Pantaleón et les visiteuses
Chapitre 7
Émission la Voix d’El Sinchi du 9 février 1958
sur les ondes de Radio Amazone
Il est six heures pile à l’horloge Movado qui orne les murs de nos studios. Radio Amazone est heureuse de présenter à ses chers auditeurs l’émission la plus écoutée sur sa longueur d’onde :
Mesures de la valse La Contamanina ; elles montent,
descendent et restent comme fond sonore.
LA VOIX D’EL SINCHI !
Mesures de la valse La Contamanina ; elles montent,
descendent et restent comme fond sonore.
Une demi-heure de commentaires, de critiques, d’anecdotes, d’informations, toujours au service de la vérité et de la justice. La voix qui recueille et divulgue par les ondes les palpitations populaires de l’Amazonie péruvienne. Un programme vivant et simplement humain, écrit et diffusé par le célèbre journaliste Germán Láudano Rosales, El Sinchi.
Mesures de la vase La Contamanina ; elles montent,
descendent et disparaissent totalement.
Bonsoir, très chers et distingués auditeurs. Me voici une fois de plus sur les ondes de Radio Amazone, la première station de l’Orient péruvien, pour apporter à l’homme de la ville cosmopolite et à la femme de la lointaine tribu qui fait ses premiers pas sur les routes de la civilisation, au commerçant prospère et à l’humble agriculteur de la solitaire tahuampa, c’est-à-dire à tous ceux qui luttent et travaillent pour le progrès de notre indomptable Amazonie, trente minutes d’amitié, de délassement, de confidences, de révélations et de débats élevés, de reportages Sensationnels et de nouvelles qui font l’histoire, depuis Iquitos, phare du péruanisme enchâssé dans l’immense verdure de notre forêt. Mais avant de poursuivre, chers auditeurs, quelques conseils commerciaux :
Annonces enregistrées sur disque et bande :
60 secondes.
Et, pour commencer, comme chaque jour, notre rubrique : UN PEU DE CULTURE . Nous ne nous lasserons jamais de le répéter, chers auditeurs : il nous faut élever notre niveau intellectuel et spirituel, approfondir nos connaissances, surtout sur le milieu qui nous entoure, le terroir, la ville où nous habitons. Connaissons ses secrets, la tradition et les légendes qui parent ses rues, les vies et les hauts faits de ceux qui leur ont prêté leur nom, l’histoire des maisons où nous logeons, bien des rues ont été le berceau de grands hommes ou la scène d’épisodes immarcescibles qui sont l’orgueil de notre région. Connaissons tout cela parce que ainsi, en nous enfonçant un peu dans notre peuple et dans notre ville, nous aimerions plus notre Patrie et nos compatriotes. Aujourd’hui nous allons raconter l’histoire d’une des plus célèbres demeures d’Iquitos. Je veux parler, vous l’avez déjà deviné, de la très fameuse Maison de Fer, comme on la nomme populairement, qui se dresse, si originale, si distincte et élégante, sur notre Place d’Armes et où fonctionne de nos jours le select et distingué Club social d’Iquitos. El Sinchi demande : combien de Lorétans savent qui a construit cette Maison de Fer qui étonne et enchante les étrangers quand ils foulent le sol fécond d’Iquitos ? Combien savent-ils que cette belle maison métallique fut dessinée par l’un des plus grands architectes et bâtisseurs d’Europe et du monde ? Qui le savait, avant cet après-midi, que cette maison avait surgi du cerveau créateur du génial Français qui, au début du siècle, éleva dans la Ville Lumière, Paris, la tour de renommée universelle qui porte son nom ? La tour Eiffel ! Oui, chers auditeurs, comme vous l’avez entendu : la Maison de Fer de la Place d’Armes est l’œuvre de l’audacieux et très réputé inventeur français Eiffel, c’est-à-dire un monument historique de première grandeur dans notre pays et dans n’importe quelle partie du monde. Cela veut-il dire que le célèbre Eiffel s’est trouvé d’aventure dans la chaude Iquitos ? Non, il n’est jamais venu ici. Comment s’expliquer, alors, que cette grande œuvre resplendisse dans notre chère ville ? C’est ce qu’El Sinchi va vous révéler cet après-midi dans la rubrique UN PEU DE CULTURE de son émission…
Brefs arpèges.
C’était au temps glorieux du caoutchouc, et les grands pionniers lorétans, ceux-là mêmes qui sillonnaient du nord au sud et d’est en ouest l’épaisseur amazonienne à la recherche du précieux latex, rivalisaient sportivement, au bénéfice de notre ville, à qui construirait sa maison avec les matériaux les plus artistiques, les plus coûteux de l’époque. C’est ainsi qu’on vit surgir ces résidences en marbre, dallées et aux façades ornées d’azulejos, aux balcons en fer forgé qui enjolivent les rues d’Iquitos et nous remettent en mémoire les années dorées de l’Amazonie et nous montrent comme le poète de la Mère Patrie avait raison quand il disait : « Tout temps passé fut meilleur. » Eh bien, l’un de ces pionniers, grands seigneurs du caoutchouc et de l’aventure, fut le millionnaire et grand Lorétan Anselmo del Aguila, qui, comme bien de ses semblables, faisait souvent des voyages en Europe pour satisfaire son esprit inquiet et sa soif de culture. Et nous retrouvons notre Péruvien, don Anselmo del Aguila, un rude hiver européen – comme il devait trembler notre Lorétan, hein ? –, dans une ville allemande, dans un petit hôtel qui attira puissamment son attention et l’enchanta par son grand confort, par l’audace de ses lignes et sa beauté si originale, étant donné qu’il était intégralement construit en fer. Qu’a fait alors notre don Anselmo ? Il n’a fait ni une ni deux et avec cette ferveur pour sa petite patrie qui nous caractérise, nous gens de cette terre, il s’est dit : cette grande œuvre architectonique devrait se trouver dans ma ville, Iquitos la mérite et il la lui faut pour sa beauté et sa prestance. Et aussitôt dit aussitôt fait cette main percée du Loreto acheta l’hôtel allemand construit par le grand Eiffel, au prix qu’on lui demanda, sans marchander un centime. Il le fit démonter en pièces, l’embarqua et l’amena jusqu’à Iquitos avec ses écrous et ses vis. La première maison préfabriquée de l’histoire, mes chers auditeurs. Ici, la construction fut remontée très soigneusement, sous l’amoureuse direction de Del Aguila lui-même. Et maintenant vous connaissez la raison de la présence à Iquitos de cette œuvre artistique curieuse et sans pareille.
Comme ultime anecdote il faut ajouter que, dans son geste sympathique et son noble désir d’enrichir le patrimoine urbain de sa terre, don Anselmo del Aguila commit aussi une bévue, en ne s’apercevant pas que le matériel de la maison qu’il achetait était très valable pour le froid polaire de la savante Europe, mais peu approprié au cas particulier d’Iquitos, où une maison métallique, avec les températures que nous connaissons, constituait un sérieux problème. Et c’est ainsi que la maison la plus chère d’Iquitos se révéla inhabitable parce que le soleil la transformait en chaudière et qu’on ne pouvait toucher ses murs sans avoir des cloques aux mains. Del Aguila n’eut d’autre ressource que de vendre sa maison à un ami, le caoutchoutier Ambrosio Morales, qui se crut capable de résister à l’infernale atmosphère de la Maison de Fer, mais n’y parvint pas non plus. Et ainsi changea-t-elle de propriétaire d’année en année, jusqu’à ce qu’on trouvât la solution idéale : la transformer en Club social d’Iquitos, institution qui est boudée aux heures du jour, quand la Maison de Fer crache des flammes, et s’honore de la présence des dames les plus élégantes et des messieurs les plus distingués le soir et la nuit, aux heures où la fraîcheur la rend accueillante et tempérée. Mais El Sinchi pense que, tenant compte de son illustre ancêtre, la Maison de Fer devrait être expropriée par la Municipalité et transformée en musée ou quelque chose comme ça, consacré aux années dorées d’Iquitos, la période de l’apogée du caoutchouc, quand notre précieux or noir fit du Loreto la capitale économique du pays. Et là-dessus, aimables auditeurs, se referme notre première rubrique : UN PEU DE CULTURE !
Brefs arpèges. Annonces enregistrées sur disque et
bande, soixante secondes. Brefs arpèges.
Et maintenant notre COMMENTAIRE DU JOUR. Avant tout, chers auditeurs, comme le thème que je vais aborder ce soir (bien malgré moi et parce que l’exige mon devoir de journaliste intègre, de Lorétan, de catholique et de père de famille) est extrêmement grave et peut offenser vos oreilles, je vous demande d’écarter de vos récepteurs vos filles et fils mineurs, car, avec la franchise qui me caractérise et qui a fait de LA VOIX D’EL SINCHI la citadelle de la vérité défendue par tous les poings amazoniques, je n’aurai pas d’autre solution que de me référer à des faits crus et d’appeler les choses par leur nom, comme j’ai toujours su le faire. Et je le ferai avec l’énergie et la sérénité de quelqu’un qui sait qu’il parle avec l’appui de ses compatriotes et en se faisant l’écho du silencieux mais juste sentiment de la majorité.
Brefs arpèges.
En maintes occasions, et avec délicatesse, pour n’offenser personne, car tel n’est pas notre désir, nous avons fait allusion dans cette émission à un fait qui est un motif de scandale et d’indignation pour toutes les personnes comme il faut, qui vivent et pensent selon la morale et qui sont le plus grand nombre dans cette ville. Et nous n’avions pas voulu attaquer directement et abruptement ce fait honteux parce que nous pensions ingénument – nous le reconnaissons chevaleresquement – que le responsable de l’outrage se ressaisirait, comprendrait une bonne fois pour toutes l’étendue du préjudice moral et matériel qu’il infligeait à Iquitos, par sa soif de lucre immodérée, par son esprit mercantile qui ne respecte pas les barrières et n’a aucun scrupule pour arriver à ses fins, autrement dit amasser de l’argent, remplir ses caisses, même si c’est avec les armes défendues de la concupiscence et de la corruption, la sienne et celle des autres. Il y a quelque temps, affrontant l’incompréhension des simples, exposant notre intégrité physique, nous avons fait une campagne civilisatrice sur ces mêmes ondes, afin qu’on mît fin au Loreto à l’habitude de fouetter les enfants après le Samedi saint pour les purifier. Et je crois que nous avons contribué en partie, avec notre petit grain de sable, à ce que cette mauvaise habitude qui faisait tant pleurer nos enfants, et rendait certains psychologiquement défaillants, soit extirpée de l’Amazonie. Dans d’autres occasions nous avons affronté cette gale superstitieuse qui, sous le déguisement de Confrérie de l’Arche, infecte l’Amazonie et parsème nos forêts d’innocentes petites bêtes crucifiées par la faute de la stupidité et de l’ignorance d’un secteur de notre population, dont abusent les faux Messies et pseudo-Jésus-Christ pour s’emplir les poches et satisfaire leurs instincts maladifs de popularité, de domination et de maniement de foules, de sadisme antichrétien. Et nous l’avons fait sans reculer devant la menace d’être crucifié nous-même sur la Place d’Armes d’Iquitos, comme nous le prophétisent les lâches lettres anonymes que nous recevons chaque jour, pleines de fautes d’orthographe, de ces courageux qui jettent la pierre puis cachent la main et ont l’audace d’insulter mais sans se montrer à visage découvert. Avant-hier même nous sommes tombés à la porte de notre domicile, quand nous nous disposions à partir du foyer pour aller gagner honnêtement notre pain à la sueur de notre front, sur un petit chat crucifié, à titre de barbare et de sanglant avertissement. Mais ces Hérodes de notre temps se trompent s’ils s’imaginent qu’ils vont faire taire El Sinchi en agitant l’épouvantail de l’intimidation. Nous continuerons à combattre sur ces ondes le fanatisme dément et les crimes religieux de cette secte, en formulant des vœux pour que les autorités capturent le dénommé frère Francisco, cet Antéchrist de l’Amazonie, que nous espérons voir bientôt moisir en prison comme auteur intellectuel, conscient et contumace de l’infanticide de Moronacocha, de plusieurs tentatives avortées d’assassinat par la croix qui ont été enregistrées ces derniers mois en divers hameaux de la forêt fanatisés par l’Arche, et de l’abominable crucifixion qui a eu lieu la semaine dernière au village missionnaire de Santa María de Nieva du vieillard Arévalo Benzas, œuvre des « frères » criminels.
Brefs arpèges.
Aujourd’hui, avec la même fermeté et au prix des risques encourus, El Sinchi demande : jusqu’à quand allons-nous continuer à tolérer dans notre chère ville, distingués auditeurs, le spectacle dégradant du mal nommé Service de Visiteuses, connu plus populairement sous le surnom de Pantiland en hommage dérisoire à son fondateur ? El Sinchi demande : jusqu’à quand, pères et mères de famille du civilisé Loreto, allons-nous continuer à souffrir le martyre pour empêcher nos enfants de courir, innocents, inexpérimentés, ignorants du danger, contempler, comme si c’était une kermesse ou un cirque, le trafic d’hétaïres, de petites femmes dévergondées, de PROSTITUÉES, pour parler sans euphémismes, qui sans pudeur arrivent et partent de cet antre érigé aux portes de notre ville par cet individu sans foi ni loi qui répond au nom de Pantaleón Pantoja ? El Sinchi demande : quels puissants et troubles intérêts protègent cet individu pour que, durant deux longues années, il ait pu diriger en totale impunité un commerce aussi illicite que prospère, aussi offensant que millionnaire, à la barbe de tous les citoyens sains ? Nous n’avons pas peur des menaces, nul ne peut nous acheter, rien n’entravera notre croisade pour le progrès, la moralité, la culture et le patriotisme péruvien de l’Amazonie. Le moment est venu d’affronter le monstre et, comme l’a fait l’Apôtre avec le dragon, de lui couper la tête d’un seul coup. Nous ne voulons pas semblable furoncle à Iquitos, nous tous mourons de honte et vivons un cauchemar avec l’existence de ce complexe industriel de prostituées que préside, tel un moderne sultan babylonien, le tristement célèbre M. Pantoja, qui n’hésite pas, dans son goût du lucre et de l’exploitation, à offenser et outrager ce qu’il y a de plus saint, c’est-à-dire la famille, la religion et les casernes des défenseurs de notre intégrité territoriale et de la souveraineté de la Patrie.
Brefs arpèges. Annonces commerciales enregistrées
sur disque et bande : trente secondes. Brefs arpèges.
L’histoire ne date pas d’hier ni d’avant-hier, mais d’une année et demie, rien moins que dix-huit mois, au cours desquels nous avons vu, incrédules et stupéfaits, croître et se multiplier le sensuel Pantiland. Nous ne parlons pas pour parler, nous avons enquêté, ausculté, vérifié tout jusqu’à la fatigue, et maintenant El Sinchi est en mesure de révéler, en toute première exclusivité pour vous, chers auditeurs, l’impressionnante vérité. Une vérité de celles qui font trembler les murs et provoquent des syncopes. El Sinchi demande : combien de femmes – si tant est qu’on puisse donner ce digne nom à celles qui font indignement commerce de leur corps – croyez-vous qui travaillent actuellement dans le gigantesque harem de M. Pantaleón Pantoja ? Quarante, tout juste. Ni une de plus ni une de moins : nous avons même leur nom. Quarante prostituées constituent la population féminine de ce lupanar motorisé qui, mettant au service des plaisirs inavouables les techniques de l’ère électronique, mobilise sur l’Amazone sa marchandise humaine dans des bateaux et des hydravions.
Aucune industrie de cette ville de progrès, qui s’est toujours distinguée par le dynamisme de ses hommes d’entreprise, ne possède les moyens techniques de Pantiland. Et voici, preuves à l’appui, des données irréfutables : est-ce vrai, oui ou non, que le Service de Visiteuses dispose d’une ligne téléphonique propre, d’une camionnette Dodge plaque minéralogique « Loreto 78-256 », d’un poste de radio émetteur-récepteur, avec antenne propre, qui ferait pâlir d’envie n’importe quel émetteur radio d’Iquitos, d’un hydravion Catalina N 37, qui porte le nom, bien entendu, d’une courtisane biblique, Dalila, d’un bateau de 200 tonneaux appelé cyniquement Eva, et des commodités les plus exigeantes et enviables dans son local du fleuve Itaya telles que, par exemple, l’air conditionné que bien peu de bureaux honorables possèdent à Iquitos ? Qui est cet heureux M. Pantoja, ce Farouk créole, qui en seulement un an et demi a réussi à bâtir un si formidable empire ? Ce n’est un secret pour personne que les longs tentacules de cette puissante organisation, dont le centre d’opérations est Pantiland, se projettent dans toutes les directions de notre Amazonie, en conduisant son troupeau bordéleux : OÙ ÇA, mes chers auditeurs ? OÙ ÇA ? AUX CASERNES DE LA PATRIE . Oui, mesdames et messieurs, voilà le commerce substantiel de ce pharaon, M. Pantoja : transformer les garnisons et campements de la forêt, les bases et postes frontières, en petites Sodome et Gomorrhe, grâce à ses bordels aériens et fluviaux. Vous avez bien entendu, c’est comme je vous le dis. Il n’y a pas une syllabe d’exagération dans mes paroles, et si je falsifie la vérité, que M. Pantoja vienne ici me démentir. Moi, démocratiquement, je lui cède tout le temps d’antenne qu’il lui faut, dans mon émission de demain ou d’après-demain ou de quand il voudra, pour qu’il contredise El Sinchi s’il pense qu’El Sinchi est un menteur. Mais il ne viendra pas, naturellement, parce qu’il sait mieux que personne que je dis la vérité, rien que l’écrasante vérité.
Mais vous n’avez pas tout entendu, estimables auditeurs. Il y a encore plus grave. Cet individu sans scrupule, que rien n’arrête, cet Empereur du Vice, non content de porter le commerce sexuel aux casernes de la Patrie, aux temples du péruanisme, dans quelle sorte d’engins pensez-vous qu’il mobilise ses concubines ? Quel est cet hydravion mal nommé Dalila, peint en vert et rouge, que nous avons vu tant de fois, le cœur gros de rage, sillonner le ciel diaphane d’Iquitos ? Je défie M. Pantoja de venir ici dire devant ce micro que l’hydravion Dalila n’est pas le même hydravion Catalina N 37 sur lequel, le 3 mars 1929, jour glorieux des Forces aériennes péruviennes, le lieutenant Luis Pedraza Romero, d’heureuse mémoire dans notre ville, relia pour la première fois sans escale Iquitos et Yurimaguas, emplissant de bonheur et d’enthousiasme progressiste tous les Lorétans pour la prouesse réalisée. Oui, mesdames et messieurs, la vérité est amère mais pire est le mensonge. M. Pantajo foule aux pieds et dénigre iniquement un monument historique de la patrie, sacré pour tous les Péruviens, l’utilisant comme moyen de locomotion de ses équipes itinérantes de cocottes. El Sinchi demande : est-ce que les autorités militaires de l’Amazonie et du pays sont au courant de ce sacrilège national ? Est-ce que les respectables chefs des Forces aériennes péruviennes se doutent de ce péruanicide, et principalement le haut commandement du Groupe aérien n° 42 (Amazonie) qui est appelé à être le gardien jaloux de l’aéronef dans lequel le lieutenant Pedraza a accompli son mémorable exploit ? Nous nous refusons à le croire. Nous connaissons nos chefs militaires, nous connaissons leur dignité, leur abnégation. Nous croyons et voulons croire que M. Pantoja a trompé leur vigilante attention, qu’il en a fait les victimes d’une grossière manœuvre afin de perpétuer semblable horreur, telle que transformer, par un coup de baguette bordélique, un monument historique en maison de rendez-vous itinérante. Parce que s’il n’en était pas ainsi, si au lieu d’avoir été trompés et abusés par le Grand Maquereau de l’Amazonie, il y avait entre eux et lui quelque espèce de collusion, alors, chers auditeurs, il y aurait de quoi pleurer, il n’y aurait plus, aimables auditeurs, moyen de ne croire jamais plus en personne, de ne respecter jamais plus rien. Mais il ne peut ni ne doit en être ainsi. Et ce foyer d’abjection morale doit fermer ses portes et le Calife de Pantiland doit être expulsé d’Iquitos et de l’Amazonie avec toute sa caravane d’odalisques à l’encan, parce que nous les Lorétans qui sommes gens simples et sains, travailleurs et corrects, nous ne les voulons pas, nous n’en avons pas besoin.
Brefs arpèges. Annonces commerciales enregistrées
sur disque et bande : soixante secondes. Brefs arpèges.
Et maintenant, estimables auditeurs, passons à notre rubrique : EL SINCHI DANS LA RUE : INTERVIEWS ET REPORTAGES ! Nous n’allons pas nous écarter de notre sujet, que le Tsar de Pantiland ne s’endorme pas sur ses lauriers lupanaresques. Vous connaissez El Sinchi, chers auditeurs, et vous savez que lorsqu’il entreprend une campagne en faveur de la justice, de la vérité, de la culture ou de la morale d’Iquitos, il ne recule pas d’un pouce avant d’avoir atteint son but, qui est de contribuer, fût-ce en mettant le feu aux poudres, au progrès de l’Amazonie. Eh bien, ce soir, en complément graphique et direct, en témoignage vivant, dramatique et chaudement humain du mal que nous avons dénoncé dans notre COMMENTAIRE DU JOUR, El Sinchi vous présente deux enregistrements exclusifs, obtenus au prix d’efforts et de risques, qui dénoncent par eux-mêmes le ténébreux Pantiland et le front de ce personnage qui l’a créé et bâtit sa fortune à ses dépens, et qui, animé d’une folie sacrilège, n’hésite pas à sacrifier ce qu’il y a de plus sacré pour un homme : son nom, sa famille, sa digne épouse et sa petite fille. Ce sont deux témoignages terribles en leur vérité crue et grinçante, qu’El Sinchi vous fait entendre, chers auditeurs, pour que vous puissiez connaître, dans son intime mécanisme machiavélique, le trafic quotidien d’amours charnelles dans l’immoral Pantiland.
Brefs arpèges.
Ici, devant nous, assise, l’air embarrassé par son manque de familiarité avec le micro, nous avons une femme encore jeune et de bel aspect. Son prénom est MACLOVIA. Son nom n’a pas d’importance et, d’ailleurs, elle préfère qu’on l’ignore, car, très humainement, elle désire que sa famille ne l’identifie pas et ne souffre pas en connaissant sa vie véritable, qui est, ou, pardon, a été, fut jusqu’à maintenant, LA PROSTITUTION. Que personne ne lui jette la première pierre, que nul ne s’arrache les cheveux. Nos auditeurs savent très bien qu’une femme, aussi bas soit-elle tombée, peut toujours se racheter, si on lui donne aide et protection pour ce faire, si on lui tend une main amie. La première chose pour retourner à une vie honnête c’est de le vouloir. Maclovia, vous allez vous en rendre compte dans quelques instants, le veut. Elle a été « lavandière », « lavandière » entre guillemets, bien entendu ; elle a exercé, sans aucun doute, par faim, par nécessité, par fatalité de l’existence, ce métier tragique : aller s’offrir au plus offrant dans les rues d’Iquitos. Mais ensuite, et c’est la partie qui nous intéresse, elle a travaillé dans le vice, à Pantiland. Elle pourra nous révéler, pour cela, ce qui se cache sous ce nom de cirque. Les malheurs de la vie ont poussé Maclovia vers cet antre pour qu’un M. X… l’exploite et fasse de gros bénéfices avec sa dignité de femme. Mais il vaut mieux qu’elle nous le dise elle-même, avec sa simplicité de femme humble, à qui il n’a pas été donné d’étudier et de se cultiver, mais d’acquérir, ça oui, une immense expérience aux mauvais traitements de l’existence. Approche-toi un peu, Maclovia, et parle ici, c’est ça. Sans peur ni honte, la vérité n’offense ni ne tue. Le micro est à toi, Maclovia.
Brefs arpèges.
— Merci, Sinchi. Tu sais, pour mon nom, ce n’est pas tant ma famille, à vrai dire en dehors de ma cousine Rosita je n’ai pas de famille, du moins proche. Ma maman est morte avant que je travaille à ce que tu as dit, mon père s’est noyé dans un voyage au Madré de Dios et mon unique frère a pris le maquis voici cinq ans pour ne pas faire le service militaire et j’attends encore qu’il revienne. C’est plutôt, comment te dire, Sinchi, Maclovia ça va seulement pour le travail, ce n’est même pas mon vrai nom, ça va avec le reste, par exemple avec mes amies. Et tu m’as amenée ici pour que je parle seulement de cela, hein ? C’est comme si j’étais deux femmes, chacune faisant une chose et chacune avec un nom différent. Je me suis habituée à ça. Je sais que je te l’explique pas bien. Quoi, comment ? Ah oui, je tourne autour du pot. Bon, maintenant je parle de ça, Sinchi.
« Oui eh bien ! avant d’entrer à Pantiland j’ai été “lavandière”, comme tu as dit, et après j’ai travaillé chez le Morveux. Il y en a qui croient que les “lavandières” gagnent un fric fou et mènent la grande vie. Un mensonge gros comme ça, Sinchi. C’est un travail emmermère, enquiquinant de marcher toute la sainte journée, on a les pieds qui gonflent et souvent pour des prunes, pour rentrer chez soi une main devant une main derrière sans avoir levé un seul client. Et par-dessus le marché ton mac te roue de coups parce que tu ne ramènes pas même des clopinettes. Tu me diras alors, pourquoi un mac ? Parce que si tu n’en as pas, personne ne te respecte, on t’attaque, on te vole, tu es sans défense, et, en plus, Sinchi, qui c’est qui aime vivre toute seule, sans homme ? Oui, je suis encore sortie du sujet, maintenant je parle de ça. C’était pour que tu saches pourquoi, quand un jour le bruit a couru qu’à Pantiland on donnait des contrats à salaire fixe, dimanches libres et même voyages, ça a été la folie parmi les “lavandières”. C’était le gros lot, Sinchi, tu te rends pas compte ? Un travail sûr, sans avoir à chercher les clients parce qu’il y en avait à revendre, et par-dessus le marché la considération. C’était le rêve, hein ! Quelle bousculade jusqu’au fleuve Itaya ! Mais bien qu’on y soit toutes allées, il n’y avait de contrat que pour quelques-unes et nous on était une chiée, oh ! pardon ! Et puis, avec la Chuchupe comme cheftaine, y avait pas moyen d’entrer. M. Pantoja faisait cas de tout ce qu’elle disait et elle, elle préférait celles qui avaient travaillé dans sa maison de Nanay. Par exemple, celles qui venaient de la maison rivale, les boxons du Morveux, elle leur en faisait voir de toutes les couleurs, elle leur mettait des bâtons dans les roues et leur prenait des commissions terribles. Et les “lavandières” c’était encore pire, elle nous démoralisait en disant M. Pantoja n’aime pas celles qui viennent de la rue, comme des chiennes, mais celles qui ont travaillé à un domicile connu. Elle voulait dire la Maison Chuchupe, naturellement. Pauvre de moi, elle m’a fermé la porte pendant au moins quatre mois. Le bruit courait, il y avait des places vacantes à Itaya, je me précipitais et chaque fois je me cassais le nez sur cette montagne, la Chuchupe. Aussi je suis entrée chez le Morveux, non pas dans son vieux boxon, mais celui qu’il a acheté à Chuchupe, à Nanay. Mais au bout de deux mois à peine que j’étais là il y a eu à nouveau de la place à Pantiland, je me suis précipitée et M. Pan-Pan m’a regardée à la visite et a dit tu as de l’allure, ma fille, mets-toi dans cette file. Et il m’a choisie pour mon beau corps. C’est comme ça que je suis entrée à Pantiland, Sinchi. Je me souviens parfaitement de la première fois que j’ai été à Itaya, alors engagée, pour la visite médicale. J’étais aussi heureuse que le jour de ma première communion, je te jure. Pantoja nous a fait un discours à moi et aux quatre autres qui ont été retenues avec moi. Il nous a fait pleurer, je t’assure, en disant maintenant vous avez une autre catégorie, vous êtes des visiteuses, pas des putes, vous accomplissez une mission, vous servez la patrie, vous collaborez avec les Forces armées et je ne sais combien d’autres choses. Il parle aussi bien que toi, Sinchi, car une fois, je me rappelle, tu nous as fait pleurer, Sandra, Pilou et moi. On était à bord de L’Eva sur le Marañón et tu t’es mis à parler à la radio des orphelins du Foyer des Mineurs et nos yeux se sont remplis de larmes.
— Merci, Maclovia, de ce que tu dis de nous. Nous sommes touchés de savoir que nous arrivons partout et que LA VOIX D’EL SINCHI est capable de faire vibrer les fibres intimes des êtres les plus endurcis par les circonstances de la vie. Ce que tu me dis est une grande récompense et vaut plus pour nous que tant d’ingratitudes. Bien, Maclovia, c’est donc comme ça que tu es tombée dans les griffes du Maquereau de Pantiland. Qu’est-ce qui s’est passé alors ?
— Moi, j’étais heureuse, Sinchi, tu imagines. Je passais mon temps à voyager, à connaître les casernes, les bases, les campements de toute la forêt, moi qui jusqu’alors n’étais jamais montée en avion. La première fois qu’on m’a fait grimper dans le Dalila j’ai eu une de ces peurs, des crampes d’estomac, des frissons et même des nausées. Mais ensuite, au contraire, cela m’enchantait, on demandait : des volontaires pour un convoi aérien ! et toujours : moi, monsieur Pantoja, moi, moi ! Maintenant je vais te dire une chose, Sinchi, en revenant en arrière. Tes émissions sont si jolies, tu fais des campagnes extra comme celle des petits orphelins, et personne ne peut comprendre pourquoi tu attaques les Frères de l’Arche, pourquoi tu les calomnies et les insultes tout le temps. Quelle injustice, Sinchi nous autres nous voulons seulement que règne le bien et que Dieu soit content. Quoi ? Oui, je vais en parler, pardonne-moi mais je devais te le dire au nom de l’opinion publique. Nous allions, donc dans les casernes et les troufions nous recevaient comme des reines. À cause d’eux nous serions restées tout le temps là-bas, leur rendant plus supportable le service. Ils nous organisaient des excursions, ils nous prêtaient des glisseurs pour aller sur le fleuve, ils nous faisaient des brochettes. Une considération qu’on voit pas souvent dans ce métier, Sinchi. Et avec ça, ne pas vivre avec la trouille de la police, que les flics te tombent dessus et te prennent en une minute ce que tu as mis un mois à gagner. Quelle sécurité de travailler avec les troufions, se sentir protégées par l’Armée, tu ne trouves pas ? Qui allait nous chercher des histoires ? Même les macs ils filaient doux, ils regardaient à deux fois avant de nous lever la main, de peur que nous allions nous plaindre aux soldats et qu’ils les mettent en taule. Combien nous étions ? À mon époque, vingt. Mais maintenant il y en a quarante, les veinardes, elles sont au paradis. Même les officiers se mettaient en quatre pour nous servir, Sinchi, qu’est-ce que tu crois ! Oui, c’était le bonheur, hélas ! mon Dieu, qu’est-ce que je suis triste quand je pense que je suis partie de Pantiland par pure bêtise.
« C’est vrai que ça a été ma faute, M. Pantoja m’a mise à la porte parce que lors d’un voyage à Borja, je me suis échappée et me suis mariée avec un caporal-chef. Il y a quelques mois, j’ai l’impression que ça fait des siècles. Est-ce que c’est un péché de se marier ? Un des inconvénients chez les visiteuses c’est qu’on n’accepte pas les femmes mariées, M. Pantoja dit qu’il y a incompatibilité. Je trouve ça bien abusif. Maintenant, laisse-moi te dire que je n’ai pas eu la main heureuse en me mariant, Sinchi, parce que Teófilo il est à moitié fauché. Bon, mieux vaut ne pas dire du mal de lui car il est en prison, et il en a encore pour tant d’années. On dit même qu’ils peuvent être fusillés lui et les autres « frères ». Tu crois qu’ils feront ça ? Tu sais, mon pauvre mari je l’ai à peine vu quatre ou cinq fois, ça serait risible si ce n’était pas une grande tragédie. Penser que je l’ai fait “frère”. Il n’avait même jamais pensé à l’Arche, ni au frère Francisco ni au salut par les croix, jusqu’à me connaître. C’est moi qui lui ai parlé de l’Arche, je lui ai fait voir que c’étaient tous des braves gens, que c’était pour le bien du prochain et non les saloperies que disaient les imbéciles, celles que tu répètes, Sinchi. Mais ce qui a fini de le convaincre c’est de connaître les “frères” de Santa María de Nieva, ils nous ont tant aidés quand nous nous sommes enfuis. Ils nous ont donné à manger, ils nous ont prêté de l’argent, ils nous ont ouvert leur cœur et leurs maisons, Sinchi. Et ensuite, quand Teófilo était à la prison de la caserne, ils allaient le voir, ils lui apportaient à manger tous les jours. C’est là qu’ils lui ont enseigné les vérités. Mais moi je n’aurais jamais imaginé qu’il allait tant se donner à la religion. Figure-toi que lorsqu’il est sorti de taule, moi, qui en remuant le ciel et la terre pour obtenir mon billet avais été le rejoindre à Borja, j’ai retrouvé un autre homme. Il m’a reçue en me disant je ne peux plus jamais te toucher, je vais être un apôtre. Que si je voulais nous pouvions vivre ensemble, mais comme “frère” et “sœur”, les apôtres doivent rester purs. Mais que ce serait une souffrance pour les deux et qu’il valait mieux que chacun suive son chemin, vu qu’ils étaient si distincts, il avait choisi la sainteté. Le résultat, tu vois, Sinchi, c’est que je me suis retrouvée sans Pantiland et sans mari. Et à peine de retour à Iquitos, j’apprends qu’ils avaient cloué don Arévalo Benzas à Santa María de Nieva, et que Teófilo a tout dirigé. Ah ! Sinchi, quelle impression ça m’a fait. Je le connaissais le petit vieux, il était chef de l’arche du village, celui qui avait tant aidé et donné tant de conseils. Je ne crois pas cette histoire de journalistes, celles que toi aussi tu répètes, que Teófilo l’a fait crucifier pour rester chef de l’arche de Santa María de Nieva. Mon mari était devenu saint, Sinchi, il voulait devenir apôtre. C’est certainement vrai ce qu’ils ont avoué les “frères”, je suis sûre que le vieux en se sentant mourir les a appelés et leur a demandé de le clouer pour finir comme le Christ, et que pour lui faire plaisir ils l’ont fait. Pauvre Teófilo, j’espère qu’ils ne vont pas le fusiller, je me sentirais responsable, tu ne vois pas que c’est moi qui l’ai fourré là-dedans, Sinchi ? Qui allait imaginer qu’il finirait comme ça, avec la religion comme ça dans le sang. Oui, d’accord, j’y arrive.
« Enfin, comme je te racontais, M. Pantoja ne m’a jamais pardonné mon escapade avec le pauvre Teófilo, il ne m’a pas laissée revenir à Pantiland, malgré toutes mes prières, et je me doute que maintenant, après ce que je t’ai raconté, c’est fini et bien fini. Mais il faut bien vivre, hein, Sinchi ? Parce qu’une autre des interdictions de M. Pan-Pan c’est de parler de Pantiland. À personne, ni à la famille, ni aux amis, et si on te pose des questions, nier que ça existe. Est-ce que ce n’est pas absurde aussi ? Comme si même les pierres ne savaient pas à Iquitos ce que c’est que Pantiland, ce que sont les visiteuses. Mais, que veux-tu, Sinchi, chacun avec ses manies, et M. Pantoja en a à revendre. Non, ce n’est pas vrai ce que tu as dit une fois qu’il mène Pantiland à la baguette et au fouet, comme un négrier. Il faut être justes. Il a tout bien organisé, une autre manie à lui c’est l’ordre. Nous disions toutes on dirait pas un boxon mais une caserne. Il fait mettre en rangs, il fait l’appel, il faut rester tranquilles et muettes quand il parle. Il ne manquait plus qu’il nous fasse défiler au son du clairon, quelle rigolade ! Mais ces manies étaient plutôt sympathiques et on les supportait parce que par ailleurs il était juste et bonne pâte. Sauf que lorsqu’il s’amouracha, tomba amoureux de la Brésilienne, les injustices ont commencé, par exemple c’est à elle qu’il faisait donner l’unique cabine individuelle de l’Eva dans les voyages. Elle le domine, je te jure. Écoute, tu vas mettre ça aussi ? Mieux vaut l’effacer, je ne veux pas d’histoires avec la Brésilienne, elle est à moitié sorcière et si ça se trouve elle va me jeter le mauvais œil. En outre, elle a déjà deux cadavres sur le dos. Souviens-toi. Efface ce que j’ai dit d’elle et de M. Pantoja, en fin de compte tout le monde a le droit de s’amoura…, de tomber amoureux de qui lui plaît, tu ne crois pas ? M. Pantoja m’aurait peut-être pardonné mon escapade avec Teófilo, si je n’avais pas écrit cette lettre à sa dame, c’est même pas moi qui l’ai écrite, je l’ai dictée à ma cousine, Rosita, la maîtresse. Ça a été la pire des gaffes, c’est ça qui m’a foutue dedans, Sinchi, je me suis moi-même donné le coup de grâce. Que veux-tu, j’étais désespérée, mourant de faim, j’aurais fait n’importe quoi pour me faire engager par M. Pan-Pan. Et je voulais aussi aider Teófilo, on l’affamait dans un cachot de Borja. C’est vrai que Rosita m’a avertie : “Tu vas faire une folie, cousine.” Enfin, ça ne me semblait pas. J’ai cru que je pourrais toucher le cœur de son épouse, qu’elle aurait pitié de moi, qu’elle parlerait à son mari et M. Pantoja me reprendrait avec lui. C’est la seule fois que je l’ai vu si furieux, on aurait dit qu’il allait me tuer. Moi, idiote, qui croyais que sa femme serait intervenue en ma faveur, qu’il allait être tout gentil, j’ai été le voir à Pantiland certaine qu’il allait dire que je te pardonne, une amende, à la visite médicale et au boulot à nouveau. Il ne lui a plus manqué que de sortir un revolver, Sinchi. Même des gros mots il m’a dits, lui qui n’en employait jamais. Il avait les yeux rouges, sa voix se cassait, il écumait. Que je lui avais détruit son foyer, que j’avais poignardé en plein cœur son épouse, que sa mère s’était évanouie. J’ai dû partir en courant de Pantiland parce que j’ai cru qu’il allait me battre. Ça aussi, pauvre de moi, hein, Sinchi ? Sa femme ne savait rien de rien, elle a découvert le pot aux roses avec ma lettre. Quelle gaffe, mais je ne suis pas devin, comment allais-je penser que sa femme était si innocente qu’elle ne savait pas comment son mari gagne son fric ? Il y a des gens innocents sur terre, hein ! Il paraît que sa femme l’a quitté et a emmené la fillette à Lima. Tu vois quelle terrible dispute par ma faute. Et me voilà à nouveau “lavandière”. Le Morveux n’a pas voulu me reprendre parce que je l’ai laissé pour aller à Pantiland. Il l’a décrété ainsi, sinon il resterait sans femmes dans ses maisons : celle qui part travailler chez M. Pan-Pan ne remet plus les pieds aux boxons du Morveux. Et me revoilà donc comme au début, arpentant les rues dans un sens et dans l’autre, sans même pouvoir me payer un mac. Tout serait très bien si par-dessus le marché il ne m’était pas venu des varices, regarde mes pieds, tu as vu quelque chose de plus enflé, Sinchi ? Et malgré la chaleur je dois porter des gros bas pour pas qu’on voie les veines ressortir, sinon je ne lèverais jamais un client. Enfin, je ne sais quoi te raconter d’autre, Sinchi, mon histoire est terminée.
— Bon, très bien, Maclovia, en effet, nous te remercions de ta franchise et de ta spontanéité, au nom des auditeurs de LA VOIX D’EL SINCHI, de Radio Amazone, qui, nous en sommes sûrs, comprennent ton drame et compatissent à ton sort. Nous te sommes très reconnaissants pour ton courageux témoignage dénonçant les activités scabreuses du Barbe-Bleue du fleuve Itaya, quoique nous ne te donnions pas raison de croire que toutes tes calamités proviennent de ton départ de Pantiland. Nous pensons que ce douteux M. Pantoja, en te renvoyant, t’a rendu un grand service, sans le vouloir, cela va sans dire, car il t’a donné l’occasion de te racheter et de retrouver une vie honnête et normale, et nous espérons que tu le désires aussi et que tu y parviennes promptement. Bonsoir, Maclovia.
Brefs arpèges. Annonces commerciales enregistrées
sur disque et bande : trente secondes. Brefs arpèges.
Les dernières paroles de cette malheureuse femme dont nous venons de vous faire entendre le témoignage, chers auditeurs – je veux parler de l’ex-visiteuse Maclovia –, ont mis dramatiquement le doigt sur la plaie d’un sujet tragique et douloureux qui dépeint, mieux qu’une photo ou une pellicule en technicolor, l’idiosyncrasie du personnage qui a à son actif le triste exploit d’avoir créé à Iquitos la plus insoupçonnable et grouillante maison de perdition du pays et, peut-être, d’Amérique du Sud. Car, en effet, il est sûr et prouvé que M. Pantoja a une famille, ou plutôt avait, et qu’il a mené une double vie, enfoncé pour une part dans le bourbier pestilentiel du commerce du sexe et, d’autre part, feignant une vie familiale digne et respectable, à l’abri de l’ignorance dans laquelle il tenait ses êtres chers, son épouse et sa petite fille, de ses véritables et lucratives activités. Mais un jour la lumière de la vérité s’est faite au malheureux foyer et à l’ignorance de son épouse a succédé la stupeur, la honte et, très justifiée, la colère. Dignement, avec toute la noblesse de mère offensée, d’épouse trompée au plus sacré de son honneur, cette honnête femme a pris la décision de quitter son foyer souillé par le scandale. À l’aéroport Lieutenant-Bergerí, d’Iquitos, pour témoigner de sa douleur et l’accompagner jusqu’à la passerelle du moderne avion Faucett qui allait l’éloigner par les airs de notre chère ville, EL SINCHI ÉTAIT LÀ !
Brefs arpèges, bruit de moteur d’avion qui monte, et
reste comme fond sonore.
— me Bonsoir, madame. Vous êtes M Pantoja, n’est-ce pas ? Permettez-moi de vous saluer.
— Oui, c’est moi. Qui êtes-vous ? Et qu’est-ce que vous avez à la main ? Gladycita, ma fille, tais-toi, tu me portes sur les nerfs. Alicia, donne-lui sa sucette, qu’elle s’arrête de brailler.
— El Sinchi, de Radio Amazone, à votre service, madame. Me permettez-vous de vous prendre quelques secondes de votre temps précieux pour une interview très brève ?
— Une interview ? Moi ? Mais à quel titre ?
— Au sujet de votre époux, madame. Du très célèbre et très fameux Pantaleón Pantoja.
— Allez lui faire l’interview à lui-même, monsieur, moi je ne veux rien savoir de cette petite personne ni de sa célébrité, qui me fait rire, ni de cette ville écœurante que j’espère ne plus jamais revoir, même en peinture. Et maintenant, s’il vous plaît, poussez-vous de là, vous ne voyez pas que vous pouvez écraser le bébé ?
— Je comprends votre douleur, madame, et nos auditeurs la comprennent, sachez que vous avez toute notre sympathie. Nous savons que la souffrance seule peut vous pousser à parler de cette manière offensante de la Perle de l’Amazone, qui ne vous a rien fait. C’est plutôt votre mari qui fait beaucoup de tort à ce pays.
— Pardonne-moi, Alicia, je sais que tu es lorétane, mais je te jure que j’ai tant souffert dans cette ville que je la déteste de toute mon âme et je n’y reviendrai jamais, tu devras venir me voir, toi, à Chiclayo. Tiens, regarde, je me remets à pleurer et devant tout le monde, Alicia, ce que j’ai honte !
— Ne pleure pas, ma petite Pochita, ne pleure pas, montre-toi forte. Et moi comme une idiote, je n’ai même pas apporté de mouchoir. Passe-moi Gladycita, je te la tiens.
— Permettez-moi de vous offrir mon mouchoir, chère madame. Tenez, je vous en prie. N’ayez pas honte de pleurer, les sanglots sont à une dame ce qu’est la rosée aux fleurs, madame Pantoja.
— Mais qu’est-ce que vous voulez encore, écoute Alicia, quel type fatigant. Je vous ai déjà dit que je ne vous donnerai aucun reportage sur mon mari. Qui ne le restera pas longtemps, d’ailleurs, parce que je te jure, Alicia, dès mon arrivée à Lima je vais voir l’avocat et je demande le divorce. On verra s’ils ne me confient pas la garde de Gladycita avec toutes les cochonneries qu’il fait ici ce malheureux.
— Justement, c’est sur cela même que nous osions espérer une déclaration de vous, fût-elle très brève, madame Pantoja. Parce que vous n’ignorez pas, apparemment, le commerce insolite que…
— Allez-vous-en, allez-vous-en une bonne fois si vous ne voulez pas que j’appelle la police. J’en ai par-dessus la tête, je vous avertis, je ne suis pas d’humeur à supporter des grossièretés en ce moment.
— Vaut mieux pas l’insulter, Pochita, s’il t’attaque dans son émission, que vont dire les gens, ça va faire encore jaser. Je vous en prie, monsieur, comprenez-la, elle est mortifiée, elle s’en va d’Iquitos, elle n’a pas le courage de parler à la radio de son calvaire. Vous devez le comprendre.
— Bien sûr que nous le comprenons, chère madame. Sachant que Mme Pantoja se disposait à partir à cause des activités peu recommandables de M. Pantoja dans cette ville et qui ont mérité la réprobation énergique des habitants, nous…
— Ah ! quelle honte, Alicia, tout le monde est au courant, tout le monde le savait sauf moi, quelle idiote, quelle imbécile je fais, je le hais ce voyou, comment a-t-il pu me faire ça. Je ne lui reparlerai jamais plus, je te le jure, je ne lui laisserai pas voir Gladycita, pour ne pas la souiller.
— Calme-toi, Pocha. Regarde, on appelle les passagers, ton avion va partir. Quelle peine que tu t’en ailles, Pochita. Mais tu as raison, ma fille, cet homme s’est conduit si mal avec toi qu’il ne mérite pas de vivre avec toi. Gladycita, amour, un petit bicou pour tante Alicia, bicou, bicou.
— Je t’écris en arrivant, Alicia. Merci pour tout, je ne sais pas ce que j’aurais fait sans toi, tu as été ma consolation durant ces semaines si horribles. Tu sais ce qu’il faut faire maintenant, ne rien dire à Panta ni à Mme Leonor avant deux ou trois heures, qu’ils n’aillent pas appeler par radio et faire revenir l’avion. Tchao, Alicia, tchao.
— Bon voyage, madame Pantoja. Les meilleurs vœux de nos auditeurs vous accompagnent, ainsi que notre compréhension généreuse pour votre drame qui est aussi, d’une certaine façon, celui de nous tous et de notre chère ville.
Brefs arpèges. Annonces commerciales sur disque et
sur bande : trente secondes. Brefs arpèges.
Et voyant que l’horloge Movado de nos studios marque exactement 18 heures et 30 minutes, nous devons terminer cette émission sur cet impressionnant document radiophonique qui montre bien comment, dans sa noire odyssée, le seigneur de Pantiland n’a pas hésité à porter la douleur et le deuil dans sa propre famille, tout comme il le fait dans ce pays dont le seul délit a été de le recevoir et de lui donner l’hospitalité. Bonsoir, mes chers auditeurs. Vous avez entendu.
Mesures de la valse La Contamanina ; elles montent,
descendent et restent comme fond sonore.
LA VOIX D’El SINCHI !
Mesures de la valse La Contamanina ; elles montent,
descendent et restent comme fond sonore.
Une demi-heure de commentaires, de critiques, d’anecdotes, d’informations, toujours au service de la vérité et de la justice. La voix qui recueille et divulgue par les ondes les palpitations populaires de toute l’Amazonie. Un programme vivant et simplement humain, écrit et radiodiffusé par le célèbre journaliste Germán Láudano Rosales, El Sinchi, que diffuse chaque jour, du lundi au samedi, entre 6 heures et 6 h 30 de l’après-midi, Radio Amazone, la première station de l’Orient péruvien.
Mesures de la valse La Contamanina ; elles montent,
descendent et disparaissent complètement.
Nuit du 13 au 14 février 1958
Le gong résonne, l’écho vibre dans l’air et Pantaleón Pantoja pense : « Elle est partie, elle t’a quitté, elle a emporté ta fille. » il se trouve dans le poste de commandement, les mains appuyées sur la rampe, raide et sombre. Il essaie d’oublier Pochita et Gladys, il s’efforce de ne pas pleurer. Maintenant, en plus, il est saisi de terreur. Le gong a résonné de nouveau et il pense : « Encore, encore, le maudit défilé des fantômes encore. » Il transpire, tremble, son cœur fond au souvenir des étés où il pouvait courir enfouir son visage dans les jupes de M me Leonor. Il pense : « Elle t’a quitté, tu ne verras pas pousser ta fille, jamais elles ne reviendront. » Mais, faisant contre mauvaise fortune bon cœur, il se ressaisit et se concentre sur le spectacle.
À première vue, il n’y a pas de raison de s’alarmer. La cour du centre logistique est devenue suffisamment large pour tenir lieu de cotisée ou de stade, mais, hormis ses proportions magnifiées, elle est identique à elle-même : voilà les hautes cloisons constellées de cartes avec des consignes, de proverbes et d’instructions, les poutres peintes aux couleurs symboliques rouge et vert, les hamacs, les casiers des visiteuses, le paravent blanc du Service de Santé et les deux portes en bois à la barre décrochée. Il n’y a personne. Mais ce paysage familier et dépeuplé ne tranquillise pas Pantaleón Pantoja. Son appréhension croît et un bourdonnement insistant perturbe ses oreilles. Il est droit, effrayé, attendant et se répétant : « Pauvre Pochita, pauvre Gladycita, pauvre Pantita. » Élastique et ralenti, le son du gong le fait sursauter de sa chaise : cela va commencer. Il rassemble toute sa volonté, son sens du ridicule, il demande secrètement de l’aide à sainte Rose de Lima et à l’enfant-martyr de Moronacocha pour ne pas se lever, descendre l’escalier quatre à quatre et sortir en courant comme s’il avait le diable à ses trousses du centre logistique.
La porte de l’embarcadère vient de s’ouvrir (doucement) et Pantaleón Pantoja aperçoit des silhouettes floues, en position de garde-à-vous, attendant l’ordre d’entrer au centre logistique. « Les fantômes, les fantômes », pense-t-il, les cheveux dressés sur la tête, en sentant que son corps commence à se glacer de bas en haut : les pieds, les chevilles, les genoux. Mais le défilé a commencé et rien ne justifie sa panique. Il s’agit seulement de cinq soldats qui, en file indienne, avancent de la porte jusqu’au poste de commandement, chacun tirant une chaîne au bout de laquelle trotte, gambade, s’agite, quoi ? Pris d’une angoisse qui rend ses mains moites et fait claquer ses dents, Pantaleón Pantoja avance la tête, ouvre l’œil, scrute avidement : ce sont des chiots. Un soupir de soulagement gonfle et dégonfle sa poitrine : il renaît à la vie. Il n’y a rien à craindre, son appréhension était stupide, ce ne sont pas les fantômes mais divers exemplaires du meilleur ami de l’homme. Les soldats se sont approchés mais restent encore loin du poste de commandement. Maintenant Pantaleón Pantoja les distingue mieux : entre chaque soldat il y a plusieurs mètres de lumière et les cinq petits animaux sont joliment pomponnés, comme pour un concours. Ils ont été baignés, tondus, brossés, peignés, parfumés. Ils portent tous autour du cou, outre le collier, des rubans rouge et vert avec de mignonnes cocardes et de coquets nœuds papillon. Les soldats marchent très sérieux, regardant devant eux, sans se hâter ni traîner, chacun à peu de distance de l’animal dont il a le soin. Les petits chiens se laissent conduire docilement. Ils sont de différente couleur, forme et taille : basset, danois, berger, chihuahua et loup. Pantaleón Pantoja pense : « J’ai perdu ma femme et ma fille, mais, au moins, ce qui va se passer ici ne sera pas aussi atroce que les autres fois. » Il voit s’approcher les soldats et se sent sale, scélérat, blessé et a l’impression que le long de tout son corps s’étend une éruption de gale.
Quand le gong se remet à résonner – la vibration cette fois est acide et comme reptiligne – Pantaleón Pantoja sursaute et s’agite sur sa chaise. Il pense : « Nourris un corbeau, il te crèvera les yeux. » Il fait un effort et regarde : ses yeux sautent dans leurs orbites, son cœur bat si fort qu’il pourrait éclater comme un sac en plastique. Il s’est agrippé à la rampe et ses doigts lui font mal à force de presser le bois. Les soldats sont maintenant tout près et il pourrait reconnaître leurs traits s’il les observait. Mais il n’a d’yeux que pour ce qui trébuche, roule et se démène au bout des chaînes : là où se trouvaient les chiens il y a maintenant de grandes formes animées et horribles, des êtres qui lui répugnent et le fascinent. Il voudrait les examiner un par un, en détail, graver dans sa mémoire leurs abruptes images avant qu’elles disparaissent, mais il ne peut les individualiser : son regard saute de l’un à l’autre ou les embrasse tous à la fois. Ils sont énormes, mi-humains, mi-simiesques, avec des queues qui fouettent l’air, plusieurs yeux, des mamelles qui balaient par terre, des cornes couleur cendre, des écailles palpitantes, des sabots fourchus qui grincent comme des vrilles sur les dalles, des trompes poilues, des langues baveuses auréolées de mouches. Ils ont des becs-de-lièvre, des croûtes sanguinolentes, des naseaux d’où pendent des traînées de morve et des pieds cuirassés de callosités, tout hérissés d’ongles incarnés et d’oignons, et des tignasses où des poux géants se balancent et sautent comme des petits singes dans les bois. Pantaleón Pantoja décide de mettre son âme en sourdine et de fuir. La terreur lui arrache ses dents qui rebondissent sur ses genoux comme des grains de maïs : on a attaché ses mains et ses pieds à la rampe et il ne pourra pas bouger jusqu’à ce qu’ils passent devant le poste de commandement. Il prie pour que quelqu’un tire, lui brûle la cervelle et mette fin à ce supplice une bonne fois.
Mais le gong a résonné à nouveau – son écho interminable vibre en chacun de ses nerfs – et maintenant le premier soldat passe au ralenti devant le poste de commandement. Attaché, fiévreux, bâillonné, Pantaleón Pantoja voit : ce n’est pas un chien ni un monstre. La figure enchaînée qui lui sourit malicieusement est celle d’une Mme Leonor aux traits de laquelle se sont greffés, sans se substituer à eux, ceux de Leonor Curinchila, et au maigre squelette de laquelle se sont ajoutés – « une fois de plus », pense, en buvant du fiel, Pantaleón Pantoja – les tétons, les fesses, les rondeurs et la démarche protubérante de Chuchupe. « Ça ne fait rien que Pocha soit partie, mon petit, je continuerai à m’occuper de toi », dit M me Leonor. Elle fait une révérence et s’éloigne. Il n’a pas le temps de réfléchir car voilà le second soldat : le visage est celui d’El Sinchi, et aussi la corpulence, la désinvolture animale et le microphone qu’il tient à la main. Mais l’uniforme et les étoiles de général sont au Tigre Collazos, ainsi que la manière de bomber le torse, de se frotter la moustache et l’aplomb bon enfant du sourire et l’autorité transparente. Il s’arrête un instant, juste le temps de porter le micro à la bouche et de rugir : « Courage, capitaine Pantoja : Pochita sera l’étoile du Service de Visiteuses de Chiclayo. Quant à Gladycita, nous la nommerons mascotte de nos convois. » Le soldat tire sur la chaîne et El Sinchi Collazos s’éloigne en sautant sur un pied. Maintenant se tient devant lui, chauve, minuscule dans son uniforme vert, en lui montrant l’épée dégainée qui brille moins que ses yeux sarcastiques, le général Choupette Scavino. Il aboie : « Veuf, cocu, con ! Pantaleón, pédé, couillon. » Il s’éloigne d’un pas léger, en remuant élégamment la tête dans son collier. Mais voilà maintenant, sévère et réprobateur dans sa soutane sombre, le bénissant froidement, un commandant Beltrán aux yeux bridés et à la voix mielleuse : « Au nom du maltyl de Molonacocha je vous condamne à lester sans femme et sans fille poul toujouls, monsieur Pantaleón. » Trébuchant sur le bout de sa soutane et secoué de rires le père Porfirio s’éloigne derrière les autres. Et voici celle qui ferme le défilé. Pantaleón Pantoja lutte, mord, tâche de se détacher les mains pour demander pardon, lâcher le bâillon pour supplier, mais ses efforts sont inutiles et la figure à la gracieuse silhouette, aux cheveux noirs, au teint fauve et aux lèvres rouges est là en bas, nimbée d’une infinie tristesse. Il pense : « Je te hais, Brésilienne. » La petite silhouette sourit affligée et sa voix s’emplit de mélancolie : « Tu ne reconnais plus ta Pochita, Panta ? » Elle fait demi-tour et s’éloigne, traînée par le soldat qui tire sur la chaîne fortement. Il se sent ivre de solitude, de fureur et d’épouvante tandis que le gong martèle avec fracas ses oreilles.
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