Pas de répit pour Mélanie
Chapitre 4 - L’enquête
CHAPITRE 4
L’enquête
Dans la grange des Tremblay, six enfants se sont réunis. En plus de
Mélanie et Florence, il y a Martin-Pierre et son copain Alexis, le petit
Hindou. On y trouve aussi Sarah, une fillette très jolie avec ses longs
cheveux bruns ainsi que Julie, l’amie de Sarah, une petite blonde douce et
un peu timide. Alexis, Sarah et Julie sont les enfants qui avaient fait le coup
de la mélasse à madame Labbé. Mais aujourd’hui, sagement assis sur des
balles de foin, ils écoutent Mélanie.
— Si je vous ai fait venir ici, dit-elle d’un ton important, c’est parce
qu’on a besoin d’aide pour sauver la bonne fem… madame Labbé.
— La vieille sorcière ? s’exclame Sarah, étonnée.
— Ce n’est pas une sorcière, riposte Mélanie. Elle n’est pas tout à fait
apprivoisée, c’est différent !
— En tout cas, elle a l’air d’une sorcière, affirme Sarah tout en jetant un
coup d’œil dans la direction de Florence.
Mais celle-ci a surpris le regard de la fillette et réagit aussitôt :
— Qu’est-ce que tu as à me regarder ?
— Je ne t’ai pas regardée, réplique Sarah avec un air effronté.
— C’est parce que je suis noire ?
— Ce n’est pas de ta faute.
— Pour qui tu te prends, Sarah Poirier ? riposte Alexis, insulté pour
Florence dont il se sent solidaire.
— C’est pas le temps de se chicaner, lance Mélanie. Il faut qu’on aide
madame Labbé. J’ai besoin de vous autres pour faire une enquête.
— Une enquête ? s’exclament les enfants, ébahis.
— Oui.
Puis Mélanie sort l’indice et le brandit fièrement sous les yeux de ses
auditeurs pas du tout impressionnés.
— J’ai trouvé ça près de la mangeoire du cochon de madame Labbé,
déclare Mélanie…
— Eh ! c’est moi qui l’ai trouvé ! rectifie Florence, insultée de
l’opportunisme de son amie.
— C’est ça que j’ai dit, déclare Mélanie de mauvaise foi. Bon… on a
trouvé cette affaire-là dans le clos du cochon affirme à nouveau la fillette
malgré le regard désapprobateur de Florence.
— Qu’est-ce que c’est ? s’informe Alexis.
— C’est un bonhomme fait avec des cure-pipes, tu vois bien ! riposte
Sarah, impatiente.
— Eh ! lance Martin-Pierre en riant, je ne savais pas que le cochon
fumait la pipe !
— Ben non, niaiseux ! réplique sa sœur.
— Je ne suis pas niaiseux !
— Ben pas loin.
— Si c’est comme ça, moi je m’en vais, déclare le garçon en se levant.
— Moi aussi, décide Alexis. C’est trop sexiste ici !
— Les garçons, c’est sérieux ! dit Florence. On a besoin de tout le
monde.
— … C’était des farces, Martin-Pierre, s’excuse Mélanie, ravalant son
orgueil.
Martin-Pierre et Alexis décident de rester et Mélanie poursuit :
— Il faut absolument découvrir le voleur. La police est sûre que c’est
quelqu’un du village. Nous autres, en plus, on est certains qu’il fume la
pipe, ajoute Mélanie en montrant l’indice. Ça fait qu’on va aller cogner à
toutes les maisons. On va leur dire qu’on fait une enquête pour faire des
sta… tiques… des…
— Des statistiques, corrige Martin-Pierre.
— Ouais, c’est ça. Des sta…
— … tistiques.
— Je le sais ! réplique Mélanie avec humeur. En tout cas, qu’on veut
savoir combien il y a de fumeurs de pipes, de cigares pis de cigarettes dans
le village.
Les enfants se mettent aussitôt à la tâche. Ils frappent aux maisons et
inscrivent dans de petits calepins les différentes réponses que les habitants
leur donnent de bon cœur ou en maugréant. On peut parfois assister à
certaines scènes cocasses : par exemple, une dame un peu boulotte, un beau
chat gris dans les bras, s’étonne de la question de Martin-Pierre. Comme si
elle pouvait fumer la pipe ! Franchement !
Alexis, quant à lui, provoque la colère de deux gros chiens en sonnant à
une porte. Les bêtes aboient tout en sautant dans le moustiquaire qu’ils
menacent sérieusement de défoncer, à la grande crainte du garçon. De son
côté Florence, n’obtenant pas de réponse à la porte du vieil autobus,
découvre Gougoutte endormi parmi les détritus du dépotoir. Elle le
réveille… en s’excusant, comme à son habitude. Mélanie, elle, observe un homme qui sort d’une maison en transportant une échelle qui n’en finit
plus. Mais à l’autre bout, elle a la surprise de découvrir un homme avec une
pipe à la bouche. Elle s’empresse de le noter dans son calepin. Puis
Florence se heurte à une femme la tête hérissée de bigoudis et Mélanie, qui
a de la chance, à une grand-mère… fumant aussi la pipe !
De retour à la ferme des Tremblay, les enfants font part des résultats de
leur enquête. Ils parlent tous en même temps et Mélanie a de la peine à
remettre de l’ordre et à compiler les renseignements dans son cahier.
— Bon, dit-elle d’un ton autoritaire. En tout… il y a six personnes qui
fument la pipe. Dans ça, il y a ton père, Sarah. Je ne pense pas qu’un maire
irait voler un cochon !
— Yeurk ! un cochon, déclare Sarah, dédaigneuse.
— Qu’est-ce que tu as contre les cochons ? demande Alexis.
— … Ils te ressemblent trop, c’est ça que j’ai.
— Ah ! si c’est seulement pour ça, répond le garçon sans s’émouvoir, ce
n’est pas grave.
— Il y a monsieur le curé aussi, continue Mélanie en haussant le ton. Ça
ne peut pas être lui.
— On s’en occupe pas ? questionne Sarah.
— … Non, décident les enfants.
— Puis, il ya mémé Bolduc…
— Elle a au moins cent ans ! dit Julie en riant, bientôt accompagnée de
tous les enfants.
— Ça fait qu’il reste trois personnes : monsieur Lachance, le brocanteur
et monsieur Couture.
Mélanie lève les yeux vers ses amis et, dans son regard, on peut deviner
qu’elle a déjà un nouveau plan.
• • •
Sur les ordres de Mélanie, les enfants se sont séparés en trois groupes
pour aller espionner les suspects. Martin-Pierre et Alexis se sont associés et
rampent dans un grand champ de maïs dont les tiges blondes dépassent déjà
la tête des enfants.
— Et voici les célèbres agents secrets sur la piste du dangereux
malfaiteur ! crâne Alexis, joyeusement. Ils arrivent soudain… devant un
obstacle insurmontable ! s’exclame-t-il en voyant un étrange mur se dresser
devant lui.
— … Voyons, c’est pas un obstacle insurmontable : c’est un séchoir à
maïs ! s’écrie Martin-Pierre. Et qu’est-ce que ça mange un cochon ?… DU
MAÏS !
— Chut ! On va se faire repérer !… Qu’est-ce qu’on fait ?
— Je vais aller en reconnaissance. Surveille.
Martin-Pierre entre donc seul dans l’enclos où les épis de maïs
s’entassent les uns par-dessus les autres pour former une muraille dorée.
Pendant ce temps, Alexis fait le guet. Il trouve le temps anormalement long.
Que fait donc Martin-Pierre ? « Et s’il lui était arrivé quelque chose ? pense
le garçon. Tant pis : j’y vais ! »
Alexis pénètre donc à son tour dans le séchoir.
— Martin-Pierre ? murmure-t-il, impressionné. Martin-Pierre ?
Le garçon avance prudemment, regardant autour de lui, sentant comme
une menace planer sur lui.
— Bouh ! crie soudain Martin-Pierre en surgissant des maïs.
— Ahh ! Niaiseux ! lance Alexis, qui ne trouve pas la farce très drôle.
Martin-Pierre éclate de rire tout en escaladant les blés d’Inde pour
échapper à son copain qui le poursuit. Et c’est la bousculade, les rires fous… et l’oubli de la mission !
De leur côté, Julie et Sarah se faufilent parmi un troupeau de vaches
indolentes. Puis, pénétrant dans l’étable des Couture, elles avancent
prudemment dans l’allée centrale. Hélas ! Sarah, toujours habillée comme
une princesse, pile dans une bouse de vache. Son beau petit soulier de cuir
verni glisse dans la matière molle et nauséabonde.
— Merde ! s’écrie la fillette avec raison.
Julie éclate de rire.
— Ce n’est pas drôle !
Julie perd son sourire. Mais comme elle est parvenue en face d’une
porte, elle se tourne, mystérieuse, vers sa copine qui boude.
— Sarah, le cochon est peut-être là-dedans ?
Et Julie ouvre la porte avec précaution.
— Wouah ! Whouah ! jappe un chien qui bondit sur les fillettes
apeurées.
Mais ce n’est qu’un bébé chien et son seul désir est de recevoir des
caresses que Julie s’empresse de lui donner.
Pendant ce temps, Florence et Mélanie se sont déjà introduites dans la
remise du brocanteur. Elles y ont découvert tout un bric-à-brac, des meubles
anciens, des lampes et deux casse-tête de bois, en trois dimensions.
— Ils sont beaux ! s’exclame Mélanie. Penses-tu qu’ils sont difficiles à
faire !
— Je ne sais pas, répond Florence.
— Bon, soupire Mélanie, il n’y a pas de cochon ici. On s’en va ?
Les fillettes se dirigent donc vers la porte et Florence, ouvrant celle-ci,
la referme aussitôt.
— Il y a quelqu’un qui s’en vient !
— Ce doit être le brocanteur, dit Mélanie en fixant le crochet sur la
porte.
— Qu’est-ce qu’on fait ?
— La fenêtre !
Et les fillettes enjambent la fenêtre pendant que l’homme se heurte à la
porte verrouillée.
— Merde ! s’écrie Florence. J’ai envie de pipi !
— C’est pas le temps ! Envoye ! Passe !
Et les fillettes s’échappent juste au moment où le brocanteur parvient à
enfoncer la porte. L’homme, perplexe, gratte une allumette et allume sa
pipe, tout en regardant autour de lui.
Mélanie et Florence sont parvenues à la route et marchent d’un bon pas.
— J’espère qu’il ne m’a pas reconnue ! dit Mélanie, essoufflée.
— Il doit nous prendre pour des voleuses !
— Surtout que j’ai rapporté ça sans faire exprès, ajoute Mélanie en
montrant le casse-tête en bois, semblable à un cube Rubic.
Mais Florence n’a pas le temps de répliquer car elle vient d’apercevoir
une voiture de police, juste derrière elles. Mélanie, énervée, essaie de
cacher le casse-tête sous son chandail. Hélas ! elle n’y arrive pas et le passe
à Florence, qui le glisse dans une de ses poches. La voiture ralentit et
s’arrête près des fillettes.
— Ça va, les filles ? dit le chef. Pas de nouveau chez madame Labbé ?
— Non, non ! font-elles de la tête.
Le chef les observe un moment. Il lui semble bien qu’elles lui cachent
quelque chose. Mais il laisse tomber.
— Si vous apprenez quelque chose, vous m’appelez. O.K. ?
Il fait un clin d’œil aux filles. Mélanie lui en lance un aussi, un peu
maladroitement. Puis la voiture s’éloigne et les fillettes soupirent, soulagées. Quelle aventure ! Et malgré tous ces efforts, pas de trace du
cochonnet !
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