyagé non seulement avec des revolvers, des carabines, des clous et des couvertures pour dormir, mais aussi avec chacun une bouteille d’anisette et de bière, ce qui leur permit de s’enivrer, tandis que, sans doute très excités et volubiles, ils s’extasiaient en pensant au lendemain qui allait voir devenir réalité leurs machinations maladives et leurs désirs malsains.
Piraterie au Ravin du Cacique Cocama
Très tôt le matin, les sept individus surveillèrent, grimpés aux arbres, les eaux de l’Amazone. Pour cela ils s’étaient munis de jumelles qu’ils se passaient de main en main. Ils restèrent ainsi une bonne partie du jour, car ce n’est qu’à quatre heures de l’après-midi que Fabio Tapayuri aperçut au loin les couleurs vert-rouge de l’Eva qui remontait les eaux ocre du fleuve-mer avec son chargement convoité. Immédiatement, les individus mirent à exécution leur plan astucieux. Tandis que quatre d’entre eux – Teófilo Morey, Fabio Tapayuri, Fabriciano Pizango et Renán Márquez Curichimba – dissimulaient le hors-bord dans la végétation de la rive et restaient cachés là, Artidoro Soma, Nepomuceno Quilca et Caifás Sancho montaient dans le glisseur et avançaient vers le centre du courant pour interpréter leur astucieuse comédie. Glissant lentement ils s’approchèrent de l’Eva en même temps que Soma et Quilca commençaient à faire des gestes et à pousser des cris en demandant de l’aide pour Caifás Sancho et disant qu’ils avaient un besoin urgent de secours médical pour une piqûre de vipère. Le quartier-maître Carlos Rodríguez Saravia, en entendant crier les individus, fit arrêter les machines et monter le malade à bord (car il dispose d’une pharmacie) dans le but louable de secourir le simulateur Caifás Sancho.
À peine les trois individus réussirent-ils au moyen de cette ruse à se trouver à bord qu’ils mirent bas leur masque pacifique, sortirent leurs revolvers qu’ils portaient cachés et sommèrent le quartier-maître Rodríguez Saravia et ses quatre hommes de leur obéir en tout. Tandis qu’Artidoro Soma obligeait le groupe des six visiteuses (Luisa Cánepa, Gros-Lolos ; Juana Barbichi Lu, Sandra ; Eduviges Lauri, Eduviges ; Ernesta Sipote, Loreta ; Maria Carrasco Lunchu, Flor, et la malheureuse Olga Arellano Rosaura, la Brésilienne) et Juan Rivero, Choupette, qui commandait le groupe, à rester enfermés dans une cabine, Nepomuceno Quilca et Caifás Sancho, avec des insultes grossières et des menaces de mort, exigeaient de l’équipage de L’Eva de remettre en marche les moteurs et de diriger le bateau vers le Ravin, où se trouvait à l’affût le reste de la bande. C’est alors, tandis qu’on exécutait la manœuvre prescrite par les assaillants, que le rusé timonier Isidoro Ahuanari Leiva réussit grâce à un ingénieux mensonge (un besoin naturel de l’organisme) à quitter un moment le pont, entrer dans le poste de radio et lancer un S.O.S. désespéré à la base de Nauta, laquelle, bien qu’elle ne comprit pas parfaitement le message, décida d’envoyer immédiatement en aval une barque avec un pilote et deux soldats pour voir ce qui arrivait à L’Eva. Le bateau, en attendant, s’était immobilisé au Ravin du Cacique Cocama, endroit stratégiquement choisi, car grâce à l’abondante broussaille il restait à moitié caché et il n’était pas facile de le reconnaître depuis le centre du courant, à cause des barques et des canots des pêcheurs qui parcourent notre fleuve-mer.
La lâche agression : viols et blessures
Avec une précision mathématique s’accomplissaient, l’une après l’autre, les étapes du plan machiavélique des délinquants. Une fois au Ravin du Cacique Cocama, les quatre hommes qui étaient restés à terre se précipitèrent à bord et, conjointement avec leurs compagnons de délit, ils attachèrent et bâillonnèrent avec la plus grande rudesse le quartier-maître Rodríguez Saravia et les quatre hommes d’équipage qu’ils enfermèrent en les poussant et les bousculant dans la soute du bateau, en disant à tout bout de champ qu’ils étaient là sur l’ordre de l’Arche pour faire un exemple en raison des activités coupables du Service de Visiteuses. Aussitôt les sept pirates, qui, selon le témoignage de leurs victimes, se trouvaient dans un état d’éthylisme élevé et de nervosité tremblante, se dirigèrent vers la cabine où ils avaient enfermé les visiteuses afin d’assouvir leurs désirs exacerbés. À cet instant se produisit le premier heurt sanglant. En effet, en devinant les intentions criminelles des individus, les femmes leur opposèrent une vive résistance, suivant l’exemple du brave Juan Rivera Choupette qui, sans reculer ni considérer sa petite taille et sa faiblesse physique, fonça sur les pirates à coups de tête et de pieds, leur reprochant leur mauvais procédé, mais malheureusement son action quichottesque ne dura pas longtemps car ceux-ci le frappèrent de la crosse de leurs revolvers, jusqu’à ce qu’il perdît connaissance et lui donnant des coups de pieds alors qu’il était par terre, le blessant au visage. La visiteuse Luisa Cánepa, alias Gros-Lolos, subit un sort pareil en voulant démontrer aussi beaucoup d’énergie et en faisant face aux ravisseurs comme un vrai homme, les griffant et les mordant jusqu’à ce que ceux-ci la frappent avec tant de férocité qu’elle en perdit connaissance. Une fois domptée la résistance des femmes égarées, les pirates les obligèrent sous la menace de leurs revolvers et carabines à satisfaire leurs désirs vicieux, ce pourquoi chacun des assaillants choisit une victime, après une amorce de pugilat entre eux parce que tous aspiraient à la possession de l’infortunée Olga Arellano Rosaura, laquelle fut finalement cédée à Teófilo Morey en raison de son âge.
Fusillade et délivrance : mort de la belle visiteuse
Pendant que les sept individus célébraient au milieu de la violence leur grande orgie, la barque envoyée depuis la base de Nauta avait parcouru une bonne distance sur le fleuve sans trouver trace de l’Eva et elle se disposait à rentrer quand miraculeusement le rougeoiement du crépuscule permit d’apercevoir au loin, brillant parmi les arbres du Ravin du Cacique Cocama, les couleurs rouge et vert du bateau. La barque se dirigea immédiatement à sa rencontre, étant accueillie à la stupéfaction du groupe par une pluie de balles, l’une desquelles blessa à la cuisse gauche et au bas des fesses le simple soldat Felicio Tanchiva. Sitôt revenus de leur stupeur les soldats répliquèrent au feu, une fusillade éclatant alors qui dura quelques minutes et au cours de laquelle tomba mortellement blessée – par des balles des soldats, selon ce qu’a déterminé l’autopsie – Olga Arellano Rosaura, alias la Brésilienne. Voyant qu’ils se trouvaient en état d’infériorité, les soldats décidèrent de retourner à Nauta pour chercher du renfort. Tandis que la patrouille s’éloignait, les délinquants, pris de panique par la mort survenue, manifestèrent une grande confusion. Le premier à réagir fut, semble-t-il, Teófilo Morey qui exhorta ses compères à garder leur calme, en leur indiquant que tandis que la patrouille gagnait Nauta ils avaient le temps non seulement de fuir mais, même, de compléter leur plan.
C’est alors que quelqu’un – on n’a pu savoir qui : Morey lui-même, selon les uns, Fabio Tapayuri, selon les autres – suggéra de clouer la Brésilienne au lieu d’un animal. Les délinquants mirent à exécution leur projet sanglant, jetant sur la berge le cadavre d’Olga Arellano et décidant, pour économiser du temps, de ne pas fabriquer une croix mais d’utiliser un arbre quelconque. Ils étaient occupés à leur ouvrage macabre quand quatre barques avec des soldats apparurent à l’horizon. Les délinquants prirent immédiatement la fuite en pénétrant dans le maquis. Seuls deux d’entre eux – Nepomuceno Quilca et Renán Márquez Curichimba – purent être capturés aussitôt. En montant à bord de L’Eva, les soldats tombèrent sur un spectacle effrayant : des femmes terrorisées et à moitié nues qui couraient en proie à l’hystérie, les unes avec l’air d’avoir subi des sévices au visage et sur le corps (Gros-Lolos) et un peu plus loin, à quelques pas de la berge, le beau corps d’Olga Arellano Rosaura cloué sur le tronc d’un lupuna. Les balles avaient atteint la malheureuse au commencement de la fusillade, à des organes cruciaux tels que le cœur et le cerveau, ce qui entraîna sa mort instantanée. La malheureuse fut déclouée, enveloppée dans des couvertures et montée à bord, au milieu de l’horreur et des pleurs frénétiques des autres victimes.
Sitôt libérés, le quartier-maître Rodríguez Saravia et l’équipage alertèrent par radio Nauta, Requena et Iquitos sur ce qui venait d’arriver, mobilisant aussitôt tous les postes, les bases navales et les garnisons en une immense chasse aux cinq fuyards. Ils furent tous capturés en vingt-quatre heures. Trois d’entre eux – Teófilo Morey, Artidoro Soma et Fabio Tapayuri – tombèrent au crépuscule, dans les environs de Nauta, où ils essayaient de s’introduire subrepticement, après avoir parcouru, en déchirant leurs vêtements et en ensanglantant leur corps, plusieurs kilomètres de broussaille. Les deux autres – Caifás Sancho et Fabriciano Pizango – furent capturés aux premières heures de la matinée, quand ils remontaient l’Ucayali sur une barque volée au port de Nauta. L’un d’eux, Caifás Sancho, était sérieusement blessé, une balle lui ayant arraché une partie de la bouche.
Les victimes de l’agression furent transportées à Nauta où Luisa Cánepa et Choupette reçurent les soins nécessaires, manifestant tous deux beaucoup de courage et de force d’âme dans leur douloureuse situation. Les premières déclarations des victimes sur la terrible expérience qu’ils venaient de subir furent enregistrées là même. Le corps de la malheureuse Olga Arellano Rosaura ne put être ramené à Iquitos que le 4, à cause de l’enquête judiciaire, et de ce fait par air, dans l’hydravion Dalila, s’étant déplacé à Nauta pour accompagner les restes et faire les premières recherches celui qui était encore seulement monsieur Pantaleón Pantoja. Les autres visiteuses regagnèrent Iquitos par voie fluviale, sur le bateau Eva, lequel ne subit pas d’avaries importantes durant l’attaque, tandis que les sept détenus restèrent deux jours de plus à Nauta et furent soumis à des interrogatoires très poussés de la part des autorités. Hier, sous bonne escorte, ils arrivèrent à Iquitos en hydravion des F.A.P. et ils se trouvent actuellement dans les cachots de la prison centrale de la rue Sargento Lores où, sans doute, ils resteront encore pas mal de temps, à cause de leur comportement de voyous.
AGITÉE ET SCANDALEUSE,
TELLE FUT LA VIE
DE LA VISITEUSE DÉFUNTE
Elle naquit le 17 avril 1936, au hameau alors retiré de Nanay (il n’y avait pas encore la route qui relie la station balnéaire à Iquitos), fille de doña Hermenegilda Arellano Rosaura et de père inconnu. Elle fut baptisée le 8 mai de la même année dans l’église de Punchana, avec le prénom d’Olga et les deux noms patronymiques de sa mère. Celle-ci exerçait à Nanay, selon ce que racontent des personnes de son quartier qui se souviennent d’elle, plusieurs métiers, comme employée de maison à la base navale de Punchana et dans divers bars et restaurants du coin, places d’où on la renvoyait toujours à cause de son amour de la boisson, au point que, dit-on, il était fréquent de voir passer la silhouette zigzagante de Pocharde Hermes, comme on la surnommait, parcourant le quartier entre les rires des gens et suivie de sa petite fille Olguita.
Quand la fille devait avoir huit ou neuf ans, Pocharde Hermes heureusement disparut de Nanay abandonnant la pauvre enfant qui fut recueillie charitablement par les Adventistes du Septième Jour dans leur petit orphelinat à l’angle des rues Samanez Ocampo et Napo, où ne reste aujourd’hui que l’église. Dans cette institution, la pauvre enfant qui jusqu’alors avait été élevée comme un petit animal sauvage, dans la crasse et l’ignorance, apprit à lire, à écrire et à compter, et mena une vie modeste mais saine et irréprochable, réglée par les sévères préceptes moraux de cette église. (« Ils ne devaient pas être aussi solides qu’on le dit, ces préceptes, à en juger par les états de service de la demoiselle », commenta l’un de nos collaborateurs, avec sa sévérité caractéristique, un prêtre catholique à l’ancienne lié à l’Armée, célèbre par la constante ironie de ses sermons contre les nombreuses églises protestantes établies à Iquitos et qui nous a demandé de ne pas révéler son nom.)
Le drame d’un jeune missionnaire
« Je m’en souviens très bien » – nous a dit, pour sa part, le pasteur adventiste, le Révérend Abraham MacPherson, qui dirigeait l’orphelinat dans les années où y résida la jeune Olga Arellano Rosaura. « C’était une brunette joyeuse, à l’intelligence rapide et à l’esprit vif, qui suivait docilement les prédications de ses zélateurs et maîtres, et dont nous attendions beaucoup de bonnes choses. Ce qui la perdit fut, assurément, la grande beauté physique dont l’avait dotée la nature à partir de l’adolescence. Mais enfin prions pour elle et inspirons-nous de son cas pour corriger nos propres vies, au lieu de rappeler des choses tristes et amères qui ne servent à rien et ne conduisent à rien. » Le Révérend Abraham MacPherson fait allusion, en termes voilés, à un événement qui à cette époque fit beaucoup de bruit à Iquitos : la fugue sensationnelle de l’orphelinat des Adventistes du Septième Jour de la belle enfant de quinze ans qu’était alors Olguita Arellano Rosaura, avec un de ses zélateurs, le jeune pasteur adventiste Richard Jay Pierce Jr., nouveau venu alors à Iquitos depuis sa terre lointaine, l’Amérique du Nord, pour faire ici ses premières armes de missionnaire. L’épisode finit tragiquement, comme s’en souviendront maints lecteurs d’El Oriente, car c’est à ce journal, déjà en ce temps-là le plus prestigieux d’Iquitos, que le missionnaire tourmenté adressa sa lettre d’excuses à l’opinion publique lorétane, avant de mettre fin à ses jours, désespéré de remords pour avoir succombé devant la beauté adolescente d’Olguita, en se pendant à un palmier d’eau, aux abords du hameau de San Juan (El Oriente publia intégralement la lettre, dans son langage mi-anglais mi-espagnol, le 20 septembre 1949).
Le toboggan de la vie dissolue
Après cette précoce et malheureuse aventure sentimentale, Olga Arellano Rosaura commença à rouler sur la pente des mauvaises habitudes et de la vie dissolue, pour laquelle elle était indiscutablement aidée par ses charmes physiques et son grand pouvoir de sympathie.
C’est ainsi que, dès cette époque, on aperçut souvent sa belle silhouette dans les boîtes de nuit d’Iquitos, comme le Mau-Mau, La Selva et le bouge disparu Le Panier fleuri, que les autorités durent fermer en son temps pour s’être avéré que ce bar, faisant honneur à son nom, était une maison de rendez-vous où perdaient leur vertu, de quatre à sept heures du soir, des fillettes des collèges d’Iquitos. Son propriétaire, le presque mythologique Humberto Sipa, alias le Morveux, qui passa quelques mois en prison, a fait ensuite une brillante carrière en cette sorte de commerce, comme il est notoire. Il serait fastidieux, par conséquent, de tracer l’itinéraire sentimental de la belle Olguita Arellano Rosaura, à qui dans ce temps-là la médisance et les commérages attribuaient d’innombrables protecteurs et de puissants amis, plusieurs d’entre eux mariés, avec lesquels la jeune fille n’hésitait pas à s’afficher en public. L’une de ces rumeurs invérifiables assure qu’Olguita fut expulsée d’Iquitos, discrètement, fin 1952, par don Miguel Torres Salamino, alors préfet du département, parce que la turbulente Olguita vivait le grand amour avec un fils du préfet, l’étudiant de l’école d’ingénieurs Miguelito Torres Saavedra, dont la mort, dans les eaux épaisses de la lagune de Quistococha, fut qualifiée par maints esprits de suicide, à cause des manifestations répétées de désespoir que le jeune homme laissait voir depuis le départ de sa maîtresse, quoique la famille démentît énergiquement cette rumeur. En tout cas, la remuante Olguita partit à la ville brésilienne de Manaos, et la seule chose qu’on sache d’elle c’est que, durant les années de son séjour là-bas, au lieu de corriger sa conduite elle l’aggrava en se consacrant en plein jour au commerce de ses charmes et exerça sans retenue dans des lieux tels que lupanars et maisons de rendez-vous le métier millénaire de la prostitution.
Retour à la Patrie
Rompue à cet indécent exercice et plus belle que jamais, Olga Arellano Rosaura, que le génie inventif du Loreto surnomma aussitôt la Brésilienne, revint il y a deux ans à son Iquitos natal, entrant presque immédiatement, grâce à l’enrôleur de femmes bien connu Porfirio le Chinois du quartier de Belén, dans le Service de Visiteuses, cette institution qui transporte des femmes de mauvaise vie, comme si c’étaient des pièces de bétail ou des articles de première nécessité, aux garnisons de la frontière. Mais, peu avant, l’incorrigible Olguita fut la protagoniste d’un autre scandale retentissant, en étant surprise au dernier rang du cinéma Bolognesi, à la séance du soir, occupée à de vilains attouchements et à des actes malséants, avec un lieutenant de la Garde civile, qui dut être muté de Loreto à cause de cela. Il y eut même – nos lecteurs s’en souviendront – une tentative d’agression de la part de l’épouse de l’officier, qui se précipita sur la Brésilienne un jeudi de retraite aux flambeaux, toutes deux échangeant des insultes et des coups sur le gazon de notre Place d’Armes.
Olga Arellano Rosaura allait devenir bientôt, grâce à ses charmes physiques, la visiteuse vedette de l’enceinte mal famée du fleuve Itaya, et L’amie intime de l’administrateur-directeur de l’établissement, lequel jusqu’à hier n’était, croyions-nous ingénument, qu’un homme courant et banal, don Pantaleón Pantoja, et qui s’est avéré être, à la confusion et à la perplexité de beaucoup, rien moins que capitaine de notre Armée. Pour personne ce n’est un secret, dans cette ville, qu’il y avait un lien étroit et intime entre la belle défunte et monsieur, pardon, le capitaine en activité Pantoja, couple qu’il n’était pas rare de voir se promener tout sucre tout miel sur la Place du 28-Juillet s’embrassant fougueusement, à la tombée de la nuit, sur le Malecón Tarapacá. Cause involontaire de tragédies, on dit qu’Olguita Arellano Rosaura, la séduisante Brésilienne, fut la raison du départ d’Iquitos de l’épouse délaissée du capitaine Pantoja, drame familial navrant qui avait été révélé par un de nos collègues, éminent commentateur radiophonique de cette ville.
Fin tragique
Et nous arrivons ainsi au dénouement de cette vie, qui, encore en pleine jeunesse, trouva au crépuscule du second jour de l’année 1959, au Ravin du Cacique Cocama, aux environs de Nauta, une fin prématurée et épouvantable, sous des balles traîtresses qui, peut-être ensorcelées par sa beauté comme tant d’hommes, la préférèrent dans leur trajectoire mortifère, et sous les clous de quelques dégénérés ou fanatiques. Les nombreuses personnes qui se rendirent au local mal famé du fleuve Itaya, où les pompes funèbres Modus vivendi avaient dressé une chapelle ardente de première classe, pour assister à la veillée mortuaire d’Olga Arellano Rosaura, purent admirer en s’approchant du cercueil, intacte à travers le verre transparent, resplendissante sous les cierges funèbres, la beauté brune de la BRÉSILIENNE !
Primeur exclusive d’« El Oriente »
ÉPITRE AUX BONS
SUR LES MÉCHANTS
DU FRÈRE FRANCISCO
Nous publions à la suite, en primeur exclusive, un
texte arrivé à notre Rédaction hier soir, et écrit de la propre main du très célèbre frère Francisco, prophète et chef suprême de la Confrérie de l’Arche, que la police de quatre pays recherche comme étant le cerveau pensant dissimulé derrière les crucifixions qui, depuis un certain temps, ensanglantent notre chère Amazonie. El Oriente est en mesure de garantir l’authenticité de ce document sensationnel.
Au nom du Père, de l’Esprit-Saint et du FILS QUI EST MORT SUR LA CROIX, je m’adresse à l’opinion publique de tout le Pérou et du monde, pour, avec la permission et l’inspiration des voix du ciel qui attend les BONS, démentir et repousser comme mauvaises, calomnieuses et dénuées de tout fondement, les accusations des MÉCHANTS qui prétendent mettre en cause les SŒURS ET FRÈRES DE L’ARCHE avec le viol, la mort et la postérieure CRUCIFIXION de Mlle Olga Arellano Rosaura, tristement survenus au Ravin du Cacique Cocama des environs de Nauta. Depuis mon refuge éloigné où je supporte la CROIX que le Seigneur a voulu me destiner, dans sa sagesse généreuse et infinie, en me maintenant loin des mains impies qui ne peuvent ni ne pourront jamais m’attraper ni m’éloigner du peuple croyant, saint, BONS, des Sœurs et des Frères, unis en copulation divine dans l’amour de Dieu et dans la haine du MAL, je lève ma main et, la remuant énergiquement de gauche à droite et de droite à gauche, je dis, joignant le cri au geste, NON ! Il n’est pas vrai que les Sœurs et les Frères de l’Arche, dont l’objectif est de faire le BIEN et de se préparer à monter au ciel quand le Père, l’Esprit-Saint et le FILS QUI EST MORT SUR LA CROIX décideront que ce monde plein de MÉCHANCETÉ et d’impiété finisse par le feu et par l’eau comme il est annoncé dans le livre BON de la Bible, ce qui adviendra très bientôt car ainsi me l’ont dit les voix que j’écoute et qui ne viennent pas de ce monde, aient eu quelque chose à voir avec le crime qu’ont commis les MÉCHANTS et qui veulent nous l’attribuer pour dévier leurs fautes et rendre plus gros et plus pointus nos CLOUS et plus âpre le BOIS de nos CROIX. Aucun des accusés de la mort de Mlle Arellano n’a appartenu jamais à notre CONFRÉRIE de gens BONS, et n’a même assisté, en qualité de simple spectateur ou curieux, aux réunions qu’ont tenues les ARCHES de la région où ils ont vécu, c’est-à-dire celles de Nauta, Bagazán et Requena, comme me l’ont confirmé les BONS apôtres de ces Arches. On n’a jamais vu ces accusés présents corporellement aux réunions tenues pour rendre hommage au Père, à l’Esprit-Saint et au FILS QUI EST MORT SUR LA CROIX et pour demander pardon pour les péchés afin d’être avec l’âme lavée quand arrivera le MOMENT FINAL. Les Sœurs, les Frères ne tuent pas, ne violent pas, n’attaquent pas, ne volent pas et ne haïssent que la violence du MAL, comme leur a enseigné le ciel par ma bouche. On ne pourra jamais nous jeter au visage un seul acte contraire au BIEN et il n’est pas vrai que nous prêchions le crime comme nous l’imputent ceux qui nous poursuivent et nous obligent à nous cacher et à vivre comme des bêtes nuisibles au fond des forêts. Mais nous leur pardonnons parce que ce sont de simples esclaves obéissants entre les mains du ciel, qui les utilise comme des CROIX qui nous vaudront à nous l’immortalité de la gloire éternelle. Et la pauvre Olga Arellano, bien qu’elle n’ait pas encore écouté la parole, à partir de maintenant nous l’incorporons à nos prières et dès à présent nous rappellerons son souvenir avec celui de nos martyrs et saints qui nous voient, nous entendent, nous parlent, nous protègent et jouissent à très juste titre là-haut de la paix céleste auprès du l’ère, de l’Esprit-Saint et du FILS QUI EST MORT SUR LA CROIX.
FRÈRE FRANCISCO.
Note de la Rédaction
Effectivement, durant l’enterrement on a vu circuler au cimetière général d’Iquitos des images à l’effigie d’Olga Arellano Rosaura, semblables à celles qui existent des autres crucifiés de l’Arche, comme le célèbre enfant-martyr de Moronacocha et sainte Ignacia.
AGRESSION
CONTRE JOURNALISTE LORÉTAN
(Éditorial d’El Oriente, 6 janvier 1959)
La publication, en primeur exclusive, dans notre édition d’hier, de l’« Épître aux bons sur les méchants », envoyée à notre rédaction depuis sa cachette secrète en quelque lieu de la forêt par le frère Francisco, leader et guide spirituel suprême des « croix » ou « frères » de l’Arche, a été le motif pour lequel notre directeur, le célèbre journaliste de renommée internationale Joaquín Andoa, a été l’objet d’une inqualifiable agression de la part des autorités policières du département de Loreto et est venu grossir la liste adipeuse des victimes de la liberté de presse. En effet, notre directeur a été convoqué hier matin par le colonel de la Garde civile Juan Amézaga Riofrío, chef de la V e Région de Police (Loreto), et par l’inspecteur supérieur de Loreto de la Police judiciaire du Pérou (P.J.P.), Federico Chumpitaz Fernández. Ces autorités ont exigé de lui qu’il révélât de quelle manière le journal El Oriente avait obtenu la lettre du frère Francisco, individu recherché par la justice en tant qu’éminence grise des divers cas de crucifixion enregistrés en Amazonie. Notre directeur répondant respectueusement mais fermement que les sources d’information d’un journal constituent un secret professionnel et sont de ce fait aussi sacrées et inviolables que les révélations contenues dans une confession à un prêtre, les deux chefs de la police se sont répandus en injures d’une vulgarité sans précédent contre M. Joaquín Andoa, le menaçant, même, de châtiments corporels (« On va te botter les fesses » furent leurs paroles textuelles) s’il ne répondait pas à leurs questions. Comme notre Directeur refusait dignement de manquer à la déontologie professionnelle il fut enfermé dans un cachot du commissariat l’espace de huit heures, c’est-à-dire jusqu’à sept heures du soir où il fut relâché sur l’intervention du préfet du département en personne. La rédaction d’El Oriente tout entière, unie comme un seul homme pour la défense de la liberté de la presse, du secret professionnel et de l’éthique de l’information proteste contre cet abus commis contre un éminent intellectuel et journaliste lorétan et fait savoir qu’elle a envoyé des télégrammes dénonçant ce fait à la Fédération nationale des Journalistes du Pérou et à l’Association nationale des Journalistes du Pérou, nos plus hauts organes corporatifs dans ce pays.
LES ASSASSINS
DU RAVIN CACIQUE COCAMA
N’IRONT PAS
AU TRIBUNAL MILITAIRE
Iquitos, le 6 janvier. – Une source bien informée et très proche de l’État-Major de la Ve Région militaire (Amazonie) a démenti ce matin les rumeurs persistantes qui circulaient à Iquitos selon lesquelles les sept agresseurs de Nauta seraient déférés à la justice militaire, selon une procédure sommaire. Selon cette source, les Forces armées n’ont réclamé à aucun moment qu’on leur confie le soin de juger et de sanctionner les délinquants, de sorte que ceux-ci restent soumis à la juridiction régulière de la justice civile.
L’origine de ce démenti a été, semble-t-il, une requête présentée aux instances supérieures de l’Armée par le capitaine d’intendance Pantaleón Pantoja – dont les fonctions ne sont que trop connues dans cette ville – afin que la juridiction militaire exige l’instruction du procès et le châtiment des responsables de l’agression de Nauta, en avançant l’argument selon lequel le bateau Eva et son équipage appartenaient à la Marine nationale et le convoi de filles faisait partie d’un organisme militarisé, ce qui serait le cas du discrédité Service de Visiteuses que cet officier dirige. Les Forces Armées auraient rejeté comme « étrange » – c’est le qualificatif employé par notre informateur – la requête du capitaine Pantoja, en indiquant que le transporteur Eva et son équipage, en étant victimes de l’agression, n’effectuaient aucun service militaire mais des tâches strictement civiles, et que le dénommé Service de Visiteuses n’est ni ne pourrait en aucun cas être une institution militarisée, mais une entreprise commerciale civile, qui a eu d’éventuels et seulement tolérés, mais jamais patronnés ni officialisés, contacts avec l’Armée. À cet égard, ajoute la même source, il est procédé actuellement, avec la discrétion nécessaire, à une enquête commandée par l’État-Major de l’Armée lui-même sur ce Service de Visiteuses, afin de tirer au clair son origine, sa composition, ses fonctions et ses bénéfices, de déterminer sa légalité et, le cas échéant, les responsabilités et les sanctions qui s’imposent.
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