Pas de répit pour Mélanie
Chapitre 1 - L’arrivée de Florence
CHAPITRE 1
L’arrivée de Florence
L’été est enfin revenu. Les fleurs embellissent tous les jardins. Les
enfants ont déserté l’école et prennent plaisir à savourer leurs vacances. Sur
la ferme des Tremblay pourtant, ce n’est pas le travail qui manque ! Le
trèfle ondule déjà dans les grands champs et Mélanie, une fillette de douze
ans au regard profond, à cheval sur un gros tracteur, s’affaire à faucher les
tiges colorées. Celles-ci se couchent sur son passage, pareilles aux vagues
d’une plage.
D’habitude, Mélanie aime bien conduire le lourd véhicule et elle ne
manque ni de courage, ni d’adresse. Elle est déjà très sérieuse pour son âge
et son père peut compter sur elle. Mais ce matin le temps lui semble long et
la fillette n’arrête pas de consulter sa montre.
Quinze heures ! Mélanie se dresse soudain, énervée. Elle arrête son
tracteur et court vers une camionnette stationnée tout près. La fillette en
actionne le klaxon pour attirer l’attention de son père qui, à l’autre bout du
champ, travaille aussi à la coupe des foins. Comprenant le message,
l’homme rebrousse chemin et Mélanie, souriante, retire un sac à dos de la camionnette. Il contient des vêtements propres. À l’abri de la portière,
Mélanie se change rapidement.
En jupe mauve et gilet orange, ses beaux cheveux châtains coiffés en
une tresse derrière la tête, Mélanie ne tient plus en place.
« Vite, papa ! crie-t-elle. Vite, on va être en retard ! »
Monsieur Tremblay, sans trop se presser, monte enfin dans la
camionnette et celle-ci démarre alors qu’au loin s’étire la longue plainte
d’un bateau.
• • •
Pendant ce temps, dans le magnifique village de Pointe aux Lilas, la vie
s’écoule, calme ou mouvementée selon la personnalité de ses habitants.
Chez la vieille madame Labbé, par exemple, on pourrait dire que c’est la
méfiance qui règne. Cette femme renfrognée, habillée de robes démodées et
toujours mal coiffée, affiche un air menaçant. Les enfants, qui la
surnomment « la sorcière », ne l’aiment pas beaucoup. Mais il faut dire
qu’elle ne fait rien pour améliorer la situation : elle est chicanière et ne
supporte personne sur son terrain.
Cet après-midi-là, mystérieuse, madame Labbé descend avec précaution
l’escalier abrupt qui mène à son grenier. C’est qu’elle n’y voit pas très bien,
la vieille sorcière ! Elle rabat doucement la trappe qui bouche l’entrée et la
verrouille à l’aide d’une grosse clef de fer ancienne. Puis elle cache celle-ci
dans le sac de lin qu’elle porte toujours en bandoulière.
Au rez-de-chaussée, madame Labbé, toujours aussi méfiante, jette un
coup d’œil inquisiteur à l’extérieur. Puis elle s’assoit dans un grand fauteuil
recouvert d’une housse décolorée par le temps. Tirant vers elle une petite table, elle met ses lunettes et entreprend de résoudre des mots croisés tout
en écoutant une émission à la radio.
« … Eh bien ! annonce bientôt le commentateur, notre émission
s’achève avec la question à nos auditeurs. Aujourd’hui, il s’agit de me dire
la signification du mot « bergamote ». Je répète : « bergamote ». Si vous
connaissez la réponse, vous pouvez nous rejoindre au numéro 662-9888… »
Madame Labbé, qui s’est arrêtée d’écrire pour tendre l’oreille, n’a pas
attendu les indications du commentateur pour composer le numéro qu’elle
connaît par cœur. Elle attend, le souffle court, qu’on lui réponde.
— Les sons de notre pays, bonjour ?
— Espèce de poire ! Fruit du bergamotier, lance sèchement la vieille
femme.
Le commentateur hésite un moment, surpris par le ton bourru de
l’auditrice. Mais reprenant rapidement ses esprits, il déclare, joyeux :
— Mais c’est madame Labbé, notre fidèle auditrice de Pointe aux
Lilas ! Eh ! oui, chère madame, vous avez encore une fois raison. Vous
venez de gagner notre prix de la semaine : un robot culinaire de marque
Black and Decker. Toutes nos félicitations, madame Labbé et… à la
prochaine. Portez-vous bien.
Cette dernière raccroche avec un léger sourire. Elle syntonise aussitôt
une autre station pour une seconde émission faisant appel aux auditeurs.
C’est qu’elle aime gagner, madame Labbé. D’ailleurs on peut voir, tout
autour d’elle, sous la cage de l’escalier ainsi que dans une penderie laissée
ouverte, des tas de boîtes-cadeaux encore scellées et portant les illustrations
de leur contenu : fer à repasser, ensemble de vaisselle, cafetière, trois grille-
pain et… un robot culinaire identique à celui qu’elle vient de gagner.
• • •
Dans la camionnette, Mélanie, ne se doutant pas du tout de la passion
radiophonique de la sorcière du village, retire une photo d’une enveloppe.
Elle regarde en souriant le portrait de Florence, sa correspondante de la
ville. C’est une joyeuse fillette de douze ans, blonde aux grands yeux bleus.
Mélanie l’a invitée à venir passer un mois à Pointe aux Lilas et, dans sa hâte
de la rencontrer pour la première fois, elle trouve la camionnette bien lente
aujourd’hui. Pourtant celle-ci vole littéralement sur la route, levant des
volutes de poussière grise sur son parcours.
Un motocycliste, en équilibre sur la roue arrière de sa moto, dépasse la
camionnette tout en adressant un sourire frondeur au père de Mélanie.
« Bouliamme ! s’exclame monsieur Tremblay. Il ne vieillira jamais celui-
là ! » C’est vrai que le motard, au casque orné d’une tête de mort, est un peu
ridicule pour ses vingt-cinq ans avec son air d’adolescent attardé.
• • •
Sur le quai, le traversier est amarré et les passagers descendent déjà la
passerelle. Des pêcheurs, attentifs à leurs futures prises, ne se détournent
même pas pour jeter un coup d’œil à ces arrivants, pour la plupart des
vacanciers en quête de quiétude et de grand air.
La camionnette freine bientôt au bout du quai et Mélanie se précipite
vers une fillette blonde qui, un peu perdue, avance avec un gros sac de
voyage. Mélanie s’empare aussitôt de celui-ci, adressant un sourire à la
fillette. Mais la réaction de la petite est plutôt inattendue.
— Qu’est-ce que tu veux ? s’écrie-t-elle, apeurée, en tirant sur sa valise.
Lâche ça !
— Mais c’est moi, Mélanie !
— Laisse-moi tranquille ! Maman ! crie la fillette en se tournant vers
une jeune femme qui arrive bientôt.
— Qu’est-ce qui se passe ? demande celle-ci.
— Elle veut prendre ma valise ! déclare la fillette blonde en désignant
Mélanie.
La mère, ne comprenant rien à la situation, entraîne sa fille et Mélanie
soupire, gênée de sa méprise. Elle jette un coup d’œil autour d’elle,
cherchant Florence. Personne ne correspond à la photo ! Mélanie, indécise,
se demande si sa copine n’a pas manqué le bateau lorsqu’une fillette, à la
peau aussi noire qu’un morceau de chocolat pur, s’approche d’elle. Elle
porte une jolie robe rose et traîne une grande valise décorée des illustrations
de tous les continents.
« C’est moi, Florence », souffle-t-elle timidement.
Mélanie est si surprise par l’apparition de cette correspondante
totalement différente de la photo qu’elle en reste bouche bée.
• • •
Les fillettes gardent le silence durant le retour à la ferme. Florence,
gênée, regarde sans enthousiasme la campagne défiler par la fenêtre de la
portière. Elle sent parfois le regard de Mélanie glisser sur elle, mais ne voit
pas le sourire du père, amusé par la drôle de situation. Puis la camionnette
s’arrête au garage de Gaston Dupuis.
Restées seules à l’intérieur du véhicule, Mélanie et Florence se taisent
toujours. L’atmosphère est si lourde que Mélanie, n’en pouvant plus, trouve
un prétexte pour briser ce silence.
« Il fait chaud ici ! Allez, on sort. »
Florence ne se le fait pas dire deux fois et, heureuse de bouger un peu,
elle ouvre la portière pour sauter à terre. Dehors, l’air un peu plus frais leur
permet de mieux respirer. Mélanie, après une dernière hésitation, brandit la
photo sous les yeux de Florence.
— C’est qui elle ?
— C’est Nadia, mon amie, répond Florence d’une petite voix. On a
échangé nos photos. Je ne pensais jamais que tu m’inviterais !
— Tu aurais pu me le dire avant ! J’ai eu l’air d’une vraie folle !
Florence hausse les épaules. Puis, sortant un petit paquet de son sac à
main, elle l’offre à Mélanie.
— Tiens, dit-elle, c’est vraiment de moi.
— Un cadeau ! s’exclame Mélanie, surprise.
Elle s’empresse de le déballer et découvre un exemplaire du Petit
Prince de Saint-Exupéry. Mélanie regarde le livre en silence.
— J’espère que tu ne l’as pas lu ! demande Florence, soudain inquiète.
— Non, non ! répond sa copine. Merci, ajoute-t-elle, soudain émue,
embrassant furtivement sa correspondante.
Mais des rires d’enfants attirent l’attention des deux fillettes. « La
sorcière ! La vieille sorcière ! » crient deux filles et un garçon en courant se
cacher derrière une haute clôture délimitant le terrain de madame Labbé et
celui du garage des Dupuis.
Mélanie et Florence se sont approchées pour assister au spectacle.
Madame Labbé sort bientôt de sa maison et se retrouve les deux pieds…
dans la mélasse !
— Petits polissons ! gronde la vieille femme. Je vais le dire à vos
parents !
Découragée, regardant ses pieds dégoulinants, elle soupire :
— C’est donc mal élevés, ces enfants-là !
Mais ceux-ci se sauvent en riant et madame Labbé leur crie à nouveau :
— Allez donc faire vos mauvais coups à côté, chez le têtu à Dupuis !
Florence trouve la colère de la vieille femme si amusante qu’elle en
éclate de rire.
— C’est pas drôle ! affirme Mélanie.
Devant l’air perplexe de Florence, elle ajoute :
— C’est dangereux de s’attaquer à une sorcière !
Florence la regarde avec de grands yeux ronds, croyant à une blague de
sa copine.
— L’été passé, déclare Mélanie, Simon Légaré et Sébastien Pouliot lui
ont joué un tour. Le lendemain, ils avaient tous les deux la scarlatine !
— Voyons donc, c’est un hasard.
— En tout cas, moi, je trouve ça pas mal bizarre. Puis regarde : toutes
ses fenêtres sont bouchées. Je suis sûre qu’elle cache quelque chose.
En effet, toutes les toiles sont tirées sur les fenêtres, gardant bien les
secrets de la vieille maison. Florence, pas tout à fait convaincue, ne peut
toutefois réprimer un frisson.
Cependant, pour Rose, le cochonnet de la vieille dame, le mauvais tour
des enfants se révèle un régal. Il tire sur sa longue laisse fixée à la corde à
linge pour s’approcher du festin. Il commence à lécher goulûment la
mélasse. Madame Labbé, soudain adoucie, ne peut s’empêcher de
s’exclamer :
— T’es contente, toi, hein, ma petite chenapante ! Tu aimes la mélasse
maintenant ? Ah ! ma grosse gourmande, tu es tannante mais qu’est-ce que je ferais si je ne t’avais pas ? Ma belle petite Rose !
Lorsque la vieille dame se penche pour caresser la bête, son sac de tricot
glisse de son épaule et tombe sur la galerie. Aussitôt, Rose s’y enfouit le
museau à la recherche d’un autre délice.
— Rose ! Rose ! attention ! crie la vieille femme. Bouge pas là, bouge
pas !
Le cochonnet, souillé de mélasse, se démène maintenant pour se libérer
du sac et c’est avec un bas de laine collé au bout du nez qu’il en ressort, en
grognant. Madame Labbé réussit à le lui retirer et remet celui-ci dans son
sac de lin. Puis, prenant la petite bête sous son bras, elle l’apporte à
l’intérieur pour lui nettoyer le museau, malgré les fortes protestations de
Rose.
Pendant ce temps, au garage, Louis Dupuis fait le plein d’essence de la
camionnette des Tremblay. Une longue mèche de cheveux bruns lui barre le
visage et sa démarche souple lui donne une allure amusante qui ne déplaît
pas du tout à Mélanie. Louis est un grand rêveur de treize ans qui a poussé
trop vite, selon son père. « Il ne pense qu’aux voyages et n’est pas très
vaillant pour aider au garage, se plaint souvent ce dernier. »
— Salut, Louis, dit Mélanie en revenant avec Florence à la camionnette.
Le garçon lève la tête et son regard bleu, encore nimbé de rêve,
s’illumine soudain d’intérêt en découvrant Florence. Mélanie, qui a surpris
la réaction de Louis, fait les présentations.
— C’est Florence, ma correspondante.
Elle est venue passer un mois chez nous.
— Salut ! dit Florence avec son sourire ensorceleur.
Le garçon, distrait un moment, ne s’aperçoit pas immédiatement que
l’essence commence à déborder sur la carrosserie du camion. Mais lorsqu’elle imbibe ses souliers, il court chercher un torchon pour essuyer le
dégât pendant que les filles, sans pitié, se moquent de sa maladresse.
• • •
Mélanie et Florence ont donc définitivement brisé la glace au moment
où la camionnette tourne dans l’entrée de la ferme. Florence admire la
grande maison en pierre ancienne entourée de colonnes blanches. Des
jardinières, débordantes de belles fleurs blanches et rouges, sont pendues
sous la véranda et apportent une note très gaie au merveilleux décor
qu’offre la nature en pleine effervescence. Mais Florence n’a pas le temps
d’observer très longtemps les lieux car sa copine, la prenant par le bras,
l’entraîne aussitôt vers la cour arrière. Elle ne la présente même pas à sa
mère qui descend justement les marches de la galerie qu’elle était en train
de repeindre, habillée d’une salopette de travailleur. Surprise par la couleur
de la correspondante, elle regarde les fillettes s’éloigner sans tenter de les
retenir.
• • •
— C’est donc ça, ta fameuse cabane ! s’exclame Florence en voyant le
bâtiment de planches dont Mélanie est si fière. Ça n’a rien d’un palais, dis
donc ! Sur le dessin que tu m’as envoyé, il y avait deux tours, comme un
vrai château !
— Ah oui ? s’exclame Mélanie, soudain mal à l’aise.
— Hm ! hm ! ajoute Florence, taquine.
Mais les fillettes sont déjà à l’intérieur de la cabane et Mélanie, ouvrant
les volets, laisse entrer une merveilleuse lumière qui transforme aussitôt le
décor pour le rendre tout à fait charmant. Une. table ronde agrémentée d’un
bouquet de fleurs séchées, des chaises, de gros coussins multicolores et des
rideaux de dentelle ! C’est magnifique, et Florence en est éblouie. Mais
l’enthousiasme de cette dernière s’accroît encore lorsqu’elle découvre le
paysage extérieur en s’approchant de la fenêtre. Des collines magnifiques, à
perte de vue, avec plusieurs vaches noires et blanches qui broutent
nonchalamment une herbe verte parsemée de trèfles et de boutons d’or.
« C’est beau ! » s’exclame Florence.
L’extase de la fillette est soudain brisée par des jappements. Un chien
brun et roux, de grosseur moyenne et de race indéterminée, surgit dans le
cadre de la porte…
— Ça, c’est Piqueur, dit Mélanie.
— Il est méchant ?
— Lui méchant ? Il est nono !… Et l’autre nono ne doit pas être loin.
Une petite tête ébouriffée apparaît alors à l’envers dans le cadre de la
fenêtre, faisant sursauter Florence.
— Salut ! dit gaiement Martin-Pierre, sans se soucier de la couleur
inattendue de Florence.
— Ça, c’est Martin-Pierre, mon nono de frère. Bon, ça va faire les
niaiseries, ajoute-t-elle à l’intention du garçon, descends de là !
— Tu ne m’avais pas dit que tu avais un frère, s’étonne Florence
pendant que le garçonnet disparaît.
— Ah non ? répond Mélanie avec un petit sourire taquin.
Mais elle entraîne à nouveau son amie.
— Viens, Florence, j’ai autre chose à te montrer.
Les deux fillettes contournent l’étable et Florence découvre, dans un
petit clos, un magnifique lama, blanc comme neige. La bête lève un regard
superbement dédaigneux vers ses visiteuses, tout en continuant de mâcher
une savoureuse bouchée de maïs.
— C’est Orchidée, mon lama, annonce fièrement Mélanie.
Martin-Pierre, qui a rejoint les fillettes, est insulté par la prétention de sa
sœur :
— Ce n’est pas ton lama, c’est notre lama ! précise-t-il.
— C’est ça que j’ai dit. De toute façon, on ne t’a rien demandé, toi,
répond sèchement Mélanie.
Florence, qui n’a pas envie d’assister à une querelle, essaie d’alléger
l’atmosphère.
— Il est beau ! Comment as-tu dit qu’il s’appelait ?
— Chameau, déclare Martin-Pierre.
— Orchidée, répond sa sœur en même temps.
— Orchidée ! soupire Martin-Pierre. Toi et tes noms compliqués !
— Chameau ! Tu en as l’air d’un chameau, toi !
— En tout cas, moi, c’est comme ça que je l’appelle, conclut Martin-
Pierre.
Puis s’adressant à son chien :
— Viens, Piqueur. On s’en va. Les filles sont trop snobs.
Et le garçonnet s’éloigne pendant que Mélanie s’introduit dans l’enclos.
Elle invite sa compagne à venir la rejoindre.
— Viens, Florence. N’aie pas peur : il est gentil. Viens, viens le flatter :
il aime ça.
Mais Florence n’est pas très rassurée par le regard hautain de l’animal.
— J’ai peur qu’il me crache à la figure, comme dans Tintin.
— Non voyons. Il ne fait jamais ça, assure Mélanie en éclatant de rire.
Avec prudence, Florence finit par s’approcher de la bête. Elle tente
même de la caresser. Orchidée cherche aussitôt dans le creux de cette main
qui s’offre une sucrerie ou une autre gâterie. Florence, craintive, recule d’un
pas, heurte un morceau de bois et tombe à la renverse. Mélanie éclate de
rire et sa correspondante, enfin rassurée devant la douceur du lama, se joint
à sa compagne. Alors la ferme retentit des échos joyeux des enfants et c’est
à peine si le grondement sinistre de la moto de Bouliamme, passant sur la
route, vient perturber cette sérénité de l’enfance.
• • •
Le soir, au souper, c’est le brouhaha dans la grande cuisine des
Tremblay. Florence est propulsée dans une ambiance très animée et se sent
un peu étourdie elle qui, enfant unique de parents universitaires, est
habituée de prendre ses repas dans une atmosphère calme et détendue,
baignée de musique classique.
Toute la famille est réunie autour de la table. Chacun se sert une
généreuse portion de bouilli en plongeant une grande cuillère dans un
chaudron posé au milieu de la table. Florence, intimidée, ne remplit son
assiette qu’à moitié.
— Aimes-tu le bouilli, Florence ? s’informe la mère.
— Oui oui.
— Est-ce qu’on en mange dans ton pays ?
— Quel pays ?
— Bien, le pays d’où tu viens.
— Je suis née au Québec. C’est mon père qui vient d’Haïti, précise
Florence en tartinant de beurre un morceau de pain croûté.
Monsieur Tremblay devient songeur.
— Haïti ! le soleil, les plages… Dommage qu’il y ait tant de misère !
— Mon père dit qu’il serait mort s’il était resté là.
La réflexion de Florence plonge toute la famille dans un moment de
silence. Mais Martin-Pierre, qui ne sait rien de la situation difficile qui sévit
en Haïti, ramène tout le monde sur terre en s’écriant :
— Moi, je n’aime pas le navet ! Ça pue !
Décidément, Florence trouve bien amusant ce petit garçon aux cheveux
noirs et auquel des lunettes rondes donnent un air intellectuel. Elle éclate de
rire.
— Oups ! excusez, dit-elle aussitôt en se rendant compte que le reste de
la famille ne partage pas son hilarité.
Mais Piqueur, profitant de l’inattention de Florence, en profite pour lui
dérober le morceau de pain qu’elle tenait du bout des doigts.
— Piqueur ! gronde madame Tremblay. Martin-Pierre !
Le garçon, qui a compris le message, se lève pour sortir la bête. Mais
celle-ci résiste en s’assoyant et l’enfant doit la traîner par son collier.
Aussitôt la porte refermée sur le pauvre chien, celui-ci commence à se
lamenter de manière à fendre les cœurs. Mais, à part Florence, il ne réussit à
émouvoir personne. Car toute la famille Tremblay connaît les
comportements manipulateurs de Piqueur. De toute façon, la conversation
se poursuit autour de la table.
— As-tu des frères et des sœurs, Florence ? s’informe monsieur
Tremblay.
— Non, je suis toute seule.
— Tu m’avais dit que tu avais deux sœurs, murmure Mélanie, surprise,
à l’oreille de Florence.
— C’est Nadia qui a deux sœurs.
— En tout cas, Florence, poursuit madame Tremblay, j’espère que tu ne
t’ennuieras pas trop à la campagne. Ici, c’est plus tranquille qu’en ville.
— Je ne vois pas pourquoi elle s’ennuierait, réplique Mélanie, insultée.
J’ai des tas de projets.
Mais Martin-Pierre, toujours aussi ingénu, demande à Florence :
— Aimes-tu le chocolat au lait, toi ?
— Hey ! niaiseux ! Ça va faire ! riposte Mélanie qui n’en revient pas du
sans-gêne du garçon et qui craint que Florence n’ait été insultée.
— Mélanie, ne sois pas si bête avec ton frère, rétorque la mère.
— Il m’énerve ! décrète Mélanie.
• • •
Pendant qu’à la ferme des Tremblay la vie s’écoule joyeuse et
mouvementée, c’est le silence qui règne chez madame Labbé. Celle-ci
tricote un bas multicolore, toute seule au milieu de son grand lit, lorsqu’elle
entend un bruit suspect, Elle tend l’oreille, craintive. Les craquements se
répètent et la vieille femme, apeurée, soulève doucement le combiné du
téléphone.
• • •
La nuit s’est installée, dévoilant un ciel étoilé comme seule la campagne
peut en offrir. Chez les Tremblay, les filles se sont réfugiées dans la
chambre de Mélanie. Elles ont enfilé leurs robes de nuit et, assises chacune sur un lit, elles ont décidé de se dire toute la vérité. Mélanie a donc sorti les
lettres de Florence et les parcourt des yeux.
— T’es championne de nage synchronisée ? demande-t-elle soudain.
— Je ne sais même pas nager, avoue Florence avec un petit sourire
gêné.
— Menteuse ! dit Mélanie en lui lançant un oreiller par la tête.
— Et toi, c’est vrai que ta grand-mère est une actrice célèbre
d’Hollywood ?
— Devine ? répond Mélanie, taquine.
Elle a droit à son tour à un coup d’oreiller. D’ailleurs, le tout dégénère
en une belle bataille. Les oreillers volent bas et les pauvres sommiers
encaissent les sauts des fillettes déchaînées. C’est alors que le petit frère,
qui n’a pas été invité aux joyeux ébats, vient se plaindre.
— Je ne peux pas dormir !
Naturellement, il a droit à un oreiller en pleine figure.
— Attends un peu, toi, Mélanie Tremblay !
Martin-Pierre entre alors dans le jeu et les oreillers continuent de
s’entrechoquer jusqu’à ce que monsieur Tremblay se dresse dans le cadre de
la porte. Il vient remettre de l’ordre dans la chambre. Malheureusement, il
reçoit un projectile lancé par Florence à l’intention de Martin-Pierre, un
oreiller qui, en cours de route, perd une bonne partie de son contenu de
plumes.
— Oups ! excusez, murmure la fillette, extrêmement gênée.
Heureusement, monsieur Tremblay n’est pas trop fâché. Mais on ne
pourrait pas en dire autant des policiers qui ont été appelés par madame
Labbé. Pourtant, debout sur la galerie, l’inspecteur cache son impatience et
rassure la vieille femme.
— Tout va bien, madame Labbé. Il n’y a personne. Vous pouvez dormir
tranquille.
Mais, rejoignant son collègue qui l’attend dans la voiture, il ajoute :
— Ces vieux-là ! Les murs craquent et ils pensent tout de suite aux
voleurs !
Décidément, cette première nuit est propice aux peurs bleues ! Ainsi,
dans la chambre remise en ordre et où les fillettes sont maintenant au lit,
Mélanie raconte, sur un ton de confidence, une histoire sinistre.
« … Ils vivaient tous les deux dans une maison très isolée, loin loin
dans la forêt. Le mari est mort pendant la nuit. Il y avait une grosse tempête
de neige et toutes les routes étaient bloquées. Aussi, en attendant que la
tempête finisse, sa femme a mis le cadavre dans une grande boîte juste en
dessous de son lit. »
— C’est une histoire vraie ? demande Florence, d’une toute petite voix.
— Oui oui, assure Mélanie, c’est l’histoire de la sorcière. Le mari était
très très gros et elle ne pouvait pas fermer la boîte complètement. Dans la
nuit, quand elle était couchée, à un moment donné elle a entendu quelqu’un
murmurer : « Palabre ! ! »
— Palabre ?
— Elle disait toujours ça quand elle était fâchée. Alors elle s’est dit que
ça devait être le vent. Elle s’est recouchée et presque tout de suite elle a
entendu encore : « Palabre ». Là elle s’est levée, elle a regardé partout dans
la maison. Il n’y avait rien. Elle s’est recouchée : « Palabre », Elle était très
énervée ! Elle se lève… tire la boîte d’en dessous du lit, lève le couvercle et
là elle entend : « PALABRE ! ! »
Ce dernier mot est hurlé par Mélanie et Florence sursaute en criant.
Martin-Pierre, dans la chambre voisine, proteste en frappant dans le mur et,
de la cuisine, s’élèvent en même temps deux : « Mélanie ! »
Celle-ci éclate de rire, fière de la réussite totale de sa blague. Puis,
tournant le dos à sa compagne, elle lui souhaite une bonne nuit.
— Bonne nuit, répond celle-ci dans un souffle, craintive, remontant ses
couvertures au menton.
Ce que Florence ne sait pas, c’est que dans une autre maison du village,
une vieille femme a le même geste pour mieux affronter la nuit. En effet,
madame Labbé a remonté sa couverture au menton et dans ses yeux on peut
lire une grande peur. D’ailleurs, la femme sort bientôt un bras et tâtonne
sous son lit pour s’assurer que sa vieille carabine est toujours là. Pauvre
vieille sorcière ! Ses pouvoirs ne doivent pas être bien grands pour que le
simple retour de la nuit la mette ainsi dans tous ses états !
Mélanie, elle, ne se doutant absolument pas du drame que vit
quotidiennement madame Labbé dans sa grande maison délabrée, a décidé
de prolonger sa veille en commençant sa lecture du Petit Prince. À l’abri de
ses couvertures qui se dressent comme une tente au-dessus d’elle, Mélanie,
s’éclairant d’une lampe de poche, lit tout haut un passage du si beau livre :
« Qu’est-ce que signifie “apprivoiser” ? demanda le petit prince.
— C’est une chose trop oubliée, dit le renard. Ça signifie “créer des
liens”…
— Créer des liens ?
— Bien sûr, dit le renard. Je ne suis pour toi qu’un renard semblable à
cent mille renards. Mais si tu m’apprivoises, tu seras pour moi unique et je
serai pour toi unique au monde. »
Ce merveilleux texte rend Mélanie toute songeuse. « Je ne suis pour toi
qu’un renard semblable à cent mille renards, répète la fillette. Mais si tu
m’apprivoises, tu seras unique pour moi… Si tu m’apprivoises… murmure
la fillette, perdue dans ses pensées. »
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