Pantaleón et les visiteuses

Mario Vargas Llosa · Chapitre 11 sur 11

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Pantaleón et les visiteuses

Chapitre 10

 

 

— Ah ! tu es déjà levé, mon petit – passe une nuit agitée, dans son sommeil un cafard est mangé par une souris qui est mangée par un chat qui est mangé par un lézard qui est mangé par un jaguar qui est crucifié et dont la dépouille est mangée par des cafards, se lève à l’aube, traverse le salon dans l’obscurité en se tordant les mains, quand elle entend les six coups sonner frappe à la porte de la chambre de Panta M me Leonor. Comment tu as encore remis ton uniforme ?

— Tout Iquitos m’a vu en uniforme, maman – s’aperçoit que sa vareuse a déteint et qu’il flotte dans son pantalon, se regarde dans différentes poses dans la glace et s’emplit de mélancolie Pantita. Cela n’a pas de sens de poursuivre ce mensonge de monsieur Pantoja.

— Ce serait à l’Armée à le décider, pas à toi – égare les clés de la cuisine, renverse le lait, se rappelle qu’elle a oublié le pain, ne peut empêcher le plateau de trembler dans ses mains M me Leonor. Viens, prends au moins un peu de café. Ne pars pas avec l’estomac vide, ne fais pas ta mauvaise tête.

— C’est bon, mais seulement une demi-tasse – va très calmement à la salle à manger, pose son képi et ses gants sur la table, s’assoit, boit à petites gorgées Panta. Allez, embrasse-moi. Ne fais pas cette tête, ma petite maman, tu me communiques ton angoisse.

— Toute la nuit j’ai fait des cauchemars horribles – s’écroule dans un fauteuil, porte sa main à sa bouche, a la voix grippée et tourmentée Mme Leonor. Et maintenant qu’est-ce qui va t’arriver, Panta ? Qu’allons-nous devenir ?

— Il ne va rien arriver – sort quelques sols de son portefeuille, les glisse dans la robe de chambre de M me Leonor, ouvre une persienne, voit des gens qui se rendent au travail, le mendiant aveugle du coin déjà installé avec sa sébile et sa flûte Panta. Et en plus s’il arrive quelque chose, je m’en moque.

— Avez-vous entendu la radio ? – saute de stupeur sur la banquette du taxi, entend s’exclamer le chauffeur et répète ce n’est pas possible, quel malheur, paie, descend, entre à Pantiland en faisant claquer la porte, hurle Iris. On a attrapé le frère Francisco ! Il était caché au fleuve Napo, près de Mazán. Ça me fait une peine, qu’est-ce qu’ils vont lui faire ?

— Je ne regrette rien de ce que j’ai fait – voit sortir de chez lui le marbrier et le mari d’Alicia, voit passer des voitures, des enfants en uniforme portant des livres, une petite vieille qui propose des billets de loterie, se sent étrange, boutonne sa vareuse Panta. J’ai agi selon ma conscience et c’est aussi le devoir d’un soldat. Je tiendrai tête à tout. Aie confiance en moi, maman.

— Je l’ai toujours eue, mon petit – le brosse, le frotte, l’arrange, ouvre les bras, l’embrasse, le serre, regarde les moustachus du vieux portrait Mme Leonor. Une foi aveugle en toi. Mais avec cette histoire je ne sais plus quoi penser. Tu es devenu fou, Panta. T’habiller en militaire pour prononcer un discours à l’enterrement d’une p… Ton père, ton grand-père auraient-ils fait une chose comme ça ?

— Maman, je t’en prie, ne rabâche pas toujours la même chose – voit se saluer la vendeuse de billets de loterie et l’aveugle, voit un homme marcher en lisant le journal, un chien uriner d’abondance, fait demi-tour et avance vers la porte Panta. Je croyais t’avoir dit qu’il était formellement interdit d’aborder plus jamais ce thème.

— C’est bon, je me tais, moi oui je sais obéir à mes supérieurs – lui donne sa bénédiction, lui dit au revoir sur le trottoir, retourne à sa chambre, s’étend sur le lit secouée de sanglots M me Leonor. Dieu veuille que tu ne t’en repentes pas, Panta. Je prie pour que ça n’arrive pas, mais cette chose énorme que tu as faite va nous attirer des histoires, j’en suis sûre.

— Bon, dans un certain sens oui, du moins moi – sourit à peine, passe entre les familles entassées à la porte de la prison attendant l’heure de la visite, écarte un enfant qui vend des tortues, des petits singes le lieutenant Bacacorzo. J’ai perdu la promotion qui me revenait cette année, il n’y a aucun doute là-dessus. Mais enfin, la chose est faite et on ne peut faire marche arrière.

— C’est moi qui vous ai ordonné d’amener le détachement, moi qui vous ai ordonné de rendre les honneurs à cette pauvre femme – se penche pour refaire le nœud de sa chaussure, distingue à la porte de la Banque amazonique la devise « L’argent de la forêt pour la forêt » le capitaine Pantoja. J’en suis entièrement responsable, moi seul. C’est ce que je rappelle au général Collazos dans cette lettre et c’est ce que je vais dire personnellement à Scavino. Vous n’avez rien à vous reprocher, Bacacorzo : le règlement est très clair.

— On l’a trouvé qui dormait – s’assoit dans son hamac Sinforoso Caiguas, parle au centre d’un cercle de visiteuses Pénélope. Il s’était fabriqué une petite cabine avec des branches et des feuilles, il passait ses journées à prier, il ne mangeait rien de ce que lui apportaient les apôtres. Seulement des racines, des petites herbes. C’est un saint, c’est un saint.

— À vrai dire, je n’aurais pas dû vous obéir – enfonce ses mains dans ses poches, entre au glacier El Paraiso, commande un petit crème, entend le capitaine Pantoja lui demander n’est-ce pas là le professeur, le sorcier ? répond lui-même le lieutenant Bacacorzo. Entre nous, ce que vous me demandiez était d’une magistrale stupidité. Une personne avec une once de bon sens aurait été dire à Scavino ce que vous vouliez faire, pour qu’il vous en empêche. Peut-être maintenant m’en seriez-vous reconnaissant, mon capitaine.

— C’est trop tard pour se lamenter – entend le professeur conseiller à une dame si tu veux que ton nouveau-né ne tarde pas à parler écrase-lui des grains de maïs dans la bouche le capitaine Pantoja. Si vous pensiez ainsi, pourquoi diable ne l’avoir pas fait, Bacacorzo ? Vous m’auriez soulagé des remords que je vais avoir si l’on ne vous donne pas votre troisième ficelle par ma faute.

— Parce que je n’ai même pas une once de bon sens – se touche le front, boit son café crème, paie, écoute le professeur recommander à sa cliente et si la vipère mord ton petit tu le soignes avec des biberons de fiels de majaz, sort dans la rue le lieutenant Bacacorzo. Ma femme me le dit toujours. Pour parler sérieusement, je vous ai vu si affecté par la mort de cette visiteuse que mon cœur s’est attendri.

— Le directeur d’El Oriente se tue à dire qu’il n’a pas dénoncé le Frère, il jure et pleure qu’il n’a rien dit à la police – arrive la dernière à Pantiland, annonce j’apporte des nouvelles, s’assoit dans le hamac, se renverse Coca. C’est par plaisir, ils lui ont déjà brûlé son auto et ils lui brûlent presque son journal. S’il ne s’en va pas d’Iquitos, les « frères » vont le tuer. Vous croyez que M. Andoa connaissait la cachette du frère Francisco ?

— Et puis, cette idée de rendre les honneurs à une putain, précisément par son côté démentiel, me semblait si fascinante – lance un éclat de rire, marche entre les vendeurs ambulants et les boutiques débordantes du quartier Lima, remarque que le Bazar moderne a accroché un nouvel écriteau : « Articles réputés pour leur résistance et leur aspect mémorable » le lieutenant Bacacorzo. Je ne sais ce qui m’est arrivé, vous avez dû me passer votre délire.

— Il n’y a pas eu de délire du tout, ce fut une décision prise avec calme et raisonnement – donne un coup de pied sur une boîte de conserve, traverse l’asphalte, esquive une camionnette, foule l’ombre des jambosiers de la Place d’Armes le capitaine Pantoja. Mais c’est une autre histoire. Je vous promets de faire l’impossible pour éviter que cela vous nuise, Bacacorzo.

— Une bonne histoire à raconter à mes petits-fils, mais ils ne me croiront pas – sourit, s’appuie sur la Colonne des Héros, remarque que les noms sont effacés ou tachés par le caca des oiseaux le lieutenant Bacacorzo. Quoique oui, c’est à ça que servent les journaux. Savez-vous que je ne m’habitue pas à vous voir en uniforme ? On dirait que vous êtes une autre personne.

— Il m’arrive la même chose, je me sens tout chose. Trois ans c’est beaucoup – contourne la Banque de Crédit, crache devant la Maison de Fer, aperçoit le propriétaire de l’hôtel Impérial qui poursuit une jeune fille le capitaine Pantoja. Avez-vous déjà vu Scavino ?

— Non, je ne l’ai pas vu – regarde les fenêtres aux étincelants azulejos de l’État-Major, pénètre sur le Malecón Tarapacá, s’arrête pour voir sortir de l’hôtel des Touristes un groupe d’étrangers avec des appareils photo le lieutenant Bacacorzo. Il m’a fait dire que ma mission spéciale était terminée, c’est-à-dire mon travail avec vous. Je dois me présenter lundi à son bureau.

— Il vous reste quatre jours pour prendre des forces et vous préparer à essuyer la tempête – marche sur une peau de banane, observe les murs écaillés de l’antique collège San Agustín, l’herbe qui le dévore, pulvérise une famille de fourmis qui traînaient une feuille le capitaine Pantoja. De sorte que c’est notre dernier entretien officiel.

— Je vais vous raconter une histoire qui va vous faire rire – prend une cigarette près du Monument du Rotary Club, découvre sur l’esplanade du Malecón quelques fillettes jouant au volley le lieutenant Bacacorzo. Savez-vous ce que se disaient les gens qui nous voyaient tous les deux seuls et dans des endroits discrets ? Que nous étions des pédés, vous vous rendez compte ! Allons, vous ne riez même pas.

— Ils le détiennent à Mazán et ils ont entouré le village de soldats – est l’oreille collée à la radio, répète en criant ce qu’elle entend, court à l’embarcadère, désigne le fleuve Pitchoune. Tout le monde va à Mazán délivrer le frère Francisco. Vous avez vu ? Quelle quantité de barques, de vedettes, de radeaux. Regardez, regardez.

— Durant ces années de conversations semi-secrètes, j’ai pu vous apprécier beaucoup Bacacorzo – lui pose la main sur l’épaule, voit les collégiennes sauter, frapper le ballon, courir, sent des chatouilles à l’oreille, se gratte le capitaine Pantoja. Vous êtes l’unique ami que j’ai eu jusqu’à présent, dans cette situation si particulière qui a été la mienne. Je voulais que vous le sachiez. Et aussi que je vous suis très reconnaissant.

— Vous aussi, vous m’avez été sympathique dès le premier instant – consulte sa montre, arrête un taxi, ouvre la portière, monte, s’en va le lieutenant Bacacorzo. Et j’ai l’impression que je suis le seul à vous connaître tel que vous êtes. Bonne chance à l’État-Major, vous allez avoir du fil à retordre. Touchons-nous la main, mon capitaine.

— Avancez, on vous attendait – se lève, va à sa rencontre, ne lui donne pas la main, le regarde sans haine, sans rancœur, tourne mécaniquement autour de lui le général Scavino. Et avec l’impatience que vous imaginez. Allons, crachez-nous les justifications de votre exploit. Allons, une bonne fois dites-nous tout.

— Mes respects, mon général – claque les talons, salue, pense il ne semble pas furieux, c’est bizarre le capitaine Pantoja. Je vous prie de bien vouloir transmettre cette lettre à mes supérieurs, après l’avoir lue. J’y assume moi seul toute la responsabilité de ce qui s’est produit au cimetière. Je veux dire, le lieutenant Bacacorzo n’a pas la moindre…

— Halte-là, ne parlez pas de cet individu qui me soulève le cœur – reste immobile une seconde, lève une main, reprend sa promenade circulaire, élève légèrement la voix le général Scavino. Je vous interdis de le nommer en ma présence. Je le prenais pour un officier de confiance. Il devait vous surveiller, vous freiner, et il a fini par être de votre bord. Mais je vous jure qu’il va regretter d’avoir conduit ce détachement à l’enterrement de la putain.

— Il n’a fait qu’obéir à mes ordres – reste en position de garde-à-vous, parle doucement, prononce lentement toutes les lettres le capitaine Pantoja. Je l’explique en détail dans cette lettre, mon général. C’est moi qui ai obligé le lieutenant Bacacorzo à conduire ce détachement au cimetière.

— Ne vous mettez à défendre personne, c’est vous qui avez besoin d’être défendu – se rassied, le considère avec un regard lent et triomphal, feuillette quelques journaux le général Scavino. Je suppose que vous avez déjà vu le résultat de votre bel acte. Vous avez dû lire ces coupures de presse, n’est-ce pas. Mais vous ne connaissez pas encore ceux de Lima, les éditoriaux de La Prensa, d’El Comercio. Tout le monde pousse des hauts cris à cause du Service de Visiteuses.

— Si l’on ne m’envoie pas de renforts, il peut arriver quelque chose de bien vilain, mon colonel – poste des sentinelles, fait mettre la baïonnette au canon, prévient les étrangers un pas de plus et je tire, manipule sa radio portative, s’effraie le lieutenant Santana. Laissez-moi transférer ce dingue à Iquitos. Il y a de plus en plus de gens qui débarquent ici et à Mazán nous sommes à découvert, vous savez bien. À tout moment ils peuvent tenter d’attaquer la cabane où je le détiens.

— Ne pensez pas que je cherche à me dérober à mes responsabilités, mon général – se met au repos, sent que ses mains transpirent, ne regarde pas les yeux mais la calvitie tachetée d’éphélides de Scavino, murmure le capitaine Pantoja. Mais permettez-moi de vous rappeler que les radios et les journaux avaient parlé du Service de Visiteuses avant l’épisode de Nauta. Je n’ai commis aucune indiscrétion. Ma venue au cimetière n’a pas révélé l’existence du Service. Elle était bien connue de la rumeur publique.

— Alors vous montrer en officier de l’Armée, avec un cortège de prostituées et de maquereaux est un incident sans importance – se montre théâtral, compréhensif, bienveillant, même aimable le général Scavino. Alors rendre les honneurs militaires à une femme de petite vertu, comme s’il s’agissait…

— D’un soldat tombé en action – hausse le ton, fait un geste, un pas en avant le capitaine Pantoja. Je le regrette, mais c’est ni plus ni moins le cas de la visiteuse Olga Arellano Rosaura.

— Comment osez-vous élever la voix devant moi ! – rugit, rougit, vibre sur sa chaise, balaie sa table, se calme bientôt le général Scavino. Baissez-moi ce ton si vous ne voulez pas que je vous mette aux arrêts pour insolence. Avec qui merde croyez-vous parler ?

— Je vous présente mes excuses – recule, se met au garde-à-vous, fait claquer ses talons, baisse les yeux, murmure le capitaine Pantoja. Je regrette beaucoup, mon général.

— L’état-major voulait le retenir là-bas jusqu’à recevoir des ordres de Lima, mais si à Mazán ça tourne à l’aigre, d’accord, il vaut mieux l’expédier à Iquitos – consulte ses adjoints, étudie la carte, signe un bon pour le combustible aérien le colonel Máximo Dávila. Entendu, Santana, je vous envoie un hydravion pour tirer de là le prophète. Gardez la tête froide et tâchez que le sang ne soit pas versé.

— De sorte que les conneries de votre discours, vous les pensez vraiment – reprend contenance, sourire, supériorité, articule le général Scavino. Non, maintenant, je vous connais bien. Vous êtes un grand cynique, Pantoja. Croyez-vous que j’ignore que la fille était votre maîtresse ? Vous avez monté ce spectacle dans un moment de désespoir, de sentimentalisme, parce que vous l’aviez dans la peau. Et maintenant, bordel de merde, vous venez me parler de soldats tombés en action.

— Je vous jure que mes sentiments personnels pour cette visiteuse n’ont pas eu la moindre influence en cette affaire – rougit, sent ses joues s’empourprer, bégaie, s’enfonce les ongles dans la paume de ses mains le capitaine Pantoja. Si au lieu d’elle la victime avait été une autre, j’aurais procédé de la même manière. C’était mon obligation.

— Votre obligation ? – crie joyeusement, se lève, fait les cent pas, s’arrête devant la fenêtre, voit qu’il pleut à verse, que la brume cache le fleuve le général Scavino. Couvrir de ridicule l’Armée ? Jouer le rôle d’un fantoche ? Révéler qu’un officier fait du proxénétisme en gros ? C’était ça votre obligation, Pantoja ? Quel ennemi vous paie ? Parce que tout cela c’est du sabotage, c’est du travail de cinquième colonne.

— Qu’est-ce que je vous disais ? Je l’avais parié, les « frères » l’ont délivré – frappe dans ses mains, cloue une grenouille sur une croix en carton, s’agenouille, rit Lalita. Je viens de l’entendre, El Sinchi le disait à la radio. Ils allaient le mettre dans un avion pour le conduire à Lima, mais les « frères » se sont jetés sur les soldats, ils l’ont délivré et ont fui dans la forêt. Ah, quel bonheur ! Vive le frère Francisco !

— Il y a à peine deux mois l’Armée a rendu les honneurs militaires au médecin Pedro Andrade, qui est mort en étant jeté à bas de son cheval, mon général – se rappelle, voit les vitres de la fenêtre criblées de gouttelettes, entend le tonnerre le capitaine Pantoja. Vous-même vous avez lu un éloge funèbre magnifique au cimetière.

— Cherchez-vous à insinuer que les putains du Service de Visiteuses sont sur le même plan que les médecins assimilés à l’Armée ? – entend frapper à la porte, dit entrez, reçoit un imprimé que lui tend une ordonnance, crie qu’on ne me dérange pas le général Scavino. Pantoja, Pantoja, revenez sur terre.

— Les visiteuses rendent un service aux Forces armées pas moins important que celui des médecins, des avocats ou des prêtres assimilés – voit serpenter un éclair entre des nuages plombés, attend et entend le fracas du ciel le capitaine Pantoja. Pardonnez-moi, mon général, mais c’est ainsi et je peux vous le démontrer.

— Heureusement que le curé Beltrán n’entend pas ça – se laisse tomber dans un fauteuil, feuillette l’imprimé, le jette dans la corbeille à papier, regarde le capitaine Pantoja mi-consterné mi-effrayé le général Scavino. Il serait tombé raide avec ce que vous venez de dire.

— Nos soldats et hommes de troupe donnent tous un meilleur rendement, sont plus efficaces et disciplinés et supportent mieux la vie dans la forêt depuis que le Service de Visiteuses existe, mon général – pense lundi prochain Gladycita va faire deux ans, est ému, chagriné, soupire le capitaine Pantoja. Toutes les études et les surveys que nous avons faits le prouvent. Et les femmes qui mènent à bien cette tâche avec une véritable abnégation, on ne leur a jamais reconnu ce qu’elles font.

— Alors ces sinistres plaisanteries vous y croyez vraiment – devient subitement nerveux, va d’un mur à l’autre, parle seul en faisant des grimaces le général Scavino. Vous croyez vraiment que l’Armée doit être reconnaissante aux putains de daigner baiser avec les soldats.

— Je le crois absolument, mon général – voit les trombes d’eau balayer la rue déserte, laver les toits, les fenêtres et les murs, voit que même les arbres les plus robustes se plient comme du papier le capitaine Pantoja. Je travaille avec elles, je suis témoin de ce qu’elles font. Je suis pas à pas leur labeur difficile, courageux, mal rétribué et, comme on l’a vu, plein de dangers. Après l’affaire de Nauta, l’Armée avait le devoir de leur rendre un petit hommage. Il fallait leur remonter le moral de quelque manière.

— Je n’arrive même pas à me mettre en colère tant je suis stupéfait – se touche les oreilles, le front, la calvitie, secoue la tête, hausse les épaules, prend un air de victime le général Scavino. J’ai plutôt la sensation de rêver, Pantoja. Vous me faites sentir que tout est irréel, un cauchemar, que je suis devenu idiot, que je ne comprends rien à ce qui se passe.

— Il y a eu des coups de feu, des morts ? – s’effraie, joint les mains, prie, réunit les visiteuses, demande qu’on la console Gros-Lolos. Sainte Ignacia, qu’il ne soit rien arrivé à Faux Jeton. Oui, il y est, il a été à Mazán comme tout le monde pour voir le frère Francisco. Ce n’est pas qu’il soit « frère », mais par curiosité.

— Je pensais bien que cette initiative n’aurait pas l’agrément de mes supérieurs, aussi ai-je procédé sans consulter la voie hiérarchique – voit la pluie cesser, le ciel se dégager, devenir très verts les arbres, s’emplir les rues de monde le capitaine Pantoja. Je sais que je mérite une sanction, naturellement. Mais je ne l’ai pas fait en pensant à moi, mais à l’Armée. Surtout, à l’avenir du Service. Cet incident pouvait provoquer une débandade chez les visiteuses. Il fallait leur donner du courage, leur injecter un peu d’énergie.

— L’avenir du Service – articule, s’approche de lui, l’observe avec commisération et bonheur, parle presque en l’embrassant au visage le général Scavino. De sorte que vous croyez que le Service de Visiteuses a encore de l’avenir. Il n’existe plus, Pantoja, ce maudit service est mort ; Kaputt, finish.

— Le Service de Visiteuses ? – sent un coup de froid, le sol bouger, voit surgir l’arc-en-ciel, a envie de s’asseoir, de fermer les yeux le capitaine Pantoja. Il est mort ?

— Ne soyez pas naïf, mon vieux – sourit, cherche son regard, parle avec délectation le général Scavino. Pensiez-vous qu’il allait survivre à pareil scandale ? Le jour même des événements de Nauta, la Base navale nous a retiré son bateau, les F.A.P. leur avion, et Collazos et Victoria sont convenus qu’il fallait en finir avec cette absurdité.

— Je leur ai donné l’ordre de tirer mais ils ne m’ont pas obéi, mon colonel – tire deux coups en l’air, traite les soldats de tous les noms, voit disparaître les derniers « frères », appelle l’opérateur-radio le lieutenant Santana. Il y avait trop de fanatiques, surtout des femmes. C’est peut-être mieux ainsi, il y aurait eu un massacre. Ils ne peuvent pas aller loin. Dès l’arrivée des renforts, je cours sur leurs traces et je leur mets le grappin, vous verrez.

— Cette mesure doit être rapportée au plus tôt – balbutie sans conviction, sent la tête lui tourner, s’appuie au bureau, voit les gens sortir à grands seaux l’eau des maisons le capitaine Pantoja. Le Service de Visiteuses est en pleine expansion, le travail de trois ans commence à porter ses fruits, nous allons l’étendre aux sous-officiers et aux officiers.

— Mort et enterré pour toujours, Dieu merci – se lève le général Scavino.

— Je présenterai des études détaillées, des statistiques – balbutie toujours le capitaine Pantoja.

— Cela a été le bon côté de l’assassinat de la putain et du scandale du cimetière – contemple la ville illuminée par le soleil mais encore ruisselante le général Scavino. Ce maudit Service de Visiteuses a été sur le point d’avoir ma peau. Mais c’est fini, je vais pouvoir recommencer à marcher tranquillement dans les rues d’Iquitos.

— Des organigrammes, des enquêtes – n’émet pas de son, ne remue pas les lèvres, remarque que les choses se voilent le capitaine Pantoja. Ce ne peut être une décision irrévocable, il est encore temps de la rectifier.

— Mobilise toute l’Amazonie si c’est nécessaire, mais capture-moi ce Messie dans les vingt-quatre heures – est repris par le Ministre, reprend le chef de la Ve Région le Tigre Collazos. Tu veux qu’on rie de toi à Lima ? Quelle sorte d’officiers as-tu qui se laissent enlever des mains un prisonnier par quatre sorcières ?

— Et vous je vous conseille de demander votre radiation – voit apparaître sur le fleuve les premiers bateaux à moteur, s’élever la fumée des cabanes de Padre Isla le général Scavino. C’est un conseil d’ami. Votre carrière est terminée, professionnellement vous vous êtes suicidé avec la plaisanterie du cimetière. Si vous restez dans l’Armée, avec cette tare dans vos états de service vous moisirez comme capitaine. Mais, qu’est-ce qui vous prend ? Vous pleurez ? Plus de couilles, Pantoja.

— Je regrette, mon général – se mouche, sanglote encore, se frotte les yeux le capitaine Pantoja. La tension excessive de ces derniers jours. Je n’ai pas pu me retenir, je vous prie d’excuser cette faiblesse.

— Vous devez fermer aujourd’hui même le local de l’Itaya et remettre les clés à l’Intendance avant midi – fait un geste qui signifie que l’entrevue est terminée, voit Pantoja se mettre au fixe le général Scavino. Vous partez à Lima en Faucett demain matin. Collazos et Victoria vous attendent au Ministère à six heures du soir, pour leur raconter votre prouesse. Et si vous n’avez pas perdu la raison, suivez mon conseil. Demandez votre radiation et cherchez-vous quelque travail dans la vie civile.

— Ça jamais, mon général, je n’abandonnerai jamais l’Armée de mon plein gré – ne retrouve pas encore sa voix, ne lève pas encore les yeux, reste encore pâle et honteux le capitaine Pantoja. Je vous ai dit un jour que l’Armée était ce qui comptait le plus dans ma vie.

— Comme vous voudrez, alors – condescend à lui tendre rapidement la main, lui ouvre la porte, le regarde s’éloigner le général Scavino. Avant de sortir, essuyez-vous encore la morve et séchez vos yeux. Nom de Dieu, personne ne va me croire si je dis que j’ai vu pleurer un capitaine de l’Armée parce qu’on fermait une maison de putes. Vous pouvez vous retirer, Pantoja.

— Avec votre permission, mon capitaine – monte en courant au poste de commandement, brandit un marteau, un tournevis, se met au garde-à-vous, a le treillis couvert de terre Sinforoso Caiguas. Je retire aussi la grande carte, celle des petites flèches ?

— Aussi, mais ne la déchire pas – ouvre le bureau, extrait une liasse de papiers, feuillette, déchire, jette par terre, ordonne le capitaine Pantoja. Nous la rendrons au bureau de Cartographie. As-tu fini avec ces tableaux et organigrammes, Palomino ?

— Ah ! mon Dieu, à genoux, pleurez, faites le signe de la croix – secoue ses cheveux, forme une croix avec ses bras Sandra. Il est mort, on l’a tué, on ne sait pas. C’est vrai, c’est vrai. On dit que le frère Francisco est crucifié aux alentours d’Indiana, Aïe-aïe-aïe !

— Oui, mon capitaine, je les ai décrochés – saute depuis un petit banc, soulève un carton plein, va jusqu’au camion stationné devant la porte, dépose son chargement, revient d’un pas léger, tape du pied Palomino Rioalto. Il reste encore ce petit tas de fiches, de carnets, de chemises. Qu’est-ce qu’on fait de ça ?

— Les déchirer aussi – coupe la lumière, débranche l’appareil des transmissions, l’enveloppe dans sa housse, le confie à Porfirio le Chinois le capitaine Pantoja. Ou mieux, emportez ce tas d’ordures dehors et faites-en un bon feu de joie. Mais vite, allez, ouste ! Qu’est-ce qu’il y a Chuchupe ? Tu ne vas pas encore pleurer !

— Non, monsieur Pantoja, je vous ai promis que non – a un mouchoir à fleurs sur la tête et un tablier blanc, fait des paquets, plie des draps, empile des oreillers dans une malle Chuchupe. Mais vous ne savez pas combien ça me coûte de me retenir.

— En quelques secondes tant d’heures de travail deviennent poussière, monsieur Pantoja – émerge d’un tas de paravents, caisses et valises, désigne les flammes, la fumée dehors Choupette. Quand je pense aux nuits que vous avez passées à faire ces organigrammes, ces fichiers.

— Moi aussi je sens une peine invlaisemblable, monsieur Pantoja – s’envoie une chaise, un paquet de hamacs et un rouleau d’affiches sur le dos Porfirio le Chinois. J’avais plis cela en tendlesse comme si ç’avait été ma ballaque, je vous jule.

— Faut garder le sourire – débranche une lampe, empaquette des livres, démonte une étagère, soulève un tableau Pantaleón Pantoja. La vie est ainsi. Pressons, pressons, aidez-moi à sortir tout ça, à jeter ce qui ne sert plus. Je dois livrer le dépôt à l’Intendance avant midi. Allons, enlevez le bureau.

— Non, ce n’est pas les soldats, ce sont les « frères » eux-mêmes – pleure, tombe dans les bras d’iris, prend la main de Pitchoune, regarde Sandra Pilou –, ceux qui l’avaient délivré. Il le leur a demandé, il le leur a ordonné : ne les laissez pas m’attraper à nouveau, clouez-moi, clouez-moi.

— Je vais vous dile une chose, monsieur Pantoja – se penche, compte un, deux et tlois ! et soulève Porfirio le Chinois. Poul que vous sachiez comme j’ai été heuleux ici. Je n’ai jamais pu suppolter un chef pas même un mois dulant. Et ça fait combien de temps que je suis avec vous ? Tlois ans. Et si ça ne tenait qu’à moi, toute la vie.

— Merci, le Chinois, je sais – prend un bidon, efface à la chaux des devises, proverbes et conseils sur le mur Pantoja. Attention à l’escalier. Tout doucement en descendant. Moi aussi je m’étais habitué à cela, à vous.

— Je vous assure que pendant très longtemps je ne vais plus mettre les pieds par ici, monsieur Pantoja, j’en pleurerais toutes les larmes de mon corps – range des bocks à injections, des bidets portatifs, des serviettes, des déshabillés, des souliers, des slips dans la malle Chuchupe. Quels idiots, c’est incroyable de vouloir fermer ça au meilleur moment. Avec tous ces jolis plans que nous avions.

— L’homme propose et Dieu dispose, Chuchupe, qu’est-ce qu’on y peut – déboîte des persiennes, enroule des nattes, compte les caisses et les ballots du camion, chasse les curieux qui entourent l’entrée du centre logistique M. Pantoja. Allez, Choupette, tu as la force de sortir ce fichier ?

— La faute ç’a été à Teófilo Moley et ses p’tits copains, sans eux on nous foutait la paix – essaie de fermer la malle, n’y arrive pas, assoit dessus Choupette, coulisse le piton Porfirio le Chinois. Maudits soient-ils, c’est eux qui nous ont mis dedans, pas vlai, monsieur Pantoja ?

— En partie oui – passe une ficelle autour de la malle, fait des nœuds, l’arrange Pantaleón Pantoja. Mais tôt ou tard cela devait finir. Nous avions des ennemis très puissants à l’intérieur de l’Armée elle-même. Je vois qu’on t’a ôté tes bandes, Choupette, tu remues maintenant le bras comme si de rien n’était.

— La mauvaise graine ne meurt jamais – voit les veines sorties du front de Porfirio le Chinois, la sueur de M. Pantoja Choupette. Qui peut comprendre une chose comme ça. Des ennemis, pourquoi ? Nous étions le bonheur de tant de gens, les soldats étaient si contents de nous voir. Ils me faisaient me sentir un Roi mage quand j’arrivais dans les casernes.

— Il a lui-même choisi l’arbre – joint les mains, ferme les yeux, boit la décoction, se frappe la poitrine Rita –, il a dit celui-ci, coupez-le et faites la croix de cette taille. Il a lui-même choisi l’endroit, un joli, près du fleuve. Il leur a dit arrêtez-vous, c’est ici, c’est ici que le ciel me l’ordonne.

— Les envieux qui ne manquent jamais – apporte et distribue des coca-colas, voit Sinforoso et Palomino qui alimentent le feu avec encore des papiers Chuchupe. Ils ne pouvaient pas encaisser de voir tout ça si bien marcher, monsieur Pantoja, les progrès que nous faisions grâce à vos inventions.

— Vous êtes un génie poul ces blicoles – boit au goulot, rote, crache Porfirio le Chinois. Toutes les filles le disent : au-dessus de M. Pantoja, y a que le flèle Flancisco.

— Et ces casiers, Sinforoso ? – enlève son treillis et le jette aux flammes, enlève à l’essence la peinture de ses mains et ses bras M. Pantoja. Et le paravent de l’infirmerie, Palomino ? Vite, montez-moi tout ça sur le camion. Allons, les gars, pressez-vous !

— Pourquoi n’acceptez-vous pas notre proposition, monsieur Pantoja ? – range des sacs de papier hygiénique, des flacons d’alcool et de mercurochrome, des compresses et du coton Choupette. Quittez l’Armée, qui vous paie si mal de vos efforts, et restez avec nous.

— Ces bancs aussi, le Chinois – vérifie qu’il ne reste rien dans l’infirmerie, arrache la croix rouge de la pharmacie M. Pantoja. Non, Choupette, je vous ai déjà dit non. Je ne laisserai l’Armée que lorsqu’elle me laissera moi ou que je mourrai. Le petit tableau aussi, s’il te plaît.

— Nous allons devenir riches, monsieur Pantoja, ne gâchez pas cette grande chance – traîne des balais, des plumeaux, des portemanteaux, des seaux Chuchupe. Restez. Vous serez notre chef et vous n’aurez plus de chefs. Nous vous obéirons en tout, vous fixerez les commissions, les soldes, tout ce qui vous semblera bon.

— Allez, ce tréteau à nous tous, hop, le Chinois ! – souffle, voit que les curieux sont revenus, hausse les épaules Pantaleón Pantoja. Je t’ai déjà expliqué, Chuchupe, tout cela je l’ai organisé par ordre supérieur, comme affaire ça ne m’intéresse pas. Et puis, j’ai besoin d’avoir des chefs. Si je n’en avais pas, je ne saurais que faire, le monde me tomberait dessus.

— Et nous qui pleurions sa voix de saint nous consolait, ne pleurez pas, frères, ne pleurez pas, frères – s’essuie les larmes, ne voit pas Gros-Lolos dans les bras de Monica et de Pénélope, baise le sol Faux Jeton. J’ai tout vu, j’étais là, j’ai pris une goutte de son sang et ma fatigue d’avoir marché des heures et des heures dans les broussailles s’est évanouie. Je ne prendrai plus jamais d’homme ni de femme. Ah ! je sens à nouveau qu’il m’appelle, je monte, je suis offrande.

— Ne toulnez pas le dos à la foltune, monsieur – voit que les curieux s’approchent, prend un bâton, entend M. Pantoja lui dire laisse-les, il n’y a plus rien à cacher Porfirio le Chinois. En amenant des visiteuses aux soldats et aux civils, on va gagner un flic fou.

— Nous achèterons des vedettes, des barques et dès que nous pourrons un petit avion, monsieur Pantoja – corne comme une sirène, vrombit comme une hélice, siffle La Raspa, marche et salue Choupette. Vous n’avez pas besoin d’apporter des fonds. Chuchupe et les filles investissent leurs économies et nous avons avec ça largement de quoi commencer.

— S’il le faut nous emprunterons de l’argent à la banque – ôte son tablier, le mouchoir de sa tête, a les cheveux pleins de bigoudis Chuchupe. Toutes les filles sont d’accord. Nous ne vous demanderons pas de compte, vous pourrez faire et défaire. Restez et aidez-nous, ne soyez pas méchant.

— Avec notle petit capital et votle celveau nous bâtilons un empile, monsieur Pantoja – se rince les mains, le visage et les pieds dans le fleuve Porfirio le Chinois. Alors, décidez-vous.

— C’est décidé et c’est non – examine les murs nus, l’espace vide, range les derniers objets inutiles près de la porte Pantaleón Pantoja. Allons, ne faites pas cette tête-là. Si vous êtes si enthousiastes, montez cette affaire entre vous et mes vœux vous accompagnent, de tout mon cœur. Moi je reviens à mon travail de toujours.

— J’ai la foi et je crois que les choses iront bien, monsieur Pantoja – tire une petite médaille de sa poitrine et l’embrasse Chuchupe. J’ai fait une promesse à l’enfant-martyr pour qu’il nous aide. Mais bien sûr, jamais comme si vous restiez notre grand chef.

— Et on dit qu’il n’a même pas poussé un cri, ni lâché une larme ni ne ressentait la moindre douleur – amène à l’Arche son fils nouveau-né, demande à l’apôtre de le baptiser, voit l’enfant lécher les gouttelettes de sang que répand le parrain Iris. À ceux qui le clouaient il disait plus fort, « frères », sans crainte, « frères », vous me faites du bien, « frères ».

— Nous devons réaliser ce projet, mamy – lance une pierre sur le toit et voit s’envoler et s’éloigner un urubu Choupette. Qu’est-ce qu’il nous reste, autrement ? Ouvrir un nouveau bordel à Nanay ? Nous courrions à notre perte, on ne peut plus faire de concurrence au Morveux, il a pris trop d’avance sur nous.

— Une autre maison à Nanay, revenir à la situation d’avant ? – touche du bois, fait des gestes de conjuration, se signe Chuchupe. S’enfermer à nouveau dans une cave, à nouveau ce commerce si enquiquinant, si misérable ? À nouveau s’échiner pour que tous les indics nous sucent le sang ? Plutôt mourir, Choupet.

— Ici nous nous sommes habitués à travailler en grand, comme des gens modernes – embrasse l’air, le ciel, la ville, la forêt Choupette. En plein jour, le front haut. Pour moi, le chic de tout ça c’est que j’avais toujours l’impression de faire une bonne action, telle que donner une aumône, consoler un type qui a eu des malheurs ou soigner un malade.

— La seule chose qu’il demandait c’était dépêchez-vous, clouez, clouez, avant qu’arrivent les soldats, je veux être en haut quand ils arriveront – lève un client place du 28-Juillet, le sert à l’hôtel Requena, lui prend 200 sols, lui dit au revoir Pénélope. Et les « sœurs » qui se roulaient par terre en pleurant, il leur disait soyez contentes, là-haut je resterai avec vous, mes petites « sœurs ».

— Les filles le disent toujours, monsieur Pantoja – ouvre la portière du camion, monte et s’assoit Chuchupe. Il nous fait nous sentir utiles, orgueilleuses du métier.

— Vous les avez laissées moites en leul annonçant que vous paltiez – met sa chemise, s’installe au volant, chauffe le moteur Porfirio le Chinois. Espélons que dans la nouvelle affaile on puisse leul inspiler cet optimisme, cet esplit. C’est l’essentiel, hein ?

— Et où est l’équipe ? Elles ont disparu – ferme la porte de l’embarcadère, met la barre en travers, jette un ultime coup d’œil au centre logistique Pantaleón Pantoja. Je voulais les embrasser, les remercier de leur collaboration.

— Elles ont été à la Maison Mori vous acheter un petit cadeau – susurre, montre Iquitos, devient sentimentale Chuchupe. Une gourmette en argent, avec votre nom en lettres d’or, monsieur Pantoja. Ne leur dites pas que je vous l’ai dit, faites celui qui ne sait pas, elles veulent vous faire une surprise. Elles vous la donneront à l’aéroport.

— Eh bien, que de choses ! – fait tourner la clé, s’assure que la porte principale est bien fermée, monte dans le camion Pantaleón Pantoja. Elles vont finir par me rendre triste avec leurs idées. Sinforoso, Palomino ! Sortez où je vous laisse à l’intérieur, nous partons. Adieu Pantiland, au revoir fleuve Itaya. Démarre, le Chinois.

— Et on dit qu’au moment même où il est mort le ciel s’est fermé, il était seulement quatre heures, tout est devenu ténèbres. Il s’est mis à pleuvoir, les gens étaient aveuglés par les éclairs et assourdis par les coups de tonnerre – sert au bar Mau-Mau, voyage à la recherche des clients aux campements de marchands de bois, tombe amoureuse d’un rémouleur Coca. Les animaux du maquis se sont mis à grogner, à rugir, et les poissons sortaient de l’eau pour dire adieu au frère Francisco qui s’élevait.

— J’ai fait ta valise, mon petit – navigue entre les paquets, les valises, les lits défaits, fait l’inventaire, rend les clés Mme Leonor. J’ai laissé dehors seulement ton pyjama, ton nécessaire à barbe et la brosse à dents.

— Très bien, maman – porte les valises aux bureaux de Faucett, les expédie en bagage non accompagné Panta. As-tu pu parler avec Pocha ?

— Ça a été très difficile, mais j’ai réussi – télégraphie à la pension réservez des chambres famille Pantoja M me Leonor. On entendait très mal. Une bonne nouvelle : elle se rendra demain à Lima, avec Gladycita, pour que nous la voyions.

— Je viendrai pour que Panta embrasse le bébé, mais je vous avertis que ce dernier tour de cochon je ne le pardonnerai jamais à votre fils, madame Leonor – entend la radio, lit les journaux, écoute les ragots, sent qu’on la montre du doigt dans les rues, croit être la risée de Chiclayo Pochita. Tous les journaux continuent à parler ici du cimetière et savez-vous comment ils l’appellent ? Maquereau ! Oui, oui MAQUEREAU. Je ne ferai jamais la paix avec lui, madame. Jamais, jamais.

— Je suis heureux, j’ai tellement envie de revoir ma petite fille – parcourt les boutiques du quartier Lima, achète des jouets, une poupée, des bavoirs, une robe d’organdi avec un ruban bleu Panta. Elle a dû changer en un an, hein, maman ?

— Elle dit que Gladycita est extra, joufflue et potelée. Je l’ai entendue jouer au téléphone, ah ! ma petite fille jolie – va à l’Arche de Moronacocha, embrasse les « frères », achète des médailles de l’enfant-martyr, des images de sainte Ignacia, des croix du frère Francisco M me Leonor. Pochita a été très contente qu’on t’enlève d’Iquitos, Panta.

— Ah oui ? Bon, c’était logique – entre chez le fleuriste Loreto, choisit une orchidée, la porte au cimetière, la suspend à la niche de la Brésilienne Panta. Mais elle n’aura pas été aussi joyeuse que toi. Tu as perdu vingt années depuis que je t’ai annoncé la nouvelle. Il ne te manque plus que de chanter et de danser dans les rues.

— En revanche toi tu ne semblés pas joyeux du tout – copie des recettes de cuisine amazonienne, achète des colliers de grains, d’écailles, de dents, des fleurs de plumes d’oiseau, des arcs et des flèches aux fils multicolores Mme Leonor –, et alors ça je ne le comprends pas, mon petit. On dirait que ça te fait de la peine de laisser ce travail sale et de redevenir un militaire pour de bon.

— Et là-dessus sont arrivés les soldats et les bandits sont restés comme deux ronds de flan en le voyant mort sur la croix – joue à la loterie, tombe malade du poumon, travaille comme bonniche, demande la charité dans les églises Pitchoune. Les Judas, les Hérodes, les maudits. Qu’ont-ils fait, ces fous, qu’ont-ils fait, ces fous, se tuait à dire celui de Horcones qui est maintenant lieutenant. Les « frères » ne l’entendaient même pas : à genoux, les mains en l’air, ils priaient et priaient.

— Ce n’est pas que j’ai de la peine – passe la dernière nuit à Iquitos en déambulant seul et la tête basse dans les rues désertes Pantita. Après tout, ce sont trois années de ma vie. On m’a donné une mission difficile et je l’ai menée à bien. Malgré les difficultés, l’incompréhension, j’ai fait du bon travail. J’ai construit quelque chose qui avait déjà de l’existence, qui poussait, qui était utile. Maintenant on flanque tout par terre d’un revers de la main et on ne me remercie même pas.

— Tu vois bien que ça te fait de la peine. Tu t’es habitué à vivre parmi des voyous et des friponnes – marchande pour un hamac en shambira, décide de le porter à la main en même temps que sa mallette de voyage et son sac M me Leonor. Au lieu d’être heureux de partir d’ici, tu es amer.

— D’un autre côté, ne te fais pas trop d’illusions – appelle le lieutenant Bacacorzo pour lui dire adieu, fait cadeau à l’aveugle du coin de ses vieilles nippes, engage un taxi pour qu’il les prenne à midi et les conduise à l’aéroport Panta. Je doute fort qu’ils nous envoient à un endroit meilleur qu’Iquitos.

— Je serai heureuse d’aller n’importe où, pourvu que tu n’aies plus à faire des cochonneries comme ici – compte les heures, les minutes, les secondes qui manquent pour le départ M me Leonor. Même si c’est au bout du monde, mon petit.

— C’est bon, maman – se couche à l’aube mais ne ferme pas l’œil, se lève, se douche, pense aujourd’hui je serai à Lima, n’éprouve pas de joie Panta. Je sors un moment, prendre congé d’un ami. Veux-tu quelque chose ?

— Je l’ai vu partir et j’ai pensé que c’était une bonne occasion, madame Leonor – lui remet une lettre pour Pocha et ce petit cadeau pour Gladycita, l’accompagne à l’aéroport, l’étreint et l’embrasse Alicia. Je vous conduis en vitesse au cimetière pour que vous voyiez où est enterrée cette p… ?

— Oui, Alicia, faisons une petite escapade – se poudre le nez, étrenne un chapeau, tremble de colère à l’aéroport, monte dans l’avion, s’effraie au décollage Mme Leonor. Et après accompagne-moi à San Agustín pour prendre congé du père José María. Lui et toi vous êtes les seules personnes dont je vais garder un souvenir affectueux ici.

— Il avait la tête sur le cœur, les petits yeux fermés, ses traits s’étaient effilés et il était très pâle – est acceptée par le Morveux, travaille sept jours par semaine, attrape deux blennorragies en un an, change trois fois de maquereaux Rita. Avec la pluie le sang de la croix avait été lavé, mais les « frères » recueillaient cette eau sainte avec des chiffons, des seaux, des assiettes, et ils la buvaient et restaient purs de tout péché.

— Entre la joie des uns et les larmes des autres, détesté et aimé par les habitants divisés – gonfle la voix, utilise un vrombissement d’avions comme fond sonore El Sinchi –, aujourd’hui à midi a quitté Iquitos pour Lima, par voie aérienne, le discuté capitaine Pantaleón Pantoja. Il était accompagné par madame sa mère et l’émotion controversée de la population lorétane. Nous autres, nous nous bornerons, avec la courtoisie proverbiale d’Iquitos, à lui souhaiter : bon voyage et meilleures manières, capitaine !

— Quelle honte, quelle honte ! – voit une savane verte, des nuages épais, les pics enneigés de la Cordillère, les bancs de sable de la côte, la mer, les falaises Mme Leonor. Toutes les p… d’Iquitos à l’aéroport, toutes qui pleuraient, toutes qui t’embrassaient. Jusqu’au dernier moment il a fallu que cette ville me fasse mettre en colère. J’en ai encore le visage brûlant. J’espère ne plus jamais revoir de ma vie personne d’Iquitos. Tiens, regarde, nous allons atterrir.

— Excusez-moi de vous déranger encore, mademoiselle – prend un taxi jusqu’à la pension, fait repasser son uniforme, se présente au Quartier général de l’Administration, Intendance et Services de l’Armée, s’assoit dans un fauteuil durant trois heures, se penche le capitaine Pantoja. Êtes-vous sûre que je doive attendre encore ? On m’a donné rendez-vous pour six heures et il est neuf heures du soir. Est-ce qu’il n’y a pas une confusion ?

— Aucune confusion, mon capitaine – cesse de se polir les ongles la demoiselle. Ils sont réunis là et ont ordonné que vous attendiez. Un petit peu de patience, ils vont vous appeler. Voulez-vous que je vous prête un autre photoroman de Corín Tellado ?

— Non, merci beaucoup – feuillette toutes les revues, lit tous les journaux, regarde mille fois sa montre, a chaud, froid, faim, de la fièvre le capitaine Pantoja. À vrai dire je ne peux pas lire, je suis un peu nerveux.

— Eh bien ! il y a de quoi – fait des clins d’œil la demoiselle. Ce qui se décide à l’intérieur c’est votre avenir. J’espère qu’on ne va pas vous punir trop sévèrement, mon capitaine.

— Merci, mais ce n’est pas seulement cela – rougit, se rappelle la fête où il connut Pochita, les années de fiançailles, la haie d’honneur que lui firent ses camarades de promotion le jour du mariage le capitaine Pantoja. Je pense à mon épouse et à ma petite fille. Elles ont dû arriver depuis un moment déjà, de Chiclayo. Cela fait bien longtemps que je ne les ai vues.

— Effectivement, mon colonel – traverse et retraverse la forêt, arrive à Indiana, reste muet, appelle ses supérieurs le lieutenant Santana. Mort depuis deux jours et en décomposition comme de la bouillie. Un spectacle à vous faire dresser les cheveux sur la tête. Je laisse les fanatiques l’emporter ? Je l’enterre ici même ? Il n’est pas en état d’être transporté ailleurs, il y a deux ou trois jours qu’il est là et la puanteur est à vous faire vomir.

— Cela ne vous ferait rien de me signer un autre autographe ? – lui tend un carnet relié de cuir, un stylo, lui sourit avec admiration la demoiselle. J’oubliais ma cousine Charo, elle fait aussi collection des célébrités.

— Bien volontiers, je vous en ai donné trois, pourquoi pas quatre ? – écrit Avec mes hommages respectueux à Charo et signe le capitaine Pantoja. Mais je vous assure que vous vous trompez, je ne suis pas une célébrité. Il n’y a que les chanteurs qui distribuent des autographes.

— Vous êtes plus célèbre que n’importe quel artiste, avec tout ce que vous avez fait, ha ! ha ! – tire un bâton de rouge, se fait les lèvres en utilisant le verre du bureau comme miroir la demoiselle. On ne le croirait pas, mon capitaine, avec l’air sérieux que vous avez.

— Puis-je téléphoner un moment ? – regarde une fois de plus sa montre, va à la fenêtre, voit les lampadaires allumés, les maisons perdues dans la brume, devine l’humidité de la rue le capitaine Pantoja. Je voudrais appeler à la pension.

— Donnez-moi le numéro, je vais le faire – appuie sur un bouton, compose le numéro la demoiselle. Avec qui voulez-vous parler ? Mme Leonor ?

— C’est moi, ma petite maman – prend l’écouteur, parle très bas, regarde du coin de l’œil la demoiselle le capitaine Pantoja. Non, ils ne m’ont pas encore reçu. Pocha et le bébé sont-ils arrivés ? Comment va la petite ?

— C’est vrai que les soldats ont dû se frayer un chemin jusqu’à la croix à coups de crosse ? – opère à Belén, à Nanay, ouvre une maison à elle sur la route de San Juan, a des clients à la pelle, prospère, fait des économies Gros-Lolos. Qu’ils l’ont fait tomber à coups de hache ? Qu’ils ont jeté dans le fleuve le frère Francisco avec sa croix et tout pour que les piranhas le dévorent ? Raconte, Faux Jeton, cesse de prier, qu’as-tu vu ?

— Allô ? Panta ? – module sa voix comme une chanteuse tropicale, regarde sa belle-mère en souriant heureuse, Gladycita croulant sous les jouets Pocha. Mon amour, comment vas-tu ? Ah ! madame Leonor, je suis si émue que je ne sais même pas quoi lui dire. J’ai ici à côté de moi Gladycita. Elle est magnifique, Panta, tu vas la voir. Je t’assure qu’elle te ressemble chaque jour davantage, Panta.

— Comment vas-tu, Pocha, mon petit cœur – sent battre le sien, pense je l’aime, c’est ma femme, nous ne nous séparerons plus jamais Panta. Un bicou pour bébé et un autre pour toi, très fort. Je meurs d’envie de vous voir toutes les deux. Je n’ai pas pu me rendre à l’aéroport, pardonne-moi.

— Je sais que tu es au Ministère, ta mère me l’a expliqué – chante, verse quelques larmes, échange des sourires complices avec Mme Leonor Pochita. Ça ne fait rien que tu ne sois pas venu, idiot. Qu’est-ce qu’ils t’ont dit, mamour, qu’est-ce qu’ils vont te faire ?

— Je ne sais pas, nous verrons bien, je suis encore sur les charbons – voit des ombres derrière les vitres, retrouve son impatience, sa peur Panta. Dès que je sors, j’arrive en courant. Je dois raccrocher, Pocha, on ouvre la porte.

— Entrez, capitaine Pantoja – ne lui tend pas la main, ne le salue pas, lui tourne le dos, ordonne le colonel López López.

— Mes respects, mon colonel – entre, se mord la lèvre, claque les talons à tout rompre, salue le capitaine Pantoja. Mes respects, mon général. Mes respects, mon général.

— Nous pensions que vous ne feriez pas de mal à une mouche et vous vous êtes révélé un fieffé chenapan, Pantoja – hoche la tête derrière un rideau de fumée le Tigre Collazos. Savez-vous pourquoi vous avez dû attendre à ce point ? On va vous l’expliquer tout de suite. Savez-vous qui vient de sortir par cette porte ? Racontez-lui, colonel.

— Le ministre des Armées et le chef d’État-Major – lancent des étincelles les yeux du colonel López López.

— Ramener la dépouille à Iquitos c’était impossible, ça puait trop et Santana et ses hommes pouvaient attraper une infection de tous les diables – met son visa sur le rapport, voyage à Iquitos en vedette, s’entretient avec le général Scavino, de retour dans sa garnison achète un petit cochon le colonel Máximo Dávila. Et puis les cinglés allaient le suivre, l’enterrement aurait été monstre. Je crois que le fleuve a été le plus sensé. Je ne sais ce que vous en pensez, mon général.

— Vous devinez pourquoi ils sont venus ? – grogne, fait fondre un comprimé dans un verre d’eau, le boit, fait la grimace le général Victoria. Enguirlander le Service à cause du scandale d’Iquitos.

— Nous engueuler comme si nous étions de la bleusaille, capitaine, insulter nos cheveux blancs – trifouille ses moustaches, allume une cigarette avec le mégot de la précédente le Tigre Collazos. Ce n’est pas la première fois que nous avons le plaisir de recevoir ici ces messieurs. Combien de fois ont-ils pris la peine de venir nous tirer les oreilles, colonel ?

— C’est la quatrième fois que le Ministre des Armées et le Chef de l’État-Major nous honorent de leur visite – flanque dans la corbeille à papier les mégots du cendrier le colonel López López.

— Et chaque fois qu’ils mettent les pieds dans ce bureau, ils nous apportent en cadeau une nouvelle liasse de journaux, capitaine – se gratte les oreilles, le nez, avec un mouchoir bleuté le général Victoria. Dans lesquels on vous lance des fleurs, naturellement.

— À l’heure actuelle, le capitaine Pantoja est un des hommes les plus populaires du Pérou – prend une coupure de presse, montre le titre : « Un Capitaine fait l’Éloge de la Prostitution : il rend les Honneurs militaires à une Poule lorétane » le Tigre Collazos. D’où pensez-vous que vient ce libelle ? De Tumbes, qu’est-ce que vous en dites ?

— C’est le discours le plus lu dans l’histoire de ce pays, il n’y a pas le moindre doute – retourne, brasse, éparpille les journaux sur son bureau le général Victoria. Les gens en récitent des paragraphes par cœur, on fait des plaisanteries sur lui dans les rues. Même à l’étranger on parle de vous.

— Enfin, enfin, les deux cauchemars de l’Amazonie se sont terminés une fois pour toutes – déboutonne sa braguette le général Scavino. Pantoja muté, le prophète mort, les visiteuses évaporées, l’Arche en voie de disparition. Ça va redevenir une terre tranquille comme au bon vieux temps. Des petits câlins en prime, Pilou.

— Je regrette beaucoup d’avoir causé des désagréments à mes supérieurs par mon initiative, mon général – ne bouge pas un cheveu, ne cille pas, retient sa respiration, regarde fixement la photo du Président de la République le capitaine Pantoja. Telle ne fut pas mon intention, je vous assure. J’ai fait une évaluation incorrecte du pour et du contre. Je reconnais ma responsabilité. J’accepterai la sanction que vous m’infligerez pour cette faute.

— Le grand problème c’est qu’il n’y a pas de châtiment suffisant pour l’énormité de la faute que vous avez commise à Iquitos – croise les bras sur sa poitrine le Tigre Collazos. Vous avez fait tant de mal à l’Armée par ce scandale que même en vous fusillant nous ne serions pas quittes.

— J’ai tourné et retourné la chose dans ma tête et chaque fois j’en reste pantois, Pantoja – appuie son visage sur ses mains, le regarde avec malice, surprise, envie, méfiance le général Victoria. Soyez sincère, dites-nous la vérité. Pourquoi avez-vous fait semblable idiotie ? Étiez-vous fou de douleur par la mort de votre maîtresse ?

— Je jure par Dieu que mes sentiments pour cette visiteuse n’ont absolument pas influé sur ma décision, mon général – reste raide, ne remue pas les lèvres, compte six, huit, dix décorations sur la veste du général le capitaine Pantoja. Ce que j’ai écrit dans mon rapport est la plus stricte vérité : en prenant cette initiative, j’ai cru servir l’Armée.

— En rendant des honneurs militaires à une putain, en la traitant d’héroïne, en la remerciant pour les crampes tirées par les Forces armées – tire sur sa cigarette, tousse, regarde sa cigarette avec haine, murmure je suis en train de me tuer le Tigre Collazos. Ne nous défendons pas, mon vieux. Avec un autre service comme celui-là, vous nous discréditez à tout jamais.

— Je me suis pressé, en me retirant au lieu de livrer la dernière bataille – appuie sa tête sur le hamac, regarde le ciel et soupire le père Beltrán. Je t’avoue que j’ai la nostalgie des campements, des gardes, des galons. Tous ces mois-ci j’ai rêvé tous les jours d’épées, de la diane du clairon. Je fais des démarches pour reprendre l’uniforme, il paraît que ça peut s’arranger. N’oublie pas les coucouilles, Pilou.

— Mes collaboratrices étaient profondément affectées par la mort de cette visiteuse – détourne d’un millimètre son regard, distingue la carte du Pérou, la grande tache verte de la forêt le capitaine Pantoja. Mon objectif était de leur remonter le moral, de les encourager, en pensant à l’avenir. Je ne pouvais supposer que le Service de Visiteuses allait être fermé. Précisément maintenant, quand il marchait mieux que jamais.

— N’avez-vous pas pensé que ce Service ne pouvait exister que dans la clandestinité la plus totale ? – fait les cent pas dans la pièce, bâille, se gratte la tête, entend sonner les cloches, dit il est très tard le général Victoria. Je vous avais bien dit que la condition sine qua non de votre travail était le secret.

— L’existence et les fonctions du Service de Visiteuses étaient connues de tout le monde à Iquitos, bien avant mon initiative – garde les pieds joints, les mains collées au corps, le petit doigt sur la couture du pantalon, la tête immobile, tâche de localiser Iquitos sur la carte du mur, pense que c’est ce point noir le capitaine Pantoja. Bien malgré moi. Je vous assure que j’avais pris toutes mes précautions pour l’éviter. Mais dans une ville aussi petite c’était impossible, au bout de quelques mois la nouvelle avait fini par se savoir.

— Était-ce une raison pour transformer ces rumeurs en vérité apocalyptique ? – ouvre la porte, indique vous pouvez partir quand vous voudrez, Anita, je fermerai, le colonel López López. Si vous vouliez faire des discours, pourquoi ne pas l’avoir fait en votre nom personnel et en civil ?

— Alors vous le regrettez toutes beaucoup ? Moi aussi, nous étions de bons amis, le pauvre doit se geler de froid – s’étend sur le dos le lieutenant Bacacorzo. Mais au moins on ne l’a pas flanqué à la porte de l’Armée, il serait mort de tristesse. Oui, aujourd’hui comme ça. Mains sur les hanches, la tête rejetée en arrière et remue-toi le popotin, Coca.

— Par une évaluation erronée des conséquences, mon colonel – ne penche pas la tête, ne regarde pas de biais, pense que tout cela semble loin le capitaine Pantoja. J’étais tourmenté par l’idée qu’il puisse y avoir une débandade dans le Service après l’affaire de Nauta. Et il devenait chaque fois plus difficile de recruter des visiteuses, du moins de qualité. Je voulais les retenir, raviver leur confiance et leur tendresse envers l’institution. Je regrette beaucoup d’avoir commis cette erreur de calcul.

— Votre erreur nous coûte une semaine de colères et de mauvaises nuits – allume une nouvelle cigarette, pompe, rejette de la fumée par la bouche et le nez, a les cheveux en désordre, les yeux rougis et fatigués le Tigre Collazos. Est-ce vrai que vous passiez personnellement par les armes toutes les candidates au Service de Visiteuses ?

— Cela faisait partie de l’examen de présence au corps, mon général – rougit, reste muet, articule en s’étranglant, bégaie, se plante les ongles, se mord la langue le capitaine Pantoja. Pour vérifier leurs aptitudes. Je ne pouvais me fier à mes collaborateurs. J’avais découvert du favoritisme, du concubinage.

— Je ne sais comment vous n’avez pas fini tuberculeux – retient son rire, rit, redevient sérieux, se remet à rire, a les yeux pleins de larmes le Tigre Collazos. Je n’arrive pas à savoir si vous êtes un con angélique ou un cynique du braquemart.

— Le Service de Visiteuses à l’eau, l’Arche à l’eau, il n’y a plus personne à défendre et plus personne pour les lâcher – se frappe le ventre, se tord, se retord, claque la langue El Sinchi. Il y a une conspiration générale pour que je meure de faim. C’est la raison pour laquelle je ne réponds pas à tes avances et non ton manque de charme, chère Pénélope.

— Finissons-en une bonne fois – donne un petit coup sur la table le général Victoria. Est-ce vrai que vous vous refusez à demander votre radiation ?

— Je refuse énergiquement, mon général – recouvre son énergie le capitaine Pantoja. L’Armée c’est toute ma vie.

— Nous vous offrions une sortie acceptable – ouvre un dossier, tend au capitaine Pantoja un pli écrit à la machine, attend qu’il le lise, le range le général Victoria. Parce que nous pourrions vous soumettre à un conseil de discipline et vous imaginez déjà la sentence : dégradation infamante, expulsion.

— Nous avons décidé de ne pas le faire, parce que ça suffit comme ça comme scandale et à cause de vos antécédents personnels – fume, tousse, va à la fenêtre, l’ouvre, crache le Tigre Collazos. Si vous préférez rester dans l’Armée, ça vous regarde. Vous vous apercevrez qu’avec ce rapport que nous avons ajouté à vos états de services vous allez rester un long moment sans que vos galons fassent des petits.

— Je ferai tout ce que je pourrai pour me réhabiliter, mon général – se réjouissent la voix, le cœur, les yeux du capitaine Pantoja. Aucune punition ne sera pire que le remords d’avoir causé un tort involontaire à l’Armée.

— C’est bon, ne refaites plus jamais de gaffe pareille – regarde sa montre, dit il est dix heures, je m’en vais le général Victoria. Nous vous avons trouvé un nouveau poste bien loin d’Iquitos.

— Vous y allez dès demain matin et ne bougerez pas de là-bas au moins un an, pas même pour vingt-quatre heures – met sa vareuse, remonte sa cravate, lisse ses cheveux le Tigre Collazos. Si vous voulez rester dans l’Armée il est indispensable que les gens oublient l’existence du célèbre capitaine Pantoja. Ensuite, quand personne ne se souviendra de l’affaire, nous verrons.

— Les bras accrochés comme ça, les pattes comme ça, la tête penchée sur ce petit nichon – halète, va, vient, décore, noue, mesure le lieutenant Santana. Maintenant ferme tes yeux et fais la morte, Pitchoune. C’est cela même. Ma pauvre petite visiteuse, ah ! quel chagrin ma crucifiée, ma petite « sœur » de l’Arche si jolie.

— La garnison de Pomata, ils ont besoin d’un Intendant – tire les rideaux, ferme à clé les armoires, met de l’ordre sur les bureaux, prend une petite mallette le colonel López López. Au lieu du fleuve Amazone vous aurez le lac Titicaca.

— Et au lieu de la chaleur de la forêt, le froid du haut plateau des Andes – ouvre la porte, laisse passer les autres le général Victoria.

— Et au lieu de visiteuses, des lamas et des vigognes – met son képi, éteint la lumière, tend une main le Tigre Collazos. Vous m’aviez semblé un bien drôle d’oiseau, Pantoja. Oui, vous pouvez vous retirer.

— Brrrr, quel froid, quel froid ! – frissonne Pochita. Où sont les allumettes, où se trouve cette maudite bougie, que c’est horrible de vivre sans lumière électrique. Panta, réveille-toi, il est déjà cinq heures. Je ne sais pourquoi tu dois aller toi-même surveiller le petit déjeuner des soldats, ce que tu es maniaque. Il est très tôt, je meurs de froid. Ah ! idiot, tu m’as égratignée encore avec ta gourmette, pourquoi tu ne l’enlèves pas pour dormir. Je t’ai dit qu’il est cinq heures. Réveille-toi, Panta.

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DU MÊME AUTEUR

Aux Éditions Gallimard

LA VILLE ET LES CHIENS LA MAISON VERTE.

CONVERSATION À « LA CATHÉDRALE ».

LES CHIOTS, suivi de LES CAÏDS.

L’ORGIE PERPÉTUELLE.

LA TANTE JULIA ET LE SCRIBOUILLARD.

LA DEMOISELLE DE TACNA, théâtre.

LA GUERRE DE LA FIN DU MONDE.

HISTOIRE DE MAYTA.

QUI A TUÉ PALOMINO MOLERO ?

KATHIE ET L’HIPPOPOTAME suivi de LA CHUNGA, théâtre.

L’HOMME QUI PARLE.

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Impression Bussière à Saint-Amand (Cher), le 2 mars 1990.

Dépôt légal : mars 1990.

Numéro d’imprimeur : 230.

ISBN 2-07-038231-1. Imprimé en France

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Mario Vargas Llosa

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