Pantaleón et les visiteuses

Mario Vargas Llosa · Chapitre 9 sur 11

Pages du PDF

Pantaleón et les visiteuses

Chapitre 8

 

— Réveille-toi, mon petit garçon, il est six heures – frappe à la porte, entre dans la chambre, embrasse Panta sur le front Mme Leonor. Ah ! tu es déjà debout.

— Je suis lavé et rasé depuis une heure, maman – bâille, a un geste ennuyé, boutonne sa chemise, se penche Panta. J’ai très mal dormi, j’ai fait encore ces maudits cauchemars. Tu m’as tout préparé ?

— Je t’ai mis du linge pour trois jours – acquiesce, sort, revient en traînant une valise, montre les vêtements rangés M me Leonor. Ça te suffira ?

— Plus qu’il ne faut, je ne resterai que deux jours – se met sa casquette de jockey, se regarde dans la glace, Panta. Je vais à Huallaga, chez Mendoza, un vieux condisciple. Nous avons fait ensemble l’École de Guerre de Chorrillos. Il y a des siècles que je ne l’ai vu.

— Bon, jusqu’à présent je n’avais pas voulu y attacher de l’importance, parce que ça ne semblait pas en avoir – lit des télégrammes, consulte des officiers, étudie des dossiers, assiste aux réunions, parle par radio le général Scavino. La Garde civile nous demande de l’aide depuis des mois, ils n’y arrivent plus avec tous ces fanatiques. Oui, bien sûr, de l’Arche. Tu as reçu les rapports ? Cela tourne au vilain. Deux nouvelles tentatives de crucifixion cette semaine. À Puerto América et à Dos de Mayo. Non, Tigre, on n’a pu leur mettre la main dessus.

— Mais prends du lait, Pantita – remplit la tasse, met du sucre, court à la cuisine, apporte des petits pains M me Leonor. Et les rôties que je t’ai faites ? Je leur mets du beurre et un peu de confiture. Mange quelque chose, mon petit, je t’en prie.

— Un peu de café et rien d’autre – reste debout, boit une gorgée, regarde sa montre, s’impatiente Panta. Je n’ai pas faim, maman.

— Tu vas tomber malade – sourit tristement, revient à la charge avec douceur, lui prend le bras, l’oblige à s’asseoir Mme Leonor. Tu ne manges plus rien, tu n’as que la peau et les os. Tu me fais faire du mauvais sang, Panta. Tu ne manges pas, tu ne dors pas, tu travailles toute la sainte journée. Ce n’est pas possible, ça va te tomber sur les poumons.

— Tais-toi, maman, ne sois pas bête – se résigne, boit la tasse d’un trait, hoche la tête, mange une rôtie, s’essuie la bouche Panta. Passé la trentaine, le secret de la santé c’est le jeûne. Je suis très bien, ne te soucie pas. Je te laisse un peu d’argent, si tu en as besoin.

— Encore à siffler me La Raspa – se bouche les oreilles M Leonor. Tu ne peux pas savoir ce que je peux détester cette sacrée musique. Pocha aussi ça la rendait folle. Tu ne peux pas siffler autre chose ?

— Je sifflais ? Je ne m’en suis même pas aperçu – rougit, tousse, va dans sa chambre, regarde tristement une photo, soulève la valise, revient dans la salle à manger Panta. À propos de Pocha, s’il arrivait une lettre d’elle…

— Je n’aime pas flanquer l’Armée dans ce merdier – réfléchit, s’inquiète, hésite, essaie de chasser une mouche, échoue le Tigre Collazos. Combattre des sorciers et des fanatiques c’est un travail de curés ou, en tout cas, de policiers. Pas de soldats. La situation est-elle donc si grave ?

— Je te la garde avec le plus grand soin jusqu’à ton retour, bien sûr que si, ne me fais pas de sottes recommandations – se fâche, se met à genoux, fait briller ses souliers, lui brosse le pantalon, la chemise, lui touche le visage Mme Leonor. Viens que je te donne ma bénédiction. Que Dieu t’accompagne, mon petit garçon, et tâche, fais ton possible…

— Je sais, je sais, je ne les regarderai pas, je ne leur adresserai pas la parole – ferme les yeux, serre les poings, fait la grimace Panta. Je leur donnerai mes ordres par écrit et de dos. Toi non plus ne me fais pas de sottes recommandations, maman.

— Qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu pour qu’il me punisse ainsi – sanglote, lève les mains au plafond, s’exaspère, frappe du pied Mme Leonor. Mon fils parmi des filles perdues vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sur ordre de l’Armée. Nous sommes la risée de tout Iquitos, dans les rues on me montre du doigt.

— Calme-toi, ma petite maman, ne pleure pas, je t’en supplie, je n’ai pas le temps maintenant – lui passe le bras sur les épaules, la cajole, l’embrasse sur la joue Panta. Pardonne-moi si je t’ai crié. Je suis un peu nerveux, ne fais pas cas.

— Si ton père et ton grand-père étaient vivants, ils mourraient d’épouvante – s’essuie les yeux avec le rebord de sa jupe, montre une photo jaunie Mme Leonor. Ils doivent se retourner dans leur tombe en voyant la mission qu’on t’a confiée. De leur temps les officiers ne s’abaissaient pas à ces choses.

— Ça fait huit mois que tu me répètes la même chose quatre fois par jour – crie, se repent, baisse la voix, sourit sans envie, explique Panta. Je suis militaire, je dois obéir aux ordres et, tant qu’on ne m’en donnera pas d’autres, mon obligation est de bien faire ce travail. Je t’ai déjà dit que, si tu préfères, je peux t’envoyer à Lima, ma petite maman.

— Assez surprenant, oui, mon général – fouille au fond d’un sac, sort une poignée de cartons et photos, fait un paquet, le cachette, ordonne envoyez cela à Lima le colonel Peter Casahuanqui. À la dernière revue du paquetage nous avons découvert que la moitié des soldats avaient des prières du frère Francisco ou des images de l’enfant-martyr. Je vous envoie quelques échantillons.

— Je ne suis pas comme certaines personnes qui quittent leur foyer à la première contrariété, ne confonds pas – se redresse, agite l’index, adopte une attitude querelleuse M me Leonor. Je ne suis pas de celles qui se font muter du jour au lendemain sans même dire au revoir, de celles qui volent leur fille à son père.

— Ne commence pas maintenant avec Pocha – avance dans le couloir, trébuche sur un pot de fleurs, jure, se frotte la cheville Panta. C’est devenu un autre de tes thèmes favoris, maman.

— Si elle n’avait pas volé Gladycita tu ne serais pas comme ça – ouvre la porte Mme Leonor. Est-ce que je ne vois pas comme tu te ronges de chagrin pour la petite, Panta ? Allez, pars une bonne fois.

— Je n’en peux plus, vite, vite – monte l’échelle de coupée de l’Eva, descend à la cabine, se jette sur la couchette, murmure Pantita. Là où j’aime ça, allez. Sur la nuque, le petit bout de l’oreille. Pas seulement des pinçons, des petites morsures aussi lentement. Allez, vas-y.

— Je veux bien, Pantita – soupire, l’observe dégoûtée, désigne l’embarcadère, tire le rideau du hublot la Brésilienne. Mais attends au moins que Y Eva se mette en route. Le quartier-maître Rodríguez et les marins entrent et sortent à chaque instant. Ce n’est pas pour moi mais pour toi, mon gars.

— Je n’attends pas une minute de plus – arrache sa chemise, baisse son pantalon, enlève ses souliers et ses chaussettes, s’étouffe Pantaleón Pantoja. Ferme la cabine, viens. Petits pinçons, petites morsures.

— Ah là là, tu es infatigable, Pantita – met la targette, se déshabille, grimpe sur la couchette, se balance la Brésilienne. Toi seul tu me donnes plus de travail qu’un régiment. Je me suis bien fait avoir. La première fois que je t’ai vu j’ai pensé que tu n’avais jamais trompé ta femme.

— Et c’était vrai, mais maintenant tais-toi – halète, se pousse, monte, descend, entre, sort, rerentre, suffoque Pantita. Je t’ai dit que ça me distrait, nom de Dieu. Le bout de l’oreille, le bout de l’oreille.

— Tu sais que tu peux devenir tubard à force de jouer du bilboquet ? – rit, remue, s’ennuie, regarde ses ongles, se dresse, se baisse, se presse la Brésilienne. C’est vrai, quoi, tu es devenu maigre comme un coucou. Mais rien n’y fait, toujours plus lascif. Oui, je sais, je me tais, d’accord, le bout de l’oreille.

— Pff ! enfin, pff !, c’est bon – explose, pâlit, respire, jouit Pantita. Mon cœur éclate, j’ai la tête qui tourne.

— Tu as entièrement raison, Tigre, moi non plus ça ne me plaît pas de mêler la troupe à des opérations policières – prend des avions, remonte des fleuves en vedette, inspecte villages et campements, exige des détails, envoie des messages le général Scavino. Aussi ai-je supporté la chose jusqu’à présent. Mais l’histoire de Dos de Mayo est vraiment inquiétante. As-tu lu le rapport du colonel Dávila ?

— Combien de fois par semaine, Pantita ? – se relève, remplit des récipients, se lave et se rince, s’habille la Brésilienne. Plus qu’une visiteuse, je t’assure. Et quand il y a examen de candidates, ça ne se compte plus. Avec cette habitude que tu as prise de la comment s’appelle-t-elle ? revue professionnelle ? Ce que tu es culotté !

— Ce n’est pas un amusement, mais du travail – s’étire, s’assoit dans la couchette, s’anime, traîne les pieds jusqu’aux toilettes, urine Panta. Ne ris pas, c’est la vérité. De plus, c’est toi la coupable, c’est toi qui m’as donné l’idée quand je t’ai fait passer la visite de présence au corps. Auparavant, ça ne m’était pas passé par la tête. Tu crois que c’est facile ?

— Ça dépend avec qui – rejette les draps, examine le matelas, le frotte avec une éponge, le secoue la Brésilienne. Avec certaines ton petit oiseau n’arriverait même pas à lever la tête.

— Naturellement, celles-là je les élimine d’entrée de jeu – se savonne, s’essuie avec du papier hygiénique, tire la chasse Pantaleón Pantoja. La manière la plus juste de sélectionner les meilleures. Avec le petit oiseau il n’y a pas de tromperies.

— Ça y est on part, l’Eva a commencé à se balancer – ouvre le hublot, déplace le matelas pour que le soleil tombe sur la tache la Brésilienne. Approche-toi, laisse-moi ouvrir la fenêtre, on étouffe, quand vas-tu acheter un ventilateur ? Et ne commence pas maintenant à faire celui qui a des remords, Pantita.

— Ils ont cloué la vieille Ignacia Curdimbre Peláez sur la place de Dos de Mayo à minuit et en présence des deux cent quatorze habitants de la localité – dicte, revoit, signe et expédie son rapport le colonel Máximo Dávila. Deux gardes civils qui ont tenté de dissuader les « frères » ont reçu une raclée terrible. Selon les témoignages, l’agonie de la vieille a duré jusqu’à l’aube. Le pire est ce qui suit, mon général. Les gens se barbouillaient le visage et le corps du sang de la croix et même ils le buvaient. Maintenant ils ont commencé à adorer la victime. Il y a déjà des images de sainte Ignacia qui circulent.

— C’est que je n’étais pas comme ça – s’assoit sur la couchette, se prend la tête, se rappelle, se lamente Pantaleón Pantoja. Je n’étais pas comme ça, maudit soit mon sort, je n’étais pas comme ça.

— Tu n’avais jamais fait porter les cornes à ta fidèle épouse et tu ne trempais ton pinceau que tous les quinze jours – secoue, lave, essore, étend le drap la Brésilienne. Je le sais par cœur, Panta. Tu es arrivé ici et tu as ouvert les yeux. Mais trop, mon gars, tu es tombé dans l’autre extrême.

— Au début, j’accusais le climat – met son caleçon, son maillot de corps, ses chaussettes, se chausse Pantaleón Pantoja. Je croyais que la chaleur et l’humidité enflammaient le mâle. Mais j’ai découvert quelque chose de très bizarre. Ce qui arrive au petit oiseau c’est la faute du travail.

— Tu veux dire d’être si près de la tentation ? – se touche les hanches, se regarde les seins, s’enorgueillit la Brésilienne. Qu’à cause de moi il a appris à gazouiller ? Quel compliment, Panta !

— Tu ne peux pas comprendre, ni moi non plus – s’observe dans la glace, se lisse les sourcils, se peigne Panta. C’est quelque chose de très mystérieux, quelque chose qui n’est jamais arrivé à personne. Un sens du devoir malsain, tout comme une maladie. Parce que ce n’est pas moral mais biologique, corporel.

— Alors tu vois, Tigre, les fanatiques c’est pas de la tarte – monte en jeep, traverse des bourbiers, conduit des enterrements, console des victimes, instruit des officiers, parle au téléphone le général Scavino. Il ne s’agit plus de petits groupes. Ils sont des milliers. L’autre nuit je suis passé par la croix de l’enfant-martyr, à Moronacocha, et j’en suis resté bouche bée. Il y avait une multitude de gens. Même des soldats en uniforme.

— Tu veux dire que tu as envie tout le temps par sens du devoir ? – reste bouche bée et pétrifiée, lâche un éclat de rire la Brésilienne. Écoute, Panta, j’ai connu bien des hommes, j’ai plus d’expérience que toi en la matière. Je t’assure qu’aucun type au monde n’a son petit oiseau qui se dresse par sens du devoir.

— Je ne suis pas comme tout le monde, c’est le malheur, il ne m’arrive pas la même chose qu’aux autres – laisse tomber le peigne, s’abstrait, pense à voix haute Pantaleón Pantoja. Enfant j’avais encore moins d’appétit pour manger que maintenant. Mais dès qu’on me donna mon premier poste, l’ordinaire d’un régiment, je me suis découvert un appétit féroce. Je passais tout le temps à manger, à lire des recettes de cuisine, à apprendre à cuisiner. On me changea de mission et hop ! adieu les repas, je me suis mis à m’intéresser à la couture, aux vêtements, à la mode, le chef de caserne croyait que j’étais tapette. Et c’est qu’on m’avait confié l’habillement de la garnison, maintenant je m’en rends compte.

— Espérons qu’on ne te donnera jamais la direction d’un asile d’aliénés, Panta, la première chose que tu ferais ça serait de débloquer – montre le hublot la Brésilienne. Regarde ces coquines qui nous espionnent.

— Foutez le camp, Sandra, Viruca ! s’élance à la porte, ouvre la targette, rugit, gesticule Pantaleón Pantoja. Cinquante sols à chacune, Choupette !

— Et à quoi servent les curés, les aumôniers que nous payons ? – marche à grands pas dans son bureau, examine des bilans, additionne, soustrait, s’indigne le Tigre Colla-zos. Pour qu’ils se grattent le nombril ? Comment est-ce possible que les garnisons de l’Amazonie soient pleines de « frères », Scavino ?

— Ne te montre pas trop, Pantita – le prend par les épaules, le ramène à la cabine, ferme la porte la Brésilienne. Tu oublies que tu es à moitié à poil ?

— T’oublier ? coudoie des marins et des soldats, monte en sautant à bord, ouvre ses bras le capitaine Alberto Mendoza. Comment peux-tu le penser ? Viens donc, laisse-moi te serrer la main. Après tant d’années, Panta.

— Quel plaisir, Alberto – répond aux effusions, débarque, serre des mains d’officiers, répond au salut de sous-officiers et de soldats le capitaine Pantoja. Tu es pareil, tu n’as pas changé.

— On va aller boire un coup au mess des officiers – lui prend le bras, le guide à travers le campement, pousse une porte au grillage métallique, choisit une table sous le ventilateur le capitaine Mendoza. Ne te soucie pas pour la bagatelle. Tout est préparé et ici ça marche comme sur des roulettes. Adjudant, vous vous occupez de tout et quand ça sera fini vous nous avisez. Ainsi, tandis que les troufions tirent leur crampe, nous allons écluser une petite bière. Quelle joie de te revoir, Panta.

— Ah ! écoute, Alberto, tant que j’y pense – il observe par la fenêtre les visiteuses qui entrent dans les tentes, les files de soldats, les contrôleurs qui prennent position le capitaine Pantoja. Je ne sais si tu sais que la visiteuse, celle qu’on appelle, hem !…

— La Brésilienne, je sais, pour elle seulement les dix réglementaires, tu crois que je ne lis pas tes instructions ? – lui donne un coup de poing pour rire, commande, ouvre les bouteilles, remplit les verres, trinque le capitaine Mendoza. De la bière pour toi aussi ? Deux, bien fraîches. Mais c’est absurde, Panta. Si cette femme te plaît et si ça t’emmerde qu’on la touche, pourquoi ne la dispenses-tu pas totalement du service ? À quoi ça sert de commander, alors ?

— Ça non – tousse, rougit, bégaie, boit le capitaine Pantoja. Je ne veux pas manquer à mon devoir. De plus, je t’assure que cette visiteuse et moi, en réalité…

— Tous les officiers le savent et trouvent ça très bien que tu aies une maîtresse – lèche la mousse de sa moustache, allume une cigarette, boit, demande encore de la bière le capitaine Mendoza. Mais personne ne comprend ton système. On comprend que ça ne te fasse pas plaisir que la troupe s’envoie ta femelle. Mais alors pourquoi ce formalisme ridicule ? Dix coups c’est la même chose que cent, mon frère.

— Dix c’est ce qu’impose le règlement – voit sortir des tentes les premiers soldats, entrer les seconds, les troisièmes, avale sa salive le capitaine Pantoja. Comment puis-je le violer ? C’est moi qui l’ai fait.

— Tu ne peux lutter avec ton génie, cerveau électronique – rejette la tête en arrière, cligne les yeux, sourit nostalgique le capitaine Mendoza. Je me souviens encore qu’à Chorrillos, l’unique aspirant qui cirait ses souliers avant d’aller les crotter en manœuvre c’était toi.

— C’est vrai que depuis que le curé Beltrán a demandé sa radiation, le Corps des Aumôniers militaires laisse beaucoup à désirer – reçoit des plaintes, écoute des recommandations, va à la messe, remet des trophées, monte à cheval, joue aux boules le général Scavino. Mais enfin, Tigre, c’est un phénomène général en Amazonie, les casernes ne pouvaient échapper à la contagion. De toute façon, ne t’inquiète pas. Nous traitons la chose d’une main ferme. Pour chaque image de l’enfant-martyr ou de sainte Ignacia, trente jours d’arrêts de rigueur. Pour chaque photo du frère Francisco, quarante-cinq.

— Je suis à Lagunas pour l’incident de la semaine dernière, Alberto – voit sortir les quatrièmes, entrer les cinquièmes, les sixièmes le capitaine Pantoja. J’ai lu ton rapport, bien sûr. Mais il m’a semblé assez grave pour venir voir sur le terrain ce qui s’était passé.

— Il ne fallait pas prendre cette peine – dégrafe le ceinturon de son pantalon, commande un sandwich au fromage, mange, boit le capitaine Mendoza. Ce qui arrive est très simple. Dans ces petits bleds chaque fois que se pointe un convoi de visiteuses c’est la folie. Rien que d’y penser tous les petits coqs du voisinage ont l’ergot qui devient raide. Et parfois ils font des bêtises.

— Pénétrer dans un campement militaire c’est plus qu’une bêtise – voit Choupette ramasser les dessins et les revues des soldats le capitaine Pantoja. Est-ce qu’il n’y avait pas de sentinelles ?

— La sentinelle était renforcée, comme maintenant, parce que chaque fois que le convoi arrive c’est la même chose – l’entraîne dehors, lui montre les palissades, les sentinelles baïonnette au canon, les grappes de civils le capitaine Mendoza. Viens, allons-y pour que tu voies. Tu te rends compte ? Tous les chiens en chaleur du village entassés autour du campement. Regarde là-bas, tu les vois ? Grimpés aux arbres, ils en perdent la vue. Que veux-tu, mon frère, la faiblesse est humaine. Même toi, qui semblais une exception, tu es passé par là.

— Les fous de l’Arche n’ont-ils rien eu à voir là-dedans ? – voit sortir les septièmes, entrer les huitièmes, les neuvièmes, les dixièmes et murmure enfin le capitaine Pantoja. Ne me répète pas le rapport, Alberto, raconte-moi ce qui s’est réellement passé.

— Huit types de Lagunas ont pénétré dans le campement et ont essayé d’enlever deux visiteuses – mitraille l’appareil radio le général Scavino. Non, je ne parle pas des « frères » mais du Service de Visiteuses, l’autre calamité de la forêt. Tu te rends compte jusqu’où on est arrivés, Tigre ?

— Cela ne se reproduira pas, mon frère – règle l’addition, met son képi, ses verres fumés, laisse sortir le premier Panta le capitaine Mendoza. Maintenant, depuis la veille de l’arrivée du convoi, je double la garde et poste des sentinelles sur tout le périmètre. La compagnie est en branle-bas de combat pour que les troufions baisent en paix, putain c’est comique !

— Calme-toi et baisse la voix – compare des rapports, demande l’ouverture d’enquêtes, relit des lettres le Tigre Collazos. Ne deviens pas hystérique, Scavino. Je sais tout, j’ai ici le rapport de Mendoza. La troupe a libéré les visiteuses et voilà tout. Il n’y a pas de quoi fouetter un chat.

Un incident comme un autre. Les « frères » font de pires choses, non ?

— C’est que ce n’est pas la première fois, Alberto – voit sortir d’une tente la Brésilienne, la voit traverser la cour au milieu des sifflets, la voit monter à bord de l’Eva le capitaine Pantoja. Il y a constamment interférence de l’élément civil. Dans tous les villages il règne une effervescence du tonnerre quand les convois apparaissent.

— Il y a eu une bagarre terrible entre soldats et civils, à cause de ces deux femmes – reçoit des appels, va à la prison, interroge les détenus, perd le sommeil, prend des calmants, écrit, appelle le général Scavino. Tu as bien entendu ? Entre sol-dats-et-ci-vils. Les ravisseurs ont réussi à les tirer du campement et la bagarre a eu lieu en plein village. Il y a quatre hommes blessés. À tout moment cela risque de devenir sérieux, Tigre, à cause de ce maudit Service.

— C’est qu’il y a de quoi, mon frère – signale les curieux, les visiteuses qui quittent les tentes et retournent à l’embarcadère sous bonne garde le capitaine Mendoza. Ces sauvages qui ne connaissent même pas Iquitos, ces femmes qui semblent des anges tombés du ciel. Les soldats aussi sont coupables. Ils vont raconter des choses au village, ils donnent des idées aux autres. On leur a interdit de parler de cela, mais ils ne veulent pas comprendre.

— Cela m’ennuie que ça arrive maintenant, quand j’ai presque un projet tout prêt pour agrandir le Service et lui donner plus de classe – fourre ses mains dans ses poches, marche tête basse en donnant des coups de pied dans les cailloux le capitaine Pantoja. Quelque chose de très ambitieux, cela m’a coûté bien des jours de réflexion et de calculs. Mon plan pourrait presque résoudre, peut-être, le problème des civils en chaleur, mon frère.

— Mais vous allez me tripler l’autre problème, Pantoja, celui des curés et des bigotes d’Iquitos qui mettent la patience de Scavino à rude épreuve – appelle son ordonnance, l’envoie acheter des cigarettes, lui donne un pourboire, demande du feu le Tigre Collazos. Non, c’est trop. Cinquante visiteuses c’est suffisant. Nous ne pouvons pas en recruter davantage, du moins pour le moment.

— Avec une équipe opérationnelle de cent visiteuses et trois bateaux en rotation permanente sur les fleuves amazoniens – contemple les préparatifs de départ de l’Eva le capitaine Pantoja –, personne ne pourra prévoir l’arrivée des convois aux centres utilisateurs.

— Il est en train de devenir dingue – prend un briquet et l’approche du visage du Tigre Collazos le général Victoria. L’Armée devrait cesser d’acheter des armes pour engager plus de prostituées. Il n’y a pas de budget capable de supporter les fantaisies de ce vorace.

— Étudiez le plan que je vous ai envoyé, mon général – écrit à la machine avec deux doigts, fait des calculs, dessine des tableaux synoptiques, passe de mauvaises nuits, efface, ajoute, insiste le capitaine Pantoja. Nous créerions un « système de rotation inhabituelle irrégulière ». L’arrivée du convoi serait toujours imprévue, il n’y aurait jamais d’occasion d’incidents. Seuls les chefs d’unité connaîtraient les dates d’arrivée.

— Et penser qu’il a été si difficile de lui faire accepter la mission de créer le Service de Visiteuses – cherche sur le bureau un cendrier et le pose devant le Tigre Collazos le colonel López López. Maintenant il est dans son élément. Il évolue parmi les putains comme un poisson dans l’eau.

— Ça oui, la seule façon de contrôler efficacement ce système serait d’en haut – chiffre des mémorandums, prépare des thermos de café, multiplie, divise, se gratte la tête, expédie des annexes le capitaine Pantoja. Il faudrait un autre avion. Et, au moins, un officier d’intendance de plus. Un sous-lieutenant suffirait, mon général.

— Il lui manque un boulon, il n’y a pas de doute – lit El Oriente, écoute La Voix d’El Sinchi, reçoit des lettres anonymes, arrive au cinéma en retard et s’en va avant la fin le général Scavino. Si cette fois tu lui fais plaisir et approuves ce projet, je t’avertis que moi aussi je démissionne, comme Beltrán. Entre les fanatiques de l’Arche et les visiteuses de Pantoja ils vont avoir ma peau. Je survis à coups de valériane, Tigre.

— J’ai le regret de vous apprendre une mauvaise nouvelle, mon général – part en expédition, envahit un village désert, jure, aide à déclouer, donne l’ordre de rentrer en marche forcée, les gars, le colonel Augusto Valdés. La nuit d’avant, au hameau de Frailecillos, à deux heures de route de ma garnison, ils ont crucifié le sous-officier Avelino Miranda. Il était en permission, il était en civil et il est possible qu’ils aient ignoré sa qualité de soldat. Non, il n’est pas encore mort mais les médecins disent que c’est une question d’heures. Tout le hameau, trente ou quarante personnes. Ils ont pris le maquis, oui.

— Calmez-vous, Scavino, cela n’en vaut pas la peine – écoute et fait des plaisanteries sur des visiteuses au Casino militaire, tranquillise sa mère au sujet des crucifiés de la forêt le général Victoria. Vraiment ces provinciaux sont si affolés par les filles de Pantoja ?

— Affolés, mon général ? – se prend le pouls, se regarde la langue, dessine des croix sur son buvard le général Scavino. Ce matin j’ai eu dans mon bureau l’évêque, avec son état-major de curés et de bonnes sœurs.

— J’ai le regret de vous annoncer que si le dénommé Service de Visiteuses ne disparaît pas, j’excommunierai tous ceux qui y travaillent ou l’utilisent – entre dans le bureau, fait un salut de la tête, ne sourit pas, ne s’assoit pas, nettoie son anneau et le présente l’Évêque. Les limites minimales de la décence ont été violées, général Scavino. La propre mère du capitaine Pantoja est venue me trouver, en pleurant sur sa tragédie.

— Je partage entièrement vos vues, Monseigneur le sait bien – se lève, fait une génuflexion, baise l’anneau, parle doucement, offre des limonades, raccompagne les visiteurs à la rue le général Scavino. Si cela dépendait de moi, ce Service ne serait pas né. Je vous prie d’avoir un peu de patience. Quant à Pantoja, ne m’en parlez pas, Monseigneur. Quelle tragédie ? Le fils de cette dame qui va pleurer chez vous est en grande partie coupable de ce qui arrive. Si au moins il avait organisé la chose d’une façon médiocre, défectueuse. Mais cet idiot a fait du Service de Visiteuses l’organisme le plus efficace des Forces armées.

— Y a pas à tortiller, Panta – monte à bord, jette un coup d’œil sur la passerelle de manœuvre, observe la boussole, manipule le timon le capitaine Mendoza. Tu es l’Einstein de la crampe.

— Oui, naturellement, j’ai envoyé plusieurs groupes de chasse poursuivre les fanatiques – va à l’infirmerie, encourage la victime, plante des petits drapeaux dans une carte, dicte ses instructions, souhaite bonne chance aux officiers qui partent le colonel Augusto Valdés. Avec ordre de m’amener le hameau tout entier rendre des comptes. Cela n’a pas été nécessaire, mon général. Mes hommes sont indignés, le sous-officier Avelino Miranda a toujours été très aimé de la troupe.

— Tôt ou tard le Tigre finira par accepter mon plan – montre les compartiments de l’Eva au capitaine Mendoza, la soute, les machines, crache et essuie du talon le capitaine Pantoja. L’agrandissement du Service est inévitable. Avec trois bateaux, deux avions, une équipe opérationnelle de cent visiteuses et deux officiers adjoints, je ferai des merveilles, Alberto.

— À Chorrillos nous croyions que ta vocation n’était pas d’être militaire, mais d’être une calculatrice – descend l’échelle de coupée, revient en tenant le bras de Panta au campement, demande : vous m’avez préparé le compte rendu statistique, adjudant ? le capitaine Mendoza. Maintenant je vois que nous nous trompions. Ton rêve est de devenir le Grand Maquereau du Pérou.

— Tu te trompes, depuis que je suis né je n’ai voulu qu’être soldat, mais soldat-administrateur, ce qui est aussi important qu’artilleur ou fantassin. L’Armée je l’ai là – examine le bureau rustique, la lampe à pétrole, les moustiquaires, l’herbe qui pousse dans les fentes du plancher, se touche la poitrine le capitaine Pantoja. Toi tu ris et de même Bacacorzo. Je t’assure qu’un jour vous allez avoir une surprise. Nous fonctionnerons sur tout le territoire national, avec une flotte de bateaux, de bus et des centaines de visiteuses.

— J’ai placé à la tête des groupes de chasse les officiers les plus énergiques – poursuit et dirige par radio le déplacement de l’expédition, change de position les petits drapeaux sur la carte, parle avec les médecins le colonel Augusto Valdés. Échauffés comme ils sont, les soldats ont besoin d’être contenus. Qu’ils n’aillent pas lyncher les fanatiques en chemin. Quant au sous-officier Miranda, il paraît qu’il s’en sort, mon général. Ça oui, il restera manchot et boiteux.

— Il faudra créer une spécialité nouvelle dans l’Armée – reçoit le compte rendu statistique, le relit, le corrige, se montre la braguette le capitaine Mendoza. Artillerie, Infanterie, Cavalerie, Génie, Intendance et : Crampes militaires ? Bordels militaires de Campagne ?

— Il faudrait un nom plus discret – rit, aperçoit à travers le grillage métallique le clairon qui sonne le repas, les soldats qui entrent dans un hangar en bois le capitaine Pantoja. Mais pourquoi pas, un jour, qui sait ?

— Regarde, la bagatelle est terminée, voilà tes poulettes qui chantent La Raspa – montre l’Eva, la sirène qui corne, les visiteuses accoudées au bastingage, le quartier-maître Rodríguez qui est monté sur la passerelle de manœuvre le capitaine Mendoza. Chaque fois que j’entends leur hymne je pisse de rire, mon frère. Tu rentres à Iquitos tout de suite ?

— Tout de suite – donne l’accolade à Mendoza, monte à bord en deux enjambées, ferme la cabine, plonge sur la couchette le capitaine Pantoja. Le petit bout de l’oreille, le cou, les tétés. Égratignures, petits pinçons, petites morsures.

— Ah ! Panta, ce que tu es embêtant – rechigne, tape du pied, tire le rideau, soupire en regardant le plafond, lance ses vêtements par terre furieusement la Brésilienne. Tu ne vois pas que je suis fatiguée, que je viens de terminer ? Et après je sais ce qui va se passer, la grande scène de jalousie.

— Chut ! ferme ton bec, tu sais bien que, un peu plus haut – se contracte, s’étire, se berce, roucoule, défaille, fond Panta. Là, là, oui, oui, ah ! que c’est bon !

— Mais je dois te dire une chose, Panta – monte sur la couchette, s’accroupit, se tend, se prend, se déprend la Brésilienne. J’en ai marre que tu me fasses perdre de l’argent avec ta manie de ne m’en faire donner que dix.

— Pff ! – s’apaise, transpire, avale de l’air à grandes bouffées Pantita. Tu ne peux pas te taire au moins en ce moment ?

— C’est qu’à cause de toi moi je perds de l’argent et que je dois aussi me soucier de mes intérêts – s’écarte, se lave, s’habille, ouvre le hublot, sort la tête et respire la Brésilienne. Ces choses qui te plaisent finissent avec le temps. Et ensuite ? Elles en ont toutes eu vingt aujourd’hui, le double que moi.

— Nom de nom, comme si son Service ne coûtait pas assez cher à l’Intendance – reçoit le télégramme, le lit, l’agite le colonel López López. Connaissez-vous la dernière de Pantoja, mon général ? Il veut qu’on étudie la possibilité de donner une prime de risque aux visiteuses quand elles partent en convoi. Il se trouve qu’elles ont peur des fanatiques.

— Mais tu reçois un pourcentage double du leur et cela compense la différence, je te l’ai prouvé, je t’ai fait une évaluation – monte sur le pont, voit Viruca et Sandra qui se passent de la crème sur le visage, Choupette qui dort dans une chaise longue Pantaleón Pantoja. Ce que ça m’a fatigué, j’ai le cœur qui bat. Tu as perdu l’organigramme que je t’ai fait ? Tu as oublié qu’en plus je te donne chaque mois 15 % de ma solde pour renforcer tes gains ?

— Je sais bien, Hanta, – appuie les bras sur le bastingage, regarde les arbres de la rive, les eaux limoneuses, le sillage de l’écume, les nuages rosés la Brésilienne. Mais ta solde est une belle cochonnerie. Ne te fâche pas, c’est la vérité. Et, d’un autre côté, avec cette manie que tu as, elles me détestent toutes. Je n’ai pas une seule amie parmi les filles. Même Chuchupe me traite de privilégiée dès que tu as le dos tourné.

— Tu l’es et c’est la grande honte de ma vie – marche sur le pont, demande : nous arriverons bientôt à Iquitos ? entend le quartier-maître Rodríguez dire bien sûr monsieur Pantoja. Ne te plains pas, ce n’est pas juste. C’est moi qui devrais me lamenter. Par ta faute j’ai enfreint un principe que j’avais respecté depuis que j’ai l’usage de la raison.

— Tu vois ? Tu recommences – sourit à Pilou qui écoute la radio sous la bâche de poupe, un marin qui enroule des cordages la Brésilienne. Pourquoi n’es-tu pas plus franc et au lieu de parler de principes ne reconnais-tu pas que tu es jaloux des dix soldats de Lagunas ?

— Tu croyais qu’ils allaient diminuer ? Absolument pas, Tigre, ils augmentent comme un incendie de forêt – s’habille en civil, rôde entre les gens, respire l’oignon et l’encens, voit le crépitement des lampes à huile, sent la pestilence des offrances le général Scavino. Tu ne sais pas ce qu’a été l’anniversaire de l’enfant-martyr. Une procession comme on n’en a jamais vu à Iquitos. Toutes les rives du Moronacocha couvertes par une foule compacte. Et de même la lagune. Il n’y avait pas de place pour la moindre barque, le moindre canot.

— Je n’avais jamais manqué à mon devoir, que je sois maudit ! – dit salut ! à Gros-Lolos et Rita qui jouent aux cartes en plein soleil, s’appuie sur une bouée de sauvetage, voit se coucher le soleil à l’horizon Pantaleón Pantoja. J’avais toujours été un type droit, un type juste. Avant que tu apparaisses toi, pas même ce climat de fainéants ne m’avait fait briser mon système.

— Si tu me dis que tu as envie de m’insulter pour les dix troufions, je veux bien – regarde sa montre, fait une moue, dit elle s’est encore arrêtée, la remonte la Brésilienne. Mais si tu continues à parler de ton système va te faire foutre, moi je descends me reposer dans la cabine.

— Ce travail et toi vous avez été ma ruine – change de couleur, ne répond pas au salut du marin qui bavarde avec Pitchoune, scrute le fleuve, le ciel qui s’obscurcit Pantaleón Pantoja. Si ce n’était à cause de vous, je n’aurais pas perdu ma femme et ma petite fille.

— Ce que tu es enquiquinant, Panta – le prend par le bras, l’emmène à la cabine, lui tend des sandwiches, un coca-cola, lui épluche une orange, jette la peau à l’eau, allume la lumière la Brésilienne. Te revoilà à nouveau qui pleures sur ta femme et ta petite fille. Chaque fois que tu fais l’amour avec moi, tu as de ces remords qui te rendent insupportable. Cesse de faire l’idiot, mon gars.

— Elles me manquent, je me languis d’elles – mange, boit, se met en pyjama, se couche, a la voix qui se brise Panta. La maison est si vide sans Pocha et sans Gladycita. Je ne m’habitue pas.

— Viens, mon gars, ne pleurniche pas – reste en jupon, s’étend près de Panta, éteint la lumière, ouvre les bras la Brésilienne. Tout ce que tu as c’est la jalousie envers les troufions. Viens, mets-toi là, laisse-moi te gratter la tête.

— Le bruit même courait que le frère Francisco allait venir en personne – observe les apôtres en blanc, les fidèles agenouillés les bras en croix, les invalides, les aveugles, les lépreux, les nains, les moribonds qui entourent la croix le général Scavino. Heureusement qu’il ne l’a pas fait. Il allait nous mettre dans de beaux draps. Car impossible de le faire arrêter devant vingt mille personnes disposées à mourir pour lui. Où doit-il se trouver, nom de nom ! Il n’y a pas trace de ce fou.

— Le bateau est un petit belceau, je suis Pochita, tu es Gladycita – chantonne, se berce, regarde la lune dans le hublot qui argente le bout de la couchette la Brésilienne. Quelle est jolie ma ptite fifille. Je lui glatte la tétête, je lui donne ptits bicous. Veux-tu sucer ptits tétés ?

— Maintenant vous l’avez sur la tête, là, bah ! elle s’est envolée – pousse la porte du Musée et Aquarium amazonique et cède le pas au capitaine Pantoja le lieutenant Bacacorzo. Elle a réussi à vous piquer ? Je crois que c’était une guêpe.

— Plus bas, plus lentement – change d’esprit, fait le bébé se réchauffe, se radoucit, se pelotonne Pantita. Dans le dos, dans le cou, le petit bout de l’oleille. Juste sur le petit bout, mademoiselle.

— Ah, je l’ai tuée – frappe de la main contre le bassin de la Vache marine ou Lamantin le lieutenant Bacacorzo. Une guêpe, non, une mouche charbonneuse. Elles sont dangereuses, les gens disent qu’elles transmettent la lèpre.

— Je dois avoir le sang acide parce qu’elles ne me piquent jamais les bestioles – passe près du Dauphin fou, du Dauphin cendré, du Dauphin rouge, s’arrête devant la Fourmi curhuinse, lit « elle est nocturne, très nuisible, en une nuit peut raser un champ, elles avancent par centaines de mille, quand elles sont adultes elles ont des ailes qui poussent et deviennent bedonnantes » le capitaine Pantoja. En revanche, ma pauvre mère, c’est terrible, elle met le nez dehors et elles la dévorent.

— Savez-vous qu’ici ces fourmis on les mange grillées, avec du sel et de la banane ? – passe le doigt sur la crête d’un iguane empaillé, sur les plumes multicolores d’un toucan le lieutenant Bacacorzo. Il faut vous soigner, vous êtes très maigre. Vous avez dû perdre au moins dix kilos ces derniers mois. Qu’est-ce qui se passe, mon capitaine, du travail, des soucis ?

— Un peu des deux – se penche et cherche en vain les huit yeux de la grande, sautillante et venimeuse Araignée Veuve le capitaine Pantoja. Puisque tout le monde me le dit, ce doit être vrai. Je vais me suralimenter, pour récupérer ces petits kilos perdus.

— Je regrette beaucoup, Tigre, mais j’ai dû donner l’ordre à la troupe d’aider la Garde civile à capturer les fanatiques – reçoit des pétitions, des plaintes, des dénonciations, enquête, hésite, consulte, prend une décision, informe le général Scavino. Quatre crucifiés en six mois c’est trop, ces fous transforment l’Amazonie en terre barbare et le moment est venu de mettre le paquet.

— Vous ne profitez pas assez du célibat – empoigne la loupe et observe la Guêpe Huayranga, la Guêpe Campana et la Guêpe Shiro-shiro le lieutenant Bacacorzo. Au lieu d’être heureux et content de votre liberté recouvrée, vous êtes plus triste qu’un éteignoir.

— C’est que moi le célibat ne me sert pas à grand-chose – s’approche du coin des félins et frôle de son corps le Tigre noir, l’Otorongo ou Prince de la Forêt, l’Ocelot, le Puma et l’Ocelot moucheté le capitaine Pantoja. Je sais, bien que la plupart des hommes, après un certain temps, en ont assez de la monotonie familiale et donneraient n’importe quoi pour se débarrasser de leur femme. Moi non. J’ai eu vraiment de la peine que Pocha soit partie. Et surtout, en emmenant ma petite fille.

— Pas la peine de le dire, ça se voit sur votre visage – « les petits caméléons vivent dans les arbres, les grands dans l’eau », écoute le lieutenant Bacacorzo. Enfin, ce sont les choses de la vie, mon capitaine. Avez-vous eu des nouvelles de votre femme ?

— Oui, elle m’écrit toutes les semaines. Elle vit avec sa sœur Chichi à Chiclayo – compte les couleuvres, le serpent Yacumama ou Mère de l’Eau, le Boa noir, le Mantona, le Sachamama ou Mère de la Forêt le capitaine Pantoja. Je n’en veux pas à Pocha, je la comprends très bien. Ma mission devenait très emmerdante pour elle. Aucune femme digne de ce nom ne l’aurait toléré. De quoi riez-vous ? Je ne plaisante absolument pas, Bacacorzo.

— Pardonnez-moi, mais c’est que ça ne manque pas de sel – allume une cigarette, souffle la fumée entre les barreaux de la cage du Paucar, lit « imite le chant des autres oiseaux et rit et pleure comme les enfants » le lieutenant Bacacorzo. Vous si maniaque, si pointilleux sur les questions morales. Et avec la réputation la plus noire qu’on puisse imaginer. Ici à Iquitos tout le monde vous prend pour un terrible truand.

— Comment n’avait-elle pas raison de s’en aller, madame, ne soyez pas aveugle – donne l’écheveau de laine à Mme Leonor, fait une pelote, commence à tricoter Alicia. Les mères enferment leurs filles à double tour quand elles voient passer votre Pantita, elles font le signe de la croix et le conjurent. Sachez-le une bonne fois et ayez pitié, plutôt, de Pocha.

— Croyez-vous que je ne le sais pas ? – s’amuse à donner à manger aux poissons d’ornement, en voyant briller phosphorescent le chatoyant Neón Tetra le capitaine Pantoja. L’Armée m’a fait un sacré cadeau en me confiant ce travail.

— Personne ne se douterait que vous le regrettez, en vous voyant travailler au Service de Visiteuses avec tant de conviction – observe le transparent Blue Tetra, le squameux Limpiavidrios et la carnivore Piranha le lieutenant Bacacorzo. Oui, je sais, votre sens du devoir.

— Les deux premières patrouilles sont rentrées, mon général – reçoit le groupe expéditionnaire à la porte de la caserne, félicite les soldats, leur offre une bière, fait taire les prisonniers qui crient, les fait enfermer au Poste le colonel Peter Casahuanqui. Elles ramènent une demi-douzaine de fanatiques, l’un d’eux atteint de méningite. Ils ont trempé dans la crucifixion de la vieille à Dos de Mayo. Je les garde ici, je les remets à la police ou je les expédie à Iquitos ?

— Dites donc, vous ne m’avez pas encore dit pourquoi vous m’avez donné rendez-vous dans ce Musée, Bacacorzo – mesure des yeux le Païche, le Plus Grand Poisson d’Eau douce Qu’on Connaisse au Monde le capitaine Pantoja.

— Pour vous annoncer une mauvaise nouvelle entre les ophidiens et les arachnides – jette un coup d’œil indifférent à l’Anguille, la Raie, les Charapas ou Tortues d’eau le lieutenant Bacacorzo. Scavino veut vous voir d’urgence. Il vous attend à l’État-Major, à dix heures. Prenez garde, je vous avertis qu’il est furax.

— Seuls les impuissants, les eunuques, les asexués peuvent prétendre que – monte et descend au milieu des arpèges, déclame, se cabre La Voix d’El Sinchi – les vaillants défenseurs de la Patrie, qui se sacrifient en servant là-bas, aux frontières intriquées, vivent dans une chasteté de veuvage.

— Il est toujours furax, du moins avec moi – sort sur le Malecón, regarde le fleuve étinceler sous un soleil assassin, les canots et les radeaux qui accostent au port de Belén le capitaine Pantoja. Savez-vous pourquoi est-il en rage maintenant ?

— À cause de la satanée émission d’El Sinchi d’hier – ne répond pas à son salut, ne l’invite pas à s’asseoir, installe une bande et allume le magnétophone le général Scavino. Ce salaud n’a fait que parler de vous, il vous a consacré les trente minutes de son émission. Cela vous semble peu, Pantoja ?

— Nos vaillants soldats doivent-ils recourir à l’affaiblissant onanisme ? – hésite, danse sur les mesures de la valse La Contamanina, attend une réponse, interroge de nouveau La Voix d’El Sinchi. Revenir à l’autosatisfaction infantile ?

— La Voix d’El Sinchi ? – entend grésiller, bégayer, s’abîmer le magnétophone, voit le général Scavino le secouer, le frapper, essayer tous les boutons le capitaine Pantoja. Vous êtes sûr, mon général ? Il m’a attaqué à nouveau ?

— Il vous a défendu, il vous a défendu à nouveau – découvre que la prise s’est débranchée, murmure que je suis bête, se baisse, rebranche l’appareil le général Scavino. Et c’est mille fois pire que s’il vous avait attaqué. Vous ne comprenez pas ? Cela couvre de ridicule et éclabousse l’Armée tout à la fois.

— Oui, j’ai suivi vos instructions au pied de la lettre, mon général – parle avec le sous-lieutenant chef de l’Intendance, vérifie le magasin d’Approvisionnement, compose des menus avec le sergent d’ordinaire le colonel Máximo Dávila. Sauf que nous avons un grave problème d’approvisionnement. Il y a cinquante fanatiques en taule et si je leur donne à manger je dois rationner la troupe. Je ne sais que faire, mon général.

— Je lui ai formellement défendu de me nommer – voit s’allumer une petite lumière jaune, tourner les bobines, entend des bruits métalliques, des parasites, devient furieux le capitaine Pantoja. Je ne me l’explique pas, je vous assure que…

— Taisez-vous et écoutez – ordonne, croise les bras, les jambes, regarde haineusement le magnétophone le général Scavino. C’est à vous donner des nausées.

— Le Gouvernement devrait décorer de l’Ordre du Soleil M. Pantaleón Pantoja – tonne, rutile entre Lux le Savon qui Parfume, Coca-cola la Pause qui Rafraîchit et Sourires pepsicolistes, dramatise et exige La Voix d’El Sinchi. Pour l’incomparable travail qu’il réalise en vue de satisfaire les nécessités intimes des sentinelles du Pérou.

— Mon épouse l’a entendu et mes filles ont dû lui donner des sels – éteint le magnétophone, parcourt la pièce les mains derrière le dos le général Scavino. Il fait de nous la risée de tout Iquitos. Ne vous ai-je pas ordonné de prendre des mesures pour que La Voix d’El Sinchi ne s’occupe plus du Service de Visiteuses ?

— La seule façon de lui clouer le bec à ce salaud c’est de lui donner un coup de fusil ou de l’argent – écoute la radio, voit les visiteuses préparer leurs mallettes pour embarquer, Chuchupe monter sur le Dalila Pantaleón Pantoja. Me le farcir m’attirerait beaucoup d’ennuis, il n’y a pas d’autre moyen que de lui graisser la patte avec une certaine quantité de sols. Allez, dis-le-lui, Choupette. Qu’il se présente ici sans tarder.

— Vous voulez dire que vous affectez une partie du budget du Service de Visiteuses à acheter des journalistes ? – l’examine des pieds à la tête, dilate ses narines, fronce son front, montre les dents le général Scavino. C’est très intéressant, capitaine.

— J’ai là qui mijotent dans leur jus ceux qui ont crucifié le sous-officier Miranda – éparpille les patrouilles, double les heures de garde, supprime les permissions et autorisations, exténue, rend furieux ses hommes le colonel Augusto Valdés. Il a identifié la plupart, oui. Sauf qu’à force de mobiliser mes troupes pour poursuivre les Frères de l’Arche, j’ai la frontière toute dégarnie. Je sais bien qu’il n’y a pas de danger, mais si quelque ennemi voulait entrer, il pénétrerait jusqu’à Iquitos comme dans du beurre, mon général.

— Du budget non, ça c’est sacré – distingue une petite souris qui traverse à la hâte le rebord de la fenêtre à quelques centimètres de la tête du général Scavino le capitaine Pantoja. Vous avez une copie de la comptabilité et vous pouvez le vérifier. De ma propre solde. J’ai dû sacrifier 5 % de mon salaire mensuel pour faire taire ce maître chanteur. Je ne comprends pas pourquoi il a fait ça.

— Par scrupules professionnels, par indignation morale, par solidarité humaine, ami Pantoja – entre dans le centre logistique en faisant claquer la porte, monte l’escalier du poste de commandement en coup de vent, tente de donner l’accolade à M. Pantoja El Sinchi. Parce que je ne peux supporter qu’il y ait des gens dans cette ville où ma sainte mère m’a mis au monde, qui méprisent votre travail et qui toute la journée disent pis que pendre de vous.

— Notre accord était très clair et vous l’avez violé – brise une règle contre un panneau, a les lèvres écumantes et les yeux incendiés, grince des dents Pantaleón Pantoja. Pourquoi merde les cinq cents sols par mois ? Pour que vous oubliiez que j’existe, que le Service de Visiteuses existe.

— C’est que moi aussi je suis un être humain, monsieur Pantoja, et je sais assumer mes responsabilités – acquiesce, le calme, gesticule, entend vrombir l’hélice, voit le Dalila s’élancer sur le fleuve en soulevant deux gerbes d’eau, le voit s’élever, se perdre dans le ciel El Sinchi. J’ai des sentiments, des impulsions, des émotions. Où je vais, j’entends pester contre vous et ça m’énerve. Je ne peux pas tolérer qu’on calomnie quelqu’un de si correct. Surtout, étant amis.

— Je vais vous donner un avertissement très sérieux, espèce de con de mes deux – le saisit par la chemise, le secoue d’arrière en avant, d’avant en arrière, le voit s’effrayer, rougir, trembler, le lâche Pantaleón Pantoja. Vous savez ce qui est arrivé l’autre fois, quand vous avez attaqué le Service. J’ai dû contenir les visiteuses, elles voulaient vous arracher les yeux et vous clouer sur la Place d’Armes.

— Je le sais bien, ami Pantoja – s’arrange la chemise, tâche de sourire, récupère son aplomb, se serre le col El Sinchi. Croyez-vous que j’ignore qu’elles avaient collé ma photo sur la porte de Pantiland et qu’elles crachaient dessus en entrant et sortant ?

— C’est vraiment un énorme problème, Tigre – imagine des émeutes, des charges de soldats, des morts et des blessés, des manchettes de journal sanglantes, des destitutions, des jugements, des sentences et des larmes le général Scavino. En trois semaines nous avons mis la main sur près de cinq cents fanatiques qui étaient cachés dans la forêt. Mais maintenant je ne sais que faire d’eux. Les envoyer à Iquitos provoquerait un scandale, il y aurait des manifestations, des milliers de « frères » sont en liberté. Que pense faire l’État-Major ?

— Mais maintenant elles sont heureuses des compliments que je leur adresse dans mon émission, monsieur Pantoja – met sa veste, va jusqu’à la barre d’appui, fait bonjour à Porfirio le Chinois, revient au bureau, tape sur l’épaule de M. Pantoja, croise les doigts et jure El Sinchi. Quand elles me voient dans la rue, elles m’envoient des baisers furtifs. Allons, ami Pan-Pan, ne prenez pas ça au tragique, je voulais vous servir. Mais si vous préférez, La Voix d’El Sinchi ne vous citera jamais plus.

— Parce que la prochaine fois que vous me nommerez, ou parlerez du Service, je vous lâcherai dessus les cinquante visiteuses et je vous avertis qu’elles ont toutes des ongles longs – ouvre une boîte du bureau, sort un revolver, le charge et décharge, fait tourner le barillet, vise le tableau, le téléphone, les poutres Pantaleón Pantoja. Et si elles n’en finissent pas avec vous, moi je vous achève d’une balle dans la tête. C’est compris ?

— Parfaitement compris, ami Pantoja, pas un mot de plus – multiplie les courbettes, les sourires, les petits signes, descend l’escalier, se met à courir, disparaît sur le chemin d’Iquitos El Sinchi. Ce ne peut être plus clair. Qui est M. Pan-Pan ? On ne le connaît pas, il n’existe pas, on n’en a jamais entendu parler. Et le Service de Visiteuses ? Qu’est-ce que c’est que ça, comment ça se mange ? Correct ? Bon, nous nous comprenons. Les cinq cents sols de ce mois, comme toujours, avec Choupette ?

— Non, non, ah ! ça non – fait des messes basses avec Alicia, court chez les Augustins, écoute les confidences du directeur, rentre suffoquée chez elle, reçoit Panta qui proteste Mme Leonor. Tu t’es présenté avec l’une de ces coquines à l’Église ! Et dans celle de San Agustín, rien que ça ! Le père José María m’a tout raconté.

— D’abord écoute-moi et tâche de comprendre, maman – lance sa casquette sur le portemanteau, va à la cuisine, boit un jus de papaye avec de la glace, s’essuie la bouche Panta. Je ne le fais jamais, jamais je ne m’affiche dans la ville avec aucune de ces filles. Ce fut une circonstance très particulière.

— Le père José María vous a vus entrer tous deux bras dessus bras dessous avec la plus grande désinvolture – remplit la baignoire d’eau froide, arrache le papier d’une savonnette, installe des serviettes propres Mme Leonor. À 11 heures du matin, juste quand toutes les dames d’Iquitos se rendent à la messe.

— Parce qu’à cette heure ce sont les baptêmes, ce n’est pas ma faute, laisse-moi t’expliquer – enlève sa chemise-veste, son pantalon, le maillot de corps, le caleçon, enfile une robe de chambre, des pantoufles, entre dans la salle de bains, se met tout nu, se plonge dans la baignoire, entrebâille les yeux et murmure qu’elle est fraîche Pantita. Gros-Lolos est une de mes collaboratrices les plus anciennes et efficaces, j’étais obligé de le faire.

— Nous ne pouvons pas fabriquer des martyrs, ça suffit avec ceux qu’ils font – revoit des dossiers de coupures de presse marquées au crayon rouge, tient des conciliabules avec des officiers du Service de Renseignements, de la Police judiciaire, propose un plan à l’état-major et l’exécute le Tigre Collazos. Garde-les dans les casernes deux semaines, au pain et à l’eau. Puis tu les effraies et tu les relâches, Scavino. Sauf les dix ou douze meneurs, ceux-là tu nous les envoies à Lima.

— Gros-Lolos – voltige dans la chambre, le salon, passe la tête dans la salle de bains, voit Panta remuer les pieds et inonder le sol Mme Leonor. Regarde avec qui tu travailles, qui tu fréquentes. Gros-Lolos, Gros-Lolos ! Comment est-il possible que tu te rendes à l’église avec une fille perdue qui par-dessus le marché porte ce nom. Je ne sais plus quel saint prier, même l’enfant-martyr j’ai été lui demander à genoux qu’il te sorte de cet antre.

— Elle m’a demandé d’être le parrain de son fils et je ne pouvais pas refuser, maman – se savonne la tête, le visage, le corps, se rince sous la douche, s’enveloppe de serviettes, sort de la baignoire, se sèche, se met du déodorant, se peigne Panta. Gros-Lolos et Faux Jeton ont eu ce geste sympathique de donner mon nom au bébé. Il s’appelle Pantaleón et je l’ai tenu moi-même sur les fonts baptismaux.

— Quel honneur pour la famille – va à la cuisine, apporte un balai et des chiffons, essuie la salle de bains, entre dans la chambre, tend à Panta une chemise, un pantalon repassé M me Leonor. Puisque tu dois faire ce travail épouvantable, fais au moins ce que tu m’as promis. Ne te promène pas avec elles, que les gens ne te voient pas.

— Je sais bien, ma petite maman, ne rabâche pas, hop ! jusqu’au plafond, hop ! – s’habille, jette son linge sale au panier, sourit, s’approche de Mme Leonor, l’embrasse, la fait sauter en l’air Pantita. Ah ! j’oubliais de te montrer. Tiens, regarde, une lettre de Pocha. Elle envoie des photos de Gladycita.

— Fais voir, vite mes lunettes – arrange sa jupe, son chemisier, lui arrache l’enveloppe, s’approche de la clarté de la fenêtre Mme Leonor. Oh ! que c’est mignon ça, ma jolie petite fifille, comme elle a grossi. Quand vas-tu m’accorder ce que je te demande, saint Christ de Bagazán ! Je passe mes après-midi à l’église à prier, je fais des neuvaines pour que tu nous sortes de là et toi rien.

— À Iquitos tu es devenue une vraie bigote, ma vieille, à Chiclayo tu n’allais même pas à la messe, tu ne faisais que jouer à la canasta – s’assoit dans le fauteuil en osier, feuillette un journal, fait un mot croisé, rit Panta. Je crois que tes prières ne servent à rien parce que tu mélanges l’Église et la superstition : l’enfant-martyr, le Saint Christ de Bagazán, le Seigneur des Miracles et sainte Ignacia.

— N’oubliez pas qu’il faut distraire des gens et de l’argent pour la chasse et la répression des fous de l’Arche – prend des avions, des jeeps, des canots, parcourt l’Amazone, revient à Lima, fait travailler au-delà de leurs temps les officiers de la Comptabilité et des Finances, rédige un rapport, se présente au bureau du Tigre Collazos le colonel López López. Cela représente des frais importants pour l’Armée. Et le Service de Visiteuses constitue une hémorragie, il travaille en pure perte. Outre d’autres petits problèmes.

— Voilà la lettre de Pocha, il n’y a que quatre lignes, je te la lis – entend la musique, fait une promenade avec Mme Leonor sur la Place d’Armes, travaille dans sa chambre jusqu’à minuit, dort dix heures, se lève aux aurores Panta. Elles ont été à Pimentel, avec Chichi, pour passer l’été sur la plage. Elle ne parle pas de revenir, maman.

— Revenir à zéro ? – enfonce son képi, laisse sortir avant lui du bureau le général Victoria et le colonel López López, s’assoit à l’avant de la voiture, ordonne au chauffeur à « Rosita Rios » et que ça saute le Tigre Collazos. Oui, bien sûr, c’est une des solutions possibles, celle que Scavino choisirait tout de suite. Mais n’est-ce pas un peu précipité ? Je ne vois pas la raison ni l’urgence de déclarer que le Service de Visiteuses est un échec. Après tout, les incidents qu’il a provoqués sont insignifiants.

— Ce qui m’inquiète ce ne sont pas les effets négatifs du Service de Visiteuses, mais ses effets positifs, Tigre – choisit une table à l’air libre, s’assoit au haut bout, desserre sa cravate, étudie le menu très attentivement le général Victoria. Ce qu’il y a de grave, ce sont ses succès fantastiques. Pour moi, le problème est que, sans le vouloir ni le savoir, nous avons mis en marche un mécanisme infernal. López vient de parcourir toutes les garnisons de la forêt et son rapport est inquiétant.

— Je me suis vu dans l’impérieuse nécessité de recruter dix visiteuses de toute urgence – télégraphie le capitaine Pantoja. Non pas pour agrandir le Service, mais pour maintenir le rythme de travail atteint jusqu’à présent.

— La vérité c’est que les visiteuses de Pantoja sont devenues la préoccupation centrale de toutes les garnisons, campements et postes frontières – commande des brochettes et du maïs grillé aux bananes pour commencer et en deuxième plat une marinade de canard avec beaucoup de piment le colonel López López. Je n’exagère absolument pas, mon général. Je n’ai presque pas pu parler d’autre chose avec les officiers, sous-officiers et la troupe, croyez-moi. Même les crimes de l’Arche passent au second plan quand il s’agit des visiteuses.

— La raison en est les nombreuses patrouilles et groupes de poursuite et de capture des assassins religieux – diffuse en code le capitaine Pantoja. Comme les supérieurs le savent, ces commandos se trouvent à l’intérieur de la forêt, accomplissant une action civico-politique de premier ordre.

— Dans cette mallette se trouvent les preuves, Tigre – se décide pour la soupe de corbeau de mer et les rognons à la créole avec du riz blanc le général Victoria. Devine ce que sont ces papiers. Des rapports sur l’état de défense aéro-terrestre-fluvial aux frontières équatorienne, colombienne, brésilienne et bolivienne ? C’est froid. Des suggestions et des plans pour améliorer notre dispositif de surveillance et d’attaque en Amazonie ? C’est froid. Des études sur les communications, la logistique, l’ethnographie ? C’est toujours froid.

— Le Service de Visiteuses a cru de son devoir de faire parvenir jusqu’à ces commandos, là où ils se trouvent, les convois de visiteuses – diffuse le capitaine Pantoja. Et nous y sommes parvenus, grâce à l’effort enthousiaste de tout le personnel, sans exception.

— Rien que des demandes liées au S.V.G.P.F.A., mon général – comme dessert des macarons au miel et à la cacahuète et pour boire de la Pilsen bien fraîche, conclut le colonel López López. Tous les sous-officiers de l’Amazonie ont signé des pétitions pour demander qu’on leur permette d’utiliser le Service de Visiteuses. Les voilà au complet : 172 plis.

— Pour ce faire j’ai créé des brigades volantes de deux et trois visiteuses, et cette fragmentation du personnel m’aurait empêché de continuer à assurer la couverture régulière des centres utilisateurs – téléphone le capitaine Pantoja. J’espère n’avoir pas outrepassé mes attributions, mon général.

— Et l’enquête de López López parmi les officiers est encore plus incroyable – pousse avec un petit bout de pain, accompagne chaque bouchée de gorgées de bière, s’essuie le front avec la serviette le général Victoria. De capitaine jusqu’à sous-lieutenant, 95 % des officiers réclament aussi des visiteuses. Et de capitaine au-dessus, quelque 55 %. Qu’est-ce que tu en dis, Tigre ?

— En accord avec les chiffres communiqués par le colonel López López sur son enquête officieuse, je dois modifier entièrement le plan minimal d’agrandissement du S.V.G.P.F.A., mon général – sursaute, prend des notes, avale des amphétamines pour se mettre au travail aux aurores, expédie de volumineuses enveloppes recommandées le capitaine Pantoja. Je vous prie de considérer comme nul et non avenu le projet que je vous ai envoyé. Je travaille jour et nuit à un nouvel organigramme. J’espère vous l’envoyer très bientôt.

— Parce qu’en outre, je regrette de te dire que Pantoja, bien qu’il soit fou, a toutes les raisons du monde, Tigre – attaque les rognons avec enthousiasme, plaisante les Français ont raison, si l’on trouve le rythme adéquat on peut engloutir n’importe quelle quantité de plats, dix-huit, vingt le général Victoria. Son argumentation est irréfutable.

— Vu le doublement potentiel du nombre d’utilisateurs, si l’on comprend les sous-officiers et grades intermédiaires – discute avec Chuchupe, Choupette et Porfirio le Chinois, passe en revue des candidates, renvoie des « lavandières », parle avec des maquereaux, achète des proxénètes le capitaine Pantoja –, je dois vous faire savoir que le plan minimal de prestations régulières, à un rythme toujours inférieur au minimum vital sexuel, exigerait quatre bateaux de tonnage de l’Eva, trois avions du type Dalila et une équipe opérationnelle de 272 visiteuses.

— Si l’on accorde ce Service aux soldats et hommes de troupe, pourquoi pas aux sous-officiers ? – : écarte les oignons, les os et finit la marinade de canard en quelques bouchées, sourit, regarde passer une femme, fait un clin d’œil et s’écrie quel morceau le colonel López López. Et si on l’accorde à ceux-ci pourquoi pas aux officiers ? C’est ce qu’ils réclament tous. Et à vrai dire, c’est sans réplique.

— Naturellement, si l’on tient compte des officiers, mes calculs devront être modifiés, mon général – rend visite aux sorciers, prend de l’ayahuasca, a des hallucinations au cours desquelles des régiments de femmes défilent sur le Champ de Mars en chantant La Raspa, vomit, travaille, exulte le capitaine Pantoja. Je fais actuellement une étude des possibilités, à tout hasard. Il faudrait créer une section spéciale, un groupe de visiteuses exclusives, bien entendu.

— Bien entendu – repousse le dessert, demande du café, tire une petite boîte de saccharine, met deux pastilles, avale la tasse d’un trait, allume une cigarette le général Victoria. Et si l’on considère comme indispensable pour la santé biologique et psychologique de la troupe que ce Service existe, il faudra augmenter chaque fois le nombre de prestations. Parce que, tu ne le sais que trop, Tigre, la fonction crée l’organe. Dans ce cas, la demande sera toujours supérieure à l’offre.

— C’est ainsi, mon général – demande l’addition, tente de sortir son portefeuille, entend vous êtes fou, vous êtes les invités du Tigre aujourd’hui le colonel López López. En voulant boucher un trou, nous avons ouvert une brèche par où va s’écouler tout le budget de l’Intendance.

— Et toute l’énergie de nos soldats – se déplace en mission spéciale à Lima, visite des hommes politiques, demande des audiences, conseille, intrigue, influence, retourne à Iquitos le général Scavino.

— Et cette faim de visiteuses qui s’est éveillée dans la forêt, pas même le Christ n’en vient à bout, Tigre – ouvre la porte de la voiture, passe le premier, dit dommage qu’on ne puisse pas faire une petite sieste après ce repas, ordonne direction le Ministère le général Victoria. Ou, pour être à la mode, pas même l’enfant-martyr. À propos, savez-vous que la dévotion est maintenant arrivée à Lima ? J’ai découvert hier que ma belle-fille avait un petit autel avec des images de l’enfant-martyr.

— Nous pourrions commencer par une équipe sélectionnée de dix visiteuses pour officiers, mon général – parle seul dans la rue, tombe endormi sur son bureau, déraisonne, effraie M me Leonor par sa maigreur le capitaine Pantoja. Nous les recruterions à Lima, naturellement, pour garantir une haute catégorie. Aimez-vous le sigle S.P.O. du S.V.G.P.F.A. ? Section Pour Officiers du Service de Visiteuses. Je vais vous envoyer un projet en détail.

— Je crois qu’ils ont raison, bordel – entre dans son bureau, réfléchit, ouvre sa correspondance, se mord un ongle le Tigre Collazos. Cette connerie devient ténébreuse.

OceanofPDF.com