Pas de répit pour Mélanie
Chapitre 8 - Les choses se gâtent de plus en plus
CHAPITRE 8
Les choses se gâtent de plus en plus
Ça ne va vraiment pas bien pour la pauvre madame Labbé. Elle est
sortie balayer son allée et tousse à s’arracher le cœur sans émouvoir
Orchidée qui broute tranquillement dans son coin. De son côté, Louis a
décidé de se servir du prétexte de la tondeuse réparée pour venir avouer son
méfait à la vieille dame. Poussant la barrière, il constate aussitôt comme
madame Labbé est mal en point, surtout lorsque celle-ci se met à vaciller.
Louis court près d’elle.
— Venez, madame Labbé : il faut rentrer, dit le garçon en la prenant
doucement par les épaules.
Et il amène la vieille femme qui le regarde, un peu farouche. On ne sait
pas trop si elle ne reconnaît pas le garçon ou si le geste de ce dernier, si
inhabituel dans sa vie de recluse, ne la bouleverse pas.
Louis a fait revenir le médecin car madame Labbé a une grosse fièvre.
Mélanie et Florence sont aussi accourues à son chevet. La pauvre vieille
délire presque.
— Ne vous inquiétez pas, madame Labbé, dit le médecin. Nous allons
bien vous soigner.
— Je ne veux pas aller à l’hôpital, proteste la malade, butée.
— Ne pensez pas à ça. Essayez de dormir un peu. Je vais revenir cet
après-midi. En attendant, je vais vous faire une prescription.
La jeune femme griffonne l’ordonnance avant de quitter la pièce, suivie
des enfants. Mais madame Labbé attrape Mélanie par le bras et la retient
solidement malgré sa grande faiblesse
— Mélanie, supplie-t-elle, ne la laisse pas m’envoyer à l’hospice. Je ne
veux pas y aller !
— Promis, madame Labbé. Promis ! jure la fillette avant de rejoindre
ses amis qui parlent avec le médecin sur le pas de la porte.
— On ne peut pas la laisser toute seule plus longtemps, affirme la jeune
femme, décidée. Elle a une bronchite. Et puis son cœur n’est pas très fort.
C’est risqué !
— On va s’occuper d’elle ! s’empresse de répondre Mélanie.
— Oui, on va venir tous les jours, ajoute Florence.
— Chacun à notre tour, promet Louis.
— On va lui faire à manger, dit Mélanie.
— Et lui donner ses médicaments, ajoute Florence.
— Même si elle guérit, elle est âgée. Vous ne pourrez pas vous en
occuper tout le temps. L’été va finir, il va y avoir l’école…
— Mais elle ne veut pas aller à l’hospice ! dit Mélanie, véhémente,
coupant la parole au médecin. On ne peut pas l’obliger à y aller !
— Oui, je sais… mais parfois il faut prendre des décisions à leur
place… quand c’est pour leur bien. Ce n’est pas drôle mais c’est comme
ça !… Bon, s’il y a quelque chose, vous savez où me rejoindre.
Et le médecin s’éloigne, laissant là les enfants désolés, le cœur gros.
Aussi, ce soir-là, Louis tente-t-il de convaincre son père de s’occuper de
madame Labbé. Gaston Dupuis est occupé à réparer une machine agricole
et son chalumeau lance des flammèches dans la nuit. On devine aux grands
gestes impatients de l’homme que la demande de son fils est très mal reçue
et qu’il n’est absolument pas question que l’homme lève le petit doigt pour
cette vieille sorcière rancunière et radoteuse. Le garçon abandonne,
découragé.
Le lendemain, Louis est de garde auprès de madame Labbé. La femme
semble un peu plus lucide et moins fiévreuse. Le garçon lui fait avaler une
cuillerée de sirop lorsqu’il sursaute en voyant son père, en habit de travail,
pénétrer dans la chambre. Madame Labbé, surprise, manque de s’étouffer
avec son médicament.
— Gaston Dupuis ! s’écrie-t-elle fâchée, qu’est-ce que tu fais ici ?
— Louis m’a dit que vous étiez très malade…
— Je vals très bien ! coupe sèchement la femme.
Mais elle se remet aussitôt à tousser violemment et Louis doit lui taper
dans le dos pour lui permettre de reprendre son souffle.
— Mais quand allez-vous arrêter d’être orgueilleuse ? déclare l’homme
excédé par le comportement de la femme.
— Tu peux bien parler d’orgueil ! Toi, si tu en avais eu un peu, tu
n’aurais pas les mains pleines de graisse aujourd’hui !
Louis est très mal à l’aise car, tout de même, il s’agit de son père. Quant
à ce dernier, il est rouge de colère.
— Vous n’êtes pas tannée de radoter la même histoire depuis vingt ans ?
Je ne pensais pas que vous étiez têtue comme ça !
— Si tu avais un peu de reconnaissance pour tout ce que j’ai fait pour
toi, tu serais un peu plus poli.
— Vous pouvez bien être toute seule avec votre caractère de cochon !
— Gaston Dupuis, sors de ma maison ! Immédiatement ! crie la vieille
femme, au bord de la syncope.
— Moi, je pensais qu’après tant d’années vous…
— DEHORS ! ! !
L’homme quitte rapidement la chambre et la vieille femme est prise
d’une nouvelle quinte de toux. Louis l’aide à se recoucher. Mais le garçon,
bourré de remords, baisse les yeux.
— … Madame Labbé, finit-il par dire… j’ai quelque chose à vous
avouer…
Levant les yeux, il découvre la vieille femme… en pleurs. Le garçon se
tait, consterné.
— Ah ! Louis, gémit la vieille, j’ai pas voulu me fâcher. C’est parti tout
seul. J’étais tellement surprise. Tu sais… quand on est vieux… c’est
difficile de changer !
Et la pauvre femme s’empare de la main, de Louis pour la presser sur
son cœur.
Madame Labbé a fini par s’endormir. Louis, prenant une pause, a rejoint
Mélanie et Florence sur la galerie. Assis dans les marches, ils regardent tous
la fameuse enveloppe que Louis a sortie de sa poche.
— … Elle pleurait, raconte Louis. Je n’ai pas été capable de lui dire.
Ah ! puis maintenant, ça ne changerait plus rien…
Mais Louis fait disparaître rapidement l’enveloppe car une voiture de
police s’arrête devant la maison. Le chef, à travers la vitre baissée, fait
signe aux enfants d’approcher. Ceux-ci, à contrecœur, s’avancent vers la
barrière.
— Ça va, les enfants ? Rien à déclarer ? leur demande le chef de son ton
condescendant qui énerve tant Mélanie.
— Et vous ? réplique celle-ci, un peu effrontée, ça avance votre
enquête ?
— Ah ! C’est une question de temps, répond-il d’un air important. Le
voleur n’est pas du village, ça on le sait. Mais il opère avec un complice qui
doit être d’ici, quelqu’un qui est au courant des habitudes des gens, qui sait
ce qu’ils ont dans leurs maisons. Ça peut être n’importe qui… En tout cas,
gardez l’œil ouvert, conseille-t-il en redémarrant… et prévenez-moi s’il y a
du nouveau.
Les enfants se regardent avec un sourire complice.
— Bon, je vais aller jeter un coup d’œil à madame Labbé, dit enfin
Florence en quittant ses compagnons.
Mélanie et Louis gardent le silence un bon moment, engourdis par la
chaleur et les parfums de l’été pendant qu’Orchidée, derrière, louche vers la
plante accrochée au toit de la véranda
— C’est drôle hein ! dit enfin Louis, mais j’ai presque hâte que l’école
recommence. Si tout va bien, j’aimerais devenir médecin.
— Médecin ?
— Oui. J’irais travailler pour l’O.M.S.
— L’O quoi ?
— L’O.M.S. L’Organisation mondiale de la santé. Je pourrais aller
soigner du monde dans tous les pays. En tout cas, ajoute-t-il boudeur, la
seule chose de sûre, c’est que je ne passerai pas le reste de ma vie ici !
Mélanie le regarde, un peu triste. Elle s’aperçoit qu’elle ne compte pas
pour lui puisqu’elle ne pourrait pas le retenir à Pointe aux Lilas.
— Mais je ne veux pas, moi, que les vacances finissent ! s’exclame-t-
elle tristement.
— Il n’y a rien d’intéressant ici. Juste des problèmes. Je suis tanné !
— … Ça va s’arranger, Louis, promet doucement Mélanie.
Et la fillette détourne son regard au moment où Louis la regarde,
intrigué par tant de sollicitude à son égard.
Pendant que dans la vieille maison trois enfants s’occupent d’une vieille
sorcière peu redoutable, Gougoutte, l’extravagant du village, parcourt, de
son pas incertain, une route menant à la forêt. Soudain, des grognements
attirent l’attention de l’homme qui scrute les fourrés, un peu inquiet. Il
aperçoit alors… deux cochonnets ! Gougoutte se réjouit de sa découverte et
s’approche des bêtes qui, en fait, ne sont qu’une puisque l’ivrogne voit tout
simplement double.
— Sauvez-vous pas, les beaux ! J’arrive ! annonce l’homme, la bouche
molle.
Il s’empare donc, avec quelques difficultés, du cochon qu’il met sous
son bras. Puis, surpris, il cherche autour de lui.
— Ah ! ben ça alors ! L’autre s’est sauvé ! s’écrie Gougoutte déçu.
Mais regardant celui qu’il a déjà capturé, il s’exclame aussitôt, joyeux
en voyant le deuxième.
— Ah ! t’es là, toi, coquin !
Et tout fier, l’homme repart avec son trésor tout en chantonnant :
« Prendre un cochon, c’est agréable.
Prendre un cochon, c’est bon.
En prendre deux. c’est merveilleux… »
Ce même soir, Louis coupe des légumes pour faire une salade à
madame Labbé, qui semble beaucoup mieux même si elle tousse encore.
D’ailleurs celle-ci se lève sans bruit et se dirige vers l’escalier menant au
grenier. Mais la pauvre malade a surestimé ses forces. Elle est encore bien
faible et, soulevant la lourde trappe, ses bras la trahissent soudain et cette
dernière lui retombe sur la tête. Madame Labbé s’écroule dans les marches,
assommée.
Pendant ce temps, à la ferme des Tremblay, Mélanie, Florence et
Martin-Pierre s’amusent à lancer des cailloux sur des boîtes de conserve. Le
garçon réussit trois bons coups et s’excite, ravi de son habileté.
— Wow ! Avez-vous vu ça ? Vous ne pourrez plus me rejoindre. C’est
moi le meilleur !
— La partie n’est pas finie, réplique Florence.
— C’est à ton tour, Florence, dit Mélanie en replaçant les boîtes en une
petite pyramide.
La fillette se concentre.
— Tu trembles, Florence, tu trembles. Tu es nerveuse, très nerveuse, dit
Martin-Pierre pour troubler la fillette.
— Hey ! ça va faire ! réplique cette dernière.
— Florence, tu n’es même pas bonne ! continue ce dernier.
Mais l’arrivée en trombe de Louis interrompt le jeu.
— On a amené madame Labbé à l’hospice ! annonce le garçon essoufflé
par sa course.
— Il faut faire quelque chose ! s’écrie aussitôt Mélanie en entraînant
Louis et Florence vers la maison.
— C’est pas juste ! dit Martin-Pierre, insulté. Pour une fois que je
gagnais !
Et, rageur, il lance une dernière balle sur les boîtes qui s’écroulent avec
un bruit métallique sous le regard placide de Piqueur, seul témoin de
l’habileté du garçon.
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