Pantaleón et les visiteuses

Mario Vargas Llosa · Chapitre 4 sur 11

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Pantaleón et les visiteuses

Chapitre 3

 

Iquitos, 26 août 1956.

Chère Chichi :

Pardonne-moi si je ne t’ai pas écrit pendant si longtemps, tu dois être furieuse contre ta petite sœur qui t’aime tant et te demander en colère pourquoi cette sotte de Pocha ne me raconte pas comment ça s’est passé pour elle, comment c’est l’Amazonie. Mais la vérité, Chichita, bien que depuis mon arrivée ici j’aie pensé beaucoup à toi et je me languisse affreusement de toi, je n’ai pas eu le temps de t’écrire ni envie non plus (tu n’es pas fâchée, hein ?), je vais te dire pourquoi. Il y a qu’Iquitos n’a pas très bien accueilli ta petite sœur, Chichi. Je ne suis pas très contente du changement, les choses ici ne marchent pas bien et ont l’air bizarre. Je ne veux pas dire que cette ville soit plus laide que Chiclayo, au contraire. Bien que toute petite, elle est joyeuse et sympathique et ce qu’il y a de plus joli, c’est bien sûr la forêt et le grand fleuve Amazone, dont tout le monde a entendu parler, il est grand comme une mer, on ne voit pas l’autre rive et mille autres choses, mais en réalité tu ne t’imagines pas ce que c’est jusqu’à le voir de près : ravissant. Nous avons fait plusieurs promenades en glisseur (ainsi appelle-t-on les petites barques ici), un dimanche jusqu’à Tamshiyaco, un petit village en amont, un autre à un village au nom très amusant, San Juan de Munich et un autre jusqu’à Indiana, un petit village en aval qui a été pratiquement bâti par des Pères et des Sœurs canadiens, formidable, tu ne trouves pas ? qu’ils viennent de si loin dans cette chaleur et cette solitude pour civiliser les Chunchos de la forêt. On y a été avec ma belle-mère, mais nous ne l’emmènerons jamais plus en glisseur, parce qu’elle a passé les trois fois tout le voyage morte de peur, accrochée à Panta, pleurnichant que nous allions chavirer, vous autres vous vous en tirerez en nageant mais moi je coulerai et les piranhas me mangeront (si au moins c’était vrai, Chichita, mais les pauvres piranhas s’empoisonneraient). Et ensuite, à l’arrivée, se plaignant des piqûres parce que, je ne te dis que ça, Chichita, une des choses terribles ici ce sont les moustiques et les izangos (moustiques de terre, ils se cachent dans l’herbe), ils te tiennent tout le jour avec la grattouille, et toi te flanquant du repellent et t’arrachant la peau. Tu vois, ma fille, l’inconvénient d’avoir la peau fine et le sang bleu, les bestioles ça leur donne envie de te piquer (ah-ah).

Ce qu’il y a de sûr c’est que si pour moi la venue à Iquitos ne m’a pas remplie de joie, pour ma belle-mère elle a été fatale. Parce que là-bas à Chiclayo elle était heureuse, tu sais comme elle aime se faire des amies, fréquentant les vieilles peaux de la Cité militaire, jouant à la canasta tous les après-midi, pleurant comme une Madeleine en écoutant ses feuilletons radiophoniques et donnant ses petits thés, alors qu’ici, ce qu’elle aime tant, ce que nous la faisions enrager en l’appelant « sa vie de communauté » (hélas, Chichi, je me rappelle Chiclayo et je meurs de chagrin), ici elle ne peut pas l’avoir, aussi s’est-elle adonnée pour se consoler à la religion, ou plutôt à la sorcellerie, comme je te le dis. Parce que, tiens-toi bien, c’est la première douche froide que j’ai reçue : nous n’allons pas vivre à la Cité militaire ni pouvoir fréquenter les familles des officiers. Ni plus ni moins. Et cela c’est terrible pour Mme Leonor, qui se faisait une grande joie à l’idée de devenir l’amie intime de la femme du commandant de la V e Région et de se donner de grands airs comme là-bas à Chiclayo quand elle était l’amie intime de la femme du colonel Montes, et où il ne manquait plus à ces deux vieilles que de dormir dans le même lit (pour papoter et jacasser sous les draps, n’aie pas l’esprit mal tourné). Tiens, tu te souviens de cette blague ? Pepito dit à Carlitos : tu veux que ma grand-mère fasse comme le loup ? oui je veux bien : il y a combien de temps que tu ne fais pas des choses avec grand-père, grand-mère ? Oh là là ! Ce qu’il y a de sûr c’est que cela nous a vachement refroidis, Chichi, parce que les seules maisons modernes et confortables d’Iquitos sont celles de la Cité militaire, ou celles de la Base navale, ou celles du Groupe aéronautique. Celles de la ville sont d’un vieux, d’un laid et d’un inconfort incroyables. Nous en avons pris une rue Sargento Lores, de celles qui remontent au début du siècle, à l’époque du caoutchouc, ce sont les plus pittoresques avec leur façade aux azulejos du Portugal et leurs balcons en bois ; elle est grande et d’une fenêtre on voit le fleuve, mais, pour sûr, ça ne se compare pas même avec la plus pauvre de la Cité militaire. Ce qui me met le plus en rogne c’est que nous ne pouvons même pas nous baigner à la piscine de la Cité, ni à celle des marins ou des aviateurs, et à Iquitos, il n’y a qu’une piscine, horrible, la Municipale, fréquentée par n’importe qui : j’y ai été une fois et il y avait comme qui dirait mille personnes, c’est dégoûtant, des tas de types attendaient avec des gueules de tigre que les femmes se jettent à l’eau pour, sous prétexte de l’entassement, tu vois ça d’ici. Jamais plus, Chichi, je préfère la douche. Quelle rage quand je pense que la femme de n’importe quel petit lieutenant peut se trouver en ce moment à la piscine de la Cité militaire, se dorant au soleil, écoutant la radio et faisant trempette, et moi qui suis là collée au ventilateur pour ne pas rôtir : je te jure que le général Scavino je lui couperais ce que je pense (ha ! ha !). Parce que, en plus, je ne peux même pas faire mes courses de maison à la Coopérative de l’Armée, où tout coûte moitié prix, et je dois aller, comme n’importe qui, dans les magasins de la rue. On ne nous laisse même pas ça, nous devons vivre comme si Panta était civil. On lui a donné deux mille sols de plus, comme prime, mais cela ne compense pas, Chichi, ainsi que tu le vois, question argent Pochita est Gros-Jean comme devant (tiens ça rime, heureusement que je n’ai pas perdu le sens de l’humour !).

Figure-toi que Panta se balade jour et nuit en civil, et ses uniformes qui se mitent au fond d’une malle, il ne pourra jamais plus les remettre, lui qui aime tant ça. Et nous devons faire croire à tout le monde que Panta est un commerçant qui est venu faire des affaires à Iquitos. Ce qu’il y a d’amusant c’est que ma belle-mère et moi nous nous faisons des nœuds terribles avec les voisins, parfois nous leur inventons une chose et parfois une autre, et soudain nous laissons échapper des souvenirs militaires de Chiclayo qui doivent drôlement les intriguer, nous devons déjà avoir dans tout le quartier une réputation de famille bizarre et un peu suspecte. Je te vois d’ici faisant des sauts dans ton lit en te disant qu’est-ce qu’elle a cette idiote qui ne me raconte pas tout une bonne fois, pourquoi tout ce mystère ? Mais il y a, Chichi, que je ne peux rien te dire, c’est un secret militaire, et tellement secret que si l’on apprenait que Panta a raconté quelque chose on le jugerait pour haute trahison. Imagine-toi, Chichita, qu’on lui a confié une mission très importante au Service de Renseignements, un travail très dangereux, et c’est pour cela que personne ne doit savoir qu’il est capitaine. Ah, quelle imbécile, je t’ai révélé le secret et maintenant j’ai la flemme de déchirer cette lettre et de la recommencer. Jure-moi Chichita que tu ne vas en souffler mot à personne, parce que je te tue, et, de plus, tu ne voudras pas qu’on mette ton beau-frère en prison ou qu’on le fusille par ta faute, non ? Aussi motus et bouche cousue, sans courir le raconter à ces cancanières de Santana, tes amies. Tu ne trouves pas comique que Panta soit devenu un agent secret ? Je t’assure que doña Leonor et moi nous mourons de curiosité de savoir ce que c’est qu’il espionne ici à Iquitos, nous l’abreuvons de questions et essayons de le faire parler, mais tu sais comme il est, on le tuerait qu’il ne dirait pas un mot. Il faut voir ça, ta petite sœur est têtue comme une mule, nous verrons bien qui gagnera. Seulement je t’avertis, quand je saurai à quoi s’occupe Panta je n’ai pas l’intention de te le dire même si tu fais pipi dans ta culotte.

Cela dit, ce doit être sans doute passionnant que l’Armée lui ait confié cette mission au Service de Renseignements, Chichita, et peut-être cela l’aidera-t-il beaucoup dans sa carrière, mais pour ce qui est de moi, je t’assure que je ne suis pas contente du tout. En premier lieu parce que je ne le vois presque pas. Tu sais combien Panta est scrupuleux et maniaque dans son travail, il prend tellement à cœur tout ce qu’on lui demande qu’il ne dort ne mange ni ne vit jusqu’à ce qu’il l’ait fini, à Chiclayo au moins il avait ses gardes à heure fixe et je connaissais ses entrées et ses sorties. Mais ici il passe son temps dehors, on ne sait jamais à quelle heure il revient et, tiens-toi bien, dans quel état. Je t’assure que je ne m’habitue pas à le voir en civil, avec sa chemise-veste, son blue-jean et sa casquette de jockey qu’il lui a pris la fantaisie de mettre, j’ai l’impression d’avoir changé de mari et non seulement pour cela (oh, quelle honte, Chichi, je n’ose pas te raconter). Si ce n’était que le jour, moi, heureuse qu’il travaille. Mais il doit sortir aussi la nuit, parfois jusqu’à très tard, et il m’est revenu trois fois en ne tenant plus sur ses jambes, il fallait l’aider à se déshabiller et le lendemain sa petite maman devait lui mettre des compresses sur le front et lui préparer du maté. Oui, Chichi, j’imagine la tête que tu fais, aussi incroyable que cela paraisse, Panta le sobre, lui qui ne prenait que du lait pasteurisé depuis ses hémorroïdes : ne tenant plus sur ses jambes et la langue pâteuse. Maintenant cela me fait rire en me souvenant que c’était drôle de le voir se cogner aux meubles et l’entendre geindre, mais sur le moment j’étais si furieuse que j’avais envie de lui couper à lui aussi ce que je pense (fichtre, je serais bien avancée toute seule, ha ! ha !). Il me jure à n’en plus finir qu’il doit sortir la nuit en mission, qu’il doit chercher des types qui ne vivent que dans les bars, qu’ils se donnent rendez-vous là pour brouiller les pistes, et si ça se trouve c’est vrai (c’est ce qu’on voit dans les films d’espionnage, n’est-ce pas ?), mais, que veux-tu, est-ce que toi tu serais tranquille si ton mari passait ses nuits dans les bars ? Non, alors, ma fille, et je ne suis pas assez bête pour croire que dans les bars il ne voit que des hommes. Il doit y avoir là des femmes qui s’approchent de lui et se mettent à lui parler et Dieu sait quoi encore. Je lui ai fait une scène terrible et il m’a promis de ne plus sortir la nuit sauf s’il s’agit de vie ou de mort. J’ai fouillé avec une loupe toutes ses poches, ses chemises et son linge de corps, parce que si je trouve la moindre preuve qu’il a été avec des femmes, je ne te dis que ça pauvre Panta. Heureusement qu’en cela sa petite maman me donne un coup de main, elle est consternée par les sorties nocturnes et les cuites de son petit garçon, qu’elle avait toujours pris pour un enfant de chœur alors que maintenant on voit bien qu’il ne l’était pas tant (oh, Chichi, tu tombes à la renverse si je te raconte).

Et en plus, à cause de sa satanée mission, il doit fréquenter des gens à te dresser les cheveux sur la tête. Tiens-toi bien, l’autre jour j’avais été en matinée avec une voisine avec qui j’ai fait amie, Alicia, mariée à un garçon de la Banque amazonienne, une Lorétane très sympathique qui nous a beaucoup aidés à nous installer. On a été au cinéma Excelsior, voir un film de Rock Hudson (tiens-moi bien je m’évanouis), et à la sortie nous faisions un petit tour pour prendre le frais quand, en passant devant un café qui s’appelle Camu Camu, j’aperçois Panta, à une table du coin, et avec quel couple ! Une attaque, Chichi, la femme une guenon peinturlurée jusqu’aux oreilles, avec une paire de lolos et un popotin qui débordaient de la chaise, et le type une demi-portion, si court de pattes que ses pieds ne touchaient pas le sol, et avec ça des airs de bourreau des cœurs incroyables. Et Panta entre les deux, en conversation animée, comme si c’étaient des amis de toute la vie. J’ai dit à Alicia regarde, mon mari, et alors elle m’a saisie par le bras, toute nerveuse, viens, Pocha, allons-nous-en, tu ne peux pas t’approcher. Aussi sommes-nous parties. Qui crois-tu que c’étaient ces deux-là ? La guenon est la femme qui a la plus mauvaise réputation de tout Iquitos, l’ennemi numéro un des foyers, on l’appelle Chuchupe et elle a une maison de p… sur la route de Nanay, et le petit nain son amant, à crever de rire de l’imaginer en train de faire des choses avec ce guignol, quelle dépravée et lui encore pire. Qu’est-ce que tu en penses ? Ensuite je l’ai dit à Panta pour voir la tête qu’il faisait et, naturellement, il a piqué un fard et s’est mis à bégayer. Mais il n’a pas osé nier, il a reconnu que ce duo ce sont des gens de mauvaise vie. Qu’il devait les voir pour son travail, que si je le voyais encore avec eux je ne devais jamais m’approcher et encore moins sa mère. Je lui ai dit c’est tes affaires qui tu fréquentes mais si un jour j’apprends que tu as été chez cette guenon à Nanay gare à ton ménage, Panta. Non mais, ma fille, tu vois un peu la réputation qu’on va avoir ici si Panta commence à s’afficher dans les rues avec ces gens. Une autre de ses rencontres est un Chinois, moi qui croyais que tous les Chinois étaient mignons, celui-ci c’est Frankenstein. Bien qu’Alicia lui trouve du charme, ces Lorétanes ont des goûts de travers, ma sœur. Je l’ai chopé un jour que je visitais l’Aquarium Moronacocha, pour voir les poissons d’ornement (jolis, je t’assure, mais j’ai eu la fantaisie de toucher une anguille et elle m’a envoyé une décharge électrique avec la queue qui m’a presque flanquée par terre), et doña Leonor aussi l’a surpris dans un petit restaurant avec le Chinois, et Alicia les a pincés en train de se promener sur la Place d’Armes et j’ai su par elle que le Chinois a la réputation d’être un truand. Qu’il exploite des femmes, que c’est un noceur et un paresseux : tu vois un peu les fréquentations de ton petit beau-frère. Je le lui ai sorti en face et Mme Leonor plus que moi, parce qu’elle souffre plus que moi des mauvaises fréquentations de son petit garçon, surtout maintenant qu’elle croit que la fin du monde nous tombe dessus. Panta lui a promis qu’il ne s’affichera plus dans les rues ni avec la guenon ni avec son nain ni avec le Chinois, mais qu’il devra continuer à les voir en cachette pour son travail. Je ne sais où cette mission va le mener et avec ce type de relations, Chichita, tu comprendras que j’ai les nerfs en boule, à fleur de peau.

Alors qu’en réalité je n’ai pas de raison de l’être, je veux dire du côté des cornes et de l’infidélité, parce que, je te raconte, sœurette ? tu n’imagines pas comme il a changé Panta pour ces choses-là, les intimes. Tu te rappelles qu’il était toujours tellement sérieux depuis notre mariage que tu te moquais et me disais sûr qu’avec Pantita tu restes sur ta faim, Pocha ? Eh bien ! tu ne pourras plus te moquer de ton petit beau-frère sous cet aspect, mauvaise langue, parce que depuis qu’il a foulé le sol d’Iquitos c’est devenu un fauve. Quelque chose de terrible, Chichi, parfois j’ai peur et je me demande si ce n’est pas une maladie, parce que figure-toi qu’avant, je te l’ai raconté, il avait envie de faire des choses une fois tous les dix ou quinze jours (quelle honte de te parler de cela, Chichi), et maintenant le bandit en a envie tous les deux ou trois jours et je dois freiner ses élans, parce que ce n’est pas drôle non plus, hein ? avec cette chaleur et cette humidité gluante. Et puis, je pense que ça pourrait lui faire mal, il parait que ça attaque le cerveau, tout le monde ne disait-il pas que le mari de la Pulpito Carrasco était devenu dingue à force de faire des choses avec elle ? Panta dit que c’est la faute du climat, un général l’avait déjà prévenu là-bas à Lima que la forêt rend les hommes comme des allumettes. Je t’assure que ça me fait rire de voir ton beau-frère si fougueux, parfois l’envie lui prend de faire des choses le jour, après le déjeuner, sous le prétexte de la sieste, mais je ne le laisse évidemment pas, et parfois il me réveille au petit jour, un vrai soudard. Imagine-toi que l’autre nuit je l’ai surpris mesurant le temps avec un chronomètre tandis que nous faisions des choses, je le lui ai dit et il s’est troublé. Puis il m’a avoué qu’il avait besoin de savoir combien de temps durait la chose chez un couple normal : est-ce qu’il ne devient pas vicieux ? Qui peut croire que pour son travail il a besoin de se renseigner sur ces cochonneries ? Je lui dis je ne te reconnais pas, Panta, toi si bien élevé, j’ai l’impression de te faire porter les cornes avec un autre Panta. Enfin, ma fille, ça suffit de parler de ces vilaines choses car tu es une petite pucelle et je te jure que je me fâche avec toi pour toujours si tu te mets à en parler à quelqu’un, surtout aux Santana, ces folles.

D’un autre côté je suis évidemment tranquillisée que Panta soit devenu si casse-pieds pour la bagatelle, cela veut dire que sa femme lui plaît (hem ! hem !) et qu’il n’a pas besoin d’aller chercher des aventures dans la rue. Quoique par ici tintin, Chichi, parce qu’à Iquitos les femmes sont d’un sérieux, d’un sérieux. Sais-tu quel est le grand prétexte que ton petit beau-frère a inventé pour faire des choses quand il en a envie ? Pantita junior ! Oui, Chichi, comme je te le dis, il s’est enfin décidé à vouloir un bébé. Il m’avait promis dès son troisième galon et il tient parole, mais maintenant, avec le changement de tempérament, je ne sais plus si c’est pour me faire plaisir moi ou plutôt pour faire des choses matin et soir. Je t’assure qu’il y a de quoi mourir de rire, il entre de la rue comme une souris électrique, et il tourne et retourne autour de moi jusqu’à oser, cette nuit nous pouvons passer commande du petit cadet, Pocha ? ha ! ha ! c’est pas joli ? je l’adore, Chichi (écoute, je ne sais comment je te raconte ces cochonneries, à toi qui es célibataire). Jusqu’à présent peau de balle et balai de crin, ma petite, malgré toutes ces commandes, hier mes règles sont venues normalement, j’étais furieuse, je me disais c’est pour ce mois. Viendras-tu t’occuper de ta petite sœur quand elle aura le gros ventre, Chichi ? Ouf, que ce soit demain, que tu sois déjà là, qu’est-ce que j’ai envie de t’avoir avec moi pour cancaner à loisir. Ça oui, tu risques d’être refroidie par les Lorétans, pour trouver un parti il faut se lever de bonne heure, je vais essayer de te trouver quelqu’un qui en vaille la peine pour que tu ne t’ennuies pas quand tu viendras. (Est-ce que tu te rends compte que cette lettre a des kilomètres ? Il faudra que tu me répondes avec le même nombre de pages, okay ?) Est-ce que je ne peux pas avoir de bébés, Chichi ? J’en ai une telle frousse que tous les jours je demande à Dieu n’importe quel châtiment sauf celui-là, je mourrais de peine si je n’avais au moins le petit garçon et la petite fille. Le médecin dit que je suis parfaitement normale, aussi j’attends le mois prochain. Savais-tu que chaque fois que l’homme fait des choses il lui sort des MILLIONS de spermatozoïdes et qu’il n’y en a qu’un qui entre dans l’ovule de la femme et là se forme le petit bébé ? J’ai lu une brochure que m’a donnée le docteur, tout très bien expliqué, tu restes comme deux ronds de flan devant le miracle de la vie. Si tu veux je te l’envoie, ainsi tu t’instruis pour le jour où tu te ranges, te maries, perds ta virginité et sais ce qui est délicieux, ma petite friponne. J’espère ne pas devenir très laide, Chichi, certaines deviennent horribles quand elles sont enceintes, elles enflent comme des crapauds, il leur sort des varices, c’est dégoûtant. Je ne vais plus lui plaire à ton fougueux petit beau-frère et alors il va peut-être chercher à se distraire dans la rue, je te jure que je ne sais pas ce que je lui fais. J’imagine qu’avec la chaleur et l’humidité d’ici la grossesse doit être atroce, surtout en ne vivant pas à la Cité militaire mais où nous sommes, nous les chançards. Je t’assure que c’est un autre souci qui me fait faire des cheveux : moi tout heureuse d’avoir le bébé, mais et si sous le prétexte que je suis devenue grosse le malheureux Panta s’acoquine avec une Lorétane, surtout maintenant qu’il a la toquade de faire des choses même en dormant ? Je meurs de faim, Chichi, ça fait des heures que je t’écris, doña Leonor est en train de servir à manger, tu vois ça d’ici comme ma belle-mère sera contente à l’idée du petit-fils, je pars, je déjeune et je continue après, aussi ne te suicide pas, je n’ai pas encore terminé, tchao ma petite sœur.

Me revoilà, Chichi, j’ai tardé affreusement, il est près de six heures, j’ai dû faire la sieste parce que j’ai mangé comme un boa. Imagine qu’Alicia nous a offert un plat de tacacho, un plat typique d’ici, c’est aimable de sa part, non ? heureusement que j’ai rencontré une amie à Iquitos. J’avais tellement entendu parler du célèbre tacacho, c’est de la banane verte écrasée avec de la viande de porc, et qu’il fallait aller en manger au Marché de Belén, au restaurant La Lampe d’Aladin Panduro où le chef est réputé, que j’ai embêté Panta jusqu’à ce que l’autre jour il nous y emmène. Très tôt, le Marché ouvre à l’aube et on le ferme de bonne heure. Belén est ce qu’il y a de plus pittoresque ici, juge un peu, un quartier entier de maisonnettes en bois flottant sur le fleuve, les gens qui se déplacent en canots, ce qu’il y a de plus original je t’assure, on l’appelle la Venise de l’Amazonie, quoiqu’on y voie une misère atroce. Le Marché c’est très bien pour aller le visiter et acheter des fruits, du poisson ou les colliers et bracelets que fabriquent les tribus, très jolis, mais pas pour aller manger, Chichi. On est presque tombés morts en entrant chez Aladin Panduro, tu ne peux pas t’imaginer la saleté et les nuages d’insectes. Les assiettes qu’on nous a apportées étaient noires et c’étaient des mouches, tu les chassais et elles revenaient aussitôt et t’entraient dans les yeux et la bouche. Le résultat c’est que ni doña Leonor ni moi n’avons goûté une bouchée, nous avions la nausée, mais ce sauvage de Panta a mangé les trois assiettes ainsi que la viande séchée que sur les instances d’Aladin il fallait manger avec le tacacho. J’ai raconté à Alicia notre déconvenue et elle m’a dit un de ces jours je t’en fais un moi de tacacho pour que tu voies comme c’est bon et ce matin elle nous en a apporté un plat. Succulent, sœurette, ça ressemble au plat de porc aux bananes vertes du Nord, quoique pas tout à fait, la banane ici a un autre goût. La seule chose c’est que c’est lourd comme du plomb, j’ai dû m’étendre pour faire la digestion, et ma belle-mère était tordue de crampes d’estomac et de gaz, verte de honte parce qu’elle ne peut pas se retenir et elle lâche ses petits pets devant moi, un de ces jours elle va éclater et s’en aller au ciel une bonne fois. Non, je suis méchante, pauvre doña Leonor, au fond elle est bonne, la seule chose qui me tape sur les nerfs c’est qu’elle traite son petit garçon comme si c’était encore un bébé et un petit saint, quelle vieille bécasse, non ?

Je t’ai raconté que la pauvre a cherché à se distraire avec la superstition ? Elle m’a transformé la maison en dépotoir. Figure-toi que quelques jours après notre arrivée ici, il y a eu une grande effervescence à Iquitos avec l’arrivée du frère Francisco, tu as peut-être entendu parler de lui, moi non jusqu’à ce que je vienne ici. En Amazonie il est plus célèbre que Marion Brando, il a fondé une religion qui s’appelle les Frères de l’Arche, il se rend partout pedibus et là où il arrive il installe une immense croix et inaugure des arches, qui sont ses églises. Il a beaucoup d’adeptes, surtout dans le peuple, et les curés sont, paraît-il, furieux de la concurrence qu’il leur fait, mais jusqu’à présent ils ne pipent pas mot. Bon, ma belle-mère et moi on a été l’entendre à Moronacocha. Il y avait une foule gigantesque et c’était impressionnant parce qu’il parlait crucifié comme le Christ, ni plus ni moins. Il annonçait la fin du monde, demandait aux gens de faire des offrandes et des sacrifices pour le Jugement dernier. On ne le comprenait pas bien, il parle un espagnol très compliqué. Mais les gens étaient hypnotisés, les femmes pleuraient et tombaient à genoux. Moi-même j’ai été prise d’émotion et j’ai même versé quelques larmes, et ma belle-mère, c’est inimaginable, était secouée de sanglots, on n’arrivait pas à la calmer, le sorcier lui a tapé dans l’œil, Chichi. Ensuite, à la maison, elle disait monts et merveilles du frère Francisco et le lendemain elle s’en est retournée à l’arche de Moronacocha pour parler avec les « frères » et voilà que maintenant la vieille aussi s’est faite « sœur ». Tu te rends compte comme elle a viré : elle qui n’a jamais fait grand cas de la religion véritable, elle finit dévote en hérésies. Figure-toi que sa chambre est pleine de petites croix en bois, et si ce n’était que cela c’est très bien qu’elle se distraie, mais la dégueulasserie de la chose c’est que la manie de cette religion est de crucifier des animaux et alors ça je n’aime pas, parce que sur ses petites croix chaque matin je trouve collés des cafards, des papillons, des araignées et l’autre jour même une souris, c’est absolument répugnant. La prochaine fois que j’attrape une de ces cochonneries je la lui jette aux ordures et on s’est déjà joliment enguirlandées. C’est notre pain quotidien parce qu’à peine éclate un orage, et ici c’est à tout moment, la vieille se met à trembler en croyant que c’est la fin du monde et tous les jours elle implore Panta de faire faire une grande croix pour l’entrée. Tu te rends compte tous ces changements en si peu de temps.

Qu’est-ce que je te racontais tout à l’heure, quand je me suis arrêtée pour aller déjeuner ? Ah oui, je parlais des Lorétanes. Oh là là, Chichi, tout ce qu’on dit est bien vrai et plus encore, chaque jour je découvre quelque chose de nouveau, j’en ai le cœur soulevé et je dis qu’est-ce que c’est que ça. Iquitos doit être la ville la plus corrompue du Pérou, pire même que Lima. C’est peut-être vrai après tout que le climat y fait, je veux dire pour que les femmes soient si terribles, tu vois bien Panta, il a mis les pieds dans la forêt et il est devenu un volcan. Le pire c’est que les coquines sont très mignonnes, les mecs si laids et sans grâce et elles si extra. Je n’exagère pas, Chichita, je crois que les femmes les plus belles du Pérou (excepté celle qui parle et sa sœur, évidemment) ce sont celles d’Iquitos. Toutes, celles qui ont l’air convenable et celles de l’intérieur et même je t’assure que peut-être les plus belles ce sont les jeunes filles du peuple. Elles ont des courbes, ma petite, et une façon de marcher très coquette et effrontée, en remuant le popotin sans aucune gêne et en rejetant les épaules en arrière pour faire ressortir la poitrine. Des filles délurées, elles portent des pantalons étroits comme des gants, et tu crois qu’elles baissent les yeux quand les hommes leur disent des choses ? Tu parles, elles entrent dans le jeu et les regardent dans les yeux avec un culot qu’on a envie de leur tirer les cheveux. Ah, il faut que je te raconte une chose que j’ai entendue hier, en entrant au Magasin Record (où ils ont le système du 3 x 4, tu achètes trois articles et le quatrième ils te l’offrent, sensas’, non ?), entre deux petites toutes jeunes. L’une disait à l’autre :

« As-tu déjà embrassé un militaire ? – Non, pourquoi tu me le demandes ? » – Ils embrassent du tonnerrrre. » Cela m’a fait rire, elle le disait avec cet accent chantant du Loreto et à voix haute, en se moquant que tout le monde l’entende. Elles sont comme ça, Chichi, délurées comme on n’en fait pas. Et tu crois qu’elles en restent aux baisers ? Tu parles, selon Alicia ces diablesses font déjà le grand jeu dès le Collège et elles savent prendre leurs précautions et tout, et quand ces coquines se marient elles font le grand cirque pour que leur mari les croie intactes. Certaines vont trouver les ayahuasqueras (ces sorcières qui préparent l’ayahuasca, tu en as entendu parler, non ? une décoction qui fait rêver des choses très étranges) pour qu’elles les remettent à neuf. Non mais tu te rends compte. Je te jure que chaque fois que je sors faire mes courses ou vais au cinéma avec Alicia je reviens toute rouge des histoires qu’elle me raconte. Elle salue une amie, je lui demande qui est-ce et elle me dit une fille terrible, figure-toi que, et la moins coupable a eu plusieurs amants, toutes les femmes mariées ont eu des aventures avec un militaire, aviateur ou marin, mais surtout militaire, ils ont un grand prestige auprès des filles, eh bien ! heureusement que Panta on ne me le laisse pas porter l’uniforme. Ces folles profitent de la moindre négligence du mari et, hop ! des cornes. On en tremble, ma petite. Et puis tu crois qu’elles font les choses comme il faut, dans leurs lits, dans des draps ? Alicia m’a dit si tu veux on va aller faire un tour à Moronacocha et tu vas voir la quantité d’autos où les couples se font des choses (mais pour de bon, hein !), l’une à côté de l’autre comme si de rien n’était. Figure-toi qu’on a surpris une femme qui faisait des choses avec un lieutenant de la Garde civile au dernier rang du cinéma Bolognesi. Il paraît qu’il y a eu une panne de film, on a allumé les lumières et on les a chopés. Les pauvres, tu vois un peu la peur qu’ils ont dû avoir quand les lumières se sont allumées, surtout elle ? Ils s’étaient étendus en profitant qu’il y a des banquettes au lieu de fauteuils et que le dernier rang était vide. Un scandale terrible, il paraît que l’épouse du lieutenant a presque tué la femme, parce qu’un speaker de Radio-Amazone qui est terrible et lâche toutes les vérités a raconté l’histoire dans tous ses détails et le lieutenant on a fini par le virer d’Iquitos. Moi je ne voulais pas le croire, mais Alicia m’a montré la fille dans la rue, une brune très élégante, avec un air de sainte nitouche. Je la regardais et disais à Alicia tu me mens, ils faisaient des choses, ce qui s’appelle des choses en plein film, avec le manque de confort et la peur d’être surpris ? Il paraît que oui, la fille on l’a chopée sans culotte et le lieutenant avec le zizi à l’air. Après Paris, ma vieille, Iquitos la corrompue. Ne va pas croire qu’Alicia est bavarde, c’est moi qui lui tire les vers du nez, par curiosité et aussi par précaution, ma fille, ici il faut être sur ses gardes et faire des pieds et des mains pour te défendre de ces Lorétanes, tu tournes la tête et hop ! elles te chipent ton mari. Alicia, bien que du pays, est très sérieuse, quoique parfois elle s’amène aussi avec un de ces pantalons qu’il faut enfiler avec un chausse-pied. Mais elle ne provoque pas les hommes, elle ne les regarde pas avec l’effronterie de ses compatriotes.

À propos de ces coquines de Lorétanes, quelle imbécile je fais, j’allais oublier de te raconter le meilleur (ou le pire). Tu ne peux pas t’imaginer ce qui nous est arrivé à peine à moitié installés chez nous. Tu avais entendu parler des fameuses « lavandières » d’Iquitos ? Tout le monde m’a dit mais où vivais-tu, Pocha, d’où sors-tu, le monde entier sait ce que sont les célèbres « lavandières » d’Iquitos. Eh bien ! je dois être idiote ou tombée de la dernière pluie, ma sœur, mais ni à Chiclayo, ni à Ica ni à Lima je n’avais entendu parler des « lavandières » d’Iquitos, jamais. Imagine-toi que nous étions depuis quelques jours dans notre nouvelle maison, et notre chambre à coucher se trouve au rez-de-chaussée, avec une fenêtre sur la rue. Nous n’avions pas encore de bonne – maintenant j’en ai une qui ne se foule pas, mais très gentille – et aux heures les plus inattendues soudain on cognait à cette fenêtre et on entendait une voix de femme : « Lavandière ; y a du linge à laver ? » Et moi sans même ouvrir la fenêtre je disais non, merci bien. Je n’ai jamais eu l’idée de me dire comme c’est bizarre qu’il y ait tant de lavandières dans les rues d’Iquitos et que par contre il soit si difficile de trouver une femme de ménage, parce que j’avais mis un petit carton « Recherche employée de maison » et il n’y avait de candidates que de loin en loin. Aussi un jour, c’était très tôt le matin et nous étions encore couchés quand j’entends le petit coup à la fenêtre, « lavandière ! y a du linge ? », or j’avais laissé s’entasser du linge sale, parce qu’ici, je ne te dis que ça, avec cette chaleur horrible qu’est-ce qu’on peut transpirer, il faut se changer jusqu’à deux et trois fois par jour. Aussi pensai-je extra, qu’elle me lave tout ce linge si ce n’est pas trop cher. Je lui criai un petit moment, je me levai en chemise et allai lui ouvrir la porte. Alors là j’aurais dû me douter qu’il se passait quelque chose de bizarre parce que la fille avait l’air de tout sauf d’une lavandière, mais moi, une vraie idiote, sans penser à mal. Une fille du peuple très présentable, cintrée pour faire ressortir ses courbes naturellement, les ongles faits et très pomponnée. Elle me regarda de haut en bas, tout étonnée, et je pensai qu’est-ce qu’elle a celle-là, qu’est-ce que j’ai pour qu’elle me regarde comme ça ? Je lui dis entrez, elle est entrée dans la maison et avant que je lui aie rien dit elle a vu la porte de la chambre à coucher et Panta au lit et hop ! elle s’est élancée tout droit et s’est plantée tout bonnement devant ton beau-frère dans une de ces poses qui m’a laissée comme deux ronds de flan, la main sur la hanche et les jambes écartées comme un petit coq qui va attaquer. Panta s’est assis dans son lit d’un coup, il avait les yeux hors de la tête tant il était étonné de l’apparition de cette femme. Et qu’est-ce que tu crois qu’elle a fait la garce avant que Panta ou moi réussissions à lui dire attendez dehors, que faites-vous dans la chambre ? Elle s’est mise à parler du tarif, il faut me payer le double, qu’elle n’avait pas l’habitude de travailler avec des femmes, en me montrant moi, ma petite, tiens-toi bien, pour se payer ces plaisirs il faut banquer et je ne sais quelles vulgarités et soudain j’ai réalisé la chose et mes jambes se sont mises à trembler. Oui, Chichi, c’était une p…, une p… !, les« lavandières » d’Iquitos sont les p… d’Iquitos et vont de maison en maison offrant leurs services avec l’histoire du linge à laver. Maintenant dis-moi, est-ce qu’Iquitos est ou n’est pas la ville la plus dépravée du monde, ma sœur ? Panta aussi s’est mis à comprendre et à crier fous-moi le camp, friponne, qu’est-ce que tu as cru, je vais t’arrêter. La fille a eu une peur bleue, elle a compris son erreur, elle est sortie comme une folle, en trébuchant. Tu te rends compte d’une histoire, ma petite ? Elle croyait que nous étions des dégénérés, que je l’avais fait entrer pour que nous fassions des choses tous les trois. Qui sait, plaisantait ensuite Panta, ça valait peut-être la peine d’essayer, est-ce que je ne t’ai pas dit qu’il avait bien changé ? Maintenant que c’est passé je peux en rire et blaguer, mais je t’assure que ça a été un très mauvais moment à passer, je suis restée tout le jour morte de honte en me rappelant la scène. Tu vois comment c’est ici, ma sœur, une ville où celles qui ne sont pas des p… essaient de l’être et où si tu ne fais pas attention une seconde tu te retrouves sans mari, tu te rends compte où je suis venue atterrir.

J’ai la main qui s’est endormie, Chichi, il fait presque nuit, il doit être très tard. Je vais devoir t’envoyer cette lettre dans une malle pour qu’elle tienne. J’espère que tu vas me répondre très vite et très long comme moi et avec tout plein de cancans. Est-ce que Roberto est toujours ton amoureux ou tu as changé ? Raconte-moi tout et je te promets qu’à l’avenir je t’écrirai tout de suite.

Plein de baisers, Chichi, de ta sœur qui se languit de toi et qui t’aime,

POCHITA.

 

Nuit du 29 au 30 août 1956

Images de l’humiliation, instantanés de l’ardente et âpre histoire du chatouillement torturant : strict et fastueux rassemblement du jour de promotion, devant le monument de Francisco Bolognesi, le cadet de dernière année de l’École militaire de Chorrillos, Pantaleón Pantoja, tandis qu’il exécute gaillardement le pas de l’oie, est soudain transporté en chair et en esprit en enfer, moyennant la conversion en nid de guêpes de l’orifice de son anus et de l’ampoule rectale : cent lancettes martyrisent la plaie humide et secrète tandis que, serrant les dents jusqu’à les casser, suant de grosses gouttes glacées, il marche sans perdre le pas ; lors de la joyeuse, étincelante fête de la Promotion Alfonso Ugarte offerte par le colonel Marcial Gumucio, directeur de l’École militaire de Chorrillos, le jeune aspirant récemment promu sous-lieutenant Pantaleón Pantoja sent soudain les ongles de ses pieds se glacer quand, dès les premières mesures de la valse, resplendissant dans ses bras la vieille épouse du colonel Gumucio, à peine ouvert le bal de la nuit par son invaporeuse cavalière et lui, une démangeaison incandescente, un fourmillement serpentin, une torture en forme de chatouilles menues, simultanées et acérées élargissent, gonflent et irritent l’intimité de son rectum et la boutonnière de l’anus : les yeux noyés de larmes, sans accroître ni diminuer la pression sur la taille et la main potelées de l’épouse du colonel Gumucio, le sous-lieutenant d’intendance Pantoja, sans respirer, sans parler, continue à danser ; dans la tente de campagne de l’état-major du Régiment numéro 17 de Chiclayo, près du fracas des obus, du rataplan de la mitraille et des sèches éructations des balles des compagnies d’avant-garde qui viennent de commencer les manœuvres de fin d’année, le lieutenant Pantaleón Pantoja, qui, debout devant un tableau et un panneau de cartes, explique aux officiers, d’une voix ferme et métallique, les stocks, système de distribution et prévisions de parc et d’approvisionnements, est soudain invisiblement soulevé du sol, de la réalité la plus immédiate par un courant foudroyant, ardent, effervescent, émulsif et crépitant qui brûle, cuit, exacerbe, multiplie, supplicie, affole le vestibule anal et le couloir rectal et se déploie comme une araignée entre ses fesses, mais lui, brusquement livide, subitement inondé de sueur, le cul secrètement froncé avec une obstination forcenée, la voix à peine voilée par un tremblement, il continue à émettre des chiffres, à produire des formules, à additionner et soustraire. « Il faut te faire opérer, Pantita », murmure maternellement Mme Leonor. « Fais-toi opérer, mamour », répète, doucement, Pochita. « Qu’on te les enlève une bonne fois, mon frère, fait écho le lieutenant Luis Rengifo Flores, c’est plus facile à opérer qu’un phimosis et à un endroit moins dangereux pour la virilité. » Le major Antipa Negrón, de la Santé militaire, rit aux éclats : « Je vais décapiter ces trois hémorroïdes d’un seul coup, comme si c’étaient des têtes d’enfants en beurre, mon cher Pantaleón. »

Autour de la table d’opération, il y a toutes sortes de gestes, passes et manipulations qui l’angoissent beaucoup plus que le silencieux va-et-vient des médecins et des infirmières dans leurs chaussons blancs ou que les aveuglantes cascades de lumière que les réflecteurs lui envoient du plafond. « Ça va pas vous faile mal, monsieur Pantoja », l’encourage le Tigre Collazos, qui outre la voix, a aussi les yeux bridés, les mains vibratiles et le sourire mielleux de Porfirio le Chinois. « Plus rapide, plus facile et avec moins de suites que l’extraction d’une dent, Pantita », assure une Mme Leonor dont les hanches, le double menton et la poitrine ont forci et débordé jusqu’à se confondre avec ceux de Leonor Curinchila. Mais là, penchées aussi sur la table d’opération, où on l’a installé en position gynécologique – entre ses jambes ouvertes manipule des bistouris, cotons, ciseaux, récipients le docteur Antipa Negrón –, il y a deux femmes aussi inséparables et antagoniques que certains duettistes qui maintenant tournent dans sa tête et le ramènent à l’enfance, au début de l’adolescence (Laurel et Hardy, Mandrake et Lothar, Tarzan et Jane) : une montagne de graisse emmitouflée dans une mantille espagnole et une enfant-vieillarde, en blue-jean, avec une frange et des traces de variole au visage. Ne pas savoir ce qu’elles font là ni qui elles sont – mais il a l’impression lointaine de les avoir vues quelquefois, comme en passant, parmi une foule de gens – lui produit une angoisse sans limites et, sans essayer de s’en empêcher, il se met à pleurer : il entend ses propres sanglots profonds et sonores. « N’ayez pas peur d’elles, ce sont les premières recrues du Service de Visiteuses, vous ne reconnaissez donc pas Gros-Lolos et Sandra ? Je vous les ai déjà présentées l’autre soir, à la Maison Chuchupe », le tranquillise Juan Rivera, le populaire Choupette, qui a encore diminué de taille et est un petit singe grimpé sur les épaules rondes, nues, faibles de la triste Pochita. Il sent qu’il pourrait mourir de honte, de colère, de frustration, de rancœur. Il voudrait crier : « Comment oses-tu révéler le secret devant ma mère, devant Pocha ? Espèce de nain, nabot, avorton ! Comment oses-tu parler de visiteuses devant mon épouse, devant la veuve de mon pauvre papa ? » Mais il n’ouvre pas la bouche et se contente de suer et de souffrir. Le docteur Negrón a terminé sa tâche et se redresse avec des morceaux sanguinolents qui pendent de ses mains et qu’il ne fait qu’entrevoir une seconde car il parvient à fermer les yeux à temps. Il est de plus en plus blessé, offensé et effrayé. Le Tigre Collazos rit aux éclats : « Il faut regarder les choses en face et appeler un chat un chat : les hommes ont besoin de tringler, vous leur procurez de quoi ou nous vous fusillons à coups de sperme. » « Nous avons choisi le Poste de Horcones pour l’expérience pilote du Service de Visiteuses, Pantoja », lui annonce avec désinvolture le général Victoria, et quoique, désignant des yeux et des mains M me Leonor, la fragile et pâle Pochita, il implore sa discrétion, réserve, ajournement, oubli, le général Victoria insiste : « Nous savons qu’en plus de Sandra et Gros-Lolos, vous avez engagé Iris et Lalita. Vivent les quatre Mousquetaires ! » Il s’est remis à pleurer, au sommet de l’impuissance.

Mais maintenant, autour de son lit de convalescent, Mme Leonor et Pochita le regardent avec tendresse et affection, sans la plus légère ombre de malice, avec une claire, merveilleuse, balsamique ignorance qu’on peut lire dans leurs yeux : elles ne savent rien. Il sent une joie ironique monter le long de son corps et il se moque de lui-même : comment pourraient-elles être au courant du Service de Visiteuses si ça ne s’est pas encore passé, si je suis encore lieutenant et heureux, si nous n’avons pas encore quitté Chiclayo ? Mais le docteur Negrón vient d’entrer accompagné d’une infirmière jeune et souriante (il la reconnaît et rougit : Alicia, l’amie de Pocha !) qui berce un bock à lavement dans ses bras, comme un nouveau-né. Pochita et Mme Leonor sortent de la chambre en lui adressant, depuis la porte, un adieu solidaire, presque tragique. « Genoux écartés, bouche embrassant le matelas, cul en l’air », ordonne le docteur Antipa Negrón. Et il explique : « Vingt-quatre heures sont passées et c’est le moment de nettoyer le ventre. Ces deux litres d’eau salée vont vous débarrasser de tous les péchés mortels et véniels de votre vie, lieutenant. » L’introduction de la canule dans le rectum, malgré la vaseline et l’habileté de prestidigitateur du médecin, lui arrache un cri. Mais maintenant le liquide s’écoule avec une tiédeur qui n’est plus douloureuse, qui est même agréable. Pendant une minute, les eaux continuent d’entrer, pétillantes, gonflant son ventre, tandis que le lieutenant Pantoja, les yeux fermés, pense méthodiquement : « Le Service de Visiteuses ? Il ne me fera pas mal, il ne me fera pas mal. » Il pousse un autre petit cri : le docteur Negrón a retiré la canule et lui a mis un bout de coton entre les jambes. L’infirmière sort en emportant le bock vide. « Jusqu’à présent vous n’avez senti aucune douleur postopératoire, n’est-ce pas ? » demande le médecin. « C’est vrai, mon commandant », répond le lieutenant Pantoja, en se tortillant péniblement, s’asseyant, se mettant debout, une main contre le coton pincé entre les fesses, et avançant vers le cabinet, raide comme un bonhomme de Carnaval, nu de la taille aux pieds, au bras du docteur qui le regarde avec bienveillance et un peu de pitié. Une légère brûlure s’est insinuée dans son rectum et son ventre éléphantiasique souffre maintenant de serrements de boyaux, de crampes rapides et un soudain frisson électrise son épine dorsale. Le médecin l’aide à s’asseoir sur la lunette, lui donne une petite tape sur l’épaule et lui résume sa philosophie : « Consolez-vous en pensant qu’après cette expérience tout ce qui vous arrivera dans la vie sera meilleur. » Il sort en poussant doucement la porte des toilettes. Le lieutenant Pantoja se met une serviette entre les dents et mord de toutes ses forces. Il a fermé les yeux, incrustant ses ongles dans ses genoux et deux millions de pores se sont ouverts comme autant de fenêtres le long de son corps pour vomir de la sueur et du fiel. Il se répète, avec tout le désespoir dont il est capable : « Je ne chierai pas des visiteuses, je ne chierai pas des visiteuses. » Mais les deux litres d’eau ont commencé à descendre, à glisser, à tomber, à faire irruption, brûlants et sataniques, pernicieux, homicides, traîtres, entraînant de solides blocs de flammes, couteaux et poinçons qui embrasent, enfoncent, brûlent et aveuglent. Il a laissé tomber la serviette de sa bouche pour pouvoir rugir comme un lion, grogner comme un cochon et rire comme une hyène en même temps.

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