Pas de répit pour Mélanie
Chapitre 3 - Le vol
CHAPITRE 3
Le vol
Le beau temps a pris congé. La pluie déverse ses réserves et le vent a
décidé de lui tenir compagnie. La campagne se compose un visage inquiet.
Il fait vraiment mauvais mais rien ne peut arrêter deux fillettes dans leur
mission. Aussi peut-on apercevoir sur la route les taches colorées de leurs
cirés. Mélanie, songeuse, repense aux paroles du renard : « Je ne suis pour
toi qu’un renard semblable à mille renards. Mais si tu m’apprivoises, nous
aurons besoin l’un de l’autre. Tu seras pour moi unique au monde. Je serai
pour toi unique au monde. »
Les filles apportent à la vieille dame, dans un sac en plastique rose, une
pile impressionnante de mots croisés pour agrémenter sa solitude. Mais dès
leur arrivée, elles trouvent la porte grande ouverte. Les fillettes se
regardent, inquiètes. Ce n’est pas normal ! Surtout lorsqu’on connaît la
méfiance légendaire de madame Labbé. Elles entrent donc sans frapper, les
sens aux aguets. Elles constatent aussitôt que la maison a été pillée. Dans le
salon, les boîtes de cadeaux ont disparu et tout est sens dessus dessous.
— Madame Labbé ? appelle doucement Mélanie. Madame Labbé ?
Pas de réponse. Les filles avancent doucement vers l’escalier menant à
l’étage.
— Si c’est un voleur qui a fait ça, murmure Florence en tremblant, il est
peut-être encore ici ?
— Chut ! ordonne Mélanie. As-tu entendu ? demande-t-elle bientôt en
regardant vers le haut de l’escalier.
Mélanie commence à monter suivie de Florence qui la retient par la
manche de son manteau.
— N’y va pas, Mélanie ! supplie-t-elle.
Mais sa compagne, courageusement, fait un pas en direction d’une
chambre dont la porte est ouverte. Elle y découvre un grand désordre. Les
meubles ont été renversés. Les fillettes, se tenant par la main, n’osent plus
bouger. Mais un gémissement attire leur attention. Elles avancent un peu
plus dans la pièce et découvrent la vieille dame, attachée et bâillonnée dans
son lit.
— Attendez, madame Labbé. Ne bougez pas. On est là. Il n’y a plus de
danger, dit Mélanie à la pauvre femme en la débarrassant de ses liens.
— Est-ce que ça va ? ajoute Florence qui s’occupe du bâillon. Avez-
vous froid ?
— Ahh ! mon Dieu. J’ai pensé mourir ! s’exclame madame Labbé enfin
libérée.
— … Mes lunettes ! réclame-t-elle.
Malgré sa faible vue, madame Labbé étire le bras et constate avec
soulagement que son sac à tricot est toujours pendu au montant du lit. Les
filles, elles, cherchent les lunettes dans le désordre de la chambre. Un
chiffonnier renversé a laissé échapper des dizaines de chaussettes de toutes
les couleurs. En regardant sous le lit, Florence, surprise, découvre la
carabine, mais elle y trouve aussi les lunettes qu’elle s’empresse de remettre à la vieille femme. Celle-ci, découragée, constate alors le grand désordre.
Mais, regardant à l’intérieur de son sac à tricot, elle soupire, un moment
soulagée.
Descendues au salon, les fillettes aident madame Labbé à s’installer
dans son vieux fauteuil. Celle-ci a constaté le vol de ses biens les plus
précieux et elle en est bouleversée.
— Mes cadeaux ! ne cesse de répéter la pauvre femme. Mon bijou !
Pour la réconforter, Mélanie lui prépare un bon thé chaud.
— Pensez pas à ça ! Buvez, ça va vous faire du bien. Attention ! c’est
chaud.
De son côté, Florence, essayant d’appeler la police, s’aperçoit que le fil
du téléphone a été coupé. Enfilant son ciré, elle se tourne vers Mélanie :
— Je vais chez le voisin. Je reviens tout de suite.
Mais Florence n’est pas sitôt sortie qu’elle revient en coup de vent.
— Madame Labbé, ils ont aussi volé votre cochonnet ! déclare-t-elle en
déposant sur la table de chevet le beau nœud rouge.
— Pas ma Rose ? Pas ma Rose ? ! gémit la pauvre femme en se tassant
un peu plus dans le grand fauteuil, complètement assommée par la nouvelle.
Ah ! Je suis trop vieille. J’aurais dû mourir avant !
Et des larmes coulent doucement de ses yeux usés.
— La police va le retrouver, madame Labbé, dit Mélanie pour la
rassurer. Ne vous inquiétez pas.
— La police ! riposte la femme soudain en colère. Une bande de
fainéants. Je leur ai dit vingt fois que j’entendais du bruit la nuit. Ils ne
veulent pas me croire. Ils pensent que je ne suis qu’une vieille radoteuse.
— On va s’en occuper. On va rester avec vous jusqu’à ce qu’ils
viennent, promet Florence.
— On va vous aider pour ranger la maison, ajoute Mélanie.
— J’ai besoin de personne ! crie la vieille femme redevenue sauvage.
Allez-vous-en !
Les fillettes, la mine basse, quittent la pauvre femme trop malheureuse
pour faire confiance à qui que ce soit, même à deux fillettes aussi tristes
qu’elle.
Cette nuit-là, les rêves de Mélanie sont peuplés d’êtres menaçants et la
fillette se réveille en sursaut. Armée d’une lampe de poche, elle décide de
rendre visite à son lama, malgré les cris inquiétants lancés par les créatures
nocturnes.
La fillette braque le faisceau de sa lampe sur la bête qui mâche
nonchalamment, malgré l’heure tardive. Mélanie sourit, rassurée. « Tu sais,
Orchidée, dit la fillette en caressant la bête qui s’arrête un moment de
mastiquer, comme pour mieux entendre les paroles de la fillette, tu es
unique au monde pour moi ! »
Au matin, le soleil s’est remis à la tâche. Il entre à flots par toutes les
fenêtres de la cuisine des Tremblay. La mère de Mélanie, encore
somnolente, pénètre dans la pièce… et tombe nez à nez avec le lama !
D’abord sans voix, sur le point de s’évanouir, elle sent bientôt la colère
monter et c’est d’une volx tonitruante qu’elle crie : « MÉLANIE ! ! ! » La
bête, effrayée par ce cri, crache au visage de la femme sidérée.
Mélanie, entrant dans la cuisine, a droit à la grande scène.
— Mélanie Tremblay ! Tu dépasses les bornes ! !
— Ben quoi ? riposte la fillette sans s’énerver, je ne voulais pas qu’on le
vole !
— Mélanie, ordonne madame Tremblay, tu vas me sortir ça
immédiatement !
Florence apparaît dans la cuisine et éclate de rire en voyant le lama qui,
apeuré, essaie de se cacher derrière la porte.
— Dépêche-toi ! crie la mère à sa fillette. As-tu compris ? Et n’oublie
pas ta corvée !
Nous retrouvons donc les fillettes dans le poulailler. C’est Mélanie qui
est responsable de la cueillette des œufs aujourd’hui. Florence, qui n’a pas
l’habitude, n’apprécie pas tellement le regard hautain du gros coq et elle
trouve bien acérés les becs des poules excitées. Mélanie, en souriant d’un
air conspirateur, glisse deux œufs dans sa poche.
• • •
— Ils sont frais de ce matin ! dit fièrement Mélanie en présentant une
belle omelette à madame Labbé.
Mais la vieille femme repousse son assiette et les fillettes se regardent
découragées.
— Aimeriez-vous mieux une crêpe ? demande Florence sans grande
conviction.
Décidément, ça ne va pas du tout pour la pauvre sorcière ! Les fillettes
l’ont mise au lit avant de quitter l’atmosphère trop lourde de la vieille
maison. Elles se sont hissées sur la balustrade de la galerie qui domine
l’espace anciennement réservé au cochonnet.
— Ça n’a pas de bon sens, déclare Mélanie. Elle va tomber malade si ça
continue. Il faut faire quelque chose !
— … Si seulement… dit Florence, songeuse, en regardant un drôle de
truc traînant près de la mangeoire de Rose.
La fillette, intriguée, descend pour ramasser l’objet dissimulé dans
l’herbe… C’est un petit bonhomme vert fabriqué à l’aide de cure-pipes.
— Mélanie, regarde ! dit-elle tout excitée.
— Ben quoi ? répond sa compagne, dégoûtée. Une cochonnerie.
— Mais c’est fait avec des cure-pipes !
— Pis ?
— Tu ne trouves pas ça bizarre, toi, des cure-pipes… ici ?
— … ?
— Si c’était le voleur qui les avait échappés là ?
— … Alors ça voudrait dire…
— Qu’il fume la pipe ! déclare Florence, très fière de sa déduction.
— Wow ! s’exclame Mélanie en sautant de la clôture. Florence, on a
trouvé un indice ! On a trouvé un indice !
Et les yeux noisette de Mélanie s’illuminent soudain.
— Je sais ce qu’on va faire !
OceanofPDF.com