Pas de répit pour Mélanie
Chapitre 6 - Le sacrifice
CHAPITRE 6
Le sacrifice
Madame Labbé refuse de vivre plus longtemps sans son cochonnet. Elle
se laisse mourir à petit feu et Mélanie, inquiète, a fait venir une femme
médecin pour l’examiner.
— Il faudrait manger un peu plus, madame Labbé, conseille le médecin
à la vieille femme qui ne répond pas. Promettez-moi de faire un effort,
ajoute-t-elle en rangeant ses instruments.
Mais la malade se retourne vers le mur et la jeune femme quitte la pièce
en faisant signe aux filles de la suivre. Le trio descend les marches en
silence.
— C’est grave ? demande Mélanie en atteignant le rez-de-chaussée où
elle est certaine que la vieille femme ne pourra pas les entendre.
— Non… mais ça pourrait le devenir. Elle est complètement
bouleversée… Je pense qu’il serait plus sage de la placer.
— Dans un hospice ? s’exclame Mélanie, horrifiée.
— Un centre d’accueil pour personnes âgées, précise la jeune femme.
— Ah non ! s’écrie Florence. La grand-mère de Nadia est morte quand
ils l’ont mise à l’hospice. Elle est devenue comme un petit bébé, elle ne
mangeait plus !
— Voyons, ce n’est plus comme avant, explique le médecin sur le pas
de la porte. C’est mieux organisé maintenant. En tout cas, pour madame
Labbé, si la situation ne s’améliore pas rapidement, il va falloir y songer.
Enfin ! Elle est bien chanceuse de vous avoir.
Mélanie s’est réfugiée dans sa cabane. Appuyée au cadre de la fenêtre,
elle est très triste. Elle ne veut pas que la vieille femme soit placée. Mais
elle se demande comment la sortir de sa dépression. C’est vrai qu’elle est en
danger. Il faut absolument trouver une solution. Mais quoi ? Elle songe bien
à quelque chose, mais elle n’arrive pas à s’y décider.
« La vie est trop injuste ! » songe la fillette, qui s’est isolée au milieu
d’un grand champ de blé pour mieux réfléchir. Dépitée, elle arrache des
brins de blé. Puis, lasse, elle se laisse tomber au milieu des hautes tiges où
elle disparaît, comme dévorée par la nature.
Mélanie s’est résignée. Accompagnée de Florence… et d’Orchidée, elle
avance sur un chemin bordé de buissons en fleurs. Le soleil est si fort que
l’on se croirait dans quelque pays exotique, terre des Incas et des temples
du Soleil. Les fillettes franchissent un pont et le lama, superbe dans sa
blancheur, les suit toujours aussi docilement.
Puis l’étrange caravane arrive chez madame Labbé. Mélanie va
chercher la vieille dame pour lui présenter son lama.
— C’est pour vous, madame Labbé, dit-elle fièrement. C’est pour
remplacer Rose. Je vous le donne…
Mais la vieille femme ne semble pas très enthousiaste.
— Il s’appelle Orchidée, renchérit Florence. C’est le nom d’une fleur,
comme Rose.
Des larmes coulent sur les joues de la pauvre sorcière. Sans un mot, elle
retourne dans sa maison, laissant là les deux fillettes découragées. Même
Louis qui a assisté à la scène, sur le toit du garage qu’il est en train de
repeindre, se sent triste.
Si le chagrin règne chez madame Labbé, c’est la colère qui gronde chez
les Tremblay. En effet, Martin-Pierre vient de constater la disparition du
lama. Il est rouge de rage et vocifère contre sa sœur qui, assise au bout de la
table, baisse la tête.
— Elle n’avait pas le droit ! hurle le garçon, prenant sa mère à témoin.
C’était pas rien qu’à elle, ce lama-là ! Je suis écœuré ! Elle se prend pour
qui, elle, hein ? C’est toujours elle qui décide de tout ! Elle est folle ! Je la
déteste ! Je vais aller le chercher mon lama ! jure le garçonnet en claquant
la porte.
— Qu’est-ce qui t’a pris, Mélanie, de donner Orchidée ? renchérit
madame Tremblay. Tu aurais pu demander l’opinion de ton frère !
— Il n’aurait pas compris, riposte Mélanie sur la défensive. C’est rien
qu’un égoïste !
— Mélanie, tu exagères ! Tu devrais faire plus confiance aux autres !
— Pour moi aussi, ç’a été dur ! crie la fillette en pleurs. Je l’aime
Orchidée, moi ! Mais madame Labbé est toute seule !… Il n’y a personne
qui a besoin d’elle… Mais tout le monde s’en fiche !
Et Mélanie quitte brusquement la cuisine, suivie par Florence qui,
solidaire de son amie, lance un coup de tête réprobateur à la mère, qui ne
sait plus que penser.
Martin-Pierre, lui, s’est réfugié près de son Piqueur, au pied d’un arbre.
Il lance un regard noir à sa sœur qui vient le rejoindre, au bout d’un
moment. Mélanie s’assoit près du garçon et s’amuse en silence avec le casse-tête du brocanteur. Son frère jette un coup d’œil au jouet mais on voit
bien qu’il bouillonne encore de colère.
— … J’étais pas certaine que tu serais d’accord pour Orchidée, finit par
dire Mélanie… pour Chameau si tu préfères… Je me suis trompée…
excuse-moi… Tiens, dit-elle en offrant le casse-tête à son frère.
— J’en veux pas de tes cadeaux ! riposte le garçon de mauvaise humeur.
— Prends-le, je te le donne.
Martin-Pierre regarde le casse-tête.
Tour à tour, on sent la colère de l’enfant et son intérêt grandissant pour
le jouet. Mais il prend tout son temps. Il ne veut pas encore pardonner à
Mélanie.
— Où t’as pris ça ? demande-t-il sur un ton bourru.
— Chez le brocanteur.
— Il n’est pas neuf ! dit Martin-Pierre avec reproche.
— En tout cas, Il ne manque pas de morceaux, répond Mélanie, un peu
excédée par les caprices de son frère.
— Il est difficile à faire ?
— Je ne sais pas. Je ne l’ai pas essayé. J’avais trop peur de pas pouvoir
le refaire.
— C’est parce que tu n’es pas assez intelligente, décrète Martin-Pierre
en s’emparant du casse-tête. Viens, Piqueur ! ajoute le garçon en se levant.
En tout cas, lance-t-il à sa sœur tout en s’éloignant, la prochaine fois que tu
me fais une chose pareille, ça va te coûter cher !
Mélanie soupire. La tête basse, elle se sent seule et incomprise. Elle
aurait le goût de s’endormir là, tout de suite, au pied de l’arbre. Et, quand
elle se réveillerait, peut-être que toutes les choses se seraient arrangées
d’elles-mêmes… et qu’elle retrouverait son cher lama !
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