Pantaleón et les visiteuses
Chapitre 2
S.V.G.P.F.A.
Rapport numéro un
OBJET GÉNÉRAL : Service de Visiteuses pour Garnisons, Postes Frontières
et Assimilés.
OBJET SPÉCIFIQUE : Aménagement du poste de commandement et
évaluation d’endroit adéquat pour recrutement.
CARACTÉRISTIQUES : secret.
DATE ET LIEU : Iquitos, 12 août 1956.
Le soussigné, capitaine A.P. (Intendance) Pantaleón Pantoja, chargé d’organiser et de faire fonctionner un Service de Visiteuses pour Garnisons, Postes Frontières et Assimilés (S.V.G.P.F.A.) dans toute la région amazonienne, présente ses respects au général Felipe Collazos, chef de l’Administration, Intendance et Services de l’Armée, et a l’honneur de l’informer :
1. Que dès son arrivée à Iquitos il s’est présenté à l’état-major de la Ve Région (Amazonie) devant le général Roger Scavino, commandant en chef, qui, après l’avoir reçu avec amabilité et cordiale sympathie, lui a communiqué quelques mesures prises pour la mise en marche avec le maximum d’efficacité de la mission qui lui a été confiée, à savoir : qu’afin de préserver le bon renom de l’institution, il convient que le soussigné ne se présente jamais en personne à l’état-major ni dans les casernes de la ville, ni ne revête l’uniforme, ni ne loge à la Cité militaire, ni n’ait de relations avec les officiers de la place, c’est-à-dire qu’il agisse à tout moment comme un civil, étant donné que les personnes et les milieux qu’il devra fréquenter (la racaille, le monde de la prostitution) ne correspondent pas aux fréquentations habituelles d’un capitaine des Forces armées. Qu’il observe scrupuleusement ces dispositions, en dépit de la tristesse qu’il ressent à devoir cacher sa qualité d’officier de notre Armée, ce dont il se sent fier, et à se tenir à l’écart de ses compagnons d’armes, qu’il considère comme ses frères, et malgré la délicate situation familiale que cela crée, étant donné qu’il est également obligé d’observer devant madame sa mère et sa propre épouse la plus extrême réserve sur sa mission, et par conséquent de manquer à la vérité presque tout le temps eu égard à l’harmonie familiale et au bon succès du travail. Qu’il accepte ces sacrifices, conscient de la nécessité impérative de l’opération dont ses supérieurs l’ont chargé et des intérêts de nos soldats qui servent la Patrie dans les contrées les plus reculées de la forêt ;
2. Qu’il a déjà pris possession de l’emplacement sis au bord du fleuve Itaya, affecté par l’état-major de la Ve Région au poste de commandement et centre logistique (recruteur/pourvoyeur) du Service de Visiteuses. Que se trouvent désormais sous ses ordres les soldats détachés au Service, qui répondent aux noms de Sinforoso Caiguas et Palomino Rioalto et que les supérieurs ont très judicieusement choisis pour leurs qualités d’excellent comportement, docilité et certaine indifférence devant les personnes de l’autre sexe, car, dans le cas contraire, le type de travail qu’ils auront et l’idiosyncrasie du milieu où ils évolueront pourraient susciter en eux des tentations et des problèmes subséquents pour le Service. Le soussigné veut faire remarquer que l’endroit où se trouve situé le poste de commandement et centre logistique présente les meilleures conditions : avant tout, espace et voisinage du moyen de transport (fleuve Itaya) ; puis protection des regards indiscrets, car la ville se trouve assez loin et l’endroit peuplé le plus proche, le moulin à riz Garote, s’élève sur la rive opposée (il n’y a pas de pont). D’un autre côté, il présente de bonnes possibilités topographiques pour installer un petit embarcadère, de sorte que tous les envois et réceptions, quand le Service de Visiteuses aura établi son système de circulation, puissent s’effectuer sous la surveillance directe du poste de commandement ;
3. Que la première semaine, le soussigné a dû consacrer tout son temps et ses efforts à nettoyer et rendre décent le local, un semi-quadrilatère de 1 323 mètres carrés (dont un quart est couvert d’un toit de zinc), entouré de cloisons en bois et avec deux portes, l’une sur le chemin d’Iquitos et l’autre sur le fleuve. La partie couverte d’un toit est de 327 mètres carrés et est carrelée ; elle se compose de deux étages, l’étage supérieur n’étant qu’un plancher en bois avec une barre d’appui, auquel conduit une échelle de meunier. Le soussigné y a installé son poste de commandement, bureau particulier, caisse et archives.
Dans la partie inférieure – qui peut être observée, à tout moment, depuis le poste de commandement – on a suspendu des hamacs pour Sinforoso Caiguas et Palomino Rioalto, et installé un cabinet de construction rustique (le tout-à-l’égout est le fleuve). La partie découverte est un terrain en terre, avec encore quelques arbres ;
Qu’une semaine pour l’aménagement des lieux pourrait sembler excessif, révélateur de lenteur ou de paresse, mais à vrai dire l’emplacement se trouvait dans des conditions inutilisables, et, si l’on peut dire, immondes, pour les raisons que voici : profitant que l’Armée l’avait abandonné, ce dépôt était devenu le refuge de pratiques hétérogènes et illégales. C’est ainsi que des adeptes du frère Francisco s’en étaient emparés ; cet individu d’origine étrangère, fondateur d’une nouvelle religion et soi-disant faiseur de miracles, parcourt à pied et en radeau l’Amazonie brésilienne, colombienne, équatorienne et péruvienne, dressant des croix dans les localités où il passe, et se faisant crucifier lui-même, pour prêcher dans cette extravagante position, aussi bien en portugais qu’en espagnol ou dans les dialectes chunchos. Il a l’habitude d’annoncer des catastrophes et il exhorte ses fidèles (innombrables, malgré l’hostilité de l’Église catholique et des églises protestantes, sans doute dû au charisme particulièrement élevé de l’individu, car son prêche a de l’effet non seulement sur des gens simples et incultes, mais aussi sur des personnes de bonne éducation, comme c’est arrivé par exemple et malheureusement avec la propre mère du soussigné) à se défaire de leurs biens et à construire des croix de bois et à faire des offrandes pour le jour où viendra la fin du monde, ce qui ne saurait tarder selon lui. Ici à Iquitos où le frère Francisco est passé ces jours-ci, il existe de nombreuses « arches » (ainsi appelle-t-on les temples de la secte créée par cet individu auquel, si les supérieurs le jugent bon, le Service de Renseignements devrait peut-être s’intéresser) et un groupe de « frères » et de « sœurs », comme ils s’appellent entre eux, avait transformé ce dépôt en « arche ». Ils avaient installé une croix pour leurs cérémonies antihygiéniques et cruelles, qui consistent à crucifier toutes sortes d’animaux, afin que leur sang baigne les fidèles agenouillés au pied de la croix. C’est ainsi que le soussigné a trouvé dans ce local d’innombrables cadavres de singes, chiens, ocelots et même perroquets et hérons, des taches d’huile et de sang partout et, sans doute, des milliers de germes infectieux. Que le jour où le soussigné a occupé les lieux il a dû recourir à la force publique pour déloger les Frères de l’Arche, au moment où ils se disposaient à clouer un lézard, celui-là même qui fut confisqué et livré au Magasin militaire de la Ve Région.
Que, antérieurement, ce malheureux local avait été utilisé par un sorcier ou guérisseur, que les « frères » expulsèrent manu militari le Maître Poncio, qui y célébrait des cérémonies nocturnes avec cette décoction d’écorces, l’ayahuasca, qui, à ce qu’il semble, soigne des maladies et provoque des hallucinations mais aussi, malheureusement, des troubles physiques instantanés, tels que multiples crachats, abondantes urines et diarrhée massive, excrétions qui, ajoutées aux cadavres postérieurs d’animaux sacrifiés et aux nombreux urubus et vermines attirés là par les déchets et la charogne, avaient transformé cet endroit en un véritable enfer pour la vue et l’odorat. Le soussigné a dû procurer à Sinforoso Caiguas et Palomino Rioalto des bêches, râteaux, balais et seaux (cf. reçus 1, 2 et 3) pour, en travaillant diligemment sous son contrôle, brûler les ordures, lessiver le sol et les murs et désinfecter tout au crésyl. Puis il a été nécessaire d’empoisonner et de boucher les terriers et d’installer des pièges pour stopper l’invasion des rongeurs, si abondants et effrontés que, sans exagérer, ils sortaient et se promenaient tranquillement sous les yeux du soussigné et même se prenaient à ses pieds. Il a été procédé au badigeonnage et à la peinture des murs, ce que réclamaient avec insistance les dégâts, inscriptions, dessins obscènes (l’enceinte avait dû abriter aussi des amours coupables) et les petites croix des « frères » qui les ornaient. De même, il a fallu acquérir au Marché de Belén, à des prix d’occasion, quelques meubles de bureau tels que table, chaise, tableau et classeur pour le poste de commandement (reçus 4, 5, 6 et 7). Quant au terrain découvert, où il y a encore plusieurs objets abandonnés par l’Armée du temps où elle l’utilisait comme dépôt (boîtes de conserve, matériel motorisé en ruine) que le Service de Visiteuses n’a pas voulu détruire dans l’attente d’ordres ultérieurs. Il a été débroussaillé et dûment nettoyé (on a même trouvé un serpent mort sous un buisson), et après tout cela le soussigné a l’honneur de déclarer qu’en sept jours et en s’imposant, assurément, des journées de dix et même douze heures de travail, il a réussi à transformer l’indescriptible dépotoir qu’il a reçu en un endroit habitable, simple mais en ordre, propre et même agréable, ainsi qu’il sied à toute dépendance de notre Armée, fût-elle clandestine comme c’est le cas de celle-ci ;
4. Qu’une fois aménagé l’emplacement, le soussigné a procédé à l’établissement de diverses cartes et organigrammes pour délimiter avec la plus grande exactitude l’aire que desservira le S.V.G.P.F.A., le nombre potentiel d’utilisateurs qu’il aura et les routes qu’emprunteront ses convois. Que la première évaluation topographique aboutit aux chiffres suivants : le Service de Visiteuses couvrira une aire approximative de 400 000 kilomètres carrés, qui comprend comme centres utilisateurs potentiels 8 Garnisons, 26 Postes et 45 Campements, vers lesquels les moyens de communication primordiaux, à partir du poste de commandement et centre logistique, sont l’air et la voie fluviale (cf. carte n° I), quoique dans quelques cas exceptionnels le transport pourrait s’effectuer par terre (environs d’Iquitos, Yurimaguas, Contamana et Pucallpa). Que pour déterminer le nombre potentiel d’utilisateurs du Service de Visiteuses, il s’est permis d’adresser (sous couvert du commandant en chef de la Ve Région) à toutes les Garnisons, Postes Frontières et Assimilés, pour qu’ils le soumettent aux commandants de compagnie ou, à défaut, d’unité le test suivant de son invention :
1. Combien de soldats et hommes de troupes célibataires se trouvent sous
votre commandement ? Considérez, avant de répondre, que, pour le but qui est recherché, le test comprend parmi les mariés non seulement les soldats et hommes de troupe unis en mariage par l’Église ou l’État, mais aussi ceux qui vivent en concubinage, et, même, ceux qui, de façon irrégulière ou sporadique, pratiquent quelque forme de cohabitation intime dans les environs de l’emplacement où ils servent.
OBSERVATION : Le test veut établir, avec la plus grande précision, le nombre d’hommes sous votre commandement qui ne pratiquent aucune forme, permanente ou passagère, de vie conjugale.
2. Une fois établi, avec la plus grande exactitude, le nombre de
célibataires sous votre commandement (dans l’acception du test), il conviendra de soustraire de ce chiffre tous les soldats et hommes de troupe qui, pour une raison ou une autre, peuvent être considérés comme inaptes à des activités de type conjugal normal. C’est-à-dire : invertis, onanistes invétérés, impuissants et apathiques sexuels. OBSERVATION : Considérant le respect naturel de chacun pour le qu’en-dira-t-on, les préjugés humains et la crainte logique d’être l’objet de plaisanteries de celui qui reconnaîtrait faire partie de cette exception, on met en garde l’officier responsable du test contre le risque, dans la réalisation de cette élimination statistique, de se borner seulement au témoignage de chaque soldat ou homme de troupe. Aussi recommande-t-on à l’officier, pour ce point particulier du test, de combiner les résultats de l’interrogatoire personnel avec les témoignages des autres (confidences d’amis et compagnons du sujet), l’observation personnelle ou quelque subterfuge inspiré et audacieux.
3. Après avoir fait cette soustraction et établi le nombre de soldats et
hommes de troupe célibataires à capacité conjugale sous votre commandement, il conviendra d’établir, avec astuce et discrétion, parmi ceux qui composent ce groupe, le nombre de prestations de type conjugal que chaque sujet calcule ou sait qu’il lui faudrait mensuellement pour satisfaire aux exigences de sa virilité. OBSERVATION : Le test veut établir un tableau d’ambitions maximales et minimales, selon cet exemple :
Sujet X Ambitions maximales par mois : 30 Ambitions minimales par mois : 4 {
4. Une fois établi le tableau précédent, il conviendra de déterminer dans le même groupe de célibataires à capacité conjugale sous votre commandement, au moyen de la même technique de sondages indirects, de questions d’apparence fortuite, etc., combien de temps calcule ou sait positivement le sujet que doit durer dans son cas la prestation conjugale (depuis les préliminaires jusqu’à sa conclusion définitive), selon le même schéma maximum/minimum :
Sujet X Ambition maximale par prestation : 2 heures Ambition minimale par prestation : 10 mm {
OBSERVATION : Aussi bien dans le paragraphe 3 que dans le 4 du test, établissez des moyennes et adressez ce chiffre, sans personnaliser l’information. Le test veut établir la moyenne normale mensuelle ambitionnée du nombre de prestations nécessaires à la virilité des soldats et hommes de troupe sous votre commandement, ainsi que le temps moyen normal ambitionné pour chaque prestation.
Que le soussigné tient à rendre compte de l’enthousiasme, la célébrité et l’efficacité avec lesquels les officiers des Garnisons, Postes et Campements ont répondu au test en question (seuls une quinzaine de Postes n’ont pu être consultés à cause d’obstacles dans la communication dus à des imperfections de l’équipe de transmission, au mauvais temps, etc.), ce qui a permis d’établir le tableau suivant :
Nombre potentiel d’utilisateurs du Service de Visiteuses : 8 726 (huit
mille sept cent vingt-six).
Nombre de prestations mensuelles (moyenne ambitionnée par
utilisateur) : 12 (douze).
Temps de prestation individuelle (moyenne ambitionnée) : 30 minutes.
Ce qui signifie que le Service de Visiteuses, pour remplir pleinement sa fonction, devrait être en état d’assurer à toutes les Garnisons, Postes Frontières et Assimilés de la Ve Région (Amazonie) une moyenne mensuelle de 104 712 (cent quatre mille sept cent douze) prestations, objectif évidemment éloigné dans les circonstances actuelles. Que le soussigné est conscient de l’obligation de faire démarrer le Service en se fixant des buts modestes et réalisables, et tenant compte de la réalité et de la philosophie cachée dans des proverbes tels que « Qui veut aller loin ménage sa monture » et « Rien ne sert de courir il faut partir à point ».
5. Qu’il lui faut savoir si parmi les Utilisateurs potentiels du Service de Visiteuses il faut inclure les grades intermédiaires (sous-officiers). Le soussigné sollicite des éclaircissements rapides à ce sujet, car, dans l’affirmative, les estimations obtenues varieraient considérablement. Tenant compte du chiffre déjà élevé des utilisateurs potentiels et des ambitions importantes qu’ils manifestent, le soussigné se permet de suggérer que, du moins dans la première étape de son fonctionnement, le Service de Visiteuses ne comprenne pas les grades intermédiaires.
6. Qu’il a procédé également aux premiers contacts en vue du recrutement. Grâce à la coopération d’un individu qui répond au nom de Porfirio Wong, alias le Chinois, qu’il a connu par hasard au centre nocturne dénommé « Mau-Mau » (Rue Pebas, n° 260), il a visité durant la nuit le lieu de divertissement fréquenté par des femmes de mœurs légères que dirige doña Leonor Curinchila, alias Chuchupe, communément connu sous le nom de Maison Chuchupe et sis sur la route qui mène aux bains de Nanay. Ladite Leonor Curinchila étant amie de Porfirio Wong, elle put être présentée par ce dernier au soussigné, qui, pour la circonstance, s’est fait passer pour un commerçant (import/export) nouvellement installé à Iquitos et à la recherche de distractions. La dénommée Leonor Curinchila s’est montrée coopérante et le soussigné a réussi – sans autre moyen pour lui que de vider plusieurs verres d’alcool (reçu 8) – à recueillir d’intéressantes informations sur le système de travail et les habitudes du personnel de l’établissement. C’est ainsi qu’à la Maison Chuchupe quelque 16 femmes constituent ce que l’on peut appeler le personnel stable, parce qu’il en est d’autres, entre quinze et vingt, qui travaillent irrégulièrement, y allant certains jours, manquant d’autres, pour des raisons qui vont des maladies vénériennes (v. g. gonorrhée ou chancre) contractées dans l’exercice des prestations jusqu’à des concubinages passagers, voire des contrats saisonniers (v. g. marchand de bois qui se fait accompagner en voyage d’une semaine à la montagne), et qui les éloignent momentanément du centre de travail. En résumé, le personnel au complet, entre le stable et le volant, de la Maison Chuchupe comprend quelque trente prostituées, quoique l’effectif (mais renouvelable) de chaque nuit soit de la moitié. Le soir que le soussigné a effectué sa visite il n’a enregistré que 8 présentes, mais il y avait à cela une raison exceptionnelle : l’arrivée à Iquitos du déjà cité frère Francisco. Sur ces 8, la plupart doivent avoir dépassé les vingt-cinq ans, quoique ce calcul reste incertain, étant donné qu’en Amazonie les femmes vieillissent prématurément, et qu’il n’est pas rare de rencontrer dans la rue des petites dames d’aspect très séduisant, aux hanches développées, aux bustes turgescents et à la démarche insinuante, auxquelles, selon les normes de la côte, on donnerait vingt ou vingt-deux ans alors qu’elles n’en ont que treize ou quatorze, et par ailleurs le soussigné faisait ses observations dans une demi-obscurité, car la Maison Chuchupe est pauvrement éclairée, par manque de ressources techniques ou, peut-être, par polissonnerie, car la pénombre est plus suggestive que la clarté, et aussi, s’il est permis de plaisanter, à cause du dicton qui veut que « la nuit tous les chats sont gris ». La plupart, donc, sur le chemin de la trentaine, tout en en étant assez loin dans l’ensemble, si on les évalue selon un critère fonctionnel et sans complaisance, c’est-à-dire avec un corps attirant et potelé, surtout les hanches et les seins qui tendent à être généreux dans ce coin de la Patrie, et des visages présentables, quoique de près il soit possible d’apercevoir des défauts, non pas une laideur de naissance, mais acquise par acné, variole et chute de dents, ce dernier accident étant assez fréquent en Amazonie à cause du climat débilitant et d’une alimentation insuffisante. Parmi les huit présentes il y avait en majorité des femmes à la peau blanche et aux traits indigènes amazoniens, puis des mulâtresses et enfin des femmes de la côte. La taille moyenne est plutôt peu élevée, et le dénominateur commun du personnel est la vitalité et la joie caractéristiques de cette contrée. Le soussigné a vu, durant sa visite à l’établissement, que lorsqu’elles ne se trouvaient pas en train d’effectuer les prestations, les prostituées dansaient et chantaient avec enthousiasme et turbulence, sans donner signe de fatigue ou d’abattement, lançant souvent des plaisanteries et des blagues de caractère osé qu’il est logique d’attendre de ce genre d’établissement. Mais en même temps sans esprit querelleur, quoique, à en juger d’après des anecdotes échappées de la bouche de Leonor Curinchila et Porfirio Wong, il se produise parfois des accidents et des rixes sanglantes.
En outre, il déclare : Qu’il a pu également s’informer, grâce à ladite Chuchupe, des tarifs des prestations qui sont variables et dont les deux tiers seulement reviennent à celle qui prête ses services, le tiers restant correspondant à la commission de l’établissement. Que la différence de tarif est fonction du plus ou moins grand attrait physique de la prostituée, du temps que dure la prestation (le client qui désire en effectuer plusieurs ou dormir auprès de celle qui s’est occupée de lui débourse, naturellement, plus d’argent que celui qui se contente d’une prestation expéditive et physiologique), et aussi et surtout du degré de spécialisation et de tolérance de la prostituée. Mme Curinchila a expliqué au soussigné que, contrairement à ce que ce dernier ingénument croyait, ce n’est pas une majorité mais une très petite minorité de clients qui se contente d’une prestation simple et normale (tarif : 50 sols ; durée : quinze à vingt minutes), la plupart exigeant une série de variantes, élaborations, fioritures, distorsions et complications qui correspondent à ce qu’on a coutume d’appeler aberrations sexuelles. Que dans la gamme variée de prestations proposées, figurent depuis la simple masturbation effectuée par la prostituée (manuelle : 50 sols ; buccale ou « pompier » : 200), jusqu’à l’acte sodomite (en termes vulgaires « porte étroite » ou « mousse au chocolat » : 250), le 69 (200 sols), spectacle saphique ou « gouines » (200 sols chacune), ou des cas plus rares comme ceux de clients qui exigent de donner ou de recevoir le fouet, de passer ou de voir des déguisements et d’être adorés, humiliés, voire même déféqués, extravagances dont les tarifs oscillent entre 300 et 600 sols. Que tenant compte de l’éthique sexuelle en vigueur dans le pays et du petit budget du S.V.G.P.F.A., le soussigné a pris la décision de limiter les services qu’il exigera de ses collaboratrices, et auxquels par conséquent pourront aspirer les utilisateurs, à la prestation simple et normale, en excluant toutes les déformations énumérées ou qui s’y apparentent. Qu’en fonction de cette prémisse le Service de Visiteuses établira le recrutement et fixera le temps et le tarif des prestations. Ce qui n’empêchera pas que, lorsque le Service aura réussi à répondre pleinement à la demande en termes quantitatifs, si ses moyens financiers augmentent et les paramètres moraux du pays s’élargissent, on puisse envisager d’introduire un début de diversification qualitative dans les prestations, pour satisfaire les cas, fantaisies ou besoins particuliers (si les supérieurs en conviennent et l’autorisent) ;
Que le soussigné n’a pu établir, avec la précision que conseillent le calcul des probabilités et la statistique du marché (marketing), quelle est la moyenne journalière de prestations sur laquelle table ou est en condition de tabler une prostituée, pour avoir une idée approximative primo, de ses revenus, secundo, de sa capacité opérationnelle, parce que, apparemment, il règne en la matière le plus grand arbitraire. C’est ainsi qu’une prostituée peut gagner en une semaine ce qu’ensuite elle ne parvient pas à réunir en deux mois, cela dépendant de multiples facteurs, parmi lesquels, probablement, se trouvent le climat, voire les astres (influence astrale sur les glandes et les pulsions sexuelles des hommes) qu’il n’importe pas trop non plus de déterminer. Que, du moins, le soussigné a pu établir clairement, au moyen de blagues et de questions captieuses, que les plus douées et efficientes peuvent, en une bonne nuit de travail (samedi ou veille de fête), effectuer une vingtaine de prestations sans être excessivement épuisées, ce qui autorise la formulation suivante : un convoi de dix visiteuses, choisies parmi celles de meilleur rendement, pourrait réaliser 4 800 prestations simples et normales par mois (semaine de six jours) en travaillant full time et sans contretemps. C’est-à-dire que, pour atteindre l’objectif maximum ambitionné de 104 712 prestations mensuelles, il faudrait un corps permanent de 2 115 visiteuses de la plus haute catégorie qui travailleraient à temps complet et n’auraient jamais de contretemps. Possibilité, naturellement, chimérique pour le quart d’heure.
En outre, il déclare : Qu’en dehors des prostituées qui travaillent dans des établissements (outre la Maison Chuchupe il y en a dans la ville deux autres du même genre, quoique, semble-t-il, d’une catégorie inférieure) il existe à Iquitos un grand nombre de femmes, surnommées « lavandières », qui pratiquent la prostitution de façon ambulante, proposant leurs services de maison en maison, de préférence au crépuscule et à l’aube où la surveillance policière est moins soutenue, ou se postant en divers endroits pour racoler le client, tels que la place du 28-Juillet et les abords du Cimetière. Que pour cette raison il semble évident que le S.V.G.P.F.A. n’aura aucune difficulté à recruter du personnel étant donné que la main-d’œuvre indigène est plus que suffisante pour ses modestes possibilités initiales. Qu’aussi bien le personnel féminin de la Maison Chuchupe que celui des établissements voisins et les « lavandières » qui opèrent pour leur compte ont des protecteurs masculins (souteneurs ou maquereaux), en général des individus aux mauvais antécédents ou qui ont maille à partir avec la justice, auxquels elles sont obligées (plusieurs le font par motu proprio) de remettre une partie ou la totalité de leurs gains. Cet aspect du sujet – existence du proxénétisme ou maquerellage – devra être pris en considération par le Service de Visiteuses au moment du recrutement du personnel, car il est indubitable que ces individus pourraient être une source de problèmes. Mais le soussigné sait bien, depuis l’inoubliable époque où il était cadet, qu’il n’y a pas de mission qui n’offre de difficultés et qu’il n’y a pas de difficulté qui ne puisse être surmontée avec de l’énergie, de la volonté et du travail.
Que la direction et l’entretien de la Maison Chuchupe semblent être menés à bien uniquement grâce aux efforts de deux personnes, la propriétaire, Leonor Curinchila, et, remplissant des fonctions qui vont de limonadier à balayeur, un petit homme de taille minuscule, presque un nain, d’âge indéfini et de race métisse, Juan Rivera, surnommé Choupette, qui plaisante familièrement avec le personnel et auquel celui-ci obéit avec promptitude et respect et qui est, également, populaire parmi les clients.
Ce qui fait penser au soussigné que, suivant cet exemple, le Service de Visiteuses, à condition d’être dûment structuré, pourrait fonctionner avec un personnel administratif minimal. Que cette reconnaissance d’un éventuel lieu de recrutement a servi au soussigné à se faire une idée générale du milieu dans lequel il devra forcément travailler et à concevoir quelques plans immédiats que, dès qu’ils seront au point, il soumettra à ses supérieurs pour leur approbation, perfectionnement ou écartement.
7. Que dans son souci d’acquérir des connaissances scientifiques plus amples, qui lui permettent une meilleure appréciation du but à atteindre et des moyens d’y parvenir, le soussigné a essayé de se procurer, dans les bibliothèques et librairies d’Iquitos, un stock de livres, brochure : et revues relatifs au thème des prestations que le S.V.G.P.F.A. doit offrir, mais il est au regret de communiquer à ses supérieurs que ses efforts ont été presque tous inutiles, car dans les deux bibliothèques d’Iquitos – la Municipale et celle du Collège des Pères augustiniens – il n’a trouvé aucun texte, général ou particulier, spécifiquement consacré au sujet qui l’intéresse (sexe et dérivés), passant plutôt des moments pénibles à faire ses recherches, puisqu’il a dû essuyer des réponses tranchantes des employés, et, à celle de San Agustín, un religieux s’est même permis de lui manquer de respect en le traitant de dépravé. De même dans les trois librairies de la ville, la « Lux », la « Rodríguez » et la « Mesía » (il y en a une quatrième, celle des Adventistes du Septième Jour, où il ne valait pas la peine de tenter la recherche), le soussigné n’a pu non plus trouver du matériel de qualité ; il n’a obtenu, et pour comble à des prix excessifs (reçus 9 et 10), que des manuels insignifiants et insipides, qui répondent aux titres Comment développer l’élan viril. Aphrodisiaques et autres secrets de l’amour. Tout le sexe en vingt leçons, avec lesquels, modestement, il a inauguré la bibliothèque du S.V.G.P.F.A. Qu’il prie ses supérieurs, s’ils le jugent bon, de bien vouloir lui adresser de Lima une sélection d’ouvrages spécialisés en tout ce qui concerne l’activité sexuelle, masculine et féminine, de théorie et de pratique, et en particulier une documentation sur des sujets d’intérêt fondamental tels que maladies vénériennes, prophylaxie sexuelle, perversions, etc., ce qui, sans aucun doute, profitera au Service de Visiteuses.
8. Pour conclure sur une anecdote personnelle un peu amusante, afin d’alléger la matière scabreuse de ce rapport, le soussigné se permet de référer que la visite à la Maison Chuchupe s’est prolongée jusqu’à presque quatre heures du matin et a provoqué chez lui une série de dérangements gastriques, résultat des copieuses libations qu’il a dû faire et auxquelles il est peu habitué, étant donné son absence de goût pour la boisson et la prescription médicale (des hémorroïdes heureusement déjà extirpées). Qu’il a dû se soigner en faisant appel à un médecin civil, pour ne pas recourir au service de Santé militaire, conformément aux instructions (reçu 11), et qu’il s’est heurté à pas mal de difficultés domestiques en regagnant son foyer à une heure indue et dans un état peu convenable.
Dieu vous garde.
Signé :
capitaine A.P. (Intendance) PANTALEÓN PANTOJA.
c. c. au général Roger Scavino, commandant en chef de la V e Région (Amazonie).
Pièces jointes : 11 reçus et une carte.
Nuit du 16 au 17 août 1956
Sous un soleil radieux, la sonnerie du clairon inaugure la journée à la caserne de Chiclayo : agitation bruyante dans les chambrées, joyeux hennissements dans les enclos, fumée cotonneuse aux cheminées de la cuisine. Tout s’est réveillé en quelques secondes et il règne partout une atmosphère chaude, bienfaisante, stimulante, de disposition alerte et de plénitude vitale. Mais, minutieux, incorruptible, ponctuel, le lieutenant Pantoja traverse le terrain – vive encore sur le palais et la langue la saveur du café au crémeux lait de chèvre et des toasts à la confiture de lucuma – où répète la fanfare pour le défilé de la Fête nationale. Autour marchent, rectilignes et vaillantes, les colonnes d’une compagnie. Mais, rigide, le lieutenant Pantoja surveille maintenant la distribution du petit déjeuner aux soldats : ses lèvres comptent sans faire de bruit et, fatidiquement, quand il arrive muet à 120, le caporal d’ordinaire sert la dernière goutte de café et remet le morceau de pain n° 120 et l’orange n° 120. Mais maintenant le lieutenant Pantoja, telle une statue, surveille des soldats qui déchargent du camion les sacs d’approvisionnement : ses doigts suivent le rythme du déchargement comme un chef d’orchestre les mesures d’une symphonie. Derrière lui, une voix ferme, avec un fond presque perdu de tendresse virile que seule une ouïe fine percevrait, le colonel Montes affirme paternellement : « Une meilleure cuisine que la chiclayenne ? Ni la chinoise ni la française, messieurs : que pourraient-elles opposer aux dix-sept variétés de riz au canard ? » Mais maintenant le lieutenant Pantoja goûte soigneusement et sans que s’altère un muscle de son visage les marmites de la cuisine. Le zambo Chanfaina, sergent-chef des cuisines, a les yeux pendus à l’officier et la sueur de son front, le tremblement de ses lèvres dénoncent anxiété et panique. Mais maintenant le lieutenant Pantoja, de la même manière méticuleuse et inexpressive, examine les effets rapportés de la blanchisserie et que deux soldats empilent dans des sacs en plastique. Mais maintenant le lieutenant Pantoja préside, dans une attitude hiératique, à la distribution de guêtres aux nouvelles recrues. Mais maintenant le lieutenant Pantoja, avec une expression, cette fois, animée et presque amoureuse, plante de petits drapeaux sur des graphiques, rectifie des courbes statistiques d’un tableau, ajoute un chiffre à l’organigramme d’un panneau. La fanfare de la caserne interprète vivement une pimpante marinera.
Une nostalgie humide imprègne l’air, voile le soleil, interrompt les clairons, les cymbales et la grosse caisse, une sensation d’eau qui glisse entre les doigts, de crachat que boit le sable, de lèvres brûlantes qui en se posant sur la joue se gangrènent, un sentiment de ballon crevé, de film qui s’achève, une tristesse qui soudain marque un but : voici que le clairon (du réveil ? de l’ordinaire ? de l’extinction des feux ?) fend à nouveau l’air tiède (du matin ? de l’après-midi ? de la nuit ?). Mais dans l’oreille droite surgit maintenant un chatouillement croissant, qui gagne rapidement tout le lobe et se propage au cou, fait le tour et remonte l’oreille gauche : elle aussi s’est mise, intimement, à palpiter – remuant son duvet invisible, ouvrant ses innombrables pores assoiffés, en quête de, demandant que – et à la nostalgie récalcitrante, à la féroce mélancolie succède maintenant une secrète fièvre, une appréhension diffuse, une méfiance qui se dresse pyramidale comme une meringue, une peur corrosive. Mais le visage du lieutenant Pantoja ne le montre pas : il examine, un à un, les soldats qui s’apprêtent à entrer en ordre dans le magasin d’habillement. Mais quelque chose provoque une discrète hilarité dans ces uniformes de parade qui observent là en haut, où devait se trouver le toit du magasin et où il y a en revanche la Tribune de la Fête nationale. Le colonel Montes est-il là ? Oui. Le Tigre Collazos ? Oui. Le général Victoria ? Oui. Le colonel López López ? Oui. Ils se sont mis à sourire sans agressivité, cachant leur bouche sous les gants de cuir marron, tournant un peu la tête de côté, faisant des messes basses. Mais le lieutenant Pantoja sait de quoi, pourquoi, comment. Il ne veut pas regarder les soldats qui attendent le coup de sifflet pour entrer, recevoir les effets neufs et remettre les vieux, parce qu’il se doute, sait ou devine que lorsqu’il regardera, verra et positivement saura, Mme Leonor le saura et Pochita aussi le saura. Mais ses yeux changent subitement d’avis et scrutent la formation : ha, ha ! quelle rigolade, et quelle honte. Oui, il en a été ainsi. Épaisse comme le sang de l’angoisse coule sous sa peau tandis qu’il voit, en proie à une terreur froide, en s’efforçant de dissimuler ses sentiments, comment les uniformes des recrues se sont arrondis, s’arrondissent à la poitrine, aux épaules, aux hanches, aux cuisses, comment des calots commencent à pleuvoir les chevelures, comment s’adoucissent, s’amollissent et rosissent les traits des visages et comment les regards virils deviennent caressants, ironiques, coquins. À la panique a succédé une sensation de ridicule séditieux et blessant. Il prend la brusque décision de jouer le tout pour le tout et, bombant légèrement le torse, il ordonne : « Dégrafez les chemises, nom de Dieu ! » Mais maintenant passent sous ses yeux, les boutons dégrafés, les boutonnières dégagées, les bordures piquées des chemises au vent, les fuyants mamelons dressés des soldats, l’albâtre dodelinant, les seins blafards et terreux qui se balancent au rythme de la marche. Mais maintenant le lieutenant Pantoja prend la tête de la compagnie, l’épée au clair, le profil sévère, le front noble, le regard limpide, piétinant l’asphalte avec détermination : un-deux, un-deux. Nul ne sait qu’il maudit son sort. Sa douleur est profonde, grande son humiliation, infinie sa honte parce que derrière lui, marquant le pas sans martialité, mollement, comme des juments dans la boue, avancent les nouvelles recrues qui n’ont même pas su bander leur poitrine pour aplatir les tétons, utiliser des chemises trompeuses, se couper les cheveux aux cinq centimètres réglementaires et se limer les ongles. Il les sent marcher derrière lui et il devine : elles n’essaient pas de mimer l’expression virile, elles exhibent avec agressivité leur condition féminine, elles dressent le buste, se déhanchent, agitent leurs fesses et secouent leur ample chevelure. (Un frisson : il est sur le point de faire pipi dans son caleçon, M me Leonor en repassant l’uniforme s’en apercevrait, Pochita en cousant le nouveau galon se mettrait à rire.) Mais maintenant il faut se concentrer rudement sur le défilé parce qu’ils passent devant la Tribune. Le Tigre Collazos garde son sérieux, le général Victoria dissimule un bâillement, le colonel López López acquiesce compréhensif et même jovial, et la coupe ne serait pas si amère s’il n’y avait là également, dans un coin, l’admonestant avec tristesse, fureur et déception, les yeux gris du général Scavino.
Maintenant cela ne lui importe plus autant : le fourmillement des oreilles s’est violemment accru et, décidé à jouer le tout pour le tout, il ordonne à la compagnie « Pas de gymnastique, marche ! » et il donne l’exemple. Il court à une cadence rapide et harmonieuse, suivi par les molles foulées chaudes et engageantes, tandis qu’il sent monter le long de son corps une tiédeur semblable à la vapeur d’une marmite de riz au canard qui sort du feu. Mais maintenant le lieutenant Pantoja s’est arrêté net et derrière lui la troublante compagnie. Avec un léger rouge aux joues il fait un geste pas très clair que, cependant, tous comprennent. Un mécanisme s’est défait, la cérémonie souhaitée a commencé. La première section défile devant lui et il est fâcheux que l’adjudant Porfirio Wong porte un uniforme si négligé – il arrive à penser : « Il lui faudra une réprimande et une leçon sur l’usage des effets » –, mais les soldats ont maintenant commencé, en passant devant lui – qui reste immobile et inexpressif –, à déboutonner vivement leur vareuse, à montrer leurs seins fougueux, à tendre la main pour lui pincer amoureusement le cou, les lobes, la courbe supérieure et, ensuite, avançant – l’une après l’autre, l’un après l’autre – la tête (il leur facilite la tâche en se penchant), à lui mordiller délicieusement le bout des oreilles. Une sensation de plaisir avide, de satisfaction animale, de joie exaspérée et tentaculaire, efface la peur, la nostalgie, le ridicule, tandis que les recrues pincent, caressent et mordillent les oreilles du lieutenant Pantoja. Mais parmi les soldats, quelques visages familiers glacent par rafales son bonheur d’une pointe d’inquiétude : déhanchée et grotesque dans son uniforme avance Leonor Curinchila et, arborant l’étendard, avec un brassard de caporal fourrier, vient Choupette, et maintenant, fermant la dernière section – angoisse qui jaillit comme un jet de pétrole et baigne le corps et l’esprit du lieutenant Pantoja –, un soldat encore flou : mais il sait – la peur irrespirable, le ridicule torturant, l’enivrante mélancolie sont revenus – que sous les insignes, le calot, le pantalon aux grandes poches et la triste chemise de coutil sanglote la malheureuse Pochita. Le clairon détonne grossièrement, M me Leonor lui susurre : « Voilà ton riz au canard, Pantita. »
S.V.G.P.F.A.
Rapport numéro deux
OBJET GÉNÉRAL : Service de Visiteuses pour Garnisons, Postes Frontières
et Assimilés.
OBJET PARTICULIER : Rectification d’estimations, premiers recrutements et
signes distinctifs du S.V.G.P.F.A.
CARACTÉRISTIQUES : Secret.
DATE ET LIEU : Iquitos, 22 août 1956.
Le soussigné, capitaine A.P. (Intendance) Pantaleón Pantoja, officier responsable du S.V.G.P.F.A., présente ses respects au général Felipe Collazos, chef de l’Administration, Intendance et Services de l’Armée, et a l’honneur de l’informer :
1. Que dans son rapport numéro un, du 12 août, au paragraphe relatif au nombre de visiteuses que requerrait le S.V.G.P.F.A. pour couvrir la demande de 104 712 prestations mensuelles, selon la première estimation grosso modo du marché (si ses supérieurs permettent l’utilisation de ce terme technique), le soussigné a calculé ce nombre comme « un corps permanent de 2 115 visiteuses de la plus haute catégorie » (vingt prestations par jour), travaillant full time et sans contretemps. Que cette estimation souffre d’une grave erreur, dont le seul coupable est le soussigné, à cause d’une vision masculinisée du travail humain, qui, de façon impardonnable, lui a fait oublier certains conditionnements privatifs du sexe féminin, ceux-là mêmes qui, dans ce cas, imposent à cette comptabilité une nette correction, malheureusement dans un sens défavorable pour le S.V.G.P.F.A. C’est ainsi que le soussigné a oublié de déduire, dans le nombre de jours de travail des visiteuses, les cinq ou six jours de sang qu’évacuent mensuellement les femmes (jours de règles ou périodes) et durant lesquels, tant parce que c’est une habitude étendue chez les hommes de n’avoir pas de commerce charnel avec la femme durant ses menstrues que parce qu’on trouve solidement ancré dans cette région de la Patrie le mythe, tabou ou aberration scientifique selon lequel avoir des contacts intimes avec une femme saignante provoque l’impuissance, on peut les considérer comme inaptes à la prestation. Ce qui, bien entendu, contredit l’estimation antérieure. Que prenant en considération ce facteur et assignant, de façon souple, une moyenne mensuelle de 22 jours ouvrables par visiteuse (en excluant les cinq de menstruation et seulement trois dimanches, car il n’est pas déraisonnable de supposer qu’un dimanche de chaque mois coïncide avec le sang cyclique), le S.V.G.P.F.A. devrait requérir un personnel de 2 271 visiteuses de la plus haute catégorie, opérant à temps complet et sans contretemps, c’est-à-dire 156 de plus que ce qu’avait calculé par erreur le rapport précédent ;
2. Qu’il a procédé au recrutement de ses premiers collaborateurs civils dans les personnes, déjà citées dans le rapport numéro un, de Porfirio Wong, alias le Chinois, Leonor Curinchila, alias Chuchupe et Juan Rivera, alias Choupette. Que le premier percevra un salaire de base de 2 000 (deux mille) sols par mois et une prime de 300 (trois cents) sols pour mission en campagne et remplira les fonctions de recruteur, à quoi l’autorisent ses nombreuses relations dans le milieu des femmes de mauvaise vie, aussi bien en maison que « lavandières », et chef de convoi chargé de la protection et du contrôle de l’acheminement des visiteuses aux centres utilisateurs. Que l’embauche de Leonor Curinchila et de son concubin (telle est la relation qui l’unit à Choupette) s’est révélée plus aisée que ne le supposait le soussigné quand il leur a proposé de collaborer au Service de Visiteuses à leurs moments perdus. C’est ainsi que, une atmosphère cordiale de confidences s’étant créée lors de la seconde visite effectuée par le soussigné à la Maison Chuchupe, ladite Leonor Curinchila a révélé à celui-ci qu’elle était au bord de la faillite et qu’elle envisageait depuis quelque temps de céder son fonds de commerce. Non par manque de clientèle, laquelle augmente de jour en jour, mais par les obligations onéreuses de diverses natures auxquelles la contraignent les Forces de Police et Auxiliaires. C’est ainsi, par exemple, que pour le renouvellement annuel du permis de fonctionnement qu’elle sollicite au Commandement de la Garde civile, Leonor Curinchila doit débourser, outre les droits légaux, de grosses sommes à titre de gratification aux chefs de la section Maisons closes et Bars afin de faciliter la démarche. En plus de cela, les membres de la Police judiciaire (P.J.P.) de la ville, qui sont plus de trente, et un bon nombre d’officiers de la G.C., ont pris l’habitude de requérir gratuitement les services de la Maison Chuchupe, aussi bien pour ce qui est des boissons alcoolisées que pour les prestations, sous la menace de faire un rapport accusant l’établissement (dont le propriétaire n’est autre que le fermeture immédiate. Qu’outre cette ponction économique persistante, Leonor Curinchila a dû se résigner à voir augmenter de façon mathématique le loyer de l’établissement (dont le propriétaire n’est rien moins que le Préfet du Département), sous peine d’expulsion. Et, finalement, que Leonor Curinchila se trouvait donc fatiguée par l’intense activité et le rythme fébrile et désordonné qu’exige son travail – mauvaises nuits, atmosphère viciée, menace de rixes, escroqueries et chantages, manque de vacances et de repos dominical –, sans que ces sacrifices se traduisent par des gains appréciables. Pour toutes ces raisons elle a accepté avec joie la proposition de collaborer au Service de Visiteuses en prenant elle-même l’initiative de proposer un travail non pas éventuel mais exclusif et permanent, et en manifestant beaucoup d’intérêt et d’enthousiasme en étant mise au courant de la nature du S.V.G.P.F.A. Que Leonor Curinchila, qui est désormais parvenue à un accord avec Humberto Sipa, alias le Morveux, propriétaire d’un lieu de plaisir dans le district de Punchana, pour lui céder la Maison Chuchupe, travaillera au Service de Visiteuses aux conditions suivantes : 4 000 (quatre mille) sols par mois de salaire, plus 300 (trois cents) de prime pour travail de campagne et droit à percevoir un pourcentage n’excédant pas 3 % seulement durant une année, sur les gains des visiteuses engagées par son intermédiaire. Ses fonctions seront celles de chef de personnel du S.V.G.P.F.A. se chargeant du recrutement, de l’établissement des horaires, de la rotation et de la composition des convois, du contrôle des opérations et de la surveillance générale du personnel féminin. Que Choupette percevra un salaire de base de 2000 (deux mille) sols, plus 300 (trois cents) sols pour mission de campagne, et sera responsable du fonctionnement du centre logistique (avec deux adjoints : Sinforoso Caiguas et Palomino Rioalto) et chef de convoi. Que ces trois collaborateurs ont pris leurs fonctions au S.V.G.P.F.A. le lundi 20 août à 8 heures du matin ;
3. Que soucieux de donner une physionomie propre et distincte au S.V.G.P.F.A. et de le doter de signes représentatifs qui, sans dénoncer ses activités à l’extérieur, permettent du moins à ceux qui le servent de se reconnaître entre eux, et d’identifier ses membres, locaux, véhicules et dépendances, le soussigné a décidé de désigner le vert et le rouge comme couleurs emblématiques du Service de Visiteuses, par le symbolisme suivant :
a) vert à cause de la nature belle et exubérante de la région amazonienne
où le Service va forger son destin et
b) rouge à cause de l’ardeur virile de nos soldats et hommes de troupe
que le Service contribuera à calmer ;
Qu’il a déjà donné des instructions pour qu’aussi bien le poste de commandement que les équipes de transport du Service de Visiteuses arborent les couleurs emblématiques et qu’il a demandé de confectionner, pour la somme de 185 sols (reçu ci-joint), à la ferblanterie Le Paradis du Fer-blanc, deux douzaines de petites cocardes rouge et vert (sans aucune inscription, cela va sans dire) susceptibles d’être portées à la boutonnière par les hommes et accrochées au chemisier ou à la robe par les visiteuses, insignes qui, sans enfreindre les normes de discrétion exigées du S.V.G.P.F.A., tiendront lieu d’uniforme et de lettre de créance de ceux qui ont et auront l’honneur d’appartenir à ce Service.
Dieu vous garde.
Signé :
capitaine A.P. (Intendance) PANTALEÓN PANTOJA.
c. c. au général Roger Scavino, commandant en chef la Ve Région (Amazonie)
Pièce jointe : un reçu.
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