Pantaleón et les visiteuses
Chapitre 6
S.V.G.P.F.A.
Instructions pour les centres utilisateurs
Le Service de Visiteuses pour Garnisons, Postes Frontières et Assimilés se permet de communiquer ces Instructions qui, si elles sont strictement appliquées, permettront à l’unité de profiter de façon rationnelle et fructueuse des services du S.V.G.P.F.A. et à cet organisme de remplir sa mission avec efficacité et promptitude :
1. Sitôt avisé par le S.V.G.P.F.A. de l’arrivée du convoi, le chef de l’unité fera préparer les emplacements des visiteuses lesquels devront présenter les caractéristiques suivantes : être couverts, non contigus, ornés de rideaux pour protéger des regards indiscrets et assurer une lumière pauvre ou pénombre et de lampes ou ampoules munies d’abat-jour rouges ou recouvertes de chiffons ou papiers de cette couleur dans l’hypothèse de prestations nocturnes. Chaque emplacement sera équipé de : lit avec matelas en paille ou en caoutchouc, revêtu de toile cirée ou de tissu imperméable et drap ; chaise, banc ou clou pour pendre les vêtements ; bidet ou récipient faisant fonction tel que seau ou boîte en fer-blanc ; lavabo avec son réservoir d’eau propre respectif ; un savon ; une serviette de toilette ; un rouleau de papier hygiénique ; un bock à injections avec caoutchouc et canule. Il est suggéré d’ajouter quelque complément esthétique féminin, tel que bouquet de fleurs gravure ou dessin artistique, afin de créer une atmosphère attrayante. Bien qu’il soit préférable que l’unité tienne prêts les emplacements à l’arrivée des visiteuses, pour leur aménagement l’officier responsable peut se faire aider par le chef du convoi, qui lui offrira toute l’aide nécessaire.
2. L’officier responsable prendra les mesures nécessaires pour que le convoi reste dans son unité le temps strictement nécessaire à l’accomplissement de ses fonctions et ne le prolonge pas sans raison. Depuis leur arrivée jusqu’à leur départ les membres du convoi devront rester à l’intérieur de l’enceinte de l’unité, et on ne leur permettra en aucun cas d’avoir des contacts avec l’élément civil des localités voisines, ni à l’intérieur de l’unité de fréquenter les soldats et hommes de troupe en dehors de la période de la prestation. Avant et après celle-ci, les visiteuses resteront cantonnées dans leurs emplacements et ne pourront partager le repas de la troupe, ni parler avec les soldats, ni visiter les installations de la place. Afin que la présence du convoi passe inaperçue de l’élément civil des environs, il est conseillé d’interdire l’accès à l’unité de toute personne étrangère durant le séjour des visiteuses. L’unité a l’obligation de fournir gratuitement le logement et trois repas (petit déjeuner, déjeuner et dîner) à tous les membres du convoi.
3. Il est conseillé de ne pas annoncer aux soldats et hommes de troupe la venue du convoi jusqu’à son arrivée, car l’expérience a montré que si la nouvelle est communiquée à l’avance la troupe connaît alors une angoisse et une nervosité qui nuisent notablement à l’accomplissement de ses obligations. Dès l’arrivée du convoi, le chef de l’unité établira une liste d’utilisateurs, exclusivement composée de soldats et hommes de troupe, autorisant par conséquent ces derniers à demander à être candidats. Une fois connues les candidatures, on procédera à l’élimination de la liste de tous ceux qui souffrent de quelque maladie infecto-contagieuse, et tout particulièrement de nature vénérienne (gonorrhée, chancre) et ceux qui sont atteints d’acarus, puces, poux, morpions et autres parasites. Il est conseillé de faire passer une visite médicale aux candidats.
4. La liste des utilisateurs élaborée, on fera connaître à ces derniers les visiteuses présentes et on leur enjoindra de manifester leurs préférences. Comme, à en juger par l’expérience, le choix spontané ne permet jamais une distribution équitable d’utilisateurs par visiteuse, le chef de l’unité utilisera la méthode qu’il croira la meilleure (tirage au sort, mérites et démérites selon l’état de service) pour partager les utilisateurs en groupes semblables par visiteuse, en tenant compte de ce que chacune a le devoir d’assurer un minimum de dix prestations dans chaque unité. Exceptionnellement, si le nombre d’utilisateurs dépasse ce chiffre, on passera outre ce principe d’équité et de symétrie en attribuant un plus grand nombre d’utilisateurs à la visiteuse la plus sollicitée ou la moins fatiguée du convoi.
5. Une fois constitués les groupes, on procédera au tirage au sort de l’ordre d’entrée de chaque utilisateur dans l’emplacement de la visiteuse et l’on installera des contrôleurs à la porte. Exceptionnellement, dans les unités où le nombre d’utilisateurs n’arriverait pas à couvrir le chiffre minimum de travail des visiteuses (dix), on pourra étendre le temps de la prestation à trente minutes mais en aucun cas davantage. Dans les instructions préalables, on avertira les utilisateurs que la prestation sera du type considéré normal, la visiteuse n’étant tenue de satisfaire aucune demande de caractère insolite ou aberrant, fantaisies antinaturelles, perversions ou caprices fétichistes. On ne permettra à aucun utilisateur de recommencer la prestation ni avec la même ni avec une autre visiteuse.
6. Afin de distraire et de préparer les utilisateurs tandis qu’ils attendent leur tour d’entrer dans l’emplacement, le chef du convoi leur distribuera du matériel imprimé adéquat, de caractère photographique et littéraire, et qui devra être rendu aux contrôleurs au moment d’entrer et dans le même état qu’il aura été reçu. La destruction ou la détérioration de gravures et de textes seront sanctionnées par des amendes et la privation de futures prestations du S.V.G.P.F.A.
7. Le S.V.G.P.F.A. tâchera toujours de faire arriver les convois aux centres utilisateurs de telle manière que les prestations puissent s’effectuer aux heures les plus convenables (le crépuscule ou la nuit), c’est-à-dire à la fin des travaux du service diurne, mais si ce n’est pas possible en raison du temps ou de la distance, le chef de l’unité permettra que les prestations aient lieu de jour et ne retiendra pas le convoi en attente de l’obscurité.
8. Une fois terminées les prestations, le chef de l’unité enverra au S.V.G.P.F.A. un compte rendu statistique, soigneusement vérifié, avec les données suivantes :
a) nombre exact d’utilisateurs reçus par chaque visiteuse ;
b) nom et prénom de chaque utilisateur avec le numéro de ses états de service et la prise en charge avec la retenue sur la solde correspondante ; c) un bref rapport sur le comportement des membres du convoi (chef, visiteuses, personnel de transport) durant son séjour dans l’unité et d) critique constructive et suggestions pour l’amélioration du S.V.G.P.F.A.
Signé :
capitaine A.P. (Intendance) PANTALEÓN PANTOJA.
Visa :
général FELIPE COLLAZOS,
chef de l’Administration, Intendance
et Services de l’Armée.
Compte rendu statistique
Lagunas, 2 septembre 1957.
Le capitaine A.P. Alberto J. Mendoza R. a le plaisir d’adresser au S.V.G.P.F.A. le compte rendu suivant sur le passage du convoi n° 16 au campement Lagunas (fleuve Huallaga) à son commandement :
Le convoi n° 16 est arrivé au campement Lagunas le jeudi 1er septembre, à 15 heures, en provenance d’Iquitos, sur le transporteur fluvial Eva et il est reparti à 19 heures du même jour en direction du campement Puerto Arturo (sur le même fleuve Huallaga). Mme Leonor Curinchila, Chuchupe, dirigeait le convoi qui se composait des visiteuses Dulce María, Lunita, Pitchoune, Barbara, Pénélope et Rita. Conformément aux instructions, on a divisé les 83 utilisateurs en six groupes (cinq de quatorze hommes et un de treize) qui furent reçus par les visiteuses mentionnées dans les délais réglementaires et à leur entière satisfaction.
Considérant que la moins sollicitée par la troupe était la visiteuse Dulce María, on lui a assigné le groupe de seulement treize hommes. Je joins la liste des 83 utilisateurs avec nom, prénom, numéro des états de service et prise en charge de la retenue à la source. Le comportement du convoi durant son séjour à Lagunas a été correct. On n’a enregistré qu’un incident, à l’arrivée du bateau, lorsque le soldat Reinaldino Chumbe Quisqui a reconnu parmi les visiteuses sa demi-sœur (la dénommée Lunita) et s’est mis à l’insulter et à la battre, heureusement sans conséquences, avant d’être maîtrisé par la garde. Le soldat Chumbe Quisqui a été privé de la prestation et enfermé au cachot avec six jours d’arrêts de rigueur pour son mauvais caractère et sa conduite, mais ensuite il a été amnistié de cette seconde partie de la punition sur les instances de sa sœur Lunita et des autres visiteuses. Le soussigné se permet de suggérer au S.V.G.P.F.A., organisme dont le travail est louangé par l’ensemble des soldats et hommes de troupe, d’étudier la possibilité d’étendre ses services aux sous-officiers, qui l’ont sollicité à maintes reprises, et de créer une brigade spéciale de visiteuses de haute catégorie pour les officiers célibataires ou dont la famille réside loin de la région où ils servent.
Sentiments dévoués et distingués.
Signé :
capitaine A.P. ALBERTO J. MENDOZA R.
S.V.G.P.F.A.
Rapport numéro quinze
OBJET GÉNÉRAL : Service de Visiteuses pour Garnisons, Postes Frontières
et Assimilés.
OBJET PARTICULIER : Célébration et bilan du premier anniversaire et
Hymne des Visiteuses.
CARACTÉRISTIQUES : Secret.
DATE ET LIEU : Iquitos, 16 août 1957.
Le soussigné, capitaine A.P. (Intendance) Pantaleón Pantoja, chef du Service de Visiteuses pour Garnisons, Postes Frontières et Assimilés, présente ses respects au général Felipe Collazos, chef de l’Administration, Intendance et Services de l’Armée, et a l’honneur de l’informer :
1. Que, à l’occasion de la célébration le 4 de ce mois du premier anniversaire du S.V.G.P.F.A., le soussigné s’est permis d’offrir au personnel masculin et féminin de cet organisme un repas simple de camaraderie, dans le local du fleuve Itaya, qui, pour ne pas trop grever le maigre budget du Service, fut préparé par un groupe volontaire de visiteuses sous la direction de notre chef du personnel, doña Leonor Curinchila, alias Chuchupe. Que, au cours de ce banquet, non seulement on fraternisa sainement dans la joie et la bonne humeur, tandis qu’étaient dégustées les délices de la cuisine amazonienne – le menu se composait de la célèbre soupe de cacahuètes de la région, l’Inchic Capi, Juane de poule au riz, glaces de cocona et, comme boisson, de la bière –, mais aussi cette commémoration fut mise à profit pour faire une halte en chemin, passer en revue la moisson de ce Service en sa première année d’existence et échanger des appréciations, suggestions et critiques positives, avec toujours les yeux fixés sur le meilleur accomplissement de la tâche que l’Armée nous a confiée.
2. Que, en résumé, le bilan de cette première année du S.V.G.P.F.A. – synthétisé par le soussigné devant ses collaborateurs en une brève allocution, à la fin du banquet – comptabilise un total de 62 160 prestations servies par le Service aux soldats et hommes de troupe de nos unités de frontière et à la marine des bases navales amazoniennes, chiffre qui, bien que très au-dessous de la demande, constitue un modeste succès pour le Service : ce chiffre prouve qu’à tout moment le S.V.G.P.F.A. a utilisé sa puissance opérationnelle au maximum de son rendement – ambition suprême de toute entreprise de production – comme il appert de la décomposition du total de 62 160 prestations en ses termes composants. Que, en effet, les deux premiers mois, quand le S.V.G.P.F.A. comptait à peine quatre visiteuses, le volume de prestations a atteint 4 320, ce qui constitue une moyenne de 540 prestations mensuelles par visiteuse, c’est-à-dire vingt par jour, ce qui (les supérieurs se rappelleront le rapport numéro un adressé par le soussigné) caractérise les visiteuses de la plus haute efficacité. Que, le quatrième et le cinquième mois, quand l’équipe de visiteuses était de six membres, les prestations se sont élevées à 6 480, ce qui donne, également, une moyenne de quelque vingt prestations journalières par unité de travail. Que les cinquième, sixième et septième mois représentent 13 560 prestations, autrement dit une moyenne journalière de vingt pour chacune des huit visiteuses qui constituaient le personnel du S.V.G.P.F.A. Que les huitième, neuvième et dixième mois, le rythme s’est maintenu identique – niveau maximal d’efficacité – puisque les 16 200 prestations de ce trimestre constituent aussi des moyennes de vingt pour les dix visiteuses du S.V.G.P.F.A., tandis que ces deux derniers mois les 21 600 prestations effectuées indiquent une fois de plus que les vingt visiteuses qui composent actuellement le Service ont su maintenir cette moyenne élevée sans aucun fléchissement. Que le soussigné s’est permis de conclure son allocution commémorative en félicitant le personnel du S.V.G.P.F.A. pour sa bonne conduite et sa régularité dans son travail, et en l’exhortant à redoubler d’efforts pour atteindre à l’avenir des objectifs plus élevés de rendement aussi bien quantitativement que qualitativement.
3. Qu’en un geste sympathique, après le toast final pour le S.V.G.P.F.A., les visiteuses ont chanté devant le soussigné une petite composition musicale secrètement composée par elles pour l’occasion et qu’elles ont proposé d’adopter comme Hymne de ce Service. Que le soussigné a accédé à cette requête, après qu’elles eurent interprété l’Hymne plusieurs fois avec un véritable enthousiasme, mesure qu’il espère voir ratifiée par les supérieurs, en tenant compte de l’opportunité d’encourager les initiatives qui, comme celle-ci, dénotent l’intérêt et l’affection du personnel pour leur organisme, favorisent l’esprit fraternel indispensable à la réalisation des tâches communes et révèlent un moral élevé, un esprit jeune et même un peu d’ingéniosité et de malice qui, à petites doses bien entendu, ne sont jamais de trop pour mettre un peu de piquant au labeur réalisé.
4. Que telles sont les paroles de la composition en question, sur une musique universellement connue : La Raspa :
HYMNE DES VISITEUSES
Servir, servir, servir
L’Armée de la Nation
Servir, servir, servir
Avec zèle et conviction
Rendre heureuse toute la conscription
– Allez vite les Chuchupettes ! –
Et les sergents et les barrettes
Telle est notre belle obligation
Servir, servir, servir
L’Armée de la Nation
Servir, servir, servir
Avec zèle et conviction
Nous sommes contentes et comblées
Dans les convois de notre Service
– Sans dispute et sans préjudice –
Avec Chinois, Chuchupe et Choupet
Servir, servir, servir
L’Armée de la Nation
Servir, servir, servir
Avec zèle et conviction
Sur terre, au hamac et dans l’herbe
Du quartier, bled ou campement
Quand l’ordonne le commandement
Nous offrons baisers et caresses
Servir, servir, servir
L’Armée de la Nation
Servir, servir, servir
Avec zèle et conviction
Nous traversons fleuves et forêts
Sans craindre le puma ou le tigre
Et débordant de patriotisme
Nous proposons l’amour parfait
Servir, servir, servir
L’Armée de la Nation
Servir, servir, servir
Avec zèle et conviction
Maintenant visiteuses silence
Il faut s’en aller travailler
Car l’Eva nous attend à quai Et Dalila piaffe d’impatience
Adieu, adieu, adieu
Chinois, Chuchupe et Choupet
Adieu, adieu, adieu
Pantaleón est parfait
Dieu vous garde.
Signé :
capitaine A.P. (Intendance)
PANTALEÓN PANTOJA
c. c. au général Roger Scavino, Commandant en chef de la Ve Région (Amazonie).
NOTE
Communiquer au capitaine Pantoja que l’Administration Intendance et Services de l’Armée ratifie seulement provisoirement sa décision de reconnaître l’Hymne des Visiteuses conçu par le personnel féminin du S.V.G.P.F.A., car elle aurait préféré mettre ces paroles sur une musique tirée de notre riche patrimoine folklorique, au lieu d’une mélodie étrangère telle que La Raspa, suggestion dont il devra être tenu compte à l’avenir.
Signé :
général FELIPE COLLAZOS,
Chef de l’Administration, Intendance
et Services de l’Armée.
Message-radio codé
du sous-lieutenant A.P. Alberto Santana,
chef du Poste de Horcones (sur le fleuve Napo),
capté au Campement militaire Vargas Guerra d’Iquitos
et transmis au destinataire
(c. c. à l’ e État-major de la V Région, Amazonie)
Prie communiquer au capitaine A.P. (Intendance) Pantaleón Pantoja, chef du Service de Visiteuses pour Garnisons Postes Frontières et Assimilés, le message suivant :
1. En mon nom et celui des sous-officiers, soldats et hommes de troupe du Poste de Horcones, vous adresse nos plus sincères félicitations pour la naissance de sa fillette Gladys et nos vœux de bonheur et de succès nombreux dans la vie de la brillante héritière, étant cause du retard de nos congratulations l’information de l’heureux événement reçue seulement hier, à l’occasion de l’arrivée à Horcones du convoi S.V.G.P.F.A. n°11.
2. Également, en mon nom et celui de tous les soldats sous mon commandement vous fais part de notre solidarité la plus fraternelle et de notre réprobation et vive condamnation pour les perfides insinuations et vipérines suggestions contre le Service de Visiteuses que fait depuis quelque temps l’émission La voix d’El Sinchi, de Radio-Amazone, laquelle, comme preuve de notre indignation, ne sera plus écoutée au Poste de Horcones, diffusant désormais à la troupe par haut-parleur l’émission Musique et Chants d’Hier de Radio Nationale.
Très dévoué,
Sous-lieutenant ALBERTO SANTANA,
chef du Poste de Horcones
(sur le fleuve Napo).
Communication du chef de la Garnison de Borja,
colonel A.P. Peter Casahuanqui,
au Service de Visiteuses pour Garnisons,
Postes Frontières et Assimilés.
Borja, 1er octobre 1957.
Le colonel A.P. Peter Casahuanqui, chef de la Garnison de Borja, déplore d’avoir à communiquer au S.V.G.P.F.A. que, durant le séjour dans cette unité du convoi n° 25, conduit par l’individu surnommé Choupette et composé des visiteuses Coca, Pilou, Flor et Maclovia, séjour qui a dû être prolongé de huit jours en raison des intempéries qui ont empêché l’hydravion Dalila de décoller des eaux du Marañón, des incidents se soient produits qu’il expose dans le détail ci-dessous :
1. Afin d’empêcher qu’après leurs prestations (effectuées normalement le jour de l’arrivée du convoi) les visiteuses aient des contacts extraréglementaires avec la troupe, elles furent toutes cantonnées dans la salle des sous-officiers dûment aménagée à cet effet. Grâce à une opportune dénonciation, le commandement fut informé que le pilote de la Dalila, alias Dingo, préparait un commerce illicite, vu qu’il avait proposé aux sous-officiers de Borja des prestations des visiteuses mentionnées contre de l’argent. Surpris en pleine opération durant la nuit, trois sous-officiers de l’unité furent mis aux arrêts de rigueur, l’individu surnommé Dingo enfermé au cachot jusqu’au départ du convoi et les visiteuses réprimandées.
2. Au troisième jour du séjour du convoi dans la Garnison de Borja, malgré une sévère surveillance autour de l’emplacement où elle se trouvait cantonnée, il se produisit une fuite conjointe de la visiteuse Maclovia et du chef de la garde chargée de la protection du convoi, le caporal-chef Teófilo Gualino. Immédiatement les dispositions nécessaires furent prises pour la poursuite et la capture des fuyards, lesquels, découvrit-on, s’étaient enfuis en s’emparant frauduleusement d’une vedette de la Garnison. Après deux jours d’intenses recherches, les fuyards furent retrouvés dans la localité de Santa María de Nieva, où ils avaient reçu aide et protection dans un refuge clandestin des Frères de l’Arche, après avoir traversé miraculeusement (par l’intercession divine de l’enfant-martyr de Moronacocha, selon la croyance ingénue du couple) les Gorges du Marañón. Le refuge des fanatiques de l’Arche fut dénoncé à la Garde civile, laquelle prépara un coup de filet, malheureusement sans succès, car les « frères » et « saurs » réussirent à gagner le maquis. Les déserteurs de Borja, en revanche, furent arrêtés, essayant au début d’opposer de la résistance, mais le groupe de poursuite, sous le commandement du sous-lieutenant Camilo Bohórquez Rojas, les réduisit facilement. On constata alors, par des documents confisqués aux susdits, que ce même jour dans la matinée ils avaient contracté mariage, devant le Lieutenant Gouverneur de Santa María de Nieva, pour le civil, et devant l’aumônier de la Mission, pour le religieux. Le caporal-chef Teófilo Gualino a été dégradé, rétrogradé à la qualité de simple soldat, puni de cent vingt jours de cachot au pain et à l’eau, et son action réprouvable a été consignée sur ses états de service avec la mention « faute très grave ». Quant à la visiteuse Maclovia, elle est remise au centre logistique pour que le S.V.G.P.F.A. lui impose la sanction qu’il croira juste.
Dieu vous garde.
Signé :
colonel A.P. PETER CASAHUANQUI,
Chef de la Garnison de Borja
(sur le fleuve Marañón).
Iquitos, 12 octobre 1957.
Ami Pantoja,
La patience, comme tout ce qui est humain, a ses limites. Je ne veux pas insinuer que vous abusez de la mienne, mais n’importe quel observateur impartial dirait que vous la piétinez, car comment qualifier sinon le silence de pierre opposé à tous les messages verbaux et amicaux que je vous ai adressés ces dernières semaines avec vos employés Choupette, Chuchupe et Porfirio le Chinois ? La chose est tristement simple, vous devez le comprendre et apprendre à distinguer une bonne fois entre vos amis et ceux qui ne le sont pas, ou, pardonnez-moi, monsieur Pantoja, votre commerce florissant coulera à pic. La ville entière exige que je vous attaque vous et ce que tous les gens honnêtes d’Iquitos considèrent comme un scandale sans précédent ni excuse. Vous savez bien que je suis un homme de mon temps, prêt à tout voir, faire et connaître avant de mourir et capable, au nom du progrès, d’accepter que, sur cette belle terre lorétane où j’ai vu le jour, fleurisse une industrie comme la vôtre. Mais même moi, avec mon esprit large, je ne peux que comprendre ceux qui s’effraient, se signent et poussent des hauts cris. Au début elles étaient seulement quatre, ami Pantoja, et maintenant vingt, trente, cinquante ? et vous amenez et emportez les pécheresses par les airs et les fleuves de l’Amazonie. Sachez que la ville s’est mis dans la tête de faire fermer votre commerce. Les familles ne dorment pas en paix quand elles savent qu’à peu de distance de leurs maisons, à la vue de leurs filles mineures, il y a cet abcès de dévergondage et de vice, et vous aurez certainement remarqué que le grand amusement de tous les enfants d’Iquitos est d’aller au bord de l’Itaya voir partir et arriver le bateau et l’hydravion avec leur chargement coloré. Pas plus tard qu’hier me le commentait, des larmes dans les yeux, le directeur du Collège San Agustín, ce petit vieillard aussi saint que sage, le père José María.
Acceptez la réalité : la vie et la mort de votre commerce millionnaire se trouvent entre mes mains. Jusqu’à présent j’ai résisté aux pressions et me suis borné, de temps en temps, pour apaiser quelque peu la colère des citoyens, à lancer de discrets avertissements, mais si vous continuez dans votre incompréhension et votre entêtement et si avant la fin du mois je n’ai pas en mon pouvoir ce qui m’est dû, il n’y aura pour votre entreprise, et pour son cerveau et directeur, qu’une guerre à mort, sans pitié ni compassion, et tous deux en supporteront les conséquences fatales.
De ces choses et de bien d’autres j’aurais aimé parler amicalement avec vous, monsieur Pantoja. Mais je crains votre caractère, vos sautes d’humeur, ces mauvaises manières que vous avez, et, en outre, le sourire aux lèvres, laissez-moi vous dire que deux plongeons forcés dans les eaux sales de l’Itaya sont le maximum que votre serviteur peut accepter à titre de farce et pardonner : au troisième je vous répondrai en homme, bien que la violence ne soit pas de mon goût.
Hier je vous ai vu, ami Pantoja, dans l’après-midi, qui vous promeniez avenue Gonzalez Vigil, tout près de l’Asile des Vieillards. J’allais m’approcher pour vous saluer mais vous étiez si bien accompagné et vous viviez de si tendres moments, que je ne l’ai pas fait, car je sais être discret et compréhensif. J’ai été fort aise de reconnaître la belle petite dame que vous teniez par la taille et qui vous donnait de si tendres coups de dent à l’oreille. Mais ce n’est pas son aimable épouse, me dis-je en moi-même, c’est ce bijou de femme importée de Manaos par cet industriel entreprenant et qui a un passé si glorieux. Vous avez un goût exquis, mon cher, et sachez que nous tous, les hommes de la ville, nous vous envions, parce que la Brésilienne est la tentation la plus appétissante qui ait jamais foulé Iquitos, soyez heureux ainsi que les petits soldats. Vous dirigiez-vous vers le joli lac de Morono pour voir le coucher du soleil, pour vous jurer un amour éternel sur la grève où fut crucifié l’enfant-martyr, comme c’est devenu la mode chez les amoureux de ce pays ?
Une cordiale poignée de main de qui vous savez,
XXX.
S.V.G.P.F.A.
Rapport numéro dix-huit
OBJET GÉNÉRAL : Service de Visiteuses pour Garnisons, Postes Frontières
et Assimilés.
OBJET PARTICULIER : Incidents survenus au convoi n° 25, à Borja, entre
le 22 et le 30 septembre 1957.
CARACTÉRISTIQUES : Secret.
DATE ET LIEU : Iquitos, 6 octobre 1957.
Le soussigné, capitaine A.P. (Intendance) Pantaleón Pantoja, chef du Service de Visiteuses pour Garnisons, Postes Frontières et Assimilés, présente ses respects au général Felipe Collazos, chef de l’Administration, Intendance et Services de l’Armée, et l’informe :
1. Que, au sujet des graves événements enregistrés à la Garnison de Borja, auxquels se réfère la communication du colonel A.P. Peter Casahuanqui ci-jointe, le S.V.G.P.F.A. a effectué une enquête minutieuse qui a permis d’établir les faits suivants :
a) Durant les huit jours que le convoi n° 25 est resté à Borja (22 au
30 septembre), le temps sur toute cette région n’a absolument rien
laissé à désirer, il n’a pas plu une seule fois et les eaux du Marañón étaient bien calmes, selon les bulletins météorologiques de la Force aérienne péruvienne et de la Marine péruvienne ci-joints.
b) Les déclarations de tous les membres du convoi n° 25 sont unanimes à
affirmer de façon catégorique que leur séjour à Borja est dû à une hélice du Dalila qui fut préalablement démontée par des mains inconnues afin d’empêcher le départ de l’avion et de retenir le convoi à Borja, étant donné que le huitième jour l’hélice réapparut remontée sur l’appareil de la même manière mystérieuse.
c) De même, tous les membres du convoi n° 25 sont unanimes à affirmer
que, durant les huit jours de stationnement obligatoire à Borja, les visiteuses Coca, Pilou, Flor et Maclovia (cette dernière tant qu’elle fut dans la Garnison, bien entendu) furent contraintes d’accorder des prestations journalières et répétées à tous les officiers et sous-officiers de l’unité, à l’encontre du règlement du S.V.G.P.F.A. qui exclut de ses bénéfices les grades supérieurs et intermédiaires, et sans que lesdites prestations fussent financièrement rétribuées.
d) Le pilote du Dalila assure que la raison de sa réclusion au cachot de
Borja fut, exclusivement, d’avoir tenté d’empêcher les visiteuses d’accorder les prestations antiréglementaires et ad honorem qu’on exigeait d’elles, lesquelles atteignent, selon le calcul approximatif de celles-ci, le chiffre élevé de 247.
e) Le soussigné veut faire remarquer qu’il ne communique pas les
résultats de cette enquête dans l’esprit de contredire le témoignage du colonel A.P. Peter Casahuanqui, chef éminent de l’Armée qu’il estime et respecte, mais comme une simple collaboration en vue d’élargir la communication de ce chef et de faire toute la vérité.
2. D’autre part, il a l’honneur de vous faire savoir que l’enquête menée à bien par le S.V.G.P.F.A. sur la fuite et le mariage subséquent de la visiteuse Maclovia avec l’ex-caporal-chef Teófilo Gualino coïncide mathématiquement avec la version contenue dans la communication du colonel A.P. Peter Casahuanqui, à cette seule réserve que l’ex-caporal-chef Gualino et elle, selon ses allégations, s’emparèrent d’une vedette de la Garnison à titre de prêt, vu que le fleuve était le seul moyen de quitter Borja, et que leur ferme intention était de la rendre à la première occasion. La visiteuse Maclovia a été expulsée du S.V.G.P.F.A., sans indemnisation et sans lettre de recommandation pour son comportement irresponsable.
3. Le soussigné se permet de faire observer aux supérieurs que l’origine de ces incidents, comme de la plupart de ceux qui ont eu lieu malgré les efforts du S.V.G.P.F.A. et des officiers responsables des centres utilisateurs, est imputable au manque dramatique d’effectifs de ce Service. L’équipe de vingt (20) visiteuses (dix-neuf actuellement, car ladite Maclovia n’a pas encore été remplacée), en dépit du zèle et de la bonne volonté de tous les collaborateurs du S.V.G.P.F.A., est totalement insuffisante pour assurer la demande grandissante des centres utilisateurs que nous ne pouvons servir selon notre désir, mais, si l’on peut dire, au compte-gouttes, et ce rationnement provoque l’anxiété, des sentiments de frustration, et parfois des actes précipités et déplorables. Une fois de plus le soussigné se permet d’exhorter les supérieurs pour qu’ils fassent un pas vigoureux et audacieux en avant, et permettent que le S.V.G.P.F.A. accroisse son équipe opérationnelle de vingt (20) à trente (30) visiteuses, ce qui représentera un progrès important en direction de l’encore lointaine satisfaction de ce que la science appelle la « plénitude virile » de nos soldats de l’Amazonie.
Dieu vous garde.
Signé :
capitaine A.P. (Intendance)
PANTALEÓN PANTOJA.
Pièces jointes : communication du colonel A.P. Peter Casahuanqui, chef de la Garnison de Borja (sur le fleuve Marañón), et deux (2) bulletins météorologiques de la F.A.P. ET DE LA M.P.
NOTE
Transmettre ce rapport du capitaine Pantoja au général Roger Scavino, commandant en chef de la Ve Région, avec les instructions suivantes :
1. Effectuer une enquête immédiate et détaillée sur ce qui s’est passé dans la Garnison de Borja, entre le 22 et le 30 septembre, avec le convoi n° 25 du S.V.G.P.F.A., et punir sévèrement les responsables.
2. Accéder à la requête du capitaine Pantoja et fournir au S.V.G.P.F.A. les fonds nécessaires à l’accroissement de son équipe opérationnelle de vingt à trente visiteuses.
Signé :
général FELIPE COLLAZOS,
Chef de l’Administration, Intendance
et Services de l’Armée.
Lima, 10 octobre 1957.
Communication confidentielle
du contre-amiral M.P. Pedro G. Carrillo,
chef de la Force Fluviale de l’Amazone,
au général A.P. Roger Scavino,
commandant en chef de la Ve Région (Amazonie).
Base de Santa Clotilde, 2 octobre 1957.
Cher Collègue :
J’ai l’honneur de vous faire savoir que me sont parvenues, des différentes bases que la Marine possède ici et là en Amazonie, des manifestations de surprise et de mécontentement, aussi bien de la part des matelots que des officiers, au sujet de l’Hymne du Service de Visiteuses. Les hommes qui portent l’uniforme immaculé de l’Armée navale déplorent que l’auteur des paroles de cet Hymne n’ait pas cru devoir mentionner une seule fois la Marine péruvienne et les matelots, comme si cette institution ne patronnait pas aussi ce Service, auquel, est-il nécessaire de le rappeler, nous contribuons avec un bateau transporteur et son équipage respectif, et avec un pourcentage équitable des frais d’entretien, ayant acquitté jusqu’à présent ponctuellement et sans défaut les honoraires qui nous ont été fixés pour les prestations requises.
Convaincu que cette omission n’est que le fruit de la négligence et du hasard et qu’il n’y a eu là nulle volonté d’offenser la Marine ni de faire naître un sentiment d’oubli chez les matelots par rapport à leurs collègues de l’Armée de terre, je vous fais parvenir cette communication, avec mes salutations et la prière de pallier, si vous en avez le pouvoir, la déficience en question, car, bien que minime et banale, elle pourrait être la cause de susceptibilités et de tourments qui ne doivent jamais ternir les relations entre des institutions sœurs.
Dieu vous garde.
Signé :
contre-amiral M.P. PEDRO G. CARRILLO,
chef de la Force fluviale de l’Amazone.
NOTE
Informer du contenu de la présente communication le capitaine Pantoja, le réprimander pour l’inexcusable manque de tact manifesté par le S.V.G.P.F.A. dans l’affaire en question et lui ordonner de donner une prompte et convenable satisfaction au contre-amiral Pedro G. Carrillo et aux compagnons de la Marine nationale.
Signé :
général ROGER SCAVINO,
commandant en chef
de la Ve Région (Amazonie).
Iquitos, 4 octobre 1957.
Requena, vintedeux Octovre mil 957.
Kurageux Sinshi :
Mélepaké dans ton émishion fléo de la jushtice de « Radio-Amashone » que tous ishi nous zécoutons et t’applodishons, pasque les mashelots de la Base de Santa Ysabelita ils zamènent ishi leurs putes d’Iquitos, dans un gros bato qui sapel Evah et folévoir quis baignent tous ishi ensemble, et permettent à personne qui les toushe et sles zenvoie sans que noux, la jeuneshe progreshiste de Requena on peut rien leur fère. C’est jushte ça, Kurageux Sinshi ? On a été une commishion d’homs du village, avec à la tête note propre Mère Teófilo Morey, pour proteshter au Chef de la Base de Santa Ysabelita, mais ce lashe il a tout nié et dit comment que je vais permettre aux jeunes de Requena de nous zenvoyer les Bisiteuses si les Bisiteuses elles zexistent pas, jurant et tout sur l'enfant-martyr cet érétic. Comme si qu’on avait pas des zieux et des zoneilles, Sinshi, comment que tu trouves la shose ? Pourquoi les mashelots et pas noux ? Asqu’on n’a pas aussi un job ? Mélepaké dans ton émishion, Kurageux Sinshi et fais les shier dans leurs kulottes.
Tes zoditeurs
ARTIDORO SOMA,
NEPOMUCENO QUILCA,
CAIFAS SANSHO.
Avec cette lette on t’envoie cado un perroquet qui est une Boushe d’Or comme toi, Sinshi.
S.V.G.P.F.A.
Rapport numéro vingt-six
OBJET GÉNÉRAL : Service de Visiteuses pour Garnisons, Postes Frontières
et Assimilés.
OBJET PARTICULIER : Explication des intentions et modification des
paroles de l’Hymne des Visiteuses.
CARACTÉRISTIQUES : Secret.
DATE ET LIEU : Iquitos, 16 octobre 1957.
Le soussigné, capitaine A.P. (Intendance) Pantaleón, Pantoja, chef du Service de Visiteuses pour Garnisons,
Postes Frontières et Assimilés, présente ses respects au contre-amiral M.P. Pedro G. Carrillo, chef de la Force fluviale de l’Amazone, et l’informe :
1. Qu’il déplore profondément l’impardonnable négligence par laquelle l’Hymne des Visiteuses ne fait pas mention explicite de la glorieuse Marine nationale et de ses vaillants marins. Que non pas à titre de justification mais comme simple point d’information il veut vous faire savoir que cet hymne ne fut pas commandé par le chef du
S.V.G.P.F.A., mais qu’il est une création spontanée du personnel et qu’il fut adopté d’une façon irréfléchie et un peu légère, sans être soumis au préalable à un examen critique de forme et de contenu. Qu’en tout cas, sinon dans ses paroles, dans l’esprit dudit Hymne, tout comme dans l’esprit et le cœur de ceux qui travaillent au S.V.G.P.F.A., se trouvent toujours présents les Bases de la Marine et leurs marins, envers lesquels nous tous dans le Service nous vouons une profonde affection et le plus haut respect ;
2. Qu’il a été procédé à pallier les déficiences de cet Hymne, en l’enrichissant des modifications suivantes :
a) Le chœur ou refrain, qui est chanté cinq fois intercalé aux strophes,
sera chanté trois fois (la première, la troisième et la cinquième) dans sa version originale, c’est-à-dire :
Servir, servir, servir
L’Armée de la Nation
Servir, servir, servir
Avec zèle et conviction
La seconde et quatrième fois, le chœur ou refrain sera chanté dans sa version nouvelle :
Servir, servir, servir
La Marine de la Nation
Servir, servir, servir
Avec zèle et conviction
b) La première strophe de l’Hymne est définitivement modifiée, annulant
le troisième vers qui disait Et les sergents et les barrettes et le remplaçant de la façon suivante :
Rendre heureuse toute la conscription
– Allez vite les Chuchupettes ! –
Des marins et des quartiers-maîtres
Telle est notre belle obligation
Dieu vous garde.
Signé :
capitaine A.P. (Intendance) PANTALEÓN PANTOJA.
c.c. au général Felipe Collazos, chef de l’Administration, Intendance et Services de l’Armée de terre et au général Roger Scavino, commandant en chef de la V e Région (Amazonie).
Rapport statistique
Le colonel A.P. Máximo Dávila a le plaisir d’adresser au S.V.G.P.F.A. le rapport suivant sur la visite que son convoi n° 32 a effectuée à la Garnison de Barranca (sur le fleuve Marañón) :
Date de la visite du convoi n° 32 : 3 novembre 1957. Moyen de transport et personnel : Bateau, Eva. Chef du convoi : Porfirio le Chinois. Visiteuses : Coca, Gros-Lolos, Lalita, Sandra, Iris, Juana, Loreta, la Brésilienne, Roberta et Eduviges.
Séjour dans la Garnison : six (6) heures, de 14 à 20 heures.
Nombre d’utilisateurs et déroulement des prestations : Cent quatre-vingt-douze (192) utilisateurs, répartis et servis de la façon suivante : un groupe de dix (10) hommes, alloué à la visiteuse la Brésilienne (bien qu’elle fût la plus désirée par les hommes du régiment, il fut tenu compte de la disposition du S.V.G.P.F.A. de n’assigner à cette visiteuse que le nombre réglementaire minimal d’utilisateurs) ; un groupe de vingt-deux (22) hommes, alloué à la visiteuse Gros-Lolos (qui fut la seconde en popularité parmi la troupe), et huit groupes de vingt (20) hommes chacun, alloués aux autres visiteuses. Cette répartition s’est effectuée après que fut réglé le fait imprévu qui est rapporté plus avant. Comme il fallait que 1 ‘Eva lève l’ancre avant la nuit à cause des rapides nocturnes qui à cette époque se forment devant Barranca, le temps maximal de durée de l’utilisateur dans l’emplacement fut raccourci de vingt à quinze minutes, de sorte que toute l’opération se termine avant le coucher du soleil, ce qui fut heureusement obtenu.
Appréciation : les prestations furent pleinement agréables aux utilisateurs, certains regrettant, cependant, le raccourcissement du temps dû à la raison invoquée supra, et la conduite du convoi n° 32 fut tout à fait correcte, comme l’a été jusqu’à présent celle de tous les convois du S.V.G.P.F.A. que nous avons eu le plaisir de recevoir à la Garnison de Barranca.
Imprévus : Le Service de Santé de cette unité a découvert, voyageant dans le convoi n° 32, frauduleusement habillé en femme, un passager clandestin qui, remis au Poste et interrogé, s’est avéré être l’individu Adrián Antúnez, alias Faux Jeton, celui-là même qui, fut-il révélé, est le protecteur ou maquereau de la visiteuse dénommée Gros-Lolos. Le voyou avoua avoir été introduit dans le bateau Eva par sa protégée et avoir obtenu sous la menace le consentement du chef de convoi et le silence des autres visiteuses afin de mener à bien son extravagant propos. Grâce à la ruse des vêtements de femme, on abusa l’équipage en lui faisant croire qu’il s’agissait d’une nouvelle visiteuse appelée Adriana, la supercherie se découvrant quand, en arrivant à Barranca, la soi-disant Adriana inventa une maladie devant son premier client, le soldat Rogelio Simonsa, pour ne pas lui offrir la prestation par le bon endroit, lui proposant en revanche de l’effectuer de façon sodomite ou contre nature. Le soldat Simonsa, pris de doutes, dénonça la chose et la fausse Adriana fut examinée de force par l’infirmier de garde, son véritable sexe étant mis à jour. Le voyou assura au début avoir imaginé cette mascarade pour contrôler de plus près les recettes de la visiteuse Gros-Lolos (desquelles il reçoit 75 %) car il se doutait qu’elle lui rendait des comptes trafiqués afin de diminuer sa part. Mais ensuite, devant l’incrédulité des interrogateurs, il avoua qu’étant inverti passif depuis de nombreuses années, sa véritable intention avait été de pratiquer son vice avec la troupe, pour se démontrer à lui-même qu’il pouvait supplanter avantageusement une femme dans ses fonctions de visiteuse. Ce qui fut corroboré par sa propre « concubine » Gros-Lolos. N’étant pas du ressort de cette unité de prendre une décision sur cette affaire, l’individu Adrián Antúnez, alias Faux Jeton, est rendu menottes aux poignets et sous bonne garde dans le bateau Eva au centre logistique, pour que le commandant du S.V.G.P.F.A. adopte les mesures les plus appropriées.
Suggestion : Que la possibilité soit étudiée d’envoyer les convois du S.V.G.P.F.A. aux centres utilisateurs plus fréquemment, pour le bon effet que les prestations ont sur la troupe.
Signé :
colonel A.P. MÁXIMO DÁVILA,
chef de la Garnison de Barranca
(sur le fleuve Marañón).
Pièces jointes : liste des utilisateurs avec nom, prénom, numéro d’état de service et fiche de décompte, et le passager clandestin Adrián Antúnez, alias Faux Jeton.
Iquitos, 1er novembre 1957
Chère madame Pantoja :
Plusieurs fois je me suis approchée de votre porte pour y frapper, mais m’en repentant à chaque fois je suis rentrée chez ma cousine Rosita, en pleurant, parce qu’il ne nous a peut-être pas menacées toujours ton mari en disant vous irez en enfer avant de vous approcher de mon foyer. Mais je suis désespérée et vivant déjà en enfer, madame, ayez pitié de moi, aujourd’hui qui est le jour de nos morts chéris. D’ici je m’en vais aller prier à l’église de Punchana pour tous les morts, madame Pantoja, sois bonne, je sais que vous l’êtes, j’ai vu comme elle est mignonne ta petite, avec sa petite figure aussi sainte que celle de l’enfant-martyr de Moronacocha. Je vous dirai que lorsque ta petite elle est née on a été si contentes toutes à Pantiland qu’on a fait une fête pour ton mari et on l’a soûlé pour qu’il soit plus heureux d’avoir une fille, elle doit être comme un angelot à l’âme blanche venu du ciel, nous nous disions entre nous. Ce doit être ainsi, je le sais, mon cœur me le dit. Vous me connaissez, une fois vous m’avez vue cela fait plus ou moins un an, cette « lavandière » que vous avez fait entrer chez vous par erreur, en croyant qu’elle allait vous laver le linge. C’était moi, madame. Aide-moi, soyez bonne avec la pauvre Maclovia, je suis en train de mourir de faim et le pauvre Teófilo là-bas à Borja, on me l’a mise au cachot, au pain et à l’eau il me dit dans une lettre que m’a apportée un ami, le pauvre chou, toute sa faute c’est de m’aimer, faites quelque chose pour moi, je t’en serai reconnaissante jusqu’à la mort. Comment voulez-vous donc que je vive, madame, si votre mari m’a mis à la porte de Pantiland ? En disant que je m’étais mal conduite à Borja, que j’avais tout manigancé pour que Teófilo s’enfuie avec moi. Ce n’est pas moi, c’est lui, il m’a dit fuyons à Nieva, il me pardonnait d’être putain, dès qu’il m’avait vue arriver à Borja son cœur lui avait dit : « Voilà la femme de ta vie. »
J’ai un toit grâce au bon cœur de ma cousine Rosita, mais elle aussi est pauvre et ne peut pas me nourrir, ma bonne dame, c’est elle qui t’écrit pour moi, car je ne sais pas, moi. Pitié, Dieu te récompensera au ciel et de même ta petite, je l’ai vue dans la rue faisant ses premiers pas et j’ai pensé un enfant-Dieu, quels jolis petits yeux ! Je dois revenir à Pantiland, parle-lui à ton mari, qu’il me pardonne et m’engage à nouveau. Est-ce que je n’ai pas toujours bien travaillé ? En quoi ai-je mécontenté M. Pantoja depuis que je suis avec lui ? Jamais, sauf cette fois-là, la seule en un an alors ce n’est pas beaucoup. N’ai-je pas le droit d’aimer un homme ? Et lui, est-ce qu’il ne bave pas de plaisir quand la Brésilienne lui fait ses mamours ? Prends garde à toi, madame, cette femme est mauvaise, elle a vécu à Manaos et les putains là-bas sont des vauriennes, elle doit sûrement lui faire boire des décoctions à ton mari pour l’ensorceler et l’avoir à sa merci. Et puis tu sais, deux hommes se sont déjà tués pour elle, un petit Yankee, un saint à ce qu’on dit, et l’autre, un étudiant. Est-ce que par hasard elle ne lui tire pas tout ce qu’elle veut à M. Pan-Pan ? Prenez garde, cette femme est capable de vous l’enlever et tu souffrirais, madame. Je prierai pour que ça ne t’arrive pas.
Parle-lui, demande-lui, madame Pantoja. Mon Teófilo ils vont me le garder encore plusieurs mois en prison et je veux aller le voir car, c’est étrange, la nuit je pleure dans mon sommeil en pensant à lui. C’est mon mari devant Dieu, madame, un curé tout vieux nous a mariés, là-bas à Nieva. Et à l’Arche de là-bas nous avons cloué une poule en gage d’amour et de fidélité. Lui il n’était pas « frère » mais moi oui, depuis que le frère Francisco est venu à Iquitos, Dieu le bénisse, j’ai été l’entendre et je me suis convertie. Et j’ai converti Teófilo, et il est devenu « frère » en voyant comment les « frères » nous ont aidés à Nieva. Les pauvres, parce qu’ils nous ont donné à manger et nous ont prêté un hamac ils ont dû gagner le maquis, en abandonnant leurs maisons, leurs petits animaux et les choses qu’ils avaient. C’est juste, ça, qu’on poursuive ainsi les bonnes gens qui croient en Dieu et qui font le bien ?
Comment vais-je aller voir Teófilo si je n’ai pas d’argent pour le bateau ? Et où vais-je travailler, le Morveux est rancunier, il ne veut pas me recevoir parce que je l’ai laissé pour entrer à Pantiland. « Lavandière » à nouveau je ne veux pas, c’est tuant de fatigue et on a la police sur le dos qui te prend tout ce que tu gagnes. Je ne sais pas où aller, madame. Cajole-le et prends-toi-z’y bien, comme nous les femmes nous savons, tu feras en sorte qu’il me pardonne et j’irai à genoux te baiser les pieds. Je pense à mon Teófilo là-bas à Borja et je veux me tuer, me planter une épine de cactus dans le cœur comme font les Chunchos dans les tribus et la peine est finie, mais ma cousine Rosita ne me laisse pas et je sais aussi que ni Dieu notre Seigneur ni le frère Francisco, son contremaître sur terre, ne me le pardonneraient, eux ils aiment toutes les créatures, même une putain ils l’aiment. Prenez pitié de moi et qu’il m’engage à nouveau, jamais plus je ne le ferai mettre en colère, je te le jure sur la tête de ta fille, je vais prier pour elle jusqu’à devenir muette, madame. Je m’appelle Maclovia, il le sait bien.
Je vous remercie tant, madame Pantoja, que Dieu vous le rendra, je vous embrasse les pieds et ceux de ta petite fille, avec toute ma dévotion,
MACLOVIA.
Demande de radiation des cadres,
de l’Armée du commandant (C.A.M.)
Godofredo Beltrán Calila,
chef du Corps des Aumôniers Militaires
de la Ve Région (Amazonie).
Iquitos, 4 décembre 1957.
Général de Brigade Roger Scavino
Commandant en chef de la Ve Région (Amazonie).
Mon Général,
J’ai le pénible devoir de demander par votre intermédiaire ma radiation immédiate des cadres de l’Armée péruvienne, que j’ai l’honneur de servir depuis dix-huit ans, c’est-à-dire depuis l’année même où j’ai été ordonné prêtre, et dans laquelle j’ai atteint, je veux croire par mes mérites, le grade de commandant. Je suis, de même, dans la bien triste obligation morale de rendre à l’Armée, à travers vous, mon supérieur immédiat, les trois décorations et les quatre citations honorables par lesquelles, au long de mes années de services dans le Corps sacrifié et négligé des Aumôniers militaires (C.A.M.), les Forces armées ont voulu encourager mes efforts et forcer ma gratitude.
Il est de mon devoir d’attester clairement que la raison de mon éloignement de cette institution et de ces médailles et diplômes n’est autre que l’abominable existence, comme organisme semi-clandestin de notre Armée, du dénommé Service de Visiteuses pour Garnisons, Postes Frontières et Assimilés, euphémisme qui sous-entend, en réalité, un trafic actif et croissant de prostituées entre Iquitos et les campements militaires et bases navales de l’Amazonie. Ni comme prêtre ni comme soldat je ne peux admettre que l’Armée de Bolognesi et d’Alfonso Ugarte, qui a constellé l’Histoire du Pérou de nobles actions et d’insignes héros, s’abaisse à l’extrême honteux d’abriter en son sein, en le subventionnant de ses propres deniers et mettant à son service sa logistique et son corps d’intendance, l’amour mercenaire. Je veux seulement rappeler le paradoxe, par contraste, qu’il y a dans le fait que je n’ai pu obtenir, moi, en dix-huit années de requêtes et de démarches répétées, que l’Armée crée une section volante de prêtres, afin d’apporter périodiquement aux soldats des garnisons éloignées où il n’y a pas d’aumônier, c’est-à-dire la plupart, les sacrements de la confession et de la communion, et le fait que le susnommé Service de Visiteuses dispose actuellement, un an et demi à peine après sa création, d’un hydravion, un bateau, une camionnette et une équipe très moderne de communications pour répandre dans toute l’étendue de la vaste forêt le péché, la luxure et, sans doute, la syphilis.
Je veux faire observer, enfin, que ce curieux Service apparaît et prospère justement au moment où, en Amazonie, la foi catholique, religion officielle du Pérou et de ses Forces armées, est menacée par une plaie superstitieuse qui, sous le nom de Confrérie de l’Arche, ravage hameaux et villages, fait des adeptes jour après jour parmi les gens ignorants et naïfs, et dont le culte grotesque à l’enfant sauvagement sacrifié à Moronacocha s’étend partout, même, comme cela a été prouvé, dans les casernes de la forêt. Je n’ai pas besoin de vous rappeler, mon général, qu’il y a à peine deux mois, au Poste de San Bartolomé, fleuve Ucayali, un groupe de soldats fanatiques, secrètement organisés en Arche, ont tenté de crucifier vivant un Indien Piro pour conjurer un orage, ce qui a dû être empêché à coups de feu par les officiers de l’unité. Et c’est à ce moment, alors que le Corps des Aumôniers militaires lutte de toutes ses forces contre ce fléau blasphématoire et homicide au sein des régiments amazoniens, que nos supérieurs croient opportun d’autoriser et de promouvoir le fonctionnement d’un Service qui émousse la morale et relâche les mœurs de la troupe. Que notre Armée encourage la prostitution et assume elle-même la fonction dégradante du proxénétisme, c’est un symptôme de décomposition trop grave pour rester indifférent. Si la dissolution éthique s’empare de la colonne vertébrale de notre pays, que sont ses Forces armées, à tout moment la gangrène peut s’étendre dans tout l’organisme sacro-saint de la Patrie. Le modeste prêtre soldat que je suis ne veut pas être complice, ni par commission, ni par omission, d’un aussi terrible processus.
Avec mes salutations militaires.
commandant (C.A.M.)
GODOFREDO BELTRÁN CALILA,
chef du Corps des Aumôniers militaires
de la Ve Région (Amazonie).
NOTE
Transmettre la présente requête au ministère de la Guerre et à l’État-Major de l’Armée, avec la recommandation :
1. Que soit acceptée la demande de radiation des cadres du commandant (C.A.M.) Beltrán Calila, étant donné le caractère irrévocable de sa décision ;
2. Qu’il soit réprimandé avec douceur pour les termes quelque peu emportés de sa requête, et
3. Qu’il soit remercié pour les services rendus.
Signé :
général ROGER SCAVINO,
commandant en chef
de la Ve Région (Amazonie)
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