Pantaleón et les visiteuses

Mario Vargas Llosa · Chapitre 2 sur 11

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Pantaleón et les visiteuses

Chapitre 1

 

— Réveille-toi, Panta – dit Pochita. Il est déjà huit heures. Panta, Pantita.

— Huit heures déjà ? Ce que j’ai sommeil, crénom – bâille Pantita. Tu as cousu mon galon ?

— Oui, mon lieutenant – se met au garde-à-vous Pochita. Oh ! pardon, mon capitaine. Le temps de m’habituer, tu vas rester mon petit lieutenant, mamour. Oui, c’est fait, magnifique. Mais tire-toi donc du lit, ton rendez-vous n’est pas à ?

— Neuf heures, oui – se débarbouille Pantita. Où va-t-on nous affecter, Pocha ? Passe-moi la serviette, s’il te plaît. As-tu une idée, ma douce ?

— Ici, à Lima – le ciel gris, les terrasses, les autos, les passants, contemple Pochita. Hum, j’ai l’eau à la bouche : Lima, Lima, Lima.

— Ne rêve pas, Lima jamais, quel espoir ! – se regarde dans la glace, fait son nœud de cravate Panta. Si c’était au moins une ville comme Trujillo ou Tacna, je serais heureux.

— Amusante cette nouvelle dans El Comercio – fait la moue Pochita. À Leticia un type s’est crucifié pour annoncer la fin du monde. On l’a mis à l’asile mais les gens l’ont sorti de force parce qu’ils croient que c’est un saint. Leticia c’est la partie colombienne de la forêt, non ?

— Quel joli garçon tu fais en capitaine, mon petit – installe la confiture, le pain et le lait sur la table Mme Leonor.

— Maintenant c’est la Colombie, avant c’était le Pérou, on nous l’a prise – beurre une biscotte Panta. Sers-moi encore un peu de café, maman.

— À moins qu’on nous envoie encore à Chiclayo – ramasse les miettes dans une assiette et retire la nappe Mme Leonor. Après tout, on était si bien là-bas, n’est-ce pas ? Pour moi, l’essentiel c’est qu’on ne nous éloigne pas trop de la côte. Va, mon petit, bonne chance, tu as ma bénédiction.

— Au nom du Père, du Saint-Esprit et du Fils QUI EST MORT SUR LA CROIX – lève les yeux vers la nuit, baisse les yeux vers les torches le frère Francisco. Mes mains sont ligotées, le bois est offrande, signez-vous pour moi !

— Je suis attendu par le colonel López López, mademoiselle – dit le capitaine Pantaleón Pantoja.

— Et aussi par deux généraux – fait les petits yeux la demoiselle. Vous pouvez entrer, mon capitaine. Oui, par là, la petite porte café.

— Voilà notre homme – se lève le colonel López López. Avancez, Pantoja, et félicitations pour cette troisième ficelle.

— La meilleure note à l’examen de promotion et à l’unanimité du jury – serre une main, tapote une épaule le général Victoria. Bravo, capitaine, c’est comme ça qu’on sert sa carrière et sa patrie.

— Asseyez-vous, Pantoja – désigne un fauteuil le général Collazos. Mettez-vous à l’aise et accrochez-vous pour entendre ce que vous allez entendre.

— Ne lui fais pas peur, Tigre – agite ses mains le général Victoria. Il va croire qu’on l’envoie à l’abattoir.

— Que les commandants en chef de l’Intendance en personne soient venus pour vous communiquer votre nouvelle affectation, cela vous indique que l’affaire est épineuse – adopte une expression grave le colonel López López. Oui, Pantoja, il s’agit d’un sujet assez délicat.

— La présence de ces chefs est un honneur pour moi – fait claquer ses talons le capitaine Pantoja. Me voilà, crénom, bien intrigué, mon colonel.

— Une cigarette ? – tire un étui à cigarettes et un briquet le Tigre Collazos. Mais ne restez pas là debout, asseyez-vous. Comment, vous ne fumez pas ?

— Vous voyez, pour une fois le Service de Renseignements ne s’est pas trompé – caresse une photocopie le colonel López López. Tout à fait ça : ni fumeur, ni buveur, ni coureur.

— Un officier sans vice – s’émerveille le général Victoria. Nous tenons enfin quelqu’un pour représenter l’armée au Paradis, à côté de sainte Rose et de saint Martin de Porres.

— Il ne faut rien exagérer – rougit le capitaine Pantoja. Je dois bien avoir quelque petit vice caché.

— Nous savons sur vous plus de choses que vous-même – soulève et repose sur le bureau un dossier le Tigre Collazos. Vous resteriez comme deux ronds de flan si vous saviez les heures que nous avons passées à éplucher votre vie. Nous savons ce que vous avez fait, ce que vous n’avez pas fait et même ce que vous ferez, capitaine.

— Nous pouvons réciter par cœur vos états de service – ouvre le dossier, brasse des fiches et des imprimés le général Victoria. Officier, pas une seule sanction, et cadet à peine une demi-douzaine de légers avertissements. C’est pour cela que vous avez été choisi, Pantoja.

— Sur près de quatre-vingts officiers d’intendance, rien de moins – lève un sourcil le colonel López López. Il y a de quoi se pavaner.

— Je vous remercie de la bonne opinion que vous avez de moi – les yeux du capitaine Pantoja s’embuent. Je ferai tout ce que je pourrai pour répondre à votre confiance, mon colonel.

— Le capitaine Pantaleón Pantoja ? – secoue le téléphone le général Scavino. Je t’entends à peine. Tu me l’envoies pour quoi, Tigre ?

— À Chiclayo, vous avez laissé un magnifique souvenir – feuillette un rapport le général Victoria. Le colonel Montes voulait à tout prix vous garder. La caserne, semble-t-il, était réglée comme une horloge grâce à vous.

— « Organisateur-né, sens mathématique de l’ordre, capacité d’exécution » – lit le Tigre Collazos. « À conduit l’administration du régiment avec efficacité et véritable inspiration. » Nom de Dieu, le zambo Montes s’est amouraché de vous.

— Je suis confus de tant d’éloges – baisse la tête le capitaine Pantoja. J’ai toujours tâché d’accomplir mon devoir et rien de plus.

— Le Service des quoi ? – éclate de rire le général Scavino. Ni Victoria ni toi vous ne pourrez me faire dresser les cheveux, Tigre, vous oubliez que je suis chauve !

— Eh bien ! prenons le taureau par les cornes – le général Victoria pose un doigt sur ses lèvres. Le sujet exige la plus grande discrétion. Je me réfère à la mission qui va vous être confiée, capitaine. Lâche le morceau, Tigre.

— En bref, les troupes de la forêt s’envoient les nanas – reprend son souffle, bat des paupières et tousse le Tigre Collazos. On ne compte plus les viols et les tribunaux sont débordés par toutes ces conneries. L’Amazonie est en effervescence.

— On nous bombarde quotidiennement de plaintes et de doléances – se pince le menton le général Victoria. Des délégations des bleds les plus reculés viennent même protester.

— Vos soldats abusent de nos femmes – presse son chapeau le maire Paiva Runhuí dont la voix s’étrangle. Ils ont fait du tort à ma petite belle-sœur voici quelques mois et la semaine dernière ils ont presque fait du tort à ma propre épouse.

— Mes soldats non, ceux de la Nation – fait des gestes apaisants le général Victoria. Calmez-vous, calmez-vous, monsieur le maire. L’Armée regrette profondément l’accident de votre belle-sœur et fera tout ce qu’elle pourra pour la dédommager.

— Maintenant on appelle accident le stupre ? – s’écrie le père Beltrán hors de lui. Car c’est du stupre.

— Florcita qui venait de la ferme, deux soldats l’ont assaillie et ils l’ont montée en plein chemin – se ronge les ongles et sautille sur place le maire Teófilo Morey. Et ils ont si bien visé que maintenant elle est enceinte, mon général.

— Vous allez m’identifier ces chenapans, mademoiselle Dorotea – bougonne le colonel Peter Casahuanqui. Sans pleurer, sans pleurer, vous allez voir comment je règle tout cela.

— Vous vous imaginez que je vais sortir ? – sanglote Dorotea. Moi toute seule devant tous ces soldats ?

— Ils vont défiler ici, devant le Poste de garde – se cache derrière le store métallique le colonel Máximo Dávila. Vous allez les épier par la fenêtre et dès que vous reconnaîtrez les malappris vous me les signalerez, mademoiselle Jesús.

— Des malappris ? – postillonne le père Beltrán. Des vicieux, oui, des canailles et des misérables. Commettre une pareille infamie envers doña Asunta ! Salir ainsi l’uniforme !

— Luisa Cánepa, ma bonne, un sergent l’a violée, puis un caporal et enfin un simple soldat – nettoie ses lunettes le lieutenant Bacacorzo. Ça lui a plu, je ne sais, mon commandant, mais le fait est que maintenant elle fait la putain sous le nom de Gros-Lolos et elle a comme maquereau un pédé qu’on appelle Faux-Jeton.

— Maintenant indiquez-moi avec laquelle de ces petites personnes vous voulez vous marier, mademoiselle Dolores – passe en revue les trois recrues le colonel Augusto Valdés. Et l’aumônier vous marie sur-le-champ. Choisissez, choisissez, lequel préférez-vous comme papa de votre futur enfant ?

— Ma femme ils l’ont racolée à l’église rien que ça – se tient raide au bord de sa chaise le charpentier Adriano Lharque. Pas la cathédrale, mais celle du Santo Cristo de Bagazán, monsieur.

— C’est ainsi, mes chers auditeurs – braille El Sinchi. Ces dévoyés impies n’ont été arrêtés ni par la crainte de Dieu ni par le respect dû à Sa sainte maison ni par les cheveux blancs de cette noble matrone, digne souche de deux générations d’enfants de Loreto.

— Ils me tiraillaient dans tous les sens, doux Jésus, ils voulaient me renverser à terre – pleure Mme Cristina. Ils ne tenaient pas sur leurs jambes et les vilaines choses qu’ils disaient. Devant le maître-autel, je vous le jure.

— L’âme la plus charitable de tout le Loreto, mon général – tonne le père Beltrán. Ils l’ont outragée cinq fois !

— Ainsi que sa fille, sa nièce et sa petite filleule, je sais, Scavino – souffle les pellicules de ses épaulettes le Tigre Collazos. Mais ce curé, le père Beltrán, il est avec nous ou avec eux ? Est-il oui ou non aumônier des Armées ?

— Je proteste en tant que prêtre et aussi en tant que soldat, mon général – rentre le ventre, bombe le torse le commandant Beltrán. Parce que ces abus font autant de tort à l’institution qu’aux victimes.

— C’est très mal ce que les recrues voulaient faire à la dame, j’en conviens – compose, sourit, salue le général Victoria. Mais vos parents les ont presque tuées à coups de bâton, ne l’oubliez pas. J’ai ici le rapport médical : côtes cassées, hématomes, oreille déchirée. Il y a match nul, docteur.

— À Iquitos ? – cesse d’humecter la chemise et lève le fer à repasser Pochita. Qu’est-ce qu’on nous envoie loin, Panta !

— Avec le bois tu fais le feu qui cuit tes aliments, avec le bois tu construis la maison où tu vis, le lit où tu dors et le radeau pour traverser le fleuve – pend au-dessus d’une forêt de têtes immobiles, visages ardents et bras ouverts le frère Francisco. Avec le bois tu fabriques le harpon qui pêche la pucuna et le païche, qui chasse le ronsoco, et le cercueil où tu enterres le mort. Mes sœurs ! Mes frères ! À genoux pour moi !

— C’est un énorme problème, Pantoja -– hoche la tête le colonel López López. À Contamana, un arrêté du maire demande aux habitants d’enfermer les femmes à la maison les jours de quartier libre de la troupe.

— Et surtout que c’est loin de la mer ! – lâche l’aiguille, noue le fil et le coupe entre ses dents Mme Leonor. Il doit y avoir plein de moustiques dans la forêt ! C’est mon supplice, tu sais bien.

— Regardez-moi cette liste – se gratte le front le Tigre Collazos. Quarante-trois femmes engrossées en moins d’un an. Les aumôniers du commandant Beltrán en ont marié une vingtaine, mais le mal exige évidemment des mesures plus radicales que ces mariages forcés. Jusqu’à présent les punitions, les sanctions n’ont rien changé à la chose : tout soldat qui arrive à la forêt devient une verge folle.

— Mais c’est toi qui as l’air le plus désappointé par cette affectation, mamour – ouvre et secoue les valises Pochita. Pourquoi, Panta ?

— Ce doit être la chaleur, le climat, vous ne croyez pas ? – s’anime le Tigre Collazos.

— Très probablement, mon général – bégaie le capitaine Pantoja.

— L’humidité tiède, cette exubérance de la nature – se passe la langue sur les lèvres le Tigre Collazos. Moi, ça m’arrive à chaque fois : dès que je suis dans la forêt amazonienne, je commence à respirer le feu, je sens mon sang bouillir.

— Si la générale t’entendait – rit le général Victoria –, adieu tes griffes, Tigre.

— Au début nous avons pensé que c’était l’alimentation – se donne une tape sur le ventre le général Collazos. Que dans les garnisons on employait trop de condiments, que cela excitait l’appétit sexuel des hommes.

— Nous avons fait appel à des spécialistes, en particulier un Suisse qui nous a coûté les yeux de la tête – se frotte le pouce et l’index le colonel López López. Un diététicien plein de titres.

— Pas d’inconvénient – note sur un calepin le professeur Bernard Lahoé. Nous allons proposer un régime qui, sans diminuer les protéines nécessaires, va affaiblir de 85 % la libido des soldats.

— N’allez pas avoir la main lourde – murmure le Tigre Collazos. Nous ne voulons pas non plus une troupe d’eunuques, docteur.

— Horcones à Iquitos, Horcones à Iquitos – s’impatiente l’adjudant Santana. Oui, très grave, extrêmement urgent. Nous n’avons pas obtenu les résultats escomptés par l’opération Rata suisse. Mes hommes meurent de faim, souffrent d’anémie. Aujourd’hui deux autres soldats se sont évanouis durant la revue, mon commandant.

— Plus de blagues, Scavino – maintient le téléphone entre l’oreille et l’épaule tandis qu’il allume une cigarette le Tigre Collazos. Nous avons retourné le problème dans tous les sens et c’est la seule solution. Je t’envoie là-bas Pantojita avec sa mère et sa femme. Bonne chance !

— Pochita et moi nous nous sommes faites à l’idée et nous sommes heureuses d’aller à Iquitos – plie des mouchoirs, range des jupes, enveloppe des chaussures M me Leonor. Mais toi tu as vraiment l’air tout chose, comment ça se fait, mon petit ?

— Vous êtes notre homme, Pantoja – se lève et le prend par les bras le colonel López López. Vous allez mettre fin à ce casse-tête.

— Après tout c’est une ville, Panta, et il paraît que c’est joli – jette des chiffons aux ordures, ferme des sacoches Pochita. Ne fais pas cette tête, ça aurait été pire le haut plateau des Andes, non ?

— À vrai dire, mon colonel, je ne vois pas comment – avale sa salive le capitaine Pantoja. Mais je ferai ce qu’on m’ordonnera, naturellement.

— Pour le moment, direction la forêt, prend une baguette et indique un lieu sur la carte le colonel López López. Votre centre d’opérations sera Iquitos.

— Il faut aller au cœur du problème et le régler à sa racine – frappe du poing sa main ouverte le général Victoria. Parce que, vous l’avez deviné, Pantoja, le problème n’est pas seulement celui des bonnes femmes bousculées.

— Il y a aussi les recrues condamnées à vivre comme de chastes colombes dans cette coupable chaleur – claque la langue le Tigre Collazos. Servir dans la forêt est courageux, Pantoja, très courageux.

— Dans les foyers amazoniens toutes les jupes ont un maître – gesticule le colonel López López. Il n’y a pas de boxons ni de filles dévergondées ni rien qui y ressemble.

— Ils passent la semaine enfermés, accomplissant des missions dans le maquis, rêvant à leur jour de perme – imagine le général Victoria. Ils marchent des kilomètres durant jusqu’au village le plus proche. Et qu’arrive-t-il quand ils y sont ?

— Rien, pas l’ombre d’une femelle – hausse les épaules le Tigre Collazos. Alors ceux qui ne se la tapent pas perdent les pédales et au premier petit verre d’anisette foncent comme des fauves sur ce qui se présente.

— On a signalé des cas de pédérastie et même de zoophilie – précise le colonel López López. Tenez-vous bien, un caporal de Horcones vivait en concubinage avec une guenon.

— Le singe répond au surnom absurde de Nounours de la Cinquième Chambrée – contient son rire le sous-lieutenant Santana. Ou, plutôt, répondait, parce que je l’ai tué d’une balle. Le dégénéré est au bloc, mon colonel.

— Il faut donner à manger à ces affamés, Pantoja – le regarde solennellement dans les yeux le Tigre Collazos. À vous de jouer, à vous de démontrer votre génie de l’organisation.

— Pourquoi cet air ahuri, ce mutisme, Panta ? – range le billet dans son sac et demande où se trouve la porte d’embarquement Pochita. Nous aurons un grand fleuve, nous pourrons nous baigner, faire des promenades jusqu’aux tribus. Allez, grosse bête !

— Qu’est-ce que tu as, tu es si bizarre, mon petit – observe les nuages, les hélices, les arbres M me Leonor. Tu n’as pas ouvert la bouche de tout le voyage. Qu’est-ce qui te chagrine ?

— Rien maman, rien Pochita – boucle sa ceinture de sécurité Panta. Je suis très bien, je n’ai rien du tout. Tenez, nous arrivons. Ce doit être l’Amazone, non ?

— Tous ces jours-ci on aurait dit un idiot – met ses lunettes de soleil, ôte son manteau Pochita. Tu ne disais pas un mot, tu rêvais les yeux ouverts. Pétard, ce qu’il fait chaud ici. Je ne t’ai jamais vu comme ça, Panta.

— J’étais un peu préoccupé par ma nouvelle affectation, mais c’est passé – tire son portefeuille, tend des billets au chauffeur Panta. Oui, mon brave, le numéro 549, l’hôtel Lima. Attends, maman, je t’aide à descendre.

— Tu es militaire, non ? – lance sa trousse de voyage sur une chaise, se déchausse Pochita. Tu savais qu’on pouvait t’envoyer n’importe où. Iquitos n’est pas mal, Panta, ça semble sympathique, tu ne trouves pas ?

— Tu as raison, je me suis conduit comme un idiot – ouvre la penderie, range son uniforme, un complet Panta. J’avais peut-être trop pris en affection Chiclayo ; je t’assure que c’est passé. Bon, et maintenant défaisons les valises. Quelle bonne petite chaleur, hein, ma douce ?

— Si ce n’était que moi, je vivrais toujours à l’hôtel – se laisse tomber sur le dos, s’étire au lit Pochita. On te fait tout, n’avoir à se soucier de rien.

— Et est-ce que ce ne serait pas bien de fabriquer le cadet Pantoja dans un petit hôtel ? – ôte sa cravate, sa chemise Panta.

— Le cadet Pantoja ? – ouvre les yeux, dégrafe son chemisier, appuie un coude sur l’oreiller Pochita. C’est bien vrai ? Nous pouvons déjà le commander, Pantita ?

— Ne te l’ai-je pas promis pour la troisième ficelle ? – retire son pantalon, le plie et le pend Panta. Il sera de Loreto, qu’en penses-tu ?

— Merveilleux, Panta – rit, applaudit, rebondit sur le matelas Pochita. Ah ! quel bonheur, le petit cadet, Pantita junior !

— Il faut le commander au plus vite – ouvre et avance les mains Panta. Pour qu’il arrive bientôt bientôt. Viens, ma chatte, où t’en vas-tu ?

— Hé là, hé là, qu’est-ce qui te prend – saute du lit, court vers la salle de bains Pochita. Tu es devenu fou ?

— Viens, viens, le petit cadet – trébuche sur une valise, renverse une chaise Panta. Commandons-le sur-le-champ. Allez, Pochita.

— Mais il est onze heures du matin, nous venons à peine d’arriver – se débat, repousse, écarte, se fâche Pochita. Lâche-moi, ta mère va nous entendre, Panta.

— Pour étrenner Iquitos, pour étrenner l’hôtel – halète, lutte, étreint, dérape Pantita. Viens, mon cœur.

— Vous voyez ce que vous avez gagné avec tous vos rapports et vos plaintes – brandit un arrêté tout plein de cachets et de signatures le général Scavino. Vous aussi vous en êtes responsable, commandant Beltrán : voyez donc ce que cet individu vient organiser à Iquitos.

— Tu vas déchirer ma jupe – se cache derrière la penderie, lance un oreiller, implore Pochita. Je ne te reconnais pas, Panta, toi toujours si convenable, qu’est-ce qui t’arrive ? Laisse, je l’enlève moi-même.

— Je voulais soigner un mal, non le provoquer – lit et relit, le visage congestionné, le commandant Beltrán. Je n’ai jamais pensé que le remède serait pire que la maladie, mon général. Inconcevable, scandaleux. Vous allez permettre cette infamie ?

— Le soutien-gorge, les bas – transpire, s’élance, se reprend, s’étire Panta. Le Tigre avait raison : l’humidité tiède, on respire du feu, le sang bouillonne. Allez, pince-moi là où j’aime ça. Le petit bout de l’oreille, Pocha.

— Le jour ça me fait honte, Panta – geint, s’enveloppe dans la couverture, soupire Pochita. Après tu vas t’endormir. Est-ce que tu ne dois pas te rendre à l’état-major à trois heures ? tu t’endors toujours après.

— Je me flanquerai sous la douche – s’agenouille, se plie, se déplie Pantita. Ne parle pas, ne me distrais pas. Pince-moi le petit bout de l’oreille. Comme ça, oui-oui. Ah ! je sens que je meurs, chachatte, je ne sais plus qui je suis.

— Je sais très bien qui vous êtes et pourquoi vous venez à Iquitos – grommelle le général Roger Scavino. Et je vous dis d’emblée que je ne suis pas du tout content de vous voir ici. Que ce soit clair dès le départ, capitaine.

— Excusez-moi, mon général – balbutie le capitaine Pantoja. Il doit y avoir un malentendu.

— Je ne suis pas d’accord avec le Service que vous venez organiser – approche sa calvitie du ventilateur et ferme un instant les yeux le général Scavino. Je m’y suis opposé dès le début et je persiste à penser que c’est une monstruosité.

— Et surtout, une immoralité sans nom – s’évente furieusement le père Beltrán.

— Le commandant et moi nous nous sommes tus parce que les supérieurs le demandent – déplie son mouchoir et éponge la sueur de son front, de ses tempes, de son cou le général Scavino. Mais nous ne sommes pas convaincus, capitaine.

— Je n’ai rien à voir avec ce projet, mon général – transpire immobile le capitaine Pantoja. Je suis resté pétrifié de surprise quand on me l’a communiqué, mon Père.

— Commandant – corrige le père Beltrán. Vous ne savez pas compter les galons ?

— Pardon, mon commandant – claque légèrement les talons le capitaine Pantoja. Je n’ai aucune part dans ce projet, je vous assure.

— N’êtes-vous pas un des cerveaux de l’Intendance qui ont conçu cette cochonnerie ? – prend le ventilateur, le passe devant son visage, son crâne, et se racle la gorge le général Scavino. De toute façon, il y a certaines choses qui doivent être bien établies. Je ne peux éviter que ça se développe, mais je ferai en sorte que cela éclabousse le moins possible les Forces armées. Nul ne va ternir la bonne image que l’Armée s’est faite au Loreto depuis que je suis à la tête de la Cinquième Région.

— C’est également ce que je désire – regarde au-dessus de l’épaule du général l’eau limoneuse du fleuve, une barque chargée de bananes, le ciel bleu, le soleil de feu le capitaine Pantoja. Je suis prêt à faire l’impossible.

— Parce qu’ici cela va faire un foin de tous les diables, si la nouvelle vient à se savoir – hausse le ton, se lève, appuie ses mains sur le rebord de la fenêtre le général Scavino. Les stratèges de Lima échafaudent des énormités bien tranquillement dans leurs bureaux, mais celui qui va essuyer la tempête si ça vient à se savoir c’est le général Scavino.

— Je suis d’accord avec vous, vous devez me croire – sue, voit se tremper de sueur les manches de son uniforme, implore le capitaine Pantoja. Moi je n’aurais jamais demandé cette mission. C’est quelque chose de si différent de mon travail habituel que je ne sais même pas si je serai capable de l’accomplir.

— Sur le bois ton père et ta mère se sont unis pour te faire et sur le bois elle poussa et ouvrit ses cuisses pour t’accoucher la femme qui t’accoucha – hurle et tonne, tout en haut, dans l’obscurité le frère Francisco. Le bois a senti SON corps, fut rougi de SON sang, a reçu SES larmes, fut trempé de SA sueur. Le bois est sacré, le bois apporte la santé. Mes sœurs ! Mes frères ! Ouvrez les bras pour moi.

— Des dizaines de personnes défileront par cette porte, ce bureau se remplira de protestations, de pétitions, de lettres anonymes – s’agite, fait quelques pas, revient, ouvre et ferme son éventail le père Beltrán. Toute l’Amazonie jettera les hauts cris et pensera que le maître d’œuvre du scandale est le général Scavino.

— J’entends d’ici ce démagogue d’El Sinchi vomissant des calomnies sur mon compte au micro – se retourne, s’altère le général Scavino.

— Mes instructions sont que le Service fonctionne dans le plus grand secret – ose ôter son képi, passer un mouchoir sur son front, s’essuyer les yeux le capitaine Pantoja. J’y veillerai très scrupuleusement, mon général.

— Et que diable, pourriez-vous inventer pour apaiser les gens ? – crie, fait le tour de son bureau le général Scavino. A-t-on pensé à Lima au joli rôle qu’il me faudra jouer ?

— Si vous le préférez, je peux demander aujourd’hui même ma mutation – pâlit le capitaine Pantoja. Pour vous démontrer que je n’ai aucun intérêt dans ce Service de Visiteuses.

— Le bel euphémisme qu’ont trouvé là messieurs ces génies – fait claquer ses talons de dos, regardant le fleuve qui étincelle, les cabanes, la plaine d’arbres le père Beltrán. Des visiteuses, des visiteuses.

— Pas question de mutation, on m’enverrait un autre intendant dans une semaine – revient s’asseoir, s’éventer, essuyer sa calvitie le général Scavino. Il dépend de vous que cette affaire ne porte pas préjudice à l’Armée. Vous portez sur vos épaules une responsabilité de la taille d’un volcan.

— Vous pouvez dormir tranquille, mon général – raidit son corps, rejette en arrière les épaules, regarde en face le capitaine Pantoja. L’Armée est ce que je respecte et aime le plus au monde.

— La meilleure façon de la servir désormais, c’est de vous tenir loin d’elle – adoucit le ton et tâche d’être aimable le général Scavino. Du moins, tant que vous serez à la tête de ce Service.

— Pardon ? – cille des yeux le capitaine Pantoja. Comment dites-vous ?

— Vous ne mettrez jamais les pieds au quartier général ni dans les casernes d’Iquitos – expose aux pales bourdonnantes et invisibles la paume, le dos de ses mains le général Scavino. Vous êtes dispensé d’assister à tous les actes officiels, défilés, Te Deum. Ainsi que de porter l’uniforme. Vous serez toujours en civil.

— Je dois me rendre en civil même à mon travail ? – continue à ciller des yeux le capitaine Pantoja.

— Votre travail va se situer très loin du quartier général – l’observe avec méfiance, avec consternation, avec pitié le général Scavino. Ne soyez pas naïf, mon vieux. Pensez-vous un moment pouvoir ouvrir un bureau ici, pour le trafic que vous allez organiser ? Je vous ai affecté un dépôt dans les environs d’Iquitos, au bord du fleuve. Allez-y toujours en civil. Nul ne doit savoir que cet endroit a le moindre lien avec l’Armée. Compris ?

— Oui, mon général – lève et abaisse la tête l’ahuri capitaine Pantoja. Sauf que, enfin, je ne m’attendais pas à cela. Cela va être, je ne sais, comme de changer de personnalité.

— Imaginez-vous qu’on vous a détaché au Service de Renseignements – abandonne la fenêtre, s’approche de lui, lui accorde un sourire bienveillant le commandant Beltrán –, que votre vie dépend de votre capacité à passer inaperçu.

— J’essaierai de m’adapter, mon général – balbutie le capitaine Pantoja.

— Il n’est pas convenable non plus que vous habitiez à la Cité militaire, aussi cherchez-vous une petite maison en ville – glisse son mouchoir sur ses sourcils, oreilles, lèvres et nez le général Scavino. Et je vous prie de n’avoir aucune relation avec les officiers.

— Vous voulez dire de relation amicale, mon général ? – s’étrangle le capitaine Pantoja.

— Naturellement, pas de relation amoureuse – rit ou ronfle ou tousse le Père Beltrán.

— Je sais que c’est dur, que cela va vous coûter – acquiesce aimablement le général Scavino. Mais il n’y a pas d’autre solution, Pantoja. Votre mission va vous mettre en contact avec toute la racaille de l’Amazonie. La seule façon d’éviter que cela rejaillisse sur l’institution, c’est de vous sacrifier vous-même.

— En résumé, je dois cacher ma qualité d’officier – aperçoit au loin un enfant nu qui grimpe à un arbre, un héron rose et boiteux, un horizon de buissons qui flamboient le capitaine Pantoja. M’habiller en civil, fréquenter des civils, travailler comme civil.

— Mais penser toujours comme un militaire – donne un petit coup sur la table le général Scavino. J’ai désigné un lieutenant pour nous servir d’agent de liaison. Vous vous verrez une fois par semaine et à travers lui vous me rendrez compte de vos activités.

— Ne vous faites aucun souci ; je serai muet comme une tombe – empoigne le verre de bière et dit santé le lieutenant Bacacorzo. Je suis au courant de tout, mon capitaine. Voulez-vous que nous nous rencontrions le mardi ? J’ai pensé que le lieu de rencontre serait toujours des bistrots, des boxons. Maintenant vous devrez fréquenter beaucoup ces endroits-là, non ?

— J’ai l’impression d’être devenu un délinquant, une sorte de lépreux – passe en revue les singes, perroquets et oiseaux empaillés, les hommes qui boivent debout au bar le capitaine Pantoja. Comment diable vais-je commencer à travailler si le général Scavino lui-même me sabote ? Si mes propres supérieurs commencent par me décourager, par me demander de me déguiser, de ne pas me montrer.

— Tu es parti pour le quartier général si content et te revoilà avec ta tête d’abruti – se dresse, lui donne un baiser sur la joue Pochita. Qu’est-ce qui s’est passé, Panta ? Tu es arrivé en retard et le général Scavino t’a passé un savon ?

— Je ferai tout pour vous aider, mon capitaine – lui présente des rondelles de palmito frit le lieutenant Bacacorzo. Je ne suis pas un spécialiste, mais je ferai mon possible. Ne vous plaignez pas, bien des officiers donneraient n’importe quoi pour être dans votre peau. Pensez à la liberté que vous allez avoir ; vous allez décider vous-même de vos horaires, de votre système de travail. En plus d’autres choses pas dégueulasses, mon capitaine.

— Nous allons vivre ici, dans un endroit si laid ? – regarde les murs écaillés, le parquet sale, les toiles d’araignée au plafond M me Leonor. Pourquoi ne t’a-t-on pas donné une maison à la Cité militaire qui est si jolie ? À nouveau ton manque de caractère, Panta.

— Ne croyez pas que je sois défaitiste, Bacacorzo, je suis seulement terriblement paumé – goûte, mâche, avale, murmure délicieux le capitaine Pantoja. Je suis un bon administrateur, ça oui. Mais on m’a sorti de mon élément et cette affaire-là je ne sais par quel bout la prendre.

— Avez-vous jeté un coup d’œil à votre centre d’opérations ? – emplit de nouveau les verres le lieutenant Bacacorzo. Le général Scavino a fait passer une circulaire : aucun officier d’Iquitos ne peut s’approcher de ce dépôt du fleuve Itaya, sous peine de trente jours d’arrêts de rigueur.

— Pas encore, j’irai demain de bonne heure – boit, s’essuie la bouche, contient un rot le capitaine Pantoja. Parce que, soyons francs, pour remplir cette mission comme il faut, il faudrait avoir de l’expérience en la matière. Connaître le monde nocturne, avoir été un peu noceur.

— Tu vas aller au quartier général comme ça, Panta ? – s’approche de lui, palpe sa chemise sans manches, renifle le pantalon bleu, la casquette de jockey Pochita. Et ton uniforme ?

— Malheureusement, ce n’est pas mon cas – s’attriste, ébauche un geste de honte le capitaine Pantoja. Je n’ai jamais fait la bringue. Pas même jeune homme.

— Quoi ? Nous ne pouvons pas fréquenter les familles des officiers ? – brandit le plumeau, le balai, un seau, secoue, nettoie, balaie, s’abasourdit Mme Leonor. Nous devrons vivre comme si nous étions des civils ?

— Vous vous rendez compte, quand j’étais cadet je préférais passer mes jours de permission à l’école – se souvient avec nostalgie le capitaine Pantoja. Bûchant ferme les mathématiques, surtout, c’est ce que j’aime le plus. Je n’allais jamais aux fêtes m’amuser. Cela va vous paraître incroyable, mais je n’ai appris que les danses les plus faciles : le boléro et la valse.

— Quoi, même les voisins ne doivent pas savoir que tu es capitaine ? – lave les verres, lessive par terre, peint les murs, s’effraie Pochita.

— Aussi ce qui m’arrive est terrible – regarde autour de lui avec appréhension, lui parle tout près de l’oreille le capitaine Pantoja. Comment peut organiser un Service de Visiteuses quelqu’un qui n’a jamais eu de contacts de sa vie avec des visiteuses, Bacacorzo ?

— Une mission spéciale ? – encaustique les portes, tapisse les armoires, suspend les tableaux Pochita. Tu vas travailler dans le Service de Renseignements ? Ah ! je comprends enfin tous ces mystères, Panta.

— J’imagine ces milliers de soldats qui attendent, qui me font confiance – scrute les bouteilles, s’émeut, rêve le capitaine Pantoja –, qui comptent les jours et pensent elles arrivent, elles vont arriver, et mes cheveux se dressent sur ma tête, Bacacorzo.

— Quel secret militaire et quel sacré mystère – range les penderies, coud les voilages, dépoussière les abat-jour, branche les lampes Mme Leonor. Des secrets pour ta petite maman ? Raconte, raconte.

— Je ne veux pas les décevoir – s’angoisse le capitaine Pantoja. Mais merdoume, par où vais-je commencer ?

— Si tu ne me racontes pas, c’est toi qui y perdras – fait les lits, pose les tapis, vernit les meubles, range les verres, les assiettes et les couverts dans le vaisselier Pochita. Jamais plus de petits pinçons où tu aimes, jamais plus de petites morsures à l’oreille. Comme tu voudras, mon petit.

— Par le commencement, mon capitaine – l’encourage d’un sourire et d’un toast le lieutenant Bacacorzo. Si les visiteuses ne viennent pas au capitaine Pantoja, le capitaine Pantoja ira-t-aux visiteuses. C’est le plus simple, il me semble.

— Un espion, Panta ? – se frotte les mains, contemple la pièce, murmure nous sommes venues à bout de cette porcherie, hein, madame Leonor ? Pochita. Comme au cinéma ? Oh là là, que c’est excitant !

— Faites un petit tour cette nuit dans les boîtes à filles d’Iquitos – note des adresses sur la serviette le lieutenant Bacacorzo. Le Mau-Mau, le 007, le Chabanais, El Sanjuancito. Pour vous mettre dans l’ambiance. Je vous accompagnerais volontiers mais, vous le savez bien, les instructions de Scavino sont formelles.

— Où vas-tu déguisé comme ça, mon petit ? – M me Leonor dit oui, on la reconnaît plus, Pochita, nous avons mérité un prix. Eh bien, comme tu t’es attifé, même la cravate. Tu vas griller de chaleur. Une réunion de haut niveau ? La nuit ? Que c’est drôle que tu sois un agent secret, Panta. Oui, chut ! je me tais.

— Demandez dans n’importe lequel de ces endroits après Porfirio le Chinois – plie et range la serviette dans la poche le lieutenant Bacacorzo. C’est un type qui peut vous aider. Il procure des « lavandières » à domicile. Vous savez ce que c’est, non ?

— C’est pourquoi il n’est pas mort noyé, ni brûlé, ni pendu, ni lapidé, ni écorché – gémit et pleure au-dessus du crépitement des torches et la rumeur des prières le frère Francisco. C’est pourquoi IL fut cloué sur un bois, c’est pourquoi IL a préféré la croix. Écoute qui veut écouter, entende qui veut entendre. Mes frères ! Mes sœurs ! Donnez-vous trois coups sur la poitrine pour moi !

— Bonsoir, hem, hem, atchoum – se mouche, s’assoit sur le tabouret, s’accoude au bar Pantaleón Pantoja. Oui, une bière, s’il vous plaît. Je viens d’arriver à Iquitos, je fais connaissance avec la ville. Mau-Mau s’appelle cet établissement ? Ah, je comprends, les fléchettes, les totems !

— Voici, bien fraîche – sert, essuie le verre, désigne la salle le garçon. Oui, Mau-Mau. Il n’y a presque personne parce que c’est lundi.

— J’aimerais savoir quelque chose, hem, hum, hum – s’éclaircit la gorge Pantaleón Pantoja –, si c’était possible. À titre d’information, simplement.

— Où l’on trouve des nanas ? – forme un anneau avec le pouce et l’index le garçon. Ici même, mais aujourd’hui elles ont été voir le frère Francisco, le saint de la croix. Il est venu du Brésil pedibus, à ce qu’on dit, paraît aussi qu’il fait des miracles. Mais regardez qui vient. Hé ! Porfirio, arrive ici. Je te présente monsieur qui recherche des informations touristiques.

— Boxons et poulettes ? – lui cligne un œil, lui fait une courbette, lui donne la main Porfirio le Chinois. Natulellement, monsieur. Enchanté, je vous mets au coulant en deux temps tlois mouvements. Ça va vous coûter à peine une petite bièle, pas chel, hein ?

— Je vous en prie – lui fait signe de s’asseoir sur le tabouret à côté Pantaleón Pantoja. Oui, bien sûr, une bière. Mais ne vous méprenez pas, je n’ai pas un intérêt personnel dans l’affaire, mais plutôt technique.

— Technique ? – fait le dégoûté le garçon. J’espère que vous n’êtes pas un indic, monsieur.

— Des boxons, il y en a tlès peu – montre trois doigts Porfirio le Chinois. À votle santé et longue vie. Deux convenables et un misélable, poul les mendiants. Et il y a aussi des poulettes qui vont de maison en maison, poul leur compte. Les « lavandièles », vous savez ?

— Ah oui ? C’est intéressant – l’encourage avec des sourires Pantaleón Pantoja. Pure curiosité, je ne fréquente pas ces endroits. Est-ce que vous avez des relations ? Je veux dire des amitiés, des contacts dans ces endroits-là ?

— Le Chinois est partout à sa place là où il y a des fesses – rit le garçon. On l’appelle le Fou mandchou de Belén, n’est-ce pas, l’ami ? Belén, le quartier des maisons flottantes, la Venise de l’Amazonie, vous y avez été ?

— J’ai fait un peu de tout dans ma vie et je ne leglette lien, monsieur – souffle la mousse et boit une gorgée Porfirio le Chinois. Je n’ai pas gagné d’algent mais beaucoup d’expélience. Placeul de cinéma, chauffeul de balque, chasseul de selpents poul l’expoltation.

— Et de tous ces emplois on t’a balancé pour ta putasserie et ta connerie, mon frère – lui allume une cigarette le garçon. Chante à monsieur ce que ta petite maman a prophétisé :

Chinois qui naît sans algent

Meult maqueleau ou tluand

chante en riant aux éclats Porfirio le Chinois. Ah ! ma pauvle petite maman gentille qui est chez saint Pielle. Comme on ne vit qu’une fois, faut bien la vivle, n’est-ce pas ? On écluse la seconde bien flaîche de la soilée, monsieur ?

— C’est bon, mais, hem, hem – rougit Pantaleón Pantoja –, j’ai une meilleure idée. Pourquoi ne pas changer de décor, mon ami ?

— Monsieur Pantoja ? – s’écrie tout sucre tout miel Mme Chuchupe. Je suis enchantée, je vous en prie faites comme chez vous. Ici nous traitons bien tout le monde, sauf ces cons de bidasses, qui demandent une ristourne. Tiens, mon bandit de Chinetoc.

— M. Pantoja vient de Lima et c’est un ami – baise des joues, pince des fesses Porfirio le Chinois. Il va monter une petite affaile ici. Tu vois le genle, selvice de luxe, Chuchupe. Ce nain s’appelle Choupette et c’est la mascotte de l’endloit, monsieur.

— Dis plutôt chef d’équipe, barman et garde du corps, condetamère – passe des bouteilles, ramasse des verres, encaisse des additions, branche le tourne-disque, pousse des femmes sur la piste de danse Choupette. Alors c’est la première fois que vous venez chez Chuchupe ? Ce ne sera pas la dernière, vous verrez. Il y a peu de filles parce qu’elles ont été voir le frère Francisco, celui qui a dressé cette grande croix près du lac Morona.

— Moi aussi j’y suis allé, il y avait une foule énolme et les pickpockets ont dû faile leul beulle – dit bonsoir à tout le monde Porfirio le Chinois – Un discouleul fantastique, le flèle. On complenait pas bien, mais les gens étaient lemués.

— Tout ce que tu cloues dans le bois est offrande, tout ce qui finit dans le bois monte et rejoint CELUI QUI EST MORT SUR LA CROIX – psalmodie le frère Francisco. Le papillon multicolore qui égaie le matin, la rose qui parfume l’air, la chauve-souris aux petits yeux phosphorescents dans la nuit et même la chique qui s’incruste sous les ongles. Mes sœurs ! Mes frères ! Plantez des croix pour moi !

— Quelle tête d’homme sérieux, mais vous ne devez pas l’être tant si vous fréquentez le Chinetoc – nettoie une table avec son bras, avance des chaises, fait la sucrée Chuchupe. Allons, Choupette, une bière et trois verres. La première tournée est pour la maison.

— Est-ce que vous savez ce que c’est une chuchupe ? – siffle, montre un petit bout de langue Porfirio le Chinois. La vipèle la plus venimeuse de l’Amazonie. Vous imaginez les choses qu’elle peut dile du genle humain cette dame, poul avoil hélité d’un tel sulnom.

— Tais ta gueule, malpropre – lui cloue le bec, emplit les verres, sourit Chuchupe. À votre santé, monsieur Pantoja, bienvenue à Iquitos.

— Une langue de vipèle – montre les lattes nues des murs, la glace endommagée, les abat-jour de couleur, les franges dansantes du fauteuil multicolore Porfirio le Chinois. Sauf que c’est une bonne amie et cette maison, bien qu’elle ait un petit coup de vieux, est la meilleule d’Iquitos.

— Jetez un œil à ce qui reste du matériel, sinon – fait un large geste Choupette – : des métisses, des Blanches, des Japonaises, même une albinos. C’est qu’elle a le coup d’œil, Chuchupe, pour choisir ses filles, monsieur.

— Quelle bonne musique, on a des foulmis dans les jambes – se lève, prend le bras à une femme, l’entraîne sur la piste, danse Porfirio le Chinois. Avec votle pelmission, poul dégouldil la calcasse. Allons-y, petit popotin.

— Puis-je vous offrir une bière, madame Chuchupe ? – esquisse un sourire gêné Pantaleón Pantoja. J’aimerais vous demander quelques renseignements, si cela ne vous dérange pas.

— Quel sympathique chenapan ce Chinetoc, il ne sait pas se tenir mais il met tellement d’ambiance – froisse un papier, le lance à la tête de Porfirio, l’atteint en plein Chuchupe. Je ne sais pas ce qu’elles lui trouvent, elles sont toutes folles de lui. Regardez-le comme il se tortille.

— Des choses en rapport avec votre, hem, hem, affaire – insiste Pantaleón Pantoja.

— Oui, avec plaisir – devient sérieuse, acquiesce, le sonde du regard Chuchupe –, mais je ne pensais pas que vous étiez venu pour parler d’affaires mais pour autre chose, monsieur Pantoja.

— J’ai horriblement mal à la tête – se pelotonne, se couvre avec les draps Pantita. Je suis dérangé, j’ai des frissons.

— Comment ne te ferait-elle pas mal, comment ne serais-tu pas malade, et en plus je suis bien contente – tape du pied Pochita. Tu t’es couché à presque quatre heures du matin et tu ne tenais plus sur tes jambes, idiot.

— Tu as vomi trois fois – s’affaire entre casseroles, cuvettes et serviettes Mme Leonor –, tu as parfumé toute la chambre, mon petit.

— Tu vas m’expliquer ce que cela signifie, Panta – s’approche du lit, lance des flammes par les yeux Pochita.

— Je te l’ai déjà dit, mamour, c’est mon travail – se plaint sur ses oreillers Pantita. Tu sais parfaitement que je ne bois pas, que je n’aime pas veiller. Faire ces choses est un supplice pour moi, ma douce.

— Cela veut dire que tu vas continuer ? – gesticule, fait la lippe Pochita. Te coucher à l’aube, te soûler ? Ah ça non, Panta, je te jure que non !

— Allons, ne vous disputez pas – tient en équilibre le verre, la carafe, le plateau Mme Leonor. Tiens, mon petit, mets-toi ces compresses froides et prends cet Alka-Seltzer. Vite, avec les petites bulles.

— C’est mon travail, c’est la mission qu’on m’a confiée – se désespère, s’affaiblit, s’évanouit la voix de Pantita. Tu sais que j’ai horreur de ça, tu dois me croire. Je ne peux rien te dire, ne me fais pas parler, ce serait très grave pour ma carrière. Aie confiance en moi, Pocha.

— Tu as été avec des femmes – éclate en sanglots Pochita. Les hommes ne se soûlent pas jusqu’au matin sans femmes. Je suis sûre que tu as été, Panta.

— Pocha, Pochita, j’ai la tête qui va éclater, j’ai mal dans le dos – tient une compresse sur son front, gesticule sous le lit, approche un vase de nuit, crache de la salive et de la bile Pantita. Ne pleure pas, tu veux que je me sente criminel et je ne le suis pas, je te jure que je ne le suis pas.

— Ferme tes petits yeux, ouvre la boubouche – avance une tasse fumante, fronce la bouche M me Leonor. Et maintenant ce petit café bien chaud, mon bébé.

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